L’église catholique américaine, tout comme l’économie spectaculaire-marchande, a elle aussi été frappée par une crise sans précédent ces dernières années, celle des prêtres pédophiles. Ils ont joué dans cette institution un rôle à peu près similaire à celui des subprimes dans le système bancaire en engendrant une perte de confiance chez les fidèles américains qui n’a rien à envier à celles des actionnaires des grandes places boursières. C’est donc par un plan de relance dynamique et volontariste, tout comme celui de Barack Obama, que l’épiscopat américain a décidé de réagir. On apprend ainsi que près de 436 millions de dollars d’indemnités ont été versés en 2008 dans le cadre de ces affaires d’abus sexuels, après les 526 millions déjà dépensés en 2007. Malgré une augmentation des plaintes de 16 % cette année, l’Eglise espère sortir de la crise à l’horizon 2010-2011 et restaurer ses grands équilibres financiers et théologiques. C’est toute la Grâce qu’on leur souhaite.
Molécules pour les nuls
Le prochain qui la ramène avec la cuisine moléculaire, je lui envoie un bidon d’azote liquide en travers de la tronche. Il n’y a plus une émission de télé, de radio, un papier dans le journal, une carte dans un restaurant qui ne vous les brisent menu-menu à célébrer ces chefs qui ne vont plus en cuisine sans déballer leur panoplie de petit chimiste.
Gomme de caroube, lécithine, agar-agar, alginate, calcium et xanthane : ces additifs étaient l’apanage de l’industrie agro-alimentaire et jusqu’à peu on vomissait rien qu’en lisant leur nom. On vous les sert maintenant sur assiette (ou le plus souvent en cuillère) au prix du caviar. Infantilisation des papilles et des goûts : le produit s’efface à la vue pour ne plus ressembler qu’à une vague fraise Tagada, la préhension est réduite à la cuillérée (celle que l’on donne à bébé), la mastication disparaît…
La nouvelle cuisine ne faisant plus recette, les années 1990 avaient vu les grandes tables françaises revenir au produit. On le célébrait, on en vantait les qualités, on en éprouvait le goût. On redécouvrait alors soudain ce que nos mères nourricières n’avaient jamais oublié, à savoir que l’andouillette doit un peu sentir la merde mais pas trop, que la viande se laisse mûrir agréablement, qu’il faut du beurre (beaucoup) dans la purée et qu’un fromage qui ne pue pas est aussi souriant qu’un quintal de Vache-Qui-Rit.
Et Hervé This apparut. Et Pierre Gagnaire fut son prophète. Le premier est chimiste, il a une sale manie : dès qu’il voit quelque chose de comestible, il le fout dans une éprouvette, rajoute des additifs – faut que ça mousse – et avale ça d’un trait. Bon, chacun son truc. Le problème, c’est qu’Hervé This fit des émules, à commencer par Gagnaire (New York – Paris – Hong Kong), Veyrat ou encore Biasolo. Et, par contamination, la cuisine moléculaire gagna jusqu’aux meilleurs établissements.
Seulement, tout ne semble plus être très rose au paradis des molécules. Le critique allemand Jorg Zipprik vient de publier en Espagne un livre dénonçant la cuisine moléculaire. A Londres, le restaurant The Fat Duck, tenu par Heston Blumenthal et que le Michelin avait érigé en restaurant de l’année en 2001, vous servait hier encore des platées entières de bonnes grosses molécules : il a été fermé pour intoxication alimentaire. On ne sait pas encore si c’est l’alginate ou l’agar-agar qui en est la cause, mais ça n’a pas passé.
Bon, comme on n’est pas rat, on va généreusement vous offrir une recette moléculaire. Prenez un demi-litre d’eau du robinet (H2O, résidus de CI, sels minéraux), introduisez dans ce volume une quantité d’énergie assez suffisante pour que les particules aqueuses s’agitent d’un mouvement cinétique (bref, mettez la casserole sur le feu). Plongez un œuf dans le liquide en ébullition. Abandonnez-le 3 minutes. Cassez le dessus de la coquille avec la pointe d’un couteau : vous constaterez que le miracle de la chimie aura opéré ! Sans lécithine, ni azote, sans l’aide même des tenants zélés de la cuisine moléculaire que nous invitons à aller se faire cuire un œuf.
Texte paru sur le Carnet Gastro de Tristan Brillat.
Sac de nœuds
Depuis une douzaine d’années, nos fashionistas suiveuses ne jurent que par les sacs à mains géants, limite cabas. Une façon de montrer que, même à minuit chez Régine, on reste une femme hyperactive, à la vie terriblement trépidante. Cette manie, lancée d’abord aux USA, fut hélas exportée chez nous à l’occasion des défilés via les épouvantables chroniqueuses du New York Times et du Vogue US, pour qui tout ce qui est ugly est forcément beautiful. Aussi, nous ne pourrons qu’applaudir l’excellent Karl Lagerfeld, qui a expliqué sur Paris Première, lors de son dernier défilé, ce qu’il pensait de cette tendance lourde : « Quand je vois ces pauvres filles qui s’acharnent à fouiller au fond de leur sac pour essayer de retrouver leur portable, j’ai l’impression qu’elles font les poubelles. »
La drôle de crise
Nous sommes officiellement en crise depuis septembre, comme nous fûmes officiellement en guerre à partir de septembre 1939. Aujourd’hui comme à l’époque, on parle de quelque chose de grave, de très grave, d’encore plus grave qu’avant. En 1939, c’était 1914 qui servait de référence à cette chose catastrophique qui couvait et qu’on soupçonnait d’être encore plus grave, mais sans savoir exactement quel visage aurait cette « gravité », à quel point il y aurait rupture entre le connu et l’inédit. Maintenant, c’est 1929 – l’antichambre de 1939 – qui hante notre imaginaire et alimente tous les fantasmes.
Mais puisque l’histoire, on le sait bien, ne se répète pas bêtement, il y a tout de même quelques différences entre ces deux moments de l’histoire – la drôle de guerre de 39-40 avait ses chansons. Côté français, on déterra la Madelon de 1914 pour remettre le monde dans l’ambiance « poilu », ce mélange vaudevillo-militaire à base de cul et de pinard : « Quand Madelon vient nous servir à boire, Sous la tonnelle on frôle son jupon… » Les Britanniques, quant à eux, débarquaient en France, promettant à pleins poumons et en rimes, non sans un certain culot, d’aller pendre leur linge sur la ligne Siegfried (« We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line »). Et le PCF, pour ajouter la petite touche comique dont on le sait coutumier, lançait son mot d’ordre : « Une heure de moins pour la production, c’est une de plus pour la révolution. » Comme quoi pour certains, aujourd’hui comme jadis, le pire semble tout près – un petit effort et on y est !
