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Pauline n’ira plus à la plage

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Eric Rohmer.
Eric Rohmer.

En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire.

Eric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un dévédé de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire.

En effet, qui mieux que Rohmer pour donner à voir et à savoir ce qu’a été notre façon nationale de jouer avec l’amour et le hasard et d’oublier qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Comment nous avions l’art, également, de parler de sentiments et de raison, un pull bleu marine sur les épaules, tout en contemplant la sensualité rêveuse de Marie Renoir dans L’Amie de mon amie ou la désinvolture acidulée d’Amanda Langlet dans Pauline à la plage.

Eric Rohmer, né en 1920, était l’aîné d’une bande d’élégants voyous cinéphiles et cinéphages que l’on a appelé la Nouvelle Vague à la fin des années 1950. Parce que Godard a tourné La Chinoise au moment du maoïsme, que Chabrol a passé sa carrière à stigmatiser le bourgeois sanguinaire, le garagiste beauf ou la Bovary en robe Paco Rabanne et que Rohmer lui-même a fait jouer à Pascal Gregory un édile du PS dans L’arbre, le maire et la médiathèque, on a souvent cru, par une erreur d’optique assez amusante, que ces garçons dans le vent, barricadés dans les Cahiers du Cinéma, étaient des avant-gardistes las du monde ancien.

C’est oublier un peu vite que Godard ne croit qu’au sujet et à l’individu, pariant toujours sur Pierrot Le Fou et Michel Poiccard contre les flics du structuralisme, que Chabrol est un misanthrope gourmand qui fait lire Céline à des chocolatiers suisses, qu’Alain Cavalier tourne des films splendides de noirceur mais est fasciné par l’OAS comme dans Le combat dans l’Ile ou L’Insoumis et, last but not the least, que Truffaut préfère adapter David Goodis et William Irish plutôt que de faire semblant de s’intéresser aux idées générales.

C’est que la Nouvelle Vague, et Rohmer au premier chef, ont eu une intuition géniale, la même que celle du prince Salina dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Tout changer, cela signifiait rejeter une narration cinématographique usée qui mimait le récit littéraire et à laquelle on ne croyait plus. Tout changer, c’était aussi transformer jusqu’à la nature du son et de l’image avec le Nagra et le 16 mm, c’est à dire savoir dompter sans complexe la technologie. Ce n’est pas un hasard si dans L’Anglaise et le Duc (2001), Rohmer fait appel au dernier cri en matière d’image de synthèse pour parler de la Révolution française et, néanmoins, approuver la lucidité désespérée d’une Grace Elliot royaliste contre la naïveté sympathique et dangereuse de Philippe d’Orléans.

Ne rien changer, en revanche, c’était cajoler cette idée réactionnaire mais incontestable et délicieuse d’un éternel féminin. Ne rien changer, c’était conserver ce goût du français, la langue la plus précise et la plus agréable qui soit pour la conversation, idéale pour disserter du tracé des frontières et de celui des émotions, une langue préservée depuis l’Astrée[1. Sujet du tout dernier film de Rohmer, Les amours d’Astrée et Céladon.] et objet d’une course de relais dans le Temps avec Marivaux, Musset et Morand dans le rôle des passeurs. Cette même langue qui se retrouvait, toujours aussi pure, une nuit enneigée de Noël, à Clermont-Ferrand, dans la bouche délicieuse de Françoise Fabian.

Mais le plus important, pour nous, c’est que nous avons appris les jeunes filles avec Rohmer, le Rohmer des Comédies et Proverbes, ces trésors improbables qui scintillaient dans les sinistres années 1980. Nous avions vingt ans, et sur l’écran nous voyions des garçons qui roulaient en 4L sur des voies rapides mais parlaient comme chez Chardonne. La carte du tendre se superposait magiquement au plan de Cergy-Pontoise. Nous désirions ces femmes qui peignaient des abat-jours dans des boutiques branchées de province. Elles étaient belles comme les amies de nos mères mais avaient la distance amusée des Précieuses et nous disaient, comme Madame Deshouillères : « Un amant sûr d’être aimé / Cesse toujours d’être aimable. »

Quant à nos petites amies, finalement, leur inconstance nous surprenait à peine. Nous étions renseignés depuis longtemps par Pascale Ogier dans Les nuits de la pleine lune : danser sur Elie et Jacno n’empêche pas de badiner avec l’amour, bien au contraire. Et, de toute façon, ce sont toujours elles qui pleurent à la fin.

