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Petit manuel pour bien niquer sa race

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Tenez-vous le pour dit : Claude Lévi-Strauss court toujours ! Pas très vite certes, puisque l’ethnologue structural le plus âgé de France fête aujourd’hui ses cent ans. Il festoiera tranquille et peinard, à la verveine ou au mousseux, assis devant sa fenêtre et tirant le rideau sur un monde qu’il exècre désormais. Seulement, c’est une honte ! C’est au gnouf qu’on devrait se charger d’expédier Lévi-Strauss plutôt que de souffler en chœur les bougies de son gâteau ! L’ethnologue ne s’en vante pas, mais il a osé écrire en 1952 un opuscule titré Race et histoire. Oui, vous ne rêvez pas : Lévi-Strauss a employé le mot race ! Pire, à de nombreuses reprises, dans cet ouvrage, il emploie le mot ignominieux en lieu et place de phénotype, que nous, âmes précautionneuses, attendions évidemment qu’il écrivît. Je vous l’accorde : ce livre bat en brèche l’idéologie raciste, mais ne nous arrêtons pas à si peu de choses. Lévi-Strauss emploie le mot race. Si ça, ce n’est pas une preuve !

Il n’est d’ailleurs pas le seul : on ne compte pas les sociologues et anthropologues qui, dans la droite ligne de Durkheim, Weber ou Mauss, ont employé l’un et l’autre terme indifféremment, sans pour autant être des Gobineau en puissance. Comme l’écrit Dominique Schnapper dans La Relation à l’autre, toute la sociologie s’est mue et s’est construite au sein même de l’idée de race sans jamais la remettre en cause. Encore plus accablant, la déclaration universelle des droits de l’Homme, la convention européenne des droits de l’Homme et la Constitution de la Ve République utilisent le terme race. Il n’est pas jusqu’au philosophe Vincent Cespedes qui ne se livre à cette dangereuse pratique (sur le plateau d’Arte, il déniait à Eric Zemmour le droit d’utiliser publiquement le vilain mot, mais en loucedé il ne s’en prive pas, comme en témoigne cette vidéo). N’évoquons même pas l’anthropologie américaine qui a passé quelques décennies à donner une légitimité scientifique au terme pour mieux justifier la ségrégation, avant que ledit mot ne devînt lui-même un discriminant social assez rigolo…

Pourquoi le mot race est-il accepté sans sourciller dans l’usage courant et même savant ? Pourquoi suscite-t-il le scandale dès lors qu’il est placé dans la bouche d’Eric Zemmour ? Mauvaise haleine ? Délit de sale gueule ? Dieu seul le sait. Un journaliste de droite, pointant au Figaro, c’est sûr que ça sent l’exploiteur du genre humain à plein nez. Un seul moment d’inattention, et il vous sort de sa poche son chapeau pointu, rétablissant le commerce triangulaire sans que vous ne vous en aperceviez.

La dangerosité de l’éditorialiste du 14 boulevard Haussmann explique certainement pourquoi le Mrap a demandé hier au Csa de le placer sous surveillance : « Considérant que c’est le racisme qui crée les races, par ces propos, Eric Zemmour entretient et alimente le racisme à l’endroit d’une citoyenne qui est française… Nous saisissons aujourd’hui le Csa pour que des mesures soient prises contre la diffusion de ce genre de propos et qu’une alerte soit lancée à l’endroit des responsables des chaînes publiques au sujet des dérapages incessants de M. Zemmour sur celles-ci. »

On passera sur l’usage du terme « considérant » [1. Soit le rédacteur de la lettre au Csa se prend pour René Cassin, l’auteur principal de la déclaration universelle des droits de l’Homme, soit le Mrap, trop habitué des prétoires, ne maîtrise plus que le lexique judiciaire.] pour aller à l’essentiel : « C’est le racisme qui crée les races. » Maniant le solipsisme avec une rare dextérité, Mouloud Aounit fait mieux que Harry Potter : avec lui, le mot crée la chose.

Le problème, c’est que ce n’est pas historiquement très juste. Le mot « racisme » est apparu au début du XXe siècle quand la Science allemande, devant laquelle la France se tortillait d’admiration, poussait des morts illustres, comme Linné, Kant, Broca ou Gobineau, beaucoup plus loin que là où ils seraient allés par leurs propres moyens… Si les XVIIIe et XIXe siècles se contentaient d’employer l’idée de « race » pour rendre surtout compte de la diversité humaine, la fin du XIXe s’est mise à instrumentaliser les différences raciales dans un but politique.

Les choses sont encore bien moins simples. Fin juillet 1885, Jules Ferry monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre l’expansionnisme, au motif que les « races supérieures » ont une mission civilisatrice par rapport aux « races inférieures »… Pour lui répondre, Georges Clemenceau ne remet pas en cause l’existence des races, mais leur hiérarchie : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !… C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. »

Il faut bien se rendre à l’évidence : ce n’est pas le mot race qui fait le racisme, mais l’idée qu’il existerait entre elles une hiérarchie. Au passage, je suggère au Cran et au Mrap de se mobiliser afin que soient débaptisés les places, artères et monuments qui portent le nom de Jules Ferry ou de Georges Clemenceau. Tous deux, dans des acceptions certes différentes, ont employé le mot race : tous deux sont coupables (NB : ne pas écrire au Csa, mais aux 36 000 maires de France).

Car c’est vers là que nous allons et c’est même là que nous sommes déjà : il vous suffit désormais d’avoir oublié ce qui était écrit dans votre Manuel du Bienpensant et de lâcher, grossier personnage, le mot « race » pour devenir illico un raciste. C’est tout nouveau, ça vient de sortir.

Pourquoi ? Le mot race est un mot qui tue. Certaines de ses significations et de ses connotations l’ont plombé.

Dans le langage courant, on sait ce qu’il signifie intuitivement. Lorsque l’on dit qu’un « physio » fait de la discrimination raciale à l’entrée d’une boîte de nuit, on le voit juger les uns et les autres à leur phénotype, c’est-à-dire au seul aspect observable d’un individu (morphologie, couleur de la peau, etc.) Pourquoi alors ne pas parler de discrimination phénotypale ? Tout simplement parce qu’en français le mot race peut indistinctement être employé comme synonyme de phénotype ou de groupe ethnique…

Comme l’a montré Louis Dumont, il aura fallu attendre le scientisme pour que la race soit biologisée à des fins idéologiques et acquière un nouveau sens. Au moins une chose est sûre sur ce plan : pour la génétique, les races n’existent pas. Il existe une espèce humaine, mais pas de sous-espèces. Pour vous en convaincre, mettez dans un seau les gènes d’un noir, d’un blanc et d’un jaune. Ne mélangez pas, malheureux ! Mais apportez très vite les seaux à un généticien et demandez-lui de vous dire qui est qui. Il vous regardera alors d’un œil perplexe et vous lâchera, désabusé : « Le phénotype n’a pas de génotype. » En revanche, prenez le même généticien et montrez-lui les photos d’un noir, d’un blanc et d’un jaune : il saura vous apporter une réponse assez satisfaisante et pourra même, quand le ministère lui aura coupé tous ses crédits, se faire embaucher comme portier aux Bains-Douches.

Cependant, ce n’est pas parce que la génétique démontre qu’une chose n’existe pas que le terme disparaît avec ses autres acceptions. Et c’est encore moins parce que vous aurez interdit l’usage du mot race que vous aurez supprimé les préjugés et les comportements racistes. C’est que le mot n’est jamais la chose.

Si l’on veut expliquer pourquoi le mot race est devenu tabou au point qu’à peine prononcé il provoque le scandale, c’est peut-être vers la linguistique qu’il faut se tourner. La loi du moindre effort est bien connue : l’évolution d’une langue s’accompagne de la disparition de certains phonèmes finaux. Le cinématographe devient le cinéma, puis le ciné. Sur le long terme, l’altération touche les phonèmes eux-mêmes : le cantare latin devient le chanter français, plus facile à prononcer. Quant au sens, il se réduit et se fige dans une seule signification. On ne comprend plus ce que Zola ou Marx avaient à l’esprit lorsqu’ils écrivaient : « race ouvrière ». Que les Mérovingiens soient la « première race des rois de France » nous est inaudible. Celui qui emploie aujourd’hui le mot « race » est nécessairement un raciste, puisqu’on a décidé de limiter le mot à sa signification la plus catastrophique et la plus connotée. La nouveauté est qu’ici la simplification sémantique n’est pas naturelle, mais voulue et contrainte. Supprimer le mot, pour supprimer la chose : Orwell appelait cela la novlangue. Bienvenue, Eric Zemmour, vous êtes arrivé en 1984.

Conclusions natives

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La tradition de Thanksgiving, ce n’est pas seulement la dinde rôtie au repas du soir. Auparavant, durant toute la journée, marmots et marmottes de tous les USA seront venus déguisés à l’école – qui en colon, qui en indien. Ça se passe comme ça depuis des siècles, et personne n’y trouvait à redire. Mais cette année, à Claremont, petite ville universitaire de Californie, la tradition en a pris un coup dans l’aile. A l’appel d’une mère de famille native american (une squaw, quoi), outrée qu’on fasse si peu de cas du génocide des peaux-rouges, un comité de parents, essentiellement composé de profs de fac wasp, but liberals s’est constitué pour mettre fin à cet attentat mémoriel. Sous la protection de la police locale, ils ont abondamment conspué à l’entrée des écoles primaires de la ville les fillettes vêtues en Pocahontas et les petits mecs à chapeau de pèlerin, en n’oubliant pas, au passage, d’insulter leurs criminels contre l’humanité de parents. Il faut dire que pour les signataires de l’appel anti-Thanksgiving, les choses sont tranchées : « Déguiser ainsi les enfants, c’est exactement la même chose que si on les habillait en sudistes et en esclaves, ou encore en juifs et en nazis… »

Pédophile : le crime était presque parfait

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Les enfants, c’est sacré, parait-il. Ce lieu commun à pas mal de monde est déjà passablement énervant en lui-même. Mais de plus, l’enfance est par excellence le sujet qui empêche de réfléchir, entraînant nombre de politiques et de journalistes dans une surenchère de bons sentiments. Dès que le mot « pédophilie » est prononcé, la crétinisation des esprits commence. Ainsi a-t-on vu apparaître, en l’occurrence dans Le Figaro, le délicieux concept de « pédophile sur internet ». Tout d’abord, je ne saurais assez recommander à mes confrères d’opter pour l’expression « cyber-pédophile », plus évocatrice, me semble-t-il, et plus apte à évoquer l’effroi. Et je recommande d’explorer de nouvelles voies comme la traque de l’oniro-pédophilie : et n’allez pas me dire que personne ne fait de rêves pédophiles.

De ce point de vue, l’épisode de « l’adolescente séquestrée par le pédophile récidiviste » sur fond de communication gouvernementale fut particulièrement réjouissant – ou atterrant, c’est selon. Absorbés par le combat de Titanes pour la tête du PS, peut-être avez-vous oublié ces 48 heures durant lesquelles la « pédophilie » a été à la « une » de nos médias. Rappelez-vous : cela a commencé par une jeune fille séquestrée dont on n’était pas tout-à-fait sûr qu’elle avait été violée et/ou brutalisée – ce qui voulait évidemment dire qu’elle l’avait très probablement été : un pédophile qui ne viole ni ne violente c’est un peu comme un chanteur muet ou un oiseau sans ailes. Dès ce moment-là, Nadine Morano, une dame à qui, entre nous, je ne confierais pas mes enfants si j’en avais ou alors comme châtiment d’une très grave faute, est entrée dans la danse, se répandant partout sur les dangers d’internet et annonçant à des journalistes ravis par tant d’à propos que le gouvernement était sur le coup.