Sans chansons ni communistes, notre drôle de guerre est un peu tristounette. On nous promet des horreurs, des fin-du-monde-tel-qu’on-l’avait-connu. Et on nous dit que ce truc qui nous est tombé dessus, comme la neige le 15 août, tout le monde l’avait prédit… Du coup on n’a qu’une seule hâte : que ça commence bientôt, que ça arrive, qu’on puisse enfin voir sa gueule, quoi !
Côté bouffe, on est prêt ! Après des décennies d’anathème culinaire, les topinambours et les rutabagas resurgissent dans les meilleurs établissements gastronomiques sous le label rétro de « légumes oubliés », comme quoi le devoir de mémoire ne s’arrête pas à la porte de la cuisine. Fort heureusement, nous n’aurons pas à débourser un centime pour acquérir ces tubercules « qui ont presque le goût de la pomme de terre ». Car, prévoyant comme d’habitude, le gouvernement a fait voter récemment une loi permettant l’utilisation de tickets-restaurant pour l’achat de fruits et légumes, signalant ainsi – mais discrètement pour éviter des mouvements de panique – un retour vers les tickets d’alimentation qui nous rappellent, comme dit l’autre, les marchés les plus noirs de notre histoire.
Et, qui plus est, les ersatz de café et de sucre de jadis – chicorée, orge grillée etc. – ont aujourd’hui droit de cité et sont même plus chers encore que l’original. Les frustrations et privations de nos aïeux sont aujourd’hui tendance.
La récup’ est à la mode, le tricot fait main revient très fort et on nous rebat les oreilles avec le pouvoir d’achat qui dégringole – la parenthèse « baby-boom » se referme et nous redeviendrons pauvres, exactement comme nos grand-parents ! La boucle est bouclée. Qu’elle vienne donc cette crise, et qu’on en finisse car on en a déjà marre !
Football en crise

Du mauvais goût ? A peine. À l’issue du match LOSC-Lyon disputé au Stade de France, deux jeunes supporters ont été tués, happés par un RER, alors qu’ils tentaient de regagner leur bus. Retrouvez chaque jour les impubliables de Babouse sur son Carnet.
La crise œcuménique s’aggrave
Aux dernières informations, il semblerait que l’OPA hostile menée depuis vingt ans par la SARL FSSPX[1. Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.] à l’encontre de l’EUSCA[2. Eglise Une Sainte Catholique et Apostolique.] Inc. n’aboutisse pas. Il n’y aura ni fusion, ni absorption. A travers ce rapprochement, les gérants de l’entreprise familiale sise à Ecône comptaient en effet imposer leurs méthodes commerciales à leur nouveau partenaire. Ils espéraient lui faire abandonner le plan marketing – décidé au Vatican, entre 1962 et 1965 – qu’ils jugeaient un peu audacieux et contraire à leurs statuts. Ils considéraient aussi qu’il s’était accompagné d’une baisse significative de la qualité de la production due, selon eux, à un mauvais respect du savoir-faire traditionnel. La constitution d’une telle holding aurait permis à la FSSPX de devenir leader mondial dans son domaine. En attendant, elle va devoir continuer à affronter la concurrence de l’UCIU[3. Union Catholique Internationale d’Utrecht (Eglise « vieille-catholique »).] et de la CAEF[4. Communautés et Assemblées Evangéliques de France.], cette dernière lui prenant des parts de marché croissantes. Si l’on ajoute la désastreuse campagne publicitaire – bien que n’étant pas conçue par Séguéla – lancée récemment par le country manager de sa branche argentine, la FSSPX traverse une sérieuse période de turbulences qui pourrait bien se répercuter sur sa cote en Bourse. Un jeudi noir en perspective ?
La querelle des amis et des friends
Facebook est mon drame. Avant le lancement de la fameuse plate-forme de socialisation je lisais beaucoup, je voyais des amis, je m’asseyais à la terrasse des cafés de la Contrescarpe pour regarder passer les filles en lisant du Claudel. Bref je vivais. Mais depuis que j’ai un compte sur Facebook, c’est fini. Rideau ! Plus de littérature ! Plus de potes ! Plus de filles ! Maintenant, dès que j’ai cinq minutes à perdre je vais sur Facebook… j’espionne ce que font mes « ex », je m’abonne à des groupes d’intérêt débiles, j’affiche ma pride d’être « fan » de l’Atomium de Bruxelles ou de Xavier Darcos, je laisse des commentaires spirituels sous les photos de mes « friends ». C’est tellement plus moderne d’avoir des « friends » que d’avoir des « amis ». Les amis, ce sont les collègues du bureau, les anciens de la fac, les potes du club de squash. C’est pas top. Les « friends », c’est autre chose. Je compte parmi mes friends de vraies pointures, genre Yves Montand (car, oui, sur Facebook on peut être ami avec des morts)… mais, pour être honnête, ceux que je préfère, ce sont les hommes et les femmes politiques.
Eux je ne sais pas comment ils font avec Facebook. Où vont-ils chercher le temps de renseigner ou modifier leurs profils ? Car sur Facebook, on n’a pas de personnalité, mais un « profil ». Et il faut l’entretenir ce profil, le mettre à jour, changer l’eau des plantes, aérer de temps en temps. Penser à mettre à jour sa « situation » amoureuse. Comment font-ils, mes « friends » politiques pour s’occuper de tout ça ? Parce que c’est du boulot. Il ne faut pas cocher une case à la légère… sur Facebook, tout est question de cases à cocher. Lorsque toute la complexité de l’égo humain se réduit à un « profil » numérique, l’homme ne recherche plus que quatre grandes choses dans la vie : l’amitié, cochez 1, des rencontres, cochez 2, une relation, cochez 3, ou le réseau professionnel, cochez 4. Comment font-ils ces politiques qui possèdent des profils sur Facebook ?
Je sais bien comment ils font : ils font faire le boulot par leurs esclaves habituels. Car l’enjeu est de taille. Communiquer via un « média » aussi moderne qu’un site de socialisation, modernise mécaniquement le discours d’un politique, aussi ringard soit-il. Avoir son « profil » sur Facebook c’est « exister » dans le monde numérique. C’est-à-dire dans le monde moderne.
