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Carrefour, le pays où la mort est moins chère

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Dans son dernier papier, l’ami Cyril Bennasar donne l’impression non pas de justifier mais d’expliquer la logique qui a présidé à ce qu’il faut bien appeler une exécution par cinq vigiles de Carrefour d’un jeune homme coupable d’un vol de canette de bière. Jusqu’à preuve du contraire, dans les dix commandements, « tu ne voleras point » arrive quand même assez loin derrière « tu ne tueras point » et, quelles que soient les circonstances, quel que soit le passé des uns et des autres, et même dans les sociétés primitives, comme les USA par exemple, pratiquant encore la peine de mort, aucun vol même le plus scandaleux n’est passible du châtiment suprême. Sinon, chez nous, il aurait fallu restaurer la guillotine pour mal de monde au moment des affaires du Crédit Lyonnais ou d’ Elf Aquitaine. On s’est contenté pour ces voleurs qui jouaient plutôt dans la catégorie « rétrocommissions sur frégates » que « canette de Bavaria » de les envoyer dans des quartiers VIP de la Santé, ce qui a pu leur permettre à d’écrire de bouleversants témoignages sur la condition pénitentiaire pour des à-valoir bien moelleux.

Et c’est très bien comme ça, d’ailleurs : justice est faite.

Dans l’affaire de ce pauvre garçon asphyxié sous le cul d’un vigile, on peut certes voir un fait divers. Seulement, et là Bennasar a raison, il n’y a pas de faits divers. Ou pour dire les choses autrement, le fait divers n’est jamais gratuit, il renvoie toujours à un état de la société. Longtemps, par exemple, avant l’américanisation du monde, le serial killer fut un phénomène anglo-saxon pour des raisons liées étroitement au puritanisme wasp qui entretient avec la sexualité des rapports complètements angoissés, voire schizophrènes. Stéphane Bourgoin, le spécialiste de la question, explique Cela très bien.

Dans l’affaire qui nous intéresse, il est d’abord utile de se souvenir que cela se passe chez Carrefour, vous savez l’enseigne dont l’ancien PDG a voulu partir avec plusieurs dizaines de millions d’euros d’indemnité alors qu’il avait à moitié planté la boîte et que des employés du côté de Bordeaux, exactement au même moment se battaient pour une augmentation d’1€ en tickets restaurants… Carrefour dont les méthodes de management par la terreur sont connues comme parmi les plus dures de la grande distribution. Une caissière soumise à des impératifs de rentabilité se plante dans le ticket de caisse ou fait une dépression nerveuse. Un vigile, lui, se met à tuer. C’est assez logique, et j’espère que les avocats de ces quatre hommes auront l’intelligence de jouer là-dessus plutôt que de tenter de salir la victime, qui répétons-le, quel que soit son pedigree, n’avait aucune raison de ressortir les pieds devant du pays où la mort est moins chère.

Plus généralement, ce fait divers pose également la question de la manière dont une société de plus en plus libérale assure sa sécurité. En théorie, dans le libéralisme classique, la sécurité fait partie des domaines régaliens de l’Etat, avec la défense, les affaires étrangères, la justice ou la levée des impôts. Il semble que ce soit de moins en moins le cas, ici comme aux USA d’ailleurs. Cela a commencé avec les polices municipales, devenues dans certaines villes comme Levallois de véritables gardes prétoriennes au service du maire. Cela s’est poursuivi avec des corps plus ou moins mixtes comme les agents de la sécurité de la RATP. Ce gouvernement ne cesse de dire qu’il aime la police nationale, celle qui est réellement formée, passe des concours difficiles, mais son impératif idéologique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux s’applique aussi chez les pandores. La sécurité, c’est un métier, ça s’apprend et pas avec une formation bidon pour le neveu du maire qui va devenir chef de la police municipale de Loing sur Burettes et se prendre pour Rambo quand il surveillera la sortie des bals populaires.

Imaginez un instant que, pour raison de restrictions budgétaires, les polices privées et autres escouades de vigiles soient intervenues, même en partie, lors des révoltes de la banlieue en 2005. Alors que les forces de l’ordre ont fait preuve d’une abnégation et d’un sang-froid remarquables, limitant la casse humaine au maximum, on peut penser que les cohortes de flingueurs mercenaires auraient quant à elles laissé des dizaines de cadavres sur l’asphalte et le béton.

Les sociétés qui veulent survivre ont tout intérêt à confier l’ordre public et leur défense extérieure à des gens qui ne le font pas simplement pour une fiche de paie mais sont animés aussi par un minimum de civisme ou d’amour de la patrie. Sinon, on finit comme Carthage, pays de marchands qui confiaient la guerre à d’autres, vaincue par les légionnaires de Rome qui savaient eux pourquoi ils se battaient.

Nous n’en sommes pas encore là, nous n’avons pas comme l’Amérique en Irak employé les criminels de guerre de Blackwater, cette armée privée qui s’est sinistrement illustrées dans les combats de Fallouja.

Mais l’assassinat d’un jeune homme dans l’arrière-salle d’un hypermarché, n’est qu’un des premiers symptômes de cette privatisation de l’imprivatisable, si glorifiée aujourd’hui.

Le titre, hélas, n’est pas de moi mais de l’excellent recueil de nouvelles de Thierry Marignac, Le Pays où la mort est moins chère (Moisson Rouge éditions).

Pierre Sarkozy et l’Île des cochons

Si on commence à bien connaître Jean Sarkozy, qui briguait il y a encore quelques mois la présidence de l’EPAD, on connaît moins le fils aîné du président de la République, Pierre Sarkozy, producteur de musique pour jeunes. Celui qui se fait appeler « Mosey » ou « Crime Chantilly » dans la galaxie rap fait, pour l’instant, assez peu parler de lui. C’est une brève du tabloïd britannique Daily News qui nous apprend que Pierre Sarkozy a miraculeusement échappé à la coulée de boue qui a tué plusieurs dizaines de personnes sur l’Île des cochons, proche de Rio de Janeiro, alors qu’il fêtait avec opulence la nouvelle année. La fête se tenait dans une maison, épargnée par ce déferlement dantesque de terre et d’eau mêlés, appartenant au chirurgien Ivo Pitanguy, proche de Carla Bruni. Moi ce que j’en dis : une « île des cochons », où l’on fait des orgies de riches décadentes noyées par des coulées de boues, à l’époque pré-babylonienne, un récit comme ça serait devenu un mythe qui aurait fini consigné dans la Bible… Mais il est à craindre que le fils du président n’en tire qu’un rap.

2010, Odyssée des résolutions (3)

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Dans la liste des résolutions nécessaires à prendre pour bien commencer l’année, il en est une qui a toute son utilité sur Internet : ne pas collectionner les points Godwin. Il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’écrire (pour ceux qui ont un clavier lingual) ou se contenter de manger des Luftwaffles en souriant.

Identité nationale : qui hait qui ?

Emmanuel Todd.
Emmanuel Todd.

La haine de l’autre comme unique programme : à en croire l’anthropologue Emmanuel Todd, Nicolas Sarkozy ayant échoué sur le plan économique, « la recherche de boucs émissaires à tout prix » serait devenue « comme une seconde nature ». Il le proclame haut et fort dans un entretien publié par Le Monde du 28-29 décembre : « Le gouvernement, à l’approche d’une échéance électorale, propose, je dirais même impose, une thématique de la nation contre l’islam. » Comme citoyen, Todd est révulsé. C’est son droit et on peut au moins lui reconnaître une certaine constance : depuis 2007, il n’a cessé de pilonner le président de la République, en qui il voit le symptôme et la cause d’une maladie française qui, pourtant, explique-t-il, n’existe pas, puisque Sarkozy et le dernier carré de ses électeurs en sont les ultimes survivances.

Todd détient l’un des plus jolis cerveaux du pays, formé dans les meilleures écoles britanniques. Il peut donc tenir avec brio deux discours parfaitement contradictoires – chanter l’air de « tout va bien », décréter que la France est en train de « réussir son intégration », et décrire le sarkozysme comme une « pathologie sociale » relevant « d’une analyse durkheimienne – en termes d’anomie, de désintégration religieuse – et marxiste ». Comment cette pathologie a-t-elle pris dans une société en bonne santé, voilà ce que Todd, fort de ses séries statistiques et de quelques certitudes ne nous dit pas.

Pas mal de mes amis le détestent – ce qui doit lui faire très plaisir. Pour ma part, je l’avoue, j’aime bien Emmanuel Todd. D’abord, c’est un copain et il peut être d’un commerce passionnant, amusant et même amical, pour peu qu’on évite ses mauvaises périodes et les sujets qui fâchent – ce qui devient, il est vrai, assez compliqué. En prime, très beau garçon, irrésistible quand il s’énerve. C’est en lisant L’Illusion économique que j’ai compris la mécanique perverse du libre-échange. Et son essai sur le déclin de la puissance américaine est bien plus démonstratif que ne le pensent ceux qui sont convaincus de l’avoir lu quand ils se sont contentés de quelques articles.

