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Réflexions sur la question belge

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Comme beaucoup de gens, je me suis rendu récemment au Salon du livre. Mais comme le snobisme constitue un élément essentiel de ma personnalité, j’ai soigneusement évité celui qui vient de se tenir à la Porte de Versailles. Les chichis, mamours et petites vacheries susurrées en douce dans les cocktails des people germanopratins sont d’un vulgaire !

C’est donc avec la satisfaction intime et narcissique d’être dans la bonne tendance – et même d’être tendance – que je me retrouvai, début mars, à Bruxelles où se tenait la foire biennale du livre en français (l’autre année, c’est dans l’autre patois utilisé localement, le néerlandais, que les livres s’exposent). Les organisateurs de cette manifestation ont tout compris : une bonne foire du livre ne doit être envahie ni par un public trop nombreux, ni par une armada d’auteurs venus se montrer à leur fan-club de lecteurs et lectrices qui leur tendent, tremblants d’émotion, un exemplaire à fin de dédicace. Seuls des happy few, qui partagent avec moi le souci de faire partie d’une élite du goût et d’une aristocratie des comportements, s’étaient donc efforcés d’atteindre le fin fond le plus improbable de la capitale belge, les anciens entrepôts Tour et Taxis, zone portuaire qui se veut l’équivalent bruxellois du nouveau quartier parisien de la Villette. Disons, pour être charitable, que ce n’est pas tout à fait gagné.

La présence d’Elie Barnavi dans cette enceinte ne doit pas être mal interprétée. Si cet historien brillant et médiatique était là, c’est que son bureau est situé dans le même immeuble. Cela fait quelques années que cet Israélien vit à Bruxelles et travaille d’arrache-pied à persuader les Européens que l’Histoire rapproche les peuples de ce continent plutôt qu’elle ne les sépare. Il semblerait pourtant que ces mêmes peuples manifestent quelques réticences à adopter ce point de vue scientifiquement irréfutable, et se délectent toujours des récits de leurs romans nationaux respectifs ainsi que des préjugés xénophobes qu’ils véhiculent. Sa persévérance, digne de la célèbre maxime de Guillaume d’Orange « Il ne suffit pas d’espérer, etc. ». lui a valu, tout récemment, la reconnaissance de Bernard Kouchner, sous la forme de la cravate de commandeur de la Légion d’honneur, ce qui n’est pas rien[1. La rédaction de Causeur.fr, dont les liens d’amitiés avec Elie Barnavi sont solides et anciens, félicite chaleureusement ce dernier.].

Ce salon, donc, avait pour lui d’être belge de chez belge, avec des auteurs belges parlant de tout et de rien, comme Pierre Mertens, Alain Berenboom (pour le tout) ou Amélie Nothomb (pour le rien), ainsi que quelques auteurs français s’étant récemment intéressés à la question belge.

Car il y bien, Mesdames et Messieurs, une « question belge », comme il existait jadis une question d’Orient ou une question des Balkans. Comme elle ne provoque ni massacres, ni viols de masse, ni famines abominables, elle n’intéresse ni les ONG, ni les baroudeurs de l’info à gilet multipoches et écharpes de méharistes. Et pourtant, à une heure de train de Paris, un Etat est en train d’expirer, dans une longue agonie dont les râles sont si discrets qu’ils n’émeuvent pas des voisins accaparés par leurs problèmes de fin de mois.

On arrive, dans le conflit qui oppose Flamands et francophones au bout du bout du banc de la réforme de l’Etat. Lassés de devoir se traîner le boulet d’une Wallonie en longue maladie économique, les Flamands veulent divorcer, si possible à l’amiable, et sans payer de pension alimentaire. Leur préférence irait au maintien d’une fiction d’Etat belge et d’une monarchie d’opérette, mais si cela n’est pas possible, ils quitteront le Royaume, laissant Wallons et Bruxellois francophones le soin de se débrouiller par eux-mêmes dans ce monde cruel.

Un pays a beau être de taille réduite, proche de chez nous par la langue et par les mœurs, la compréhension des ressorts intimes de cette crise relève d’une science, mettons la belgologie, dont la complexité n’est pas moindre que ne l’était naguère la kremlinologie qui prétendait décrypter les mystères du pouvoir en URSS.

Un exemple ? D’accord, un exemple. L’un des principaux points de discorde entre les deux communautés est la scission de l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde. C’est le seul, de tout le royaume, qui rassemble, dans une même circonscription des francophones et des Flamands. Cela permet aux partis francophones de présenter des listes pour lesquelles voteront les locuteurs français vivant sur le territoire de la Flandre (environ 200.000) et aux Flamands de Bruxelles de voter pour des partis de leur communauté linguistique. Les dirigeants flamands, qui veulent bétonner comme future frontière d’Etat la limite linguistique tracée en 1962 veulent mettre fin à cette exception. Les francophones y sont farouchement opposés, car elle ne obligerait leurs ressortissants des communes de la périphérie de Bruxelles à voter pour des formations flamandes lors des élections législatives. Elémentaire, cher M. Beulemans !

Comme tout est à l’avenant, et que l’empilement institutionnel des « compromis à la Belge » ayant permis au royaume d’éviter l’éclatement au cours du dernier demi-siècle constitue aujourd’hui un brol[2. Brol : mot bruxellois signifiant bric-à-brac. Est devenu historique quand le régent Charles s’est exclamé « Il faut sauver le brol ! » au moment de la crise monarchique de 1950.] où une chatte ne retrouverait pas ses petits, un peu de lecture est nécessaire à ceux qui souhaitent être en mesure de comprendre ce qui ne va pas tarder à survenir. Quelques ouvrages récemment parus offrent une description tout à fait convenable de l’agonie du royaume, même s’ils divergent sur la voie que devraient choisir les francophones lorsque les Flamands auront pris la poudre d’escampette. Le titre de celui que signe José-Alain Fralon La Belgique est morte. Vive la Belgique ! (Fayard) est explicite. L’ancien correspondant du Monde à Bruxelles fait le deuil douloureux de cette « Belgique de papa » qu’il a tant aimée, et où, français pied-noir déraciné, il avait retrouvé une petite patrie de rechange, française, certes, mais pas hexagonale. Il veut croire au maintien d’une « petite Belgique » limitée à la Wallonie et à Bruxelles qui conserverait les valeurs, les symboles, et le mode de vie du royaume mutilé.

Cette perspective est repoussée par deux Belges, des vrais, qui ont cru longtemps à la devise nationale « L’union fait la force ».

Le premier, Claude Javeau, professeur de sociologie à l’Université Libre de Bruxelles, essaie de répondre en 125 pages à cette question La France doit-elle annexer la Wallonie ? (Larousse). La position de l’auteur sur le sujet arrive en toute fin d’ouvrage, et ce serait casser le suspense que de la révéler ici. Le cheminement descriptif dans la société et l’âme des Wallons est mené avec un réel souci de pédagogie, car Javeau s’adresse en priorité à ces Français susceptibles d’accueillir de nouveaux compatriotes. Le journaliste Claude Demelenne, qui fut proche du PS francophone publie, lui, au Cherche-Midi un livre bizarrement intitulé Pour ou contre la Belgique française (sans point d’interrogation). Dès les premières pages de l’essai la cause est entendue : Demelenne est pour, tout pour comme Guitry était contre les femmes, tout contre. Et il dresse un catalogue implacable des maux dont souffrent la Wallonie et Bruxelles: corruption, clientélisme politique, inefficacité de l’administration, que seule une intégration dans la République française serait à même de soigner, sinon de guérir. Ne rions pas de la Belgique, car elle pourrait bientôt nous faire pleurer. D’émotion patriotique de retrouvailles si longtemps différées. Ce sera peut-être ringard, mais tant pis.

La Belgique est morte, vive la Belgique !

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Marxistes de tous les pays, unissez-vous !

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Dans toute l’Europe, le spectre de la Crise avait déjà relancé la vente des œuvres de Karl Marx – et aussi celles de Friedrich Engels, dont on relira avec délice La situation des classes laborieuses en Angleterre, préfacée par l’ami Jérôme Leroy. The Guardian nous apprend que le phénomène n’est pas près de s’arrêter : en Chine, le metteur en scène Hie Nan, en collaboration avec l’universitaire de renom Zhang Jun, s’apprête à monter dans un grand théâtre pékinois Das Kapital. D’après le dramaturge, il ne s’agira pas d’un d’opéra militant, à la façon des œuvres édifiantes de l’époque maoiste, mais d’une comédie musicale, entièrement dansée et chantée à la manière de Broadway, et qui moquera notamment la nouvelle bourgeoisie chinoise. Après le Vieux Continent et la Chine, on attend donc logiquement qu’Hollywood s’y mette. Et on se prend à rêver d’une biopic de Karl par Soderbergh et Benicio, et pourquoi pas dans style moins déjà vu, de Jeff Bridges dans le rôle-titre, drivé par les frères Coen…

L’ingénu européen

À quinze ans, je fulminais devant le 14 juillet de Claude Monet… simplement parce qu’il représentait des drapeaux tricolores. Même sous la brosse de mon peintre préféré, le symbole de la nation me semblait indécent, terni par les guerres et la bêtise cocardière. Je rêvais d’un monde sans frontières et, pour commencer, d’une Europe sans frontières qui aurait tiré les leçons de l’Histoire et porté plus haut la civilisation. Dans le « marché commun », une théorie répandue désignait d’ailleurs l’économie comme un simple moyen de bâtir l’union. Touché par la grâce, j’attendais avec enthousiasme la dissolution des politiques nationales dans ce vaste pays, aussi différent de l’Amérique capitaliste que de la Russie soviétique.