Le problème, c’est que la petite garce n’a pas été coopérative. Il a du bol le récidiviste (dont le nom a bien entendu été dévoilé par une majorité des grands sites d’information), parce que justement, ce n’était pas une garce. Il aurait pu tomber sur une adolescente bovarysant à la mode de l’époque. Elle aurait monté une sauce agrémentant sa niaiserie romantique du seul piment propre à faire d’elle une héroïne – la victimisation. Elle aurait évoqué dans Paris Match, mais avec pudeur s’il vous plait on a des principes, la brutalité du « prédateur » (terme destiné à vous faire bien comprendre qu’on a affaire à un être déjà hybride, un humain dont la transformation en bête est entamée).

Rien ne s’est passé comme prévu. La fugueuse n’a pas joué le jeu. Résultat, peu après l’arrestation de l’individu, il était clair que la bonne histoire était en train de tourner au bide. Les premiers tuyaux balancés par les flics avaient de quoi rendre les journalistes furieux : comment ça, pas de violence, et on fait quoi, nous, avec notre feuilleton à sensation qui ouvre les bulletins des heures creuses – et, au plus fort de cette émotion fabriquée, le 20 heures – depuis deux jours ? On n’allait pas se rendre à la première sommation. C’est donc en traînant les pieds et avec une mauvaise volonté manifeste que les journalistes ont réécrit leur scénario. Pendant quelques heures, on a lu et entendu que la jeune fille séquestrée n’avait pas été brutalisée. La palme de la sottise doit être décernée au rédacteur de nouvelobs.com qui, refusant décidément de lâcher le morceau, a néanmoins tenu à intégrer à son papier les propos du procureur (la news, c’est sacré). Il a donc annoncé que l’adolescente avait été séquestrée sans violence ni contrainte. Moi, ça m’intéresserait de savoir comment on séquestre sans contrainte. Et aussi de savoir comment on écrit sans comprendre.

Deuxième déception, ce procureur petit-bras. Malgré les appels du pied implicites de certains de mes confrères, rien à faire : à défaut d’une mise en examen pour « actes de barbarie » qu’on n’osait espérer, on comptait au moins sur « enlèvement et séquestration ». Bernique. L’homme a finalement été mis en examen ce soir à La Rochelle (Charente-Maritime) pour « soustraction de mineur en état de récidive légale » et « atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans avec pour circonstance aggravante l’usage de moyens de communication électronique ». Cette circonstance aggravante parfaitement raccord avec l’air du temps paraît assez curieuse pour ne pas dire parfaitement absurde. Jouerait-elle aussi pour des terroristes ? En tout cas, on ne saurait assez conseiller à tous ceux qui s’apprêtent à commettre des forfaits de préférer le bon vieux téléphone à internet. Passons.

Le procureur a néanmoins souligné que « la différence d’âge signait le défaut de consentement ». Ouf, l’essentiel était sauf : il s’agissait bien d’un « pédophile » – d’ailleurs certains articles évoquaient l’enfant enlevée. Visiblement, tout le monde est d’accord pour dire que la pédophilie est un état, presque une essence, bref qu’on est pédophile ou qu’on ne l’est pas. Moi j’aurais tendance à penser que la seule chose que l’on puisse dire, c’est que quelqu’un a ou non commis des actes de pédophilie, mais bon, j’avoue n’être pas spécialiste de la chose. En tout cas, pour celui-là, la jurisprudence « pédophile un jour pédophile toujours » a joué à fond. Dans le cas d’une adolescente de 14 ans, la caractérisation aurait au moins pu être discutée. S’il ne s’agit pas d’une relation entre adultes consentants on n’est pas tout-à-fait dans le cas de l’exploitation d’un enfant par un adulte « ayant autorité ». Bref, les temps ont changé. Il y a quarante ans, la France entière pleurait sur le destin tragique d’une professeur « morte d’avoir aimé ». Condamnée pour avoir eu une liaison avec l’un de ses élèves âgés de 16 ans, Gabrielle Russier s’était suicidée en prison. L’intelligentsia s’indignait que l’on puisse réprimer les pulsions de nos chers bambins (y compris quand ils étaient bien plus jeunes que l’ado « séquestrée sans violence »). Aujourd’hui, si les mêmes, un peu grisonnants, suivent avec gourmandise la « traque » (assez pépère il faut le dire) du pédophile, c’est parce qu’ils espèrent bien qu’à la fin, le châtiment sera exemplaire – et ceux qui se retrouvent en taule avec cette marque d’infamie au front en savent quelque chose, car ce n’est pas au front qu’ils la gardent. Mais bizarrement, quand il est question de l’état terrible de nos prisons, ceux-là, on ne les plaint jamais.

Le plus risible dans tout ça est la complaisance de journalistes qui se croient intraitables. C’est ainsi que nul ne s’est étonné que Nadine Morano sorte opportunément de ses tiroirs un plan sur les dangers d’internet. Parce que vous l’avez compris, le coupable c’est internet. Je le répète, le type aurait téléphoné, il n’avait pas un entrefilet. Moi, je prétends que si les adolescents entendaient et voyaient moins d’âneries, ils n’iraient pas chercher le prince charmant de façon aussi sotte, mais bon, ce n’est que mon avis. Donc, pas un sourcil ne s’est levé après la diffusion du clip pourtant effarant dans lequel on voit des parents idiots ou criminels offrir l’hospitalité aux monstres venus manger leurs enfants – le loup-garou, vous voyez le genre. Au cas où vous n’auriez pas compris, bande de niais, c’est ce que vous faites quand vous achetez un ordinateur à vos schtroumpfs. Dans son lancement du sujet sur la campagne du gouvernement (qui sera diffusée dans toute l’Europe s’il vous plait), la présentatrice de BFM TV a benoîtement annoncé qu’après l’arrestation « du pédophile de Nevers » (qui se trouve être de La Rochelle, Nevers étant seulement le lieu de son arrestation), le message gouvernemental serait diffusé sur toutes les chaînes. Moi, la Morano, je lui tire mon chapeau, parce que ça c’est du plan média. Quant aux confrères, je ne saurais assez leur recommander la patience. Nous finirons par l’avoir notre Dutroux.

La lutte des places en France

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Dans une lettre du 9 octobre 1866, Marx rend compte à Kugelmann du premier congrès de l’Internationale à Genève et il écrit, à propos des partisans de Proudhon : « Ignorants, vaniteux, arrogants, bavards, emphatiques, ils étaient sur le point de tout gâcher, car ils étaient au congrès en un nombre qui ne correspond absolument pas à leurs adhérents. » Toute ressemblance avec le dernier congrès du Parti socialiste à Reims et ses malheureuses suites électorales qui ont illustré les catastrophes du « basisme » qui confond la désignation des responsables d’un grand parti avec l’élection d’un conseiller général, est évidemment volontaire.

Tels Marx à Genève, il nous faudrait comprendre que le PS ne s’est pas seulement donné en spectacle, ou plutôt que ce spectacle mettait en scène des divergences aussi réelles que celles qui opposaient proudhoniens et marxistes ou, à Tours en 1920, ceux qui allaient adhérer à la SFIC et ceux qui allaient choisir la SFIO. La différence est qu’il n’y aura pas cette fois-ci de scission : le Parti socialiste est comme tous les autres un syndicat d’élus, une machine à investiture et une réserve de permanents. Nul poujadisme dans ce constat, c’est ainsi que vit la démocratie et le seul parti qui se vante de ne pas fonctionner de cette manière et peut s’offrir le luxe de scissions, c’est l’ex-LCR qui existe que grâce à l’estampille « vu à la télé avec leader sympa », un parti « second life » qui refuse toute responsabilité dans le changement du réel.

Mais revenons au PS. L’égalité presque parfaite des deux candidates a été réduite à une rivalité de personnes, et à travers cette rivalité, à celle d’une multitude de seconds couteaux qui, pour faire court, s’affronteraient dans la lutte des places. Il est évident que Segolène Royal, Martine Aubry, Laurent Fabius, Bertrand Delanoë et même le sympathique Benoît Hamon (qui montre une légère lassitude dans le regard quand on le présente pour la millième fois comme un « jeune » comme si cela constituait en soi un programme), ne sont pas des perdreaux de l’année. Ce serait pourtant une erreur de ne pas voir dans cet affrontement d’égos un véritable affrontement idéologique. Non, Ségolène Royal et Martine Aubry, ce n’est pas la même idée de la gauche, et, plus important, pas la même idée de la politique.

D’un point de vue strictement programmatique, on nous objectera que les socialistes sont tous d’accord sur l’économie de marché. C’est un peu court et ça ne signifie pas grand chose. La Suède social-démocrate d’Olof Palme des années 1970 et les Etats-Unis reaganiens des années 1980 étaient d’accord sur l’économie de marché : l’ouvrier de chez Volvo à Malmö et celui de chez Ford à Detroit ne vivaient pas vraiment dans la même société quand il s’agissait de se soigner, de s’éduquer ou de partir en vacances.

Chez nos socialistes, par exemple, il est évident que l’hémisphère Ségolène est persuadé presque théologiquement des bienfaits du libéralisme au point que le tendre Valls qui ferait un très bon ministre de l’Intérieur (comme le déjà socialiste Jules Moch qui dégagea les carreaux de mines pendant les grèves de 1946 en tirant dans le tas) aurait pensé à changer le nom du parti. L’hémisphère Aubry, lui, aurait plutôt tendance à considérer le marché comme un mal nécessaire, avec lequel on ne peut plus rompre (sauf dans les rêves fiévreux de Benoit Hamon qui mériterait d’être communiste, parfois) mais que l’on va sérieusement encadrer et avec lequel on va établir un rapport de force par la loi (remember les trente cinq heures) alors que les royalistes préfèrent toujours le contrat.

Mais il y a plus profond encore dans cet affrontement. Le style, c’est l’homme disait Buffon et tout style renvoie à une métaphysique complétait Sartre. Nous ne sommes plus assez sémiologues ou bathmologues diraient Barthes et Camus de leur côté : nous croyons que l’image ne renvoie qu’à elle même et que le signe ne fait pas sens. Le style de Ségolène Royal, son sourire, son si manifeste souci d’acclimater au discours politique français les techniques du télé-évangélisme et des « megachurch », l’ostentation à paraître plus jeune que son âge, à s’entourer de jeunes parce qu’ils sont jeunes, à faire du mot rénovation une fin en soi sans que l’on comprenne bien ce qu’il s’agit de rénover, tout cela n’est pas seulement une méthode de communication, c’est un message très clair. Je suis, nous dit-elle, la première femme politique française postmoderne, je vous promets que grâce à moi vous allez sortir de l’Histoire, du récit, je vous promets que mon action sera d’abord sociétale (la protection de l’enfance, le droit des minorités visibles, les violences faites aux femmes, les discriminations). Elle représente ces socialistes du « dimanche de la vie » qui veulent occulter, nier, refouler les contradictions, la lutte des classes, la violence internationale, la désindustrialisation massive. Pour s’en convaincre, on pourra lire dans un livre déjà évoqué ici le portrait de Vincent Peillon, l’un de ses principaux lieutenants, régulièrement battu dans le Vimeu rouge comme archétype de cette postmodernité politique.

En face, Martine Aubry reste une moderne, au sens philosophique. Elle incarne, peut-être malgré elle mais ce n’est pas le problème, la mémoire des grands affrontements, des grandes conquêtes, elle incarne non pas un désir d’avenir (formule creuse et antiphrasique de Ségolène qui ne rêve que d’un présent perpétuel) mais un désir d’action, une certitude que rien n’est terminé. Elle sait que la jeunesse d’un entourage n’est pas une vertu en soi. Benoit Hamon refuse, on l’a dit ce qualificatif de jeune et il faut interpréter sa cravate systématique non comme un gage donné au conformisme vestimentaire mais comme un exemple de la « common decency » chère à Orwell : pas de démagogie grammaticale ni vestimentaire, cette spécialité gauchiste, quand on s’adresse au peuple et plutôt le désir de lui témoigner du respect. On imagine difficilement Blum dépoitraillé et utilisant un français approximatif pour « faire ouvrier » quand il annonce la semaine de 40 heures et les congés payés.

