C’est pour se chauffer la main. Juste avant les soldes d’hiver, la France organise une promotion de légions d’honneur. Cette année, la distribution de rubans a dépassé toutes les espérances. Maurice Allais (prix Nobel d’économie, donc beaucoup moins blagueur qu’Alphonse) a hérité d’une grand-croix : on félicite le presque centenaire récipiendaire. Mais la République ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Paco Rabanne et Yann Arthus-Bertrand ont été faits « officiers dans l’ordre national de la Légion d’honneur ». Le premier se voit, enfin, récompensé d’avoir évité la chute de la station Mir sur la France en 1999. Il était grand temps. Quant au second, qui présente le trait singulier de ne jamais faire aucune photo sans son hélicoptère, on formule le vœu que le métal de sa médaille ne provienne pas des hauts-fourneaux qui bousillent notre planète et que son ruban ait été tissé dans du coton bio. Ce serait bien la moindre des choses.
Vigiles donc coupables ?

Sauf pour mon permis de conduire, je ne crains pas la police. Les vigiles dans les supermarchés me laissent indifférent et, quand je croise dans les rames de mon RER, les malabars de la police ferroviaire, je me sens rassuré pour moi et pour les miens qui empruntent cette ligne parfois tard dans la nuit. En revanche, la justice de mon pays m’inquiète. Depuis que j’ai vu le juge d’Outreau répondre aux questions qui lui étaient posées comme une vulgaire racaille sur le thème de « c’est pas moi, c’est pas de ma faute », je tremble à l’idée que ma liberté dépende d’un type pareil.
Dans l’affaire de ce jeune homme mort à Carrefour sous la pression des vigiles, les déclarations du Procureur m’inquiètent. Je ne sais rien de plus que vous de cette histoire et je me garderai bien d’accuser ou d’innocenter les inculpés mais une sentence délivrée aux médias me laisse perplexe. La phrase a déjà été ânonnée par les présentateurs des JT qui par manque de temps, semblent avoir sacrifié la réflexion au maquillage : « Il est inadmissible qu’un homme meure pour une canette de bière. » Les médias vont surement s’emparer de la formule qui pourrait bien faire la une de Libé et nous raconter ce drame comme dans un film de Ken Loach.
Dans la réalité, on ne meurt pas pour une canette de bière, pas plus qu’on ne meurt pour le vol d’un scooter ou parce qu’on n’a pas de papiers. Dans la quasi-totalité des cas, le vol dans un magasin vaut l’obligation de payer l’objet et du balai, la prochaine fois, on appelle la police. Pour un scooter, un peu de garde à vue et une amende plus tard, on n’en parle plus et si étant clandestin vous vous asseyez dans l’avion sans faire d’histoires, le retour au pays se passera bien.
Par contre, si vous résistez aux vigiles qui vous arrêtent, vous risquez la maltraitance. Si vous entamez une course-poursuite avec les flics, votre carrière de délinquant pourrait finir contre un arbre ou dans un mur et si vous faites du scandale à l’embarquement, vous serez maitrisé à vos risques et périls, car, comme le disait Pasqua : « force doit rester à la loi ».
La mort d’un homme est toujours regrettable et on peut comprendre l’émotion des proches et leurs déclarations empreintes de colère mais quand le Procureur en charge de l’affaire livre des raccourcis aux médias, je m’interroge sur son sens des responsabilités.
Encore une fois, cet homme n’est pas mort pour avoir volé mais pour avoir résisté à son arrestation. Quand on entame une épreuve de force avec la police ou avec ceux qui veulent vous remettre à la police, risquer la mort fait partie du jeu. Les gardiens de l’ordre public ou privé doivent-ils relâcher les délinquants récalcitrants pour ne pas risquer de leur faire du mal ? Cela pourrait finir par décourager les vocations. Si les forces de l’ordre ne peuvent plus exercer une violence légitime, si la « justice » interdit au gendarme de courir après le voleur parce que la vie de ce dernier pourrait être mise en danger, sous peine de finir en taule à sa place, la police finira par se contenter de contrôler les automobilistes et d’escorter les officiels et nous laissera nous démerder avec les malfrats.
Nous n’aurons plus alors qu’à nous armer pour défendre nous même nos biens et nos personnes et comme au Far West, les délinquants risqueront vraiment à mourir pour une bière.
Pie XII, pape bavard

Notre époque porte sur l’histoire un regard insensible. Elle considère le passé non pas tel qu’il a été, mais tel qu’elle voudrait qu’il fût. Elle sermonne les morts, leur dicte une conduite, ne rechigne pas à l’anachronisme pour les juger au nom de principes qu’elle ne s’applique jamais à elle-même, mais qu’elle leur demande rétroactivement de respecter. Notre époque n’est pas historienne : elle est vindicative. Tenter de comprendre les hommes et leurs raisons, dans le temps, le système de représentations et les circonstances qui furent les leurs, penser la complexité sans la réduire à une rationalité binaire : là n’est ni son fort ni son objet. Ce qu’elle veut, ce sont des coupables.
Des coupables, oui. Mais pas n’importe lesquels. Il lui en faut trouver d’exemplaires, par qui elle puisse se livrer tout entière à ce qui caractérise aujourd’hui l’Occident chrétien : la haine de soi. Notre époque hait ce qu’elle est, et voue à la détestation tout ce qui la fonde. Et comme elle tire son existence entière de Rome et de l’Eglise (jusqu’à l’athéisme, posture philosophique impossible en dehors du christianisme), c’est l’Eglise romaine que l’on charge de la culpabilité maximale.
Regardons « l’affaire Pie XII ». On critique avec aplomb son prétendu « silence » pendant la Shoah, on le soupçonne de collusion avec le régime nazi, on imagine les postures héroïques qu’il aurait pu adopter pour mettre fin à la persécution. On en vient à oublier l’essentiel : le « silence » de Pie XII n’est pas une réalité historique, mais une fable.
En 1963, la pièce Der Stellvertreter, est montée à Berlin. Elle entend dénoncer « les hésitations et le silence » de la papauté face au nazisme et aux persécutions dont les juifs ont été victimes pendant la guerre. Pie XII nous y présenté comme un couard, plus inquiet de la protection des biens matériels de l’Eglise que du salut des juifs.
La pièce vient à point nommé, nous apprend Ian Pacepa[1. Ian Mihai Pacepa, Red Horizons : Chronicles of a Communist Spy Chief, Regnery, 1987.], ancien lieutenant général des services secrets roumains passé à l’Ouest à la fin des années 1970. Conseillé par Alexander Shelepin, patron du KGB, Nikita Kroutchev a entrepris, depuis le début des années 1960, de livrer à l’Eglise catholique, dont il mesure les capacités de résistance et de nuisance, une lutte sans merci à l’intérieur du bloc soviétique. En Hongrie, les services secrets venaient d’avoir la peau du cardinal Mindszenty, un prélat aussi intransigeant avec les communistes qu’il l’avait été, dès le milieu des années 1930, avec Szálasi et les nazis des Croix fléchées. Même si Mindszenty avait pu se réfugier in extremis à l’ambassade américaine de Budapest (il y restera cloîtré quinze ans !), une victoire avait été remportée. Maintenant, il fallait jouer plus fort encore. C’est ce que fit le général Ivan Agayants, chef de la désinformation du KGB, en commandant à Rolf Hochhuth[2. Si Rolf Hochhuth dénonce les silences de Pie XII, il garde bien, quant à lui, le silence sur son propre embrigadement dans les Hitlerjugend. Cette période peu glorieuse de sa jeunesse lui reviendra plus tard en tête, quand il se mettra à s’afficher avec des négationnistes tels que Daniel Irving ou à publier des articles dans des revues d’extrême droite. Allez savoir pourquoi.] une pièce jetant le discrédit sur l’action du Vatican pendant la guerre. Pie XII était mort, il ne s’en plaindrait pas. Ainsi sont nés Le Vicaire et la légende du « silence coupable » de Pie XII.
D’ailleurs, qu’est-ce qu’un dramaturge allemand comme Rolf Hochhuth pouvait en avoir bien à faire de l’attitude du pape pendant la guerre ? En Allemagne, le catholicisme est une religion minoritaire et, si le scandale existe, c’est celui du protestantisme. Le gros de l’électorat nazi est protestant – et le ralliement tardif du Zentrum catholique et de Franz Von Papen reste un phénomène marginal[3. Pie XII retire à Franz Von Papen le titre de chambellan pontifical que Pie XI lui avait octroyé avant guerre et refuse qu’il soit nommé ambassadeur du Reich auprès du Saint-Siège. Il devra attendre que Jean XXIII lui restitue son titre honorifique.]. Malgré des héros comme Dietrich Bonhöffer ou Martin Niemöller, l’Eglise luthérienne ne se contenta pas de garder le silence face à l’irrésistible ascension d’Adolf Hitler. Elle en épousa la cause et les convictions, se rallia corps et âme au parti nazi et trouva dans son antisémitisme une heureuse réalisation de l’antijudaïsme de Martin Luther. Qu’on se souvienne du Juif Süss, commandé en 1940 par Goebbels (il supervisa le tournage) à Veit Harlan : la référence de la « révolution allemande », de cet « antisémitisme qui sauvera le Reich », c’est Luther. Qui trahit le peuple allemand et protestant du Wurtemberg dans ce film de propagande ? Ce sont les catholiques et leurs alliés juifs.
Avant la publication de la pièce de Rolf Hochhuth, on célébrait unanimement l’action de Pie XII en faveur des juifs pendant la guerre. Certes, comme le rappelait récemment dans Le Monde l’excellent Patrick Kéchichian, Paul Claudel se plaignait fin 1945 auprès de Maritain du caractère « inaudible » de la condamnation du nazisme par Pie XII. Mais Pie XII fut à Claudel aussi inaudible que de Gaulle pendant la guerre. C’est qu’on ne peut pas être partout : écrire Paroles au Maréchal et écouter radio Vatican[4. « France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père. Fille de Saint-Louis, écoute-le ! Et dis, en as-tu assez maintenant de la politique ? » Paul Claudel, Paroles au maréchal, 10 mai 1941.]. Pendant ce temps, Golda Meir rendait hommage à Pie XII. Les rescapés des camps venaient à Rome le remercier pour ce qu’il avait fait. La vérité, crue et scandaleuse aujourd’hui, est qu’il n’y eut certainement pas, dans l’histoire de la chrétienté, de pape plus proche des juifs que Pie XII. Voilà où réside l’héroïcité de ses vertus.
