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Tintin : on a marché sur la tête

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Tintin est-il raciste ?
Tintin est-il raciste ?

Depuis 2007, une bataille judiciaire fait rage au pays de Tintin. Le plaignant, Bienvenu Mbutu, Congolais résidant en Belgique depuis 20 ans, déplore l’image « dégradante » et « offensante » dont souffrent les noirs du Congo et attaque, non pas feu son président et presque homonyme, mais la société Moulinsart qui exploite l’œuvre de Hergé, en l’occurrence Tintin au Congo.

Cette confrérie d’héritiers tintinophiles que j’imagine animée par des messieurs en costumes à carreaux et nœuds papillons, a pourtant rappelé les corrections apportées par l’auteur en 1946 à la deuxième édition du texte de 1931 et ses explications sur « les préjugés des milieux bourgeois dans lesquels il vivait » quand il créa les personnages de cette histoire.

Manifestement, ça ne suffit pas. Bienvenu est décidé à poursuivre son combat contre le racisme jusqu’au retrait du commerce de la BD parce que « pour les enfants qui lisent cet album, le Congo, c’est ça ». Pour les adultes qui lisent le journal, le Congo, c’est plutôt le désastre économique, la corruption, les guerres ethniques, les comptes en Suisse et les orphelins du sida après les années de règne du président à vie mort mais c’est sans doute moins préoccupant.

Après tout, la lutte contre les préjugés racistes doit commencer dès le plus jeune âge et il convient de dénoncer la BD quand elle abrite un tel poison.

L’avocat Gilbert Collard, qui ne risquait pas d’importer de Belgique l’humour et l’autodérision, a prévu d’être le fer de lance de cette croisade en France. L’exemple pourrait bien faire tache en Europe et les héritiers d’Uderzo et de Goscinny ont du souci à se faire pour Astérix chez les Belges, les Bretons, les Helvètes, les Hispaniques ou les Vikings. Quand aux tenants de la diversité, ils pourraient leur demander des comptes pour l’image « dégradante » et « offensante » que les dessinateurs s’attachent à coller album après album aux pirates cosmopolites.

Outre-Atlantique, dans cette Amérique qui a 20 ans d’avance sur la vieille Europe, la censure a frappé et la bibliothèque municipale de Brooklyn, à la suite de plaintes, a mis l’album jugé raciste sous clef, « consultable par des chercheurs et des lecteurs avisés ». Les blancs à chapeaux pointus n’y auront pas accès, les autres devront peut-être, pour obtenir leur carte de « lecteur avisé », jurer sur la Bible et la Constitution des Etats-Unis qu’ils sont purs de tout fantasme raciste sous le contrôle d’un détecteur de mensonges.

Cette résurrection de « l’enfer », ce placard qui enfermait jadis les œuvres interdites par l’église, a été saluée par le CRAN[1. Conseil représentatif des associations noires.] comme une sage décision et son président Patrick Lozès a préconisé que l’on ajoute à l’album un texte pédagogique pour éviter les poursuites judiciaires.

Faudra-t-il aussi obliger nos enfants à lire des textes pédagogiques sur les personnes de petite taille qui sont des humains comme les autres mais en plus petits avant de les laisser regarder Blanche-Neige et les sept nains ?
Je conseillerais bien à Bienvenu Mbutu d’arrêter de nous castafiorer mais en Etat de droit, les choses se passent autrement. Sous la menace des procès, la marque Banania a renoncé à sa mascotte. Pour l’instant, la société Moulinsart des ayants-droit d’Hergé tient bon et rappelle que « la lecture d’une BD de 1931 demande un minimum d’honnêteté intellectuelle pour être lue en étant replacée dans son contexte ».

Le CRAN, lui, précise que « l’ouvrage est lu par de jeunes esprits qui ne peuvent pas tous faire la part des choses entre la caricature et la réalité ». Le souci est louable mais on peut espérer que la diversité qui compose les classes permettra aux enfants les plus menacés de tomber dans le racisme dès la maternelle de s’apercevoir au premier coup d’œil que les caricatures du temps de mon grand-père n’ont plus aucun rapport avec la réalité d’aujourd’hui.

Le Congolais venu chez les Belges s’indigne parce dans Tintin au Congo, « on laisse penser que les noirs n’ont pas évolué ».

Reste à savoir qui, d’Hergé ou de Mobutu, laisse penser une chose pareille ?

Bienvenue en Afghanistan-sur-Mer

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Le Yemen est-il sur le point de devenir un nouvel Afghanistan ? Notre photo : la vieille ville de Sana'a.
Le Yemen est-il sur le point de devenir un nouvel Afghanistan ?

Les navigateurs arabes qui nommèrent Bab-el-Mandeb (« porte de la lamentation ») le détroit séparant Djibouti du Yémen ont été bien inspirés. Mais si les compagnons de Sinbad craignaient les dangers relatifs à la navigation, leurs successeurs contemporains redoutent d’autres périls, beaucoup plus politiques. Large d’une trentaine de kilomètres dans son point le plus étroit, devenu une artère importante du commerce mondial, ce couloir souffre d’un voisinage exécrable. Si l’instabilité chronique en Ethiopie/Erythrée et le chaos en Somalie sont assez bien connus, la situation de l’autre rive, pourtant aussi préoccupante, l’est beaucoup moins. Relativement discrète sur la scène internationale, la République arabe du Yémen (la dernière fois que le grand public en a entendu parler, c’était après la catastrophe aérienne d’un avion de la Yemenia) commence à présenter d’inquiétantes similitudes avec l’Afghanistan.

Le dernier des nombreux conflits qui secouent le Yémen depuis des lustres dure depuis déjà cinq ans. Avec plus de 120 000 personnes déplacées et des milliers de morts depuis 2004, on peut difficilement qualifier la rivalité entre le régime d’Ali Abdullah Saleh et les rebelles zaïdites (une forme du chiisme) du Nord de conflit larvé. La dernière offensive du gouvernement contre les rebelles, lancée il y a quelques semaines, a fait au moins cent morts et les réfugiés se comptent par milliers. Il s’agit de toute évidence d’une escalade dans la violence d’une guerre civile sans fin. Pourtant, en 2008, à la suite d’un accord signé avec les rebelles, Saleh avait déclaré le conflit « terminé ». Mais les rebelles, paraît-il, ont profité de la trêve pour renforcer leurs positions et grignoter celles du gouvernement de Sanaa. Comme en Afghanistan, cela s’est traduit par la neutralisation de toutes les formes de présence souveraine du gouvernement dans la région.

Pour comprendre la situation, il faut oublier que le drapeau du Yémen est hissé devant le siège des Nations-Unies et faire abstraction de termes comme « Etat » ou « nation ». Derrière les appellations des XIXe, XXe et XXIe siècles se cachent des clivages bien plus anciens. Si l’on se contente des dépêches AFP, on peut croire que les rebelles du Nord et leur leader Abdul-Malik al-Houthi, qui se réclament du chiisme, sont des clients de l’Iran. Sauf que, d’une part, le président Saleh est zaïdite (et donc chiite) lui aussi, et que d’autre part, dans le passé, il avait aidé les rebelles du Nord, ses ennemis d’aujourd’hui, à s’organiser et à s’armer quand il avait besoin d’eux pour contrebalancer d’autres forces dont la menace semblait à l’époque plus imminente. Autant dire que l’hypothèse d’un conflit religieux n’est pas très pertinente.

Oublions donc idéologies et obédiences religieuses. C’est une tout autre appartenance qui anime le conflit, car avant d’être zaïdite, Abdul-Malik, le chef rebelle, est un membre imminent du clan d’al-Houthi. Fort d’un dense réseau d’alliances, ce clan domine le nord montagneux du Yémen, position officiellement reconnue par Sanaa qui avait signé avec lui la trêve de 2008. Mais, sur le fond, rien n’a changé. Depuis des années, les al-Houthi construisent un Etat dans l’Etat. Ils ont pris le contrôle des mosquées et des établissements scolaires et sapent systématiquement la présence de l’Etat en proposant des services publics parallèles.

La religion est, certes, un élément important de l’échiquier yéménite, mais elle ne sert ici que de moyen de mobilisation et de ciment pour assurer la cohésion d’une kyrielle de tribus. Officiellement, la rébellion « chiite » dirigée par Abdul-Malik al-Houthi souhaite rétablir au Yémen le régime des imams, évincé par une révolution républicaine en 1962. Dans la réalité, les tribus qui soutiennent les al-Houthi cherchent à réinstaller un système de gouvernance « à l’afghane », un réseau d’alliances entre potentats locaux plus ou moins autonomes. Dans le cadre d’un tel système politique, un « pouvoir central » ne pourrait rien espérer de mieux que le respect des apparences, autrement dit une soumission toute protocolaire, à condition de ne pas trop s’aventurer – ni d’entreprendre quoi que ce soit – en dehors de sa capitale.