Qu’il y ait deux Todd – le savant brillant et l’idéologue énervé – n’est ni surprenant, ni choquant. Idéologue, nous le sommes tous un peu. L’ennui, c’est que c’est souvent le second qui s’exprime avec le langage et surtout avec l’autorité du premier. On interroge l’intellectuel et c’est le spécialiste de l’agit-prop qui répond. Certes, les lunettes à travers lesquelles il voit le monde sont sophistiquées. Elles observent des courbes encourageantes et annoncent le progrès inéluctable de l’humanité. Le problème, c’est que, loin de le rendre clairvoyant, elles l’aveuglent, en lui masquant toute la réalité qui n’entre pas dans ces merveilleuses extrapolations – c’est-à-dire une bonne partie de celle-ci et pas la plus affriolante. Todd sait faire parler un taux de fécondité comme personne, mais on dirait souvent qu’il ne voit pas ce qui se passe autour de lui. Notamment parce que, pour lui, les croyances et les représentations n’ont aucune valeur explicative en tant que telles.

Les propositions qu’il avance dans Le Monde méritent donc d’être examinées, d’abord à cause de l’assurance inébranlable avec laquelle il les formule (le doute méthodique n’est pas trop son truc), ensuite parce que, malgré leur caractère manifestement outrancier, elles passent pour raisonnables.

Première évidence supposée : le gouvernement aurait, à l’approche des régionales, imposé la thématique de la nation contre l’islam. Outre qu’on ne voit pas très bien ce qu’il aurait eu à y gagner (il aurait plutôt intérêt à gagner les voix des musulmans qu’à les perdre), il faut vraiment être naïf ou de mauvaise foi pour affirmer que le gouvernement est en mesure d’imposer un quelconque débat. Au contraire, il semble que tout le monde ait été pris au dépourvu par les passions suscitées par l’initiative de Besson. De fait, le débat sur l’identité nationale s’est transformé, avec un petit coup de pouce des Suisses, en débat sur la place et la nature de l’islam en France. Ça ne plait pas à Emmanuel Todd qu’on se pose de telles questions. D’ailleurs, personne ne se les pose plus : « En 1994, dit-il, la carte du vote FN était statistiquement déterminée par la présence d’immigrés d’origine maghrébine, qui cristallisaient une anxiété spécifique en raison de problèmes anthropologiques réels, liés à des différences de système de mœurs ou de statut de la femme. Depuis, les tensions se sont apaisées. Tous les sondages d’opinion le montrent : les thématiques de l’immigration, de l’islam sont en chute libre et sont passées largement derrière les inquiétudes économiques. » Le récent sondage du Parisien dans lequel il apparaissait qu’une moitié des Français avoue des inquiétudes concernant l’islam a dû échapper à Todd. Il ne voit ni l’augmentation du nombre de femmes en burqa, ni la persistance du caïdat dans les cités, ni le recul de la mixité, ni le fait que des Français de toutes origines peuvent légitimement être troublés quand certains de leurs concitoyens affichent leur détestation de la France. Au nom de l’islam ou de ce qu’ils prennent pour l’islam. Peu importe, Todd en est convaincu : ces troubles et ces inquiétudes sont en chute libre. En réalité, Todd voit ce qu’il croit.

À l’appui de ses convictions, Todd brandit l’exogamie des enfants d’immigrés. « Les populations d’origine musulmane de France, dit-il, sont globalement les plus laïcisées et les plus intégrées d’Europe, grâce à un taux élevé de mariages mixtes. » Le problème est que ce constat date de 1994, date à laquelle il écrivait Le destin des immigrés. Depuis, ce type de statistiques étant de facto interdit aux chercheurs, on ne sait pas dans quel sens s’est déplacé le curseur. Seul un optimisme de principe permet de décréter que cette tendance à l’exogamie s’est poursuivie sur sa lancée. Todd a sans doute raison quand il dit que les Français « n’en ont rien à foutre des questions de couleur et d’origine ethnique ou religieuse ». En déduire qu’ils se fichent tout autant des différences culturelles et des revendications identitaires suppose un saut franchement périlleux.

Je n’ai pas, il est vrai, la moindre statistique à opposer aux certitudes d’Emmanuel Todd, seulement le sentiment qu’en une vingtaine d’années l’intégration des enfants d’immigrés a reculé plutôt qu’elle ne s’est améliorée et que, chez une partie d’entre eux, la proclamation identitaire a pris le pas sur la revendication égalitaire : de la marche des Beurs à la Marseillaise brûlée et à « la burqa, où je veux », Todd trouve que « les tensions se sont apaisées ». Moi pas. Et j’avoue que je ne sais pas comment une même réalité peut donner lieu à deux perceptions si contradictoires.

Mais là où l’ami Todd charrie carrément, c’est quand il explique que ces tensions (apaisées, rappelons-le) sont le produit d’une politique machiavélienne et cynique consistant à attiser la haine des uns contre les autres pour faire passer la pilule de l’échec économique. En somme, aux difficultés existantes, Nicolas Sarkozy aurait délibérément choisi d’ajouter le malaise national – qui bien sûr n’a aucun autre fondement – en dressant les « de souche » contre les « issus de ». La panne de l’ascenseur social que Todd analysait il y a dix ans, c’est lui ! La machine à fabriquer des Français grippée, c’est lui ! Le vote FN des anciens cocos, encore lui ! L’islam salafiste dans nos banlieues, les filles interdites de jupe, la Marseillaise sifflée par des Français : tout ça, ce sont des inventions de Sarkozy pour effrayer le bourgeois et, plus encore, le petit blanc.

On passera rapidement sur le caractère complotiste de l’hypothèse selon laquelle la France – comprenez Sarkozy – aurait « une stratégie de confrontation avec les pays musulmans – comme en Afghanistan ou sur l’Iran » pour des raisons ayant trait au « jeu intérieur ». En somme, notre gouvernement néo-colonial s’en prendrait aux fiers Pachtouns et aux rudes Persans, qui ne font de mal à personne, pour intimider nos pauvres Arabes ?

Certes, on peut croire Emmanuel Todd sur parole : à long terme, les progrès de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité auront fait triompher la raison dans les zones les plus reculées de ces deux pays tenues en coupe réglée par des barbus tendance stal et dans pas mal d’autres endroits. Fort bien. Mais tous les ploucs qui n’ont pas la chance de vivre dans l’éternité de la démographie savent qu’à long terme ils seront tous morts. Et, en attendant cet heureux dénouement, ils ne trouvent pas très riant l’islam politique tel qu’il s’affiche au niveau planétaire. Ils ont certainement tort, tous ces lepénistes cryptos, actuels et futurs qui ne comprennent rien au vent de l’histoire, mais ils doivent bien avoir eux aussi leur place dans les courbes et les statistiques dans lesquelles Todd lit l’avenir ?

Ce Sarkozy est vraiment démoniaque. Saviez-vous qu’en 2005, il « a mis le feu aux banlieues » pour récupérer l’électorat frontiste – d’ailleurs, Todd ne nous dit pas ce qu’il conviendrait de faire de cet électorat, le déchoir de son droit de vote, l’encourager à revoter Le Pen pour pouvoir faire la fête ? Croit-il vraiment que des gamins et moins gamins qui ne peuvent prononcer une phrase entière sans dire « nique », « ta race », « chien » et bien d’autres gracieusetés encore et qui annoncent tous les deux paragraphes qu’ils vont « tuer un bâtard » sont si sensibles au beau langage qu’ils n’ont pas supporté « racaille » et « kärcher » et qu’animés par une légitime révolte devant de tels écarts, ils ont brûlé les voitures de leurs parents et l’école maternelle de leurs petits frères ?

On espérait y échapper. Pitié pas Vichy, pas lui. Mais bien sûr, il a fallu que les années 1930 pointent leur nez. Le dialogue entre l’intervieweuse et l’interviewé sur le thème « vous avez dit fascisme ? » est un morceau de choix dans le genre « je dis tout et son contraire » qui est, selon Todd, une caractéristique du sarkozysme. Réponse, en substance : ce n’est pas pareil mais ça y ressemble. Ou l’inverse. Comportements nouveaux qui renvoient au passé, comparaison qui n’est pas confusion mais un peu quand même, Etat au service du capital, l’idée c’est que Sarkozy fait du vieux avec du neuf et du neuf avec du vieux. « Quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu’elle a été pratiquée avant-guerre. » On pourrait ajouter que quand on construit un monde fantasmagorique peuplé de bons et de méchants, on aboutit forcément à une conclusion délirante.