Comme nous allons, maintenant, pleurer Eric Rohmer.

C’est loin, l’Amérique…

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James Ellroy

Fan absolu de James Ellroy, j’ai bien sûr acheté dès le matin de sa sortie Underworld USA, son dernier roman et ultime volet de la trilogie éponyme, entamée avec les fabuleux  American Tabloïd (1995) et American Death Trip (2001). Cela dit, depuis, il est resté intact sur ma table de nuit. Je ne l’ai même pas sorti de son sac plastique de « L’Ecume des pages « . Je fais durer le plaisir. Et ça risque d’être long : je n’ai toujours pas lu une ligne de La main de Dante, le dernier roman de Nick Tosches, paru il y a sept ans pas plus que de La Princesse du sang le dernier texte, inachevé, de Jean-Patrick Manchette publié il y a une bonne douzaine d’années.

Mais bon, regarder ma dernière acquisition en chien de faïence ne m’empêche pas de d’entretenir mon vice. Et pour rien au monde, je n’aurais loupé l’interview de James Ellroy ce matin sur Inter chez Nicolas Demorand. Pour ne rien vous cacher, je ne connais pas bien ce garçon. Contrairement à Elisabeth, le matin, j’écoute plutôt Europe, son Marc-O, son Elkkabach et son Canteloup. Et pour tout vous dire cet entretien m’a un peu décontenancé. Non pas que l’intervieweur soit mauvais, il est largement au-dessus de la moyenne, il aime et respecte (et connaît !) l’auteur à qui il s’adresse, ses questions sont pertinentes, et souvent inattendues. Mais je l’ai senti totalement distancé par Ellroy, son refus du chichi, sa percussion, ces uppercuts à répétition.

Au tout début de l’interview, avant même que Nicolas ait abordé la question qui fâche, Ellroy s’empresse de déclarer liminairement « Je suis très à droite ! ». J’imagine que Demorand avait choisi de conserver cette question délicate entre toutes, surtout en France, pour la fin de l’entretien. Et j’imagine que James Ellroy le finaud s’en doutait un peu, et qu’il a décidé, dès l’entame, de semer sa zone. Oui, son livre est politique, et oui il veut donc parler de politique, et aller au choc. Ça commence donc très rock n’roll, mais Nicolas, prudent, évite la confrontation d’emblée, et préfère lui parler de littérature et d’histoire contemporaine ( le livre évoque les années Johnson-Nixon) et du subtil rapport entre personnages réels et fictifs. Sauf qu’Ellroy, lui, veut en découdre, il veut expliquer que c’est parce qu’il est de droite qu’il a voulu faire ce livre tel qu’il l’a fait , à savoir « raconter le cauchemar privé de la politique publique « . Ce que Nicolas, visiblement un peu gêné aux entournures d’admirer un écrivain aussi peu progressiste traduit à sa façon en le sollicitant d’avouer qu’il est un « pessimiste radical ». Sauf qu’Ellroy l’envoie aussitôt bouler : « Je suis un optimiste radical ! Je crois que les gens changent Je crois en Dieu, je crois que la vie est superbe, et je crois que c’est un plaisir d’écrire des romans » Et à partir de là, James-la-terreur déroule, personne ne l’empêchera plus de parler politique, et surtout pas son intervieweur complètement déboussolé…

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Lequel est donc bien obligé de venir, assez solennellement sur le terrain miné choisi par son invité: « James Ellroy, ça veut dire quoi être de droite pour un romancier ?  » Réponse hilare de l’intéressé : « Ça veut dire que je veux payer moins d’impôts et garder le plus possible de mon blé. » Relativement indigné, Nicolas réplique aussitôt  » Mais c’est comme pour n’importe quel chef d’entreprise ! » Ce qui oblige Ellroy à mettre les points sur les i, et même un peu les poings : « Moi, j’en ai marre des réflexes anti-patrons. Je vais fonder ma propre entreprise, et racheter France Inter. Vous devrez tous saluer le drapeau américain en entrant. Et ma mascotte sera le pittbull.  » Tout le reste de l’entretien sera à l’avenant : Nicolas a beau s’accrocher, il ne sait plus si c’est du lard ou du cochon, si Ellroy dit vraiment ce qu’il pense, ou s’il multiplie à l’envi les provocations. On sent que Nicolas Demorand cherche désespérément à faire la part des choses, et c’est justement là son erreur : le discours d’Ellroy est consubstantiellement sincère et provocant. Impossible de séparer ce que Dieu a uni.