Le président Ali Abdullah Saleh, 67 ans, qui se positionne comme l’homme providentiel garant de la stabilité, ne veut pourtant pas de ce « retour en arrière » vers le chaos tribalo-clanique. Cela pourrait non seulement remettre en cause son règne, mais plus encore celui de son fils, commandant en chef de la garde présidentielle – poste-clé, car les deux prédécesseurs de Saleh ont été assassinés. Les al-Houthi profitent sans doute de ce début de transition de pouvoir pour faire monter les enchères en provoquant une sorte de guerre de succession.

Malheureusement, ce genre de géopolitique de l’an Mil – guéguerre incessante entre baronnies – a une fâcheuse tendance à déborder en dehors des frontières. Comme en Afghanistan, en Somalie et, de plus en plus, au Pakistan, ces régions tribales quasi autonomes sont autant de terreaux fertiles pour le phénomène que l’on désigne, depuis le 11 septembre 2001, par le nom « Al-Qaïda ». Dans les zones d’ombre où se côtoient modernité et toute sorte d’archaïsmes se distille le mélange explosif des frustrations et de moyens d’actions sophistiqués. En octobre 2000, l’attaque contre le navire de guerre USS Cole au large du port d’Aden, qui a coûté la vie à 17 marins américains, a révélé le potentiel explosif de la situation au Yémen. Presque une décennie plus tard et malgré un bilan opérationnel impressionnant, les Etats-Unis ne sont pas au bout de leurs peines. L’affaiblissement de Saleh n’améliorera pas les choses.

Contrairement à la situation en « Afpak » (Afghanistan et Pakistan), les troubles que connaît le Yemen peuvent difficilement être imputés à une intolérable ingérence étrangère. Depuis des décennies, les grandes puissances ont laissé les Yéménites gérer leurs affaires. L’unification du Nord et du Sud en 1990, dont Saleh fut l’artisan, semblait être de bon augure, mais le bourbier yéménite reste à la fois dangereux et ingérable. Dans un entretien donné en juin 2008 au chef du bureau du New York Times à Beyrouth, le président Saleh a comparé la gouvernance du Yémen à une danse avec des serpents. Au début de la décennie, la CIA a dû descendre dans l’arène, mais son succès mitigé fait craindre que d’autres acteurs occidentaux soient aspirés par le tourbillon de cette valse infernale.

La longue nuit du mort-vivant

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Ayant passé plus d’une année, entre 2004 et 2006 à étudier l’itinéraire militaire et politique d’Ariel Sharon pour les besoins d’une biographie écrite, puis filmée, je suis régulièrement interpellé par mes amis et connaissances : « Au fait, il en est où ? »

Ma présence fait ressurgir dans leur esprit la figure d’un dirigeant politique dont ils ne savent plus bien dans quelle case de leur mémoire ils doivent le ranger, celle des morts ou celle des vivants. Cela fait maintenant trois ans et neuf mois qu’une hémorragie cérébrale frappait le premier ministre d’Israël, le plongeant dans un coma dont il n’est pas encore sorti. Cette situation n’est pas exceptionnelle : on a vu des comas se prolonger pendant des dizaines d’années, et même, il y a deux ans, un Polonais recouvrer la conscience après dix-neuf années de vie végétative.

Mais c’est la première fois, dans l’Histoire qu’un dirigeant politique de première importance se trouve dans cette situation : politiquement mort mais physiologiquement vivant. On discute de son héritage, en le glorifiant ou en le critiquant, mais il n’est pas possible de lui accorder le statut de ses prédécesseurs disparus : il n’est pas question de baptiser de son nom des rues ou des établissements publics, ou d’organiser des colloques universitaires sur son action.

Ariel Sharon poireaute donc dans l’antichambre de la gloire posthume, tombant peu à peu dans l’oubli de ses concitoyens, qui ont eu d’autres sujets de préoccupation que le sort de leur ancien Premier ministre. La guerre du Liban, celle de Gaza, et la menace nucléaire iranienne suffisent à alimenter les conversations et les colonnes des journaux, qui ont cessé de se préoccuper d’un homme de 81 ans, pensionnaire du centre spécialisé pour victimes d’AVC tombés dans le coma de l’hôpital Tel Hashomer de Tel Aviv.

S’agit-il, en l’occurrence d’une forme d’acharnement thérapeutique dont la famille et les médecins porteraient la responsabilité ? Non, si l’on en croit la journaliste médicale du Figaro, Martine Perez, elle même médecin, qui a eu des contacts avec ses collègues israéliens en charge du cas Sharon. En effet, s’il a bien perdu conscience, l’illustre patient respire sans avoir besoin d’un appareillage spécial. Il répondrait également à des stimulations, et les membres sa famille estiment qu’il est sensible à leur présence, notamment lors de la visite de ses petits-enfants. Les mêmes médecins estiment néanmoins que l’hypothèse d’une sortie du coma d’un patient de cet âge, ayant subi de lésions du cerveau de cette ampleur est hautement improbable, et que même si elle devait survenir, elle laisserait Sharon dans un état proche du légume…

On comprend dès lors que la mort ne peut survenir, pour autant qu’une autre maladie ne se charge pas d’écrire le mot fin, que par un processus d’euthanasie active, qui n’est pas plus autorisé par la loi israélienne que par la loi française.

On sait parler des vivants et des morts illustres. On écrit soit un portrait, soit une nécrologie. Mais on n’a pas encore trouvé la manière de traiter le cas de ceux qui se trouvent dans l’entre-deux. Lorsqu’elle surviendra, la mort d’Ariel Sharon ne fera guère lever que la moitié d’un sourcil d’un rédacteur en chef de permanence…

Quant au peuple, il s’est déjà manifesté par une blague qui circule en Israël. Un beau matin, Ariel Sharon ouvre les yeux et découvre son environnement hospitalier. Il hèle une infirmière, et lui demande de lui expliquer pour quelle raison il se trouve là, et de lui raconter ce qui s’est passé depuis sa perte de conscience. L’infirmière s’exécute, soucieuse de ne pas brusquer un patient fragile. Elle lui raconte d’une voix douce les événements politiques qui sont survenus depuis son accident cérébral : l’ascension, puis la chute de son protégé Ehoud Olmert, les ratés de la guerre du Liban en 2006, le pilonnage de la région de son ranch par les roquettes du Hamas, la victoire électorale de son vieux rival Netanyahou…

Sharon, les yeux mi-clos, médite quelques instants, puis dit à l’infirmière : « Remettez-moi dans le coma ! »

ARIEL SHARON

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Idée fisc

Cet été, alors que je prenais un petit déjeuner à la terrasse d’un café face à la Méditerranée (car je ne vais plus à la mer en Normandie depuis que je n’ai plus de parapluie assorti à mon maillot de bain), j’écoutais d’une oreille le son d’une télé sorti de derrière le bar.

Une chaîne régionale avec un journaliste à accent qui vous confirme que vous êtes en vacances quelle que soit la période de l’année et qu’on a du mal à prendre au sérieux même s’il vous annonce un génocide au Kosovo diffusait un reportage sur les économies d’énergie.

Ça ne se passait pas en Corse où les indigènes ont, de réputation, dépassé en la matière toutes les normes, non pas environnementales mais comportementales, mais dans une autre province où la misère est moins pénible au soleil.
Pourtant, le reportage racontait l’histoire d’un type, un pauvre décrit par la voix off comme étant en rupture avec le monde du travail, le pauvre, qui habitait une maison mal isolée et dont les revenus allocatifs étaient sérieusement entamés par ses dépenses de chauffage.

Je n’avais que le son de l’histoire et l’image de la mer d’un bleu qui me demandait pourquoi j’avais foutu un jour les pieds en Normandie. J’appris donc en l’entendant mais sans le voir que ce monsieur, qui avait obtenu tout ce qu’on peut obtenir d’aides à l’économie d’énergie sous forme de subventions de la commune, du département, de la région, de l’Etat et de l’Europe, mais à qui l’ONU avait peut être dit : « Va te faire foutre, OK ? », était désormais (et là, la phrase est authentique) « condamné à se débrouiller tout seul » pour finir ses travaux d’isolation.