Moderne, postmoderne. Marx, encore lui, dans le Manifeste avait déjà pressenti qu’un jour ce clivage traverserait la gauche de manière définitive. Il y décrit avec précision les préoccupations de la « gauche Royal », cette gauche du présent perpétuel : « Une partie de la bourgeoisie souhaite remédier aux anomalies sociales pour assurer la durée de la société bourgeoises. Ici se rangent : des économistes, des philanthropes, des gens qui veulent améliorer la situation des classes travailleuses, organiser la charité, abolir la cruauté envers les animaux, des fondateurs de société de tempérance, des réformateurs véreux du genre le plus disparate. Et ce socialisme bourgeois a même été élaboré en systèmes complets. » Eh, bien, ceux-là viennent de perdre la direction du PS. De 102 voix. La partie continue. À moins que ce ne soit le spectacle.

Le choix du people

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Martine a perdu, Ségolène a gagné. Ce pourrait être un paradoxe facile (d’ailleurs, les paradoxes d’autrui sont toujours faciles), mais non. C’est une analyse tout ce qu’il y a de plus fouillée, qu’on peut lire sur l’excellent site Lowblogging rédigé par un mystérieux journaliste people à l’enseigne de « Je fais de la presse poubelle mais je la fais bien ».
Son premier argument est imparable : « Toute première secrétaire qu’elle est désormais, Martine Aubry ne fera pas plus de bruit médiatique dans la presse lue par les vraies gens, celle de ceux qui se lèvent tôt et prennent le RER. »
Le deuxième constat donne le coup de grâce : « Sans déconner, vous nous voyez balancer une photo d’Aubry en maillot de bain sur la plage de Berck ? »
Bref, c’est sans issue pour Martine , qui est définitivement grillée par Ségo pour les unes à venir de Voici, que certains esprits affûtés qualifient de « premier hebdomadaire politique de France ». Cela dit pas de panique, le petit coquin de Lowblogging suggère une issue de secours. Puisse la maire de Lille l’entendre : « Ségolène Royal n’a pas fini d’occuper l’espace… à moins que Martine Aubry ne quitte son second mari, Jean-Louis Brochen, pour se taper Kad Merad. »

Mauvais desseins

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J’apprends avec retard et stupeur que le dessinateur Placid a été condamné à 800 euros d’amende pour avoir dessiné ça :

Le livre datant de 2001, l’affaire traîne depuis sept ans. L’auteur et l’éditeur du livre ont été relaxés en première instance, puis condamnés en appel pour diffamation. La Cour de cassation, au titre de « l’exception de bonne foi » les a finalement renvoyés devant la Cour d’appel de Rouen, qui rejuge en ce moment même les faits. Mais Placid, lui, est définitivement condamné pour « injure ». Pourquoi eux et pas lui ? Maître Eolas l’explique mieux que moi.

Cette affaire, grave, m’inspire plusieurs remarques.

Tout d’abord, on peut penser ce qu’on veut de ce dessin. Bien ou mal vu. Bien ou mal dessiné. Bien ou mal pensant. On peut aussi penser qu’il est étrange qu’un syndicat de magistrats cautionne une caricature dénigrant ès qualités les policiers avec lesquels les juges sont censés bosser au quotidien. On peut penser a contrario que les magistrats qui charrient des flics, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Bref, on peut penser ce qu’on veut sauf une chose : quiconque dit que ce dessin relève des tribunaux devient immédiatement mon ennemi personnel, parce qu’il décide que moi, Marc Cohen, je ne suis pas assez grand pour me faire une opinion. Que c’est au juge Trucmuche d’en avoir une pour moi – et pour nous tous, accessoirement. A partir du moment où l’on a laissé à la justice le droit de dire ce qu’il faut penser, on n’a plus qu’un seul droit, c’est de se taire et de penser comme la chose jugée nous ordonne de le faire. Si telle est la loi, ce qui semble être hélas de plus en plus le cas, et bien la loi est pourrie.

C’est bien pour cela qu’il faut abolir toutes les lois restreignant la liberté d’expression. Oui, on doit pouvoir tout dire, tout écrire, tout dessiner même les pires abominations. L’idéal étant de ne conserver que quelques garde-fous judiciaires, faisant la part des choses entre la liberté de parole et les délits ou crimes plus ou moins graves (qui peuvent aller de la banale diffamation jusqu’à l’appel au meurtre). Mais le problème, avec ces garde-fous, c’est qu’on s’en servira forcément toujours pour restreindre la vraie liberté d’expression, les avocats sont faits pour ça. On commence par voter des lois pour faire respecter la mémoire de la Shoah et circonvenir les falsificateurs, et dix ans plus tard on se retrouve au tribunal pour avoir raconté une histoire de belges ou de blondes. On ne saurait critiquer ceux qui ont approuvé la loi Gayssot (moi-même, j’y étais tout à fait favorable à l’époque), mais à l’heure du bilan, elle n’a ni fait taire les négationnistes, ni empêché une franche résurgence de l’antisémitisme en France, en pensées, en paroles et en actes. Dire qu’il faut abolir toutes les lois mémorielles n’est donc pas tant un parti pris idéologique, qu’un constat pragmatique : non seulement elles n’ont pas fait leur preuves, mais elles se révèlent, l’inflation aidant, férocement contreproductives. On se reportera sur cette question, et sur bien d’autres, à l’interview de Pierre Nora dans Causeur, le mensuel.

Le plus raisonnable, serait donc un bon gros premier amendement à l’américaine, qui garantirait aux citoyens français une pleine liberté d’expression, au moins en principe, car elle ne le sera jamais en fait, et c’est probablement tant mieux comme ça. L’idéal serait d’utiliser l’arsenal répressif existant, sur la diffamation, la dénonciation calomnieuse, la protection de la présomption d’innocence – y compris celle de supposés terroristes autonomes corréziens – que MAM viole tous les jours, avec la complicité de quelques milliers de journalistes. Pour le reste, on parle, on discute, on s’insulte, on se gifle, même, si l’occasion s’en présente, mais on laisse les tribunaux à l’écart du débat d’idées, fussent-elles nauséabondes. Ce qui, accessoirement, donnerait aux juges le temps de s’occuper sérieusement des voleurs de poules et des anciens premiers ministres.

Une dernière remarque : moi, à la place de Placid, je ne serais jamais allé m’embringuer à défendre les droits de l’Homme – auxquels je le sais viscéralement attaché – aux côtés du Syndicat de la magistrature. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne défend pas la liberté main dans la main avec les ennemis de la liberté. Depuis des années cette arrière-boutique du PS revendique sans honte ses pulsions liberticides. Prenons un exemple top tendance, l’homophobie. Il y a deux ans le Syndicat de la magistrature publiait aux éditions Syllepse Le sexe et ses juges présenté par lui comme « un ouvrage de réflexion et de combat, pour les éducateurs et pour les élèves de lycées ». Cet ouvrage, issu d’un colloque organisé par le même syndicat, donne la parole à une série d’experts. Et sur la question, qui fâche, ni une, ni deux, l’expert commissionné par le Syndicat de la magistrature exige une répression judiciaire accrue des propos homophobes. Je dis bien des propos, et pas des actes. Si vous ne me croyez pas sur parole (ce qu’en certains cas je ne saurai vous reprocher), peut-être accorderez-vous plus de crédit à l’écrivain gay Lionel Labosse qui s’exprime sur le site altersexualité. Voilà ce qu’il y dit des lois anti-homophobie telles que l’expert cité dans le livre du Syndicat de la magistrature les envisage : « Son apologie se fait au prix d’un glissement sémantique, puisque, après avoir justifié la pénalisation des violences physiques, il en appelle à celle des paroles, qu’il qualifie de ‘violences verbales’. Le problème, c’est que si les gays continuent à laisser ce genre d’intégristes gays les représenter, la gauche va persister à se laisser berner par la droite et on va aboutir d’ici quelque temps à pénaliser le blasphème. »

Lionel Labosse a tout compris. Ou bien la liberté d’expression vaut pour tous ou bien c’est le retour du cachot pour blasphème. Et dieu sait que rien n’est aussi extensible que le concept de blasphème. D’abord, on commencera par vouloir protéger les croyants d’une quelconque religion offensés dans leur foi par une caricature ou par une « violence verbale » et, à la fin, on n’aura même plus le droit d’écrire que certains juges sont des fous dangereux…

Vos papiers ! Que faire face à la police ?

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Hommage collatéral

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Je tiens à adresser par la présente un grand merci à Ségolène et à Martine. Merci aussi à mes vieux camarades de jeu des swinging eighties David Assouline et Christophe Borgel, ainsi qu’à tous les experts de la Commission de récolement. Merci enfin, et pardonnez-moi de ne pas tous les citer, aux 306 membres du Conseil national du Parti socialiste. Après des mois d’ignorance plus ou moins bien dissimulée, grâce à eux tous, depuis la réunion plénière d’hier soir, j’ai enfin compris le sens de l’expression « mutualiser les pertes ».

Sacre à la tronçonneuse

C’est la fusillade terminée que chaque camp compte ses morts – et, accessoirement, se préoccupe des balles perdues. Le PS observant un relatif cessez-le-feu depuis la nomination officielle de Martine Aubry au poste de Premier secrétaire, le moment est peut-être venu de nous éloigner de la cohue et de dénombrer les victimes collatérales du Congrès de Reims.

A droite, tout d’abord. Le brave et tardivement courageux Nicolas Dupont-Aignan lançait ce week-end son mouvement politique, Debout la République !, qu’il avait eu l’idée de porter sur les fonts baptismaux le jour anniversaire de la naissance du Général de Gaulle. Date idéale, en vérité, pour inviter « souverainistes » et « citoyens » à la rejoindre. Las ! Les médias, déjà peu enclins à lui accorder la couverture qu’il mérite, l’ont ignoré. Les derniers gaullistes de l’UMP, douchés par le spectacle ridicule et suicidaire de la division du PS, n’ont pas esquissé le moindre geste en sa direction. Quant aux fidèles de Chevènement, hypnotisés par les déchirements socialistes, ils guettent les opportunités de recomposition et sont plus que jamais rétifs à renouveler l’aventure du « ni droite, ni gauche ».

Au centre droit campe Bayrou. On l’a tout au long de ce calamiteux week-end présenté comme le grand vainqueur de l’empoignade socialiste. C’était peut-être aller un peu vite en besogne… Car avec l’apparatchik Aubry aux commandes, soutenue par tous les présidentiables (ou désireux de l’être) de la rue de Solferino, il y a fort à parier que tout sera mis en œuvre pour que Ségolène Royal ne soit jamais la candidate officielle d’un parti dont l’appareil se constituera contre elle. Le hold-up de 2006 sera impossible à réitérer. Or donc, François Bayrou peut légitimement en tirer les conséquences suivantes : en 2012, les socialistes auront deux candidats, celui du PS et Ségolène Royal. L’un, officiel, jouera la carte « à gauche toute ! » ; l’autre cherchera à fédérer les socialistes « modernes » et le centre-gauche. Et viendra donc manger la laine sur le dos du candidat du Modem, qui escomptait jusque lors une primaire entre lui et la championne d’un PS fixé au premier tour à gauche. En l’état, les chances de parvenir au second tour se sont donc considérablement amenuisées pour Bayrou. Il le sait pertinemment, lui qui grimaçait ce week-end aux « Félicitations ! » qu’on lui adressait.

Mais la guerre sœuricide au sein du PS fera aussi des morts à gauche. Au Parti Communiste, pour commencer, ou à ce qu’il en reste, confronté à la certitude de passer sous les 1 %[1. Pourquoi, du reste, dit-on « les » 1 % ? Un politologue dans la salle ?]. La cause ? La concurrence, là encore, camarade… Comment une formation exsangue, ruinée, démoralisée, pourrait-elle supporter et la naissance du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et le gauchissement du PS ? Car il semble probable que sous la férule de Martine Aubry la direction du PS optera pour une ligne permettant à la fois de ressouder un parti traumatisé autour de ses « fondamentaux » (comme dirait Guy Roux) et de faire apparaître Royal comme une télévangéliste de centre gauche. Le NPA de Besancenot, fort d’une dynamique qui lui rallie la banlieue et l’ultra-gauche, fort d’une aura médiatique qui ne se dément pas, ne laissera par ailleurs aucun oxygène à un PCF honni. Un PCF sans doute mort, et pour de bon cette fois-ci, au congrès de Reims.