En résumé, on reconnaîtra volontiers à Demorand son honnêteté, son absence de haine idéologique, sa connaissance rigoureuse de l’auteur et son œuvre, toutes choses pas si courantes ces dernières décennies. On déplorera néanmoins le décalage total qui s’est établi entre l’interviewé et l’intervieweur, qu’on aurait senti manifestement plus à l’aise face à un Rambaud, un d’Ormesson ou une Darrieussecq, bref face à un écrivain français standard, qui respecte les codes en vigueur y compris ceux de la fausse impertinence et de la provoc à deux balles. Là, il a affaire à un vrai déjanté, et en plus américain, réac, chrétien, féministe, et à part ça génial et ravi de l’être. Ça fait beaucoup pour un seul Demorand…

Underworld USA

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Le bras d’honneur islandais

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Olafur Grimsson, président de la République d'Islande
Olafur Grimsson, président de la République d'Islande

Olafur Grimsson, le président de la République d’Islande a pris un coup de sang : il a refusé de promulguer la loi dite « Icesave » votée – de justesse par l’Althing, le parlement de l’île. Cette loi était la conséquence de l’accord passé avec le Royaume-Uni et les Pays-Bas concernant le remboursement des pertes occasionnées pour les investisseurs de ces deux pays à la suite de la faillite, en octobre 2006, des principales banques islandaises.
Londres et La Haye ont déjà indemnisé à hauteur de 3,5 milliards d’euros les victimes de ce krach nordique, et se tournent maintenant vers l’Etat islandais, devenu propriétaire du système bancaire du pays, pour récupérer ces avances.

C’est un exemple parfait de la pratique consistant à privatiser les profits et à socialiser les pertes. La fuite en avant éperdue des banquiers islandais pendant les périodes de vaches grasses boursières, suivie avec bienveillance par un gouvernement dirigé par la droite libérale, avait abouti au gonflement effarant de la dette extérieure de ces banques. À la veille de la crise, cette dette représentait plus de huit fois le PIB de cette île qui ne compte qu’un peu plus de 300.000 habitants.
La loi retoquée par le président prévoyait que les Islandais allaient se serrer la ceinture jusqu’en 2024 pour honorer une dette représentant 40% de son PIB. La Constitution du pays prévoyant que le président de la République peut soumettre à référendum une loi votée par le parlement, mais contestée par au moins 20% de la population, ce dernier ne pouvait que donner satisfaction aux quelques 60.000 pétitionnaires opposés à ce racket.

Car il s’agit bien d’un racket opéré par deux pays réputés pour leur avidité financière sur une petite nation ne disposant ni d’armée performante, ni de pétrole pour résister aux pressions des puissants.

En effet, si l’on regarde dans le détail la nature de la créance contractée par les investisseurs britanniques et bataves auprès des établissements financiers islandais, on s’aperçoit qu’elle est principalement fondée sur des opérations dites de « carry trade« . Oyez ! Oyez ! Titulaires de livret A à 1,25% à la Caisse d’épargne vous n’êtes que des ploucs à peine sortis de l’économie des billets planqués sous le matelas. Le « carry trade » consiste à emprunter dans une devise pratiquant des taux de crédit bas, comme le yen japonais hier ou l’euro aujourd’hui, pour le placer dans une devise rémunérant mieux les sommes placées. Ainsi, on fait son beurre sur le différentiel de taux d’intérêt  qui, dans le cas islandais, pouvait monter jusqu’à 7% !

On admettra qu’il s’agit là d’une manière plutôt économe d’efforts de gagner son bifteck, et même plus.