Là, j’ai du m’immobiliser un instant pour savoir si j’avais bien entendu parce que ma madeleine en a profité pour disparaître dans mon café au lait. Mon esprit est parti explorer la quatrième dimension et je me suis vu comme je vous vois ouvrir un courrier du centre des impôts qui m’informait que dorénavant, mon nom ne figurait plus sur les listes de contribuables, qu’ils n’avaient plus rien à attendre de moi et que j’étais condamné à me débrouiller tout seul.

Comme dans les films à effets spéciaux, J’ai vu le décor changer autour de moi à toute vitesse et je me suis retrouvé devant un huissier, signant une ordonnance de justice à la requête des caisses de cotisations diverses et variées m’annonçant qu’à ce jour, jusqu’à nouvel ordre et sans autre forme de procès, j’étais dispensé de prélèvements et condamné à me débrouiller tout seul.

Puis je suis revenu dans le monde réel et j’ai du repêcher ma madeleine tout seul.
Le pauvre est retourné à son anonymat, condamné à affronter les rigueurs d’un hiver mal subventionné et un autre a pris le relais pour un quart d’heure de célébrité.

Le deuxième sujet du reportage parlait d’usine en grève je ne sais où, depuis je ne sais quand et je ne sais pas pour quoi, (c’est pas du boulot, je sais mais j’étais en vacances alors ça va !). J’ai juste retenu la phrase d’un syndicaliste qui réclamait ou avait obtenu « dix ans de salaire pour pouvoir se retourner ».

Ces mots qui auraient pu sortir de la bouche d’un vulgaire patron du CAC 40 ont sérieusement ébranlés mes illusions sur la dignité de la classe ouvrière. J’ai trouvé que ça faisait cher la volte-face. Je me suis dit qu’avec dix ans de salaire, je ne me contenterais pas de tourner les talons. Je commencerai par écrire au centre des impôts et aux caisses d’artisans pour les condamner à se débrouiller tout seuls – en tout cas sans moi. Et je disparaîtrai.
Peut être qu’avec le pognon me viendront des goûts de nouveau riche et que je me retirerai dans une ile avec des gardes du corps et des putes, quoique je n’ai aucune idée des tarifs.

Peut être qu’après m’être renseigné, je m’achèterai plutôt un chapeau et une sacoche en cuir comme Kwaï Chang Ken et que j’irai de ville en ville pour réparer les injustices.

En tout cas, j’ai sérieusement envisagé de rester en vacances et de ne pas me remettre au boulot.

Primaires ? Complètement primaires !

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L’idée d’organiser des primaires à l’américaine pour sélectionner un candidat dont on ne sait pas encore s’il représentera seulement les socialistes ou un ensemble plus vaste aux contours incertains semble bien faire son chemin. Accompagnée par Libération, pour qui tout ce qui singe la gauche américaine est marqué par un sceau sexy, relayé dans les autres médias, débattu à la radio et à la télé, cette idée, pourtant, est une idée idiote et dangereuse.

Idiote parce que, d’abord, nous ne sommes pas des Américains. D’ailleurs, l’expérience de la gauche italienne, elle aussi ensorcelée par le modèle étatsunien, ne devrait pas nous encourager. En 2006, cela aboutit à sélectionner Romano Prodi, le Bayrou de la Botte, qui remporta l’élection. Bonjour la Gauche ! Et la dernière fois, cela s’est terminé par le retour de Berlusconi.

Idiote, aussi, parce que, lorsque Charles Pasqua lança l’idée en 1993 pour éviter un nouveau duel Chirac-VGE, il pensait surtout à lui-même. Tout le monde faisait semblant d’approuver parce que personne ne voulait apparaître comme un briseur d’union mais en fait, tout le monde s’en fichait et savait que, dès qu’on passerait au détail, le projet exploserait en vol. De ce fait, il n’y eut pas de primaires, et un duel qui opposa Chirac à ….Balladur, finalement soutenu par Charles Pasqua.

Idiote, enfin, parce qu’il existe déjà un système de primaires. Cela s’appelle exactement « Premier tour de l’élection présidentielle ». Rappelons en effet que les Américains ont un scrutin à un tour seulement. Les primaires américaines ainsi que le bipartisme du système politique sont nés de cette situation. C’est là que de l’idiotie, on passe allègrement à la dangerosité.

Car en effet, si on organise des primaires dans un bloc, puis dans le second lorsqu’il faudra en 2017 pour régler la guerre de succession sarkozienne, les apprenti-sorciers comme Jean-Pierre Raffarin qui proposent l’adoption du scrutin majoritaire à un tour pourraient sauter de joie. Il s’agirait, ni plus ni moins, d’une privatisation du premier tour des élections [1. Car, dans ce cas, on voit mal comment l’élection présidentielle demeurerait la seule concernée par cette évolution]. On délèguerait aux partis politiques, en tous cas aux deux principaux, le soin de sélectionner des candidats qui s’affronteraient dans un tour unique.

Evidemment, ces primaires mobiliseraient beaucoup moins les électeurs qu’un premier tour d’élection présidentielle. Elles donneraient davantage encore la prime aux candidats pouvant lever du pognon, comme Obama [2. Après Valls, le Catalan, qui se voyait en Obama français promu par un tel système, on nous apprend que c’est au tour de Christiane Taubira de rêver à son tour.] a su le faire. Le bipartisme remplacerait le multipartisme bipolarisé. Cette évolution serait catastrophique car contraire à la culture politique française.

Il faut donc espérer que rien ne sortira de tout cela et que cette idée folle et dangereuse ne verra pas le début d’une application. Pour la France. Et pour la Gauche, aussi. Celle-ci gagnerait davantage à hâter sa recomposition, aussitôt après son échec programmé aux prochaines régionales. Marchant sur deux pieds, l’un allant du MoDem à l’écologie en passant par les sociaux-démocrates et l’autre englobant Front de Gauche, Hamonistes et Chevènementistes, elle pourrait avoir deux candidats ratissant large avant un rassemblement au second tour. C’est la seule manière pour elle de faire tomber Nicolas Sarkozy.

Et vous trouvez ça drôle ?

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J’ai reçu par mail le communiqué suivant. Par déontologie, et par paresse, je vous en livre le début in extenso :

« Ce dimanche 30 août, des centaines de personnes partageront un éclat de rire (presque) improvisé à l’occasion d’une immense FLASHMOB qui aura lieu à 16h30 en plein cœur de Paris. Le principe : Rassembler un maximum de personnes dans un lieu très fréquenté de Paris afin qu’elles rient ensemble pendant 1 minute pour faire taire le racisme. Comment ça se passe ? Après une séance d’explication et d’organisation, les participants se retrouvent sur le lieu de performance. Chacun se promène l’air de rien.
Au premier signal sonore, tout le monde se « freeze » dans sa position et plus personne ne bouge pendant 30 secondes. Puis, au second signal, tout le monde se met à rire passionnément, convulsivement, exagérément… et ce pendant 30 secondes.
Des comédiens se cacheront parmi la foule et aideront les participants à extérioriser leur rire le plus sonore. Le but du jeu : surprendre les passants grâce à l’effet de masse et délivrer un message positif. Pourquoi cette Flashmob ? Cette performance est organisée dans le cadre de la soirée « Rire Ensemble : un spectacle contre le racisme ». » Fin de citation.

Et, si vous voulez mon avis, c’est vrai qu’il y a de quoi rigoler…

Faisons l’amour avant de nous dire adieu

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Le film des frères Larrieu, Les Derniers jours du monde, est adapté d’un roman de Dominique Noguez, qui porte le même titre. Autant le roman de Noguez avait été pour nous en son temps une révélation poignante qui convoquait toutes nos obsessions, nos peurs et nos plaisirs, autant les frères Larrieu, c’était très moyennement notre came. Leur film précédent Peindre et faire l’amour, avec Auteuil et Azéma, avait été encensé par la critique du « Bloc central » (Télérama, les Inrocks) pour son audace et son intelligence du désir. Nous, nous avions été assez peu convaincus par cette histoire de deux bobos pur jus issus de la génération lyrique et qui, dans la belle maison de campagne où ils s’étaient retirés après avoir sans doute fait de bonnes affaires (mais on ne parle pas de ça dans ce genre de film car c’est vulgaire), pratiquaient à l’occasion un échangisme bon chic bon genre et déculpabilisé. Autant dire typiquement le film pour petit-bourgeois qui préfèrent se libérer au pieu que dans les urnes ou la rue.

Donc, a priori, la rencontre entre l’univers polyphonique et apocalyptique de Noguez et celui somme toute très conformiste des frères Larrieu nous laissait sceptique.