Précisons-le clairement : Emmanuel Todd ne dit jamais que le sarkozysme est un fascisme. Seulement, il ne peut pas ne pas y penser. Il ne nous dit pas non plus que les musulmans d’aujourd’hui sont les juifs d’hier et que l’étoile verte est en train de remplacer l’étoile jaune. Mais on ne peut pas ne pas y penser.

Alors moi aussi, je voudrais poser une question, au copain, au citoyen et au savant : quand tu mobilises cet imaginaire-là et ces références-là, es-tu certain, cher Mano, de ne pas être aveuglé par une haine qui ne te sied guère ?

Mars patraque

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Le temps passe. On les a connus bébés, on ne les voit pas grandir et c’est à peine si on les reconnaît quand on les retrouve. Il y a six ans encore, le monde entier parlait du petit Spirit : la Nasa avait expédié ce robot de 180 kilos (un beau bébé !) sur Mars afin d’explorer la planète rouge. Aujourd’hui âgé de six ans, Spirit va mal. Ses six petites roues sont enlisées. Il est incapable de bouger et les panneaux solaires qui l’alimentent sont tout pleins de poussière martienne ! Les scientifiques de la Nasa ne devraient pas tarder à livrer la conclusion qui s’impose : si l’on ne peut exclure définitivement la possibilité d’une vie extraterrestre sur Mars, en revanche la certitude est désormais acquise qu’il n’y a aucune femme de ménage dans l’horizon martien. Va encore falloir tout faire soi-même. Saloperie de planète !

2010, Odyssée des résolutions (2)

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Deuxième résolution pour 2010 : devenir montreur d’escargots. Un métier moins dangereux que montreur d’ours et, surtout, un film d’animation réalisé en 2008 par les très talentueux Philippe Desfretier, Nicolas Dufresne, Sylvain Kauffmann, Martin Laugero (Supinfocom, Valenciennes).

Gaffe à Gégauff !

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Paul Gégauff dans les bras de Cécile Vassort, dans <em>Une partie de plaisir,</em> de Claude Chabrol, 1975.
Paul Gégauff dans les bras de Cécile Vassort, dans Une partie de plaisir, de Claude Chabrol, 1975.

Vous avez, chers Causeurs, encore une fois survécu à deux réveillons. C’est que vous n’êtes pas Paul Gégauff. Lui n’a pas vu la nouvelle année 1984. Et pour cause, dans la nuit du 24 au 25 décembre 1983, alors qu’il réveillonnait avec sa compagne en Norvège, il a dit à celle-ci qui le menaçait d’un couteau cette phrase que tant d’hommes ont eu envie de prononcer : « Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder. » Il avait soixante-et-un an, elle en avait vingt-cinq : elle l’a pris au mot et l’a poignardé à trois reprises. Il n’est pas certain que Gégauff, un des plus grands scénaristes français, n’ait pas apprécié cette fin romanesque et sanglante. De toute manière, il n’aurait pas aimé les années 1980. Pas son genre de beauté, à Gégauff, la gauche réformiste, les années fric, la fin du style, la mort du goût.

On réédite aujourd’hui, à l’initiative d’Arnaud Le Guern dans sa collection « Les Inclassables » chez Alphée, Tous mes amis, un des cinq livres de Gégauff, un recueil de nouvelles initialement paru chez Julliard il y a quarante ans. Vous êtes priés d’aller acheter Tous mes amis pour une raison simple : nous aimerions que Le Guern connaisse dans cette heureuse initiative un certain succès et puisse aussi rééditer les précédents. Il s’agit de quatre romans, petits joyaux hussards, parus assez étrangement aux Editions de Minuit dans les années 1950. Au milieu de Nathalie Sarraute, Marguerite Duras et Alain Robbe-Grillet, qui sont quand même à eux trois ce que la littérature française d’après guerre a donné de plus surfait, de plus prétentieux et de plus ennuyeux, Gégauff était là comme un mauvais élève surdoué avec son ironie et sa méfiance de l’adjectif, son goût pour les peaux duveteuses et sa méfiance pour les abstractions qui remplissent les cercueils.

En vous procurant Tous mes amis, vous éviterez ainsi à toute une génération de nouveaux lecteurs de passer leurs après-midi au dessus des caisses des bouquinistes à la recherche fiévreuse de romans aussi mythiques que Les Mauvais plaisants de 1951 ou Une partie de plaisir de 1958 alors qu’ils feraient mieux de rechercher un emploi et de fonder une famille. Ces deux titres d’ailleurs, à eux seuls, résument bien la Gegauff’s touch que vous trouverez dans Tous mes amis. Une façon cynique, drôle, élégante, discrètement désespérée, dégraissée et rapide comme l’Aston-Martin où son ami Roger Nimier s’est tué de parler de l’amour, de la France, de l’argent, des jeunes filles, des voyages. Gégauff avait des passions heureuses et ruineuses : les femmes, les décapotables, l’alcool et la littérature. Au fond, il aurait seulement aimé écrire à la paresseuse mais avec ce genre de vie à vous faire mal voir de votre concierge, il n’y avait qu’une solution pour trouver un peu d’artiche : le cinéma. Alors on fera le scénariste et le dialoguiste pour, excusez du peu, René Clément, Eric Rohmer, Godard et surtout Chabrol. On a oublié à quel point La Nouvelle Vague, derrière ses allures d’avant-garde artistique était en fait réac comme on aime, entre le royco Rohmer et l’anar de droite Chabrol. Cette plasticité amusée devant les idées générales permettra d’ailleurs à Gégauff d’être aussi le scénariste de More, de Barbet Schroeder, le film qui a sans doute le mieux saisi ce que fut l’esprit beatnik, mais aussi d’innommables nanars comme Brigade mondaine.

Il y a chez Gégauff, qui fut avec Audiard et Pascal Jardin l’un des trois scénaristes français les plus prisés, un sens de la formule qui est celui de tout un peuple insolent qui fait jouir la langue avec le même bonheur dans le salon de Madame de Sablé ou les bistrots de Blondin. Un exemple ? Dans Tous mes amis, une des nouvelles, « Des roses à la pelle », raconte comment deux scénaristes en pleine dèche claquent leurs derniers billets dans un somptueux diner chez Lucas Carton. Une jolie jeune fille dîne seule à côté d’eux. Evidemment, ils l’embarquent pour aller en boîte. Et Gégauff de noter alors, sur un rythme très cardinal de Retz : « Ils allèrent, ils dansèrent, ils trouvèrent en Erika une compagne d’un enjouement exquis qui fit dire à Georges :
– Elle est comme elles sont de moins en moins : parfaitement comme il faut. »

Gégauff lui aussi, décidément, est parfaitement comme il faut.

Tous mes amis: Nouvelles

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Quand l’huître sourit

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Le ministère de la pêche a annoncé, au grand soulagement des ostréiculteurs déjà partiellement ruinés, qu’il renonçait au test souris pour déceler la présence de micro-algues toxiques dans nos fines de claires, nos prat-ar-coum et nos Utah beach. Dans le genre scientiste fou, le test ne manquait pas d’une certaine jovialité surréaliste et sadienne. Il s’agissait ni plus ni moins d’injecter de l’huitre à la souris. Petit problème, il devenait évident avec les années que la souris mourait même si l’huitre était saine. On ne dit pas si nos aimables scientifiques avaient, par souci de rigueur, procédé à ce test pour l’homme. Une huitre bien iodée et bien charnue en intraveineuse, cela doit certainement faire un bien fou. Et l’on espère que le test qui consisterait à injecter du chinon dans un chat pour vérifier sa teneur en sulfites va rester, lui, dans les cartons du ministère.

Noël pour tous !

Giotto, Nativité.
Giotto, Nativité.

Vous avez tenu bon. Bravo ! Vous qui lisez ce texte, vous avez survécu à cette franche joie de Noël et du jour de l’An, au sapin, aux guirlandes, à la belle-mère débarquant encore svelte, tout ça pour faire joli, au salon. Les chocolats. Le foie gras, le vin précieux, et la belle-mère donc, débarquant disais-je, fraîchement décorée des palmes académiques. Au téléphone, j’ai failli lui demander si je pourrais les suspendre au Nordmann acheté pour 45 euros au Rom du coin. Je ne sais pas d’où il sortait ça. Sur l’asphalte, il y en avait tout un wagon. S’il avait voulu, il aurait pu s’en construire, une belle cabane, plutôt que de traîner ses guêtres, tout le reste de l’hiver, à la sortie du métro. Mystère et boule de neige. Pourvu qu’il neige, papa ! On verra bien. Serais-je l’entremetteur du Ciel ?