Sûr, à l’époque, Pie XII n’encombra pas les plateaux télés pour se plaindre. Il ne participa ni à « On n’est pas couché », ni au « Grand Journal » de Canal+. On ne le vit pas se répandre en larmes chez Pascale Clark. Il se contenta de participer, avant de devenir pape, à la rédaction en 1937 de l’encyclique de son prédécesseur Pie XI : Mit brennender Sorge, condamnation explicite du nazisme. Il se contenta, une fois élu au siège de Pierre, de consacrer sa première encyclique, Summi pontificatus, à dénoncer le racisme et le culte de l’Etat. Elle fut aussitôt larguée par les avions britanniques sur l’Allemagne à plus de 100 000 exemplaires. Il demanda aux universités catholiques de délivrer un enseignement contre l’antisémitisme, fidèle à la lettre de Summi pontificatus et à ce que le Souverain Pontife professait déjà en 1938 : « Nous, chrétiens, sommes spirituellement des sémites. » Il alerta les Alliés, américains et anglais, sur les persécutions dont les juifs étaient victimes. Mais la libération des camps de la mort n’était pas, pour eux, une priorité de la guerre ni un objectif militaire – un « point de détail », sans doute. Pie XII se contenta aussi, dans son message de Noël 1942, d’évoquer « »les centaines de milliers de personnes, qui sans aucune faute de leur part, parfois seulement en raison de leur nationalité ou de leur lignage, sont destinées à la mort ou à un dépérissement progressif », avant de faire diffuser ce message, en juin 1943, sur les ondes de Radio Vatican : « Quiconque établit une distinction entre les Juifs et les autres hommes est un infidèle et se trouve en contradiction avec les commandements de Dieu. » Il n’y a pas, pour un chrétien, d’excommunication plus directe.
Pie XII parla. C’était un pape bavard. Il parla beaucoup. Mais il agit aussi, levant la discipline de certaines institutions religieuses (afin que des hommes juifs pussent notamment rentrer dans les carmels et y trouver protection), finançant des réseaux et des filières, aidant là où il le pouvait. Les historiens avancent un chiffre de plusieurs dizaines de milliers de juifs, qui auraient bénéficié de la sollicitude du Pontife.
Ce qu’il y a de miraculeux, dans cette affaire, ce fut que Pie XII ne garda pas le silence et ne se refugia pas dans l’inaction. Il aurait pu. Tout l’y incitait. Lorsqu’il avait prêté sa main en 1937 à Pie XI pour écrire l’encyclique Mit brennender Sorge, il en avait éprouvé les lourdes conséquences. Aussitôt l’encyclique parue, les nazis arrêtèrent dans les Länder catholiques du sud de l’Allemagne près de 1 100 religieux et prêtres. Ils dévastèrent les évêchés de Munich, de Fribourg et de Rottenburg, avant de dissoudre les organisations catholiques et de proscrire l’enseignement catholique dans le Reich.
Les plus de 300 prêtres et religieux qui moururent en déportation à Dachau furent la plus grande douleur de Pie XII. S’ils étaient morts, c’était sa faute. Lui, et pas un autre – il en était convaincu – les avait précipités au martyr. Jamais il n’en ferait le deuil. Par une simple parole, il avait livré plus de 300 femmes et hommes à leurs bourreaux. Y a-t-il une chose plus exécrable quand on a voué sa vie à la Vie ?
Il se souvint aussi de la protestation publique, en août 1942, de ses évêques hollandais contre les persécutions. Les nazis répliquèrent par des persécutions plus atroces encore, arrêtant et déportant, en une seule nuit, 40 000 juifs hollandais, dont de nombreux juifs convertis au catholicisme tels Edith Stein. La Hollande détint, dès lors, le plus triste record de la persécution : 85 % de ses juifs disparurent dans les camps de la mort. Toute parole de l’Eglise condamnait plus qu’elle ne protégeait : voilà la vérité[5. Le lendemain de l’annonce des représailles nazies contre la déclaration des évêques hollandais, sœur Pascalina Lehnert, gouvernante du pape, raconte que Pie XII vint la trouver dans sa cuisine pour brûler dans le poêle deux grandes feuilles « couvertes d’une écriture serrée » : « Je voudrais brûler ces feuilles : c’est ma protestation contre l’affreuse persécution des juifs. Elle devait paraître ce soir dans l’Osservatore Romano. Mais si la lettre des évêques hollandais a coûté 40 000 vies humaines, ma protestation en coûterait peut-être 200 000. Je ne dois ni ne veux prendre cette responsabilité. » S. Pascalina Lehnert, Pie XII, mon privilège fut de le servir, Tequi, 2000.].
La « prudence toute diplomatique » dont on accuse Pie XII aujourd’hui n’est pas de la prudence, encore moins de la couardise. C’est la simple prise en compte du réel : en Allemagne et dans une Europe livrées à l’un des pires systèmes totalitaires, il ne suffit pas de signer une pétition depuis son confortable appartement pour faire changer les choses. On essaie uniquement de mener la politique des petits gestes, de sauver ceux que l’on peut sans attenter à la vie d’un plus grand nombre. Car, face au déferlement de la totalité sur soi, c’est elle seule, cette politique des petits mouvements, qui peut sauver non seulement des hommes, mais aussi la part humaine qui est en nous. Peter Sloterdijk oppose à la grandiloquente politique idéaliste, héritée du romantisme dix-neuviémiste et d’un héroïsme très Sturm und Drang, la politique des « petits gestes ». Dans un système totalitaire, on ne joue pas héroïsme contre héroïsme. On joue comme on peut. Et finalement on ne joue pas. Car ce n’est pas un jeu.
Voilà Pie XII. Désolé, ce n’est pas un super-héros. Vous ne trouverez en lui rien de Flash Gordon ni de Catwoman. Il n’a pas retroussé ses manches pour dévoiler ses biscoteaux antiracistes, comme n’importe lequel d’entre nous qui n’a pas vécu en son temps l’aurait, bien entendu, fait. Il a essayé simplement d’agir en homme parmi les hommes. Et c’est cela, précisément, que l’on appelle la sainteté.
Chaque catholique y est appelé. Parfois, l’Eglise en prend l’un ou l’autre et décide de l’élever à la dignité de ses autels. Pie XII, ne le mérite-t-il pas ? Allez savoir. C’est à Benoît XVI d’en décider. Dieu seul en sera juge.
C’est que les chemins de la sainteté ne correspondent pas en tout point à ceux de la Star Academy. Baiser dans la piscine, montrer ses nichons à la caméra, plaire aux médias : tout cela ne suffit pas pour être un saint. Les votes du public n’ont pas cours auprès du Dieu des catholiques. Les vaines déclarations, non plus.
Un saint est, avant tout, un témoin. Non pas celui qui témoigne à charge et qui enfonce l’accusé, mais qui essaie, par ses moyens humains, toujours modestes face aux implacables machineries des Etats et des idéologies, de le sauver. Ce témoin, Pie XII l’a été pour d’innombrables juifs. Il l’a été aussi pour l’Eglise universelle. Sa théologie inspira Vatican II : c’est dans son encyclique Mystici Corporis que la Constitution Lumen Gentium va puiser ses définitions et son sens. Avec Mediator Dei, il amorce, dès 1947, la réforme liturgique que Vatican II n’aura qu’à valider.
Le principal problème de Pie XII demeure : il a été pape. Voilà la difficulté. Elle ne lui sera jamais pardonnée par ces gens qui se considèrent être nés de la cuisse d’Œdipe et de Jupiter réunis, plutôt que de la jambe de saint Paul. Les pauvres, pardonnez-leur, ils ne savent pas d’où ils viennent.
En attendant, les catholiques ont de bonnes raisons de vénérer Pie XII. Pour son action, ses paroles et son silence qui appelle chaque être à l’éthique de responsabilité.
Le bug de 2010
Le 31 décembre 2009, sur les coups de minuit, pendant que le monde entier célébrait gaiement le passage à la nouvelle année, la France s’apprêtait, elle, à entrer dans la pire année de son histoire. En 2010, le 1er mai, le 8 mai, le 25 décembre et le Nouvel An auront lieu un samedi. Et le 15 août, un dimanche ! Seul le 11 novembre, qui tombera un jeudi, semble avoir été épargné. Au total, en 2010, les Français seront privés de cinq bons gros jours fériés en semaine ! Pour l’heure, l’opposition a gardé le silence sur cette attaque délibérée contre les droits sociaux des travailleurs. En attendant qu’elle réagisse, je me fais l’interprète de toute la rédaction de Causeur pour vous souhaiter une excellente année 2010 !
Victimes peut-être, héroïnes non

Sarah Zaknoun et Céline Faye, les deux jeunes Françaises emprisonnées en République dominicaine viennent de retrouver la liberté. Condamnées pour un trafic de drogue – six kilos de cocaïne ont été découverts dans leurs bagages – qu’elles n’ont jamais cessé de nier, les deux jeunes filles de Besançon ont bénéficié d’une grâce accordée la veille de Noël par le président dominicain. On peut partager leur joie et trouver parfaitement délirante la façon dont leur libération est célébrée – et de cela, elles sont sans l’ombre d’un doute complètement innocentes. Même si les deux amies ont été victimes d’un complot, rien dans leur affaire ne justifie le carnaval organisé pour leur retour en France.
Qu’on ne se méprenne pas : protéger les ressortissants français et leur porter secours est l’un des devoirs de l’Etat vis-à-vis de ses citoyens. Le ministère des Affaires étrangères et l’Elysée doivent donc œuvrer pour améliorer le sort des Français emprisonnés dans des pays étrangers, aider leurs familles à garder le contact avec eux et faire les démarches nécessaires dans des langues et cultures étrangères. Il est aussi tout à fait normal de se féliciter chaque fois que la diplomatie française arrive, au bout de négociations longues et difficiles, à remplir cette mission importante. Mais ce succès qui aurait dû valoir à quelques fonctionnaires les félicitations de leurs supérieurs et faire l’objet d’une couverture médiatique minimale, a été transformée en triomphe et les deux jeunes Bisontines en héroïnes.