À vingt ans j’ai commencé à éprouver quelques doutes, en voyant mon Europe idéale se transformer irrésistiblement en machine administrative, éprise de normes sécuritaires, hygiéniques, commerciales – sans jamais progresser sur la voie promise : celle de la fusion des peuples dans une grande nation européenne. Le projet humaniste piétinait, tandis qu’un autre progressait dans l’ombre, puis se dévoilait lors des débats sur le référendum dit « de Maastricht » : l’Europe des entreprises et de la concurrence, visant seulement l’abolition des frontières économiques, sans rien changer au petit théâtre politique. La politique n’en continuait pas moins à jouer sur le rêve : elle prit même l’habitude de désigner comme pro-européens ceux qui acceptaient tout en vrac, et comme anti-européens ceux qui ne voulaient pas de cette Europe-là.

Quand l’organisation européenne s’est élargie de quinze à vingt-cinq pays, je me suis étonné qu’une décision aussi sérieuse se prenne aussi rapidement et sans aucun débat. En ces heures lyriques de « chute du mur de Berlin », la propagande se faisait sentimentale : les ex-pays communistes longtemps privés d’Europe avaient désormais droit à l’Europe. Peu importaient les buts des uns et des autres : la morale imposait d’élargir les frontières économiques en toute hâte, selon cette science que le plus large est mieux que le plus étroit. Le poids soudain de pays qui semblaient regarder l’Europe comme une marche vers l’Amérique marquait pourtant le triomphe d’une union apolitique (purement économique, étroitement liée à l’OTAN, utilisant l’anglais comme langue de travail) au détriment de l’Europe qu’on nous avait promise (diplomatiquement indépendante, singulière par son système économique et social, comme par ses langues et sa culture). Et, comme il fallait tout accepter pour se dire « pro-européen », la gauche elle-même a foncé vers cet avenir radieux – avant de découvrir que, dans un espace capitaliste sans frontières, les écarts économiques entraîneraient d’abord, pour les classes populaires d’Europe de l’Ouest, un nivellement social par le bas.

Quand j’ai eu quarante ans, Jacques Chirac – dans un soudain élan gaulliste – a tenté de rassembler l’Union dans une position hostile à la guerre d’Irak, correspondant à l’opinion très majoritaire de la population européenne. Comme il admonestait le gouvernement polonais qui, à peine entré dans la communauté, affirmait crânement son « refus de choisir » entre l’Amérique et l’Europe, l’opinion se retourna… contre Chirac. Non seulement la « nouvelle Europe » entendait imposer ses vues aux fondateurs ; mais son statut de victime du communisme lui donnait le droit de leur faire la leçon, sous les applaudissements de Washington… Le président français avait d’ailleurs lui-même approuvé toutes les évolutions passées. Le dernier élan gaulliste n’était que posture d’un milieu politique largement acquis à l’Europe nouvelle.

Je parcourais, cet été, les entretiens entre Alain Peyrefitte et le Général de Gaulle que je voyais, adolescent, comme l’incarnation du nationalisme honni. Au milieu des années soixante, de Gaulle explique – avec une impressionnante lucidité – pourquoi les États-Unis ne veulent pas d’une Europe politiquement forte, et pourquoi les Anglais joueront toujours le jeu américain. A relire ces pages, on comprend l’enchaînement qui, dès 1975, allait définitivement condamner l’idéal européen, puis, à travers la logique d' »élargissement », transformer l’ambition politique en projet capitaliste soumis à d’autres principes : liquidation des services publics, alliance indéfectible avec les USA. Quant à moi, réconcilié avec les belles couleurs de Monet, je songe que, dans ce cette Europe gâchée, la « nation » reste l’un des derniers cadres possibles de souveraineté – comme elle le fut au XIXe siècle face à la tyrannie des Empires ; que face aux dégradations sociales ou écologiques, elle pourrait accueillir une politique et une économie différentes. C’est pourquoi l’Europe administrative s’évertue à rendre caduc cet échelon national – excepté pour le folklore politicien ou sportif.

On peut toujours rêver d’une souveraineté paneuropéenne. Sauf que les décisions qui déterminent l’avenir du continent ne font jamais l’objet de consultations claires. Sommés de voter « pour » l’Europe, les citoyens choisissent-ils, par ce vote, de privatiser les transports publics ou la poste ? Approuvent-ils l’élargissement de l’Union et les délocalisations au détriment des conditions de travail ? Ou l’alignement derrière les Etats Unis au sein de l’Otan ? Refusent-ils toute forme de « protectionnisme » appliquée à l’espace européen, pour défendre son système économique et social (comme le suggère Emmanuel Todd) ? Les scrutins communautaires ne se posent jamais dans ces termes concrets, mais se déploient sur des questions annexes, comme le choix d’une illisible « constitution ». Et lorsqu’un refus se manifeste, malgré tout, l’autorité politique annule fièrement les résultats du scrutin. On se demande toutefois ce qui l’emporte, du cynisme ou de la naïveté, chez les dirigeants de la « vieille Europe » : ils continuent à brandir le rêve humaniste européen, mais agissent avec un masochisme qui les conduits à affaiblir leur prospère social-démocratie et sa place dans le monde.

La crise géorgienne, en août 2008, a illustré l’état de la conscience européenne, et d’abord la soumission aux intérêts américains, lors de la campagne médiatique sur le thème de « l’agression russe ». Aussitôt, la plupart des médias ont accusé Moscou de nationalisme détestable – étant entendu que le seul nationalisme légitime est celui des Etats-Unis qui cherchent continuellement à conquérir de nouvelles marches. Inversement, Le Figaro a montré, par instants, une relative fidélité à l’héritage gaulliste en publiant des articles d’Hélène Carrère d’Encausse ou Marek Halter qui dénonçaient la volonté de domination américaine – cependant que le gouvernement anglais et ceux de l’ancien bloc soviétique, poursuivaient leur provocation envers la Russie, avec le projet des batteries anti-missiles ! Même Nicolas Sarkozy, dans ses sautillements, aura tenté un instant d’incarner la diplomatie traditionnelle de la France, à équidistance des États-Unis et de la Russie… avant de rappeler dans quel camp il jouait, en décidant (toujours sans consultation) du retour de la France dans le commandement de l’OTAN, pour liquider l’hypothèse même d’une indépendance européenne

Le rêve humaniste n’était-il qu’un leurre ? L’Europe des « entreprises » a supplanté l’Europe politique, sociale et diplomatique. L’Europe de l’Euro a symboliquement calqué sa double barre sur celle du dollar ; on y travaille dans un résidu d’anglais tout en pondant de belles déclarations sur le plurilinguisme. Dans ce continent livrées aux folies de la finance et à la déréglementation tous azimuts (même en pleine crise, on rembourse et on continue), les vieux Etats s’agitent dans des postures plus provinciales que nationales. Voilà exactement l’Europe dont je ne voulais pas quand j’avais quinze ans et qui me pose des questions nouvelles : au lieu d’élargir sans relâche, ne serait-il pas temps de rétrécir ? Peut-on imaginer que deux, trois, quatre pays, maîtrisent leur destin en s’unissant autrement – quand tout montre que l’Europe à vingt-cinq s’apparente à une forme de dissolution ? L’Europe ne devrait-elle pas illustrer la diversité des peuples, des langues, des cultures qui la singularisent – au lieu de la raboter continuellement par des normes administratives ? La nation, par ce qu’elle recouvre d’histoire sociale et culturelle, n’offre-t-elle pas un modèle plus stimulant que l’espace mondialisé et ses communautés éprises de reconnaissance ? Une Europe-nation – ou une Europe des nations – unie par un projet politique et diplomatique fort : n’est-ce pas à cette échelle que pourra se manifester une liberté contre l’empire administratif et marchand ? Il faudrait, pour commencer, que les élections de juin offrent au moins la matière d’un débat électoral, permettant aux citoyens de dire l’Union dont ils veulent, au lieu d’approuver des courants politiques sans aucun projet.

Les pieds dans l'eau

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Mauriac, écrivain gay et lesbien

Tous les grands écrivains français sont gays. Le fait est incontestable – et incontesté. Regardez ce qu’est l’histoire de notre littérature nationale et voyez La Fontaine, La Bruyère, La Boétie, La Rochefoucauld, La Mettrie (sans oublier Lamartine, Labiche et Larbaud) : dès qu’un écrivain a un minimum de talent il s’emploie au féminin. Grâce à Jean-Luc Barré, qui vient de lui consacrer une biographie, La Mauriac fait une entrée remarquée dans ce Panthéon improbable de la gayitude littéraire.

François Mauriac, homosexuel ! Bien sûr que c’était frappant et que ça sautait aux yeux : son petit air pointu, sa sensualité dissimulée derrière des moustaches affriolantes, son assidue fréquentation du Sodome et Gomorrhe littéraire des années 1930 (avec La Gide, La Montherlant ou encore La Cocteau) : voilà ce qui fait de La Mauriac l’écrivain le plus queer de l’année.

Ce n’est pas neuf. Au moment de la sortie au cinéma des Amitiés particulières, Roger Peyrefitte avait publié une lettre ouverte faisant toute la vérité sur les penchants mauriaciens pour les beaux jeunes hommes : l’un des premiers outings de l’histoire littéraire française.

L’excellent Jean-Luc Barré est certes beaucoup plus subtil : il présente Mauriac comme un homo refoulé, sans toutefois reconnaître qu’un homo refoulé n’est jamais rien d’autre qu’un hétéro qui s’assume… Quant à l’homosexualité sans sexualité, cela s’appelle, en bon français, de l’amitié, cette forme d’amour exclusif où l’on préfère admirer son prochain plutôt que de le pénétrer[1. A contrario, comme l’écrit René Ehni dans Quand nous dansions sur la table (Christian Bourgois, 2000) : « Ce n’est pas parce qu’on s’empapaoute comme des reines qu’on est des homosexuels. »].