Un politique, sur Facebook, nous informe d’abord de son emploi du temps, de son activité du moment, et des dossiers sur lesquels il travaille. L’utilisateur de Facebook peut aisément dire au monde entier ce qu’il est en train de faire grâce à la fonction « statut ». L’interface vous demande « Que faites-vous en ce moment ? » – nul ne semble avoir mesuré le caractère policier de cette question. C’est vrai, bordel, que faisiez-vous rue Quincampoix entre 17 heures et 19 heures ? Réponds ! Alors il faut bien dire ce que l’on est en train de faire. Nous autres, mortels, nous avons des vies quotidiennes. Nos « friends » politiques, eux, ont une actualité, qui se déploie dans un emploi du temps diaboliquement serré.
Par exemple, Michel Barnier, le ministre de l’Agriculture, nous informe en ces termes de son actualité : « Savoie : nouveau drame de la montagne. Je serai demain au Lycée agricole de La Motte-Servolex pour dire notre émotion et notre solidarité. » La montagne, cette salope, a encore frappé ! De son côté, Mike Borowsky, des jeunes UMP, est indigné : « Les Jeunes Sarkozystes condamnent l’expédition punitive faite dans un lycée de Gagny. » Qui ne condamnerait pas ce genre d’activités espiègles ? Nicole Guedj, ancienne ministre des « victimes » dans le gouvernement Raffarin, elle-même victime d’un remaniement, nous donne – pêle-mêle – ses opinions sur le dîner du Crif, ou sur le droit des homosexuels. Elle nous informe : « Je me suis tout autant félicitée de l’excellent discours de Richard Prasquier, président du Crif, que de la remarquable intervention de François Fillon. » Nous voilà bien contents.
Certains politiques sont très « agenda »… ils ne vivent que sur rendez-vous. Yves Jégo nous indique ainsi – dans son statut – qu’il « est l’invité de J-M Apathie ce lundi sur RTL », ce qui provoque un certain nombre de réactions enthousiastes de militants : « Bonne chance », « Excellente prestation monsieur le Ministre ! » On voit, d’ailleurs, sur le profil de Jégo cette mention énigmatique : « Yves est désormais marié(e) à Ann-Katrin Jégo. » Le profil de Ann-Katrin renvoie à la fiche d’une jolie blonde souriante. Roger Karoutchi, de son côté, ne parle pas de mariage, il est sur le terrain: « Roger Karoutchi sera avec les adhérents du 16e arrondissement mercredi 11 mars à 19 heures. » Mais à force de creuser son sillon, Karoutchi a laissé passer quelques fautes de goût notoires sur son profil. On repère parmi ses films favoris quelques nanars de bas étages tels que Taxi ou Les rivières pourpres… Ah ! Jeunisme quand tu nous tiens ! Le bougre prétend adorer « faire les courses au Monoprix ». J’offre un calva à la terrasse du Flore à toute caissière de Monoprix ayant croisé un jour Karoutchi.
Le ministre Eric Woerth, de son côté, lâche : « Je serai ce soir l’invité de Laurence Ferrari au JT de TF1 » Le chanceux… immédiatement après le « rendez-vous », les réactions ne tardent pas, de la part des « friends » impressionnés. « Bravo pour votre intervention sur TF1 », « Bravo monsieur le ministre, je suis d’accord avec vous », « Très bonne prestation, toujours aussi brillant et décontracté ! » Facebook, école de l’éloge et de la flatterie. Nathalie Kosciusko-Morizet indique, quant à elle, 4918 amis… et dire que moi je plafonne à 260 environ. Les dés sont pipés d’avance. Nous ne sommes pas du même monde elle et moi…bien qu’elle avoue aimer Barbara et Serge Gainsbourg… Son statut précise : « Nathalie Kosciusko-Morizet discute avec Gilbert Montagné du numérique pour dépasser le handicap. Il est formidable. » Oui, il est foooooooormidable !
Le dissident le plus rebelle de toute l’histoire de l’UMP, J-L Romero n’y va pas avec le dos de la main morte… il s’engage pour de bon, pour en découdre avec les ignobles ennemis de la liberté : « Jean-Luc Romero appelle à la mobilisation pour Florence Cassez ! » Et bien… pas moi. Une admiratrice répond : « que pouvons-nous faire pour Florence Cassez ?? Si je peux vous aider en quoi que ce soit… » Encore une âme de bonne volonté qui va finir par coller des affiches ou ronéotyper des tracts !
A gauche, le profil de Bertrand Delanoë est une perle du genre. Le brillant édile y précise que ses « employeurs » sont « les Parisiennes et les Parisiens »… et leur adresse ces mots pétris d’humanité et d’amour : « J’ai été très touché par vos soutiens, par le nombre et par la qualité des échanges. » Son adjointe, Anne Hidalgo, indique sur son propre profil : « Anne a assisté au triomphe des féminines du Rugby Club Paris XV »… et c’est vrai, un triooooooomphe… Et puis Anne n’est pas la moitié d’une femme, et elle le prouve : « Anne se mobilise en vue de la Journée Internationale des Femmes. » Et moi aussi. J’ai invité une copine au restaurant, et c’est elle qui a payé !
Sans surprise, la plupart des politiques se sont saisis de ce nouveau média de « socialisation » pour en faire un très classique outil de propagande, véhiculant toujours cette même satanée langue de bois. Ces « profils » fantomatiques sont parfaitement inhabités… car les politiques ne sont véritablement accessibles ni à leurs « friends », ni à leurs électeurs. La vraie vie privée c’est pour les « amis », par pour les « friends » – heureusement d’ailleurs. Facebook devait être un nouveau continent à explorer. Ce n’est qu’une ville-fantôme.
Vertige de la mort
La musique se passe, peut-être, comme la littérature, de bons sentiments. Elles n’en épousent pas pour autant, toutes deux, les mauvais. Ni les larmes ni les pleurs ne font jamais une bonne musique, ni un bon texte non plus. Il faut de la vie, de la joie, de l’amour, beaucoup de vie, de joie et d’amour jusqu’à l’excès, pour pouvoir créer quelque chose qui vous surpasse et échappe au nihilisme de tout temps. La chose est claire depuis Bach : Jésus, que ma joie demeure reste l’unique leitmotiv de tout art possible.
Bashung est mort. Il est mort ce soir. On le savait malade, d’une crétinerie qu’on appelle le cancer et qui est, depuis que les médecins se sont mêlés de ces histoires-là, l’autre nom de la vie-même. Il n’avait pas oublié Bach ; il le continuait juste par d’autres moyens. Il y avait même du Kurt Weill, chez cet homme-là : Bashung admirait Weill qu’il avait découvert dans sa jeunesse alsacienne. Et toute l’œuvre d’Alain Bashung n’est jamais qu’une autre tentative sans cesse répétée d’écrire un nouvel Opéra de Quatre-Sous. Ni plus, ni moins.