À leur libération, elles ont été prises en charge, non pas par un mais par deux représentants de l’Etat : Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie et l’ambassadeur de France. À leur arrivée à Paris, elles ont eu droit à une réception au pavillon d’honneur de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, privilège normalement réservé aux otages libérés. Les retrouvailles de Sarah et Céline avec leurs parents – couronnées par un discours d’Alain Joyandet – ont été transmises en direct et en boucle toute la matinée par toutes les chaînes d’information. Le secrétaire d’Etat leur a même promis un « avenir » : la création d’un comité « Sarah et Céline » bombardées « ambassadrices de la lutte contre la drogue ». Tant qu’on y est, pourquoi pas secrétaires d’Etat à la Coopération ?
La démesure bat son plein et l’exagération atteint de tels sommets qu’on a envie de jouer les trouble-fête. Il y a quelque chose d’embrassant dans ce spectacle, comme toujours quand l’émotion – compréhensible s’agissant des intéressées – interdit toute réflexion et même toute distinction. Il n’y a plus de différence entre Clotilde Reiss et Céline et Sarah, entre un chantage politique et un cas individuel, entre une doctorante arrêtée arbitrairement en Iran parce qu’elle est française et transformée en monnaie d’échange et deux jeunes filles condamnées (peut-être par erreur) pour trafic de drogue.
Ce festival de très mauvais goût semble ne pas déplaire au chef de l’Etat qui vient de rater une belle occasion de faire profil bas. Que la première dame de France intervienne dans ce genre de situation, admettons. Que le président lui-même passe quelques coups de fils pour accélérer les choses, pourquoi pas. Si le geste dominicain a un prix, celui-ci doit être raisonnable. On peut aussi comprendre qu’Alain Joyandet, candidat aux régionales dans le Doubs, département d’origines des deux héroïnes, ait accordé à cette affaire toute l’attention qu’elle méritait. Nos deux voyageuses sont en quelque sorte les Betancourt (Ingrid pas Liliane) du pauvre. Bien sûr, on aurait trouvé plus élégant qu’il fasse ce charmant cadeau aux familles et à ses électeurs sans l’accompagner d’un feu d’artifice de communication qui a transformé une histoire qui finit bien en campagne de RP bas de gamme. Rien ne nous a été épargné, y compris les admonestations aux pécheresses repenties et les petits couplets sur tout le mal que fait la drogue. La tentation d’en tirer le maximum de larmes a été la plus forte. Et les efforts déployés pour transformer un succès diplomatique sans grande importance en victoire majeure sont ridicules et contre-productifs. Bref, voilà exactement le genre de spectacle que l’on produit pour cacher un grand vide. Bonne année à tous.
Taxe carbone : Sarko plus mort que vert…

Le retoquage de la taxe carbone par le Conseil constitutionnel est un coup de grisou politique dont Nicolas Sarkozy se serait bien passé en cette période de vaches maigres sondagières.
Le plus grave, dans cette affaire, est la cruelle mise en lumière par les « sages » du caractère inégalitaire de cette taxe, dont les lecteurs de Causeur avaient été informés par plusieurs de ses contributeurs réguliers.
Nicolas Sarkozy s’est mis dans une seringue dont il lui sera difficile de sortir totalement indemne : le rafistolage de la loi dans un sens souhaité par le Conseil porterait atteinte à la compétitivité d’industries stratégiques pour notre commerce extérieur, comme les cimenteries. Son abandon – la solution la plus sage dans l’absolu – détruirait l’édifice idéologique instable sur lequel repose le pouvoir présidentiel.
Ne pouvant plus être, en raison de la crise économique, le président du pouvoir d’achat qu’il avait promis d’être pendant la campagne électorale de 2007, il s’est mué en paladin de la sécurité sous toutes ses formes, dont l’écologie et la panique climatique sont le volet catastrophiste à moyen et long terme.
Signature du pacte de Nicolas Hulot, Grenelle de l’environnement, taxe carbone, moulinets inefficaces de ses petits bras à Copenhague ont marqué les étapes d’une reddition idéologique sans réel combat face à une bande de politicards rusés, souvent plus rouges que verts, habilement drivés de Bruxelles par Dany Cohn-Bendit.
Une droite écolo, c’est-à-dire qui abandonne aux idéologues de l’apocalypse le soin de poser les termes du problème de la préservation de la nature, est une droite qui court à sa perte.
Ce que le peuple – et même le peuple dit de gauche – demande à la droite, c’est qu’elle fasse marcher l’économie, qu’elle privilégie la production avant de penser à en redistribuer les fruits équitablement.
Le nouveau paradigme politique qui est en train de s’installer sans tenir compte des actuelles divisions partisanes va se structurer autour du clivage croissance/décroissance. Les oxymores comme « développement durable » ou « croissance maîtrisée » sont en fin de course, et la radicalisation des discours de part et d’autre de la « fracture environnementale » ne va plus permettre de jouer dans le registre de l’ambigüité où la droite serait « un peu » écolo, comme une femme serait « un peu » enceinte.
Le signal lancé par la bande dirigée par Jean-Louis Debré au pouvoir actuel est, à cet égard salutaire : la fausse taxe carbone est le symbole de la pantomime pseudo-écologiste jouée par Sarkozy pour flatter une opinion droguée par les bateleurs de l’apocalypse environnementale Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand et Al Gore.
Pour que la droite redevienne la droite et qu’elle soit capable de rallier à elle ceux qui, à gauche, ont fait l’expérience désagréable de gouverner avec les Verts, il faut qu’elle redevienne elle-même, c’est à dire pas seulement le parti de l’ordre, mais aussi celui du développement et de la prospérité.
Margaret Teacher’s
Des archives déclassifiées du 10 Downing Street commencent à révéler des choses intéressantes ou amusantes sur les premières années Thatcher. Ainsi, démembrer le welfare state et affamer les mineurs du Yorkshire, cela demande des forces. On s’en doutait un peu, mais à ce point… Maggie a ainsi, en juin 1979, lors de son voyage en France pour rencontrer Giscard, demandé aux services de l’ambassade britannique qui l’accueillaient en France de faire quelques menus achats au duty free, juste de quoi tenir dans ce pays de froggies tous plus ou moins socialistes : une bouteille de whisky Teacher’s pour elle, une de gin pour son mari Dennis et une cartouche de 200 Benson & Hedges. Les aimables diplomates durent, par la suite, réclamer plusieurs fois leur dû à la Dame de Fer. C’est vrai que le Teacher’s, ça fait mal à la tête et ça donne des trous de mémoire, tous les amateurs exclusifs de pur malt vous le diront…
Ségo invente la novlangue de bois
Ce lundi, quand j’ai lu la dépêche AFP annonçant le lancement par l’association de la socialiste Ségolène Royal, Désir d’avenir, d’une « plate-forme solidaire » j’ai d’abord cru à une plaisanterie, tant l’accumulation de la novlangue-de-bois moderniste y déclenche rires et de larmes. Cette plate-forme « d’entraide, de solidarité et de fraternité est à nous et chacun d’entre nous doit s’en emparer ». Telle la ville innocente que l’on doit se « rapproprier », tremblant sous les roulettes des aventuriers rolleristes. Ce truc sera donc un « espace d’entraide autour de plate-formes d’échanges solidaires ». Moi j’aurais ajouté « éco-consciente » ou au moins « verte »… Tout ce petit peuple ébranlé par un désir d’avenir adolescent assurera une « veille citoyenne et sociale pour alerter les amis, décortiquer les événements dans le but d’aider à construire une société toujours plus fraternelle » Veille ou flicage ? Sommes-nous sous la menace d’un observatoire de la fraternité ? D’un Grenelle du fraternel ? L’AFP rapporte les propos de l’un des membres de cette obscure officine qui indique que son but sera de « créer une cellule, de se rendre des services divers et variés et en même temps de créer du lien social ». On en tremble… Alors, demain, tous amis ? On a hâte que Ségolène se lance en campagne. On va bien s’amuser !
Taxe carbone, c’est reparti comme en 14

On peut se demander s’il n’y a pas une certaine malice, voire un côté joueur chez les Sages du Conseil constitutionnel. Ils viennent en effet d’attendre le 29 décembre pour retoquer le texte de loi sur la taxe carbone qui devait entrer en vigueur… le 1er janvier.
On admirera la vacherie calendaire et l’élégant sadisme temporel. À deux encablures du foie gras, du Champomy élyséen[1. De Gaulle aimait le Drappier, Sarkozy ne boit pas d’alcool. Le diable se niche dans les détails.] et des vœux présidentiels pour la France, ce moment sacré d’unité nationale, de communion patriotique, d’espoir et de mâles mouvements du menton, pan ! Un bourre-pif, et en pleine paix !
Les tontons flingueurs du palais Palais-Royal sous la direction de deux caïds du monde d’avant qui sont bien décidés à ce que ne soit pas dilapidé l’héritage du Grand, alias De Gaulle le Mexicain, ont à nouveau profité du manque de professionnalisme de ceux qui ont rédigé la loi pour l’atomiser façon puzzle.
C’est sans pitié qu’ils ont achevé le texte à coup de tatane et dans une joie manifeste qui transparait sous la froideur juridique, genre incandescence sous le givre. Le gang des affreux a ainsi souligné qu’« étaient totalement exonérées de contribution carbone les émissions des centrales thermiques produisant de l’électricité, les émissions des 1018 sites industriels les plus polluants (raffineries, cimenteries, cokeries…) et les émissions du transport aérien » ou encore « celles du transport public routier de voyageurs ».