Autant, chez Gide, Genet, Montherlant, l’homosexualité est un thème structurant, autant il faut savoir couper les cheveux en quatre pour trouver que Thérèse Desqueyroux est une figure littéraire de l’homosexualité et de son refoulement…

Et puis, est-ce bien là l’essentiel ? Dans une lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau critique « les faiseurs de romans, qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre ». Cette phrase écrite pour répondre au mandement dont est l’objet L’Emile en 1763 est plus que prémonitoire : jamais aucun autre écrivain n’aura été dans les deux siècles qui suivirent plus exposé aux défaiseurs de romans, c’est-à-dire aux biographes, que Rousseau. Où est la vérité de l’écrivain ? Sous son édredon ou sur sa table de travail ? Dans son slip ou son encrier ? Faut-il pour lire et comprendre La Fin de Satan savoir nécessairement que Victor Hugo ne dédaignait pas culbuter tout ce qui portait jupons et passait à sa portée ? Qu’est-ce qui nous rend plus transparente l’œuvre de Hugo : la connaissance de son intimité ou de sa volonté d’écrire, en plus dantesque peut-être, la Divine comédie ?

On lira pourtant avec beaucoup de plaisir la biographie que Jean-Luc Barré consacre à Mauriac – qui, en bien des points, surpasse celle qu’avait écrite Jean Lacouture il y a quelques années. Si la thèse de l’homosexualité de l’écrivain nous paraît bien légère, elle est un argument de vente mastoc : cette semaine, aucun hebdo, de L’Express à Têtu, ne se refusera à relayer le scoop. Et, grand Dieu, reparler de Mauriac et de son œuvre, au moment où l’on pensait qu’il était oublié de tous, suffit amplement à notre contentement. Peut-être même qu’en Tunisie, à la faveur du come back de Mauriac sous forme de coming out, un vieillard se souviendra avoir un jour, dans sa jeunesse, pratiqué l’amour tarifé avec André Gide et qu’au moment de toucher son dû ce dernier lui fit une ultime recommandation : « Et tu te souviendras bien, si on te demande, n’hésite pas à le dire : tu as couché avec le plus grand écrivain français vivant : François Mauriac. »

François Mauriac: biographie intime, 1885-1940

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Nouveau plan de relance aux USA

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L’église catholique américaine, tout comme l’économie spectaculaire-marchande, a elle aussi été frappée par une crise sans précédent ces dernières années, celle des prêtres pédophiles. Ils ont joué dans cette institution un rôle à peu près similaire à celui des subprimes dans le système bancaire en engendrant une perte de confiance chez les fidèles américains qui n’a rien à envier à celles des actionnaires des grandes places boursières. C’est donc par un plan de relance dynamique et volontariste, tout comme celui de Barack Obama, que l’épiscopat américain a décidé de réagir. On apprend ainsi que près de 436 millions de dollars d’indemnités ont été versés en 2008 dans le cadre de ces affaires d’abus sexuels, après les 526 millions déjà dépensés en 2007. Malgré une augmentation des plaintes de 16 % cette année, l’Eglise espère sortir de la crise à l’horizon 2010-2011 et restaurer ses grands équilibres financiers et théologiques. C’est toute la Grâce qu’on leur souhaite.

Molécules pour les nuls

Le prochain qui la ramène avec la cuisine moléculaire, je lui envoie un bidon d’azote liquide en travers de la tronche. Il n’y a plus une émission de télé, de radio, un papier dans le journal, une carte dans un restaurant qui ne vous les brisent menu-menu à célébrer ces chefs qui ne vont plus en cuisine sans déballer leur panoplie de petit chimiste.

Gomme de caroube, lécithine, agar-agar, alginate, calcium et xanthane : ces additifs étaient l’apanage de l’industrie agro-alimentaire et jusqu’à peu on vomissait rien qu’en lisant leur nom. On vous les sert maintenant sur assiette (ou le plus souvent en cuillère) au prix du caviar. Infantilisation des papilles et des goûts : le produit s’efface à la vue pour ne plus ressembler qu’à une vague fraise Tagada, la préhension est réduite à la cuillérée (celle que l’on donne à bébé), la mastication disparaît…

La nouvelle cuisine ne faisant plus recette, les années 1990 avaient vu les grandes tables françaises revenir au produit. On le célébrait, on en vantait les qualités, on en éprouvait le goût. On redécouvrait alors soudain ce que nos mères nourricières n’avaient jamais oublié, à savoir que l’andouillette doit un peu sentir la merde mais pas trop, que la viande se laisse mûrir agréablement, qu’il faut du beurre (beaucoup) dans la purée et qu’un fromage qui ne pue pas est aussi souriant qu’un quintal de Vache-Qui-Rit.

Et Hervé This apparut. Et Pierre Gagnaire fut son prophète. Le premier est chimiste, il a une sale manie : dès qu’il voit quelque chose de comestible, il le fout dans une éprouvette, rajoute des additifs – faut que ça mousse – et avale ça d’un trait. Bon, chacun son truc. Le problème, c’est qu’Hervé This fit des émules, à commencer par Gagnaire (New York – Paris – Hong Kong), Veyrat ou encore Biasolo. Et, par contamination, la cuisine moléculaire gagna jusqu’aux meilleurs établissements.

Seulement, tout ne semble plus être très rose au paradis des molécules. Le critique allemand Jorg Zipprik vient de publier en Espagne un livre dénonçant la cuisine moléculaire. A Londres, le restaurant The Fat Duck, tenu par Heston Blumenthal et que le Michelin avait érigé en restaurant de l’année en 2001, vous servait hier encore des platées entières de bonnes grosses molécules : il a été fermé pour intoxication alimentaire. On ne sait pas encore si c’est l’alginate ou l’agar-agar qui en est la cause, mais ça n’a pas passé.

Bon, comme on n’est pas rat, on va généreusement vous offrir une recette moléculaire. Prenez un demi-litre d’eau du robinet (H2O, résidus de CI, sels minéraux), introduisez dans ce volume une quantité d’énergie assez suffisante pour que les particules aqueuses s’agitent d’un mouvement cinétique (bref, mettez la casserole sur le feu). Plongez un œuf dans le liquide en ébullition. Abandonnez-le 3 minutes. Cassez le dessus de la coquille avec la pointe d’un couteau : vous constaterez que le miracle de la chimie aura opéré ! Sans lécithine, ni azote, sans l’aide même des tenants zélés de la cuisine moléculaire que nous invitons à aller se faire cuire un œuf.

Texte paru sur le Carnet Gastro de Tristan Brillat.

Le Livre Noir du social-mélangisme

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Comme les dentistes, la gauche a toujours été experte en amalgames. Toute la gauche, hélas, et de tout temps. Pas seulement la gauche morale en peau de lapin, celle de Zola ou Ségolène, dont le pathos apitoyé et pitoyable est l’ultima ratio ; mais aussi ma gauche rock n’roll à moi, celle qui meurt trop peu dans son lit, celle des Gracques, de Saint-Just, d’Eugène Varlin et Rosa Luxemburg. Oui, ma gauche à moi n’a pas été avare d’amalgames abjects. Sans même parler du stalinisme, ma gauche, durant la Terreur, avait pris l’habitude de glisser à dessein dans la même charrette pour la guillotine, escrocs, assassins et adversaires politiques. Mais à la décharge des uns et des autres, ces délires agrégatifs étaient ceux d’époques paroxystiques. Comme disait le poète qui voulait un Guépéou : « C’était un temps déraisonnable / On avait mis les morts à table / On faisait des châteaux de sable / On prenait les loups pour des chiens. » On n’oubliera donc pas que les gens qui en arrivèrent à de telles extrémités s’assumaient précisément comme extrémistes et que ceci explique peut-être cela. Mes circonstances atténuantes valent ce qu’elles valent, et je ne vous en voudrai pas plus que ça si vous n’achetez pas.

En revanche, je ne vois absolument pas quelles excuses on peut trouver aux sociaux-libéraux grand teint, ou aux humanistes chichiteux qui se lancent dans ce genre de confusionnisme délibéré. Le Parti socialiste a présenté cette semaine un Livre noir sur les libertés publiques, censé dresser le bilan exhaustif des menées liberticides de Nicolas Sarkozy. Plus précisément intitulé La France en libertés surveillées, cet ouvrage coordonné par Marie-Pierre de la Gontrie, secrétaire nationale du PS « aux libertés publiques et à la justice », s’organise, nous dit-on, autour d’un abécédaire composé de 89 mots-clés – de A comme ADN à Z comme Zones d’attente). Idéologiquement, ce Livre Noir s’organise autour d’une volonté d’amalgame chimiquement pure. On vient d’inventer sous nos yeux le social-mélangisme !

On passera vite sur l’amalgame directeur : le portrait du président en apprenti dictateur. Nos libertés menacées, notre République en danger[1. Et je n’exagère pas: ainsi le rassemblement du PS dimanche prochain au Zénith a pour nom Le Printemps des libertés, et pour slogan Pour la défense de la République !], c’est tout la faute à Sarko. Elle est pas simple, la vie ?

On est sidéré de voir à quel point la gauche incapable – et peu désireuse – de se frotter au sarkozysme idéologique, en particulier en ce qu’il a de novateur à droite, préfère cibler l’homme, foncièrement pervers et forcément pétri de mauvaises intentions. Cet évitement du réel, et donc du choc politique frontal, signe une volonté de non-rupture sur les questions décisives (économie de marché, protectionnisme, Europe, diversitude…), ça vaut donc la peine qu’on prenne le temps d’y revenir en profondeur une autre fois. On soulignera tout de même au passage que cette personnalisation viscérale fait écho à l’antiberlusconisme qui tient lieu de plat unique à la gauche italienne depuis vingt ans, avec le succès qu’on sait. Ici comme là-bas, la gauche politique –toutes nuances confondues – fonce droit dans le mur en pensant contourner l’obstacle.

