Accueil Site Page 3107

Pétain chez les maos

25

Avoir vingt ans en 1973. La lose. La Révolution, la Grande, la Seule, la Vraie, est passée depuis six ans déjà. De Gaulle repose à Colombey. On ne court plus les rues en criant des slogans impossibles, ils ont tous été dits et proférés. A peine ose-t-on battre le pavé parisien pour scander de timides « Pompidou, des sous ! »

C’est le drame de Jean-Marie Laclavetine, qui publie Nous voilà chez Gallimard, maison où il sévit tantôt comme éditeur, tantôt comme écrivain. Il serait né trois ans plus tôt qu’il aurait été en âge de la faire, cette Révolution. Et, quarante ans après, il nous aurait barbés à sortir un fort volume relatant ses souvenirs et ses exploits, à l’instar de tous les anciens soixante-huitards qui, dans un ultime sursaut, se sont mis en tête l’an passé de porter un coup fatal à l’édition française en publiant leurs Mémoires.

Ne sont-elles pas drôles, ces années 1970 ? On est sexuellement libéré, donc on baise. On fait tourner pétards, sticks et buvards. On se larzacquise, on se maoïse, on s’occidentaliste athlétiquement. On se donne l’impression d’être ensemble, mais on ne forme plus déjà qu’une communauté désœuvrée : le nous, celui de la révolution et du romantisme politique, s’est déjà délité.

En publiant Nous voilà, Jean-Marie Laclavetine sait faire plaisir aux lecteurs pressés et aux critiques qui se gardent bien de fréquenter la littérature en dehors de la lecture assidue des quatrièmes de couverture : tout est dans le titre. Deux mots, Nous voilà, que les nostalgiques de la francisque trouveront agréables à leurs oreilles, puisqu’ils leur rappelleront le refrain de Maréchal, nous voilà, chanson écrite en 1941 sur la musique de La Fleur au guidon qui faisait partie en 1937 du répertoire de Fredo Gardoni, inoubliable chanteur de la caravane du Tour de France. Ils n’auront pas tort, car Laclavetine nous raconte une histoire – peut-être n’est-elle qu’un prétexte –, celle de la promenade posthume du maréchal Pétain, dont il fait naviguer clandestinement le cercueil trente ans durant.

Le 20 février 1973 tombe, en effet, l’incroyable nouvelle : le cercueil du maréchal Pétain a disparu de sa sépulture. La police enquête et suit la trace des auteurs de cet enlèvement, avant de retrouver le cercueil baladeur dans un garage de la banlieue parisienne. On est bien peu de choses. La bière rejoint aussitôt son caveau de l’île d’Yeu. Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Rebondissement et sens du rocambolesque : Pétain se prend à fréquenter post mortem l’intelligentsia trotskyste et maoïste parisienne. La France moisie et l’anti-France enfin réunie inconsciemment autour d’une bière : c’est Philippe Sollers qui devrait être content.

Qu’on y prenne garde : Nous voilà n’est pas Nous voici. La langue française a quelques subtilités : dans Nous voilà, le nous est déjà loin. Il est parti se promener au large du moi, de l’égo et du je. Lorsque le sentiment collectif – qu’il soit procuré par le parti, la nation ou l’humanité – s’absente, toute grande entreprise est impossible : la révolution, nationale ou prolétarienne, prend des airs d’opérette.

Jean-Marie Laclavetine aurait pu – il ne l’a pas fait ou si peu – écrire un roman à clef. Et l’on aurait poliment gloussé en contemplant la carrière des ex-leaders de 1968, libertaires autrefois, libéraux aujourd’hui. On aurait plaisanté sur Henri Weber, passé de la LCR à un mariage très show-bizz au Cirque d’Hiver[1. On se souviendra que l’inénarrable Gérard Miller (starlette du petit écran) disait que ceux qui n’étaient pas invités à cette fête n’existaient pas socialement.]. On aurait décelé chez l’un ou l’autre personnage une inclination particulière à trahir ses idéaux et à ne maintenir avec constance que son infidélité. Mais Nous voilà échappe à ces contingences-là, pour aller à l’essentiel : la fin du politique, c’est-à-dire l’histoire d’une communauté qui, en trente ans, est devenue, à droite comme à gauche, non seulement désœuvrée mais aussi inavouable.

Une épopée contemporaine ? Oui. Le roman de Laclavetine a tout de l’épopée classique, long poème qui embrasse tout un peuple pour célébrer ses exploits historiques ou mythiques, comme on le dit chez Mme de Romilly. Sauf que les exploits historiques depuis 1970, faut les chercher. Toute épopée est désormais navrante. Tolstoï est inaccessible. Les personnages réels empruntent plus au général Boum, celui de la Grande Duchesse de Geroldstein, qu’au maréchal Koutouzov, le héros de Guerre et Paix. Il ne reste plus rien d’autre qu’un ennui si profond qu’il ne tue plus personne. Lorsque les grands chemins de l’histoire sont désertés, restent les petits chemins et la littérature : « J’ai peur de la rencontre avec le passé qui revient : le petit chemin des années perdues, envahi, d’herbes et de poussière, enfoui sous les ronces, où était-ce déjà, vers quoi menait-il, ce caminito, il y avait des chants, on riait, je crois me souvenir qu’on s’aimait, que s’est-il passé ? »

Nous voilà

Price: ---

0 used & new available from

Benoît XVI est incorrigible

19

Les prises de position de l’Eglise catholique ont défrayé la chronique au cours des dernières semaines. Au lieu de se refaire une santé médiatique et de partir en quête de buzz plus favorables, le pape Benoît XVI s’apprêterait, selon des sources bien informées, à récidiver dès ce soir en se livrant à de nouvelles déclarations fracassantes. Bon nombre de rédactions sont sur le qui-vive, et les papiers sont déjà sur le marbre. Cette fois, c’est la bonne : si le pape Ratzinger persiste, il est viré ! Osera-t-il donc contredire la Faculté en affirmant que le Christ est ressuscité ? Contactée, l’ambassade d’Italie en France se refuse à tout commentaire, indiquant seulement que Silvio Berlusconi accorde toute sa confiance au Signor Pilato, qui n’a jamais failli dans l’exercice de ses missions.

Balle pour tous

3

Le 9 février dernier, le maire de Béziers, Raymond Couderc, recevait une enveloppe kraft contenant une lettre d’insultes et une balle de calibre 38. Deux semaines plus tard, Jacques Blanc, Michèle Alliot-Marie, Rachida Dati, Alain Juppé, Christine Albanel, Frédéric Lefebvre, Christian Vanneste et Nicolas Sarkozy recevaient le même pli pas très discret. Jeudi, Christian Vanneste réceptionnait un nouveau courrier et l’Elysée annonçait l’arrivée d’un petit colis contenant deux autres balles… Bref, tout le gratin de l’UMP avait reçu sa lettre de menace. Tous, sauf un : Jean-François Copé !… Or, ce vendredi, c’est Pâques avant l’heure : la ville de Meaux dont il est le maire vient d’annoncer qu’une lettre d’insultes accompagnée d’une balle vient d’être réceptionnée ce matin ! Félicitations à l’heureux élu.

Cachez-nous donc ce bus que nous ne saurions voir

Surtout, regardons ailleurs. La vidéo d’une agression sauvage survenue dans un bus en plein Paris est diffusée sur internet. Scandale. Mais pas à cause de la brutalité et de la gratuité de ce tabassage, ni en raison de l’acharnement des agresseurs et de la terreur des passagers. Ce qui soulève le cœur des belles âmes, ce n’est pas ce qu’on voit, c’est qu’on le voie. Le premier coupable, c’est donc le flic ou l’employé de la RATP qui a pris la lourde responsabilité de faire fuiter ces images à l’extérieur[1. Mutatis mutandis, ça me rappelle la fureur de l’Autorité palestinienne contre les journalistes italiens qui avaient « sorti » les images du lynchage de deux soldats israéliens et les excuses penaudes de la presse italienne de Jérusalem.]. Et le second le site internet qui, rompant avec l’omerta assez largement respectée par les médias, a décidé de porter ces images à la connaissance du public. D’ailleurs, coup de chance : il s’agit de François Desouche, site identitaire ou d’extrême droite, chacun choisira son lexique.

Imaginons une vidéo montrant une lapidation au Pakistan, une exécution sommaire dans une improbable capitale africaine ou le tabassage raciste de prévenus dans un commissariat parisien. Ou encore des brutalités policières contre de pacifiques manifestants altermondialistes. « Les images qui suivent peuvent heurter la sensibilité », murmurerait une présentatrice de JT avec une nuance de gravité dans l’œil. On encenserait ceux qui ont réalisé ces images au péril de leur vie ou de leur carrière pour alerter nos consciences. On rappellerait peut-être la grandeur du plus vieux, pardon du plus beau, métier du monde. On chanterait les vertus d’internet qui nous montre ce qu’on veut nous cacher.

Bien entendu, rien de tel ne s’est passé dans le cas de la « vidéo de surveillance » de la RATP. Sa diffusion par François Desouche suscite d’abord dans les médias respectables un certain malaise ou une fin de non-recevoir. On ne mange pas de ce pain-là. Des journalistes capables d’être les gogos de n’importe quel bobard, se découvrant soudain fort pointilleux sur la qualité de leurs sources documentaires et de leurs sources tout court, examinent le film sous toutes ses coutures. Des déontologues sourcilleux qui recopient sans états d’âme les PV d’instruction ou d’interrogatoire que leur refilent aimablement juges et policiers, froncent les narines. « Qui a intérêt à faire sortir cette histoire ? », se demande-t-on avec des airs entendus. Soucieuse, sans doute, de se montrer médias-friendly, la Préfecture de police saisit l’IGS « pour connaître l’origine de la fuite qui avait permis à cette vidéo, filmée par la caméra de surveillance d’un bus, de sortir sur Internet ». Durant quelques heures, on place même en garde à vue un policier, membre du Service régional de la police des transports. L’intéressé ayant été mis hors de cause, « les investigations se poursuivent donc pour trouver le responsable », promet la PP dans un communiqué. On est soulagé de savoir que tous les moyens sont mobilisés pour retrouver cet odieux délinquant.