Voyez, vous qui croyez au rock, vous qui n’y croyez pas, les épousailles célestes de Joséphine et de Mackie Messer. Et Gabi regarde du coin de l’œil. Ils s’aiment et se retrouvent à présent, comme si seule la musique pouvait nous procurer, à nous autres les hommes, les vertiges vrais de l’amour.
L’un de ses plus proches amis, Rodolphe Burger, vous le dira : Bashung était devenu un vrai chanteur à la fin de sa vie. Il avait trouvé sa voix. Non pas celle du crooner aigu qu’il avait été à ses tout débuts, mais cette voix qui unifie le rythme, les paroles et la musique dans un même mouvement.
Et puis, et puis, Alain était un homme. Un vrai. Si vrai que Diogène n’aurait pas eu longtemps à chercher pour en trouver un en notre monde. Loin des people et des show-business plan qui font les mauvais artistes, il était resté lui-même. La première fois que nous nous sommes rencontrés, au hasard des gatherings de la Laiterie à Strasbourg (surprenant et inoubliable bœuf avec Burger, Higelin, Balibar et Bashung), je l’avais entrepris sur Elsass blues, l’une des ses plus inconnues chansons et l’une de mes préférées. Il était déjà malade, mais loin de me traiter de con ou d’importun, nous avons passé deux heures à parler de la musique, de la vie et de nos grands-mères alsaconnes. « Nul chagrin ne peut être supporté si l’on n’en raconte pas l’histoire. » Voilà toute l’histoire du blues, du rock et de la vie qui va : une petite entreprise où l’on recoud sans cesse les cœurs déchirés et les héroïques épopées du hasard.
Bashung est mort, ce soir. Pas de larmes, pas de drame. Aucun œil humide. Un homme ne pleure pas. Juste quelques mots, un petit air de rien. « Faisons envie, restons en vie. Afin que rien ne meure pour que jamais, tu ne m’oublies.[1. Alain Bashung, Faisons envie, album L’imprudence, 2002.] » Et merde, je pleure ce soir. Et je chiale comme un môme qui est déjà un homme.
[mdeezer + 2238925 + M]
Niquez la crise !
Ridicules. Profondément ridicules, les news magazines, qui se nomment hebdomadaires d’information, parce que ça en jette et que ça fait sérieux. Les lecteurs vont donc se bouffer du franc-mac, comme tous les ans une fois au moins. Et deux fois la même semaine, pour deux fois le prix… Il s’agit de démontrer que les Frères noyautent la présidence, le gouvernement et le Parlement. Comme on nous l’a annoncé et vendu déjà pour tous les présidents, tous les gouvernements, tous les Parlements. Rien de neuf donc, dormez braves gens, on se fout de vous, on vous fourgue de la daube, parce qu’on vous prend pour des gogos, des cibles de marketing.
Pire encore, si les Rouletabille du Point et de L’Express avaient fait leurs propres enquêtes, on aurait pu se dire que c’était du journalisme d’investigation, vous savez, cet alpha et cet oméga des gens de plume. Eh bien, non ! Voilà deux hebdos qui font en couv la promotion d’un bouquin, même pas encore paru, de Sophie Coignard, intitulé Un Etat dans l’Etat. Le nouveau journalisme consiste à faire du copié-collé !
Rassurez-vous, personne, dans les rédactions concernées, ne se mettra en grève. La semaine prochaine nous aurons droit au salaire des cadres, ou à Sarkozy et l’argent, à moins que cela n’ait déjà été fait. Encore que les bis repetita ne font pas peur à FOG et Barbier. Plutôt que de porter dans tous les médias la bonne parole hypertinente, on aimerait qu’ils se comportent en laborieux besogneux, et fassent preuve d’imagination.
Et L’Obs, alors ? Le roi des hebdos n’a rien publié sur les francs-maçons, qui pire que les trotskystes noyautent, vérolent et prébendent. Là-bas, un crétin, qu’il me pardonne ma franchise confraternelle, un crétin impardonnable, prétendait tout m’apprendre sur les prix de l’immobilier dans ma région. Peut-être bien que je l’ai attendu ce crétin-marketingueur pour savoir comment se portent les prix de l’immobilier chez moi. Pour cela, j’ai une presse locale et régionale, des journaux d’annonces et des agences à la pelle à un bistrot de distance. Et je n’ai pas attendu qu’un veni-vidi-connerie vienne m’apprendre ce que je sais mieux et plus vite que lui. Mais, dans ce cas encore, il doit se trouver des gogos qui s’imaginent que c’est mieux quand ça vient de Paris, sur papier glacé.
Quand des types payés très cher pour penser, pour réfléchir, pour imaginer, comprendront que ce marketing à la noix, qu’ils mettent à la une chaque semaine est éculé, en dessous de la ligne de flottaison, qu’ils déshonorent une profession entière et qu’ils ne respectent pas leurs clients, qui vont les quitter de plus en plus nombreux, on aura avancé. On peut les prendre pour des prunes, les lecteurs, mais jamais trop longtemps, ils finissent par s’en apercevoir et désertent les kiosques.
Ces remarques, je le sais, sont bien peu confraternelles, mais je n’en retire pas un mot. Parce que ce que tous ces myopes à l’égo enflé sont en train de faire gonfler la bulle qui va les faire crever. Tous ceux qui ne le savaient pas avant l’auront appris de la crise. Une bulle se forme toujours quand on vend quelque chose qui n’a pas de contrepartie. Des actions pourries, des certificats de dette vérolés, et de l’information qui n’en est pas. Pas grave. Ensuite, on ira mendier du fric à l’Etat. Tout en défendant avec des trémolos dans la voix la pluralité, la liberté de la presse et la démocratie et tutti quanti.
Vous, je ne sais pas, mais moi j’ai décidé de ne plus les acheter ces « hebdomadaires d’information », j’aime qu’on me respecte et que pour trois euros cinquante je n’aie pas en plus l’impression, qu’une fois encore, on m’a pris pour une bille. Trois mags à trois cinquante la semaine, multiplié par 52 cela me fait économiser 546 euros par an. En pleine crise, ce n’est pas rien. Cela me rembourse en tout cas largement le prix de ma liaison haut débit. Et, vous allez rire, on en apprend plus et mieux sur la France dans la presse étrangère disponible sur internet que dans nos feuilles nationales. Tant mieux pour elle, tant pis pour elles. Dona eis requiem.
Texte paru sur Homoimbecillus, le carnet de Gérard Scheer.