Les cadeaux, les cadeaux bien sûr. On n’est pas des chiens ! Le père Noël ne voit jamais qu’on n’a pas été sages. Comme Gilbert Montagné à l’UMP, il conduit en aveugle son traîneau façon 4×4. Et puis quand même, quand même, le petit Jésus, ajusté dans sa crèche, avec autour de lui l’âne, les bergers, les rois mages.

Vous avez oublié pour un temps vos peines, vos rancœurs et à Saint Aubin d’Aubigné, la grippe A. Vous avez fait comme moi, mis vos petits souliers sous le séquoia. En attendant le lendemain. Papa, papa, tu crois qui va y avoir dl’a neige, hein ? Tu sais, fiston, il se réchauffe, le climat. Contente-toi des cadeaux.

Avouez que vous les attendiez, ces cadeaux, vous, là, derrière l’écran. Avouez même que vous n’attendiez que ça. Et puis de vous empiffrer, de vous goinfrer de truffes, chocolats, dinde ou je ne sais quoi, jusqu’à l’indigestion. D’en reprendre et d’en reprendre du blanc et du rouge et du champagne. Et d’en reprendre encore. Je me souviens d’une collègue, tiens, appelons-la Fabienne, qui disait que les soirs de réveillon, elle mettait un point d’honneur à choper une crise de foie. Véridique. Si le lendemain, elle quittait son lit sans le moindre signe de nausée, elle se sentait mal, si j’ose dire. Et donc elle remettait ça, toute la journée du 25 et du premier de l’An. Ah, elle finirait par l’avoir sa crise ! Elle les vomirait, ses dix litres de champagne ! On est des Français, ou quoi ?

Je l’aimais bien, moi, Fabienne, cette collègue. Un tempérament comme ça, vous imaginez ce qu’on pouvait en faire. Ah, je lui ai fêté, son identité nationale, pour arroser ma naturalisation toute fraîche ! Mon passeport italien, peut-être qu’il traîne encore quelque part, chez elle. Peut-être qu’elle l’a retrouvé, le 26 décembre, lorsqu’elle a fait le ménage, sous son lit, parmi les cadavres de bouteilles.

Je l’aimais bien. C’est le petit Jésus qui nous a séparés.

Que voulez-vous, ça a fini par m’énerver qu’elle vante ses crises de foie de Noël. Car Noël, pour elle, comme pour vous, là, c’était donc la bouffe façon Gargantua, Pantagruel et puis les fameux cadeaux, sous l’séquoia. Le reste, poubelle ! C’est elle qui a prononcé le mot, elle qui a ouvert les hostilités, donc. Poubelle ? Elle jetait le petit Jésus avec l’eau du bain. Jésus, disait-elle, j’ai jamais pu le lire, moi, l’Ancien Testament. Imaginez ma tête. Professeur de lettres, la donzelle, paraît-il, des diplômes quand même, et elle refaisait l’histoire d’une façon bien cruelle. Dans sa soulographie perpétuelle, elle anachronisait les personnages de la crèche. Jésus, la belle, c’est dans le Nouveau Testament, mets-ça dans ta caboche ! Et elle : mais qu’est-ce que ça peut faire ? Tu y crois à tout ça, toi ? Minute. Ça peut faire par exemple, répondais-je, que si tu confonds tout ça, tu leur répondras quoi, à tes élèves, lorsque, en plein commentaire de Baudelaire ou Victor Hugo, ils te poseront des questions au sujet de la Bible, tu auras l’air bien tarte, eh, mirabelle ! Elle n’a pas aimé la crème. Eût-elle eu une Bible, sous sa main mignonne, qu’elle me l’envoyait presto dans la figure. Au lieu de ça, c’est la trousse de la collègue d’histoire qui a volé, façon obus de Verdun, à travers la salle des profs. Fichu tempérament.

Il y a des jours comme ça.

Je n’en suis pas resté là. J’avais l’anathème facile, à l’époque. Je lui ai servi le couplet de tout à l’heure : toutes les fêtes, pour vous, pour nous, sont devenues prétextes à se goinfrer, à se vautrer dans la mauvaise graisse du commerce, des marchandises perpétuelles. Bon Dieu, mais pourquoi fêtez-vous donc encore Noël, si vous vous fichez de Jésus, si vous ne savez même plus ce que signifie cette crèche que vous placez sous le sapin ? Malgré tout le respect que je leur porte, comme il se doit, à mes amis juifs ou musulmans, est-ce que je fête Kippour, moi, ou l’Aïd, encore ?

Ils ont commencé à s’y mettre, tous. Ils m’ont répondu par les couplets habituels : occasion de se retrouver en famille, de simplement faire la fête, de faire plaisir aux petits nenfants, tout ça. Et d’ailleurs, même les Juifs et les musulmans fêtent Noël, pour les mêmes raisons. Tatitata. Et encore, nous ne savions pas, à l’époque que d’aucuns viendraient à demander bientôt que tout le monde fête toutes les fêtes, question de prouver qu’on est bien tous tolérants. Drôle de conception de la laïcité : croire que respecter les religions, c’est s’inviter à toutes les fêtes ; alors qu’il me semblait plutôt, moi, que les respecter, c’était ne pas les galvauder et laisser chacune d’entre elles communier dans l’intimité.

Ils ont commencé à s’y mettre, tous. On approchait de la fin décembre et je les voyais prêts, soudain, à faire d’une pierre deux coups, à fêter Noël et Pâques en hiver, avec votre serviteur en ragout d’agneau ou de mouton, pardon. C’est que je l’avais un peu cherché : je les ai traités soudain de schizophrènes. Je m’incluais dans le lot, mais ça, ils ne l’ont pas vu : schizophrènes, oui, disais-je ; les mêmes qui prêchaient toute l’année contre la société de consommation et qui se goinfraient à Noël ; les mêmes qui militaient pour l’école publique et qui, à la première occasion, mettraient leur progéniture dans une école privée ; les mêmes qui crachaient à longueur de salle des professeurs sur le christianisme, et qui poussaient les hauts cris dès qu’on se permettait de critiquer le bouddhisme ou l’islam. Schizophrènes, oui, j’y tenais.

J’y tiens toujours, d’ailleurs. Schizophrène, tous.

Deux exemples authentiques, tiens : du temps que j’assurais des formations pour mes collègues, m’appliquant à faire qu’ils deviennent un peu moins ignares, en matière de religions, l’un d’eux, devenu pour l’occasion un de mes stagiaires, comme on dit, n’arrêtait pas de plaisanter, de sortir des blagues à deux euros sur les curés, sur l’église, sur Jésus. Quelques-uns riaient, bien entendu. J’ai voulu rire, moi aussi, et me suis donc mis en tête de faire comme si j’allais faire une blague sur l’islam. Pour rigoler. Juste pour voir la tête qu’il ferait. Il s’est aussitôt arrêté, m’a regardé d’un air drôle et m’a dit : non, on n’a pas le droit de critiquer l’islam. Tiens donc… Ai-je besoin de préciser qu’il n’était pas musulman ?

L’autre exemple ? Un autre collègue, professeur de mathématiques : j’étais dans cette fichue salle des profs, à faire des photocopies, pour préparer un stage prochain sur la Bible et l’islam. Et donc moi de photocopier des passages du Coran. Le collègue s’approche, gentiment. Tiens, tu t’intéresses à l’islam, dit-il. Oui oui, je lui explique l’affaire, les stages, tout ça. Moi, répond-il, ça ne m’intéresse pas du tout, j’avoue – il était français, d’origine algérienne ; je ne suis même pas croyant, ajoute-t-il. Je lui réponds à mon tour que je peux comprendre, que chacun tatatitatata… Et puis le sel de l’histoire : mais, dit-il, tu lis le Coran en français? Ben oui, réponds-je, je maîtrise mal l’arabe. Mais..mais..mais.. tu n’as PAS LE DROIT !!!!

Schizophrènes, vous dis-je, tous, musulmans ou chrétiens, bouddhistes ou auvergnats.

Vous vous êtes goinfrés en moquant le petit Jésus, dans sa crèche. Des blagues à deux balles. Et vous les avez eus vos cadeaux, quand même. Pas eu besoin d’aller à la messe de minuit.

Et pour ceux qui auront été bien sages, du 26 décembre au 15 février, c’est galette à volonté – 30 euros l’unité quand même ! Schizophrènes, vous dis-je, et gogos toute l’année !

2010, Odyssée des résolutions (1)

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Le début de l’année est le moment opportun pour prendre de bonnes résolutions. Première résolution pour 2010 : résister à la tentation du marshmallow. Pour y parvenir, faut pas être une guimauve !