Un seul coupable donc, mais la liste de ses méfaits est abondante. Pas une de nos libertés fondamentales ou supposée telle n’échapperait au hachoir sarkozyste. Et pour le prouver, Marie-Pierre de la Gontrie n’hésitera pas à tout triturer, à tout mélanger, bref à prendre quelques libertés. Un exemple parmi des dizaines d’autres de ce social-mélangisme : pour prouver que le droit à l’avortement est menacé, on excipera du décret n°2008-800 du 20 août 2008, lequel dispose que « l’acte d’enfant sans vie est dressé par l’officier d’état civil sur production d’un certificat médical mentionnant l’heure, le jour et le lieu de l’accouchement ». Ce qui était une revendication ancienne de certains parents d’enfants mort-nés devient chez nos amis socialistes une remise en cause radicale de la Loi Veil. Fallait y penser…

Mais on n’a pas encore touché le fond. Ou plutôt si, on touche le fond du problème, du pataquès méthodologique quand Mme de la Gontrie stigmatise le « triptyque ravageur » qui nous menace tous : « le traitement répressif de la précarité, l’étouffement généralisé des contre-pouvoirs et l’instauration d’une société de surveillance » (page 11). « Dans cette optique, le recours à la mise hors-circuit, c’est-à-dire à l’enfermement, se généralise » (page 12). Essaierait-on par hasard de nous suggérer que les pauvres (« la précarité ») et les magistrats ou les journalistes (« les contre-pouvoirs ») sont en bloc menacés du goulag par l’arbitraire sarkozyste ? Ben oui ! La preuve, page 14 : « Les mesures prises contre les prostituées, les gens du voyage, les ravers ou les SDF avaient toutes en commun non de régler des situations de conflit ou de différend entre parties, mais simplement de remettre dans le droit chemin, de normaliser des individus qui s’éloignaient des usages communément admis de la société. (…) Si la tendance à la répression et à la stigmatisation des classes supposées dangereuses s’est poursuivie, notamment pour les jeunes, les étrangers et les sans-abri, si la délégitimation et l’entrave à l’action des défenseurs des libertés a pris un nouvel essor, l’ensemble des garde-fous républicains face à l’autoritarisme est désormais menacé. Magistrats, enseignants, journalistes, élus subissent désormais les foudres d’un pouvoir qui souhaite avoir les deux mains libres. » On croyait qu’il n’y avait que quelques blogueurs décérébrés pour confondre Nicolas Sarkozy et Nicolas Ceaucescu… Eh non !

Ce ne sont là que quelques citations extraites de l’intro. L’ambition générale est d’ériger le tout-répressif sarkozyste en catégorie philosophique. Une fois ce tour de passe-passe acquis, on mélangera les interpellations de manifestants qui ne peuvent plus faire de bruit pendant les discours présidentiels et les prisons pleines à craquer, on assimilera l’homophobie à Edwige. On projettera le fantasme d’une société orwellienne (au sens de la vulgate journalistique) sur la tendance lourde sécuritaire de la société – en oubliant juste de se demander pourquoi elle si largement consentie par les Français d’en bas. Plutôt que de faire de la politique, le PS relooké An II proclame la République en danger (tout en flétrissant le jacobinisme comme liberticide, mais on n’en est plus à une contradiction près…). L’appel au peuple n’étant ni dans ses vues, ni dans ses moyens, Solférino en appelle aux mânes des grands ancêtres. Pas Jaurès ou Blum, cette fois, mais plutôt les grands cadavres chics du structuralisme : comme le disco qui lui fut contemporain, la french theory revient en force ! Marie-Pierre de la Gonthrie cite à tout va son Bourdieu (c’est à lui qu’on doit la métaphore, plusieurs fois réquisitionnée dans le Livre Noir, du pouvoir qui veut avoir « les deux mains libres »). Mais l’ensemble sent encore plus fort son Derrida (tout ce qui est minoritaire, exclu et illégal est forcément porteur d’espoir) et surtout son Michel Foucault, sans trop le dire mais en le disant quand même avec la référence répétée dans le texte aux « classes dangereuses ». On nage en plein délire, issu tout droit d’une lecture cursive – et honteuse – de Surveiller et punir. Pour les besoins de la cause, on mélangera donc allègrement l’interdiction du don de sang pour les homos avec les interventions des flics contre les grévistes.

Comme toujours au PS, le nœud du problème est sociétal (faut protéger les fous, les SDF, les journalistes, les parlementaires, les juges et les toxicos) ; les ouvriers, on s’en fout, ou disons qu’on leur fera l’honneur de les considérer comme une minorité opprimée, au même titre que les prostitué(e)s ou les punks à chiens.

Travelos, prolos, même combat : le livre Noir du PS, c’est Michel Foucault expliqué aux masses par Jean-Pierre Foucault.

« C’est une analyse malheureusement froide des faits » a commenté Martine Aubry, lors de la présentation du Livre Noir à la presse. C’est presque vrai, Martine, à une nuance près : le Livre Noir, c’est une analyse malheureusement givrée des faits…

Sac de nœuds

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Depuis une douzaine d’années, nos fashionistas suiveuses ne jurent que par les sacs à mains géants, limite cabas. Une façon de montrer que, même à minuit chez Régine, on reste une femme hyperactive, à la vie terriblement trépidante. Cette manie, lancée d’abord aux USA, fut hélas exportée chez nous à l’occasion des défilés via les épouvantables chroniqueuses du New York Times et du Vogue US, pour qui tout ce qui est ugly est forcément beautiful. Aussi, nous ne pourrons qu’applaudir l’excellent Karl Lagerfeld, qui a expliqué sur Paris Première, lors de son dernier défilé, ce qu’il pensait de cette tendance lourde : « Quand je vois ces pauvres filles qui s’acharnent à fouiller au fond de leur sac pour essayer de retrouver leur portable, j’ai l’impression qu’elles font les poubelles. »

La drôle de crise

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Nous sommes officiellement en crise depuis septembre, comme nous fûmes officiellement en guerre à partir de septembre 1939. Aujourd’hui comme à l’époque, on parle de quelque chose de grave, de très grave, d’encore plus grave qu’avant. En 1939, c’était 1914 qui servait de référence à cette chose catastrophique qui couvait et qu’on soupçonnait d’être encore plus grave, mais sans savoir exactement quel visage aurait cette « gravité », à quel point il y aurait rupture entre le connu et l’inédit. Maintenant, c’est 1929 – l’antichambre de 1939 – qui hante notre imaginaire et alimente tous les fantasmes.

Mais puisque l’histoire, on le sait bien, ne se répète pas bêtement, il y a tout de même quelques différences entre ces deux moments de l’histoire – la drôle de guerre de 39-40 avait ses chansons. Côté français, on déterra la Madelon de 1914 pour remettre le monde dans l’ambiance « poilu », ce mélange vaudevillo-militaire à base de cul et de pinard : « Quand Madelon vient nous servir à boire, Sous la tonnelle on frôle son jupon… » Les Britanniques, quant à eux, débarquaient en France, promettant à pleins poumons et en rimes, non sans un certain culot, d’aller pendre leur linge sur la ligne Siegfried (« We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line »). Et le PCF, pour ajouter la petite touche comique dont on le sait coutumier, lançait son mot d’ordre : « Une heure de moins pour la production, c’est une de plus pour la révolution. » Comme quoi pour certains, aujourd’hui comme jadis, le pire semble tout près – un petit effort et on y est !

Sans chansons ni communistes, notre drôle de guerre est un peu tristounette. On nous promet des horreurs, des fin-du-monde-tel-qu’on-l’avait-connu. Et on nous dit que ce truc qui nous est tombé dessus, comme la neige le 15 août, tout le monde l’avait prédit… Du coup on n’a qu’une seule hâte : que ça commence bientôt, que ça arrive, qu’on puisse enfin voir sa gueule, quoi !

Côté bouffe, on est prêt ! Après des décennies d’anathème culinaire, les topinambours et les rutabagas resurgissent dans les meilleurs établissements gastronomiques sous le label rétro de « légumes oubliés », comme quoi le devoir de mémoire ne s’arrête pas à la porte de la cuisine. Fort heureusement, nous n’aurons pas à débourser un centime pour acquérir ces tubercules « qui ont presque le goût de la pomme de terre ». Car, prévoyant comme d’habitude, le gouvernement a fait voter récemment une loi permettant l’utilisation de tickets-restaurant pour l’achat de fruits et légumes, signalant ainsi – mais discrètement pour éviter des mouvements de panique – un retour vers les tickets d’alimentation qui nous rappellent, comme dit l’autre, les marchés les plus noirs de notre histoire.

Et, qui plus est, les ersatz de café et de sucre de jadis – chicorée, orge grillée etc. – ont aujourd’hui droit de cité et sont même plus chers encore que l’original. Les frustrations et privations de nos aïeux sont aujourd’hui tendance.

La récup’ est à la mode, le tricot fait main revient très fort et on nous rebat les oreilles avec le pouvoir d’achat qui dégringole – la parenthèse « baby-boom » se referme et nous redeviendrons pauvres, exactement comme nos grand-parents ! La boucle est bouclée. Qu’elle vienne donc cette crise, et qu’on en finisse car on en a déjà marre !

Football en crise

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crise-foot

Du mauvais goût ? A peine. À l’issue du match LOSC-Lyon disputé au Stade de France, deux jeunes supporters ont été tués, happés par un RER, alors qu’ils tentaient de regagner leur bus. Retrouvez chaque jour les impubliables de Babouse sur son Carnet.