Reste la dernière victime collatérale : le mouvement social. A l’orée d’une crise de l’emploi dont on anticipe mal l’ampleur, mais dont on est d’ores et déjà certain qu’elle laissera sur le carreau des centaines de milliers de travailleurs, précaires ou pas, et qu’elle bloquera toute augmentation des salaires, le monde du travail aurait plus que jamais eu besoin d’un grand parti de gauche pour l’épauler. Retraite à 70 ans, privatisation de la Poste, amaigrissement de la fonction publique : de quel poids pèsera un PS divisé, recuit de haines, obsédé par la présidentielle ?

Nicolas Sarkozy s’était donc lourdement trompé en pensant pouvoir éclipser le congrès de Reims par la tenue du G20 de Washington à la même date. Il s’est trompé, et c’est pour cela qu’il a gagné : comment pouvait-il imaginer que les socialistes organiseraient une telle déflagration, provoqueraient une telle dévastation chez les adversaires du président de la République ?

Photo de une : Martine Aubry et Ségolène Royal, janvier 2007, Parti socialiste, flickr.com

Le lobby juif, voilà l’ennemi !

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Ce Pascal Boniface est très fort. Certes, on peut ne pas partager ses tropismes. Mais enfin, en quinze ou vingt ans de présence laborieuse dans le débat public, sa seule contribution originale a été de constater qu’il y avait en France plus de musulmans que de juifs et à appeler son ex-parti, le PS, à en tirer les conséquences qui s’imposaient. Et après tout, à l’exception peut-être d’un certain cynisme, on ne peut pas reprocher grand-chose à ce raisonnement. Pour le reste, Boniface a réussi à être l’un de ces « experts » généralistes dont les médias raffolent en énonçant des banalités bien-pensantes ou des sottises sur toutes sortes de sujets allant de la guerre en Irak aux JO (l’un de ses fonds de commerce favoris). Boniface, c’est le type qu’on a pris l’habitude de voir ou d’entendre à tout bout de champ sans que plus personne ne se souvienne quand il est apparu et pour quelle raison. Il fait partie du décor. Au bout du compte, il n’est que l’un des multiples imposteurs qui pullulent sur les ondes et écrans – et, à vrai dire, plutôt une « roue de secours » qu’un « bon client ». Pas le plus talentueux, il est vrai, ce qui confère un côté vaguement mystérieux à sa trajectoire. Il faudrait un Balzac pour imaginer la somme de combines, calculs, intrigues et autres coups qui l’ont rendu incontournable. Après tout, mettre un pied dans toute porte qui s’entrouvre et ne plus lâcher, c’est un talent.

Il ne faut jamais désespérer de personne. Pour une fois, Boniface a fait preuve d’un courage réel en disant tout haut ce que la majorité des gens n’oseraient même pas penser tout bas. Non seulement, il proclame qu’il y a en France un lobby juif[1. Blague à part, je pense que cette affirmation mérite d’être discutée honnêtement et que la réponse ne s’impose pas.] mais, ce qui est plus surprenant de sa part, que celui-ci doit être un modèle pour les Arabes et les musulmans. Lesquels, a-t-il déploré, « ne disposent pas d’un lobby en Occident, capable de corriger l’image erronée de l’Islam, alors que des célébrités médiatiques s’emploient à ternir leur image ». (Pas d’énervement, la liste arrive !) Sans doute aviez-vous noté que « les médias occidentaux en général, et européens en particulier, en répandent une image déformée en alimentant l’amalgame entre l’islam (religion) et les mouvements islamistes (politiques ou terroristes) » ? Boniface vous dit ce qu’on vous cache : « Ces campagnes hostiles à l’islam sont commanditées par des intellectuels et des journalistes connus dans la sphère française, comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Philippe Val. » Saluons le fait qu’il ne cède pas à une vision étroitement ethnique, puisque Val est pris dans la rafle – sans doute comme crypto-juif. Et puis, il y a les traitres, ces musulmans qui contribuent à cette campagne anti-musulmane, comme Mohammed Sifaoui, qui lui aussi « bénéficie de l’appui des médias ». Le lobby a le bras long.

On notera de surcroît l’audacieuse conception de la vie publique qui affleure dans les propos de Boniface : si on comprend bien, il conseille aux musulmans d’utiliser les mêmes méthodes, ce qui semble signifier dans le contexte qu’ils devraient mener des « campagnes hostiles aux juifs ». Peut-être même pourrait-il être le Val des musulmans et prendre la tête de ce contre-lobby. Voilà en tout cas un esprit libre qui ne se couche pas devant le politiquement correct. D’ailleurs, il a payé le prix fort : « En France, il y a un puissant courant hostile aux Arabes et à l’Islam, et si tu n’en fais pas partie, il fait tout pour te faire taire. Ils ont ainsi tenté de me tuer professionnellement », a-t-il encore affirmé. Heureusement que nos médias, plus que sourcilleux sur la liberté d’expression, continuent à donner la parole à ce rebelle, dont toutes les citations sont extraites de l’article de Chawki Freïha, publié à Beyrouth sur le site mediarabe.info.

Quelques esprits chagrins trouveront que les propos de Boniface ne sont pas si courageux que ça. Il est vrai qu’il les a prononcés à Alger, dans le cadre du forum « Monde arabe et Choc des civilisations » organisé le 5 novembre par le quotidien arabophone El Khabar dans le cadre du Salon du Livre. Boniface en a profité pour faire la promotion de la traduction arabe de son livre Est-il permis de critiquer Israël ? – un titre qui dénote un certain humour. Poser une question aussi iconoclaste, voilà qui révèle une pensée particulièrement « dérangeante ». D’ailleurs, il dérange, Boniface. La preuve, selon Chawki Freïha, « le livre était officiellement interdit au Salon du livre mais bien présent sur les étalages ». La preuve aussi que, contrairement à la France, l’Algérie est un pays libre. Au moins, là-bas, il n’y a pas de lobby juif.

PS : Je lance un appel solennel à tous les membres actifs ou dormants du lobby : de grâce, épargnez-nous les trémolos et l’indignation. Un imbécile ne fait pas plus une bête immonde qu’une hirondelle le printemps. Inutile d’en faire un martyr. Il n’y a qu’une chose à faire de Pascal Boniface : en rire.

Est-il permis de critiquer Israël ?

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Kouchner le visionnaire

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La France ne connaît pas son bonheur d’avoir un ministre des Affaires étrangères aussi folklo que Bernard Kouchner. Je ne jette pas la pierre : nous avons eu, en Allemagne, Joschka Fischer. Sauf que, venu du mouvement alternatif après un passage dans les franges les plus actives de l’extrême gauche allemande, il avait adopté la Bismarck attitude sitôt qu’il accéda aux affaires fédérales avec Gerhard Schröder. La Bismarck attitude ? Ce n’est pas une histoire de moustaches ni de casques à pointe, c’est l’autre nom de la Realpolitik : tu ne fais pas de politique, hormis la politique bien comprise de l’Allemagne.

La Realpolitik, ce n’est visiblement pas le truc de Bernard Kouchner. Son truc à lui, c’est le Quai d’Orsay. On le croirait fait pour ça : s’il y avait une panoplie de ministre des Affaires étrangères comme il en existe pour les généraux, les cardinaux et les majorettes, cela ne souffre aucun doute qu’elle lui irait comme un gant. En Allemagne, sa popularité est sans égal : depuis qu’il a poussé la chansonnette l’an passé avec son homologue de Berlin, Frank-Walter Steinmeier, le ministre français est devenu une quasi star du R’n’B de Munich à Hambourg.

Le seul problème de Bernard Kouchner est qu’il parle trop. Il bavarde sur toutes les choses qu’il connaît. Sur les autres aussi. Il ne peut s’en empêcher, rien ne peut l’en retenir. Cela doit être une déformation professionnelle. Notre médecin de famille, le Dr Schweitzer, est en tout point pareil : même s’il ne parvient pas à diagnostiquer le mal dont vous souffrez, il est capable d’en disserter des heures durant. « Was dich nicht umbringt, macht dich stärker » (ça ne tue pas, mais ça rend plus fort), dit-il en se caressant la moustache. Vous pouvez d’ailleurs le brancher sur n’importe quel sujet, le Dr Schweitzer démarre au quart de tour. Il est capable d’échafauder au débotté toute une théorie sur n’importe quel événement, vous en expliquer les tenants et les aboutissants, peser le pour et contre. Il excelle dans un exercice qu’on pensait être l’apanage de Jacques Attali et d’Alain Minc : avoir un avis sur tout.

Bernard Kouchner vient une nouvelle fois d’apporter la démonstration de son incroyable talent. Interrogé par TV5 sur la crise interne au Parti socialiste, il a déclaré : « C’est un événement, quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, international. Un triste événement, mal perçu à l’étranger. » Les connaisseurs apprécieront en esthètes éclairés la tournure et le style. J’ai toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les gens qui commencent leur phrase par un « quoi qu’on en pense »… Car, implicitement et peut-être inconsciemment, ils admettent que ce qu’ils affirment est sujet à débat sinon à caution. Pour le « quoi qu’on veuille », mes compétences linguistiques en français ne sont pas assez développées pour en comprendre le sens. Et j’espère qu’il se trouvera ici un lecteur qui a fait Kouchner première langue pour me l’expliquer.

Que le ministre français des Affaires étrangères souhaite internationaliser le conflit au PS pour faire rentrer l’affaire dans son domaine de compétences, on le comprend fort bien : au rythme où vont les choses, rien ne dit que l’ONU ne nommera pas dans les prochains jours un Haut Représentant rue de Solferino. Bernard Kouchner serait alors l’homme de la situation. Il est de plus en plus clair que Daniel Vaillant ne tiendra pas bien longtemps à faire rempart de son corps pour séparer les belligérants ; l’envoi d’une force d’interposition semble être pour l’heure l’hypothèse la plus raisonnable si l’on veut sortir la région du conflit (toutefois, si un contingent de casques bleus a été envoyé dans la nuit, merci de ne pas tenir compte de cette remarque, c’est que je n’aurai pas été prévenue à temps).

Le problème, c’est de voir le peu de cas que la presse internationale fait de ce conflit. Si d’aventure on se hasarde à lire les journaux étrangers, comme le ministre français des Affaires étrangères le fait chaque matin, on s’aperçoit que les rédactions font le service minimum pour couvrir cet « événement international ». En Allemagne par exemple, de la Berliner à Die Zeit, de la Frankfurter à la Süddeutsche, en passant par Der Spiegel et Die Welt, on s’est contenté de triturer sans trop de convictions les dépêches de circonstances de Reuters et de la Deutsche Presse Agentur. Salauds de journalistes qui ne font pas leur métier rien que pour invalider la perception kouchnérienne de la crise au Parti socialiste !

Ce faisant, Bernard Kouchner a raison sur une chose : la crise que traversent les socialistes français est « mal perçue à l’étranger ». Si mal perçue, d’ailleurs, qu’elle ne l’est pas du tout. Il faut également dire que « l’étranger » n’y met franchement pas du sien : pendant qu’à Paris le temps a suspendu son vol et que tous les esprits sont happés par le conflit international qui se noue entre les deux drôles de dames, la crise économique continue dans le reste du monde… Mais ceci demeure accessoire.

Quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, donc, 2008 restera gravée dans l’histoire humaine comme une année mémorable. Cette année-là, en France, bras dessus bras dessous avec un huissier de justice, la fraternité avait une drôle de dégaine.