Nous avions tort. Le film est une réussite. Jamais, pour commencer, la fin du monde n’aura été représentée avec une telle distance apaisée dans l’horreur et en même temps une telle évidence, un tel naturel. Les hyperboles pyrotechniques des blockbusters hollywoodiens, les caméras hystérisées, les successions tachycardes de plans épileptiques, enfin tout cet arsenal pour adolescents qui ne connaissent que la grammaire énervée des jeux vidéos avaient fini par rendre les films sur la fin du monde aussi crédibles qu’un dessin animé.

Les frères Larrieu ont choisi un parti pris inverse. La fin du monde, c’est bien ici la fin de notre monde. Celui où l’on allait à la plage, où l’on draguait des filles, où l’on déjeunait dans des restaurants au bord de la rivière, où l’on écoutait les infos à 20 heures. Seulement, chez les frères Larrieu, la plage est régulièrement couverte de pluies de cendres, l’ensemble des convives de la petite auberge s’est suicidé après une dernière bouteille de Chinon pour ne pas voir arriver la pluie de bombes nucléaires, la rivière est remontée par des zodiacs chargés d’hommes en tenue NBC et les infos annoncent que le gouvernement se replie à Toulouse.

Dans ce chaos qui nous semble tristement possible, le héros incarné par Matthieu Amalric, marié avec Karine Viard, en vacances à Biarritz, va tomber amoureux d’une mystérieuse jeune femme espagnole incarnée par une très belle actrice au physique surprenant, androgyne et troublant, Omahyra Mota.

On a beau vivre les temps de la fin, bientôt, il n’y a plus que cet amour pour une fille qui n’est même pas son genre qui compte pour le héros. Et après qu’elle a disparu, son seul but sera de la retrouver dans un road-movie qui le mène en Espagne, sur fond d’attentats multiples, de routes encombrées, de réfugiés ou d’orgies désespérées dans des châteaux du Lot où la haute société se consume dans une manière de stoïcisme hédoniste qui ne manque pas d’une certaine grandeur. On aperçoit d’ailleurs Dominique Noguez dans cette ultime soirée, mais rassurons ses lecteurs, il garde tout le temps de la scène un smoking qu’il porte avec une élégance de diplomate. Pendant sa quête monomaniaque, Robinson (c’est le nom de naufragé que porte Amalric dans le film) sera un temps en compagnie d’une libraire jouée par la délicieuse Catherine Frot et croisera un vieil ami bisexuel chanteur d’opéra joué par Sergi Lopez.

Pour saisir toute l’originalité des Derniers jours du monde, il faudrait donc imaginer Swann et ses souffrances amoureuses, Swann et sa quête désespérée d’Odette dans la nuit de Paris, alors que les sirènes résonneraient dans le salon de madame Verdurin et que le baron de Charlus serait obligé d’évacuer une zone contaminée par un virus émergent dans l’hélicoptère d’une armée en déroute.

Finalement, pour reprendre le titre du précédent film des frères Larrieu que nous allons revoir pour réviser notre jugement, pendant l’apocalypse, on continue à peindre et faire l’amour.

Et c’est aussi joyeux que poignant, cette noblesse dérisoire, cette faculté de l’inutile, qui survit, malgré tout, dans la fin de toute chose.

Les derniers jours du monde - NE 2009

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La jeune fille et la mer

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« Je veux simplement découvrir le monde et vivre libre. » Ce n’est pas une déclaration du jeune Rimbaud mais celle de Laura Dekker, une Hollandaise de treize ans. Naviguant sur son huit mètres Guppy depuis l’âge de dix ans, elle avait conçu le projet d’un tour du monde en solitaire de deux ans avec l’accord de ses parents, eux-mêmes navigateurs expérimentés. Elle a vu son rêve brisé par trois juges d’Utrecht. Ils l’ont mise sous tutelle de la DASS batave et obligé ses parents à ne plus prendre aucune décision importante la concernant sans passer par leurs services. Ils ont également interdit à Laura la moindre sortie en mer pour deux mois avant qu’une commission composée de psychologues et autres agents du quadrillage de l’imaginaire ne statue sur le sort de la Lolita marine. La Hollande permet l’usage des drogues et la prostitution. Laura Dekker, on le voit, est une dangereuse subversive : à treize ans, elle ne fume pas de shit et ne fait pas la pute. Elle veut juste voir ce qu’il y a derrière la ligne d’horizon. Les jeunes, parfois, c’est vraiment du n’importe quoi.

Lettre à un futur camarade

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Tu as décidé d’adhérer au PCF, c’est bien. Je tiens néanmoins à ce que tu saches qui si l’on ne nous emprisonne plus, si l’on ne nous fusille plus, si l’on ne nous torture plus (ce qui fut le cas pendant la guerre d’Algérie) et si l’on ne nous balance pas des bancs publics sur la tronche dans une station de métro fermée jusqu’à ce que l’on ramasse sept morts sur le pavés (remember Charonne !), il faut que tu saches néanmoins que de nombreuses petites humiliations t’attendent et ton petit cœur rouge va devoir se bronzer ou se briser. Ce n’est pas de Marx, c’est de Chamfort. Alors, apprête-toi à affronter :

– Les gens qui vont te demander, avec une douceur compatissante : « Mais tu y crois vraiment ? », chose qu’ils n’oseraient jamais faire avec un prêtre.

– Les gens qui vont recycler des plaisanteries éculées jadis réservées aux très improbables radicaux-valoisiens : « Alors le prochain congrès, c’est dans une cabine téléphonique ? » En plus, des cabines téléphoniques, on en voit de moins en moins, ce qui est doublement cruel.

– Les gens de mauvaise foi qui vont te dire : « T’es con, les meufs sont mieux au NPA. » D’abord, c’est faux, comme tu le verras lors de ta première fête de l’Huma. Ensuite, sache qu’on a toujours eu des problèmes avec les trotskystes. Une histoire obscure d’accident de montagne. Leur lideure nettoyait son piolet et le coup est parti tout seul.

– Les gens qui vont te citer Le livre noir du communisme en voulant que tu aies honte, honte, tellement honte. Comme si tu étais un potentiel gardien de goulag dès que tu ouvres L’Huma et que tu fais remarquer que par les temps qui courent les richesses sont quand même très moyennement réparties…

– Les gens qui sont des anciens du Parti. Il y en a beaucoup. Tu en croiseras dans les écoles, les universités, les usines, les maisons d’édition, si ça se trouve, tu en croiseras peut-être même sur Causeur. Il y a les gentils un peu tristes et il y a ceux qui ont le syndrome de la pute repentie devenue dame chaisière. Ceux-là, ils ne se pardonnent pas d’avoir rêvé d’un monde meilleur alors ils défendent le pire avec la même ardeur. Mais les deux, au bout du compte, te diront la même chose : « Comment peux-tu être au Parti après Budapest, Prague, la rupture de l’union de la Gauche à cause de Marchais en 1977, l’invasion soviétique à Kaboul ? » Pour Kaboul, tu pourras toujours faire remarquer que, bon, il faudrait peut-être demander à la quinqua afghane la seule période de sa vie où elle a pu faire des études, fumer, soigner des gens, donner des cours, conduire. Les gens te répondront que ce n’est pas la même chose. Et tu apprendras que le capitalisme, quand il fait des erreurs meurtrières, ce n’est jamais la même chose.

– Et pour finir, les gens avec qui tu passes tes vacances et qui arrivent hilares, du bout du jardin, les mots croisés du Monde à la main et qui hurlent : « Jérôme, Jérôme, attends, tu vas rigoler, écoute cette définition : « Ses cellules sont vides, en deux lettres. » »

Et tu ne rigoleras pas. Même si c’est drôle.

Et c’est comme ça que tu apprendras que si tous tes camarades vont devenir des copains, eh bien tous tes copains ne sont pas forcément des camarades.

Ménages de scène

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Si vous avez 8 millions de dollars en poche, et un mariage en vue, voilà une idée de cadeau qui épatera vos amis, et probablement aussi, votre futur conjoint : louez les Rolling Stones pour la surboum postnuptiale. D’après une enquête très fouillée menée par un expert financier pour le compte de la chaîne britannique LivingTV, c’est le prix que Mick, Keith, Charlie et Ron, auraient exigé – et obtenu – en 2002 pour faire tourner les serviettes après une noce. Toujours d’après la même enquête, on peut louer pour deux fois moins cher Kylie Minogue ou Elton John et pour encore moins cher – un million de Livres Sterling, c’est donné – Amy Winehouse. En bas du classement, on retrouve les Duran Duran, disponibles pour 500 000 £ seulement, un choix qu’on ne fera qu’en cas de totale impécuniosité ou d’extrême mauvais goût.