Réflexions sur la question belge

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Comme beaucoup de gens, je me suis rendu récemment au Salon du livre. Mais comme le snobisme constitue un élément essentiel de ma personnalité, j’ai soigneusement évité celui qui vient de se tenir à la Porte de Versailles. Les chichis, mamours et petites vacheries susurrées en douce dans les cocktails des people germanopratins sont d’un vulgaire !

C’est donc avec la satisfaction intime et narcissique d’être dans la bonne tendance – et même d’être tendance – que je me retrouvai, début mars, à Bruxelles où se tenait la foire biennale du livre en français (l’autre année, c’est dans l’autre patois utilisé localement, le néerlandais, que les livres s’exposent). Les organisateurs de cette manifestation ont tout compris : une bonne foire du livre ne doit être envahie ni par un public trop nombreux, ni par une armada d’auteurs venus se montrer à leur fan-club de lecteurs et lectrices qui leur tendent, tremblants d’émotion, un exemplaire à fin de dédicace. Seuls des happy few, qui partagent avec moi le souci de faire partie d’une élite du goût et d’une aristocratie des comportements, s’étaient donc efforcés d’atteindre le fin fond le plus improbable de la capitale belge, les anciens entrepôts Tour et Taxis, zone portuaire qui se veut l’équivalent bruxellois du nouveau quartier parisien de la Villette. Disons, pour être charitable, que ce n’est pas tout à fait gagné.

La présence d’Elie Barnavi dans cette enceinte ne doit pas être mal interprétée. Si cet historien brillant et médiatique était là, c’est que son bureau est situé dans le même immeuble. Cela fait quelques années que cet Israélien vit à Bruxelles et travaille d’arrache-pied à persuader les Européens que l’Histoire rapproche les peuples de ce continent plutôt qu’elle ne les sépare. Il semblerait pourtant que ces mêmes peuples manifestent quelques réticences à adopter ce point de vue scientifiquement irréfutable, et se délectent toujours des récits de leurs romans nationaux respectifs ainsi que des préjugés xénophobes qu’ils véhiculent. Sa persévérance, digne de la célèbre maxime de Guillaume d’Orange « Il ne suffit pas d’espérer, etc. ». lui a valu, tout récemment, la reconnaissance de Bernard Kouchner, sous la forme de la cravate de commandeur de la Légion d’honneur, ce qui n’est pas rien[1. La rédaction de Causeur.fr, dont les liens d’amitiés avec Elie Barnavi sont solides et anciens, félicite chaleureusement ce dernier.].

Ce salon, donc, avait pour lui d’être belge de chez belge, avec des auteurs belges parlant de tout et de rien, comme Pierre Mertens, Alain Berenboom (pour le tout) ou Amélie Nothomb (pour le rien), ainsi que quelques auteurs français s’étant récemment intéressés à la question belge.

Car il y bien, Mesdames et Messieurs, une « question belge », comme il existait jadis une question d’Orient ou une question des Balkans. Comme elle ne provoque ni massacres, ni viols de masse, ni famines abominables, elle n’intéresse ni les ONG, ni les baroudeurs de l’info à gilet multipoches et écharpes de méharistes. Et pourtant, à une heure de train de Paris, un Etat est en train d’expirer, dans une longue agonie dont les râles sont si discrets qu’ils n’émeuvent pas des voisins accaparés par leurs problèmes de fin de mois.

On arrive, dans le conflit qui oppose Flamands et francophones au bout du bout du banc de la réforme de l’Etat. Lassés de devoir se traîner le boulet d’une Wallonie en longue maladie économique, les Flamands veulent divorcer, si possible à l’amiable, et sans payer de pension alimentaire. Leur préférence irait au maintien d’une fiction d’Etat belge et d’une monarchie d’opérette, mais si cela n’est pas possible, ils quitteront le Royaume, laissant Wallons et Bruxellois francophones le soin de se débrouiller par eux-mêmes dans ce monde cruel.

Un pays a beau être de taille réduite, proche de chez nous par la langue et par les mœurs, la compréhension des ressorts intimes de cette crise relève d’une science, mettons la belgologie, dont la complexité n’est pas moindre que ne l’était naguère la kremlinologie qui prétendait décrypter les mystères du pouvoir en URSS.

Un exemple ? D’accord, un exemple. L’un des principaux points de discorde entre les deux communautés est la scission de l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde. C’est le seul, de tout le royaume, qui rassemble, dans une même circonscription des francophones et des Flamands. Cela permet aux partis francophones de présenter des listes pour lesquelles voteront les locuteurs français vivant sur le territoire de la Flandre (environ 200.000) et aux Flamands de Bruxelles de voter pour des partis de leur communauté linguistique. Les dirigeants flamands, qui veulent bétonner comme future frontière d’Etat la limite linguistique tracée en 1962 veulent mettre fin à cette exception. Les francophones y sont farouchement opposés, car elle ne obligerait leurs ressortissants des communes de la périphérie de Bruxelles à voter pour des formations flamandes lors des élections législatives. Elémentaire, cher M. Beulemans !

Comme tout est à l’avenant, et que l’empilement institutionnel des « compromis à la Belge » ayant permis au royaume d’éviter l’éclatement au cours du dernier demi-siècle constitue aujourd’hui un brol[2. Brol : mot bruxellois signifiant bric-à-brac. Est devenu historique quand le régent Charles s’est exclamé « Il faut sauver le brol ! » au moment de la crise monarchique de 1950.] où une chatte ne retrouverait pas ses petits, un peu de lecture est nécessaire à ceux qui souhaitent être en mesure de comprendre ce qui ne va pas tarder à survenir. Quelques ouvrages récemment parus offrent une description tout à fait convenable de l’agonie du royaume, même s’ils divergent sur la voie que devraient choisir les francophones lorsque les Flamands auront pris la poudre d’escampette. Le titre de celui que signe José-Alain Fralon La Belgique est morte. Vive la Belgique ! (Fayard) est explicite. L’ancien correspondant du Monde à Bruxelles fait le deuil douloureux de cette « Belgique de papa » qu’il a tant aimée, et où, français pied-noir déraciné, il avait retrouvé une petite patrie de rechange, française, certes, mais pas hexagonale. Il veut croire au maintien d’une « petite Belgique » limitée à la Wallonie et à Bruxelles qui conserverait les valeurs, les symboles, et le mode de vie du royaume mutilé.

Cette perspective est repoussée par deux Belges, des vrais, qui ont cru longtemps à la devise nationale « L’union fait la force ».

Le premier, Claude Javeau, professeur de sociologie à l’Université Libre de Bruxelles, essaie de répondre en 125 pages à cette question La France doit-elle annexer la Wallonie ? (Larousse). La position de l’auteur sur le sujet arrive en toute fin d’ouvrage, et ce serait casser le suspense que de la révéler ici. Le cheminement descriptif dans la société et l’âme des Wallons est mené avec un réel souci de pédagogie, car Javeau s’adresse en priorité à ces Français susceptibles d’accueillir de nouveaux compatriotes. Le journaliste Claude Demelenne, qui fut proche du PS francophone publie, lui, au Cherche-Midi un livre bizarrement intitulé Pour ou contre la Belgique française (sans point d’interrogation). Dès les premières pages de l’essai la cause est entendue : Demelenne est pour, tout pour comme Guitry était contre les femmes, tout contre. Et il dresse un catalogue implacable des maux dont souffrent la Wallonie et Bruxelles: corruption, clientélisme politique, inefficacité de l’administration, que seule une intégration dans la République française serait à même de soigner, sinon de guérir. Ne rions pas de la Belgique, car elle pourrait bientôt nous faire pleurer. D’émotion patriotique de retrouvailles si longtemps différées. Ce sera peut-être ringard, mais tant pis.

La Belgique est morte, vive la Belgique !

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Marxistes de tous les pays, unissez-vous !

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Dans toute l’Europe, le spectre de la Crise avait déjà relancé la vente des œuvres de Karl Marx – et aussi celles de Friedrich Engels, dont on relira avec délice La situation des classes laborieuses en Angleterre, préfacée par l’ami Jérôme Leroy. The Guardian nous apprend que le phénomène n’est pas près de s’arrêter : en Chine, le metteur en scène Hie Nan, en collaboration avec l’universitaire de renom Zhang Jun, s’apprête à monter dans un grand théâtre pékinois Das Kapital. D’après le dramaturge, il ne s’agira pas d’un d’opéra militant, à la façon des œuvres édifiantes de l’époque maoiste, mais d’une comédie musicale, entièrement dansée et chantée à la manière de Broadway, et qui moquera notamment la nouvelle bourgeoisie chinoise. Après le Vieux Continent et la Chine, on attend donc logiquement qu’Hollywood s’y mette. Et on se prend à rêver d’une biopic de Karl par Soderbergh et Benicio, et pourquoi pas dans style moins déjà vu, de Jeff Bridges dans le rôle-titre, drivé par les frères Coen…

L’ingénu européen

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À quinze ans, je fulminais devant le 14 juillet de Claude Monet… simplement parce qu’il représentait des drapeaux tricolores. Même sous la brosse de mon peintre préféré, le symbole de la nation me semblait indécent, terni par les guerres et la bêtise cocardière. Je rêvais d’un monde sans frontières et, pour commencer, d’une Europe sans frontières qui aurait tiré les leçons de l’Histoire et porté plus haut la civilisation. Dans le « marché commun », une théorie répandue désignait d’ailleurs l’économie comme un simple moyen de bâtir l’union. Touché par la grâce, j’attendais avec enthousiasme la dissolution des politiques nationales dans ce vaste pays, aussi différent de l’Amérique capitaliste que de la Russie soviétique.