L’authenticité du document paraissant indiscutable, les vigilants, retrouvant leurs vieux réflexes, orientent les soupçons sur le messager, le désormais fameux site François Desouche que l’on ne doit citer qu’en se bouchant le nez. Qu’une information ait transité par ce dernier repaire de la bête immonde devrait suffire à la rendre impropre à la consommation – pas cachère si j’ose dire. Les vertueux s’alarment : n’y a-t-il pas là une manipulation politique venu de là où on pense ? Méfiance.

Autant avouer mon crime, il m’arrive de consulter ce site. On y trouve, en plus d’une indigeste propagande, des informations censurées – ou ignorées – ailleurs. Celles-ci sont à l’évidence sélectionnées dans l’unique perspective de démontrer les dangers de l’immigration. Il est vrai que l’apologie de la France multiculturelle est infiniment plus sympathique que la nostalgie d’une France blanche, largement fantasmée au demeurant, qui rassemble les contributeurs de Desouche. Il est clair que nombre d’entre eux flirtent et plus si affinités avec le racisme. On peut ne pas aimer – certains diront qu’on doit. Faut-il aller plus loin encore et se rendre sourd et aveugle à tout ce qui vient d’un si détestable environnement ? Il est assez plaisant de voir les plus pompeux adorateurs du culte de l’Information se comporter comme des propagandistes de bas étage. Le réel nous déplaît, changeons-le. Une vieille rengaine.

Au-delà des modalités de sa diffusion, décrétées douteuses et fermez le ban, il faut croire qu’il y a quelque chose dans cette vidéo qu’on ne veut pas voir. Ces images durant lesquelles on voit trois ou quatre jeunes gens s’acharner sur un autre et le rouer de coup alors qu’il est pratiquement à terre ont de quoi heurter certaines sensibilités – et même toutes les sensibilités. Il n’est pas sûr, cependant, que la retenue des médias dans cette affaire s’explique par le louable souci de ménager la nôtre.

Il faut en effet le proclamer haut et fort, ce film donne une image négative de la réalité. La Halde et tous ses disciples qui somment publicitaires, cinéastes et gens de télévision de s’employer à donner une image positive de tel ou tel groupe injustement traité par l’histoire et la société, devraient d’ailleurs émettre sous peu une protestation bien sentie. Enfin, plutôt que d’image négative, peut-être serait-il plus indiqué de parler d’image non-conforme – un manifestant molesté par la police, c’est aussi une image négative mais elle ne gêne personne.

Ce qui déplaît, dans la scène de l’agression dans l’autobus de nuit, c’est son casting : les agresseurs étaient « issus de l’immigration » et la victime blanche. Bien entendu, ces faits établis ne suffisent aucunement à conclure à l’agression raciste mais ils ne permettent pas non plus de décréter qu’elle n’avait rien de raciste. Imaginons que les agresseurs aient été blancs et la victime noire ou arabe. On aurait sans doute, pour sa plus grande joie d’ailleurs, évoqué le spectre de Le Pen et dénoncé une ratonnade. On aurait peut-être eu raison de le faire – et peut-être pas.

On me dira que le combat contre le racisme vaut bien quelques petits arrangements avec la vérité. Admettons. Aussi bien intentionnée soit-elle, cette tactique de l’aveuglement appliquée avec constance et avec le succès que l’on sait par la gauche dans la lutte contre le Front national, n’a strictement aucune chance de faire reculer le racisme. C’est même tout le contraire. C’est en planquant sous le tapis la délinquance ou le racisme quand les coupables sont des Français noirs ou arabes – au motif inavoué qu’eux-mêmes victimes de racisme –, qu’on jette la suspicion sur tous. Trois petites frappes qui s’acharnent sur un homme à terre ne représentent rien ni personne d’autre que trois petites frappes. Au lieu de détourner les yeux ou de leur tenir le langage de l’angélisme, il serait temps de leur parler le seul qu’ils comprennent, celui de la force. Sans distinction de race ou de religion.

Libérez Barabbas !

Le serviteur se tient en retrait. Un geste et il apportera à son maître une coupe pleine d’eau. Sale métier que de servir un homme aussi à cheval sur l’hygiène. On ne le retiendrait pas qu’il passerait ses journées en ablutions multiples, apportant plus de soins à ses mains qu’à sa procurature, rendant par trois fois à Esculape ce qu’exige César. Ça tarde à venir. Il éructe, moitié grec, moitié latin, et ponctue ses phrases des trois mots qu’il connaît d’araméen. Parler peuple, lui ressembler et faire ce qu’il réclame, voilà la politique. Ça n’en finit pas. Il fait venir sa femme. Elle chante, vous savez ? Le peuple s’impatiente. On n’est pas monté de la ville basse pour mater Claudia. Ce qu’on veut, c’est la peau de Joshua. Lequel ? Pilate en a deux sous la main. L’un est surnommé bar ’abb’a, l’autre se dit lui-même bar ’abb’a. C’est à n’y rien comprendre. Et personne n’y comprend rien. Va pour Joshua donc, qu’on le crucifie et qu’on libère Joshua ! De l’eau, vite.

Jusqu’à Origène et son Commentaire sur Matthieu, dans lequel il juge indécent d’attribuer à un impie un nom aussi saint, de nombreux manuscrits du récit de la Passion faisaient mention du prénom de Barabbas : Jésus. Ajoutez à cela qu’en araméen – langue supposée de rédaction de l’évangile de Matthieu –, bar’abb’a signifie « le fils du père », la confusion grandit. Et Pilate répète sa question : « Voulez-vous que je libère Jésus le Messie ou Jésus le Fils du Père ? » (Matthieu 27,17.) Pourquoi autant de similitudes entre deux hommes que la tradition nous présente, depuis le IIIe siècle, comme absolument dissemblables ? Serait-ce là un complot ourdi par l’Eglise, une vérité passée sous silence ? Les choses sont plus simples, c’est-à-dire beaucoup plus complexes.

Une hypothèse. Barrabas n’est pas le nom d’un personnage historique, mais une figure rhétorique : l’allégorie d’une idée théologique. Quand les évangiles synoptiques insistent sur la messianité de Jésus, le quatrième évangile, celui de Jean, insiste sur la divinité du Christ. L’idée de « Jésus messie d’Israël » est recevable par les juifs du Ier siècle ; celle de « Jésus fils du Père » coince en revanche aux entournures. Elle est même inacceptable : un peu rigolards, ils regardent les empereurs romains se prétendre fils de Vénus ou de Mars, mais pour ce qui est du Dieu d’Israël, e finita la comedia ! Comment pourrait-Il, Lui dont le nom est imprononçable, avoir un fils ? C’est proprement inconcevable et inadmissible.

Ce bar’abb’a que Luc, Matthieu et Marc nous font passer pour un « fameux brigand » n’est pas un personnage, mais le johannisme lui-même, c’est-à-dire l’idée que le Christ dépasse sa propre messianité pour n’être plus que fils de Dieu. C’est une hypothèse d’autant plus vraisemblable que l’exégèse nous apprend que, dans l’évangile de Jean, l’épisode de Barabbas est une pièce visiblement rapportée et que le texte original n’en fait nullement mention.

Dès lors, Barrabas ne serait donc que l’un des innombrables motifs de débats et de discussions qui animent l’Eglise des premiers siècles et que les évangiles ont recueillis au long du temps en strates imbriquées. Une borne témoin rappelant que l’idée de divinité du Christ n’était pas du tout évidente pour les premiers chrétiens (à l’exception des gnostiques, qui ne font pas la fine bouche quand il s’agit de rompre avec la référence vétérotestamentaire) et qu’il aura fallu attendre le concile de Nicée pour réconcilier ceux qui, à l’instar des trois premiers évangélistes, insistent sur la messianité du Christ et ceux qui, avec Jean, mettent en avant sa divinité. Mais ce n’est là qu’une hypothèse : l’exégèse nous apprend qu’un texte ne se laisse jamais enfermer dans l’univocité. Aucun commentaire, fût-il délivré par Gérard Mordillat en personne, n’épuise le sens ni le séquestre : l’infinitude du texte, c’est ce que le christianisme a reçu en partage du judaïsme.

Historiquement, rien n’atteste qu’on élargissait chaque année un criminel au moment de Pessa’h[1. Ni le Talmud ni le Midrasch, qui surabondent pourtant en détails historiques sur Pessa’h, n’évoquent nulle part cette coutume.]. Rien sinon les évangiles, qui nous disent que c’était une coutume. Ce qui confirme le statut essentiellement symbolique de Barabbas. Mais, dans le récit de la Passion, il n’est pas un simple figurant polémique ni une pauvre allégorie. Il est le premier homme, celui qui bénéficie en avant-première du sacrifice du Christ. Il n’est pas le parangon du juif déicide, mais la figure du chrétien lui-même, c’est-à-dire du pécheur qui reçoit le pardon parce qu’un autre a été sacrifié à sa place.

Barabbas permet également d’introduire dans le récit de la Passion la référence au rite du bouc émissaire décrit au chapitre 16 du Lévitique : Aaron choisit deux boucs semblables. L’un est immolé, l’autre est envoyé dans le désert. La différence – René Girard l’a mise en évidence, après que Nietzsche avait décelé combien elle inversait les valeurs de la civilisation antique – est que, contrairement à ce qui se passe dans la mythologie grecque, la victime est innocente. Et c’est pour cette innocence même qu’elle est condamnée à mort. Barabbas vient rappeler l’innocence de la victime, soulignant, par contraste, l’iniquité du jugement.