Carrefour, le pays où la mort est moins chère

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supermarket

Dans son dernier papier, l’ami Cyril Bennasar donne l’impression non pas de justifier mais d’expliquer la logique qui a présidé à ce qu’il faut bien appeler une exécution par cinq vigiles de Carrefour d’un jeune homme coupable d’un vol de canette de bière. Jusqu’à preuve du contraire, dans les dix commandements, « tu ne voleras point » arrive quand même assez loin derrière « tu ne tueras point » et, quelles que soient les circonstances, quel que soit le passé des uns et des autres, et même dans les sociétés primitives, comme les USA par exemple, pratiquant encore la peine de mort, aucun vol même le plus scandaleux n’est passible du châtiment suprême. Sinon, chez nous, il aurait fallu restaurer la guillotine pour mal de monde au moment des affaires du Crédit Lyonnais ou d’ Elf Aquitaine. On s’est contenté pour ces voleurs qui jouaient plutôt dans la catégorie « rétrocommissions sur frégates » que « canette de Bavaria » de les envoyer dans des quartiers VIP de la Santé, ce qui a pu leur permettre à d’écrire de bouleversants témoignages sur la condition pénitentiaire pour des à-valoir bien moelleux.

Et c’est très bien comme ça, d’ailleurs : justice est faite.

Dans l’affaire de ce pauvre garçon asphyxié sous le cul d’un vigile, on peut certes voir un fait divers. Seulement, et là Bennasar a raison, il n’y a pas de faits divers. Ou pour dire les choses autrement, le fait divers n’est jamais gratuit, il renvoie toujours à un état de la société. Longtemps, par exemple, avant l’américanisation du monde, le serial killer fut un phénomène anglo-saxon pour des raisons liées étroitement au puritanisme wasp qui entretient avec la sexualité des rapports complètements angoissés, voire schizophrènes. Stéphane Bourgoin, le spécialiste de la question, explique Cela très bien.

Dans l’affaire qui nous intéresse, il est d’abord utile de se souvenir que cela se passe chez Carrefour, vous savez l’enseigne dont l’ancien PDG a voulu partir avec plusieurs dizaines de millions d’euros d’indemnité alors qu’il avait à moitié planté la boîte et que des employés du côté de Bordeaux, exactement au même moment se battaient pour une augmentation d’1€ en tickets restaurants… Carrefour dont les méthodes de management par la terreur sont connues comme parmi les plus dures de la grande distribution. Une caissière soumise à des impératifs de rentabilité se plante dans le ticket de caisse ou fait une dépression nerveuse. Un vigile, lui, se met à tuer. C’est assez logique, et j’espère que les avocats de ces quatre hommes auront l’intelligence de jouer là-dessus plutôt que de tenter de salir la victime, qui répétons-le, quel que soit son pedigree, n’avait aucune raison de ressortir les pieds devant du pays où la mort est moins chère.

Plus généralement, ce fait divers pose également la question de la manière dont une société de plus en plus libérale assure sa sécurité. En théorie, dans le libéralisme classique, la sécurité fait partie des domaines régaliens de l’Etat, avec la défense, les affaires étrangères, la justice ou la levée des impôts. Il semble que ce soit de moins en moins le cas, ici comme aux USA d’ailleurs. Cela a commencé avec les polices municipales, devenues dans certaines villes comme Levallois de véritables gardes prétoriennes au service du maire. Cela s’est poursuivi avec des corps plus ou moins mixtes comme les agents de la sécurité de la RATP. Ce gouvernement ne cesse de dire qu’il aime la police nationale, celle qui est réellement formée, passe des concours difficiles, mais son impératif idéologique du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux s’applique aussi chez les pandores. La sécurité, c’est un métier, ça s’apprend et pas avec une formation bidon pour le neveu du maire qui va devenir chef de la police municipale de Loing sur Burettes et se prendre pour Rambo quand il surveillera la sortie des bals populaires.

Imaginez un instant que, pour raison de restrictions budgétaires, les polices privées et autres escouades de vigiles soient intervenues, même en partie, lors des révoltes de la banlieue en 2005. Alors que les forces de l’ordre ont fait preuve d’une abnégation et d’un sang-froid remarquables, limitant la casse humaine au maximum, on peut penser que les cohortes de flingueurs mercenaires auraient quant à elles laissé des dizaines de cadavres sur l’asphalte et le béton.

Les sociétés qui veulent survivre ont tout intérêt à confier l’ordre public et leur défense extérieure à des gens qui ne le font pas simplement pour une fiche de paie mais sont animés aussi par un minimum de civisme ou d’amour de la patrie. Sinon, on finit comme Carthage, pays de marchands qui confiaient la guerre à d’autres, vaincue par les légionnaires de Rome qui savaient eux pourquoi ils se battaient.

Nous n’en sommes pas encore là, nous n’avons pas comme l’Amérique en Irak employé les criminels de guerre de Blackwater, cette armée privée qui s’est sinistrement illustrées dans les combats de Fallouja.

Mais l’assassinat d’un jeune homme dans l’arrière-salle d’un hypermarché, n’est qu’un des premiers symptômes de cette privatisation de l’imprivatisable, si glorifiée aujourd’hui.

Le titre, hélas, n’est pas de moi mais de l’excellent recueil de nouvelles de Thierry Marignac, Le Pays où la mort est moins chère (Moisson Rouge éditions).

Pierre Sarkozy et l’Île des cochons

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Si on commence à bien connaître Jean Sarkozy, qui briguait il y a encore quelques mois la présidence de l’EPAD, on connaît moins le fils aîné du président de la République, Pierre Sarkozy, producteur de musique pour jeunes. Celui qui se fait appeler « Mosey » ou « Crime Chantilly » dans la galaxie rap fait, pour l’instant, assez peu parler de lui. C’est une brève du tabloïd britannique Daily News qui nous apprend que Pierre Sarkozy a miraculeusement échappé à la coulée de boue qui a tué plusieurs dizaines de personnes sur l’Île des cochons, proche de Rio de Janeiro, alors qu’il fêtait avec opulence la nouvelle année. La fête se tenait dans une maison, épargnée par ce déferlement dantesque de terre et d’eau mêlés, appartenant au chirurgien Ivo Pitanguy, proche de Carla Bruni. Moi ce que j’en dis : une « île des cochons », où l’on fait des orgies de riches décadentes noyées par des coulées de boues, à l’époque pré-babylonienne, un récit comme ça serait devenu un mythe qui aurait fini consigné dans la Bible… Mais il est à craindre que le fils du président n’en tire qu’un rap.

2010, Odyssée des résolutions (3)

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Dans la liste des résolutions nécessaires à prendre pour bien commencer l’année, il en est une qui a toute son utilité sur Internet : ne pas collectionner les points Godwin. Il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’écrire (pour ceux qui ont un clavier lingual) ou se contenter de manger des Luftwaffles en souriant.

Identité nationale : qui hait qui ?

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Emmanuel Todd.
Emmanuel Todd.
Emmanuel Todd.

La haine de l’autre comme unique programme : à en croire l’anthropologue Emmanuel Todd, Nicolas Sarkozy ayant échoué sur le plan économique, « la recherche de boucs émissaires à tout prix » serait devenue « comme une seconde nature ». Il le proclame haut et fort dans un entretien publié par Le Monde du 28-29 décembre : « Le gouvernement, à l’approche d’une échéance électorale, propose, je dirais même impose, une thématique de la nation contre l’islam. » Comme citoyen, Todd est révulsé. C’est son droit et on peut au moins lui reconnaître une certaine constance : depuis 2007, il n’a cessé de pilonner le président de la République, en qui il voit le symptôme et la cause d’une maladie française qui, pourtant, explique-t-il, n’existe pas, puisque Sarkozy et le dernier carré de ses électeurs en sont les ultimes survivances.

Todd détient l’un des plus jolis cerveaux du pays, formé dans les meilleures écoles britanniques. Il peut donc tenir avec brio deux discours parfaitement contradictoires – chanter l’air de « tout va bien », décréter que la France est en train de « réussir son intégration », et décrire le sarkozysme comme une « pathologie sociale » relevant « d’une analyse durkheimienne – en termes d’anomie, de désintégration religieuse – et marxiste ». Comment cette pathologie a-t-elle pris dans une société en bonne santé, voilà ce que Todd, fort de ses séries statistiques et de quelques certitudes ne nous dit pas.

Pas mal de mes amis le détestent – ce qui doit lui faire très plaisir. Pour ma part, je l’avoue, j’aime bien Emmanuel Todd. D’abord, c’est un copain et il peut être d’un commerce passionnant, amusant et même amical, pour peu qu’on évite ses mauvaises périodes et les sujets qui fâchent – ce qui devient, il est vrai, assez compliqué. En prime, très beau garçon, irrésistible quand il s’énerve. C’est en lisant L’Illusion économique que j’ai compris la mécanique perverse du libre-échange. Et son essai sur le déclin de la puissance américaine est bien plus démonstratif que ne le pensent ceux qui sont convaincus de l’avoir lu quand ils se sont contentés de quelques articles.