Le hic, c’est que ce système, pour fonctionner, exige que la devise de placement, en l’occurrence la couronne islandaise, reste relativement stable. Si elle se dévalue par trop sur le marché des devises, le profit des investisseurs fond beaucoup plus vite que les glaces qui recouvrent une grande partie de l’île.
Avec la complicité des principales agences de notations financières la dette islandaise était fort bien cotée, et les investisseurs se contentaient de ces évaluations bidon pour s’en mettre plein les poches avec l’esprit tranquille.
Or, il s’est avéré que les actifs des banques de Reykjavik étaient largement pourris par leur implication dans les subprimes aux Etats-Unis, et les prêts accordés sans garanties suffisantes aux ménages et entreprises islandaises, qui se sont toujours comportés comme des cigales, à la différence des autres pays scandinaves qui gèrent leur avoirs avec une prudence et une austérité luthérienne.

Il aurait suffi aux investisseurs aux yeux brillants devant la perspective de profits juteux d’étudier, ne serait-ce que superficiellement, l’histoire financière islandaise et de sa propension à faire marcher la planche à billets pour revenir à une vision moins optimiste de l’avenir de ses économies.
L’Islande va-t-elle refaire le coup de l’emprunt russe que les Soviets se sont refusé à honorer ? Il ne fait pas de doute que le référendum, qui doit se tenir à la fin du mois de février, avalisera le refus du Président de la république de rembourser les épiciers bataves et les petits messieurs de la City. Les Islandais, qui supportent déjà trois mois d’obscurité presque totale par an, ne sont pas masos au point de se laisser gruger et de dire merci.

Londres, qui a un long contentieux avec Reykjavik sur les zones de pêche, menace de bloquer la demande d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne si elle ne crache pas au bassinet. On notera que le ton employé à l’égard des Islandais et au moins aussi dur que celui utilisé face à l’Iran, et que l’on ne renvoie pas aux calendes la perspective de sanctions. Et pourtant l’Islande est membre de l’OTAN, et ne menace personne d’effacement de la carte du monde.
« So what ? » répondent les descendants des Vikings, qui parlent tous un anglais convenable. Cette demande d’adhésion a été formulée dans un moment de panique, et le calme étant en partie revenu, elle a largement perdue en attrait dans une population qui craint de voir remise en cause sa zone de pêche exclusive étendue à 200 milles des côtes, et sa tradition de chasse à la baleine…

Si les Islandais devaient se serrer la ceinture à la suite des restrictions punitives de crédits internationaux dont ils seraient frappés s’ils ne remboursaient pas les créances de leurs banques faillies, ce serait alors dans l’honneur et la dignité. C’est assez rare pour être salué bien bas.

Grippe, l’Etat responsable, mais pas coupable

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De pandémie, la grippe H1N1 a été rétrogradée en polémique, la menace déclassée en farce avec comme seule consolation l’espoir d’une éventuelle promotion au prestigieux et convoité statut d' »affaire ». En tout cas, il est presque certain aujourd’hui que la dangerosité du virus a été largement surestimée. Si l’heure des comptes n’a pas encore sonné, les décisions publiques sur ce dossier sont déjà vertement critiquées.

Beaucoup de pays et l’OMS elle-même ont, comme la France, pris le virus trop au sérieux. Sauf qu’à cette erreur d’analyse, le gouvernement français en a ajouté une deuxième en sur-réagissant. À la lumière des mêmes données, d’autres gouvernements ont pris des décisions beaucoup plus prudentes. Résultat, la France qui représente à peu près 1% de la population mondiale possède des stocks importants de Tamiflu (médicament censé traiter les symptômes grippaux mais dont l’efficacité est mise en doute) et a commandé 10 % des vaccins produits dans le monde. Enfin, à ces décisions problématiques s’est ajoutée l’organisation d’une campagne de vaccination dans des centres spécialement créés à cet effet et non par les médecins généralistes.
 
Dans ces conditions, la confiance dans la capacité de l’Etat à gérer une crise est sérieusement entamée. Nombre de citoyens se disent qu’ils ont eu raison de donner tort au gouvernement. Prêts à lui intenter un procès en passivité il y a quelques semaines ils sont aujourd’hui décidés à l’inculper pour suractivité et gaspillage des deniers publics.

Si procès il y a, il faut qu’il soit équitable. Pour juger les décisions prises pendant l’été et l’automne, il faut commencer par se demander de quelle information disposaient les décideurs (et notamment la troïka Bachelot-Fillon-Sarkozy) au moment où ils ont fait les arbitrages majeurs. Que savaient-ils du virus et du risque de pandémie ? Quelles propositions leur avaient concocté les fonctionnaires des différents ministères et agences compétents ?