La troisième fonction que remplit Barabbas nous est rapportée par Marc qui le présente comme « un rebelle et un meurtrier ». Là encore, historiquement, la procurature de Ponce Pilate se distingue par le calme civil en Judée : il faudra attendre vingt ans pour que la paix cède le pas à un climat d’émeutes et de révoltes anti-romaines, avant de culminer en 66 à Massada et de s’achever en 70 par la destruction du Temple. Marc ment-il ? Non. Lorsqu’il écrit sa haggadah dans la Rome des années 65, transcrivant ce que Pierre lui a rapporté pendant leurs longues années de collaboration, l’évangéliste a les yeux braqués sur la Judée et les événements qui s’y déroulent. Il a de la sympathie pour ces juifs entrés en rébellion contre l’Empire. Il les connaît et les a fréquentés avec Pierre, en Judée puis à Rome. Le message qu’il leur adresse est simple : tout n’est pas politique. Ou plutôt : la royauté que vous promet le Christ n’est pas de ce monde.

Chez Marc, la figure des deux Jésus bar’abb’a illustre deux messianismes distincts : l’un prend les armes pour affranchir Israël de son occupant romain, l’autre poursuit des visées qui ne sont pas de ce monde. En mettant en scène l’un et l’autre Jésus, Marc nous met en garde contre tous les petits Mordillat que l’humanité enfantera jusqu’aux temps derniers : la politique et le messianisme font deux, quand bien même la politique prend des allures messianiques. La première veut la rébellion ici et maintenant. Elle complote, exécute, assassine, sans nécessairement avoir recours à la perspective de lendemains qui chantent et de surlendemains qui dansent. Quand elle en a, ses mains sont rouges de sang. Quant au messianisme, dont la nature est proprement eschatologique, il tient un discours sur les fins ultimes, sans pour autant les précipiter ni les devancer. Il nous parle en somme d’une insurrection qui vient et n’a pas fini d’advenir dans les cœurs humains.

Simone Weil notait : « Un ancien exemple de décision démocratique : la demande populaire de libérer Barabbas, et de crucifier Jésus. » Et tout ça, sans démocratie participative ni jurys citoyens.

Vite, de l’eau. Pilate n’attend pas.

Boycott d’Israël : des avocats exécutés sans jugement !

63

C’est le talentueux Sylvain Lapoix de Marianne2 qui nous l’apprend, les militants pro-Hamas de la banlieue nord ont trouvé un moyen radical de combattre l’envahisseur sioniste sans trop s’éloigner de chez eux. Comme le montre la vidéo jointe à cet article punchy, et que diffuse largement, mais pas exactement aux mêmes fins, le site de la liste EuroPalestine. Qu’y voit-on ? Des militants vêtus de T-shirts verts (on pense que la couleur n’a pas été choisie au hasard), siglés Boycott Israël, vont dans le magasin Carrefour le plus proche de chez eux et détruisent tous les produits originaires de l’ »Entité » honnie. Leur vindicte se porte plus particulièrement sur les légumes, pourtant verts eux aussi, ainsi que sur les fruits, tous accusés de pousser sur « la Terre volée au Palestiniens, grâce à l’eau volée aux Palestiniens ». Pendant que les boycotteurs détruisent en toute impunité les oranges, poivrons, avocats et autres végétaux impies, on voit aussi leur chef spirituel, si j’ose dire, accuser au mégaphone les hypermarchés Carrefour de dissimuler volontairement aux clients l’origine israélienne des produits frais. Du coup, on se demande comment font nos Europalestiniens pour reconnaître les légumes sionistes. Au faciès ?

On a sa carte ou on ne l’a pas

75

Tout n’est pas à jeter par la fenêtre dans le XXIe siècle. Le monde d’après le Mur réserve parfois de bonnes surprises, une fois qu’on a chassé de son esprit les spectres d’Angot, des frères Dardenne ou de Gad Elmaleh. Par exemple, j’aime bien certains mots de ce temps. Ou plus précisément le sens que prennent certains mots de ce temps.

Parfois parce qu’ils sont bien utiles. Quand vous lisez ou entendez quelqu’un utilisant l’adjectif lisible dans son acception moderne, du style : « Le gouvernement devrait rendre plus lisible sa position sur le RMI des couples homosexuels à Mayotte », vous savez que vous avez très probablement affaire à un crétin[1. J’ai banni de mon vocabulaire l’expression crétin des Alpes par crainte de voir Luc Rosenzweig m’envoyer en représailles depuis son shtetl chamoniard un de ses scuds-maison dont on se relève pas. Luc, il n’y a que des gens biens dans les Alpes, et je n’ai jamais prétendu, moi, que le peuple savoyard n’existait pas…].

Un avatar sémantique dont je fais mes délices est avoir sa carte. Au siècle passé, cela signifiait une seule chose : être membre du Parti. Le parti signifiant lui-même – toujours à l’époque – le Parti communiste. Quand tous les communistes en furent partis[2. V’la que je me fâche aussi avec Jérôme Leroy. Mais bon, j’avais ma carte avant lui…], l’expression avoir sa carte muta brutalement en moins d’une génération, donnant raison aux regrettés Jean-Baptiste Lamarck et Trofim Lyssenko. Au XXIe siècle, avoir sa carte signifie avoir le ticket, en clair être socialement et médiatiquement inattaquable, ou a minima être protégé des médisances par un préjugé favorable en kevlar. À ne pas confondre avec bankable, un mot un rien abject mais énonçant assez crûment l’équation postmoderne qui rapporte la surface sociale non plus à l’épaisseur du compte en banque, façon Patron-à-cigare, mais à la solvabilité médiatique, façon Premier pouvoir. Claire Chazal est bankable, tout ce qu’elle fait intéresse la France d’en bas, Le Clézio a sa carte, tout ce qu’il fait subjugue l’intelligentsia[3. Il faut s’appeler au moins Clint Eastwood ou Barack Obama pour bénéficier consubstantiellement de ces deux onctions à la fois.]. Si Claire Chazal présente depuis cinq ans, dans l’indifférence générale, une émission intelloïde (intitulée : « Je/nous de Claire », on ne rit pas) sur la chaine gaie Pink TV, c’est sans doute parce que quelqu’un lui a fait miroiter qu’elle pourrait un jour avoir sa carte à la force du poignet. C’est pas gentil.

Jean-Marie Bigard n’est pas prêt d’avoir sa carte. Quand il fait un spectacle, on est certes plus ou moins obligé d’en parler mais à cause de son public de prols blanchâtres et de son soutien à Sarko, on a largement le droit d’en dire du mal. Et même un peu l’obligation, depuis sa malheureuse saillie sur le 11 septembre chez Ruquier, dont Bigard entendra parler toute sa vie, qu’il traînera toujours au bout de la queue, gravée qu’elle est, en lettres de feu sur sa fiche Wikipédia : « Le 5 septembre 2008, lors d’une intervention sur l’antenne d’Europe 1, l’humoriste défend la thèse du complot intérieur à propos des attentats du 11 septembre 2001. Ses déclarations, ont déclenché une vive polémique, et une condamnation des principaux médias. Quelques jours plus tard, par communiqué de presse, il s’excuse : « Je demande pardon à tout le monde pour les propos que j’ai tenus vendredi dernier pendant l’émission de Laurent Ruquier sur Europe 1. Je ne parlerai plus jamais des événements du 11 septembre. Je n’émettrai plus jamais de doutes. J’ai été traité de révisionniste, ce que je ne suis évidemment pas. » »

Dario Fo, lui, a sa carte. Metteur en scène d’avant-garde, anarchiste militant, prix Nobel de Littérature en 1997, ça vous pose un homme. L’une de ses pièces, Faut pas payer, a été diffusée sur France 5. Un thème d’actu puisqu’il s’agit d’une évocation de la vie chère et des premières tentatives d’autoréduction dans les magasins pratiquées par les autonomes italiens des seventies[4. Et que tentent péniblement de rejouer pour les 20 heures de 2009 les troupes du NPA, avec un rendu qui n’est pas sans rappeler celui des StarAcadémiciens reprenant Léo Ferré.]. Faut-il le préciser, la diffusion de la pièce a été saluée par un chœur spontané de louanges, comme l’avait été sa création aux Amandiers en 2005.

Vous ne voyez pas le rapport avec Bigard. C’est que Dario Fo s’est beaucoup plus investi que le plus papistes de nos comiques-troupiers (voire le seul) dans la relecture complotiste du 11 septembre. Il a multiplié les déclarations hostiles à la thèse couramment admise de l’attentat islamiste et répété à l’envi que les Services américains étaient dans la combine.

Dario Fo est l’un des trois narrateurs du film italien Zero : enquête sur le 11 septembre. Un film dont nous laisserons un de ses metteurs en scène, Franco Fracassi, résumer la problématique : « Ben Laden a-t-il profité des attentats du 11 Septembre ? Peut-être… mais il n’est certainement pas le seul ! D’autres personnes ont largement profité de ces attentats, celles-là mêmes qui, ensuite, se sont revendiquées comme victimes de ce crime… » Un film qui, dans la foulée de Thierry Meyssan, affirme notamment qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone. Comprenons-nous bien : c’est le droit le plus absolu des uns et des autres de communier dans le délire paranoïaque et le conspirationnisme à front bas. Reste à comprendre pourquoi la vision bien à lui qu’a Dario Fo des Twin Towers ne suscite pas la moindre indignation. Or contrairement à l’infortuné Bigard qui a proféré une ânerie une fois en passant et s’en est de surcroît repenti, notre anarchiste ne cesse de répéter ses théories et son propre blog nous apprend qu’il n’hésite pas à en assurer lui-même la promo lors de projections-débats. Mais c’est la jurisprudence Ken Loach qui prévaut. Silence radio. Pas un seul mot sur cette affaire qui compte tant pour lui dans la notice Wikipédia de Dario Fo. Ses admirateurs le protègent de lui-même. Telle la femme de César, le Nobel altermondialiste est structurellement insoupçonnable. Dario Fo a sa carte. Quand on n’est pas n’importe qui, on peut dire n’importe quoi !