Petit manuel pour bien niquer sa race

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Tenez-vous le pour dit : Claude Lévi-Strauss court toujours ! Pas très vite certes, puisque l’ethnologue structural le plus âgé de France fête aujourd’hui ses cent ans. Il festoiera tranquille et peinard, à la verveine ou au mousseux, assis devant sa fenêtre et tirant le rideau sur un monde qu’il exècre désormais. Seulement, c’est une honte ! C’est au gnouf qu’on devrait se charger d’expédier Lévi-Strauss plutôt que de souffler en chœur les bougies de son gâteau ! L’ethnologue ne s’en vante pas, mais il a osé écrire en 1952 un opuscule titré Race et histoire. Oui, vous ne rêvez pas : Lévi-Strauss a employé le mot race ! Pire, à de nombreuses reprises, dans cet ouvrage, il emploie le mot ignominieux en lieu et place de phénotype, que nous, âmes précautionneuses, attendions évidemment qu’il écrivît. Je vous l’accorde : ce livre bat en brèche l’idéologie raciste, mais ne nous arrêtons pas à si peu de choses. Lévi-Strauss emploie le mot race. Si ça, ce n’est pas une preuve !

Il n’est d’ailleurs pas le seul : on ne compte pas les sociologues et anthropologues qui, dans la droite ligne de Durkheim, Weber ou Mauss, ont employé l’un et l’autre terme indifféremment, sans pour autant être des Gobineau en puissance. Comme l’écrit Dominique Schnapper dans La Relation à l’autre, toute la sociologie s’est mue et s’est construite au sein même de l’idée de race sans jamais la remettre en cause. Encore plus accablant, la déclaration universelle des droits de l’Homme, la convention européenne des droits de l’Homme et la Constitution de la Ve République utilisent le terme race. Il n’est pas jusqu’au philosophe Vincent Cespedes qui ne se livre à cette dangereuse pratique (sur le plateau d’Arte, il déniait à Eric Zemmour le droit d’utiliser publiquement le vilain mot, mais en loucedé il ne s’en prive pas, comme en témoigne cette vidéo). N’évoquons même pas l’anthropologie américaine qui a passé quelques décennies à donner une légitimité scientifique au terme pour mieux justifier la ségrégation, avant que ledit mot ne devînt lui-même un discriminant social assez rigolo…

Pourquoi le mot race est-il accepté sans sourciller dans l’usage courant et même savant ? Pourquoi suscite-t-il le scandale dès lors qu’il est placé dans la bouche d’Eric Zemmour ? Mauvaise haleine ? Délit de sale gueule ? Dieu seul le sait. Un journaliste de droite, pointant au Figaro, c’est sûr que ça sent l’exploiteur du genre humain à plein nez. Un seul moment d’inattention, et il vous sort de sa poche son chapeau pointu, rétablissant le commerce triangulaire sans que vous ne vous en aperceviez.

La dangerosité de l’éditorialiste du 14 boulevard Haussmann explique certainement pourquoi le Mrap a demandé hier au Csa de le placer sous surveillance : « Considérant que c’est le racisme qui crée les races, par ces propos, Eric Zemmour entretient et alimente le racisme à l’endroit d’une citoyenne qui est française… Nous saisissons aujourd’hui le Csa pour que des mesures soient prises contre la diffusion de ce genre de propos et qu’une alerte soit lancée à l’endroit des responsables des chaînes publiques au sujet des dérapages incessants de M. Zemmour sur celles-ci. »

On passera sur l’usage du terme « considérant » [1. Soit le rédacteur de la lettre au Csa se prend pour René Cassin, l’auteur principal de la déclaration universelle des droits de l’Homme, soit le Mrap, trop habitué des prétoires, ne maîtrise plus que le lexique judiciaire.] pour aller à l’essentiel : « C’est le racisme qui crée les races. » Maniant le solipsisme avec une rare dextérité, Mouloud Aounit fait mieux que Harry Potter : avec lui, le mot crée la chose.

Le problème, c’est que ce n’est pas historiquement très juste. Le mot « racisme » est apparu au début du XXe siècle quand la Science allemande, devant laquelle la France se tortillait d’admiration, poussait des morts illustres, comme Linné, Kant, Broca ou Gobineau, beaucoup plus loin que là où ils seraient allés par leurs propres moyens… Si les XVIIIe et XIXe siècles se contentaient d’employer l’idée de « race » pour rendre surtout compte de la diversité humaine, la fin du XIXe s’est mise à instrumentaliser les différences raciales dans un but politique.

Les choses sont encore bien moins simples. Fin juillet 1885, Jules Ferry monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre l’expansionnisme, au motif que les « races supérieures » ont une mission civilisatrice par rapport aux « races inférieures »… Pour lui répondre, Georges Clemenceau ne remet pas en cause l’existence des races, mais leur hiérarchie : « Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !… C’est le génie de la race française que d’avoir généralisé la théorie du droit et de la justice, d’avoir compris que le problème de la civilisation était d’éliminer la violence des rapports des hommes entre eux dans une même société et de tendre à éliminer la violence, pour un avenir que nous ne connaissons pas, des rapports des nations entre elles. »

Il faut bien se rendre à l’évidence : ce n’est pas le mot race qui fait le racisme, mais l’idée qu’il existerait entre elles une hiérarchie. Au passage, je suggère au Cran et au Mrap de se mobiliser afin que soient débaptisés les places, artères et monuments qui portent le nom de Jules Ferry ou de Georges Clemenceau. Tous deux, dans des acceptions certes différentes, ont employé le mot race : tous deux sont coupables (NB : ne pas écrire au Csa, mais aux 36 000 maires de France).

Car c’est vers là que nous allons et c’est même là que nous sommes déjà : il vous suffit désormais d’avoir oublié ce qui était écrit dans votre Manuel du Bienpensant et de lâcher, grossier personnage, le mot « race » pour devenir illico un raciste. C’est tout nouveau, ça vient de sortir.

Pourquoi ? Le mot race est un mot qui tue. Certaines de ses significations et de ses connotations l’ont plombé.

Dans le langage courant, on sait ce qu’il signifie intuitivement. Lorsque l’on dit qu’un « physio » fait de la discrimination raciale à l’entrée d’une boîte de nuit, on le voit juger les uns et les autres à leur phénotype, c’est-à-dire au seul aspect observable d’un individu (morphologie, couleur de la peau, etc.) Pourquoi alors ne pas parler de discrimination phénotypale ? Tout simplement parce qu’en français le mot race peut indistinctement être employé comme synonyme de phénotype ou de groupe ethnique…

Comme l’a montré Louis Dumont, il aura fallu attendre le scientisme pour que la race soit biologisée à des fins idéologiques et acquière un nouveau sens. Au moins une chose est sûre sur ce plan : pour la génétique, les races n’existent pas. Il existe une espèce humaine, mais pas de sous-espèces. Pour vous en convaincre, mettez dans un seau les gènes d’un noir, d’un blanc et d’un jaune. Ne mélangez pas, malheureux ! Mais apportez très vite les seaux à un généticien et demandez-lui de vous dire qui est qui. Il vous regardera alors d’un œil perplexe et vous lâchera, désabusé : « Le phénotype n’a pas de génotype. » En revanche, prenez le même généticien et montrez-lui les photos d’un noir, d’un blanc et d’un jaune : il saura vous apporter une réponse assez satisfaisante et pourra même, quand le ministère lui aura coupé tous ses crédits, se faire embaucher comme portier aux Bains-Douches.

Cependant, ce n’est pas parce que la génétique démontre qu’une chose n’existe pas que le terme disparaît avec ses autres acceptions. Et c’est encore moins parce que vous aurez interdit l’usage du mot race que vous aurez supprimé les préjugés et les comportements racistes. C’est que le mot n’est jamais la chose.

Si l’on veut expliquer pourquoi le mot race est devenu tabou au point qu’à peine prononcé il provoque le scandale, c’est peut-être vers la linguistique qu’il faut se tourner. La loi du moindre effort est bien connue : l’évolution d’une langue s’accompagne de la disparition de certains phonèmes finaux. Le cinématographe devient le cinéma, puis le ciné. Sur le long terme, l’altération touche les phonèmes eux-mêmes : le cantare latin devient le chanter français, plus facile à prononcer. Quant au sens, il se réduit et se fige dans une seule signification. On ne comprend plus ce que Zola ou Marx avaient à l’esprit lorsqu’ils écrivaient : « race ouvrière ». Que les Mérovingiens soient la « première race des rois de France » nous est inaudible. Celui qui emploie aujourd’hui le mot « race » est nécessairement un raciste, puisqu’on a décidé de limiter le mot à sa signification la plus catastrophique et la plus connotée. La nouveauté est qu’ici la simplification sémantique n’est pas naturelle, mais voulue et contrainte. Supprimer le mot, pour supprimer la chose : Orwell appelait cela la novlangue. Bienvenue, Eric Zemmour, vous êtes arrivé en 1984.

Conclusions natives

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La tradition de Thanksgiving, ce n’est pas seulement la dinde rôtie au repas du soir. Auparavant, durant toute la journée, marmots et marmottes de tous les USA seront venus déguisés à l’école – qui en colon, qui en indien. Ça se passe comme ça depuis des siècles, et personne n’y trouvait à redire. Mais cette année, à Claremont, petite ville universitaire de Californie, la tradition en a pris un coup dans l’aile. A l’appel d’une mère de famille native american (une squaw, quoi), outrée qu’on fasse si peu de cas du génocide des peaux-rouges, un comité de parents, essentiellement composé de profs de fac wasp, but liberals s’est constitué pour mettre fin à cet attentat mémoriel. Sous la protection de la police locale, ils ont abondamment conspué à l’entrée des écoles primaires de la ville les fillettes vêtues en Pocahontas et les petits mecs à chapeau de pèlerin, en n’oubliant pas, au passage, d’insulter leurs criminels contre l’humanité de parents. Il faut dire que pour les signataires de l’appel anti-Thanksgiving, les choses sont tranchées : « Déguiser ainsi les enfants, c’est exactement la même chose que si on les habillait en sudistes et en esclaves, ou encore en juifs et en nazis… »

Pédophile : le crime était presque parfait

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Les enfants, c’est sacré, parait-il. Ce lieu commun à pas mal de monde est déjà passablement énervant en lui-même. Mais de plus, l’enfance est par excellence le sujet qui empêche de réfléchir, entraînant nombre de politiques et de journalistes dans une surenchère de bons sentiments. Dès que le mot « pédophilie » est prononcé, la crétinisation des esprits commence. Ainsi a-t-on vu apparaître, en l’occurrence dans Le Figaro, le délicieux concept de « pédophile sur internet ». Tout d’abord, je ne saurais assez recommander à mes confrères d’opter pour l’expression « cyber-pédophile », plus évocatrice, me semble-t-il, et plus apte à évoquer l’effroi. Et je recommande d’explorer de nouvelles voies comme la traque de l’oniro-pédophilie : et n’allez pas me dire que personne ne fait de rêves pédophiles.

De ce point de vue, l’épisode de « l’adolescente séquestrée par le pédophile récidiviste » sur fond de communication gouvernementale fut particulièrement réjouissant – ou atterrant, c’est selon. Absorbés par le combat de Titanes pour la tête du PS, peut-être avez-vous oublié ces 48 heures durant lesquelles la « pédophilie » a été à la « une » de nos médias. Rappelez-vous : cela a commencé par une jeune fille séquestrée dont on n’était pas tout-à-fait sûr qu’elle avait été violée et/ou brutalisée – ce qui voulait évidemment dire qu’elle l’avait très probablement été : un pédophile qui ne viole ni ne violente c’est un peu comme un chanteur muet ou un oiseau sans ailes. Dès ce moment-là, Nadine Morano, une dame à qui, entre nous, je ne confierais pas mes enfants si j’en avais ou alors comme châtiment d’une très grave faute, est entrée dans la danse, se répandant partout sur les dangers d’internet et annonçant à des journalistes ravis par tant d’à propos que le gouvernement était sur le coup.