L’essentiel est pourtant ailleurs. Au-delà des problèmes de santé publique, toute cette affaire de grippe A pose la question du « risque » et de son acceptation ou plutôt de son refus. « Délivrez-nous du risque », voilà ce que les citoyens demandent à leurs gouvernants. C’est peut-être de cette illusion-là que nous guériront les vaccins inutiles.
 
Aujourd’hui, la gestion de certains risques, liés notamment à l’environnement et à la santé publique doit se faire à l’enseigne ou plutôt sous la menace du « principe de précaution ». La définition la plus claire de ce principe se trouve dans la loi Barnier du 2 février 1995 : « L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable. » Il suffit de remplacer « environnement » par « santé publique » et on voit la nasse dans laquelle est enfermé n’importe quel ministre face à une épidémie annoncée à grand renfort de tam-tam. Qu’il ne fasse rien ou qu’il agisse, il a de fortes chances d’être coupable.

De plus, derrière une apparence de clarté, ce texte est aussi ambigu qu’un verset des saintes écritures. Que signifient, s’il vous plaît, des mesures « effectives et proportionnées » ou encore un coût « économiquement acceptable » ? La proportionnalité d’une mesure (en l’occurrence l’achat de vaccins) et l’acceptabilité de son coût sont justement sujettes à débat. En fonction du contexte, la même décision peut être qualifiée de bonne, d’erreur légitime ou de faute.

Si madame Bachelot a acheté des montagnes de vaccins, ce n’est pas parce qu’elle est vendue aux trusts pharmaceutiques mais parce que nous ne voulons plus courir le moindre risque. Baignés dans une culture d’assurance, nourris au sein de l’Etat-providence, nous voulons vivre dans le Palais de cristal de Peter Sloterdijk. Dans ce monde dont l’homme occidental a expulsé la mort, chaque changement de notre routine climatisée et aseptisée est considéré comme un accident. Mais certains risques nous effraient plus que d’autres. Je connais personnellement plus de personnes qui se méfient des requins que du sucre, même si les squales sont beaucoup moins dangereux que le diabète.

Dans notre grande salle de gym nous ne savons plus apprécier la nature et l’intensité des menaces. Un rien nous effraie. Il serait assez malvenu de reprocher au gouvernement sa gestion de crise car elle est parfaitement raccord avec le conte de fées que nous lui demandons de nous raconter.

Julien Gracq, le chant du cygne français

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Julien Gracq

Lorsque Julien Gracq s’éteint dans cette France sans pensée, sans style, sans arts, sans élégance et sans avenir, ce n’est pas seulement un grand écrivain qui meurt, car un grand écrivain ne meurt assurément pas, mais à travers la disparition de ce seul et dernier symbole physique qui pouvait encore nous faire accroire que la déperdition générale était exorable, c’est la mort intégrale du génie littéraire d’un pays qui résonne comme un glas n’ouvrant sur aucun au-delà derrière la masse de ses fontes. La littérature française, en perdant loin du lourd fatras de ses écrivants son ultime écrivain, devrait y gagner au moins désormais la conscience de son guenilleux état, car Gracq a vécu suffisamment longtemps pour que nous pussions apprécier combien il n’avait point non pas de disciples ou de continuateurs, ce qui en littérature n’a que peu de sens, mais de successeurs. Les successeurs sont ceux qui prennent le feu pour, en eux, le porter ailleurs : de ceux-là, point. Qu’on ne les cherche pas, car ils ne sont pas. Que celui qui en a cru découvrir dans les cheptels existants prenne effroi de son erreur et qu’il compare ces braves bigorneaux au premier nom véritablement propre : un engouement passager pour tel que l’on sait déjà plumitif éphémère ne résiste pas au moindre des regards sur l’histoire. Pour trouver aujourd’hui un génie nul autre choix que de le patiemment devenir car les précédentes générations n’ont rien produit, et ce sont justement elles qui tiennent entre leurs jaloux et manutentionneux moignons une définition de la littérature en qui rien de décisif ne saurait jamais pénétrer.