Ça, c’était la préparation d’artillerie. Ensuite les cent derniers mètres de la charge se font à la baïonnette : « Ces exemptions auraient conduit à ce que 93 % des émissions d’origine industrielle, hors carburant, soient exonérées de contribution carbone ». Autrement dit, à part les pauvres avec chaudières au fuel et automobiles miraculées de leur cinquième contrôle technique, tout le monde y échappait, au point que le bouclier fiscal du début du quinquennat faisait presque figure de mesure sociale-démocrate.
La taxe carbone, c’était un peu la danseuse du président Sarkozy et de l’aimable ministre d’Etat Borloo. Avec la taxe carbone, rebaptisée en Novlangue certifiée « Contribution Carbone », on regardait un peu niaisement cette gracieuse jeune fille moderne, une jeune fille verte aurait dit notre cher Paul-Jean Toulet, faire ses entrechats à Copenhague et ses demi-pointes dans les prés d’Europe Ecologie. On en oubliait le climat fétide du pays qui ne l’était pas seulement à cause des rejets de CO2 (dioxyde de carbone) dans l’atmosphère mais aussi par les rejets de CP2 (dioxyde de Pandore) qui polluent l’atmosphère avec des blagues racistes, des débats menés en en préfectures et autres douceurs identitaires qui pour le coup n’ont rien de nationales, mais c’est une autre histoire.
L’air de rien, ce qui devait être le tournant écologique du quinquennat et donner au sarkozysme une peinture très gauche moderne vient de se transformer en Warterloo politique. Sans compter que malgré tout, la contribution carbone malgré son côté usine à gaz (ce qui est un comble) devait bon an mal an rapporter ses 4,1 milliards de recettes fiscales, avec encore une fois la moitié à la charge des ménages[2. A se demander si les flatulences des SDF n’auraient pas été, elles aussi, taxées.], ce qui n’est pas négligeable pour nos brillants gestionnaires du déficit actuellement au pouvoir.
Ceci étant dit, c’est une défaite politique et seulement politique.
On s’en remet. Plus ou moins bien mais on s’en remet. Cela va être un peu plus compliqué pour Europe Ecologie. On se souvient de la rapidité avec laquelle madame Cécile Duflot était accourue sur le perron de l’Elysée pour dire que « tout cela allait dans la bonne direction ». Les néo-verts d’Europe Ecologie, le social, ce n’est pas trop leur truc, enfin pas pour tout de suite. Ces salauds de pauvres allaient moins faire tourner leurs caisses pourries, c’est d’abord ce qui comptait, pour les jolis poumons de la bourgeoisie de moins en moins bohème des centres-villes muséifiés.
Quand on interrogeait cette jeune femme politique, celle qui veut transformer l’Ile de France en village, on sentait bien que ce qui lui faisait plaisir, au fond, c’est que ce problème, réel au demeurant, entre dans le discours politique dominant.
Que cela se fasse au détriment des ploucs, tant pis. Espérons que les militants de cette formation si glamour vont enfin voir, au travers des motifs du Conseil constitutionnel, la conclusion qui s’impose en ce qui concerne l’écologie.
Tant qu’il n’aura pas été clairement admis que l’écologie ne peut exister sans bouleverser les modes de production et disons-le sans rompre avec le capitalisme comme l’a signifié Chavez dans son discours de Copenhague [3. « Un spectre hante les rues de Copenhague, c’est le capitalisme. »] mais aussi, par exemple, Melenchon, ce beau combat pour une terre vivable se terminera comme la pantalonnade danoise ou le règlement de comptes qui vient d’avoir lieu à OK Palais Royal.
Masurca Fogo, la mémoire de la beauté

Un lundi soir, une heure sous la pluie avec Sara, arpentant les alentours du Théâtre de la Ville. A la fin, entre nos doigts, aucun billet pour Masurca Fogo – seulement nos deux feuilles de papier portant l’inscription « je cherche deux places » entièrement trempées de pluie. C’est une des nombreuses joies que procure Pina Bausch : il n’existe pas de droit à Pina Bausch. Elle vous tombe à chaque fois sur le nez comme une grâce imméritée. Ce qui autorise cette merveille, c’est que parfois, merveilleusement, elle ne tombe pas.
Pas de pluie sur nos mains le mardi soir. Mais la grâce, elle, nous tomba sur la gueule et nous couvrit d’une pluie de roses. Nous vîmes Masurca Fogo.
J’avais vu cette pièce pour la première fois en mai 1999, il y a dix ans. Masurca Fogo et Nur du sont les deux œuvres de Pina Bausch qui m’ont le plus ébloui. Ce mardi soir, cette nouvelle rencontre avec Masurca Fogo a fait monter en moi une nébuleuse mouvante de questions. Comment la beauté entre-t-elle en nous, au juste ? Comment des éclats de beauté viennent-ils irréversiblement se loger dans notre corps de temps soudain ouvert et nous habiter ? A quelles règles obscures obéit la mémoire de la beauté ?
Je n’avais jamais revu, depuis dix ans, le jaillissement de situations, de formes, de corps, de mouvements, de sons, d’êtres, d’affects nommé Masurca Fogo. À une exception près : la séquence éblouissante filmée par Almodovar et intégrée à la fin de Parle avec elle. En redécouvrant cette œuvre, j’ai constaté que ma mémoire avait conservé pendant dix ans le souvenir intact et émerveillé d’environ la moitié de la pièce. Mais pourquoi certains éléments d’une beauté tout aussi grande ont-ils sombré dans l’oubli ? Comment ai-je pu oublier entièrement, par exemple, la danseuse tentant de faire picorer des éclats de pastèque à une poule maussade ? Comment ai-je pu oublier cette rencontre jamais vue de la poule et de la pastèque ?
Mais qu’en est-il de la part de Masurca Fogo portée vivante en moi depuis dix ans ? Ma mémoire l’a-t-elle conservée véritablement intacte ? Est-il juste de comparer ma mémoire à un enregistrement ? Assurément pas. Dans mon deuxième article pour Causeur consacré à Pina Bausch, j’avais par exemple décrit de mémoire cette séquence de Masurca Fogo : « Une charmante jeune femme en bikini est vêtue d’une robe de ballons rouges. Elle regarde avec coquetterie un groupe d’hommes torses nus en train de fumer. Les hommes s’approchent soudain avec une lenteur sadique et la dénudent en crevant les ballons un à un avec leurs cigarettes, tandis qu’elle pousse des cris suraigus à chaque explosion. » Dans le Masurca Fogo « réel » auquel j’ai assisté mardi soir, pourtant, les hommes ne sont pas en train de fumer et la femme en bikini ne leur lance pas le moindre regard coquet. Les hommes se tiennent autour de la femme, qui raconte avec enthousiasme, en anglais, un souvenir d’enfance. Elle livre une bribe de son récit à chacun, tout en allumant négligemment la cigarette à la bouche de chaque homme. Elle évoque une maîtresse d’école tyrannique et hideuse qui demandait chaque jour à ses élèves : « Et aujourd’hui, est-ce que je suis belle ? », les contraignant à louer sa beauté et à baiser ses mains grasses. À la seconde suivant la conclusion comique de son récit – lui-même administré de manière tyrannique et narcissique – les hommes crèvent soudain les ballons, tous simultanément, sans la moindre « lenteur sadique ».
La mémoire humaine du beau n’enregistre rien : elle est une création ; elle invente ; elle compose et recompose. Chaque spectateur de Masurca Fogo porte en lui un Marsurca Fogo personnel, intime, recomposé. Ce paradoxe s’applique même aux œuvres que nous aimons le plus, qui nous constituent le plus intimement.
Dans Lost Highway de David Lynch, un flic rustre et obèse demande à Pete : « Avez-vous une caméra vidéo ? » Le visage de Pete se rembrunit, il garde le silence. Sa femme répond à sa place : « Non. Pete déteste les caméras. » Interloqué par cette réponse qui lui paraît si incongrue, le policier demande pourquoi. Avec un mélange d’épuisement et de colère, Pete répond sèchement à la place de sa femme : « Je préfère me souvenir des choses à ma manière. Pas nécessairement comme elle se sont passées. » Ces paroles de Pete entrent en écho avec un souci tenace de Pina Bausch. Sa réticence sévère, pendant des décennies, à ce que ses pièces de théâtre de danse soient filmées. Le refus farouche de livrer les événements charnels que sont ses œuvres à l’aplatissement de l’image. Le refus que ses œuvres viennent s’enliser dans le stock des images disponibles, ce désert sans désir.
Il existe aussi, bien sûr, des images qui ne sont pas des images mais des gestes, des actes, des événements. C’est à celles-là que Pina Bausch a ouvert la porte quelquefois, et plus souvent dans ses dernières années. Le film de Jérôme Cassou Pina Bausch (dont j’ai hélas manqué la projection à la Cinémathèque, étant, de très loin, le « journaliste » le plus perpétuellement non-informé de France, le plus immanquablement ignorant des derniers trépidants soubresauts de « l’actualité ») ainsi que celui, encore inachevé, de Wim Wenders, nous le prouveront probablement.
Ma mémoire de vieillard-prodige – entendez, de vieillard prodigieusement précoce – si vous avez bien suivi le fil sinueux de mes insinuations – dont la mauvaise foi, singulièrement, n’est pas entière – relève donc, en somme, d’une fidélité à Pina Bausch, d’une fidélité à son refus de l’enregistrement. Mais le plus surprenant, dans cette expérience du réagencement toujours à l’œuvre dans notre mémoire esthétique, c’est une seconde fidélité, plus profonde : une fidélité inconsciente. Les déplacements, les compositions nouvelles accomplies par ma mémoire et que je tenais pour l’œuvre même de Pina Bausch me semblent avoir été, dans leur manière, fidèles à son art. Nous ne savons jamais rien de l’essence singulière, mystérieuse, de l’art d’un artiste. Nous sommes tous incapables d’imiter son art par un effort de la volonté. Mais pourtant, nous possédons bel et bien, chacun d’entre nous, un savoir inconscient de cet art, à l’œuvre dans notre mémoire esthétique, par la grâce duquel le mensonge de notre mémoire est un « mentir-vrai ». Une infidélité fatalement fidèle. Fidèle non pas malgré nous, mais sans nous.