Epaulard ? C’est assez !

16

Deux nouvelles pour le prix d’une : Causeur a des lecteurs au Modem. Et aussi dans le Val de Marne ! A preuve, ce mail que nous recevons d’une responsable bayrouyste du 9/4, restitué, déontologie oblige, dans sa poétique intégralité : « Pourriez-vous vérifier l’identité de ce Monsieur nommé André Epaulard, qui a récemment écrit 2 billets sur votre site Causeur.fr ? Ce Monsieur André Epaulard n’est pas connu du MoDem, n’est pas adhérent et inconnu de la direction du MoDem. Il semble même qu’il n’existe pas. André Epaulard est un personnage de roman Nada, mis en film en 1973 par Chabrol, qui traite de politique apparemment sur le même sujet (alliance communiste-fasciste). Le CULET, Comité pour une littérature éthique, dont il se proclame président, ne paraît pas exister non plus, en tout cas aucune trace sur internet. Ce doit être une supercherie, une farce ou une manipulation. Merci au site causeur.fr de vérifier préalablement ses sources. »

Vive le printemps !

10

printemps

Le printemps est de retour. Les hirondelles ne devraient pas tarder. Plus ponctuels que les passereaux printaniers, les huissiers, eux, sont déjà là, avis d’expulsion en poche. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son carnet.

Il faut libérer Julien C.

L’affaire des sabotages de la SNCF sort de sa phase d’oubli médiatique. Le 17 mars dernier, les huit co-inculpés toujours maintenus sous surveillance judiciaire ont publié dans Le Monde une tribune annonçant que le silence de Bartleby serait désormais leur réponse à l’acharnement politique déployé contre eux et dissimulé sous la mascarade judiciaire.

Puis, le 25 mars, Le Monde affirmait en « une » avoir pris connaissance des pièces du dossier de l’instruction et constaté qu’il était résolument vide, conformément aux affirmations de la Défense depuis le début de l’affaire. Le quotidien reproduisait en outre un échange admirable. « Le juge : « Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier l’atteinte de celle-ci ? » Julien C. : « Je pense que c’est une erreur métaphysique de croire qu’une justification puisse avoir le même poids qu’une vie d’homme. » » Julien C. ne saurait être plus clair concernant ses dispositions éthiques. Ses amis et lui se tiennent assurément à peu près aussi loin des passions tristes des Brigades Rouges que de celles d’Alain Bauer.

Le 2 avril, enfin, les avocats des neuf personnes mises en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ont tenu une conférence de presse à la Ligue des droits de l’Homme. Ils ont demandé la requalification du dossier en droit commun. Ils ont pointé le caractère prémédité de cette opération politico-judiciaire. Six mois avant l’interpellation de novembre, le 13 juin 2008, le ministère de la Justice avait en effet demandé aux tribunaux dans une circulaire de se dessaisir de tout dossier lié à « la mouvance anarcho-autonome » au profit du parquet antiterroriste de Paris. Ils ont dénoncé le caractère inacceptable et arbitraire de la détention de Julien C., qui dure depuis bientôt cinq mois, en l’absence de la moindre preuve matérielle. Selon Me Terrel, « le gouvernement fait la chasse à des gens qui vivent différemment ». Les avocats se sont enfin étonnés que la piste allemande ait été négligée, un groupe allemand ayant revendiqué les sabotages de caténaires dans l’indifférence complète des enquêteurs.

J’évoquerai maintenant les textes qui, selon la police, émaneraient de Julien C. et de ses amis et qui ont été utilisés comme des éléments à charge dans cette affaire. S’ils en sont véritablement les « auteurs », je les en félicite chaleureusement. Car Tiqqun I (qui contient les remarquables Théorie du Bloom et Théorie de la Jeune-Fille), Tiqqun II et l’Appel sont des écrits d’une profondeur, d’une intelligence, d’une densité, d’une beauté très peu communes. Je suis heureux de partager avec Jérôme Leroy l’admiration de ces grands textes encore méconnus – qui ont pourtant d’ores et déjà donné lieu à des traductions italiennes, espagnoles et allemandes. Mais je diverge avec lui sur un point, sur lequel je ne puis donner entièrement tort à mon ami Marc Cohen : je n’aime pas du tout L’insurrection qui vient.

À chaque fois que j’ai tenté de convaincre des amis réactionnaires du caractère décisif de ces ouvrages, je me suis presque toujours heurté au même réflexe de défense. Ils tiennent absolument à fuir ces écrits, à ne pas en éprouver la puissance de pensée et de vérité, en les repoussant dans le bercail familier de la bêtise romantico-gauchiste. C’est un non-sens absolu. Il se trouve que ces écrits très singuliers mènent une guerre sur deux fronts : à la fois contre la bêtise réactionnaire et contre la bêtise progressiste. Etant sujet à l’une comme à l’autre, je ne pouvais que les aimer. Non seulement ces textes ne sont pas « de gauche », mais ils s’attaquent incessamment et avec une réjouissante cruauté à à peu près toutes les formes de la bêtise de gauche.

Je me contenterai de citer quelques extraits de l’Appel afin que chacun puisse vérifier par lui-même cette évidence : « Périodiquement, la gauche est en déroute. Cela nous amuse mais ne nous suffit pas. Sa déroute, nous la voulons définitive. Sans remède. Que plus jamais le spectre d’une opposition conciliable ne vienne planer dans l’esprit de ceux qui se savent inadéquats au fonctionnement capitaliste. La gauche (…) fait partie intégrante des dispositifs de neutralisation propres à la société libérale. Plus s’avère l’implosion du social, plus la gauche invoque « la société civile. » Plus la police exerce impunément son arbitraire, plus elle se déclare pacifiste. Plus l’État s’affranchit des dernières formalités juridiques, plus elle devient citoyenne. » Ou encore : « Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c’est-à-dire avec la même jouissance. » Ou encore : « C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’ »alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes. »

La valeur de ces textes tient ensuite à leur dimension métaphysique. « Par communisme, nous entendons une certaine discipline de l’attention. » Naturellement, chacun est libre de s’esclaffer bruyamment en affirmant que les questions métaphysiques, comme l’acné, disparaissent une fois passé le seuil de l’adolescence. Pour ma part, j’ai cependant beaucoup de mal à prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle Benoît XVI, Martin Heidegger et Milan Kundera seraient des adolescents attardés.

Chacun est libre de cultiver obstinément l’illusion selon laquelle la question des fins dernières, la question du sens de sa propre vie, ne se poserait pas en ce qui le concerne. La neutralité métaphysique, la neutralité éthique – prétendre n’aspirer à rien et n’être attaché à aucune valeur – ne sera jamais autre chose qu’un fantasme absurde ou un mensonge à soi-même. Qui refuse de répondre avec des paroles à la question du sens de son existence y répond de toute manière limpidement par sa vie même. Notre époque n’est pas métaphysiquement neutre, elle a bel et bien ses réponses. Ses deux principales hypothèses métaphysiques pourraient être grossièrement résumées par ces propositions : 1) Toute existence humaine est un pur non-sens ; 2) La vie bonne consiste en la maximisation des trois seuls Biens véritables : le fric, la baise et la peoplelitude.

Dans sa lettre ouverte adressée à Julien C., Cyril Bennasar fait semblant de partager cette métaphysique de pacotille et d’y voir la quintessence de la lucidité et de la maturité. Il fait sans doute preuve d’une générosité mal placée en prêtant hasardeusement à Julien C. cette métaphysique au dessous du seuil de pauvreté. C’est la grande naïveté de notre époque, comme le remarquait René Girard, que de croire que seulement tout ce qui est bas est réel. La posture provocatrice de Cyril Bennasar ne manque pas d’humour, mais elle manque sans doute de vérité. Il faut vous avouer, cher Cyril, que ni vous ni Julien C. ne me semblez très crédibles en tant qu’aspirants forcenés au souverain Bien du fric, de la baise et de la peoplelitude. Votre choix du noble métier de menuisier et celui de Julien C. de vivre dans une ferme ne sont vraiment pas les chemins les plus droits, ni ceux que le bon sens recommande en priorité, pour atteindre les buts que vous évoquez. Vous seul et les gauchistes désignez en outre Julien C. comme un « martyr de l’Etat policier sarkozyste ». Ecoutez ses amis, dans leur tribune dans Le Monde : « Pas de héros, pas de martyr. » Enfin, il est inexact que, fidèle à la sagesse de Bruce Lee, vous ne vous attaquiez qu’au bois. Yvan Colonna et Julien C., je vous l’assure, ne sont pas un mélèze et un pin parasol – même s’ils ont en effet en commun avec eux de ne pas pouvoir, de leur cellule, « rendre les coups. » Dans ces conditions, vos attaques me semblent en vérité manquer un peu de panache.