Tintin : on a marché sur la tête

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Tintin est-il raciste ?
Tintin est-il raciste ?

Depuis 2007, une bataille judiciaire fait rage au pays de Tintin. Le plaignant, Bienvenu Mbutu, Congolais résidant en Belgique depuis 20 ans, déplore l’image « dégradante » et « offensante » dont souffrent les noirs du Congo et attaque, non pas feu son président et presque homonyme, mais la société Moulinsart qui exploite l’œuvre de Hergé, en l’occurrence Tintin au Congo.

Cette confrérie d’héritiers tintinophiles que j’imagine animée par des messieurs en costumes à carreaux et nœuds papillons, a pourtant rappelé les corrections apportées par l’auteur en 1946 à la deuxième édition du texte de 1931 et ses explications sur « les préjugés des milieux bourgeois dans lesquels il vivait » quand il créa les personnages de cette histoire.

Manifestement, ça ne suffit pas. Bienvenu est décidé à poursuivre son combat contre le racisme jusqu’au retrait du commerce de la BD parce que « pour les enfants qui lisent cet album, le Congo, c’est ça ». Pour les adultes qui lisent le journal, le Congo, c’est plutôt le désastre économique, la corruption, les guerres ethniques, les comptes en Suisse et les orphelins du sida après les années de règne du président à vie mort mais c’est sans doute moins préoccupant.

Après tout, la lutte contre les préjugés racistes doit commencer dès le plus jeune âge et il convient de dénoncer la BD quand elle abrite un tel poison.

L’avocat Gilbert Collard, qui ne risquait pas d’importer de Belgique l’humour et l’autodérision, a prévu d’être le fer de lance de cette croisade en France. L’exemple pourrait bien faire tache en Europe et les héritiers d’Uderzo et de Goscinny ont du souci à se faire pour Astérix chez les Belges, les Bretons, les Helvètes, les Hispaniques ou les Vikings. Quand aux tenants de la diversité, ils pourraient leur demander des comptes pour l’image « dégradante » et « offensante » que les dessinateurs s’attachent à coller album après album aux pirates cosmopolites.

Outre-Atlantique, dans cette Amérique qui a 20 ans d’avance sur la vieille Europe, la censure a frappé et la bibliothèque municipale de Brooklyn, à la suite de plaintes, a mis l’album jugé raciste sous clef, « consultable par des chercheurs et des lecteurs avisés ». Les blancs à chapeaux pointus n’y auront pas accès, les autres devront peut-être, pour obtenir leur carte de « lecteur avisé », jurer sur la Bible et la Constitution des Etats-Unis qu’ils sont purs de tout fantasme raciste sous le contrôle d’un détecteur de mensonges.

Cette résurrection de « l’enfer », ce placard qui enfermait jadis les œuvres interdites par l’église, a été saluée par le CRAN[1. Conseil représentatif des associations noires.] comme une sage décision et son président Patrick Lozès a préconisé que l’on ajoute à l’album un texte pédagogique pour éviter les poursuites judiciaires.

Faudra-t-il aussi obliger nos enfants à lire des textes pédagogiques sur les personnes de petite taille qui sont des humains comme les autres mais en plus petits avant de les laisser regarder Blanche-Neige et les sept nains ?
Je conseillerais bien à Bienvenu Mbutu d’arrêter de nous castafiorer mais en Etat de droit, les choses se passent autrement. Sous la menace des procès, la marque Banania a renoncé à sa mascotte. Pour l’instant, la société Moulinsart des ayants-droit d’Hergé tient bon et rappelle que « la lecture d’une BD de 1931 demande un minimum d’honnêteté intellectuelle pour être lue en étant replacée dans son contexte ».

Le CRAN, lui, précise que « l’ouvrage est lu par de jeunes esprits qui ne peuvent pas tous faire la part des choses entre la caricature et la réalité ». Le souci est louable mais on peut espérer que la diversité qui compose les classes permettra aux enfants les plus menacés de tomber dans le racisme dès la maternelle de s’apercevoir au premier coup d’œil que les caricatures du temps de mon grand-père n’ont plus aucun rapport avec la réalité d’aujourd’hui.

Le Congolais venu chez les Belges s’indigne parce dans Tintin au Congo, « on laisse penser que les noirs n’ont pas évolué ».

Reste à savoir qui, d’Hergé ou de Mobutu, laisse penser une chose pareille ?

Bienvenue en Afghanistan-sur-Mer

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Le Yemen est-il sur le point de devenir un nouvel Afghanistan ? Notre photo : la vieille ville de Sana'a.
Le Yemen est-il sur le point de devenir un nouvel Afghanistan ?

Les navigateurs arabes qui nommèrent Bab-el-Mandeb (« porte de la lamentation ») le détroit séparant Djibouti du Yémen ont été bien inspirés. Mais si les compagnons de Sinbad craignaient les dangers relatifs à la navigation, leurs successeurs contemporains redoutent d’autres périls, beaucoup plus politiques. Large d’une trentaine de kilomètres dans son point le plus étroit, devenu une artère importante du commerce mondial, ce couloir souffre d’un voisinage exécrable. Si l’instabilité chronique en Ethiopie/Erythrée et le chaos en Somalie sont assez bien connus, la situation de l’autre rive, pourtant aussi préoccupante, l’est beaucoup moins. Relativement discrète sur la scène internationale, la République arabe du Yémen (la dernière fois que le grand public en a entendu parler, c’était après la catastrophe aérienne d’un avion de la Yemenia) commence à présenter d’inquiétantes similitudes avec l’Afghanistan.

Le dernier des nombreux conflits qui secouent le Yémen depuis des lustres dure depuis déjà cinq ans. Avec plus de 120 000 personnes déplacées et des milliers de morts depuis 2004, on peut difficilement qualifier la rivalité entre le régime d’Ali Abdullah Saleh et les rebelles zaïdites (une forme du chiisme) du Nord de conflit larvé. La dernière offensive du gouvernement contre les rebelles, lancée il y a quelques semaines, a fait au moins cent morts et les réfugiés se comptent par milliers. Il s’agit de toute évidence d’une escalade dans la violence d’une guerre civile sans fin. Pourtant, en 2008, à la suite d’un accord signé avec les rebelles, Saleh avait déclaré le conflit « terminé ». Mais les rebelles, paraît-il, ont profité de la trêve pour renforcer leurs positions et grignoter celles du gouvernement de Sanaa. Comme en Afghanistan, cela s’est traduit par la neutralisation de toutes les formes de présence souveraine du gouvernement dans la région.

Pour comprendre la situation, il faut oublier que le drapeau du Yémen est hissé devant le siège des Nations-Unies et faire abstraction de termes comme « Etat » ou « nation ». Derrière les appellations des XIXe, XXe et XXIe siècles se cachent des clivages bien plus anciens. Si l’on se contente des dépêches AFP, on peut croire que les rebelles du Nord et leur leader Abdul-Malik al-Houthi, qui se réclament du chiisme, sont des clients de l’Iran. Sauf que, d’une part, le président Saleh est zaïdite (et donc chiite) lui aussi, et que d’autre part, dans le passé, il avait aidé les rebelles du Nord, ses ennemis d’aujourd’hui, à s’organiser et à s’armer quand il avait besoin d’eux pour contrebalancer d’autres forces dont la menace semblait à l’époque plus imminente. Autant dire que l’hypothèse d’un conflit religieux n’est pas très pertinente.

Oublions donc idéologies et obédiences religieuses. C’est une tout autre appartenance qui anime le conflit, car avant d’être zaïdite, Abdul-Malik, le chef rebelle, est un membre imminent du clan d’al-Houthi. Fort d’un dense réseau d’alliances, ce clan domine le nord montagneux du Yémen, position officiellement reconnue par Sanaa qui avait signé avec lui la trêve de 2008. Mais, sur le fond, rien n’a changé. Depuis des années, les al-Houthi construisent un Etat dans l’Etat. Ils ont pris le contrôle des mosquées et des établissements scolaires et sapent systématiquement la présence de l’Etat en proposant des services publics parallèles.

La religion est, certes, un élément important de l’échiquier yéménite, mais elle ne sert ici que de moyen de mobilisation et de ciment pour assurer la cohésion d’une kyrielle de tribus. Officiellement, la rébellion « chiite » dirigée par Abdul-Malik al-Houthi souhaite rétablir au Yémen le régime des imams, évincé par une révolution républicaine en 1962. Dans la réalité, les tribus qui soutiennent les al-Houthi cherchent à réinstaller un système de gouvernance « à l’afghane », un réseau d’alliances entre potentats locaux plus ou moins autonomes. Dans le cadre d’un tel système politique, un « pouvoir central » ne pourrait rien espérer de mieux que le respect des apparences, autrement dit une soumission toute protocolaire, à condition de ne pas trop s’aventurer – ni d’entreprendre quoi que ce soit – en dehors de sa capitale.