L’honneur vu du ciel
C’est pour se chauffer la main. Juste avant les soldes d’hiver, la France organise une promotion de légions d’honneur. Cette année, la distribution de rubans a dépassé toutes les espérances. Maurice Allais (prix Nobel d’économie, donc beaucoup moins blagueur qu’Alphonse) a hérité d’une grand-croix : on félicite le presque centenaire récipiendaire. Mais la République ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Paco Rabanne et Yann Arthus-Bertrand ont été faits « officiers dans l’ordre national de la Légion d’honneur ». Le premier se voit, enfin, récompensé d’avoir évité la chute de la station Mir sur la France en 1999. Il était grand temps. Quant au second, qui présente le trait singulier de ne jamais faire aucune photo sans son hélicoptère, on formule le vœu que le métal de sa médaille ne provienne pas des hauts-fourneaux qui bousillent notre planète et que son ruban ait été tissé dans du coton bio. Ce serait bien la moindre des choses.
Vigiles donc coupables ?

Sauf pour mon permis de conduire, je ne crains pas la police. Les vigiles dans les supermarchés me laissent indifférent et, quand je croise dans les rames de mon RER, les malabars de la police ferroviaire, je me sens rassuré pour moi et pour les miens qui empruntent cette ligne parfois tard dans la nuit. En revanche, la justice de mon pays m’inquiète. Depuis que j’ai vu le juge d’Outreau répondre aux questions qui lui étaient posées comme une vulgaire racaille sur le thème de « c’est pas moi, c’est pas de ma faute », je tremble à l’idée que ma liberté dépende d’un type pareil.
Dans l’affaire de ce jeune homme mort à Carrefour sous la pression des vigiles, les déclarations du Procureur m’inquiètent. Je ne sais rien de plus que vous de cette histoire et je me garderai bien d’accuser ou d’innocenter les inculpés mais une sentence délivrée aux médias me laisse perplexe. La phrase a déjà été ânonnée par les présentateurs des JT qui par manque de temps, semblent avoir sacrifié la réflexion au maquillage : « Il est inadmissible qu’un homme meure pour une canette de bière. » Les médias vont surement s’emparer de la formule qui pourrait bien faire la une de Libé et nous raconter ce drame comme dans un film de Ken Loach.
Dans la réalité, on ne meurt pas pour une canette de bière, pas plus qu’on ne meurt pour le vol d’un scooter ou parce qu’on n’a pas de papiers. Dans la quasi-totalité des cas, le vol dans un magasin vaut l’obligation de payer l’objet et du balai, la prochaine fois, on appelle la police. Pour un scooter, un peu de garde à vue et une amende plus tard, on n’en parle plus et si étant clandestin vous vous asseyez dans l’avion sans faire d’histoires, le retour au pays se passera bien.
Par contre, si vous résistez aux vigiles qui vous arrêtent, vous risquez la maltraitance. Si vous entamez une course-poursuite avec les flics, votre carrière de délinquant pourrait finir contre un arbre ou dans un mur et si vous faites du scandale à l’embarquement, vous serez maitrisé à vos risques et périls, car, comme le disait Pasqua : « force doit rester à la loi ».
La mort d’un homme est toujours regrettable et on peut comprendre l’émotion des proches et leurs déclarations empreintes de colère mais quand le Procureur en charge de l’affaire livre des raccourcis aux médias, je m’interroge sur son sens des responsabilités.
Encore une fois, cet homme n’est pas mort pour avoir volé mais pour avoir résisté à son arrestation. Quand on entame une épreuve de force avec la police ou avec ceux qui veulent vous remettre à la police, risquer la mort fait partie du jeu. Les gardiens de l’ordre public ou privé doivent-ils relâcher les délinquants récalcitrants pour ne pas risquer de leur faire du mal ? Cela pourrait finir par décourager les vocations. Si les forces de l’ordre ne peuvent plus exercer une violence légitime, si la « justice » interdit au gendarme de courir après le voleur parce que la vie de ce dernier pourrait être mise en danger, sous peine de finir en taule à sa place, la police finira par se contenter de contrôler les automobilistes et d’escorter les officiels et nous laissera nous démerder avec les malfrats.
Nous n’aurons plus alors qu’à nous armer pour défendre nous même nos biens et nos personnes et comme au Far West, les délinquants risqueront vraiment à mourir pour une bière.
Pie XII, pape bavard

Notre époque porte sur l’histoire un regard insensible. Elle considère le passé non pas tel qu’il a été, mais tel qu’elle voudrait qu’il fût. Elle sermonne les morts, leur dicte une conduite, ne rechigne pas à l’anachronisme pour les juger au nom de principes qu’elle ne s’applique jamais à elle-même, mais qu’elle leur demande rétroactivement de respecter. Notre époque n’est pas historienne : elle est vindicative. Tenter de comprendre les hommes et leurs raisons, dans le temps, le système de représentations et les circonstances qui furent les leurs, penser la complexité sans la réduire à une rationalité binaire : là n’est ni son fort ni son objet. Ce qu’elle veut, ce sont des coupables.
Des coupables, oui. Mais pas n’importe lesquels. Il lui en faut trouver d’exemplaires, par qui elle puisse se livrer tout entière à ce qui caractérise aujourd’hui l’Occident chrétien : la haine de soi. Notre époque hait ce qu’elle est, et voue à la détestation tout ce qui la fonde. Et comme elle tire son existence entière de Rome et de l’Eglise (jusqu’à l’athéisme, posture philosophique impossible en dehors du christianisme), c’est l’Eglise romaine que l’on charge de la culpabilité maximale.
Regardons « l’affaire Pie XII ». On critique avec aplomb son prétendu « silence » pendant la Shoah, on le soupçonne de collusion avec le régime nazi, on imagine les postures héroïques qu’il aurait pu adopter pour mettre fin à la persécution. On en vient à oublier l’essentiel : le « silence » de Pie XII n’est pas une réalité historique, mais une fable.
En 1963, la pièce Der Stellvertreter, est montée à Berlin. Elle entend dénoncer « les hésitations et le silence » de la papauté face au nazisme et aux persécutions dont les juifs ont été victimes pendant la guerre. Pie XII nous y présenté comme un couard, plus inquiet de la protection des biens matériels de l’Eglise que du salut des juifs.
La pièce vient à point nommé, nous apprend Ian Pacepa[1. Ian Mihai Pacepa, Red Horizons : Chronicles of a Communist Spy Chief, Regnery, 1987.], ancien lieutenant général des services secrets roumains passé à l’Ouest à la fin des années 1970. Conseillé par Alexander Shelepin, patron du KGB, Nikita Kroutchev a entrepris, depuis le début des années 1960, de livrer à l’Eglise catholique, dont il mesure les capacités de résistance et de nuisance, une lutte sans merci à l’intérieur du bloc soviétique. En Hongrie, les services secrets venaient d’avoir la peau du cardinal Mindszenty, un prélat aussi intransigeant avec les communistes qu’il l’avait été, dès le milieu des années 1930, avec Szálasi et les nazis des Croix fléchées. Même si Mindszenty avait pu se réfugier in extremis à l’ambassade américaine de Budapest (il y restera cloîtré quinze ans !), une victoire avait été remportée. Maintenant, il fallait jouer plus fort encore. C’est ce que fit le général Ivan Agayants, chef de la désinformation du KGB, en commandant à Rolf Hochhuth[2. Si Rolf Hochhuth dénonce les silences de Pie XII, il garde bien, quant à lui, le silence sur son propre embrigadement dans les Hitlerjugend. Cette période peu glorieuse de sa jeunesse lui reviendra plus tard en tête, quand il se mettra à s’afficher avec des négationnistes tels que Daniel Irving ou à publier des articles dans des revues d’extrême droite. Allez savoir pourquoi.] une pièce jetant le discrédit sur l’action du Vatican pendant la guerre. Pie XII était mort, il ne s’en plaindrait pas. Ainsi sont nés Le Vicaire et la légende du « silence coupable » de Pie XII.
D’ailleurs, qu’est-ce qu’un dramaturge allemand comme Rolf Hochhuth pouvait en avoir bien à faire de l’attitude du pape pendant la guerre ? En Allemagne, le catholicisme est une religion minoritaire et, si le scandale existe, c’est celui du protestantisme. Le gros de l’électorat nazi est protestant – et le ralliement tardif du Zentrum catholique et de Franz Von Papen reste un phénomène marginal[3. Pie XII retire à Franz Von Papen le titre de chambellan pontifical que Pie XI lui avait octroyé avant guerre et refuse qu’il soit nommé ambassadeur du Reich auprès du Saint-Siège. Il devra attendre que Jean XXIII lui restitue son titre honorifique.]. Malgré des héros comme Dietrich Bonhöffer ou Martin Niemöller, l’Eglise luthérienne ne se contenta pas de garder le silence face à l’irrésistible ascension d’Adolf Hitler. Elle en épousa la cause et les convictions, se rallia corps et âme au parti nazi et trouva dans son antisémitisme une heureuse réalisation de l’antijudaïsme de Martin Luther. Qu’on se souvienne du Juif Süss, commandé en 1940 par Goebbels (il supervisa le tournage) à Veit Harlan : la référence de la « révolution allemande », de cet « antisémitisme qui sauvera le Reich », c’est Luther. Qui trahit le peuple allemand et protestant du Wurtemberg dans ce film de propagande ? Ce sont les catholiques et leurs alliés juifs.
Avant la publication de la pièce de Rolf Hochhuth, on célébrait unanimement l’action de Pie XII en faveur des juifs pendant la guerre. Certes, comme le rappelait récemment dans Le Monde l’excellent Patrick Kéchichian, Paul Claudel se plaignait fin 1945 auprès de Maritain du caractère « inaudible » de la condamnation du nazisme par Pie XII. Mais Pie XII fut à Claudel aussi inaudible que de Gaulle pendant la guerre. C’est qu’on ne peut pas être partout : écrire Paroles au Maréchal et écouter radio Vatican[4. « France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père. Fille de Saint-Louis, écoute-le ! Et dis, en as-tu assez maintenant de la politique ? » Paul Claudel, Paroles au maréchal, 10 mai 1941.]. Pendant ce temps, Golda Meir rendait hommage à Pie XII. Les rescapés des camps venaient à Rome le remercier pour ce qu’il avait fait. La vérité, crue et scandaleuse aujourd’hui, est qu’il n’y eut certainement pas, dans l’histoire de la chrétienté, de pape plus proche des juifs que Pie XII. Voilà où réside l’héroïcité de ses vertus.