Le problème, c’est que la petite garce n’a pas été coopérative. Il a du bol le récidiviste (dont le nom a bien entendu été dévoilé par une majorité des grands sites d’information), parce que justement, ce n’était pas une garce. Il aurait pu tomber sur une adolescente bovarysant à la mode de l’époque. Elle aurait monté une sauce agrémentant sa niaiserie romantique du seul piment propre à faire d’elle une héroïne – la victimisation. Elle aurait évoqué dans Paris Match, mais avec pudeur s’il vous plait on a des principes, la brutalité du « prédateur » (terme destiné à vous faire bien comprendre qu’on a affaire à un être déjà hybride, un humain dont la transformation en bête est entamée).

Rien ne s’est passé comme prévu. La fugueuse n’a pas joué le jeu. Résultat, peu après l’arrestation de l’individu, il était clair que la bonne histoire était en train de tourner au bide. Les premiers tuyaux balancés par les flics avaient de quoi rendre les journalistes furieux : comment ça, pas de violence, et on fait quoi, nous, avec notre feuilleton à sensation qui ouvre les bulletins des heures creuses – et, au plus fort de cette émotion fabriquée, le 20 heures – depuis deux jours ? On n’allait pas se rendre à la première sommation. C’est donc en traînant les pieds et avec une mauvaise volonté manifeste que les journalistes ont réécrit leur scénario. Pendant quelques heures, on a lu et entendu que la jeune fille séquestrée n’avait pas été brutalisée. La palme de la sottise doit être décernée au rédacteur de nouvelobs.com qui, refusant décidément de lâcher le morceau, a néanmoins tenu à intégrer à son papier les propos du procureur (la news, c’est sacré). Il a donc annoncé que l’adolescente avait été séquestrée sans violence ni contrainte. Moi, ça m’intéresserait de savoir comment on séquestre sans contrainte. Et aussi de savoir comment on écrit sans comprendre.

Deuxième déception, ce procureur petit-bras. Malgré les appels du pied implicites de certains de mes confrères, rien à faire : à défaut d’une mise en examen pour « actes de barbarie » qu’on n’osait espérer, on comptait au moins sur « enlèvement et séquestration ». Bernique. L’homme a finalement été mis en examen ce soir à La Rochelle (Charente-Maritime) pour « soustraction de mineur en état de récidive légale » et « atteinte sexuelle sur mineur de 15 ans avec pour circonstance aggravante l’usage de moyens de communication électronique ». Cette circonstance aggravante parfaitement raccord avec l’air du temps paraît assez curieuse pour ne pas dire parfaitement absurde. Jouerait-elle aussi pour des terroristes ? En tout cas, on ne saurait assez conseiller à tous ceux qui s’apprêtent à commettre des forfaits de préférer le bon vieux téléphone à internet. Passons.

Le procureur a néanmoins souligné que « la différence d’âge signait le défaut de consentement ». Ouf, l’essentiel était sauf : il s’agissait bien d’un « pédophile » – d’ailleurs certains articles évoquaient l’enfant enlevée. Visiblement, tout le monde est d’accord pour dire que la pédophilie est un état, presque une essence, bref qu’on est pédophile ou qu’on ne l’est pas. Moi j’aurais tendance à penser que la seule chose que l’on puisse dire, c’est que quelqu’un a ou non commis des actes de pédophilie, mais bon, j’avoue n’être pas spécialiste de la chose. En tout cas, pour celui-là, la jurisprudence « pédophile un jour pédophile toujours » a joué à fond. Dans le cas d’une adolescente de 14 ans, la caractérisation aurait au moins pu être discutée. S’il ne s’agit pas d’une relation entre adultes consentants on n’est pas tout-à-fait dans le cas de l’exploitation d’un enfant par un adulte « ayant autorité ». Bref, les temps ont changé. Il y a quarante ans, la France entière pleurait sur le destin tragique d’une professeur « morte d’avoir aimé ». Condamnée pour avoir eu une liaison avec l’un de ses élèves âgés de 16 ans, Gabrielle Russier s’était suicidée en prison. L’intelligentsia s’indignait que l’on puisse réprimer les pulsions de nos chers bambins (y compris quand ils étaient bien plus jeunes que l’ado « séquestrée sans violence »). Aujourd’hui, si les mêmes, un peu grisonnants, suivent avec gourmandise la « traque » (assez pépère il faut le dire) du pédophile, c’est parce qu’ils espèrent bien qu’à la fin, le châtiment sera exemplaire – et ceux qui se retrouvent en taule avec cette marque d’infamie au front en savent quelque chose, car ce n’est pas au front qu’ils la gardent. Mais bizarrement, quand il est question de l’état terrible de nos prisons, ceux-là, on ne les plaint jamais.

Le plus risible dans tout ça est la complaisance de journalistes qui se croient intraitables. C’est ainsi que nul ne s’est étonné que Nadine Morano sorte opportunément de ses tiroirs un plan sur les dangers d’internet. Parce que vous l’avez compris, le coupable c’est internet. Je le répète, le type aurait téléphoné, il n’avait pas un entrefilet. Moi, je prétends que si les adolescents entendaient et voyaient moins d’âneries, ils n’iraient pas chercher le prince charmant de façon aussi sotte, mais bon, ce n’est que mon avis. Donc, pas un sourcil ne s’est levé après la diffusion du clip pourtant effarant dans lequel on voit des parents idiots ou criminels offrir l’hospitalité aux monstres venus manger leurs enfants – le loup-garou, vous voyez le genre. Au cas où vous n’auriez pas compris, bande de niais, c’est ce que vous faites quand vous achetez un ordinateur à vos schtroumpfs. Dans son lancement du sujet sur la campagne du gouvernement (qui sera diffusée dans toute l’Europe s’il vous plait), la présentatrice de BFM TV a benoîtement annoncé qu’après l’arrestation « du pédophile de Nevers » (qui se trouve être de La Rochelle, Nevers étant seulement le lieu de son arrestation), le message gouvernemental serait diffusé sur toutes les chaînes. Moi, la Morano, je lui tire mon chapeau, parce que ça c’est du plan média. Quant aux confrères, je ne saurais assez leur recommander la patience. Nous finirons par l’avoir notre Dutroux.

La lutte des places en France

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Dans une lettre du 9 octobre 1866, Marx rend compte à Kugelmann du premier congrès de l’Internationale à Genève et il écrit, à propos des partisans de Proudhon : « Ignorants, vaniteux, arrogants, bavards, emphatiques, ils étaient sur le point de tout gâcher, car ils étaient au congrès en un nombre qui ne correspond absolument pas à leurs adhérents. » Toute ressemblance avec le dernier congrès du Parti socialiste à Reims et ses malheureuses suites électorales qui ont illustré les catastrophes du « basisme » qui confond la désignation des responsables d’un grand parti avec l’élection d’un conseiller général, est évidemment volontaire.

Tels Marx à Genève, il nous faudrait comprendre que le PS ne s’est pas seulement donné en spectacle, ou plutôt que ce spectacle mettait en scène des divergences aussi réelles que celles qui opposaient proudhoniens et marxistes ou, à Tours en 1920, ceux qui allaient adhérer à la SFIC et ceux qui allaient choisir la SFIO. La différence est qu’il n’y aura pas cette fois-ci de scission : le Parti socialiste est comme tous les autres un syndicat d’élus, une machine à investiture et une réserve de permanents. Nul poujadisme dans ce constat, c’est ainsi que vit la démocratie et le seul parti qui se vante de ne pas fonctionner de cette manière et peut s’offrir le luxe de scissions, c’est l’ex-LCR qui existe que grâce à l’estampille « vu à la télé avec leader sympa », un parti « second life » qui refuse toute responsabilité dans le changement du réel.

Mais revenons au PS. L’égalité presque parfaite des deux candidates a été réduite à une rivalité de personnes, et à travers cette rivalité, à celle d’une multitude de seconds couteaux qui, pour faire court, s’affronteraient dans la lutte des places. Il est évident que Segolène Royal, Martine Aubry, Laurent Fabius, Bertrand Delanoë et même le sympathique Benoît Hamon (qui montre une légère lassitude dans le regard quand on le présente pour la millième fois comme un « jeune » comme si cela constituait en soi un programme), ne sont pas des perdreaux de l’année. Ce serait pourtant une erreur de ne pas voir dans cet affrontement d’égos un véritable affrontement idéologique. Non, Ségolène Royal et Martine Aubry, ce n’est pas la même idée de la gauche, et, plus important, pas la même idée de la politique.

D’un point de vue strictement programmatique, on nous objectera que les socialistes sont tous d’accord sur l’économie de marché. C’est un peu court et ça ne signifie pas grand chose. La Suède social-démocrate d’Olof Palme des années 1970 et les Etats-Unis reaganiens des années 1980 étaient d’accord sur l’économie de marché : l’ouvrier de chez Volvo à Malmö et celui de chez Ford à Detroit ne vivaient pas vraiment dans la même société quand il s’agissait de se soigner, de s’éduquer ou de partir en vacances.

Chez nos socialistes, par exemple, il est évident que l’hémisphère Ségolène est persuadé presque théologiquement des bienfaits du libéralisme au point que le tendre Valls qui ferait un très bon ministre de l’Intérieur (comme le déjà socialiste Jules Moch qui dégagea les carreaux de mines pendant les grèves de 1946 en tirant dans le tas) aurait pensé à changer le nom du parti. L’hémisphère Aubry, lui, aurait plutôt tendance à considérer le marché comme un mal nécessaire, avec lequel on ne peut plus rompre (sauf dans les rêves fiévreux de Benoit Hamon qui mériterait d’être communiste, parfois) mais que l’on va sérieusement encadrer et avec lequel on va établir un rapport de force par la loi (remember les trente cinq heures) alors que les royalistes préfèrent toujours le contrat.

Mais il y a plus profond encore dans cet affrontement. Le style, c’est l’homme disait Buffon et tout style renvoie à une métaphysique complétait Sartre. Nous ne sommes plus assez sémiologues ou bathmologues diraient Barthes et Camus de leur côté : nous croyons que l’image ne renvoie qu’à elle même et que le signe ne fait pas sens. Le style de Ségolène Royal, son sourire, son si manifeste souci d’acclimater au discours politique français les techniques du télé-évangélisme et des « megachurch », l’ostentation à paraître plus jeune que son âge, à s’entourer de jeunes parce qu’ils sont jeunes, à faire du mot rénovation une fin en soi sans que l’on comprenne bien ce qu’il s’agit de rénover, tout cela n’est pas seulement une méthode de communication, c’est un message très clair. Je suis, nous dit-elle, la première femme politique française postmoderne, je vous promets que grâce à moi vous allez sortir de l’Histoire, du récit, je vous promets que mon action sera d’abord sociétale (la protection de l’enfance, le droit des minorités visibles, les violences faites aux femmes, les discriminations). Elle représente ces socialistes du « dimanche de la vie » qui veulent occulter, nier, refouler les contradictions, la lutte des classes, la violence internationale, la désindustrialisation massive. Pour s’en convaincre, on pourra lire dans un livre déjà évoqué ici le portrait de Vincent Peillon, l’un de ses principaux lieutenants, régulièrement battu dans le Vimeu rouge comme archétype de cette postmodernité politique.

En face, Martine Aubry reste une moderne, au sens philosophique. Elle incarne, peut-être malgré elle mais ce n’est pas le problème, la mémoire des grands affrontements, des grandes conquêtes, elle incarne non pas un désir d’avenir (formule creuse et antiphrasique de Ségolène qui ne rêve que d’un présent perpétuel) mais un désir d’action, une certitude que rien n’est terminé. Elle sait que la jeunesse d’un entourage n’est pas une vertu en soi. Benoit Hamon refuse, on l’a dit ce qualificatif de jeune et il faut interpréter sa cravate systématique non comme un gage donné au conformisme vestimentaire mais comme un exemple de la « common decency » chère à Orwell : pas de démagogie grammaticale ni vestimentaire, cette spécialité gauchiste, quand on s’adresse au peuple et plutôt le désir de lui témoigner du respect. On imagine difficilement Blum dépoitraillé et utilisant un français approximatif pour « faire ouvrier » quand il annonce la semaine de 40 heures et les congés payés.