Je citerai pour finir quelques phrases de l’Appel qui n’ont curieusement intéressé aucun journaliste. Pourtant, elles ne ressemblent pas exactement à un éloge de l’activisme saboteur. Elles seraient plutôt son contraire : « L’activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l’urgence demeure elle-même à l’intérieur du régime de l’urgence, sans espoir d’en sortir ou de l’interrompre. »

Théorie du Bloom

Price: ---

0 used & new available from

Pétain chez les maos

25

Avoir vingt ans en 1973. La lose. La Révolution, la Grande, la Seule, la Vraie, est passée depuis six ans déjà. De Gaulle repose à Colombey. On ne court plus les rues en criant des slogans impossibles, ils ont tous été dits et proférés. A peine ose-t-on battre le pavé parisien pour scander de timides « Pompidou, des sous ! »

C’est le drame de Jean-Marie Laclavetine, qui publie Nous voilà chez Gallimard, maison où il sévit tantôt comme éditeur, tantôt comme écrivain. Il serait né trois ans plus tôt qu’il aurait été en âge de la faire, cette Révolution. Et, quarante ans après, il nous aurait barbés à sortir un fort volume relatant ses souvenirs et ses exploits, à l’instar de tous les anciens soixante-huitards qui, dans un ultime sursaut, se sont mis en tête l’an passé de porter un coup fatal à l’édition française en publiant leurs Mémoires.

Ne sont-elles pas drôles, ces années 1970 ? On est sexuellement libéré, donc on baise. On fait tourner pétards, sticks et buvards. On se larzacquise, on se maoïse, on s’occidentaliste athlétiquement. On se donne l’impression d’être ensemble, mais on ne forme plus déjà qu’une communauté désœuvrée : le nous, celui de la révolution et du romantisme politique, s’est déjà délité.

En publiant Nous voilà, Jean-Marie Laclavetine sait faire plaisir aux lecteurs pressés et aux critiques qui se gardent bien de fréquenter la littérature en dehors de la lecture assidue des quatrièmes de couverture : tout est dans le titre. Deux mots, Nous voilà, que les nostalgiques de la francisque trouveront agréables à leurs oreilles, puisqu’ils leur rappelleront le refrain de Maréchal, nous voilà, chanson écrite en 1941 sur la musique de La Fleur au guidon qui faisait partie en 1937 du répertoire de Fredo Gardoni, inoubliable chanteur de la caravane du Tour de France. Ils n’auront pas tort, car Laclavetine nous raconte une histoire – peut-être n’est-elle qu’un prétexte –, celle de la promenade posthume du maréchal Pétain, dont il fait naviguer clandestinement le cercueil trente ans durant.

Le 20 février 1973 tombe, en effet, l’incroyable nouvelle : le cercueil du maréchal Pétain a disparu de sa sépulture. La police enquête et suit la trace des auteurs de cet enlèvement, avant de retrouver le cercueil baladeur dans un garage de la banlieue parisienne. On est bien peu de choses. La bière rejoint aussitôt son caveau de l’île d’Yeu. Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Rebondissement et sens du rocambolesque : Pétain se prend à fréquenter post mortem l’intelligentsia trotskyste et maoïste parisienne. La France moisie et l’anti-France enfin réunie inconsciemment autour d’une bière : c’est Philippe Sollers qui devrait être content.

Qu’on y prenne garde : Nous voilà n’est pas Nous voici. La langue française a quelques subtilités : dans Nous voilà, le nous est déjà loin. Il est parti se promener au large du moi, de l’égo et du je. Lorsque le sentiment collectif – qu’il soit procuré par le parti, la nation ou l’humanité – s’absente, toute grande entreprise est impossible : la révolution, nationale ou prolétarienne, prend des airs d’opérette.

Jean-Marie Laclavetine aurait pu – il ne l’a pas fait ou si peu – écrire un roman à clef. Et l’on aurait poliment gloussé en contemplant la carrière des ex-leaders de 1968, libertaires autrefois, libéraux aujourd’hui. On aurait plaisanté sur Henri Weber, passé de la LCR à un mariage très show-bizz au Cirque d’Hiver[1. On se souviendra que l’inénarrable Gérard Miller (starlette du petit écran) disait que ceux qui n’étaient pas invités à cette fête n’existaient pas socialement.]. On aurait décelé chez l’un ou l’autre personnage une inclination particulière à trahir ses idéaux et à ne maintenir avec constance que son infidélité. Mais Nous voilà échappe à ces contingences-là, pour aller à l’essentiel : la fin du politique, c’est-à-dire l’histoire d’une communauté qui, en trente ans, est devenue, à droite comme à gauche, non seulement désœuvrée mais aussi inavouable.

Une épopée contemporaine ? Oui. Le roman de Laclavetine a tout de l’épopée classique, long poème qui embrasse tout un peuple pour célébrer ses exploits historiques ou mythiques, comme on le dit chez Mme de Romilly. Sauf que les exploits historiques depuis 1970, faut les chercher. Toute épopée est désormais navrante. Tolstoï est inaccessible. Les personnages réels empruntent plus au général Boum, celui de la Grande Duchesse de Geroldstein, qu’au maréchal Koutouzov, le héros de Guerre et Paix. Il ne reste plus rien d’autre qu’un ennui si profond qu’il ne tue plus personne. Lorsque les grands chemins de l’histoire sont désertés, restent les petits chemins et la littérature : « J’ai peur de la rencontre avec le passé qui revient : le petit chemin des années perdues, envahi, d’herbes et de poussière, enfoui sous les ronces, où était-ce déjà, vers quoi menait-il, ce caminito, il y avait des chants, on riait, je crois me souvenir qu’on s’aimait, que s’est-il passé ? »

Nous voilà

Price: ---

0 used & new available from

Benoît XVI est incorrigible

19

Les prises de position de l’Eglise catholique ont défrayé la chronique au cours des dernières semaines. Au lieu de se refaire une santé médiatique et de partir en quête de buzz plus favorables, le pape Benoît XVI s’apprêterait, selon des sources bien informées, à récidiver dès ce soir en se livrant à de nouvelles déclarations fracassantes. Bon nombre de rédactions sont sur le qui-vive, et les papiers sont déjà sur le marbre. Cette fois, c’est la bonne : si le pape Ratzinger persiste, il est viré ! Osera-t-il donc contredire la Faculté en affirmant que le Christ est ressuscité ? Contactée, l’ambassade d’Italie en France se refuse à tout commentaire, indiquant seulement que Silvio Berlusconi accorde toute sa confiance au Signor Pilato, qui n’a jamais failli dans l’exercice de ses missions.

Balle pour tous

3

Le 9 février dernier, le maire de Béziers, Raymond Couderc, recevait une enveloppe kraft contenant une lettre d’insultes et une balle de calibre 38. Deux semaines plus tard, Jacques Blanc, Michèle Alliot-Marie, Rachida Dati, Alain Juppé, Christine Albanel, Frédéric Lefebvre, Christian Vanneste et Nicolas Sarkozy recevaient le même pli pas très discret. Jeudi, Christian Vanneste réceptionnait un nouveau courrier et l’Elysée annonçait l’arrivée d’un petit colis contenant deux autres balles… Bref, tout le gratin de l’UMP avait reçu sa lettre de menace. Tous, sauf un : Jean-François Copé !… Or, ce vendredi, c’est Pâques avant l’heure : la ville de Meaux dont il est le maire vient d’annoncer qu’une lettre d’insultes accompagnée d’une balle vient d’être réceptionnée ce matin ! Félicitations à l’heureux élu.

Cachez-nous donc ce bus que nous ne saurions voir

527

Surtout, regardons ailleurs. La vidéo d’une agression sauvage survenue dans un bus en plein Paris est diffusée sur internet. Scandale. Mais pas à cause de la brutalité et de la gratuité de ce tabassage, ni en raison de l’acharnement des agresseurs et de la terreur des passagers. Ce qui soulève le cœur des belles âmes, ce n’est pas ce qu’on voit, c’est qu’on le voie. Le premier coupable, c’est donc le flic ou l’employé de la RATP qui a pris la lourde responsabilité de faire fuiter ces images à l’extérieur[1. Mutatis mutandis, ça me rappelle la fureur de l’Autorité palestinienne contre les journalistes italiens qui avaient « sorti » les images du lynchage de deux soldats israéliens et les excuses penaudes de la presse italienne de Jérusalem.]. Et le second le site internet qui, rompant avec l’omerta assez largement respectée par les médias, a décidé de porter ces images à la connaissance du public. D’ailleurs, coup de chance : il s’agit de François Desouche, site identitaire ou d’extrême droite, chacun choisira son lexique.

Imaginons une vidéo montrant une lapidation au Pakistan, une exécution sommaire dans une improbable capitale africaine ou le tabassage raciste de prévenus dans un commissariat parisien. Ou encore des brutalités policières contre de pacifiques manifestants altermondialistes. « Les images qui suivent peuvent heurter la sensibilité », murmurerait une présentatrice de JT avec une nuance de gravité dans l’œil. On encenserait ceux qui ont réalisé ces images au péril de leur vie ou de leur carrière pour alerter nos consciences. On rappellerait peut-être la grandeur du plus vieux, pardon du plus beau, métier du monde. On chanterait les vertus d’internet qui nous montre ce qu’on veut nous cacher.

Bien entendu, rien de tel ne s’est passé dans le cas de la « vidéo de surveillance » de la RATP. Sa diffusion par François Desouche suscite d’abord dans les médias respectables un certain malaise ou une fin de non-recevoir. On ne mange pas de ce pain-là. Des journalistes capables d’être les gogos de n’importe quel bobard, se découvrant soudain fort pointilleux sur la qualité de leurs sources documentaires et de leurs sources tout court, examinent le film sous toutes ses coutures. Des déontologues sourcilleux qui recopient sans états d’âme les PV d’instruction ou d’interrogatoire que leur refilent aimablement juges et policiers, froncent les narines. « Qui a intérêt à faire sortir cette histoire ? », se demande-t-on avec des airs entendus. Soucieuse, sans doute, de se montrer médias-friendly, la Préfecture de police saisit l’IGS « pour connaître l’origine de la fuite qui avait permis à cette vidéo, filmée par la caméra de surveillance d’un bus, de sortir sur Internet ». Durant quelques heures, on place même en garde à vue un policier, membre du Service régional de la police des transports. L’intéressé ayant été mis hors de cause, « les investigations se poursuivent donc pour trouver le responsable », promet la PP dans un communiqué. On est soulagé de savoir que tous les moyens sont mobilisés pour retrouver cet odieux délinquant.