Sûr, à l’époque, Pie XII n’encombra pas les plateaux télés pour se plaindre. Il ne participa ni à « On n’est pas couché », ni au « Grand Journal » de Canal+. On ne le vit pas se répandre en larmes chez Pascale Clark. Il se contenta de participer, avant de devenir pape, à la rédaction en 1937 de l’encyclique de son prédécesseur Pie XI : Mit brennender Sorge, condamnation explicite du nazisme. Il se contenta, une fois élu au siège de Pierre, de consacrer sa première encyclique, Summi pontificatus, à dénoncer le racisme et le culte de l’Etat. Elle fut aussitôt larguée par les avions britanniques sur l’Allemagne à plus de 100 000 exemplaires. Il demanda aux universités catholiques de délivrer un enseignement contre l’antisémitisme, fidèle à la lettre de Summi pontificatus et à ce que le Souverain Pontife professait déjà en 1938 : « Nous, chrétiens, sommes spirituellement des sémites. » Il alerta les Alliés, américains et anglais, sur les persécutions dont les juifs étaient victimes. Mais la libération des camps de la mort n’était pas, pour eux, une priorité de la guerre ni un objectif militaire – un « point de détail », sans doute. Pie XII se contenta aussi, dans son message de Noël 1942, d’évoquer « »les centaines de milliers de personnes, qui sans aucune faute de leur part, parfois seulement en raison de leur nationalité ou de leur lignage, sont destinées à la mort ou à un dépérissement progressif », avant de faire diffuser ce message, en juin 1943, sur les ondes de Radio Vatican : « Quiconque établit une distinction entre les Juifs et les autres hommes est un infidèle et se trouve en contradiction avec les commandements de Dieu. » Il n’y a pas, pour un chrétien, d’excommunication plus directe.
Pie XII parla. C’était un pape bavard. Il parla beaucoup. Mais il agit aussi, levant la discipline de certaines institutions religieuses (afin que des hommes juifs pussent notamment rentrer dans les carmels et y trouver protection), finançant des réseaux et des filières, aidant là où il le pouvait. Les historiens avancent un chiffre de plusieurs dizaines de milliers de juifs, qui auraient bénéficié de la sollicitude du Pontife.
Ce qu’il y a de miraculeux, dans cette affaire, ce fut que Pie XII ne garda pas le silence et ne se refugia pas dans l’inaction. Il aurait pu. Tout l’y incitait. Lorsqu’il avait prêté sa main en 1937 à Pie XI pour écrire l’encyclique Mit brennender Sorge, il en avait éprouvé les lourdes conséquences. Aussitôt l’encyclique parue, les nazis arrêtèrent dans les Länder catholiques du sud de l’Allemagne près de 1 100 religieux et prêtres. Ils dévastèrent les évêchés de Munich, de Fribourg et de Rottenburg, avant de dissoudre les organisations catholiques et de proscrire l’enseignement catholique dans le Reich.
Les plus de 300 prêtres et religieux qui moururent en déportation à Dachau furent la plus grande douleur de Pie XII. S’ils étaient morts, c’était sa faute. Lui, et pas un autre – il en était convaincu – les avait précipités au martyr. Jamais il n’en ferait le deuil. Par une simple parole, il avait livré plus de 300 femmes et hommes à leurs bourreaux. Y a-t-il une chose plus exécrable quand on a voué sa vie à la Vie ?
Il se souvint aussi de la protestation publique, en août 1942, de ses évêques hollandais contre les persécutions. Les nazis répliquèrent par des persécutions plus atroces encore, arrêtant et déportant, en une seule nuit, 40 000 juifs hollandais, dont de nombreux juifs convertis au catholicisme tels Edith Stein. La Hollande détint, dès lors, le plus triste record de la persécution : 85 % de ses juifs disparurent dans les camps de la mort. Toute parole de l’Eglise condamnait plus qu’elle ne protégeait : voilà la vérité[5. Le lendemain de l’annonce des représailles nazies contre la déclaration des évêques hollandais, sœur Pascalina Lehnert, gouvernante du pape, raconte que Pie XII vint la trouver dans sa cuisine pour brûler dans le poêle deux grandes feuilles « couvertes d’une écriture serrée » : « Je voudrais brûler ces feuilles : c’est ma protestation contre l’affreuse persécution des juifs. Elle devait paraître ce soir dans l’Osservatore Romano. Mais si la lettre des évêques hollandais a coûté 40 000 vies humaines, ma protestation en coûterait peut-être 200 000. Je ne dois ni ne veux prendre cette responsabilité. » S. Pascalina Lehnert, Pie XII, mon privilège fut de le servir, Tequi, 2000.].
La « prudence toute diplomatique » dont on accuse Pie XII aujourd’hui n’est pas de la prudence, encore moins de la couardise. C’est la simple prise en compte du réel : en Allemagne et dans une Europe livrées à l’un des pires systèmes totalitaires, il ne suffit pas de signer une pétition depuis son confortable appartement pour faire changer les choses. On essaie uniquement de mener la politique des petits gestes, de sauver ceux que l’on peut sans attenter à la vie d’un plus grand nombre. Car, face au déferlement de la totalité sur soi, c’est elle seule, cette politique des petits mouvements, qui peut sauver non seulement des hommes, mais aussi la part humaine qui est en nous. Peter Sloterdijk oppose à la grandiloquente politique idéaliste, héritée du romantisme dix-neuviémiste et d’un héroïsme très Sturm und Drang, la politique des « petits gestes ». Dans un système totalitaire, on ne joue pas héroïsme contre héroïsme. On joue comme on peut. Et finalement on ne joue pas. Car ce n’est pas un jeu.
Voilà Pie XII. Désolé, ce n’est pas un super-héros. Vous ne trouverez en lui rien de Flash Gordon ni de Catwoman. Il n’a pas retroussé ses manches pour dévoiler ses biscoteaux antiracistes, comme n’importe lequel d’entre nous qui n’a pas vécu en son temps l’aurait, bien entendu, fait. Il a essayé simplement d’agir en homme parmi les hommes. Et c’est cela, précisément, que l’on appelle la sainteté.
Chaque catholique y est appelé. Parfois, l’Eglise en prend l’un ou l’autre et décide de l’élever à la dignité de ses autels. Pie XII, ne le mérite-t-il pas ? Allez savoir. C’est à Benoît XVI d’en décider. Dieu seul en sera juge.
C’est que les chemins de la sainteté ne correspondent pas en tout point à ceux de la Star Academy. Baiser dans la piscine, montrer ses nichons à la caméra, plaire aux médias : tout cela ne suffit pas pour être un saint. Les votes du public n’ont pas cours auprès du Dieu des catholiques. Les vaines déclarations, non plus.
Un saint est, avant tout, un témoin. Non pas celui qui témoigne à charge et qui enfonce l’accusé, mais qui essaie, par ses moyens humains, toujours modestes face aux implacables machineries des Etats et des idéologies, de le sauver. Ce témoin, Pie XII l’a été pour d’innombrables juifs. Il l’a été aussi pour l’Eglise universelle. Sa théologie inspira Vatican II : c’est dans son encyclique Mystici Corporis que la Constitution Lumen Gentium va puiser ses définitions et son sens. Avec Mediator Dei, il amorce, dès 1947, la réforme liturgique que Vatican II n’aura qu’à valider.
Le principal problème de Pie XII demeure : il a été pape. Voilà la difficulté. Elle ne lui sera jamais pardonnée par ces gens qui se considèrent être nés de la cuisse d’Œdipe et de Jupiter réunis, plutôt que de la jambe de saint Paul. Les pauvres, pardonnez-leur, ils ne savent pas d’où ils viennent.
En attendant, les catholiques ont de bonnes raisons de vénérer Pie XII. Pour son action, ses paroles et son silence qui appelle chaque être à l’éthique de responsabilité.
Le bug de 2010
Le 31 décembre 2009, sur les coups de minuit, pendant que le monde entier célébrait gaiement le passage à la nouvelle année, la France s’apprêtait, elle, à entrer dans la pire année de son histoire. En 2010, le 1er mai, le 8 mai, le 25 décembre et le Nouvel An auront lieu un samedi. Et le 15 août, un dimanche ! Seul le 11 novembre, qui tombera un jeudi, semble avoir été épargné. Au total, en 2010, les Français seront privés de cinq bons gros jours fériés en semaine ! Pour l’heure, l’opposition a gardé le silence sur cette attaque délibérée contre les droits sociaux des travailleurs. En attendant qu’elle réagisse, je me fais l’interprète de toute la rédaction de Causeur pour vous souhaiter une excellente année 2010 !
Victimes peut-être, héroïnes non

Sarah Zaknoun et Céline Faye, les deux jeunes Françaises emprisonnées en République dominicaine viennent de retrouver la liberté. Condamnées pour un trafic de drogue – six kilos de cocaïne ont été découverts dans leurs bagages – qu’elles n’ont jamais cessé de nier, les deux jeunes filles de Besançon ont bénéficié d’une grâce accordée la veille de Noël par le président dominicain. On peut partager leur joie et trouver parfaitement délirante la façon dont leur libération est célébrée – et de cela, elles sont sans l’ombre d’un doute complètement innocentes. Même si les deux amies ont été victimes d’un complot, rien dans leur affaire ne justifie le carnaval organisé pour leur retour en France.
Qu’on ne se méprenne pas : protéger les ressortissants français et leur porter secours est l’un des devoirs de l’Etat vis-à-vis de ses citoyens. Le ministère des Affaires étrangères et l’Elysée doivent donc œuvrer pour améliorer le sort des Français emprisonnés dans des pays étrangers, aider leurs familles à garder le contact avec eux et faire les démarches nécessaires dans des langues et cultures étrangères. Il est aussi tout à fait normal de se féliciter chaque fois que la diplomatie française arrive, au bout de négociations longues et difficiles, à remplir cette mission importante. Mais ce succès qui aurait dû valoir à quelques fonctionnaires les félicitations de leurs supérieurs et faire l’objet d’une couverture médiatique minimale, a été transformée en triomphe et les deux jeunes Bisontines en héroïnes.