Qu’il y ait deux Todd – le savant brillant et l’idéologue énervé – n’est ni surprenant, ni choquant. Idéologue, nous le sommes tous un peu. L’ennui, c’est que c’est souvent le second qui s’exprime avec le langage et surtout avec l’autorité du premier. On interroge l’intellectuel et c’est le spécialiste de l’agit-prop qui répond. Certes, les lunettes à travers lesquelles il voit le monde sont sophistiquées. Elles observent des courbes encourageantes et annoncent le progrès inéluctable de l’humanité. Le problème, c’est que, loin de le rendre clairvoyant, elles l’aveuglent, en lui masquant toute la réalité qui n’entre pas dans ces merveilleuses extrapolations – c’est-à-dire une bonne partie de celle-ci et pas la plus affriolante. Todd sait faire parler un taux de fécondité comme personne, mais on dirait souvent qu’il ne voit pas ce qui se passe autour de lui. Notamment parce que, pour lui, les croyances et les représentations n’ont aucune valeur explicative en tant que telles.

Les propositions qu’il avance dans Le Monde méritent donc d’être examinées, d’abord à cause de l’assurance inébranlable avec laquelle il les formule (le doute méthodique n’est pas trop son truc), ensuite parce que, malgré leur caractère manifestement outrancier, elles passent pour raisonnables.

Première évidence supposée : le gouvernement aurait, à l’approche des régionales, imposé la thématique de la nation contre l’islam. Outre qu’on ne voit pas très bien ce qu’il aurait eu à y gagner (il aurait plutôt intérêt à gagner les voix des musulmans qu’à les perdre), il faut vraiment être naïf ou de mauvaise foi pour affirmer que le gouvernement est en mesure d’imposer un quelconque débat. Au contraire, il semble que tout le monde ait été pris au dépourvu par les passions suscitées par l’initiative de Besson. De fait, le débat sur l’identité nationale s’est transformé, avec un petit coup de pouce des Suisses, en débat sur la place et la nature de l’islam en France. Ça ne plait pas à Emmanuel Todd qu’on se pose de telles questions. D’ailleurs, personne ne se les pose plus : « En 1994, dit-il, la carte du vote FN était statistiquement déterminée par la présence d’immigrés d’origine maghrébine, qui cristallisaient une anxiété spécifique en raison de problèmes anthropologiques réels, liés à des différences de système de mœurs ou de statut de la femme. Depuis, les tensions se sont apaisées. Tous les sondages d’opinion le montrent : les thématiques de l’immigration, de l’islam sont en chute libre et sont passées largement derrière les inquiétudes économiques. » Le récent sondage du Parisien dans lequel il apparaissait qu’une moitié des Français avoue des inquiétudes concernant l’islam a dû échapper à Todd. Il ne voit ni l’augmentation du nombre de femmes en burqa, ni la persistance du caïdat dans les cités, ni le recul de la mixité, ni le fait que des Français de toutes origines peuvent légitimement être troublés quand certains de leurs concitoyens affichent leur détestation de la France. Au nom de l’islam ou de ce qu’ils prennent pour l’islam. Peu importe, Todd en est convaincu : ces troubles et ces inquiétudes sont en chute libre. En réalité, Todd voit ce qu’il croit.

À l’appui de ses convictions, Todd brandit l’exogamie des enfants d’immigrés. « Les populations d’origine musulmane de France, dit-il, sont globalement les plus laïcisées et les plus intégrées d’Europe, grâce à un taux élevé de mariages mixtes. » Le problème est que ce constat date de 1994, date à laquelle il écrivait Le destin des immigrés. Depuis, ce type de statistiques étant de facto interdit aux chercheurs, on ne sait pas dans quel sens s’est déplacé le curseur. Seul un optimisme de principe permet de décréter que cette tendance à l’exogamie s’est poursuivie sur sa lancée. Todd a sans doute raison quand il dit que les Français « n’en ont rien à foutre des questions de couleur et d’origine ethnique ou religieuse ». En déduire qu’ils se fichent tout autant des différences culturelles et des revendications identitaires suppose un saut franchement périlleux.

Je n’ai pas, il est vrai, la moindre statistique à opposer aux certitudes d’Emmanuel Todd, seulement le sentiment qu’en une vingtaine d’années l’intégration des enfants d’immigrés a reculé plutôt qu’elle ne s’est améliorée et que, chez une partie d’entre eux, la proclamation identitaire a pris le pas sur la revendication égalitaire : de la marche des Beurs à la Marseillaise brûlée et à « la burqa, où je veux », Todd trouve que « les tensions se sont apaisées ». Moi pas. Et j’avoue que je ne sais pas comment une même réalité peut donner lieu à deux perceptions si contradictoires.

Mais là où l’ami Todd charrie carrément, c’est quand il explique que ces tensions (apaisées, rappelons-le) sont le produit d’une politique machiavélienne et cynique consistant à attiser la haine des uns contre les autres pour faire passer la pilule de l’échec économique. En somme, aux difficultés existantes, Nicolas Sarkozy aurait délibérément choisi d’ajouter le malaise national – qui bien sûr n’a aucun autre fondement – en dressant les « de souche » contre les « issus de ». La panne de l’ascenseur social que Todd analysait il y a dix ans, c’est lui ! La machine à fabriquer des Français grippée, c’est lui ! Le vote FN des anciens cocos, encore lui ! L’islam salafiste dans nos banlieues, les filles interdites de jupe, la Marseillaise sifflée par des Français : tout ça, ce sont des inventions de Sarkozy pour effrayer le bourgeois et, plus encore, le petit blanc.

On passera rapidement sur le caractère complotiste de l’hypothèse selon laquelle la France – comprenez Sarkozy – aurait « une stratégie de confrontation avec les pays musulmans – comme en Afghanistan ou sur l’Iran » pour des raisons ayant trait au « jeu intérieur ». En somme, notre gouvernement néo-colonial s’en prendrait aux fiers Pachtouns et aux rudes Persans, qui ne font de mal à personne, pour intimider nos pauvres Arabes ?

Certes, on peut croire Emmanuel Todd sur parole : à long terme, les progrès de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité auront fait triompher la raison dans les zones les plus reculées de ces deux pays tenues en coupe réglée par des barbus tendance stal et dans pas mal d’autres endroits. Fort bien. Mais tous les ploucs qui n’ont pas la chance de vivre dans l’éternité de la démographie savent qu’à long terme ils seront tous morts. Et, en attendant cet heureux dénouement, ils ne trouvent pas très riant l’islam politique tel qu’il s’affiche au niveau planétaire. Ils ont certainement tort, tous ces lepénistes cryptos, actuels et futurs qui ne comprennent rien au vent de l’histoire, mais ils doivent bien avoir eux aussi leur place dans les courbes et les statistiques dans lesquelles Todd lit l’avenir ?

Ce Sarkozy est vraiment démoniaque. Saviez-vous qu’en 2005, il « a mis le feu aux banlieues » pour récupérer l’électorat frontiste – d’ailleurs, Todd ne nous dit pas ce qu’il conviendrait de faire de cet électorat, le déchoir de son droit de vote, l’encourager à revoter Le Pen pour pouvoir faire la fête ? Croit-il vraiment que des gamins et moins gamins qui ne peuvent prononcer une phrase entière sans dire « nique », « ta race », « chien » et bien d’autres gracieusetés encore et qui annoncent tous les deux paragraphes qu’ils vont « tuer un bâtard » sont si sensibles au beau langage qu’ils n’ont pas supporté « racaille » et « kärcher » et qu’animés par une légitime révolte devant de tels écarts, ils ont brûlé les voitures de leurs parents et l’école maternelle de leurs petits frères ?

On espérait y échapper. Pitié pas Vichy, pas lui. Mais bien sûr, il a fallu que les années 1930 pointent leur nez. Le dialogue entre l’intervieweuse et l’interviewé sur le thème « vous avez dit fascisme ? » est un morceau de choix dans le genre « je dis tout et son contraire » qui est, selon Todd, une caractéristique du sarkozysme. Réponse, en substance : ce n’est pas pareil mais ça y ressemble. Ou l’inverse. Comportements nouveaux qui renvoient au passé, comparaison qui n’est pas confusion mais un peu quand même, Etat au service du capital, l’idée c’est que Sarkozy fait du vieux avec du neuf et du neuf avec du vieux. « Quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu’elle a été pratiquée avant-guerre. » On pourrait ajouter que quand on construit un monde fantasmagorique peuplé de bons et de méchants, on aboutit forcément à une conclusion délirante.