Mais combien autour de nous se crèvent effrénément le tympan afin de ne pas entendre, et répètent avec un air de conquérant qu’en tout temps l’on proclamait déjà la mort de la littérature… Et combien parmi eux se sont par là initiés convergeamment à un opiniâtre strabisme au point de ne se satisfaire qu’une fois collectivement mués en cyclopes borgnes… Tous les temps craignirent il est vrai les avant-gardes, et d’infatigables conservatismes existèrent, mais il n’y eut assurément aucun temps où, tandis que l’évidente et déferlante cacolalie triomphait en satellisant même le bon sens traditionaliste, le seul refrain controuvé par les patriotes de la sottise fut de chanter que tous les temps se plaignaient déjà. Quand les autres temps larmoyaient, ils déploraient les hardiesses qui prenaient des libertés au nom d’un patrimoine que l’on défendait, et c’étaient précisément ceux qui défendaient qui également  déploraient ; le revendicatif combattait pour une idée de la littérature qu’il incarnait et dont il campait l’héritage. C’était devant cette arrière-garde honorable que l’avant-garde courait, elle courait plus vite que la première, d’où les essoufflements de celle-ci ; mais tout cela n’était qu’une seule armée en marche, belle et unie : en dépit des heurts dans les manœuvres, elle était une à l’heure de la victoire, à l’heure du chef d’œuvre, une au moment où il s’agissait d’entrer dans l’éternité.

Quand l’arrière-garde qui est la littérature d’une époque, gémit aux mouvements trop hâtifs de l’avant-garde qui est sa jeune vitalité, c’est qu’au sein de la même élasticité il y a dynamique d’un côté et tenue de l’autre, les deux côtés participant au même mouvement d’ensemble, les deux pôles marchant de concert, la basse fondamentale servant d’appui aux volubilis de la mélodie. Mais lorsque aujourd’hui l’outre-moderne imbécile vous explique avec l’imperturbabilité qui le caractérise, qu’à toute époque on proclamait la mort de la littérature – cherchant ainsi pour se rassurer à souligner la banalité de notre déchéance –, il oublie d’une part qu’aucune époque ne faisait spontanément la réponse qu’il fait lui-même lorsqu’on émet ce constat devant lui, il oublie qu’aucune époque n’était acculée à cet argument creux car son actualité avait toujours quelques grands noms à fournir immédiatement sans faire craindre le ridicule à qui les prononçait, ce qui fait précisément défaut à la nôtre depuis la mort de Julien Gracq. L’outre-moderne omet d’autre part que le mouvement de mutuelle mise en cause de l’arrière- et de l’avant-gardes supposait évidemment et au moins l’existence de chacune. Or il n’y a pas plus aujourd’hui d’arrière-garde critique que d’avant-garde iconoclaste pour la simple raison que celle-ci ne pourrait plus rien briser étant donné son état d’ignorance générale de toute forme de culture ou d’histoire – la matière manque à son néant –, et que celle-là est désormais arrêtée à un point fixe de l’histoire, puisque l’histoire de la littérature française s’est figée jusqu’à nouvel ordre et que son patrimoine est en attente d’enrichissement depuis un demi-siècle, depuis Beckett, Green, Simon et Gracq. La littérature française, participant depuis longtemps à l’histoire, vit fixe dans une éternité qui rendrait absurde qu’elle se commît avec la navrante bassesse de ces productions contemporaines qui ont pour seul mérite de ne pas exister.

[…]

Placé face au vide de la vie contemporaine, le déchéant d’aujourd’hui, qui a tant intérêt à s’entendre dire que son monde est habité de tant de beautés et d’avenirs, éprouve peine à admettre qu’il est entouré de ce néant de civilisation qu’il ne connaît que trop et qu’il tente de conjurer en le rendant bruyant. La littérature ne le concerne en rien, mais il se prononce sur elle : il lui faut des génies donc il y en a, même si ceux qu’il désigne sont d’évidents impéritieux pour tout homme digne du cerveau qu’il porte.