Nouveau plan de relance aux USA
L’église catholique américaine, tout comme l’économie spectaculaire-marchande, a elle aussi été frappée par une crise sans précédent ces dernières années, celle des prêtres pédophiles. Ils ont joué dans cette institution un rôle à peu près similaire à celui des subprimes dans le système bancaire en engendrant une perte de confiance chez les fidèles américains qui n’a rien à envier à celles des actionnaires des grandes places boursières. C’est donc par un plan de relance dynamique et volontariste, tout comme celui de Barack Obama, que l’épiscopat américain a décidé de réagir. On apprend ainsi que près de 436 millions de dollars d’indemnités ont été versés en 2008 dans le cadre de ces affaires d’abus sexuels, après les 526 millions déjà dépensés en 2007. Malgré une augmentation des plaintes de 16 % cette année, l’Eglise espère sortir de la crise à l’horizon 2010-2011 et restaurer ses grands équilibres financiers et théologiques. C’est toute la Grâce qu’on leur souhaite.
Molécules pour les nuls
Le prochain qui la ramène avec la cuisine moléculaire, je lui envoie un bidon d’azote liquide en travers de la tronche. Il n’y a plus une émission de télé, de radio, un papier dans le journal, une carte dans un restaurant qui ne vous les brisent menu-menu à célébrer ces chefs qui ne vont plus en cuisine sans déballer leur panoplie de petit chimiste.
Gomme de caroube, lécithine, agar-agar, alginate, calcium et xanthane : ces additifs étaient l’apanage de l’industrie agro-alimentaire et jusqu’à peu on vomissait rien qu’en lisant leur nom. On vous les sert maintenant sur assiette (ou le plus souvent en cuillère) au prix du caviar. Infantilisation des papilles et des goûts : le produit s’efface à la vue pour ne plus ressembler qu’à une vague fraise Tagada, la préhension est réduite à la cuillérée (celle que l’on donne à bébé), la mastication disparaît…
La nouvelle cuisine ne faisant plus recette, les années 1990 avaient vu les grandes tables françaises revenir au produit. On le célébrait, on en vantait les qualités, on en éprouvait le goût. On redécouvrait alors soudain ce que nos mères nourricières n’avaient jamais oublié, à savoir que l’andouillette doit un peu sentir la merde mais pas trop, que la viande se laisse mûrir agréablement, qu’il faut du beurre (beaucoup) dans la purée et qu’un fromage qui ne pue pas est aussi souriant qu’un quintal de Vache-Qui-Rit.
Et Hervé This apparut. Et Pierre Gagnaire fut son prophète. Le premier est chimiste, il a une sale manie : dès qu’il voit quelque chose de comestible, il le fout dans une éprouvette, rajoute des additifs – faut que ça mousse – et avale ça d’un trait. Bon, chacun son truc. Le problème, c’est qu’Hervé This fit des émules, à commencer par Gagnaire (New York – Paris – Hong Kong), Veyrat ou encore Biasolo. Et, par contamination, la cuisine moléculaire gagna jusqu’aux meilleurs établissements.
Seulement, tout ne semble plus être très rose au paradis des molécules. Le critique allemand Jorg Zipprik vient de publier en Espagne un livre dénonçant la cuisine moléculaire. A Londres, le restaurant The Fat Duck, tenu par Heston Blumenthal et que le Michelin avait érigé en restaurant de l’année en 2001, vous servait hier encore des platées entières de bonnes grosses molécules : il a été fermé pour intoxication alimentaire. On ne sait pas encore si c’est l’alginate ou l’agar-agar qui en est la cause, mais ça n’a pas passé.
Bon, comme on n’est pas rat, on va généreusement vous offrir une recette moléculaire. Prenez un demi-litre d’eau du robinet (H2O, résidus de CI, sels minéraux), introduisez dans ce volume une quantité d’énergie assez suffisante pour que les particules aqueuses s’agitent d’un mouvement cinétique (bref, mettez la casserole sur le feu). Plongez un œuf dans le liquide en ébullition. Abandonnez-le 3 minutes. Cassez le dessus de la coquille avec la pointe d’un couteau : vous constaterez que le miracle de la chimie aura opéré ! Sans lécithine, ni azote, sans l’aide même des tenants zélés de la cuisine moléculaire que nous invitons à aller se faire cuire un œuf.
Texte paru sur le Carnet Gastro de Tristan Brillat.
Sac de nœuds
Depuis une douzaine d’années, nos fashionistas suiveuses ne jurent que par les sacs à mains géants, limite cabas. Une façon de montrer que, même à minuit chez Régine, on reste une femme hyperactive, à la vie terriblement trépidante. Cette manie, lancée d’abord aux USA, fut hélas exportée chez nous à l’occasion des défilés via les épouvantables chroniqueuses du New York Times et du Vogue US, pour qui tout ce qui est ugly est forcément beautiful. Aussi, nous ne pourrons qu’applaudir l’excellent Karl Lagerfeld, qui a expliqué sur Paris Première, lors de son dernier défilé, ce qu’il pensait de cette tendance lourde : « Quand je vois ces pauvres filles qui s’acharnent à fouiller au fond de leur sac pour essayer de retrouver leur portable, j’ai l’impression qu’elles font les poubelles. »
La drôle de crise
Nous sommes officiellement en crise depuis septembre, comme nous fûmes officiellement en guerre à partir de septembre 1939. Aujourd’hui comme à l’époque, on parle de quelque chose de grave, de très grave, d’encore plus grave qu’avant. En 1939, c’était 1914 qui servait de référence à cette chose catastrophique qui couvait et qu’on soupçonnait d’être encore plus grave, mais sans savoir exactement quel visage aurait cette « gravité », à quel point il y aurait rupture entre le connu et l’inédit. Maintenant, c’est 1929 – l’antichambre de 1939 – qui hante notre imaginaire et alimente tous les fantasmes.
Mais puisque l’histoire, on le sait bien, ne se répète pas bêtement, il y a tout de même quelques différences entre ces deux moments de l’histoire – la drôle de guerre de 39-40 avait ses chansons. Côté français, on déterra la Madelon de 1914 pour remettre le monde dans l’ambiance « poilu », ce mélange vaudevillo-militaire à base de cul et de pinard : « Quand Madelon vient nous servir à boire, Sous la tonnelle on frôle son jupon… » Les Britanniques, quant à eux, débarquaient en France, promettant à pleins poumons et en rimes, non sans un certain culot, d’aller pendre leur linge sur la ligne Siegfried (« We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line »). Et le PCF, pour ajouter la petite touche comique dont on le sait coutumier, lançait son mot d’ordre : « Une heure de moins pour la production, c’est une de plus pour la révolution. » Comme quoi pour certains, aujourd’hui comme jadis, le pire semble tout près – un petit effort et on y est !