Moderne, postmoderne. Marx, encore lui, dans le Manifeste avait déjà pressenti qu’un jour ce clivage traverserait la gauche de manière définitive. Il y décrit avec précision les préoccupations de la « gauche Royal », cette gauche du présent perpétuel : « Une partie de la bourgeoisie souhaite remédier aux anomalies sociales pour assurer la durée de la société bourgeoises. Ici se rangent : des économistes, des philanthropes, des gens qui veulent améliorer la situation des classes travailleuses, organiser la charité, abolir la cruauté envers les animaux, des fondateurs de société de tempérance, des réformateurs véreux du genre le plus disparate. Et ce socialisme bourgeois a même été élaboré en systèmes complets. » Eh, bien, ceux-là viennent de perdre la direction du PS. De 102 voix. La partie continue. À moins que ce ne soit le spectacle.

Le choix du people

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Martine a perdu, Ségolène a gagné. Ce pourrait être un paradoxe facile (d’ailleurs, les paradoxes d’autrui sont toujours faciles), mais non. C’est une analyse tout ce qu’il y a de plus fouillée, qu’on peut lire sur l’excellent site Lowblogging rédigé par un mystérieux journaliste people à l’enseigne de « Je fais de la presse poubelle mais je la fais bien ».
Son premier argument est imparable : « Toute première secrétaire qu’elle est désormais, Martine Aubry ne fera pas plus de bruit médiatique dans la presse lue par les vraies gens, celle de ceux qui se lèvent tôt et prennent le RER. »
Le deuxième constat donne le coup de grâce : « Sans déconner, vous nous voyez balancer une photo d’Aubry en maillot de bain sur la plage de Berck ? »
Bref, c’est sans issue pour Martine , qui est définitivement grillée par Ségo pour les unes à venir de Voici, que certains esprits affûtés qualifient de « premier hebdomadaire politique de France ». Cela dit pas de panique, le petit coquin de Lowblogging suggère une issue de secours. Puisse la maire de Lille l’entendre : « Ségolène Royal n’a pas fini d’occuper l’espace… à moins que Martine Aubry ne quitte son second mari, Jean-Louis Brochen, pour se taper Kad Merad. »

Mauvais desseins

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J’apprends avec retard et stupeur que le dessinateur Placid a été condamné à 800 euros d’amende pour avoir dessiné ça :

Le livre datant de 2001, l’affaire traîne depuis sept ans. L’auteur et l’éditeur du livre ont été relaxés en première instance, puis condamnés en appel pour diffamation. La Cour de cassation, au titre de « l’exception de bonne foi » les a finalement renvoyés devant la Cour d’appel de Rouen, qui rejuge en ce moment même les faits. Mais Placid, lui, est définitivement condamné pour « injure ». Pourquoi eux et pas lui ? Maître Eolas l’explique mieux que moi.

Cette affaire, grave, m’inspire plusieurs remarques.

Tout d’abord, on peut penser ce qu’on veut de ce dessin. Bien ou mal vu. Bien ou mal dessiné. Bien ou mal pensant. On peut aussi penser qu’il est étrange qu’un syndicat de magistrats cautionne une caricature dénigrant ès qualités les policiers avec lesquels les juges sont censés bosser au quotidien. On peut penser a contrario que les magistrats qui charrient des flics, c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Bref, on peut penser ce qu’on veut sauf une chose : quiconque dit que ce dessin relève des tribunaux devient immédiatement mon ennemi personnel, parce qu’il décide que moi, Marc Cohen, je ne suis pas assez grand pour me faire une opinion. Que c’est au juge Trucmuche d’en avoir une pour moi – et pour nous tous, accessoirement. A partir du moment où l’on a laissé à la justice le droit de dire ce qu’il faut penser, on n’a plus qu’un seul droit, c’est de se taire et de penser comme la chose jugée nous ordonne de le faire. Si telle est la loi, ce qui semble être hélas de plus en plus le cas, et bien la loi est pourrie.

C’est bien pour cela qu’il faut abolir toutes les lois restreignant la liberté d’expression. Oui, on doit pouvoir tout dire, tout écrire, tout dessiner même les pires abominations. L’idéal étant de ne conserver que quelques garde-fous judiciaires, faisant la part des choses entre la liberté de parole et les délits ou crimes plus ou moins graves (qui peuvent aller de la banale diffamation jusqu’à l’appel au meurtre). Mais le problème, avec ces garde-fous, c’est qu’on s’en servira forcément toujours pour restreindre la vraie liberté d’expression, les avocats sont faits pour ça. On commence par voter des lois pour faire respecter la mémoire de la Shoah et circonvenir les falsificateurs, et dix ans plus tard on se retrouve au tribunal pour avoir raconté une histoire de belges ou de blondes. On ne saurait critiquer ceux qui ont approuvé la loi Gayssot (moi-même, j’y étais tout à fait favorable à l’époque), mais à l’heure du bilan, elle n’a ni fait taire les négationnistes, ni empêché une franche résurgence de l’antisémitisme en France, en pensées, en paroles et en actes. Dire qu’il faut abolir toutes les lois mémorielles n’est donc pas tant un parti pris idéologique, qu’un constat pragmatique : non seulement elles n’ont pas fait leur preuves, mais elles se révèlent, l’inflation aidant, férocement contreproductives. On se reportera sur cette question, et sur bien d’autres, à l’interview de Pierre Nora dans Causeur, le mensuel.

Le plus raisonnable, serait donc un bon gros premier amendement à l’américaine, qui garantirait aux citoyens français une pleine liberté d’expression, au moins en principe, car elle ne le sera jamais en fait, et c’est probablement tant mieux comme ça. L’idéal serait d’utiliser l’arsenal répressif existant, sur la diffamation, la dénonciation calomnieuse, la protection de la présomption d’innocence – y compris celle de supposés terroristes autonomes corréziens – que MAM viole tous les jours, avec la complicité de quelques milliers de journalistes. Pour le reste, on parle, on discute, on s’insulte, on se gifle, même, si l’occasion s’en présente, mais on laisse les tribunaux à l’écart du débat d’idées, fussent-elles nauséabondes. Ce qui, accessoirement, donnerait aux juges le temps de s’occuper sérieusement des voleurs de poules et des anciens premiers ministres.

Une dernière remarque : moi, à la place de Placid, je ne serais jamais allé m’embringuer à défendre les droits de l’Homme – auxquels je le sais viscéralement attaché – aux côtés du Syndicat de la magistrature. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne défend pas la liberté main dans la main avec les ennemis de la liberté. Depuis des années cette arrière-boutique du PS revendique sans honte ses pulsions liberticides. Prenons un exemple top tendance, l’homophobie. Il y a deux ans le Syndicat de la magistrature publiait aux éditions Syllepse Le sexe et ses juges présenté par lui comme « un ouvrage de réflexion et de combat, pour les éducateurs et pour les élèves de lycées ». Cet ouvrage, issu d’un colloque organisé par le même syndicat, donne la parole à une série d’experts. Et sur la question, qui fâche, ni une, ni deux, l’expert commissionné par le Syndicat de la magistrature exige une répression judiciaire accrue des propos homophobes. Je dis bien des propos, et pas des actes. Si vous ne me croyez pas sur parole (ce qu’en certains cas je ne saurai vous reprocher), peut-être accorderez-vous plus de crédit à l’écrivain gay Lionel Labosse qui s’exprime sur le site altersexualité. Voilà ce qu’il y dit des lois anti-homophobie telles que l’expert cité dans le livre du Syndicat de la magistrature les envisage : « Son apologie se fait au prix d’un glissement sémantique, puisque, après avoir justifié la pénalisation des violences physiques, il en appelle à celle des paroles, qu’il qualifie de ‘violences verbales’. Le problème, c’est que si les gays continuent à laisser ce genre d’intégristes gays les représenter, la gauche va persister à se laisser berner par la droite et on va aboutir d’ici quelque temps à pénaliser le blasphème. »

Lionel Labosse a tout compris. Ou bien la liberté d’expression vaut pour tous ou bien c’est le retour du cachot pour blasphème. Et dieu sait que rien n’est aussi extensible que le concept de blasphème. D’abord, on commencera par vouloir protéger les croyants d’une quelconque religion offensés dans leur foi par une caricature ou par une « violence verbale » et, à la fin, on n’aura même plus le droit d’écrire que certains juges sont des fous dangereux…

Vos papiers ! Que faire face à la police ?

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Hommage collatéral

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Je tiens à adresser par la présente un grand merci à Ségolène et à Martine. Merci aussi à mes vieux camarades de jeu des swinging eighties David Assouline et Christophe Borgel, ainsi qu’à tous les experts de la Commission de récolement. Merci enfin, et pardonnez-moi de ne pas tous les citer, aux 306 membres du Conseil national du Parti socialiste. Après des mois d’ignorance plus ou moins bien dissimulée, grâce à eux tous, depuis la réunion plénière d’hier soir, j’ai enfin compris le sens de l’expression « mutualiser les pertes ».

Sacre à la tronçonneuse

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C’est la fusillade terminée que chaque camp compte ses morts – et, accessoirement, se préoccupe des balles perdues. Le PS observant un relatif cessez-le-feu depuis la nomination officielle de Martine Aubry au poste de Premier secrétaire, le moment est peut-être venu de nous éloigner de la cohue et de dénombrer les victimes collatérales du Congrès de Reims.

A droite, tout d’abord. Le brave et tardivement courageux Nicolas Dupont-Aignan lançait ce week-end son mouvement politique, Debout la République !, qu’il avait eu l’idée de porter sur les fonts baptismaux le jour anniversaire de la naissance du Général de Gaulle. Date idéale, en vérité, pour inviter « souverainistes » et « citoyens » à la rejoindre. Las ! Les médias, déjà peu enclins à lui accorder la couverture qu’il mérite, l’ont ignoré. Les derniers gaullistes de l’UMP, douchés par le spectacle ridicule et suicidaire de la division du PS, n’ont pas esquissé le moindre geste en sa direction. Quant aux fidèles de Chevènement, hypnotisés par les déchirements socialistes, ils guettent les opportunités de recomposition et sont plus que jamais rétifs à renouveler l’aventure du « ni droite, ni gauche ».

Au centre droit campe Bayrou. On l’a tout au long de ce calamiteux week-end présenté comme le grand vainqueur de l’empoignade socialiste. C’était peut-être aller un peu vite en besogne… Car avec l’apparatchik Aubry aux commandes, soutenue par tous les présidentiables (ou désireux de l’être) de la rue de Solferino, il y a fort à parier que tout sera mis en œuvre pour que Ségolène Royal ne soit jamais la candidate officielle d’un parti dont l’appareil se constituera contre elle. Le hold-up de 2006 sera impossible à réitérer. Or donc, François Bayrou peut légitimement en tirer les conséquences suivantes : en 2012, les socialistes auront deux candidats, celui du PS et Ségolène Royal. L’un, officiel, jouera la carte « à gauche toute ! » ; l’autre cherchera à fédérer les socialistes « modernes » et le centre-gauche. Et viendra donc manger la laine sur le dos du candidat du Modem, qui escomptait jusque lors une primaire entre lui et la championne d’un PS fixé au premier tour à gauche. En l’état, les chances de parvenir au second tour se sont donc considérablement amenuisées pour Bayrou. Il le sait pertinemment, lui qui grimaçait ce week-end aux « Félicitations ! » qu’on lui adressait.

Mais la guerre sœuricide au sein du PS fera aussi des morts à gauche. Au Parti Communiste, pour commencer, ou à ce qu’il en reste, confronté à la certitude de passer sous les 1 %[1. Pourquoi, du reste, dit-on « les » 1 % ? Un politologue dans la salle ?]. La cause ? La concurrence, là encore, camarade… Comment une formation exsangue, ruinée, démoralisée, pourrait-elle supporter et la naissance du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et le gauchissement du PS ? Car il semble probable que sous la férule de Martine Aubry la direction du PS optera pour une ligne permettant à la fois de ressouder un parti traumatisé autour de ses « fondamentaux » (comme dirait Guy Roux) et de faire apparaître Royal comme une télévangéliste de centre gauche. Le NPA de Besancenot, fort d’une dynamique qui lui rallie la banlieue et l’ultra-gauche, fort d’une aura médiatique qui ne se dément pas, ne laissera par ailleurs aucun oxygène à un PCF honni. Un PCF sans doute mort, et pour de bon cette fois-ci, au congrès de Reims.