Une terre de civilisation est une terre tendue vers des buts transcendants ; ce qui fait une civilisation, c’est la place qu’un peuple accorde au génie. Lorsqu’en un endroit du monde, quelqu’un pense ou agit comme s’il suffisait d’être soi-même pour avoir quelque chose à dire, c’est une défaite pour l’art et la pensée, car l’art et la pensée ne s’adressent qu’à ceux qui vont par-delà eux-mêmes recevoir le Sens. Le génie devrait être le pain quotidien de chacun qui est intéressé à vivre en homme, non que tous soient appelés à en être, mais tous sont appelés à recevoir la supériorité de l’Essence à qui le génie donne sa vie, donc à recevoir aussi quelque chose de cet homme qui donne tant pour rayonner ce qui est. La mort du génie n’existe pas, quand bien même ces lecteurs auraient disparu ou n’auraient jamais été ; et le décès de l’homme ne devrait simplement fournir ici qu’occasion de rappeler quelques immuables raisons de lire ou de relire l’œuvre du génie. Mais pour une fois tout change, et il ne faut désormais parler que de cela, le décès de Julien Gracq, car l’événement rappelle l’incontournable réalité d’une considérable inflexion historique pour notre littérature, celle qui montra la mort de celle-ci depuis qu’elle renonça simplement à l’ambition d’être, depuis qu’elle cessa de vouloir être ce qu’elle est, car la littérature ne porte son nom que lorsqu’elle décide, en un auteur, d’être plus que son auteur, dans la gangue libératrice et universelle d’une langue infinie.

Avant de refuser la moindre compromission avec le Prix Congourre, l’auteur du Rivage des Syrtes avait publié un audacieux pamphlet. « Depuis vingt-cinq ans, ajoutait-il vingt-cinq ans plus tard en des lignes que les nécrologies n’ont pas relevées, les très grands noms de la peinture et de la littérature s’en vont l’un après l’autre, non pas, on dirait, comme se renouvellerait une académie idéale, non pas pour laisser la place à des illustrations plus jeunes et plus fringantes, mais plutôt comme on coche, année après année, les noms dans une promotion exceptionnelle et fermée« . Julien Gracq avait su sentir que s’amorçait ce global pourrissement des œuvres littéraires à l’époque où l’inaltérable sienne triomphait et s’imposait comme ce qui allait être, nous le savons désormais, le chant du cygne français. Il fut pendant sa longue vie ce chant, il fut pour longtemps le dernier génie de notre langue disparue – paradoxal, ultime et précieux témoignage non plus d’une victoire de nos lettres mais de ce qu’elles perdent inéluctablement dans leur défaite inscrupuleuse.

Le 22 décembre 2007, jour de la mort de Julien Gracq
Retrouvez l’ensemble de ce texte dans : Maxence Caron, Pages – le Sens, la musique et les mots, copyright Editions Séguier, 2009.

Meilleurs vœux 2011

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Mers chers concitoyennes, mes chers concitoyens,

Ce n’est pas sans une certaine émotion que je vous présente pour la première fois mes vœux et ceux de tout mon gouvernement d’Union Populaire. Je suis conscient que nous sortons d’une année éprouvante mais glorieuse. Etre obligé de vous souhaiter la bonne année depuis cette salle de la Mutualité et non depuis l’Elysée, encore en réparation après les derniers combats de juin où l’ancien président et sa bande de gardes du corps fanatisés préférèrent se faire sauter avec Eric Besson et Brice Hortefeux plutôt que de se rendre aux troupes de la Commune de Paris nous rappelle de bien sinistres heures.

Dès janvier 2010, en effet, alors que les tensions ethniques s’aggravaient à cause de cet ignoble débat sur l’identité nationale, nous avons senti le vent mauvais qui soufflait sur le pays.

Il y eut, fin janvier, les terribles ratonnades de Saint-Denis et de Marseille, qui firent plusieurs centaines de morts. Elles allèrent de pair avec une multitude d’attentats attribués aux islamistes et à des groupes gauchistes et dont il a été prouvé depuis qu’ils étaient soit suscités, soit pratiquement commandités par les services de l’antiterrorisme. Ils avaient déjà fait un coup d’essai, rappelez-vous, ces sinistres flics, en 2008 avec les jeunes anarcho-autonomes de Tarnac.

Là aussi ce furent des centaines de morts, notamment au marché de Wazemmes de Lille et aux puces de Saint-Ouen en février. Mais il y eut aussi, comme par hasard une semaine avant les élections régionales, l’attentat de Sablé sur Sarthe qui devait coûter la vie au Premier ministre et à l’ensemble de son cabinet.