Précisons-le clairement : Emmanuel Todd ne dit jamais que le sarkozysme est un fascisme. Seulement, il ne peut pas ne pas y penser. Il ne nous dit pas non plus que les musulmans d’aujourd’hui sont les juifs d’hier et que l’étoile verte est en train de remplacer l’étoile jaune. Mais on ne peut pas ne pas y penser.

Alors moi aussi, je voudrais poser une question, au copain, au citoyen et au savant : quand tu mobilises cet imaginaire-là et ces références-là, es-tu certain, cher Mano, de ne pas être aveuglé par une haine qui ne te sied guère ?

Mars patraque

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Le temps passe. On les a connus bébés, on ne les voit pas grandir et c’est à peine si on les reconnaît quand on les retrouve. Il y a six ans encore, le monde entier parlait du petit Spirit : la Nasa avait expédié ce robot de 180 kilos (un beau bébé !) sur Mars afin d’explorer la planète rouge. Aujourd’hui âgé de six ans, Spirit va mal. Ses six petites roues sont enlisées. Il est incapable de bouger et les panneaux solaires qui l’alimentent sont tout pleins de poussière martienne ! Les scientifiques de la Nasa ne devraient pas tarder à livrer la conclusion qui s’impose : si l’on ne peut exclure définitivement la possibilité d’une vie extraterrestre sur Mars, en revanche la certitude est désormais acquise qu’il n’y a aucune femme de ménage dans l’horizon martien. Va encore falloir tout faire soi-même. Saloperie de planète !

2010, Odyssée des résolutions (2)

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Deuxième résolution pour 2010 : devenir montreur d’escargots. Un métier moins dangereux que montreur d’ours et, surtout, un film d’animation réalisé en 2008 par les très talentueux Philippe Desfretier, Nicolas Dufresne, Sylvain Kauffmann, Martin Laugero (Supinfocom, Valenciennes).

Gaffe à Gégauff !

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Paul Gégauff dans les bras de Cécile Vassort, dans Une partie de plaisir, de Claude Chabrol, 1975.
Paul Gégauff dans les bras de Cécile Vassort, dans <em>Une partie de plaisir,</em> de Claude Chabrol, 1975.
Paul Gégauff dans les bras de Cécile Vassort, dans Une partie de plaisir, de Claude Chabrol, 1975.

Vous avez, chers Causeurs, encore une fois survécu à deux réveillons. C’est que vous n’êtes pas Paul Gégauff. Lui n’a pas vu la nouvelle année 1984. Et pour cause, dans la nuit du 24 au 25 décembre 1983, alors qu’il réveillonnait avec sa compagne en Norvège, il a dit à celle-ci qui le menaçait d’un couteau cette phrase que tant d’hommes ont eu envie de prononcer : « Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder. » Il avait soixante-et-un an, elle en avait vingt-cinq : elle l’a pris au mot et l’a poignardé à trois reprises. Il n’est pas certain que Gégauff, un des plus grands scénaristes français, n’ait pas apprécié cette fin romanesque et sanglante. De toute manière, il n’aurait pas aimé les années 1980. Pas son genre de beauté, à Gégauff, la gauche réformiste, les années fric, la fin du style, la mort du goût.

On réédite aujourd’hui, à l’initiative d’Arnaud Le Guern dans sa collection « Les Inclassables » chez Alphée, Tous mes amis, un des cinq livres de Gégauff, un recueil de nouvelles initialement paru chez Julliard il y a quarante ans. Vous êtes priés d’aller acheter Tous mes amis pour une raison simple : nous aimerions que Le Guern connaisse dans cette heureuse initiative un certain succès et puisse aussi rééditer les précédents. Il s’agit de quatre romans, petits joyaux hussards, parus assez étrangement aux Editions de Minuit dans les années 1950. Au milieu de Nathalie Sarraute, Marguerite Duras et Alain Robbe-Grillet, qui sont quand même à eux trois ce que la littérature française d’après guerre a donné de plus surfait, de plus prétentieux et de plus ennuyeux, Gégauff était là comme un mauvais élève surdoué avec son ironie et sa méfiance de l’adjectif, son goût pour les peaux duveteuses et sa méfiance pour les abstractions qui remplissent les cercueils.

En vous procurant Tous mes amis, vous éviterez ainsi à toute une génération de nouveaux lecteurs de passer leurs après-midi au dessus des caisses des bouquinistes à la recherche fiévreuse de romans aussi mythiques que Les Mauvais plaisants de 1951 ou Une partie de plaisir de 1958 alors qu’ils feraient mieux de rechercher un emploi et de fonder une famille. Ces deux titres d’ailleurs, à eux seuls, résument bien la Gegauff’s touch que vous trouverez dans Tous mes amis. Une façon cynique, drôle, élégante, discrètement désespérée, dégraissée et rapide comme l’Aston-Martin où son ami Roger Nimier s’est tué de parler de l’amour, de la France, de l’argent, des jeunes filles, des voyages. Gégauff avait des passions heureuses et ruineuses : les femmes, les décapotables, l’alcool et la littérature. Au fond, il aurait seulement aimé écrire à la paresseuse mais avec ce genre de vie à vous faire mal voir de votre concierge, il n’y avait qu’une solution pour trouver un peu d’artiche : le cinéma. Alors on fera le scénariste et le dialoguiste pour, excusez du peu, René Clément, Eric Rohmer, Godard et surtout Chabrol. On a oublié à quel point La Nouvelle Vague, derrière ses allures d’avant-garde artistique était en fait réac comme on aime, entre le royco Rohmer et l’anar de droite Chabrol. Cette plasticité amusée devant les idées générales permettra d’ailleurs à Gégauff d’être aussi le scénariste de More, de Barbet Schroeder, le film qui a sans doute le mieux saisi ce que fut l’esprit beatnik, mais aussi d’innommables nanars comme Brigade mondaine.

Il y a chez Gégauff, qui fut avec Audiard et Pascal Jardin l’un des trois scénaristes français les plus prisés, un sens de la formule qui est celui de tout un peuple insolent qui fait jouir la langue avec le même bonheur dans le salon de Madame de Sablé ou les bistrots de Blondin. Un exemple ? Dans Tous mes amis, une des nouvelles, « Des roses à la pelle », raconte comment deux scénaristes en pleine dèche claquent leurs derniers billets dans un somptueux diner chez Lucas Carton. Une jolie jeune fille dîne seule à côté d’eux. Evidemment, ils l’embarquent pour aller en boîte. Et Gégauff de noter alors, sur un rythme très cardinal de Retz : « Ils allèrent, ils dansèrent, ils trouvèrent en Erika une compagne d’un enjouement exquis qui fit dire à Georges :
– Elle est comme elles sont de moins en moins : parfaitement comme il faut. »

Gégauff lui aussi, décidément, est parfaitement comme il faut.

Tous mes amis: Nouvelles

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Quand l’huître sourit

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Le ministère de la pêche a annoncé, au grand soulagement des ostréiculteurs déjà partiellement ruinés, qu’il renonçait au test souris pour déceler la présence de micro-algues toxiques dans nos fines de claires, nos prat-ar-coum et nos Utah beach. Dans le genre scientiste fou, le test ne manquait pas d’une certaine jovialité surréaliste et sadienne. Il s’agissait ni plus ni moins d’injecter de l’huitre à la souris. Petit problème, il devenait évident avec les années que la souris mourait même si l’huitre était saine. On ne dit pas si nos aimables scientifiques avaient, par souci de rigueur, procédé à ce test pour l’homme. Une huitre bien iodée et bien charnue en intraveineuse, cela doit certainement faire un bien fou. Et l’on espère que le test qui consisterait à injecter du chinon dans un chat pour vérifier sa teneur en sulfites va rester, lui, dans les cartons du ministère.

Noël pour tous !

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Giotto, Nativité.
Giotto, Nativité.
Giotto, Nativité.

Vous avez tenu bon. Bravo ! Vous qui lisez ce texte, vous avez survécu à cette franche joie de Noël et du jour de l’An, au sapin, aux guirlandes, à la belle-mère débarquant encore svelte, tout ça pour faire joli, au salon. Les chocolats. Le foie gras, le vin précieux, et la belle-mère donc, débarquant disais-je, fraîchement décorée des palmes académiques. Au téléphone, j’ai failli lui demander si je pourrais les suspendre au Nordmann acheté pour 45 euros au Rom du coin. Je ne sais pas d’où il sortait ça. Sur l’asphalte, il y en avait tout un wagon. S’il avait voulu, il aurait pu s’en construire, une belle cabane, plutôt que de traîner ses guêtres, tout le reste de l’hiver, à la sortie du métro. Mystère et boule de neige. Pourvu qu’il neige, papa ! On verra bien. Serais-je l’entremetteur du Ciel ?