À leur libération, elles ont été prises en charge, non pas par un mais par deux représentants de l’Etat : Alain Joyandet, secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie et l’ambassadeur de France. À leur arrivée à Paris, elles ont eu droit à une réception au pavillon d’honneur de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, privilège normalement réservé aux otages libérés. Les retrouvailles de Sarah et Céline avec leurs parents – couronnées par un discours d’Alain Joyandet – ont été transmises en direct et en boucle toute la matinée par toutes les chaînes d’information. Le secrétaire d’Etat leur a même promis un « avenir » : la création d’un comité « Sarah et Céline » bombardées « ambassadrices de la lutte contre la drogue ». Tant qu’on y est, pourquoi pas secrétaires d’Etat à la Coopération ?
La démesure bat son plein et l’exagération atteint de tels sommets qu’on a envie de jouer les trouble-fête. Il y a quelque chose d’embrassant dans ce spectacle, comme toujours quand l’émotion – compréhensible s’agissant des intéressées – interdit toute réflexion et même toute distinction. Il n’y a plus de différence entre Clotilde Reiss et Céline et Sarah, entre un chantage politique et un cas individuel, entre une doctorante arrêtée arbitrairement en Iran parce qu’elle est française et transformée en monnaie d’échange et deux jeunes filles condamnées (peut-être par erreur) pour trafic de drogue.
Ce festival de très mauvais goût semble ne pas déplaire au chef de l’Etat qui vient de rater une belle occasion de faire profil bas. Que la première dame de France intervienne dans ce genre de situation, admettons. Que le président lui-même passe quelques coups de fils pour accélérer les choses, pourquoi pas. Si le geste dominicain a un prix, celui-ci doit être raisonnable. On peut aussi comprendre qu’Alain Joyandet, candidat aux régionales dans le Doubs, département d’origines des deux héroïnes, ait accordé à cette affaire toute l’attention qu’elle méritait. Nos deux voyageuses sont en quelque sorte les Betancourt (Ingrid pas Liliane) du pauvre. Bien sûr, on aurait trouvé plus élégant qu’il fasse ce charmant cadeau aux familles et à ses électeurs sans l’accompagner d’un feu d’artifice de communication qui a transformé une histoire qui finit bien en campagne de RP bas de gamme. Rien ne nous a été épargné, y compris les admonestations aux pécheresses repenties et les petits couplets sur tout le mal que fait la drogue. La tentation d’en tirer le maximum de larmes a été la plus forte. Et les efforts déployés pour transformer un succès diplomatique sans grande importance en victoire majeure sont ridicules et contre-productifs. Bref, voilà exactement le genre de spectacle que l’on produit pour cacher un grand vide. Bonne année à tous.
Taxe carbone : Sarko plus mort que vert…

Le retoquage de la taxe carbone par le Conseil constitutionnel est un coup de grisou politique dont Nicolas Sarkozy se serait bien passé en cette période de vaches maigres sondagières.
Le plus grave, dans cette affaire, est la cruelle mise en lumière par les « sages » du caractère inégalitaire de cette taxe, dont les lecteurs de Causeur avaient été informés par plusieurs de ses contributeurs réguliers.
Nicolas Sarkozy s’est mis dans une seringue dont il lui sera difficile de sortir totalement indemne : le rafistolage de la loi dans un sens souhaité par le Conseil porterait atteinte à la compétitivité d’industries stratégiques pour notre commerce extérieur, comme les cimenteries. Son abandon – la solution la plus sage dans l’absolu – détruirait l’édifice idéologique instable sur lequel repose le pouvoir présidentiel.
Ne pouvant plus être, en raison de la crise économique, le président du pouvoir d’achat qu’il avait promis d’être pendant la campagne électorale de 2007, il s’est mué en paladin de la sécurité sous toutes ses formes, dont l’écologie et la panique climatique sont le volet catastrophiste à moyen et long terme.
Signature du pacte de Nicolas Hulot, Grenelle de l’environnement, taxe carbone, moulinets inefficaces de ses petits bras à Copenhague ont marqué les étapes d’une reddition idéologique sans réel combat face à une bande de politicards rusés, souvent plus rouges que verts, habilement drivés de Bruxelles par Dany Cohn-Bendit.
Une droite écolo, c’est-à-dire qui abandonne aux idéologues de l’apocalypse le soin de poser les termes du problème de la préservation de la nature, est une droite qui court à sa perte.
Ce que le peuple – et même le peuple dit de gauche – demande à la droite, c’est qu’elle fasse marcher l’économie, qu’elle privilégie la production avant de penser à en redistribuer les fruits équitablement.
Le nouveau paradigme politique qui est en train de s’installer sans tenir compte des actuelles divisions partisanes va se structurer autour du clivage croissance/décroissance. Les oxymores comme « développement durable » ou « croissance maîtrisée » sont en fin de course, et la radicalisation des discours de part et d’autre de la « fracture environnementale » ne va plus permettre de jouer dans le registre de l’ambigüité où la droite serait « un peu » écolo, comme une femme serait « un peu » enceinte.
Le signal lancé par la bande dirigée par Jean-Louis Debré au pouvoir actuel est, à cet égard salutaire : la fausse taxe carbone est le symbole de la pantomime pseudo-écologiste jouée par Sarkozy pour flatter une opinion droguée par les bateleurs de l’apocalypse environnementale Nicolas Hulot, Yann Arthus Bertrand et Al Gore.
Pour que la droite redevienne la droite et qu’elle soit capable de rallier à elle ceux qui, à gauche, ont fait l’expérience désagréable de gouverner avec les Verts, il faut qu’elle redevienne elle-même, c’est à dire pas seulement le parti de l’ordre, mais aussi celui du développement et de la prospérité.
Margaret Teacher’s
Des archives déclassifiées du 10 Downing Street commencent à révéler des choses intéressantes ou amusantes sur les premières années Thatcher. Ainsi, démembrer le welfare state et affamer les mineurs du Yorkshire, cela demande des forces. On s’en doutait un peu, mais à ce point… Maggie a ainsi, en juin 1979, lors de son voyage en France pour rencontrer Giscard, demandé aux services de l’ambassade britannique qui l’accueillaient en France de faire quelques menus achats au duty free, juste de quoi tenir dans ce pays de froggies tous plus ou moins socialistes : une bouteille de whisky Teacher’s pour elle, une de gin pour son mari Dennis et une cartouche de 200 Benson & Hedges. Les aimables diplomates durent, par la suite, réclamer plusieurs fois leur dû à la Dame de Fer. C’est vrai que le Teacher’s, ça fait mal à la tête et ça donne des trous de mémoire, tous les amateurs exclusifs de pur malt vous le diront…
Ségo invente la novlangue de bois
Ce lundi, quand j’ai lu la dépêche AFP annonçant le lancement par l’association de la socialiste Ségolène Royal, Désir d’avenir, d’une « plate-forme solidaire » j’ai d’abord cru à une plaisanterie, tant l’accumulation de la novlangue-de-bois moderniste y déclenche rires et de larmes. Cette plate-forme « d’entraide, de solidarité et de fraternité est à nous et chacun d’entre nous doit s’en emparer ». Telle la ville innocente que l’on doit se « rapproprier », tremblant sous les roulettes des aventuriers rolleristes. Ce truc sera donc un « espace d’entraide autour de plate-formes d’échanges solidaires ». Moi j’aurais ajouté « éco-consciente » ou au moins « verte »… Tout ce petit peuple ébranlé par un désir d’avenir adolescent assurera une « veille citoyenne et sociale pour alerter les amis, décortiquer les événements dans le but d’aider à construire une société toujours plus fraternelle » Veille ou flicage ? Sommes-nous sous la menace d’un observatoire de la fraternité ? D’un Grenelle du fraternel ? L’AFP rapporte les propos de l’un des membres de cette obscure officine qui indique que son but sera de « créer une cellule, de se rendre des services divers et variés et en même temps de créer du lien social ». On en tremble… Alors, demain, tous amis ? On a hâte que Ségolène se lance en campagne. On va bien s’amuser !
Taxe carbone, c’est reparti comme en 14

On peut se demander s’il n’y a pas une certaine malice, voire un côté joueur chez les Sages du Conseil constitutionnel. Ils viennent en effet d’attendre le 29 décembre pour retoquer le texte de loi sur la taxe carbone qui devait entrer en vigueur… le 1er janvier.
On admirera la vacherie calendaire et l’élégant sadisme temporel. À deux encablures du foie gras, du Champomy élyséen[1. De Gaulle aimait le Drappier, Sarkozy ne boit pas d’alcool. Le diable se niche dans les détails.] et des vœux présidentiels pour la France, ce moment sacré d’unité nationale, de communion patriotique, d’espoir et de mâles mouvements du menton, pan ! Un bourre-pif, et en pleine paix !
Les tontons flingueurs du palais Palais-Royal sous la direction de deux caïds du monde d’avant qui sont bien décidés à ce que ne soit pas dilapidé l’héritage du Grand, alias De Gaulle le Mexicain, ont à nouveau profité du manque de professionnalisme de ceux qui ont rédigé la loi pour l’atomiser façon puzzle.
C’est sans pitié qu’ils ont achevé le texte à coup de tatane et dans une joie manifeste qui transparait sous la froideur juridique, genre incandescence sous le givre. Le gang des affreux a ainsi souligné qu’« étaient totalement exonérées de contribution carbone les émissions des centrales thermiques produisant de l’électricité, les émissions des 1018 sites industriels les plus polluants (raffineries, cimenteries, cokeries…) et les émissions du transport aérien » ou encore « celles du transport public routier de voyageurs ».