Le président Ali Abdullah Saleh, 67 ans, qui se positionne comme l’homme providentiel garant de la stabilité, ne veut pourtant pas de ce « retour en arrière » vers le chaos tribalo-clanique. Cela pourrait non seulement remettre en cause son règne, mais plus encore celui de son fils, commandant en chef de la garde présidentielle – poste-clé, car les deux prédécesseurs de Saleh ont été assassinés. Les al-Houthi profitent sans doute de ce début de transition de pouvoir pour faire monter les enchères en provoquant une sorte de guerre de succession.

Malheureusement, ce genre de géopolitique de l’an Mil – guéguerre incessante entre baronnies – a une fâcheuse tendance à déborder en dehors des frontières. Comme en Afghanistan, en Somalie et, de plus en plus, au Pakistan, ces régions tribales quasi autonomes sont autant de terreaux fertiles pour le phénomène que l’on désigne, depuis le 11 septembre 2001, par le nom « Al-Qaïda ». Dans les zones d’ombre où se côtoient modernité et toute sorte d’archaïsmes se distille le mélange explosif des frustrations et de moyens d’actions sophistiqués. En octobre 2000, l’attaque contre le navire de guerre USS Cole au large du port d’Aden, qui a coûté la vie à 17 marins américains, a révélé le potentiel explosif de la situation au Yémen. Presque une décennie plus tard et malgré un bilan opérationnel impressionnant, les Etats-Unis ne sont pas au bout de leurs peines. L’affaiblissement de Saleh n’améliorera pas les choses.

Contrairement à la situation en « Afpak » (Afghanistan et Pakistan), les troubles que connaît le Yemen peuvent difficilement être imputés à une intolérable ingérence étrangère. Depuis des décennies, les grandes puissances ont laissé les Yéménites gérer leurs affaires. L’unification du Nord et du Sud en 1990, dont Saleh fut l’artisan, semblait être de bon augure, mais le bourbier yéménite reste à la fois dangereux et ingérable. Dans un entretien donné en juin 2008 au chef du bureau du New York Times à Beyrouth, le président Saleh a comparé la gouvernance du Yémen à une danse avec des serpents. Au début de la décennie, la CIA a dû descendre dans l’arène, mais son succès mitigé fait craindre que d’autres acteurs occidentaux soient aspirés par le tourbillon de cette valse infernale.

La longue nuit du mort-vivant

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Ayant passé plus d’une année, entre 2004 et 2006 à étudier l’itinéraire militaire et politique d’Ariel Sharon pour les besoins d’une biographie écrite, puis filmée, je suis régulièrement interpellé par mes amis et connaissances : « Au fait, il en est où ? »

Ma présence fait ressurgir dans leur esprit la figure d’un dirigeant politique dont ils ne savent plus bien dans quelle case de leur mémoire ils doivent le ranger, celle des morts ou celle des vivants. Cela fait maintenant trois ans et neuf mois qu’une hémorragie cérébrale frappait le premier ministre d’Israël, le plongeant dans un coma dont il n’est pas encore sorti. Cette situation n’est pas exceptionnelle : on a vu des comas se prolonger pendant des dizaines d’années, et même, il y a deux ans, un Polonais recouvrer la conscience après dix-neuf années de vie végétative.

Mais c’est la première fois, dans l’Histoire qu’un dirigeant politique de première importance se trouve dans cette situation : politiquement mort mais physiologiquement vivant. On discute de son héritage, en le glorifiant ou en le critiquant, mais il n’est pas possible de lui accorder le statut de ses prédécesseurs disparus : il n’est pas question de baptiser de son nom des rues ou des établissements publics, ou d’organiser des colloques universitaires sur son action.

Ariel Sharon poireaute donc dans l’antichambre de la gloire posthume, tombant peu à peu dans l’oubli de ses concitoyens, qui ont eu d’autres sujets de préoccupation que le sort de leur ancien Premier ministre. La guerre du Liban, celle de Gaza, et la menace nucléaire iranienne suffisent à alimenter les conversations et les colonnes des journaux, qui ont cessé de se préoccuper d’un homme de 81 ans, pensionnaire du centre spécialisé pour victimes d’AVC tombés dans le coma de l’hôpital Tel Hashomer de Tel Aviv.

S’agit-il, en l’occurrence d’une forme d’acharnement thérapeutique dont la famille et les médecins porteraient la responsabilité ? Non, si l’on en croit la journaliste médicale du Figaro, Martine Perez, elle même médecin, qui a eu des contacts avec ses collègues israéliens en charge du cas Sharon. En effet, s’il a bien perdu conscience, l’illustre patient respire sans avoir besoin d’un appareillage spécial. Il répondrait également à des stimulations, et les membres sa famille estiment qu’il est sensible à leur présence, notamment lors de la visite de ses petits-enfants. Les mêmes médecins estiment néanmoins que l’hypothèse d’une sortie du coma d’un patient de cet âge, ayant subi de lésions du cerveau de cette ampleur est hautement improbable, et que même si elle devait survenir, elle laisserait Sharon dans un état proche du légume…

On comprend dès lors que la mort ne peut survenir, pour autant qu’une autre maladie ne se charge pas d’écrire le mot fin, que par un processus d’euthanasie active, qui n’est pas plus autorisé par la loi israélienne que par la loi française.

On sait parler des vivants et des morts illustres. On écrit soit un portrait, soit une nécrologie. Mais on n’a pas encore trouvé la manière de traiter le cas de ceux qui se trouvent dans l’entre-deux. Lorsqu’elle surviendra, la mort d’Ariel Sharon ne fera guère lever que la moitié d’un sourcil d’un rédacteur en chef de permanence…

Quant au peuple, il s’est déjà manifesté par une blague qui circule en Israël. Un beau matin, Ariel Sharon ouvre les yeux et découvre son environnement hospitalier. Il hèle une infirmière, et lui demande de lui expliquer pour quelle raison il se trouve là, et de lui raconter ce qui s’est passé depuis sa perte de conscience. L’infirmière s’exécute, soucieuse de ne pas brusquer un patient fragile. Elle lui raconte d’une voix douce les événements politiques qui sont survenus depuis son accident cérébral : l’ascension, puis la chute de son protégé Ehoud Olmert, les ratés de la guerre du Liban en 2006, le pilonnage de la région de son ranch par les roquettes du Hamas, la victoire électorale de son vieux rival Netanyahou…

Sharon, les yeux mi-clos, médite quelques instants, puis dit à l’infirmière : « Remettez-moi dans le coma ! »

ARIEL SHARON

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Idée fisc

117

Cet été, alors que je prenais un petit déjeuner à la terrasse d’un café face à la Méditerranée (car je ne vais plus à la mer en Normandie depuis que je n’ai plus de parapluie assorti à mon maillot de bain), j’écoutais d’une oreille le son d’une télé sorti de derrière le bar.

Une chaîne régionale avec un journaliste à accent qui vous confirme que vous êtes en vacances quelle que soit la période de l’année et qu’on a du mal à prendre au sérieux même s’il vous annonce un génocide au Kosovo diffusait un reportage sur les économies d’énergie.

Ça ne se passait pas en Corse où les indigènes ont, de réputation, dépassé en la matière toutes les normes, non pas environnementales mais comportementales, mais dans une autre province où la misère est moins pénible au soleil.
Pourtant, le reportage racontait l’histoire d’un type, un pauvre décrit par la voix off comme étant en rupture avec le monde du travail, le pauvre, qui habitait une maison mal isolée et dont les revenus allocatifs étaient sérieusement entamés par ses dépenses de chauffage.

Je n’avais que le son de l’histoire et l’image de la mer d’un bleu qui me demandait pourquoi j’avais foutu un jour les pieds en Normandie. J’appris donc en l’entendant mais sans le voir que ce monsieur, qui avait obtenu tout ce qu’on peut obtenir d’aides à l’économie d’énergie sous forme de subventions de la commune, du département, de la région, de l’Etat et de l’Europe, mais à qui l’ONU avait peut être dit : « Va te faire foutre, OK ? », était désormais (et là, la phrase est authentique) « condamné à se débrouiller tout seul » pour finir ses travaux d’isolation.