Les cadeaux, les cadeaux bien sûr. On n’est pas des chiens ! Le père Noël ne voit jamais qu’on n’a pas été sages. Comme Gilbert Montagné à l’UMP, il conduit en aveugle son traîneau façon 4×4. Et puis quand même, quand même, le petit Jésus, ajusté dans sa crèche, avec autour de lui l’âne, les bergers, les rois mages.

Vous avez oublié pour un temps vos peines, vos rancœurs et à Saint Aubin d’Aubigné, la grippe A. Vous avez fait comme moi, mis vos petits souliers sous le séquoia. En attendant le lendemain. Papa, papa, tu crois qui va y avoir dl’a neige, hein ? Tu sais, fiston, il se réchauffe, le climat. Contente-toi des cadeaux.

Avouez que vous les attendiez, ces cadeaux, vous, là, derrière l’écran. Avouez même que vous n’attendiez que ça. Et puis de vous empiffrer, de vous goinfrer de truffes, chocolats, dinde ou je ne sais quoi, jusqu’à l’indigestion. D’en reprendre et d’en reprendre du blanc et du rouge et du champagne. Et d’en reprendre encore. Je me souviens d’une collègue, tiens, appelons-la Fabienne, qui disait que les soirs de réveillon, elle mettait un point d’honneur à choper une crise de foie. Véridique. Si le lendemain, elle quittait son lit sans le moindre signe de nausée, elle se sentait mal, si j’ose dire. Et donc elle remettait ça, toute la journée du 25 et du premier de l’An. Ah, elle finirait par l’avoir sa crise ! Elle les vomirait, ses dix litres de champagne ! On est des Français, ou quoi ?

Je l’aimais bien, moi, Fabienne, cette collègue. Un tempérament comme ça, vous imaginez ce qu’on pouvait en faire. Ah, je lui ai fêté, son identité nationale, pour arroser ma naturalisation toute fraîche ! Mon passeport italien, peut-être qu’il traîne encore quelque part, chez elle. Peut-être qu’elle l’a retrouvé, le 26 décembre, lorsqu’elle a fait le ménage, sous son lit, parmi les cadavres de bouteilles.

Je l’aimais bien. C’est le petit Jésus qui nous a séparés.

Que voulez-vous, ça a fini par m’énerver qu’elle vante ses crises de foie de Noël. Car Noël, pour elle, comme pour vous, là, c’était donc la bouffe façon Gargantua, Pantagruel et puis les fameux cadeaux, sous l’séquoia. Le reste, poubelle ! C’est elle qui a prononcé le mot, elle qui a ouvert les hostilités, donc. Poubelle ? Elle jetait le petit Jésus avec l’eau du bain. Jésus, disait-elle, j’ai jamais pu le lire, moi, l’Ancien Testament. Imaginez ma tête. Professeur de lettres, la donzelle, paraît-il, des diplômes quand même, et elle refaisait l’histoire d’une façon bien cruelle. Dans sa soulographie perpétuelle, elle anachronisait les personnages de la crèche. Jésus, la belle, c’est dans le Nouveau Testament, mets-ça dans ta caboche ! Et elle : mais qu’est-ce que ça peut faire ? Tu y crois à tout ça, toi ? Minute. Ça peut faire par exemple, répondais-je, que si tu confonds tout ça, tu leur répondras quoi, à tes élèves, lorsque, en plein commentaire de Baudelaire ou Victor Hugo, ils te poseront des questions au sujet de la Bible, tu auras l’air bien tarte, eh, mirabelle ! Elle n’a pas aimé la crème. Eût-elle eu une Bible, sous sa main mignonne, qu’elle me l’envoyait presto dans la figure. Au lieu de ça, c’est la trousse de la collègue d’histoire qui a volé, façon obus de Verdun, à travers la salle des profs. Fichu tempérament.

Il y a des jours comme ça.

Je n’en suis pas resté là. J’avais l’anathème facile, à l’époque. Je lui ai servi le couplet de tout à l’heure : toutes les fêtes, pour vous, pour nous, sont devenues prétextes à se goinfrer, à se vautrer dans la mauvaise graisse du commerce, des marchandises perpétuelles. Bon Dieu, mais pourquoi fêtez-vous donc encore Noël, si vous vous fichez de Jésus, si vous ne savez même plus ce que signifie cette crèche que vous placez sous le sapin ? Malgré tout le respect que je leur porte, comme il se doit, à mes amis juifs ou musulmans, est-ce que je fête Kippour, moi, ou l’Aïd, encore ?

Ils ont commencé à s’y mettre, tous. Ils m’ont répondu par les couplets habituels : occasion de se retrouver en famille, de simplement faire la fête, de faire plaisir aux petits nenfants, tout ça. Et d’ailleurs, même les Juifs et les musulmans fêtent Noël, pour les mêmes raisons. Tatitata. Et encore, nous ne savions pas, à l’époque que d’aucuns viendraient à demander bientôt que tout le monde fête toutes les fêtes, question de prouver qu’on est bien tous tolérants. Drôle de conception de la laïcité : croire que respecter les religions, c’est s’inviter à toutes les fêtes ; alors qu’il me semblait plutôt, moi, que les respecter, c’était ne pas les galvauder et laisser chacune d’entre elles communier dans l’intimité.

Ils ont commencé à s’y mettre, tous. On approchait de la fin décembre et je les voyais prêts, soudain, à faire d’une pierre deux coups, à fêter Noël et Pâques en hiver, avec votre serviteur en ragout d’agneau ou de mouton, pardon. C’est que je l’avais un peu cherché : je les ai traités soudain de schizophrènes. Je m’incluais dans le lot, mais ça, ils ne l’ont pas vu : schizophrènes, oui, disais-je ; les mêmes qui prêchaient toute l’année contre la société de consommation et qui se goinfraient à Noël ; les mêmes qui militaient pour l’école publique et qui, à la première occasion, mettraient leur progéniture dans une école privée ; les mêmes qui crachaient à longueur de salle des professeurs sur le christianisme, et qui poussaient les hauts cris dès qu’on se permettait de critiquer le bouddhisme ou l’islam. Schizophrènes, oui, j’y tenais.

J’y tiens toujours, d’ailleurs. Schizophrène, tous.

Deux exemples authentiques, tiens : du temps que j’assurais des formations pour mes collègues, m’appliquant à faire qu’ils deviennent un peu moins ignares, en matière de religions, l’un d’eux, devenu pour l’occasion un de mes stagiaires, comme on dit, n’arrêtait pas de plaisanter, de sortir des blagues à deux euros sur les curés, sur l’église, sur Jésus. Quelques-uns riaient, bien entendu. J’ai voulu rire, moi aussi, et me suis donc mis en tête de faire comme si j’allais faire une blague sur l’islam. Pour rigoler. Juste pour voir la tête qu’il ferait. Il s’est aussitôt arrêté, m’a regardé d’un air drôle et m’a dit : non, on n’a pas le droit de critiquer l’islam. Tiens donc… Ai-je besoin de préciser qu’il n’était pas musulman ?

L’autre exemple ? Un autre collègue, professeur de mathématiques : j’étais dans cette fichue salle des profs, à faire des photocopies, pour préparer un stage prochain sur la Bible et l’islam. Et donc moi de photocopier des passages du Coran. Le collègue s’approche, gentiment. Tiens, tu t’intéresses à l’islam, dit-il. Oui oui, je lui explique l’affaire, les stages, tout ça. Moi, répond-il, ça ne m’intéresse pas du tout, j’avoue – il était français, d’origine algérienne ; je ne suis même pas croyant, ajoute-t-il. Je lui réponds à mon tour que je peux comprendre, que chacun tatatitatata… Et puis le sel de l’histoire : mais, dit-il, tu lis le Coran en français? Ben oui, réponds-je, je maîtrise mal l’arabe. Mais..mais..mais.. tu n’as PAS LE DROIT !!!!

Schizophrènes, vous dis-je, tous, musulmans ou chrétiens, bouddhistes ou auvergnats.

Vous vous êtes goinfrés en moquant le petit Jésus, dans sa crèche. Des blagues à deux balles. Et vous les avez eus vos cadeaux, quand même. Pas eu besoin d’aller à la messe de minuit.

Et pour ceux qui auront été bien sages, du 26 décembre au 15 février, c’est galette à volonté – 30 euros l’unité quand même ! Schizophrènes, vous dis-je, et gogos toute l’année !

2010, Odyssée des résolutions (1)

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Le début de l’année est le moment opportun pour prendre de bonnes résolutions. Première résolution pour 2010 : résister à la tentation du marshmallow. Pour y parvenir, faut pas être une guimauve !