Ça, c’était la préparation d’artillerie. Ensuite les cent derniers mètres de la charge se font à la baïonnette : « Ces exemptions auraient conduit à ce que 93 % des émissions d’origine industrielle, hors carburant, soient exonérées de contribution carbone ». Autrement dit, à part les pauvres avec chaudières au fuel et automobiles miraculées de leur cinquième contrôle technique, tout le monde y échappait, au point que le bouclier fiscal du début du quinquennat faisait presque figure de mesure sociale-démocrate.
La taxe carbone, c’était un peu la danseuse du président Sarkozy et de l’aimable ministre d’Etat Borloo. Avec la taxe carbone, rebaptisée en Novlangue certifiée « Contribution Carbone », on regardait un peu niaisement cette gracieuse jeune fille moderne, une jeune fille verte aurait dit notre cher Paul-Jean Toulet, faire ses entrechats à Copenhague et ses demi-pointes dans les prés d’Europe Ecologie. On en oubliait le climat fétide du pays qui ne l’était pas seulement à cause des rejets de CO2 (dioxyde de carbone) dans l’atmosphère mais aussi par les rejets de CP2 (dioxyde de Pandore) qui polluent l’atmosphère avec des blagues racistes, des débats menés en en préfectures et autres douceurs identitaires qui pour le coup n’ont rien de nationales, mais c’est une autre histoire.
L’air de rien, ce qui devait être le tournant écologique du quinquennat et donner au sarkozysme une peinture très gauche moderne vient de se transformer en Warterloo politique. Sans compter que malgré tout, la contribution carbone malgré son côté usine à gaz (ce qui est un comble) devait bon an mal an rapporter ses 4,1 milliards de recettes fiscales, avec encore une fois la moitié à la charge des ménages[2. A se demander si les flatulences des SDF n’auraient pas été, elles aussi, taxées.], ce qui n’est pas négligeable pour nos brillants gestionnaires du déficit actuellement au pouvoir.
Ceci étant dit, c’est une défaite politique et seulement politique.
On s’en remet. Plus ou moins bien mais on s’en remet. Cela va être un peu plus compliqué pour Europe Ecologie. On se souvient de la rapidité avec laquelle madame Cécile Duflot était accourue sur le perron de l’Elysée pour dire que « tout cela allait dans la bonne direction ». Les néo-verts d’Europe Ecologie, le social, ce n’est pas trop leur truc, enfin pas pour tout de suite. Ces salauds de pauvres allaient moins faire tourner leurs caisses pourries, c’est d’abord ce qui comptait, pour les jolis poumons de la bourgeoisie de moins en moins bohème des centres-villes muséifiés.
Quand on interrogeait cette jeune femme politique, celle qui veut transformer l’Ile de France en village, on sentait bien que ce qui lui faisait plaisir, au fond, c’est que ce problème, réel au demeurant, entre dans le discours politique dominant.
Que cela se fasse au détriment des ploucs, tant pis. Espérons que les militants de cette formation si glamour vont enfin voir, au travers des motifs du Conseil constitutionnel, la conclusion qui s’impose en ce qui concerne l’écologie.
Tant qu’il n’aura pas été clairement admis que l’écologie ne peut exister sans bouleverser les modes de production et disons-le sans rompre avec le capitalisme comme l’a signifié Chavez dans son discours de Copenhague [3. « Un spectre hante les rues de Copenhague, c’est le capitalisme. »] mais aussi, par exemple, Melenchon, ce beau combat pour une terre vivable se terminera comme la pantalonnade danoise ou le règlement de comptes qui vient d’avoir lieu à OK Palais Royal.
Masurca Fogo, la mémoire de la beauté

Un lundi soir, une heure sous la pluie avec Sara, arpentant les alentours du Théâtre de la Ville. A la fin, entre nos doigts, aucun billet pour Masurca Fogo – seulement nos deux feuilles de papier portant l’inscription « je cherche deux places » entièrement trempées de pluie. C’est une des nombreuses joies que procure Pina Bausch : il n’existe pas de droit à Pina Bausch. Elle vous tombe à chaque fois sur le nez comme une grâce imméritée. Ce qui autorise cette merveille, c’est que parfois, merveilleusement, elle ne tombe pas.
Pas de pluie sur nos mains le mardi soir. Mais la grâce, elle, nous tomba sur la gueule et nous couvrit d’une pluie de roses. Nous vîmes Masurca Fogo.
J’avais vu cette pièce pour la première fois en mai 1999, il y a dix ans. Masurca Fogo et Nur du sont les deux œuvres de Pina Bausch qui m’ont le plus ébloui. Ce mardi soir, cette nouvelle rencontre avec Masurca Fogo a fait monter en moi une nébuleuse mouvante de questions. Comment la beauté entre-t-elle en nous, au juste ? Comment des éclats de beauté viennent-ils irréversiblement se loger dans notre corps de temps soudain ouvert et nous habiter ? A quelles règles obscures obéit la mémoire de la beauté ?
Je n’avais jamais revu, depuis dix ans, le jaillissement de situations, de formes, de corps, de mouvements, de sons, d’êtres, d’affects nommé Masurca Fogo. À une exception près : la séquence éblouissante filmée par Almodovar et intégrée à la fin de Parle avec elle. En redécouvrant cette œuvre, j’ai constaté que ma mémoire avait conservé pendant dix ans le souvenir intact et émerveillé d’environ la moitié de la pièce. Mais pourquoi certains éléments d’une beauté tout aussi grande ont-ils sombré dans l’oubli ? Comment ai-je pu oublier entièrement, par exemple, la danseuse tentant de faire picorer des éclats de pastèque à une poule maussade ? Comment ai-je pu oublier cette rencontre jamais vue de la poule et de la pastèque ?
Mais qu’en est-il de la part de Masurca Fogo portée vivante en moi depuis dix ans ? Ma mémoire l’a-t-elle conservée véritablement intacte ? Est-il juste de comparer ma mémoire à un enregistrement ? Assurément pas. Dans mon deuxième article pour Causeur consacré à Pina Bausch, j’avais par exemple décrit de mémoire cette séquence de Masurca Fogo : « Une charmante jeune femme en bikini est vêtue d’une robe de ballons rouges. Elle regarde avec coquetterie un groupe d’hommes torses nus en train de fumer. Les hommes s’approchent soudain avec une lenteur sadique et la dénudent en crevant les ballons un à un avec leurs cigarettes, tandis qu’elle pousse des cris suraigus à chaque explosion. » Dans le Masurca Fogo « réel » auquel j’ai assisté mardi soir, pourtant, les hommes ne sont pas en train de fumer et la femme en bikini ne leur lance pas le moindre regard coquet. Les hommes se tiennent autour de la femme, qui raconte avec enthousiasme, en anglais, un souvenir d’enfance. Elle livre une bribe de son récit à chacun, tout en allumant négligemment la cigarette à la bouche de chaque homme. Elle évoque une maîtresse d’école tyrannique et hideuse qui demandait chaque jour à ses élèves : « Et aujourd’hui, est-ce que je suis belle ? », les contraignant à louer sa beauté et à baiser ses mains grasses. À la seconde suivant la conclusion comique de son récit – lui-même administré de manière tyrannique et narcissique – les hommes crèvent soudain les ballons, tous simultanément, sans la moindre « lenteur sadique ».
La mémoire humaine du beau n’enregistre rien : elle est une création ; elle invente ; elle compose et recompose. Chaque spectateur de Masurca Fogo porte en lui un Marsurca Fogo personnel, intime, recomposé. Ce paradoxe s’applique même aux œuvres que nous aimons le plus, qui nous constituent le plus intimement.
Dans Lost Highway de David Lynch, un flic rustre et obèse demande à Pete : « Avez-vous une caméra vidéo ? » Le visage de Pete se rembrunit, il garde le silence. Sa femme répond à sa place : « Non. Pete déteste les caméras. » Interloqué par cette réponse qui lui paraît si incongrue, le policier demande pourquoi. Avec un mélange d’épuisement et de colère, Pete répond sèchement à la place de sa femme : « Je préfère me souvenir des choses à ma manière. Pas nécessairement comme elle se sont passées. » Ces paroles de Pete entrent en écho avec un souci tenace de Pina Bausch. Sa réticence sévère, pendant des décennies, à ce que ses pièces de théâtre de danse soient filmées. Le refus farouche de livrer les événements charnels que sont ses œuvres à l’aplatissement de l’image. Le refus que ses œuvres viennent s’enliser dans le stock des images disponibles, ce désert sans désir.
Il existe aussi, bien sûr, des images qui ne sont pas des images mais des gestes, des actes, des événements. C’est à celles-là que Pina Bausch a ouvert la porte quelquefois, et plus souvent dans ses dernières années. Le film de Jérôme Cassou Pina Bausch (dont j’ai hélas manqué la projection à la Cinémathèque, étant, de très loin, le « journaliste » le plus perpétuellement non-informé de France, le plus immanquablement ignorant des derniers trépidants soubresauts de « l’actualité ») ainsi que celui, encore inachevé, de Wim Wenders, nous le prouveront probablement.
Ma mémoire de vieillard-prodige – entendez, de vieillard prodigieusement précoce – si vous avez bien suivi le fil sinueux de mes insinuations – dont la mauvaise foi, singulièrement, n’est pas entière – relève donc, en somme, d’une fidélité à Pina Bausch, d’une fidélité à son refus de l’enregistrement. Mais le plus surprenant, dans cette expérience du réagencement toujours à l’œuvre dans notre mémoire esthétique, c’est une seconde fidélité, plus profonde : une fidélité inconsciente. Les déplacements, les compositions nouvelles accomplies par ma mémoire et que je tenais pour l’œuvre même de Pina Bausch me semblent avoir été, dans leur manière, fidèles à son art. Nous ne savons jamais rien de l’essence singulière, mystérieuse, de l’art d’un artiste. Nous sommes tous incapables d’imiter son art par un effort de la volonté. Mais pourtant, nous possédons bel et bien, chacun d’entre nous, un savoir inconscient de cet art, à l’œuvre dans notre mémoire esthétique, par la grâce duquel le mensonge de notre mémoire est un « mentir-vrai ». Une infidélité fatalement fidèle. Fidèle non pas malgré nous, mais sans nous.