Là, j’ai du m’immobiliser un instant pour savoir si j’avais bien entendu parce que ma madeleine en a profité pour disparaître dans mon café au lait. Mon esprit est parti explorer la quatrième dimension et je me suis vu comme je vous vois ouvrir un courrier du centre des impôts qui m’informait que dorénavant, mon nom ne figurait plus sur les listes de contribuables, qu’ils n’avaient plus rien à attendre de moi et que j’étais condamné à me débrouiller tout seul.

Comme dans les films à effets spéciaux, J’ai vu le décor changer autour de moi à toute vitesse et je me suis retrouvé devant un huissier, signant une ordonnance de justice à la requête des caisses de cotisations diverses et variées m’annonçant qu’à ce jour, jusqu’à nouvel ordre et sans autre forme de procès, j’étais dispensé de prélèvements et condamné à me débrouiller tout seul.

Puis je suis revenu dans le monde réel et j’ai du repêcher ma madeleine tout seul.
Le pauvre est retourné à son anonymat, condamné à affronter les rigueurs d’un hiver mal subventionné et un autre a pris le relais pour un quart d’heure de célébrité.

Le deuxième sujet du reportage parlait d’usine en grève je ne sais où, depuis je ne sais quand et je ne sais pas pour quoi, (c’est pas du boulot, je sais mais j’étais en vacances alors ça va !). J’ai juste retenu la phrase d’un syndicaliste qui réclamait ou avait obtenu « dix ans de salaire pour pouvoir se retourner ».

Ces mots qui auraient pu sortir de la bouche d’un vulgaire patron du CAC 40 ont sérieusement ébranlés mes illusions sur la dignité de la classe ouvrière. J’ai trouvé que ça faisait cher la volte-face. Je me suis dit qu’avec dix ans de salaire, je ne me contenterais pas de tourner les talons. Je commencerai par écrire au centre des impôts et aux caisses d’artisans pour les condamner à se débrouiller tout seuls – en tout cas sans moi. Et je disparaîtrai.
Peut être qu’avec le pognon me viendront des goûts de nouveau riche et que je me retirerai dans une ile avec des gardes du corps et des putes, quoique je n’ai aucune idée des tarifs.

Peut être qu’après m’être renseigné, je m’achèterai plutôt un chapeau et une sacoche en cuir comme Kwaï Chang Ken et que j’irai de ville en ville pour réparer les injustices.

En tout cas, j’ai sérieusement envisagé de rester en vacances et de ne pas me remettre au boulot.

Primaires ? Complètement primaires !

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L’idée d’organiser des primaires à l’américaine pour sélectionner un candidat dont on ne sait pas encore s’il représentera seulement les socialistes ou un ensemble plus vaste aux contours incertains semble bien faire son chemin. Accompagnée par Libération, pour qui tout ce qui singe la gauche américaine est marqué par un sceau sexy, relayé dans les autres médias, débattu à la radio et à la télé, cette idée, pourtant, est une idée idiote et dangereuse.

Idiote parce que, d’abord, nous ne sommes pas des Américains. D’ailleurs, l’expérience de la gauche italienne, elle aussi ensorcelée par le modèle étatsunien, ne devrait pas nous encourager. En 2006, cela aboutit à sélectionner Romano Prodi, le Bayrou de la Botte, qui remporta l’élection. Bonjour la Gauche ! Et la dernière fois, cela s’est terminé par le retour de Berlusconi.

Idiote, aussi, parce que, lorsque Charles Pasqua lança l’idée en 1993 pour éviter un nouveau duel Chirac-VGE, il pensait surtout à lui-même. Tout le monde faisait semblant d’approuver parce que personne ne voulait apparaître comme un briseur d’union mais en fait, tout le monde s’en fichait et savait que, dès qu’on passerait au détail, le projet exploserait en vol. De ce fait, il n’y eut pas de primaires, et un duel qui opposa Chirac à ….Balladur, finalement soutenu par Charles Pasqua.

Idiote, enfin, parce qu’il existe déjà un système de primaires. Cela s’appelle exactement « Premier tour de l’élection présidentielle ». Rappelons en effet que les Américains ont un scrutin à un tour seulement. Les primaires américaines ainsi que le bipartisme du système politique sont nés de cette situation. C’est là que de l’idiotie, on passe allègrement à la dangerosité.

Car en effet, si on organise des primaires dans un bloc, puis dans le second lorsqu’il faudra en 2017 pour régler la guerre de succession sarkozienne, les apprenti-sorciers comme Jean-Pierre Raffarin qui proposent l’adoption du scrutin majoritaire à un tour pourraient sauter de joie. Il s’agirait, ni plus ni moins, d’une privatisation du premier tour des élections [1. Car, dans ce cas, on voit mal comment l’élection présidentielle demeurerait la seule concernée par cette évolution]. On délèguerait aux partis politiques, en tous cas aux deux principaux, le soin de sélectionner des candidats qui s’affronteraient dans un tour unique.

Evidemment, ces primaires mobiliseraient beaucoup moins les électeurs qu’un premier tour d’élection présidentielle. Elles donneraient davantage encore la prime aux candidats pouvant lever du pognon, comme Obama [2. Après Valls, le Catalan, qui se voyait en Obama français promu par un tel système, on nous apprend que c’est au tour de Christiane Taubira de rêver à son tour.] a su le faire. Le bipartisme remplacerait le multipartisme bipolarisé. Cette évolution serait catastrophique car contraire à la culture politique française.

Il faut donc espérer que rien ne sortira de tout cela et que cette idée folle et dangereuse ne verra pas le début d’une application. Pour la France. Et pour la Gauche, aussi. Celle-ci gagnerait davantage à hâter sa recomposition, aussitôt après son échec programmé aux prochaines régionales. Marchant sur deux pieds, l’un allant du MoDem à l’écologie en passant par les sociaux-démocrates et l’autre englobant Front de Gauche, Hamonistes et Chevènementistes, elle pourrait avoir deux candidats ratissant large avant un rassemblement au second tour. C’est la seule manière pour elle de faire tomber Nicolas Sarkozy.

Et vous trouvez ça drôle ?

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J’ai reçu par mail le communiqué suivant. Par déontologie, et par paresse, je vous en livre le début in extenso :

« Ce dimanche 30 août, des centaines de personnes partageront un éclat de rire (presque) improvisé à l’occasion d’une immense FLASHMOB qui aura lieu à 16h30 en plein cœur de Paris. Le principe : Rassembler un maximum de personnes dans un lieu très fréquenté de Paris afin qu’elles rient ensemble pendant 1 minute pour faire taire le racisme. Comment ça se passe ? Après une séance d’explication et d’organisation, les participants se retrouvent sur le lieu de performance. Chacun se promène l’air de rien.
Au premier signal sonore, tout le monde se « freeze » dans sa position et plus personne ne bouge pendant 30 secondes. Puis, au second signal, tout le monde se met à rire passionnément, convulsivement, exagérément… et ce pendant 30 secondes.
Des comédiens se cacheront parmi la foule et aideront les participants à extérioriser leur rire le plus sonore. Le but du jeu : surprendre les passants grâce à l’effet de masse et délivrer un message positif. Pourquoi cette Flashmob ? Cette performance est organisée dans le cadre de la soirée « Rire Ensemble : un spectacle contre le racisme ». » Fin de citation.

Et, si vous voulez mon avis, c’est vrai qu’il y a de quoi rigoler…

Faisons l’amour avant de nous dire adieu

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Le film des frères Larrieu, Les Derniers jours du monde, est adapté d’un roman de Dominique Noguez, qui porte le même titre. Autant le roman de Noguez avait été pour nous en son temps une révélation poignante qui convoquait toutes nos obsessions, nos peurs et nos plaisirs, autant les frères Larrieu, c’était très moyennement notre came. Leur film précédent Peindre et faire l’amour, avec Auteuil et Azéma, avait été encensé par la critique du « Bloc central » (Télérama, les Inrocks) pour son audace et son intelligence du désir. Nous, nous avions été assez peu convaincus par cette histoire de deux bobos pur jus issus de la génération lyrique et qui, dans la belle maison de campagne où ils s’étaient retirés après avoir sans doute fait de bonnes affaires (mais on ne parle pas de ça dans ce genre de film car c’est vulgaire), pratiquaient à l’occasion un échangisme bon chic bon genre et déculpabilisé. Autant dire typiquement le film pour petit-bourgeois qui préfèrent se libérer au pieu que dans les urnes ou la rue.

Donc, a priori, la rencontre entre l’univers polyphonique et apocalyptique de Noguez et celui somme toute très conformiste des frères Larrieu nous laissait sceptique.