Sans chansons ni communistes, notre drôle de guerre est un peu tristounette. On nous promet des horreurs, des fin-du-monde-tel-qu’on-l’avait-connu. Et on nous dit que ce truc qui nous est tombé dessus, comme la neige le 15 août, tout le monde l’avait prédit… Du coup on n’a qu’une seule hâte : que ça commence bientôt, que ça arrive, qu’on puisse enfin voir sa gueule, quoi !
Côté bouffe, on est prêt ! Après des décennies d’anathème culinaire, les topinambours et les rutabagas resurgissent dans les meilleurs établissements gastronomiques sous le label rétro de « légumes oubliés », comme quoi le devoir de mémoire ne s’arrête pas à la porte de la cuisine. Fort heureusement, nous n’aurons pas à débourser un centime pour acquérir ces tubercules « qui ont presque le goût de la pomme de terre ». Car, prévoyant comme d’habitude, le gouvernement a fait voter récemment une loi permettant l’utilisation de tickets-restaurant pour l’achat de fruits et légumes, signalant ainsi – mais discrètement pour éviter des mouvements de panique – un retour vers les tickets d’alimentation qui nous rappellent, comme dit l’autre, les marchés les plus noirs de notre histoire.
Et, qui plus est, les ersatz de café et de sucre de jadis – chicorée, orge grillée etc. – ont aujourd’hui droit de cité et sont même plus chers encore que l’original. Les frustrations et privations de nos aïeux sont aujourd’hui tendance.
La récup’ est à la mode, le tricot fait main revient très fort et on nous rebat les oreilles avec le pouvoir d’achat qui dégringole – la parenthèse « baby-boom » se referme et nous redeviendrons pauvres, exactement comme nos grand-parents ! La boucle est bouclée. Qu’elle vienne donc cette crise, et qu’on en finisse car on en a déjà marre !
Football en crise

Du mauvais goût ? A peine. À l’issue du match LOSC-Lyon disputé au Stade de France, deux jeunes supporters ont été tués, happés par un RER, alors qu’ils tentaient de regagner leur bus. Retrouvez chaque jour les impubliables de Babouse sur son Carnet.
La crise œcuménique s’aggrave
Aux dernières informations, il semblerait que l’OPA hostile menée depuis vingt ans par la SARL FSSPX[1. Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.] à l’encontre de l’EUSCA[2. Eglise Une Sainte Catholique et Apostolique.] Inc. n’aboutisse pas. Il n’y aura ni fusion, ni absorption. A travers ce rapprochement, les gérants de l’entreprise familiale sise à Ecône comptaient en effet imposer leurs méthodes commerciales à leur nouveau partenaire. Ils espéraient lui faire abandonner le plan marketing – décidé au Vatican, entre 1962 et 1965 – qu’ils jugeaient un peu audacieux et contraire à leurs statuts. Ils considéraient aussi qu’il s’était accompagné d’une baisse significative de la qualité de la production due, selon eux, à un mauvais respect du savoir-faire traditionnel. La constitution d’une telle holding aurait permis à la FSSPX de devenir leader mondial dans son domaine. En attendant, elle va devoir continuer à affronter la concurrence de l’UCIU[3. Union Catholique Internationale d’Utrecht (Eglise « vieille-catholique »).] et de la CAEF[4. Communautés et Assemblées Evangéliques de France.], cette dernière lui prenant des parts de marché croissantes. Si l’on ajoute la désastreuse campagne publicitaire – bien que n’étant pas conçue par Séguéla – lancée récemment par le country manager de sa branche argentine, la FSSPX traverse une sérieuse période de turbulences qui pourrait bien se répercuter sur sa cote en Bourse. Un jeudi noir en perspective ?
La querelle des amis et des friends
Facebook est mon drame. Avant le lancement de la fameuse plate-forme de socialisation je lisais beaucoup, je voyais des amis, je m’asseyais à la terrasse des cafés de la Contrescarpe pour regarder passer les filles en lisant du Claudel. Bref je vivais. Mais depuis que j’ai un compte sur Facebook, c’est fini. Rideau ! Plus de littérature ! Plus de potes ! Plus de filles ! Maintenant, dès que j’ai cinq minutes à perdre je vais sur Facebook… j’espionne ce que font mes « ex », je m’abonne à des groupes d’intérêt débiles, j’affiche ma pride d’être « fan » de l’Atomium de Bruxelles ou de Xavier Darcos, je laisse des commentaires spirituels sous les photos de mes « friends ». C’est tellement plus moderne d’avoir des « friends » que d’avoir des « amis ». Les amis, ce sont les collègues du bureau, les anciens de la fac, les potes du club de squash. C’est pas top. Les « friends », c’est autre chose. Je compte parmi mes friends de vraies pointures, genre Yves Montand (car, oui, sur Facebook on peut être ami avec des morts)… mais, pour être honnête, ceux que je préfère, ce sont les hommes et les femmes politiques.
Eux je ne sais pas comment ils font avec Facebook. Où vont-ils chercher le temps de renseigner ou modifier leurs profils ? Car sur Facebook, on n’a pas de personnalité, mais un « profil ». Et il faut l’entretenir ce profil, le mettre à jour, changer l’eau des plantes, aérer de temps en temps. Penser à mettre à jour sa « situation » amoureuse. Comment font-ils, mes « friends » politiques pour s’occuper de tout ça ? Parce que c’est du boulot. Il ne faut pas cocher une case à la légère… sur Facebook, tout est question de cases à cocher. Lorsque toute la complexité de l’égo humain se réduit à un « profil » numérique, l’homme ne recherche plus que quatre grandes choses dans la vie : l’amitié, cochez 1, des rencontres, cochez 2, une relation, cochez 3, ou le réseau professionnel, cochez 4. Comment font-ils ces politiques qui possèdent des profils sur Facebook ?
Je sais bien comment ils font : ils font faire le boulot par leurs esclaves habituels. Car l’enjeu est de taille. Communiquer via un « média » aussi moderne qu’un site de socialisation, modernise mécaniquement le discours d’un politique, aussi ringard soit-il. Avoir son « profil » sur Facebook c’est « exister » dans le monde numérique. C’est-à-dire dans le monde moderne.