À vingt ans j’ai commencé à éprouver quelques doutes, en voyant mon Europe idéale se transformer irrésistiblement en machine administrative, éprise de normes sécuritaires, hygiéniques, commerciales – sans jamais progresser sur la voie promise : celle de la fusion des peuples dans une grande nation européenne. Le projet humaniste piétinait, tandis qu’un autre progressait dans l’ombre, puis se dévoilait lors des débats sur le référendum dit « de Maastricht » : l’Europe des entreprises et de la concurrence, visant seulement l’abolition des frontières économiques, sans rien changer au petit théâtre politique. La politique n’en continuait pas moins à jouer sur le rêve : elle prit même l’habitude de désigner comme pro-européens ceux qui acceptaient tout en vrac, et comme anti-européens ceux qui ne voulaient pas de cette Europe-là.

Quand l’organisation européenne s’est élargie de quinze à vingt-cinq pays, je me suis étonné qu’une décision aussi sérieuse se prenne aussi rapidement et sans aucun débat. En ces heures lyriques de « chute du mur de Berlin », la propagande se faisait sentimentale : les ex-pays communistes longtemps privés d’Europe avaient désormais droit à l’Europe. Peu importaient les buts des uns et des autres : la morale imposait d’élargir les frontières économiques en toute hâte, selon cette science que le plus large est mieux que le plus étroit. Le poids soudain de pays qui semblaient regarder l’Europe comme une marche vers l’Amérique marquait pourtant le triomphe d’une union apolitique (purement économique, étroitement liée à l’OTAN, utilisant l’anglais comme langue de travail) au détriment de l’Europe qu’on nous avait promise (diplomatiquement indépendante, singulière par son système économique et social, comme par ses langues et sa culture). Et, comme il fallait tout accepter pour se dire « pro-européen », la gauche elle-même a foncé vers cet avenir radieux – avant de découvrir que, dans un espace capitaliste sans frontières, les écarts économiques entraîneraient d’abord, pour les classes populaires d’Europe de l’Ouest, un nivellement social par le bas.

Quand j’ai eu quarante ans, Jacques Chirac – dans un soudain élan gaulliste – a tenté de rassembler l’Union dans une position hostile à la guerre d’Irak, correspondant à l’opinion très majoritaire de la population européenne. Comme il admonestait le gouvernement polonais qui, à peine entré dans la communauté, affirmait crânement son « refus de choisir » entre l’Amérique et l’Europe, l’opinion se retourna… contre Chirac. Non seulement la « nouvelle Europe » entendait imposer ses vues aux fondateurs ; mais son statut de victime du communisme lui donnait le droit de leur faire la leçon, sous les applaudissements de Washington… Le président français avait d’ailleurs lui-même approuvé toutes les évolutions passées. Le dernier élan gaulliste n’était que posture d’un milieu politique largement acquis à l’Europe nouvelle.

Je parcourais, cet été, les entretiens entre Alain Peyrefitte et le Général de Gaulle que je voyais, adolescent, comme l’incarnation du nationalisme honni. Au milieu des années soixante, de Gaulle explique – avec une impressionnante lucidité – pourquoi les États-Unis ne veulent pas d’une Europe politiquement forte, et pourquoi les Anglais joueront toujours le jeu américain. A relire ces pages, on comprend l’enchaînement qui, dès 1975, allait définitivement condamner l’idéal européen, puis, à travers la logique d' »élargissement », transformer l’ambition politique en projet capitaliste soumis à d’autres principes : liquidation des services publics, alliance indéfectible avec les USA. Quant à moi, réconcilié avec les belles couleurs de Monet, je songe que, dans ce cette Europe gâchée, la « nation » reste l’un des derniers cadres possibles de souveraineté – comme elle le fut au XIXe siècle face à la tyrannie des Empires ; que face aux dégradations sociales ou écologiques, elle pourrait accueillir une politique et une économie différentes. C’est pourquoi l’Europe administrative s’évertue à rendre caduc cet échelon national – excepté pour le folklore politicien ou sportif.

On peut toujours rêver d’une souveraineté paneuropéenne. Sauf que les décisions qui déterminent l’avenir du continent ne font jamais l’objet de consultations claires. Sommés de voter « pour » l’Europe, les citoyens choisissent-ils, par ce vote, de privatiser les transports publics ou la poste ? Approuvent-ils l’élargissement de l’Union et les délocalisations au détriment des conditions de travail ? Ou l’alignement derrière les Etats Unis au sein de l’Otan ? Refusent-ils toute forme de « protectionnisme » appliquée à l’espace européen, pour défendre son système économique et social (comme le suggère Emmanuel Todd) ? Les scrutins communautaires ne se posent jamais dans ces termes concrets, mais se déploient sur des questions annexes, comme le choix d’une illisible « constitution ». Et lorsqu’un refus se manifeste, malgré tout, l’autorité politique annule fièrement les résultats du scrutin. On se demande toutefois ce qui l’emporte, du cynisme ou de la naïveté, chez les dirigeants de la « vieille Europe » : ils continuent à brandir le rêve humaniste européen, mais agissent avec un masochisme qui les conduits à affaiblir leur prospère social-démocratie et sa place dans le monde.

La crise géorgienne, en août 2008, a illustré l’état de la conscience européenne, et d’abord la soumission aux intérêts américains, lors de la campagne médiatique sur le thème de « l’agression russe ». Aussitôt, la plupart des médias ont accusé Moscou de nationalisme détestable – étant entendu que le seul nationalisme légitime est celui des Etats-Unis qui cherchent continuellement à conquérir de nouvelles marches. Inversement, Le Figaro a montré, par instants, une relative fidélité à l’héritage gaulliste en publiant des articles d’Hélène Carrère d’Encausse ou Marek Halter qui dénonçaient la volonté de domination américaine – cependant que le gouvernement anglais et ceux de l’ancien bloc soviétique, poursuivaient leur provocation envers la Russie, avec le projet des batteries anti-missiles ! Même Nicolas Sarkozy, dans ses sautillements, aura tenté un instant d’incarner la diplomatie traditionnelle de la France, à équidistance des États-Unis et de la Russie… avant de rappeler dans quel camp il jouait, en décidant (toujours sans consultation) du retour de la France dans le commandement de l’OTAN, pour liquider l’hypothèse même d’une indépendance européenne

Le rêve humaniste n’était-il qu’un leurre ? L’Europe des « entreprises » a supplanté l’Europe politique, sociale et diplomatique. L’Europe de l’Euro a symboliquement calqué sa double barre sur celle du dollar ; on y travaille dans un résidu d’anglais tout en pondant de belles déclarations sur le plurilinguisme. Dans ce continent livrées aux folies de la finance et à la déréglementation tous azimuts (même en pleine crise, on rembourse et on continue), les vieux Etats s’agitent dans des postures plus provinciales que nationales. Voilà exactement l’Europe dont je ne voulais pas quand j’avais quinze ans et qui me pose des questions nouvelles : au lieu d’élargir sans relâche, ne serait-il pas temps de rétrécir ? Peut-on imaginer que deux, trois, quatre pays, maîtrisent leur destin en s’unissant autrement – quand tout montre que l’Europe à vingt-cinq s’apparente à une forme de dissolution ? L’Europe ne devrait-elle pas illustrer la diversité des peuples, des langues, des cultures qui la singularisent – au lieu de la raboter continuellement par des normes administratives ? La nation, par ce qu’elle recouvre d’histoire sociale et culturelle, n’offre-t-elle pas un modèle plus stimulant que l’espace mondialisé et ses communautés éprises de reconnaissance ? Une Europe-nation – ou une Europe des nations – unie par un projet politique et diplomatique fort : n’est-ce pas à cette échelle que pourra se manifester une liberté contre l’empire administratif et marchand ? Il faudrait, pour commencer, que les élections de juin offrent au moins la matière d’un débat électoral, permettant aux citoyens de dire l’Union dont ils veulent, au lieu d’approuver des courants politiques sans aucun projet.

Les pieds dans l'eau

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Mauriac, écrivain gay et lesbien

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Tous les grands écrivains français sont gays. Le fait est incontestable – et incontesté. Regardez ce qu’est l’histoire de notre littérature nationale et voyez La Fontaine, La Bruyère, La Boétie, La Rochefoucauld, La Mettrie (sans oublier Lamartine, Labiche et Larbaud) : dès qu’un écrivain a un minimum de talent il s’emploie au féminin. Grâce à Jean-Luc Barré, qui vient de lui consacrer une biographie, La Mauriac fait une entrée remarquée dans ce Panthéon improbable de la gayitude littéraire.

François Mauriac, homosexuel ! Bien sûr que c’était frappant et que ça sautait aux yeux : son petit air pointu, sa sensualité dissimulée derrière des moustaches affriolantes, son assidue fréquentation du Sodome et Gomorrhe littéraire des années 1930 (avec La Gide, La Montherlant ou encore La Cocteau) : voilà ce qui fait de La Mauriac l’écrivain le plus queer de l’année.

Ce n’est pas neuf. Au moment de la sortie au cinéma des Amitiés particulières, Roger Peyrefitte avait publié une lettre ouverte faisant toute la vérité sur les penchants mauriaciens pour les beaux jeunes hommes : l’un des premiers outings de l’histoire littéraire française.

L’excellent Jean-Luc Barré est certes beaucoup plus subtil : il présente Mauriac comme un homo refoulé, sans toutefois reconnaître qu’un homo refoulé n’est jamais rien d’autre qu’un hétéro qui s’assume… Quant à l’homosexualité sans sexualité, cela s’appelle, en bon français, de l’amitié, cette forme d’amour exclusif où l’on préfère admirer son prochain plutôt que de le pénétrer[1. A contrario, comme l’écrit René Ehni dans Quand nous dansions sur la table (Christian Bourgois, 2000) : « Ce n’est pas parce qu’on s’empapaoute comme des reines qu’on est des homosexuels. »].