Nous avions tort. Le film est une réussite. Jamais, pour commencer, la fin du monde n’aura été représentée avec une telle distance apaisée dans l’horreur et en même temps une telle évidence, un tel naturel. Les hyperboles pyrotechniques des blockbusters hollywoodiens, les caméras hystérisées, les successions tachycardes de plans épileptiques, enfin tout cet arsenal pour adolescents qui ne connaissent que la grammaire énervée des jeux vidéos avaient fini par rendre les films sur la fin du monde aussi crédibles qu’un dessin animé.

Les frères Larrieu ont choisi un parti pris inverse. La fin du monde, c’est bien ici la fin de notre monde. Celui où l’on allait à la plage, où l’on draguait des filles, où l’on déjeunait dans des restaurants au bord de la rivière, où l’on écoutait les infos à 20 heures. Seulement, chez les frères Larrieu, la plage est régulièrement couverte de pluies de cendres, l’ensemble des convives de la petite auberge s’est suicidé après une dernière bouteille de Chinon pour ne pas voir arriver la pluie de bombes nucléaires, la rivière est remontée par des zodiacs chargés d’hommes en tenue NBC et les infos annoncent que le gouvernement se replie à Toulouse.

Dans ce chaos qui nous semble tristement possible, le héros incarné par Matthieu Amalric, marié avec Karine Viard, en vacances à Biarritz, va tomber amoureux d’une mystérieuse jeune femme espagnole incarnée par une très belle actrice au physique surprenant, androgyne et troublant, Omahyra Mota.

On a beau vivre les temps de la fin, bientôt, il n’y a plus que cet amour pour une fille qui n’est même pas son genre qui compte pour le héros. Et après qu’elle a disparu, son seul but sera de la retrouver dans un road-movie qui le mène en Espagne, sur fond d’attentats multiples, de routes encombrées, de réfugiés ou d’orgies désespérées dans des châteaux du Lot où la haute société se consume dans une manière de stoïcisme hédoniste qui ne manque pas d’une certaine grandeur. On aperçoit d’ailleurs Dominique Noguez dans cette ultime soirée, mais rassurons ses lecteurs, il garde tout le temps de la scène un smoking qu’il porte avec une élégance de diplomate. Pendant sa quête monomaniaque, Robinson (c’est le nom de naufragé que porte Amalric dans le film) sera un temps en compagnie d’une libraire jouée par la délicieuse Catherine Frot et croisera un vieil ami bisexuel chanteur d’opéra joué par Sergi Lopez.

Pour saisir toute l’originalité des Derniers jours du monde, il faudrait donc imaginer Swann et ses souffrances amoureuses, Swann et sa quête désespérée d’Odette dans la nuit de Paris, alors que les sirènes résonneraient dans le salon de madame Verdurin et que le baron de Charlus serait obligé d’évacuer une zone contaminée par un virus émergent dans l’hélicoptère d’une armée en déroute.

Finalement, pour reprendre le titre du précédent film des frères Larrieu que nous allons revoir pour réviser notre jugement, pendant l’apocalypse, on continue à peindre et faire l’amour.

Et c’est aussi joyeux que poignant, cette noblesse dérisoire, cette faculté de l’inutile, qui survit, malgré tout, dans la fin de toute chose.

Les derniers jours du monde - NE 2009

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La jeune fille et la mer

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« Je veux simplement découvrir le monde et vivre libre. » Ce n’est pas une déclaration du jeune Rimbaud mais celle de Laura Dekker, une Hollandaise de treize ans. Naviguant sur son huit mètres Guppy depuis l’âge de dix ans, elle avait conçu le projet d’un tour du monde en solitaire de deux ans avec l’accord de ses parents, eux-mêmes navigateurs expérimentés. Elle a vu son rêve brisé par trois juges d’Utrecht. Ils l’ont mise sous tutelle de la DASS batave et obligé ses parents à ne plus prendre aucune décision importante la concernant sans passer par leurs services. Ils ont également interdit à Laura la moindre sortie en mer pour deux mois avant qu’une commission composée de psychologues et autres agents du quadrillage de l’imaginaire ne statue sur le sort de la Lolita marine. La Hollande permet l’usage des drogues et la prostitution. Laura Dekker, on le voit, est une dangereuse subversive : à treize ans, elle ne fume pas de shit et ne fait pas la pute. Elle veut juste voir ce qu’il y a derrière la ligne d’horizon. Les jeunes, parfois, c’est vraiment du n’importe quoi.

Lettre à un futur camarade

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Tu as décidé d’adhérer au PCF, c’est bien. Je tiens néanmoins à ce que tu saches qui si l’on ne nous emprisonne plus, si l’on ne nous fusille plus, si l’on ne nous torture plus (ce qui fut le cas pendant la guerre d’Algérie) et si l’on ne nous balance pas des bancs publics sur la tronche dans une station de métro fermée jusqu’à ce que l’on ramasse sept morts sur le pavés (remember Charonne !), il faut que tu saches néanmoins que de nombreuses petites humiliations t’attendent et ton petit cœur rouge va devoir se bronzer ou se briser. Ce n’est pas de Marx, c’est de Chamfort. Alors, apprête-toi à affronter :

– Les gens qui vont te demander, avec une douceur compatissante : « Mais tu y crois vraiment ? », chose qu’ils n’oseraient jamais faire avec un prêtre.

– Les gens qui vont recycler des plaisanteries éculées jadis réservées aux très improbables radicaux-valoisiens : « Alors le prochain congrès, c’est dans une cabine téléphonique ? » En plus, des cabines téléphoniques, on en voit de moins en moins, ce qui est doublement cruel.

– Les gens de mauvaise foi qui vont te dire : « T’es con, les meufs sont mieux au NPA. » D’abord, c’est faux, comme tu le verras lors de ta première fête de l’Huma. Ensuite, sache qu’on a toujours eu des problèmes avec les trotskystes. Une histoire obscure d’accident de montagne. Leur lideure nettoyait son piolet et le coup est parti tout seul.

– Les gens qui vont te citer Le livre noir du communisme en voulant que tu aies honte, honte, tellement honte. Comme si tu étais un potentiel gardien de goulag dès que tu ouvres L’Huma et que tu fais remarquer que par les temps qui courent les richesses sont quand même très moyennement réparties…

– Les gens qui sont des anciens du Parti. Il y en a beaucoup. Tu en croiseras dans les écoles, les universités, les usines, les maisons d’édition, si ça se trouve, tu en croiseras peut-être même sur Causeur. Il y a les gentils un peu tristes et il y a ceux qui ont le syndrome de la pute repentie devenue dame chaisière. Ceux-là, ils ne se pardonnent pas d’avoir rêvé d’un monde meilleur alors ils défendent le pire avec la même ardeur. Mais les deux, au bout du compte, te diront la même chose : « Comment peux-tu être au Parti après Budapest, Prague, la rupture de l’union de la Gauche à cause de Marchais en 1977, l’invasion soviétique à Kaboul ? » Pour Kaboul, tu pourras toujours faire remarquer que, bon, il faudrait peut-être demander à la quinqua afghane la seule période de sa vie où elle a pu faire des études, fumer, soigner des gens, donner des cours, conduire. Les gens te répondront que ce n’est pas la même chose. Et tu apprendras que le capitalisme, quand il fait des erreurs meurtrières, ce n’est jamais la même chose.

– Et pour finir, les gens avec qui tu passes tes vacances et qui arrivent hilares, du bout du jardin, les mots croisés du Monde à la main et qui hurlent : « Jérôme, Jérôme, attends, tu vas rigoler, écoute cette définition : « Ses cellules sont vides, en deux lettres. » »

Et tu ne rigoleras pas. Même si c’est drôle.

Et c’est comme ça que tu apprendras que si tous tes camarades vont devenir des copains, eh bien tous tes copains ne sont pas forcément des camarades.

Ménages de scène

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Si vous avez 8 millions de dollars en poche, et un mariage en vue, voilà une idée de cadeau qui épatera vos amis, et probablement aussi, votre futur conjoint : louez les Rolling Stones pour la surboum postnuptiale. D’après une enquête très fouillée menée par un expert financier pour le compte de la chaîne britannique LivingTV, c’est le prix que Mick, Keith, Charlie et Ron, auraient exigé – et obtenu – en 2002 pour faire tourner les serviettes après une noce. Toujours d’après la même enquête, on peut louer pour deux fois moins cher Kylie Minogue ou Elton John et pour encore moins cher – un million de Livres Sterling, c’est donné – Amy Winehouse. En bas du classement, on retrouve les Duran Duran, disponibles pour 500 000 £ seulement, un choix qu’on ne fera qu’en cas de totale impécuniosité ou d’extrême mauvais goût.