L’authenticité du document paraissant indiscutable, les vigilants, retrouvant leurs vieux réflexes, orientent les soupçons sur le messager, le désormais fameux site François Desouche que l’on ne doit citer qu’en se bouchant le nez. Qu’une information ait transité par ce dernier repaire de la bête immonde devrait suffire à la rendre impropre à la consommation – pas cachère si j’ose dire. Les vertueux s’alarment : n’y a-t-il pas là une manipulation politique venu de là où on pense ? Méfiance.

Autant avouer mon crime, il m’arrive de consulter ce site. On y trouve, en plus d’une indigeste propagande, des informations censurées – ou ignorées – ailleurs. Celles-ci sont à l’évidence sélectionnées dans l’unique perspective de démontrer les dangers de l’immigration. Il est vrai que l’apologie de la France multiculturelle est infiniment plus sympathique que la nostalgie d’une France blanche, largement fantasmée au demeurant, qui rassemble les contributeurs de Desouche. Il est clair que nombre d’entre eux flirtent et plus si affinités avec le racisme. On peut ne pas aimer – certains diront qu’on doit. Faut-il aller plus loin encore et se rendre sourd et aveugle à tout ce qui vient d’un si détestable environnement ? Il est assez plaisant de voir les plus pompeux adorateurs du culte de l’Information se comporter comme des propagandistes de bas étage. Le réel nous déplaît, changeons-le. Une vieille rengaine.

Au-delà des modalités de sa diffusion, décrétées douteuses et fermez le ban, il faut croire qu’il y a quelque chose dans cette vidéo qu’on ne veut pas voir. Ces images durant lesquelles on voit trois ou quatre jeunes gens s’acharner sur un autre et le rouer de coup alors qu’il est pratiquement à terre ont de quoi heurter certaines sensibilités – et même toutes les sensibilités. Il n’est pas sûr, cependant, que la retenue des médias dans cette affaire s’explique par le louable souci de ménager la nôtre.

Il faut en effet le proclamer haut et fort, ce film donne une image négative de la réalité. La Halde et tous ses disciples qui somment publicitaires, cinéastes et gens de télévision de s’employer à donner une image positive de tel ou tel groupe injustement traité par l’histoire et la société, devraient d’ailleurs émettre sous peu une protestation bien sentie. Enfin, plutôt que d’image négative, peut-être serait-il plus indiqué de parler d’image non-conforme – un manifestant molesté par la police, c’est aussi une image négative mais elle ne gêne personne.

Ce qui déplaît, dans la scène de l’agression dans l’autobus de nuit, c’est son casting : les agresseurs étaient « issus de l’immigration » et la victime blanche. Bien entendu, ces faits établis ne suffisent aucunement à conclure à l’agression raciste mais ils ne permettent pas non plus de décréter qu’elle n’avait rien de raciste. Imaginons que les agresseurs aient été blancs et la victime noire ou arabe. On aurait sans doute, pour sa plus grande joie d’ailleurs, évoqué le spectre de Le Pen et dénoncé une ratonnade. On aurait peut-être eu raison de le faire – et peut-être pas.

On me dira que le combat contre le racisme vaut bien quelques petits arrangements avec la vérité. Admettons. Aussi bien intentionnée soit-elle, cette tactique de l’aveuglement appliquée avec constance et avec le succès que l’on sait par la gauche dans la lutte contre le Front national, n’a strictement aucune chance de faire reculer le racisme. C’est même tout le contraire. C’est en planquant sous le tapis la délinquance ou le racisme quand les coupables sont des Français noirs ou arabes – au motif inavoué qu’eux-mêmes victimes de racisme –, qu’on jette la suspicion sur tous. Trois petites frappes qui s’acharnent sur un homme à terre ne représentent rien ni personne d’autre que trois petites frappes. Au lieu de détourner les yeux ou de leur tenir le langage de l’angélisme, il serait temps de leur parler le seul qu’ils comprennent, celui de la force. Sans distinction de race ou de religion.

Libérez Barabbas !

95

Le serviteur se tient en retrait. Un geste et il apportera à son maître une coupe pleine d’eau. Sale métier que de servir un homme aussi à cheval sur l’hygiène. On ne le retiendrait pas qu’il passerait ses journées en ablutions multiples, apportant plus de soins à ses mains qu’à sa procurature, rendant par trois fois à Esculape ce qu’exige César. Ça tarde à venir. Il éructe, moitié grec, moitié latin, et ponctue ses phrases des trois mots qu’il connaît d’araméen. Parler peuple, lui ressembler et faire ce qu’il réclame, voilà la politique. Ça n’en finit pas. Il fait venir sa femme. Elle chante, vous savez ? Le peuple s’impatiente. On n’est pas monté de la ville basse pour mater Claudia. Ce qu’on veut, c’est la peau de Joshua. Lequel ? Pilate en a deux sous la main. L’un est surnommé bar ’abb’a, l’autre se dit lui-même bar ’abb’a. C’est à n’y rien comprendre. Et personne n’y comprend rien. Va pour Joshua donc, qu’on le crucifie et qu’on libère Joshua ! De l’eau, vite.

Jusqu’à Origène et son Commentaire sur Matthieu, dans lequel il juge indécent d’attribuer à un impie un nom aussi saint, de nombreux manuscrits du récit de la Passion faisaient mention du prénom de Barabbas : Jésus. Ajoutez à cela qu’en araméen – langue supposée de rédaction de l’évangile de Matthieu –, bar’abb’a signifie « le fils du père », la confusion grandit. Et Pilate répète sa question : « Voulez-vous que je libère Jésus le Messie ou Jésus le Fils du Père ? » (Matthieu 27,17.) Pourquoi autant de similitudes entre deux hommes que la tradition nous présente, depuis le IIIe siècle, comme absolument dissemblables ? Serait-ce là un complot ourdi par l’Eglise, une vérité passée sous silence ? Les choses sont plus simples, c’est-à-dire beaucoup plus complexes.

Une hypothèse. Barrabas n’est pas le nom d’un personnage historique, mais une figure rhétorique : l’allégorie d’une idée théologique. Quand les évangiles synoptiques insistent sur la messianité de Jésus, le quatrième évangile, celui de Jean, insiste sur la divinité du Christ. L’idée de « Jésus messie d’Israël » est recevable par les juifs du Ier siècle ; celle de « Jésus fils du Père » coince en revanche aux entournures. Elle est même inacceptable : un peu rigolards, ils regardent les empereurs romains se prétendre fils de Vénus ou de Mars, mais pour ce qui est du Dieu d’Israël, e finita la comedia ! Comment pourrait-Il, Lui dont le nom est imprononçable, avoir un fils ? C’est proprement inconcevable et inadmissible.

Ce bar’abb’a que Luc, Matthieu et Marc nous font passer pour un « fameux brigand » n’est pas un personnage, mais le johannisme lui-même, c’est-à-dire l’idée que le Christ dépasse sa propre messianité pour n’être plus que fils de Dieu. C’est une hypothèse d’autant plus vraisemblable que l’exégèse nous apprend que, dans l’évangile de Jean, l’épisode de Barabbas est une pièce visiblement rapportée et que le texte original n’en fait nullement mention.

Dès lors, Barrabas ne serait donc que l’un des innombrables motifs de débats et de discussions qui animent l’Eglise des premiers siècles et que les évangiles ont recueillis au long du temps en strates imbriquées. Une borne témoin rappelant que l’idée de divinité du Christ n’était pas du tout évidente pour les premiers chrétiens (à l’exception des gnostiques, qui ne font pas la fine bouche quand il s’agit de rompre avec la référence vétérotestamentaire) et qu’il aura fallu attendre le concile de Nicée pour réconcilier ceux qui, à l’instar des trois premiers évangélistes, insistent sur la messianité du Christ et ceux qui, avec Jean, mettent en avant sa divinité. Mais ce n’est là qu’une hypothèse : l’exégèse nous apprend qu’un texte ne se laisse jamais enfermer dans l’univocité. Aucun commentaire, fût-il délivré par Gérard Mordillat en personne, n’épuise le sens ni le séquestre : l’infinitude du texte, c’est ce que le christianisme a reçu en partage du judaïsme.

Historiquement, rien n’atteste qu’on élargissait chaque année un criminel au moment de Pessa’h[1. Ni le Talmud ni le Midrasch, qui surabondent pourtant en détails historiques sur Pessa’h, n’évoquent nulle part cette coutume.]. Rien sinon les évangiles, qui nous disent que c’était une coutume. Ce qui confirme le statut essentiellement symbolique de Barabbas. Mais, dans le récit de la Passion, il n’est pas un simple figurant polémique ni une pauvre allégorie. Il est le premier homme, celui qui bénéficie en avant-première du sacrifice du Christ. Il n’est pas le parangon du juif déicide, mais la figure du chrétien lui-même, c’est-à-dire du pécheur qui reçoit le pardon parce qu’un autre a été sacrifié à sa place.

Barabbas permet également d’introduire dans le récit de la Passion la référence au rite du bouc émissaire décrit au chapitre 16 du Lévitique : Aaron choisit deux boucs semblables. L’un est immolé, l’autre est envoyé dans le désert. La différence – René Girard l’a mise en évidence, après que Nietzsche avait décelé combien elle inversait les valeurs de la civilisation antique – est que, contrairement à ce qui se passe dans la mythologie grecque, la victime est innocente. Et c’est pour cette innocence même qu’elle est condamnée à mort. Barabbas vient rappeler l’innocence de la victime, soulignant, par contraste, l’iniquité du jugement.