Autant, chez Gide, Genet, Montherlant, l’homosexualité est un thème structurant, autant il faut savoir couper les cheveux en quatre pour trouver que Thérèse Desqueyroux est une figure littéraire de l’homosexualité et de son refoulement…

Et puis, est-ce bien là l’essentiel ? Dans une lettre à Christophe de Beaumont, Rousseau critique « les faiseurs de romans, qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre ». Cette phrase écrite pour répondre au mandement dont est l’objet L’Emile en 1763 est plus que prémonitoire : jamais aucun autre écrivain n’aura été dans les deux siècles qui suivirent plus exposé aux défaiseurs de romans, c’est-à-dire aux biographes, que Rousseau. Où est la vérité de l’écrivain ? Sous son édredon ou sur sa table de travail ? Dans son slip ou son encrier ? Faut-il pour lire et comprendre La Fin de Satan savoir nécessairement que Victor Hugo ne dédaignait pas culbuter tout ce qui portait jupons et passait à sa portée ? Qu’est-ce qui nous rend plus transparente l’œuvre de Hugo : la connaissance de son intimité ou de sa volonté d’écrire, en plus dantesque peut-être, la Divine comédie ?

On lira pourtant avec beaucoup de plaisir la biographie que Jean-Luc Barré consacre à Mauriac – qui, en bien des points, surpasse celle qu’avait écrite Jean Lacouture il y a quelques années. Si la thèse de l’homosexualité de l’écrivain nous paraît bien légère, elle est un argument de vente mastoc : cette semaine, aucun hebdo, de L’Express à Têtu, ne se refusera à relayer le scoop. Et, grand Dieu, reparler de Mauriac et de son œuvre, au moment où l’on pensait qu’il était oublié de tous, suffit amplement à notre contentement. Peut-être même qu’en Tunisie, à la faveur du come back de Mauriac sous forme de coming out, un vieillard se souviendra avoir un jour, dans sa jeunesse, pratiqué l’amour tarifé avec André Gide et qu’au moment de toucher son dû ce dernier lui fit une ultime recommandation : « Et tu te souviendras bien, si on te demande, n’hésite pas à le dire : tu as couché avec le plus grand écrivain français vivant : François Mauriac. »

François Mauriac: biographie intime, 1885-1940

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Nouveau plan de relance aux USA

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L’église catholique américaine, tout comme l’économie spectaculaire-marchande, a elle aussi été frappée par une crise sans précédent ces dernières années, celle des prêtres pédophiles. Ils ont joué dans cette institution un rôle à peu près similaire à celui des subprimes dans le système bancaire en engendrant une perte de confiance chez les fidèles américains qui n’a rien à envier à celles des actionnaires des grandes places boursières. C’est donc par un plan de relance dynamique et volontariste, tout comme celui de Barack Obama, que l’épiscopat américain a décidé de réagir. On apprend ainsi que près de 436 millions de dollars d’indemnités ont été versés en 2008 dans le cadre de ces affaires d’abus sexuels, après les 526 millions déjà dépensés en 2007. Malgré une augmentation des plaintes de 16 % cette année, l’Eglise espère sortir de la crise à l’horizon 2010-2011 et restaurer ses grands équilibres financiers et théologiques. C’est toute la Grâce qu’on leur souhaite.

Molécules pour les nuls

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Le prochain qui la ramène avec la cuisine moléculaire, je lui envoie un bidon d’azote liquide en travers de la tronche. Il n’y a plus une émission de télé, de radio, un papier dans le journal, une carte dans un restaurant qui ne vous les brisent menu-menu à célébrer ces chefs qui ne vont plus en cuisine sans déballer leur panoplie de petit chimiste.

Gomme de caroube, lécithine, agar-agar, alginate, calcium et xanthane : ces additifs étaient l’apanage de l’industrie agro-alimentaire et jusqu’à peu on vomissait rien qu’en lisant leur nom. On vous les sert maintenant sur assiette (ou le plus souvent en cuillère) au prix du caviar. Infantilisation des papilles et des goûts : le produit s’efface à la vue pour ne plus ressembler qu’à une vague fraise Tagada, la préhension est réduite à la cuillérée (celle que l’on donne à bébé), la mastication disparaît…

La nouvelle cuisine ne faisant plus recette, les années 1990 avaient vu les grandes tables françaises revenir au produit. On le célébrait, on en vantait les qualités, on en éprouvait le goût. On redécouvrait alors soudain ce que nos mères nourricières n’avaient jamais oublié, à savoir que l’andouillette doit un peu sentir la merde mais pas trop, que la viande se laisse mûrir agréablement, qu’il faut du beurre (beaucoup) dans la purée et qu’un fromage qui ne pue pas est aussi souriant qu’un quintal de Vache-Qui-Rit.

Et Hervé This apparut. Et Pierre Gagnaire fut son prophète. Le premier est chimiste, il a une sale manie : dès qu’il voit quelque chose de comestible, il le fout dans une éprouvette, rajoute des additifs – faut que ça mousse – et avale ça d’un trait. Bon, chacun son truc. Le problème, c’est qu’Hervé This fit des émules, à commencer par Gagnaire (New York – Paris – Hong Kong), Veyrat ou encore Biasolo. Et, par contamination, la cuisine moléculaire gagna jusqu’aux meilleurs établissements.

Seulement, tout ne semble plus être très rose au paradis des molécules. Le critique allemand Jorg Zipprik vient de publier en Espagne un livre dénonçant la cuisine moléculaire. A Londres, le restaurant The Fat Duck, tenu par Heston Blumenthal et que le Michelin avait érigé en restaurant de l’année en 2001, vous servait hier encore des platées entières de bonnes grosses molécules : il a été fermé pour intoxication alimentaire. On ne sait pas encore si c’est l’alginate ou l’agar-agar qui en est la cause, mais ça n’a pas passé.

Bon, comme on n’est pas rat, on va généreusement vous offrir une recette moléculaire. Prenez un demi-litre d’eau du robinet (H2O, résidus de CI, sels minéraux), introduisez dans ce volume une quantité d’énergie assez suffisante pour que les particules aqueuses s’agitent d’un mouvement cinétique (bref, mettez la casserole sur le feu). Plongez un œuf dans le liquide en ébullition. Abandonnez-le 3 minutes. Cassez le dessus de la coquille avec la pointe d’un couteau : vous constaterez que le miracle de la chimie aura opéré ! Sans lécithine, ni azote, sans l’aide même des tenants zélés de la cuisine moléculaire que nous invitons à aller se faire cuire un œuf.

Texte paru sur le Carnet Gastro de Tristan Brillat.

Le Livre Noir du social-mélangisme

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Comme les dentistes, la gauche a toujours été experte en amalgames. Toute la gauche, hélas, et de tout temps. Pas seulement la gauche morale en peau de lapin, celle de Zola ou Ségolène, dont le pathos apitoyé et pitoyable est l’ultima ratio ; mais aussi ma gauche rock n’roll à moi, celle qui meurt trop peu dans son lit, celle des Gracques, de Saint-Just, d’Eugène Varlin et Rosa Luxemburg. Oui, ma gauche à moi n’a pas été avare d’amalgames abjects. Sans même parler du stalinisme, ma gauche, durant la Terreur, avait pris l’habitude de glisser à dessein dans la même charrette pour la guillotine, escrocs, assassins et adversaires politiques. Mais à la décharge des uns et des autres, ces délires agrégatifs étaient ceux d’époques paroxystiques. Comme disait le poète qui voulait un Guépéou : « C’était un temps déraisonnable / On avait mis les morts à table / On faisait des châteaux de sable / On prenait les loups pour des chiens. » On n’oubliera donc pas que les gens qui en arrivèrent à de telles extrémités s’assumaient précisément comme extrémistes et que ceci explique peut-être cela. Mes circonstances atténuantes valent ce qu’elles valent, et je ne vous en voudrai pas plus que ça si vous n’achetez pas.

En revanche, je ne vois absolument pas quelles excuses on peut trouver aux sociaux-libéraux grand teint, ou aux humanistes chichiteux qui se lancent dans ce genre de confusionnisme délibéré. Le Parti socialiste a présenté cette semaine un Livre noir sur les libertés publiques, censé dresser le bilan exhaustif des menées liberticides de Nicolas Sarkozy. Plus précisément intitulé La France en libertés surveillées, cet ouvrage coordonné par Marie-Pierre de la Gontrie, secrétaire nationale du PS « aux libertés publiques et à la justice », s’organise, nous dit-on, autour d’un abécédaire composé de 89 mots-clés – de A comme ADN à Z comme Zones d’attente). Idéologiquement, ce Livre Noir s’organise autour d’une volonté d’amalgame chimiquement pure. On vient d’inventer sous nos yeux le social-mélangisme !

On passera vite sur l’amalgame directeur : le portrait du président en apprenti dictateur. Nos libertés menacées, notre République en danger[1. Et je n’exagère pas: ainsi le rassemblement du PS dimanche prochain au Zénith a pour nom Le Printemps des libertés, et pour slogan Pour la défense de la République !], c’est tout la faute à Sarko. Elle est pas simple, la vie ?

On est sidéré de voir à quel point la gauche incapable – et peu désireuse – de se frotter au sarkozysme idéologique, en particulier en ce qu’il a de novateur à droite, préfère cibler l’homme, foncièrement pervers et forcément pétri de mauvaises intentions. Cet évitement du réel, et donc du choc politique frontal, signe une volonté de non-rupture sur les questions décisives (économie de marché, protectionnisme, Europe, diversitude…), ça vaut donc la peine qu’on prenne le temps d’y revenir en profondeur une autre fois. On soulignera tout de même au passage que cette personnalisation viscérale fait écho à l’antiberlusconisme qui tient lieu de plat unique à la gauche italienne depuis vingt ans, avec le succès qu’on sait. Ici comme là-bas, la gauche politique –toutes nuances confondues – fonce droit dans le mur en pensant contourner l’obstacle.