Un politique, sur Facebook, nous informe d’abord de son emploi du temps, de son activité du moment, et des dossiers sur lesquels il travaille. L’utilisateur de Facebook peut aisément dire au monde entier ce qu’il est en train de faire grâce à la fonction « statut ». L’interface vous demande « Que faites-vous en ce moment ? » – nul ne semble avoir mesuré le caractère policier de cette question. C’est vrai, bordel, que faisiez-vous rue Quincampoix entre 17 heures et 19 heures ? Réponds ! Alors il faut bien dire ce que l’on est en train de faire. Nous autres, mortels, nous avons des vies quotidiennes. Nos « friends » politiques, eux, ont une actualité, qui se déploie dans un emploi du temps diaboliquement serré.
Par exemple, Michel Barnier, le ministre de l’Agriculture, nous informe en ces termes de son actualité : « Savoie : nouveau drame de la montagne. Je serai demain au Lycée agricole de La Motte-Servolex pour dire notre émotion et notre solidarité. » La montagne, cette salope, a encore frappé ! De son côté, Mike Borowsky, des jeunes UMP, est indigné : « Les Jeunes Sarkozystes condamnent l’expédition punitive faite dans un lycée de Gagny. » Qui ne condamnerait pas ce genre d’activités espiègles ? Nicole Guedj, ancienne ministre des « victimes » dans le gouvernement Raffarin, elle-même victime d’un remaniement, nous donne – pêle-mêle – ses opinions sur le dîner du Crif, ou sur le droit des homosexuels. Elle nous informe : « Je me suis tout autant félicitée de l’excellent discours de Richard Prasquier, président du Crif, que de la remarquable intervention de François Fillon. » Nous voilà bien contents.
Certains politiques sont très « agenda »… ils ne vivent que sur rendez-vous. Yves Jégo nous indique ainsi – dans son statut – qu’il « est l’invité de J-M Apathie ce lundi sur RTL », ce qui provoque un certain nombre de réactions enthousiastes de militants : « Bonne chance », « Excellente prestation monsieur le Ministre ! » On voit, d’ailleurs, sur le profil de Jégo cette mention énigmatique : « Yves est désormais marié(e) à Ann-Katrin Jégo. » Le profil de Ann-Katrin renvoie à la fiche d’une jolie blonde souriante. Roger Karoutchi, de son côté, ne parle pas de mariage, il est sur le terrain: « Roger Karoutchi sera avec les adhérents du 16e arrondissement mercredi 11 mars à 19 heures. » Mais à force de creuser son sillon, Karoutchi a laissé passer quelques fautes de goût notoires sur son profil. On repère parmi ses films favoris quelques nanars de bas étages tels que Taxi ou Les rivières pourpres… Ah ! Jeunisme quand tu nous tiens ! Le bougre prétend adorer « faire les courses au Monoprix ». J’offre un calva à la terrasse du Flore à toute caissière de Monoprix ayant croisé un jour Karoutchi.
Le ministre Eric Woerth, de son côté, lâche : « Je serai ce soir l’invité de Laurence Ferrari au JT de TF1 » Le chanceux… immédiatement après le « rendez-vous », les réactions ne tardent pas, de la part des « friends » impressionnés. « Bravo pour votre intervention sur TF1 », « Bravo monsieur le ministre, je suis d’accord avec vous », « Très bonne prestation, toujours aussi brillant et décontracté ! » Facebook, école de l’éloge et de la flatterie. Nathalie Kosciusko-Morizet indique, quant à elle, 4918 amis… et dire que moi je plafonne à 260 environ. Les dés sont pipés d’avance. Nous ne sommes pas du même monde elle et moi…bien qu’elle avoue aimer Barbara et Serge Gainsbourg… Son statut précise : « Nathalie Kosciusko-Morizet discute avec Gilbert Montagné du numérique pour dépasser le handicap. Il est formidable. » Oui, il est foooooooormidable !
Le dissident le plus rebelle de toute l’histoire de l’UMP, J-L Romero n’y va pas avec le dos de la main morte… il s’engage pour de bon, pour en découdre avec les ignobles ennemis de la liberté : « Jean-Luc Romero appelle à la mobilisation pour Florence Cassez ! » Et bien… pas moi. Une admiratrice répond : « que pouvons-nous faire pour Florence Cassez ?? Si je peux vous aider en quoi que ce soit… » Encore une âme de bonne volonté qui va finir par coller des affiches ou ronéotyper des tracts !
A gauche, le profil de Bertrand Delanoë est une perle du genre. Le brillant édile y précise que ses « employeurs » sont « les Parisiennes et les Parisiens »… et leur adresse ces mots pétris d’humanité et d’amour : « J’ai été très touché par vos soutiens, par le nombre et par la qualité des échanges. » Son adjointe, Anne Hidalgo, indique sur son propre profil : « Anne a assisté au triomphe des féminines du Rugby Club Paris XV »… et c’est vrai, un triooooooomphe… Et puis Anne n’est pas la moitié d’une femme, et elle le prouve : « Anne se mobilise en vue de la Journée Internationale des Femmes. » Et moi aussi. J’ai invité une copine au restaurant, et c’est elle qui a payé !
Sans surprise, la plupart des politiques se sont saisis de ce nouveau média de « socialisation » pour en faire un très classique outil de propagande, véhiculant toujours cette même satanée langue de bois. Ces « profils » fantomatiques sont parfaitement inhabités… car les politiques ne sont véritablement accessibles ni à leurs « friends », ni à leurs électeurs. La vraie vie privée c’est pour les « amis », par pour les « friends » – heureusement d’ailleurs. Facebook devait être un nouveau continent à explorer. Ce n’est qu’une ville-fantôme.
Vertige de la mort
La musique se passe, peut-être, comme la littérature, de bons sentiments. Elles n’en épousent pas pour autant, toutes deux, les mauvais. Ni les larmes ni les pleurs ne font jamais une bonne musique, ni un bon texte non plus. Il faut de la vie, de la joie, de l’amour, beaucoup de vie, de joie et d’amour jusqu’à l’excès, pour pouvoir créer quelque chose qui vous surpasse et échappe au nihilisme de tout temps. La chose est claire depuis Bach : Jésus, que ma joie demeure reste l’unique leitmotiv de tout art possible.
Bashung est mort. Il est mort ce soir. On le savait malade, d’une crétinerie qu’on appelle le cancer et qui est, depuis que les médecins se sont mêlés de ces histoires-là, l’autre nom de la vie-même. Il n’avait pas oublié Bach ; il le continuait juste par d’autres moyens. Il y avait même du Kurt Weill, chez cet homme-là : Bashung admirait Weill qu’il avait découvert dans sa jeunesse alsacienne. Et toute l’œuvre d’Alain Bashung n’est jamais qu’une autre tentative sans cesse répétée d’écrire un nouvel Opéra de Quatre-Sous. Ni plus, ni moins.