La troisième fonction que remplit Barabbas nous est rapportée par Marc qui le présente comme « un rebelle et un meurtrier ». Là encore, historiquement, la procurature de Ponce Pilate se distingue par le calme civil en Judée : il faudra attendre vingt ans pour que la paix cède le pas à un climat d’émeutes et de révoltes anti-romaines, avant de culminer en 66 à Massada et de s’achever en 70 par la destruction du Temple. Marc ment-il ? Non. Lorsqu’il écrit sa haggadah dans la Rome des années 65, transcrivant ce que Pierre lui a rapporté pendant leurs longues années de collaboration, l’évangéliste a les yeux braqués sur la Judée et les événements qui s’y déroulent. Il a de la sympathie pour ces juifs entrés en rébellion contre l’Empire. Il les connaît et les a fréquentés avec Pierre, en Judée puis à Rome. Le message qu’il leur adresse est simple : tout n’est pas politique. Ou plutôt : la royauté que vous promet le Christ n’est pas de ce monde.

Chez Marc, la figure des deux Jésus bar’abb’a illustre deux messianismes distincts : l’un prend les armes pour affranchir Israël de son occupant romain, l’autre poursuit des visées qui ne sont pas de ce monde. En mettant en scène l’un et l’autre Jésus, Marc nous met en garde contre tous les petits Mordillat que l’humanité enfantera jusqu’aux temps derniers : la politique et le messianisme font deux, quand bien même la politique prend des allures messianiques. La première veut la rébellion ici et maintenant. Elle complote, exécute, assassine, sans nécessairement avoir recours à la perspective de lendemains qui chantent et de surlendemains qui dansent. Quand elle en a, ses mains sont rouges de sang. Quant au messianisme, dont la nature est proprement eschatologique, il tient un discours sur les fins ultimes, sans pour autant les précipiter ni les devancer. Il nous parle en somme d’une insurrection qui vient et n’a pas fini d’advenir dans les cœurs humains.

Simone Weil notait : « Un ancien exemple de décision démocratique : la demande populaire de libérer Barabbas, et de crucifier Jésus. » Et tout ça, sans démocratie participative ni jurys citoyens.

Vite, de l’eau. Pilate n’attend pas.

Boycott d’Israël : des avocats exécutés sans jugement !

63

C’est le talentueux Sylvain Lapoix de Marianne2 qui nous l’apprend, les militants pro-Hamas de la banlieue nord ont trouvé un moyen radical de combattre l’envahisseur sioniste sans trop s’éloigner de chez eux. Comme le montre la vidéo jointe à cet article punchy, et que diffuse largement, mais pas exactement aux mêmes fins, le site de la liste EuroPalestine. Qu’y voit-on ? Des militants vêtus de T-shirts verts (on pense que la couleur n’a pas été choisie au hasard), siglés Boycott Israël, vont dans le magasin Carrefour le plus proche de chez eux et détruisent tous les produits originaires de l’ »Entité » honnie. Leur vindicte se porte plus particulièrement sur les légumes, pourtant verts eux aussi, ainsi que sur les fruits, tous accusés de pousser sur « la Terre volée au Palestiniens, grâce à l’eau volée aux Palestiniens ». Pendant que les boycotteurs détruisent en toute impunité les oranges, poivrons, avocats et autres végétaux impies, on voit aussi leur chef spirituel, si j’ose dire, accuser au mégaphone les hypermarchés Carrefour de dissimuler volontairement aux clients l’origine israélienne des produits frais. Du coup, on se demande comment font nos Europalestiniens pour reconnaître les légumes sionistes. Au faciès ?

On a sa carte ou on ne l’a pas

75

Tout n’est pas à jeter par la fenêtre dans le XXIe siècle. Le monde d’après le Mur réserve parfois de bonnes surprises, une fois qu’on a chassé de son esprit les spectres d’Angot, des frères Dardenne ou de Gad Elmaleh. Par exemple, j’aime bien certains mots de ce temps. Ou plus précisément le sens que prennent certains mots de ce temps.

Parfois parce qu’ils sont bien utiles. Quand vous lisez ou entendez quelqu’un utilisant l’adjectif lisible dans son acception moderne, du style : « Le gouvernement devrait rendre plus lisible sa position sur le RMI des couples homosexuels à Mayotte », vous savez que vous avez très probablement affaire à un crétin[1. J’ai banni de mon vocabulaire l’expression crétin des Alpes par crainte de voir Luc Rosenzweig m’envoyer en représailles depuis son shtetl chamoniard un de ses scuds-maison dont on se relève pas. Luc, il n’y a que des gens biens dans les Alpes, et je n’ai jamais prétendu, moi, que le peuple savoyard n’existait pas…].

Un avatar sémantique dont je fais mes délices est avoir sa carte. Au siècle passé, cela signifiait une seule chose : être membre du Parti. Le parti signifiant lui-même – toujours à l’époque – le Parti communiste. Quand tous les communistes en furent partis[2. V’la que je me fâche aussi avec Jérôme Leroy. Mais bon, j’avais ma carte avant lui…], l’expression avoir sa carte muta brutalement en moins d’une génération, donnant raison aux regrettés Jean-Baptiste Lamarck et Trofim Lyssenko. Au XXIe siècle, avoir sa carte signifie avoir le ticket, en clair être socialement et médiatiquement inattaquable, ou a minima être protégé des médisances par un préjugé favorable en kevlar. À ne pas confondre avec bankable, un mot un rien abject mais énonçant assez crûment l’équation postmoderne qui rapporte la surface sociale non plus à l’épaisseur du compte en banque, façon Patron-à-cigare, mais à la solvabilité médiatique, façon Premier pouvoir. Claire Chazal est bankable, tout ce qu’elle fait intéresse la France d’en bas, Le Clézio a sa carte, tout ce qu’il fait subjugue l’intelligentsia[3. Il faut s’appeler au moins Clint Eastwood ou Barack Obama pour bénéficier consubstantiellement de ces deux onctions à la fois.]. Si Claire Chazal présente depuis cinq ans, dans l’indifférence générale, une émission intelloïde (intitulée : « Je/nous de Claire », on ne rit pas) sur la chaine gaie Pink TV, c’est sans doute parce que quelqu’un lui a fait miroiter qu’elle pourrait un jour avoir sa carte à la force du poignet. C’est pas gentil.

Jean-Marie Bigard n’est pas prêt d’avoir sa carte. Quand il fait un spectacle, on est certes plus ou moins obligé d’en parler mais à cause de son public de prols blanchâtres et de son soutien à Sarko, on a largement le droit d’en dire du mal. Et même un peu l’obligation, depuis sa malheureuse saillie sur le 11 septembre chez Ruquier, dont Bigard entendra parler toute sa vie, qu’il traînera toujours au bout de la queue, gravée qu’elle est, en lettres de feu sur sa fiche Wikipédia : « Le 5 septembre 2008, lors d’une intervention sur l’antenne d’Europe 1, l’humoriste défend la thèse du complot intérieur à propos des attentats du 11 septembre 2001. Ses déclarations, ont déclenché une vive polémique, et une condamnation des principaux médias. Quelques jours plus tard, par communiqué de presse, il s’excuse : « Je demande pardon à tout le monde pour les propos que j’ai tenus vendredi dernier pendant l’émission de Laurent Ruquier sur Europe 1. Je ne parlerai plus jamais des événements du 11 septembre. Je n’émettrai plus jamais de doutes. J’ai été traité de révisionniste, ce que je ne suis évidemment pas. » »

Dario Fo, lui, a sa carte. Metteur en scène d’avant-garde, anarchiste militant, prix Nobel de Littérature en 1997, ça vous pose un homme. L’une de ses pièces, Faut pas payer, a été diffusée sur France 5. Un thème d’actu puisqu’il s’agit d’une évocation de la vie chère et des premières tentatives d’autoréduction dans les magasins pratiquées par les autonomes italiens des seventies[4. Et que tentent péniblement de rejouer pour les 20 heures de 2009 les troupes du NPA, avec un rendu qui n’est pas sans rappeler celui des StarAcadémiciens reprenant Léo Ferré.]. Faut-il le préciser, la diffusion de la pièce a été saluée par un chœur spontané de louanges, comme l’avait été sa création aux Amandiers en 2005.

Vous ne voyez pas le rapport avec Bigard. C’est que Dario Fo s’est beaucoup plus investi que le plus papistes de nos comiques-troupiers (voire le seul) dans la relecture complotiste du 11 septembre. Il a multiplié les déclarations hostiles à la thèse couramment admise de l’attentat islamiste et répété à l’envi que les Services américains étaient dans la combine.

Dario Fo est l’un des trois narrateurs du film italien Zero : enquête sur le 11 septembre. Un film dont nous laisserons un de ses metteurs en scène, Franco Fracassi, résumer la problématique : « Ben Laden a-t-il profité des attentats du 11 Septembre ? Peut-être… mais il n’est certainement pas le seul ! D’autres personnes ont largement profité de ces attentats, celles-là mêmes qui, ensuite, se sont revendiquées comme victimes de ce crime… » Un film qui, dans la foulée de Thierry Meyssan, affirme notamment qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone. Comprenons-nous bien : c’est le droit le plus absolu des uns et des autres de communier dans le délire paranoïaque et le conspirationnisme à front bas. Reste à comprendre pourquoi la vision bien à lui qu’a Dario Fo des Twin Towers ne suscite pas la moindre indignation. Or contrairement à l’infortuné Bigard qui a proféré une ânerie une fois en passant et s’en est de surcroît repenti, notre anarchiste ne cesse de répéter ses théories et son propre blog nous apprend qu’il n’hésite pas à en assurer lui-même la promo lors de projections-débats. Mais c’est la jurisprudence Ken Loach qui prévaut. Silence radio. Pas un seul mot sur cette affaire qui compte tant pour lui dans la notice Wikipédia de Dario Fo. Ses admirateurs le protègent de lui-même. Telle la femme de César, le Nobel altermondialiste est structurellement insoupçonnable. Dario Fo a sa carte. Quand on n’est pas n’importe qui, on peut dire n’importe quoi !