Un seul coupable donc, mais la liste de ses méfaits est abondante. Pas une de nos libertés fondamentales ou supposée telle n’échapperait au hachoir sarkozyste. Et pour le prouver, Marie-Pierre de la Gontrie n’hésitera pas à tout triturer, à tout mélanger, bref à prendre quelques libertés. Un exemple parmi des dizaines d’autres de ce social-mélangisme : pour prouver que le droit à l’avortement est menacé, on excipera du décret n°2008-800 du 20 août 2008, lequel dispose que « l’acte d’enfant sans vie est dressé par l’officier d’état civil sur production d’un certificat médical mentionnant l’heure, le jour et le lieu de l’accouchement ». Ce qui était une revendication ancienne de certains parents d’enfants mort-nés devient chez nos amis socialistes une remise en cause radicale de la Loi Veil. Fallait y penser…

Mais on n’a pas encore touché le fond. Ou plutôt si, on touche le fond du problème, du pataquès méthodologique quand Mme de la Gontrie stigmatise le « triptyque ravageur » qui nous menace tous : « le traitement répressif de la précarité, l’étouffement généralisé des contre-pouvoirs et l’instauration d’une société de surveillance » (page 11). « Dans cette optique, le recours à la mise hors-circuit, c’est-à-dire à l’enfermement, se généralise » (page 12). Essaierait-on par hasard de nous suggérer que les pauvres (« la précarité ») et les magistrats ou les journalistes (« les contre-pouvoirs ») sont en bloc menacés du goulag par l’arbitraire sarkozyste ? Ben oui ! La preuve, page 14 : « Les mesures prises contre les prostituées, les gens du voyage, les ravers ou les SDF avaient toutes en commun non de régler des situations de conflit ou de différend entre parties, mais simplement de remettre dans le droit chemin, de normaliser des individus qui s’éloignaient des usages communément admis de la société. (…) Si la tendance à la répression et à la stigmatisation des classes supposées dangereuses s’est poursuivie, notamment pour les jeunes, les étrangers et les sans-abri, si la délégitimation et l’entrave à l’action des défenseurs des libertés a pris un nouvel essor, l’ensemble des garde-fous républicains face à l’autoritarisme est désormais menacé. Magistrats, enseignants, journalistes, élus subissent désormais les foudres d’un pouvoir qui souhaite avoir les deux mains libres. » On croyait qu’il n’y avait que quelques blogueurs décérébrés pour confondre Nicolas Sarkozy et Nicolas Ceaucescu… Eh non !

Ce ne sont là que quelques citations extraites de l’intro. L’ambition générale est d’ériger le tout-répressif sarkozyste en catégorie philosophique. Une fois ce tour de passe-passe acquis, on mélangera les interpellations de manifestants qui ne peuvent plus faire de bruit pendant les discours présidentiels et les prisons pleines à craquer, on assimilera l’homophobie à Edwige. On projettera le fantasme d’une société orwellienne (au sens de la vulgate journalistique) sur la tendance lourde sécuritaire de la société – en oubliant juste de se demander pourquoi elle si largement consentie par les Français d’en bas. Plutôt que de faire de la politique, le PS relooké An II proclame la République en danger (tout en flétrissant le jacobinisme comme liberticide, mais on n’en est plus à une contradiction près…). L’appel au peuple n’étant ni dans ses vues, ni dans ses moyens, Solférino en appelle aux mânes des grands ancêtres. Pas Jaurès ou Blum, cette fois, mais plutôt les grands cadavres chics du structuralisme : comme le disco qui lui fut contemporain, la french theory revient en force ! Marie-Pierre de la Gonthrie cite à tout va son Bourdieu (c’est à lui qu’on doit la métaphore, plusieurs fois réquisitionnée dans le Livre Noir, du pouvoir qui veut avoir « les deux mains libres »). Mais l’ensemble sent encore plus fort son Derrida (tout ce qui est minoritaire, exclu et illégal est forcément porteur d’espoir) et surtout son Michel Foucault, sans trop le dire mais en le disant quand même avec la référence répétée dans le texte aux « classes dangereuses ». On nage en plein délire, issu tout droit d’une lecture cursive – et honteuse – de Surveiller et punir. Pour les besoins de la cause, on mélangera donc allègrement l’interdiction du don de sang pour les homos avec les interventions des flics contre les grévistes.

Comme toujours au PS, le nœud du problème est sociétal (faut protéger les fous, les SDF, les journalistes, les parlementaires, les juges et les toxicos) ; les ouvriers, on s’en fout, ou disons qu’on leur fera l’honneur de les considérer comme une minorité opprimée, au même titre que les prostitué(e)s ou les punks à chiens.

Travelos, prolos, même combat : le livre Noir du PS, c’est Michel Foucault expliqué aux masses par Jean-Pierre Foucault.

« C’est une analyse malheureusement froide des faits » a commenté Martine Aubry, lors de la présentation du Livre Noir à la presse. C’est presque vrai, Martine, à une nuance près : le Livre Noir, c’est une analyse malheureusement givrée des faits…

Sac de nœuds

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Depuis une douzaine d’années, nos fashionistas suiveuses ne jurent que par les sacs à mains géants, limite cabas. Une façon de montrer que, même à minuit chez Régine, on reste une femme hyperactive, à la vie terriblement trépidante. Cette manie, lancée d’abord aux USA, fut hélas exportée chez nous à l’occasion des défilés via les épouvantables chroniqueuses du New York Times et du Vogue US, pour qui tout ce qui est ugly est forcément beautiful. Aussi, nous ne pourrons qu’applaudir l’excellent Karl Lagerfeld, qui a expliqué sur Paris Première, lors de son dernier défilé, ce qu’il pensait de cette tendance lourde : « Quand je vois ces pauvres filles qui s’acharnent à fouiller au fond de leur sac pour essayer de retrouver leur portable, j’ai l’impression qu’elles font les poubelles. »

La drôle de crise

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Nous sommes officiellement en crise depuis septembre, comme nous fûmes officiellement en guerre à partir de septembre 1939. Aujourd’hui comme à l’époque, on parle de quelque chose de grave, de très grave, d’encore plus grave qu’avant. En 1939, c’était 1914 qui servait de référence à cette chose catastrophique qui couvait et qu’on soupçonnait d’être encore plus grave, mais sans savoir exactement quel visage aurait cette « gravité », à quel point il y aurait rupture entre le connu et l’inédit. Maintenant, c’est 1929 – l’antichambre de 1939 – qui hante notre imaginaire et alimente tous les fantasmes.

Mais puisque l’histoire, on le sait bien, ne se répète pas bêtement, il y a tout de même quelques différences entre ces deux moments de l’histoire – la drôle de guerre de 39-40 avait ses chansons. Côté français, on déterra la Madelon de 1914 pour remettre le monde dans l’ambiance « poilu », ce mélange vaudevillo-militaire à base de cul et de pinard : « Quand Madelon vient nous servir à boire, Sous la tonnelle on frôle son jupon… » Les Britanniques, quant à eux, débarquaient en France, promettant à pleins poumons et en rimes, non sans un certain culot, d’aller pendre leur linge sur la ligne Siegfried (« We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line »). Et le PCF, pour ajouter la petite touche comique dont on le sait coutumier, lançait son mot d’ordre : « Une heure de moins pour la production, c’est une de plus pour la révolution. » Comme quoi pour certains, aujourd’hui comme jadis, le pire semble tout près – un petit effort et on y est !

Sans chansons ni communistes, notre drôle de guerre est un peu tristounette. On nous promet des horreurs, des fin-du-monde-tel-qu’on-l’avait-connu. Et on nous dit que ce truc qui nous est tombé dessus, comme la neige le 15 août, tout le monde l’avait prédit… Du coup on n’a qu’une seule hâte : que ça commence bientôt, que ça arrive, qu’on puisse enfin voir sa gueule, quoi !

Côté bouffe, on est prêt ! Après des décennies d’anathème culinaire, les topinambours et les rutabagas resurgissent dans les meilleurs établissements gastronomiques sous le label rétro de « légumes oubliés », comme quoi le devoir de mémoire ne s’arrête pas à la porte de la cuisine. Fort heureusement, nous n’aurons pas à débourser un centime pour acquérir ces tubercules « qui ont presque le goût de la pomme de terre ». Car, prévoyant comme d’habitude, le gouvernement a fait voter récemment une loi permettant l’utilisation de tickets-restaurant pour l’achat de fruits et légumes, signalant ainsi – mais discrètement pour éviter des mouvements de panique – un retour vers les tickets d’alimentation qui nous rappellent, comme dit l’autre, les marchés les plus noirs de notre histoire.

Et, qui plus est, les ersatz de café et de sucre de jadis – chicorée, orge grillée etc. – ont aujourd’hui droit de cité et sont même plus chers encore que l’original. Les frustrations et privations de nos aïeux sont aujourd’hui tendance.

La récup’ est à la mode, le tricot fait main revient très fort et on nous rebat les oreilles avec le pouvoir d’achat qui dégringole – la parenthèse « baby-boom » se referme et nous redeviendrons pauvres, exactement comme nos grand-parents ! La boucle est bouclée. Qu’elle vienne donc cette crise, et qu’on en finisse car on en a déjà marre !

Football en crise

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Du mauvais goût ? A peine. À l’issue du match LOSC-Lyon disputé au Stade de France, deux jeunes supporters ont été tués, happés par un RER, alors qu’ils tentaient de regagner leur bus. Retrouvez chaque jour les impubliables de Babouse sur son Carnet.