Voyez, vous qui croyez au rock, vous qui n’y croyez pas, les épousailles célestes de Joséphine et de Mackie Messer. Et Gabi regarde du coin de l’œil. Ils s’aiment et se retrouvent à présent, comme si seule la musique pouvait nous procurer, à nous autres les hommes, les vertiges vrais de l’amour.
L’un de ses plus proches amis, Rodolphe Burger, vous le dira : Bashung était devenu un vrai chanteur à la fin de sa vie. Il avait trouvé sa voix. Non pas celle du crooner aigu qu’il avait été à ses tout débuts, mais cette voix qui unifie le rythme, les paroles et la musique dans un même mouvement.
Et puis, et puis, Alain était un homme. Un vrai. Si vrai que Diogène n’aurait pas eu longtemps à chercher pour en trouver un en notre monde. Loin des people et des show-business plan qui font les mauvais artistes, il était resté lui-même. La première fois que nous nous sommes rencontrés, au hasard des gatherings de la Laiterie à Strasbourg (surprenant et inoubliable bœuf avec Burger, Higelin, Balibar et Bashung), je l’avais entrepris sur Elsass blues, l’une des ses plus inconnues chansons et l’une de mes préférées. Il était déjà malade, mais loin de me traiter de con ou d’importun, nous avons passé deux heures à parler de la musique, de la vie et de nos grands-mères alsaconnes. « Nul chagrin ne peut être supporté si l’on n’en raconte pas l’histoire. » Voilà toute l’histoire du blues, du rock et de la vie qui va : une petite entreprise où l’on recoud sans cesse les cœurs déchirés et les héroïques épopées du hasard.
Bashung est mort, ce soir. Pas de larmes, pas de drame. Aucun œil humide. Un homme ne pleure pas. Juste quelques mots, un petit air de rien. « Faisons envie, restons en vie. Afin que rien ne meure pour que jamais, tu ne m’oublies.[1. Alain Bashung, Faisons envie, album L’imprudence, 2002.] » Et merde, je pleure ce soir. Et je chiale comme un môme qui est déjà un homme.
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Niquez la crise !
Ridicules. Profondément ridicules, les news magazines, qui se nomment hebdomadaires d’information, parce que ça en jette et que ça fait sérieux. Les lecteurs vont donc se bouffer du franc-mac, comme tous les ans une fois au moins. Et deux fois la même semaine, pour deux fois le prix… Il s’agit de démontrer que les Frères noyautent la présidence, le gouvernement et le Parlement. Comme on nous l’a annoncé et vendu déjà pour tous les présidents, tous les gouvernements, tous les Parlements. Rien de neuf donc, dormez braves gens, on se fout de vous, on vous fourgue de la daube, parce qu’on vous prend pour des gogos, des cibles de marketing.
Pire encore, si les Rouletabille du Point et de L’Express avaient fait leurs propres enquêtes, on aurait pu se dire que c’était du journalisme d’investigation, vous savez, cet alpha et cet oméga des gens de plume. Eh bien, non ! Voilà deux hebdos qui font en couv la promotion d’un bouquin, même pas encore paru, de Sophie Coignard, intitulé Un Etat dans l’Etat. Le nouveau journalisme consiste à faire du copié-collé !
Rassurez-vous, personne, dans les rédactions concernées, ne se mettra en grève. La semaine prochaine nous aurons droit au salaire des cadres, ou à Sarkozy et l’argent, à moins que cela n’ait déjà été fait. Encore que les bis repetita ne font pas peur à FOG et Barbier. Plutôt que de porter dans tous les médias la bonne parole hypertinente, on aimerait qu’ils se comportent en laborieux besogneux, et fassent preuve d’imagination.
Et L’Obs, alors ? Le roi des hebdos n’a rien publié sur les francs-maçons, qui pire que les trotskystes noyautent, vérolent et prébendent. Là-bas, un crétin, qu’il me pardonne ma franchise confraternelle, un crétin impardonnable, prétendait tout m’apprendre sur les prix de l’immobilier dans ma région. Peut-être bien que je l’ai attendu ce crétin-marketingueur pour savoir comment se portent les prix de l’immobilier chez moi. Pour cela, j’ai une presse locale et régionale, des journaux d’annonces et des agences à la pelle à un bistrot de distance. Et je n’ai pas attendu qu’un veni-vidi-connerie vienne m’apprendre ce que je sais mieux et plus vite que lui. Mais, dans ce cas encore, il doit se trouver des gogos qui s’imaginent que c’est mieux quand ça vient de Paris, sur papier glacé.
Quand des types payés très cher pour penser, pour réfléchir, pour imaginer, comprendront que ce marketing à la noix, qu’ils mettent à la une chaque semaine est éculé, en dessous de la ligne de flottaison, qu’ils déshonorent une profession entière et qu’ils ne respectent pas leurs clients, qui vont les quitter de plus en plus nombreux, on aura avancé. On peut les prendre pour des prunes, les lecteurs, mais jamais trop longtemps, ils finissent par s’en apercevoir et désertent les kiosques.
Ces remarques, je le sais, sont bien peu confraternelles, mais je n’en retire pas un mot. Parce que ce que tous ces myopes à l’égo enflé sont en train de faire gonfler la bulle qui va les faire crever. Tous ceux qui ne le savaient pas avant l’auront appris de la crise. Une bulle se forme toujours quand on vend quelque chose qui n’a pas de contrepartie. Des actions pourries, des certificats de dette vérolés, et de l’information qui n’en est pas. Pas grave. Ensuite, on ira mendier du fric à l’Etat. Tout en défendant avec des trémolos dans la voix la pluralité, la liberté de la presse et la démocratie et tutti quanti.
Vous, je ne sais pas, mais moi j’ai décidé de ne plus les acheter ces « hebdomadaires d’information », j’aime qu’on me respecte et que pour trois euros cinquante je n’aie pas en plus l’impression, qu’une fois encore, on m’a pris pour une bille. Trois mags à trois cinquante la semaine, multiplié par 52 cela me fait économiser 546 euros par an. En pleine crise, ce n’est pas rien. Cela me rembourse en tout cas largement le prix de ma liaison haut débit. Et, vous allez rire, on en apprend plus et mieux sur la France dans la presse étrangère disponible sur internet que dans nos feuilles nationales. Tant mieux pour elle, tant pis pour elles. Dona eis requiem.
Texte paru sur Homoimbecillus, le carnet de Gérard Scheer.