Reste la dernière victime collatérale : le mouvement social. A l’orée d’une crise de l’emploi dont on anticipe mal l’ampleur, mais dont on est d’ores et déjà certain qu’elle laissera sur le carreau des centaines de milliers de travailleurs, précaires ou pas, et qu’elle bloquera toute augmentation des salaires, le monde du travail aurait plus que jamais eu besoin d’un grand parti de gauche pour l’épauler. Retraite à 70 ans, privatisation de la Poste, amaigrissement de la fonction publique : de quel poids pèsera un PS divisé, recuit de haines, obsédé par la présidentielle ?

Nicolas Sarkozy s’était donc lourdement trompé en pensant pouvoir éclipser le congrès de Reims par la tenue du G20 de Washington à la même date. Il s’est trompé, et c’est pour cela qu’il a gagné : comment pouvait-il imaginer que les socialistes organiseraient une telle déflagration, provoqueraient une telle dévastation chez les adversaires du président de la République ?

Photo de une : Martine Aubry et Ségolène Royal, janvier 2007, Parti socialiste, flickr.com

Le lobby juif, voilà l’ennemi !

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Ce Pascal Boniface est très fort. Certes, on peut ne pas partager ses tropismes. Mais enfin, en quinze ou vingt ans de présence laborieuse dans le débat public, sa seule contribution originale a été de constater qu’il y avait en France plus de musulmans que de juifs et à appeler son ex-parti, le PS, à en tirer les conséquences qui s’imposaient. Et après tout, à l’exception peut-être d’un certain cynisme, on ne peut pas reprocher grand-chose à ce raisonnement. Pour le reste, Boniface a réussi à être l’un de ces « experts » généralistes dont les médias raffolent en énonçant des banalités bien-pensantes ou des sottises sur toutes sortes de sujets allant de la guerre en Irak aux JO (l’un de ses fonds de commerce favoris). Boniface, c’est le type qu’on a pris l’habitude de voir ou d’entendre à tout bout de champ sans que plus personne ne se souvienne quand il est apparu et pour quelle raison. Il fait partie du décor. Au bout du compte, il n’est que l’un des multiples imposteurs qui pullulent sur les ondes et écrans – et, à vrai dire, plutôt une « roue de secours » qu’un « bon client ». Pas le plus talentueux, il est vrai, ce qui confère un côté vaguement mystérieux à sa trajectoire. Il faudrait un Balzac pour imaginer la somme de combines, calculs, intrigues et autres coups qui l’ont rendu incontournable. Après tout, mettre un pied dans toute porte qui s’entrouvre et ne plus lâcher, c’est un talent.

Il ne faut jamais désespérer de personne. Pour une fois, Boniface a fait preuve d’un courage réel en disant tout haut ce que la majorité des gens n’oseraient même pas penser tout bas. Non seulement, il proclame qu’il y a en France un lobby juif[1. Blague à part, je pense que cette affirmation mérite d’être discutée honnêtement et que la réponse ne s’impose pas.] mais, ce qui est plus surprenant de sa part, que celui-ci doit être un modèle pour les Arabes et les musulmans. Lesquels, a-t-il déploré, « ne disposent pas d’un lobby en Occident, capable de corriger l’image erronée de l’Islam, alors que des célébrités médiatiques s’emploient à ternir leur image ». (Pas d’énervement, la liste arrive !) Sans doute aviez-vous noté que « les médias occidentaux en général, et européens en particulier, en répandent une image déformée en alimentant l’amalgame entre l’islam (religion) et les mouvements islamistes (politiques ou terroristes) » ? Boniface vous dit ce qu’on vous cache : « Ces campagnes hostiles à l’islam sont commanditées par des intellectuels et des journalistes connus dans la sphère française, comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et Philippe Val. » Saluons le fait qu’il ne cède pas à une vision étroitement ethnique, puisque Val est pris dans la rafle – sans doute comme crypto-juif. Et puis, il y a les traitres, ces musulmans qui contribuent à cette campagne anti-musulmane, comme Mohammed Sifaoui, qui lui aussi « bénéficie de l’appui des médias ». Le lobby a le bras long.

On notera de surcroît l’audacieuse conception de la vie publique qui affleure dans les propos de Boniface : si on comprend bien, il conseille aux musulmans d’utiliser les mêmes méthodes, ce qui semble signifier dans le contexte qu’ils devraient mener des « campagnes hostiles aux juifs ». Peut-être même pourrait-il être le Val des musulmans et prendre la tête de ce contre-lobby. Voilà en tout cas un esprit libre qui ne se couche pas devant le politiquement correct. D’ailleurs, il a payé le prix fort : « En France, il y a un puissant courant hostile aux Arabes et à l’Islam, et si tu n’en fais pas partie, il fait tout pour te faire taire. Ils ont ainsi tenté de me tuer professionnellement », a-t-il encore affirmé. Heureusement que nos médias, plus que sourcilleux sur la liberté d’expression, continuent à donner la parole à ce rebelle, dont toutes les citations sont extraites de l’article de Chawki Freïha, publié à Beyrouth sur le site mediarabe.info.

Quelques esprits chagrins trouveront que les propos de Boniface ne sont pas si courageux que ça. Il est vrai qu’il les a prononcés à Alger, dans le cadre du forum « Monde arabe et Choc des civilisations » organisé le 5 novembre par le quotidien arabophone El Khabar dans le cadre du Salon du Livre. Boniface en a profité pour faire la promotion de la traduction arabe de son livre Est-il permis de critiquer Israël ? – un titre qui dénote un certain humour. Poser une question aussi iconoclaste, voilà qui révèle une pensée particulièrement « dérangeante ». D’ailleurs, il dérange, Boniface. La preuve, selon Chawki Freïha, « le livre était officiellement interdit au Salon du livre mais bien présent sur les étalages ». La preuve aussi que, contrairement à la France, l’Algérie est un pays libre. Au moins, là-bas, il n’y a pas de lobby juif.

PS : Je lance un appel solennel à tous les membres actifs ou dormants du lobby : de grâce, épargnez-nous les trémolos et l’indignation. Un imbécile ne fait pas plus une bête immonde qu’une hirondelle le printemps. Inutile d’en faire un martyr. Il n’y a qu’une chose à faire de Pascal Boniface : en rire.

Est-il permis de critiquer Israël ?

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Kouchner le visionnaire

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La France ne connaît pas son bonheur d’avoir un ministre des Affaires étrangères aussi folklo que Bernard Kouchner. Je ne jette pas la pierre : nous avons eu, en Allemagne, Joschka Fischer. Sauf que, venu du mouvement alternatif après un passage dans les franges les plus actives de l’extrême gauche allemande, il avait adopté la Bismarck attitude sitôt qu’il accéda aux affaires fédérales avec Gerhard Schröder. La Bismarck attitude ? Ce n’est pas une histoire de moustaches ni de casques à pointe, c’est l’autre nom de la Realpolitik : tu ne fais pas de politique, hormis la politique bien comprise de l’Allemagne.

La Realpolitik, ce n’est visiblement pas le truc de Bernard Kouchner. Son truc à lui, c’est le Quai d’Orsay. On le croirait fait pour ça : s’il y avait une panoplie de ministre des Affaires étrangères comme il en existe pour les généraux, les cardinaux et les majorettes, cela ne souffre aucun doute qu’elle lui irait comme un gant. En Allemagne, sa popularité est sans égal : depuis qu’il a poussé la chansonnette l’an passé avec son homologue de Berlin, Frank-Walter Steinmeier, le ministre français est devenu une quasi star du R’n’B de Munich à Hambourg.

Le seul problème de Bernard Kouchner est qu’il parle trop. Il bavarde sur toutes les choses qu’il connaît. Sur les autres aussi. Il ne peut s’en empêcher, rien ne peut l’en retenir. Cela doit être une déformation professionnelle. Notre médecin de famille, le Dr Schweitzer, est en tout point pareil : même s’il ne parvient pas à diagnostiquer le mal dont vous souffrez, il est capable d’en disserter des heures durant. « Was dich nicht umbringt, macht dich stärker » (ça ne tue pas, mais ça rend plus fort), dit-il en se caressant la moustache. Vous pouvez d’ailleurs le brancher sur n’importe quel sujet, le Dr Schweitzer démarre au quart de tour. Il est capable d’échafauder au débotté toute une théorie sur n’importe quel événement, vous en expliquer les tenants et les aboutissants, peser le pour et contre. Il excelle dans un exercice qu’on pensait être l’apanage de Jacques Attali et d’Alain Minc : avoir un avis sur tout.

Bernard Kouchner vient une nouvelle fois d’apporter la démonstration de son incroyable talent. Interrogé par TV5 sur la crise interne au Parti socialiste, il a déclaré : « C’est un événement, quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, international. Un triste événement, mal perçu à l’étranger. » Les connaisseurs apprécieront en esthètes éclairés la tournure et le style. J’ai toujours éprouvé une méfiance instinctive pour les gens qui commencent leur phrase par un « quoi qu’on en pense »… Car, implicitement et peut-être inconsciemment, ils admettent que ce qu’ils affirment est sujet à débat sinon à caution. Pour le « quoi qu’on veuille », mes compétences linguistiques en français ne sont pas assez développées pour en comprendre le sens. Et j’espère qu’il se trouvera ici un lecteur qui a fait Kouchner première langue pour me l’expliquer.

Que le ministre français des Affaires étrangères souhaite internationaliser le conflit au PS pour faire rentrer l’affaire dans son domaine de compétences, on le comprend fort bien : au rythme où vont les choses, rien ne dit que l’ONU ne nommera pas dans les prochains jours un Haut Représentant rue de Solferino. Bernard Kouchner serait alors l’homme de la situation. Il est de plus en plus clair que Daniel Vaillant ne tiendra pas bien longtemps à faire rempart de son corps pour séparer les belligérants ; l’envoi d’une force d’interposition semble être pour l’heure l’hypothèse la plus raisonnable si l’on veut sortir la région du conflit (toutefois, si un contingent de casques bleus a été envoyé dans la nuit, merci de ne pas tenir compte de cette remarque, c’est que je n’aurai pas été prévenue à temps).

Le problème, c’est de voir le peu de cas que la presse internationale fait de ce conflit. Si d’aventure on se hasarde à lire les journaux étrangers, comme le ministre français des Affaires étrangères le fait chaque matin, on s’aperçoit que les rédactions font le service minimum pour couvrir cet « événement international ». En Allemagne par exemple, de la Berliner à Die Zeit, de la Frankfurter à la Süddeutsche, en passant par Der Spiegel et Die Welt, on s’est contenté de triturer sans trop de convictions les dépêches de circonstances de Reuters et de la Deutsche Presse Agentur. Salauds de journalistes qui ne font pas leur métier rien que pour invalider la perception kouchnérienne de la crise au Parti socialiste !

Ce faisant, Bernard Kouchner a raison sur une chose : la crise que traversent les socialistes français est « mal perçue à l’étranger ». Si mal perçue, d’ailleurs, qu’elle ne l’est pas du tout. Il faut également dire que « l’étranger » n’y met franchement pas du sien : pendant qu’à Paris le temps a suspendu son vol et que tous les esprits sont happés par le conflit international qui se noue entre les deux drôles de dames, la crise économique continue dans le reste du monde… Mais ceci demeure accessoire.

Quoi qu’on en pense et quoi qu’on veuille, donc, 2008 restera gravée dans l’histoire humaine comme une année mémorable. Cette année-là, en France, bras dessus bras dessous avec un huissier de justice, la fraternité avait une drôle de dégaine.