Epaulard ? C’est assez !

16

Deux nouvelles pour le prix d’une : Causeur a des lecteurs au Modem. Et aussi dans le Val de Marne ! A preuve, ce mail que nous recevons d’une responsable bayrouyste du 9/4, restitué, déontologie oblige, dans sa poétique intégralité : « Pourriez-vous vérifier l’identité de ce Monsieur nommé André Epaulard, qui a récemment écrit 2 billets sur votre site Causeur.fr ? Ce Monsieur André Epaulard n’est pas connu du MoDem, n’est pas adhérent et inconnu de la direction du MoDem. Il semble même qu’il n’existe pas. André Epaulard est un personnage de roman Nada, mis en film en 1973 par Chabrol, qui traite de politique apparemment sur le même sujet (alliance communiste-fasciste). Le CULET, Comité pour une littérature éthique, dont il se proclame président, ne paraît pas exister non plus, en tout cas aucune trace sur internet. Ce doit être une supercherie, une farce ou une manipulation. Merci au site causeur.fr de vérifier préalablement ses sources. »

Vive le printemps !

10

printemps

Le printemps est de retour. Les hirondelles ne devraient pas tarder. Plus ponctuels que les passereaux printaniers, les huissiers, eux, sont déjà là, avis d’expulsion en poche. Retrouvez les impubliables de Babouse sur son carnet.

Il faut libérer Julien C.

88

L’affaire des sabotages de la SNCF sort de sa phase d’oubli médiatique. Le 17 mars dernier, les huit co-inculpés toujours maintenus sous surveillance judiciaire ont publié dans Le Monde une tribune annonçant que le silence de Bartleby serait désormais leur réponse à l’acharnement politique déployé contre eux et dissimulé sous la mascarade judiciaire.

Puis, le 25 mars, Le Monde affirmait en « une » avoir pris connaissance des pièces du dossier de l’instruction et constaté qu’il était résolument vide, conformément aux affirmations de la Défense depuis le début de l’affaire. Le quotidien reproduisait en outre un échange admirable. « Le juge : « Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier l’atteinte de celle-ci ? » Julien C. : « Je pense que c’est une erreur métaphysique de croire qu’une justification puisse avoir le même poids qu’une vie d’homme. » » Julien C. ne saurait être plus clair concernant ses dispositions éthiques. Ses amis et lui se tiennent assurément à peu près aussi loin des passions tristes des Brigades Rouges que de celles d’Alain Bauer.

Le 2 avril, enfin, les avocats des neuf personnes mises en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ont tenu une conférence de presse à la Ligue des droits de l’Homme. Ils ont demandé la requalification du dossier en droit commun. Ils ont pointé le caractère prémédité de cette opération politico-judiciaire. Six mois avant l’interpellation de novembre, le 13 juin 2008, le ministère de la Justice avait en effet demandé aux tribunaux dans une circulaire de se dessaisir de tout dossier lié à « la mouvance anarcho-autonome » au profit du parquet antiterroriste de Paris. Ils ont dénoncé le caractère inacceptable et arbitraire de la détention de Julien C., qui dure depuis bientôt cinq mois, en l’absence de la moindre preuve matérielle. Selon Me Terrel, « le gouvernement fait la chasse à des gens qui vivent différemment ». Les avocats se sont enfin étonnés que la piste allemande ait été négligée, un groupe allemand ayant revendiqué les sabotages de caténaires dans l’indifférence complète des enquêteurs.

J’évoquerai maintenant les textes qui, selon la police, émaneraient de Julien C. et de ses amis et qui ont été utilisés comme des éléments à charge dans cette affaire. S’ils en sont véritablement les « auteurs », je les en félicite chaleureusement. Car Tiqqun I (qui contient les remarquables Théorie du Bloom et Théorie de la Jeune-Fille), Tiqqun II et l’Appel sont des écrits d’une profondeur, d’une intelligence, d’une densité, d’une beauté très peu communes. Je suis heureux de partager avec Jérôme Leroy l’admiration de ces grands textes encore méconnus – qui ont pourtant d’ores et déjà donné lieu à des traductions italiennes, espagnoles et allemandes. Mais je diverge avec lui sur un point, sur lequel je ne puis donner entièrement tort à mon ami Marc Cohen : je n’aime pas du tout L’insurrection qui vient.

À chaque fois que j’ai tenté de convaincre des amis réactionnaires du caractère décisif de ces ouvrages, je me suis presque toujours heurté au même réflexe de défense. Ils tiennent absolument à fuir ces écrits, à ne pas en éprouver la puissance de pensée et de vérité, en les repoussant dans le bercail familier de la bêtise romantico-gauchiste. C’est un non-sens absolu. Il se trouve que ces écrits très singuliers mènent une guerre sur deux fronts : à la fois contre la bêtise réactionnaire et contre la bêtise progressiste. Etant sujet à l’une comme à l’autre, je ne pouvais que les aimer. Non seulement ces textes ne sont pas « de gauche », mais ils s’attaquent incessamment et avec une réjouissante cruauté à à peu près toutes les formes de la bêtise de gauche.

Je me contenterai de citer quelques extraits de l’Appel afin que chacun puisse vérifier par lui-même cette évidence : « Périodiquement, la gauche est en déroute. Cela nous amuse mais ne nous suffit pas. Sa déroute, nous la voulons définitive. Sans remède. Que plus jamais le spectre d’une opposition conciliable ne vienne planer dans l’esprit de ceux qui se savent inadéquats au fonctionnement capitaliste. La gauche (…) fait partie intégrante des dispositifs de neutralisation propres à la société libérale. Plus s’avère l’implosion du social, plus la gauche invoque « la société civile. » Plus la police exerce impunément son arbitraire, plus elle se déclare pacifiste. Plus l’État s’affranchit des dernières formalités juridiques, plus elle devient citoyenne. » Ou encore : « Tout se passe comme si les gauchistes accumulaient les raisons de se révolter de la même façon que le manager accumule les moyens de dominer. De la même façon c’est-à-dire avec la même jouissance. » Ou encore : « C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’ »alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes. »

La valeur de ces textes tient ensuite à leur dimension métaphysique. « Par communisme, nous entendons une certaine discipline de l’attention. » Naturellement, chacun est libre de s’esclaffer bruyamment en affirmant que les questions métaphysiques, comme l’acné, disparaissent une fois passé le seuil de l’adolescence. Pour ma part, j’ai cependant beaucoup de mal à prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle Benoît XVI, Martin Heidegger et Milan Kundera seraient des adolescents attardés.

Chacun est libre de cultiver obstinément l’illusion selon laquelle la question des fins dernières, la question du sens de sa propre vie, ne se poserait pas en ce qui le concerne. La neutralité métaphysique, la neutralité éthique – prétendre n’aspirer à rien et n’être attaché à aucune valeur – ne sera jamais autre chose qu’un fantasme absurde ou un mensonge à soi-même. Qui refuse de répondre avec des paroles à la question du sens de son existence y répond de toute manière limpidement par sa vie même. Notre époque n’est pas métaphysiquement neutre, elle a bel et bien ses réponses. Ses deux principales hypothèses métaphysiques pourraient être grossièrement résumées par ces propositions : 1) Toute existence humaine est un pur non-sens ; 2) La vie bonne consiste en la maximisation des trois seuls Biens véritables : le fric, la baise et la peoplelitude.

Dans sa lettre ouverte adressée à Julien C., Cyril Bennasar fait semblant de partager cette métaphysique de pacotille et d’y voir la quintessence de la lucidité et de la maturité. Il fait sans doute preuve d’une générosité mal placée en prêtant hasardeusement à Julien C. cette métaphysique au dessous du seuil de pauvreté. C’est la grande naïveté de notre époque, comme le remarquait René Girard, que de croire que seulement tout ce qui est bas est réel. La posture provocatrice de Cyril Bennasar ne manque pas d’humour, mais elle manque sans doute de vérité. Il faut vous avouer, cher Cyril, que ni vous ni Julien C. ne me semblez très crédibles en tant qu’aspirants forcenés au souverain Bien du fric, de la baise et de la peoplelitude. Votre choix du noble métier de menuisier et celui de Julien C. de vivre dans une ferme ne sont vraiment pas les chemins les plus droits, ni ceux que le bon sens recommande en priorité, pour atteindre les buts que vous évoquez. Vous seul et les gauchistes désignez en outre Julien C. comme un « martyr de l’Etat policier sarkozyste ». Ecoutez ses amis, dans leur tribune dans Le Monde : « Pas de héros, pas de martyr. » Enfin, il est inexact que, fidèle à la sagesse de Bruce Lee, vous ne vous attaquiez qu’au bois. Yvan Colonna et Julien C., je vous l’assure, ne sont pas un mélèze et un pin parasol – même s’ils ont en effet en commun avec eux de ne pas pouvoir, de leur cellule, « rendre les coups. » Dans ces conditions, vos attaques me semblent en vérité manquer un peu de panache.

Je citerai pour finir quelques phrases de l’Appel qui n’ont curieusement intéressé aucun journaliste. Pourtant, elles ne ressemblent pas exactement à un éloge de l’activisme saboteur. Elles seraient plutôt son contraire : « L’activiste se mobilise contre la catastrophe. Mais ne fait que la prolonger. Sa hâte vient consommer le peu de monde qui reste. La réponse activiste à l’urgence demeure elle-même à l’intérieur du régime de l’urgence, sans espoir d’en sortir ou de l’interrompre. »

Théorie du Bloom

Price: ---

0 used & new available from