Quels auraient été les résultats de ces élections ? Nul ne le saura. Les sondages trafiqués donnaient les habituels partis de gouvernement au coude à coude alors que ceux, plus sérieux, faits par l’Intérieur et qui demeuraient secrets donnaient les listes du Front de Gauche en tête dans dix-neuf régions, suivies hélas par un Front National regonflé par le climat de guerre civile qui gagnait partout.

Est-ce pour cela que mon prédécesseur, arguant de la violence dans le pays, suspendit le processus électoral, fit jouer l’article 16 qui lui donnait les pleins pouvoirs, nomma Besson à la tête d’un gouvernement resserré et suspendit les libertés publiques ? La suite est connue et les faits sont têtus. Ce fut une indignation complète. Malgré l’interdiction des journaux, les informations continuaient à circuler sur Internet. Les députés socialistes et Europe écologie ayant fui à Bruxelles auprès du Parlement européen, l’opposition s’organisa autour Front de Gauche et plus particulièrement autour du Parti Communiste qui renouait à nouveau avec ses vieux réflexes de la Résistance.

Assez vite, alors que la crise s’aggravait encore, que des émeutes de la faim sévissaient et que des supermarchés régulièrement pillés devenaient des forteresses, plusieurs grandes villes s’organisèrent en Commune. A Paris, Lyon, Lille, aidés par une partie de l’armée et des fonctionnaires de police et restés républicains, des zones entières du pays passèrent sous administration révolutionnaire. Unie sans distinction de couleur ni de religion, la jeunesse recréa des réseaux de solidarité qui assurèrent nourriture et soins en remplacement de services publics dévastés.

En juillet et en août, le pouvoir ancien bascula et ce furent les élections de la Constituante en septembre qui m’amenèrent à la lourde responsabilité qui est la mienne aujourd’hui.

Et pourtant, mes chers concitoyens, en cent jours à peine de gouvernement d’Union Populaire, que de choses accomplies !

En politique étrangère, d’abord, ou en sortant de l’Union européenne ultralibérale, nous avons développé un partenariat privilégié avec le Venezuela, la Colombie, l’Equateur et Cuba. Echangeant notre savoir-faire et nos technologies de pointes contre des matières premières à bas prix, nous avons pu assurer notre indépendance énergétique, relancer notre industrie et réduire le chômage, qui est actuellement, d’après les derniers chiffres qui m’ont été communiqués de moins de 250 000 personnes. Pendant que nous construisons des TGV chez notre camarade Chavez ou que nous fournissons nos ingénieurs des grandes écoles à Evo Morales, le pétrole et le gaz coulent à flot ici.

Un nouveau socialisme transatlantique se construit dans la fraternité et je peux déjà vous annoncer un projet d’Union des Républiques Socialistes et Bolivariennes qui comprendraient outre nos amis d’Amérique Latine, la France mais aussi notre petite sœur wallonne qui a suivi notre exemple et s’est détachée de la Belgique pour former la République de Liège. Notre premier projet industriel commun est, dans les dix ans, l’envoi d’un vol habité et l’établissement d’une colonie sur la Lune qui portera le nom de Louise Michel.

Cette relance de l’activité qui fait de nous un îlot de prospérité dans une Europe dévastée par la crise et les guerres ethniques nous a permis, sur le plan intérieur, d’assurer un salaire minimum de 2 500 euros tandis que nous plafonnions les plus hauts revenus à 10 000 euros, fidèle en cela à notre slogan de la campagne de septembre : « Au dessus de 10 000 euros, je prends tout » qui ne sera pas sans rappeler à certains de nos anciens un slogan célèbre de Georges Marchais.

La semaine de trente heures, les neuf semaines de congés payés et la retraite à cinquante ans viennent d’être votés par la constituante et entreront en vigueur le 15 janvier. Je frémis quand je pense que sans notre révolution, sans notre nouvelle Commune, nous serions à quelques mois d’une réélection probable du président Sarkozy qui a bien failli nous entraîner dans le chaos. Bien sûr, il a fallu forcer quelques mains, bien sûr il a fallu arrêter et emprisonner les responsables du MEDEF et les patrons du CAC 40. Néanmoins, comme notre nouvelle société se veut anti autoritaire, ils seront bientôt libérés et pourront prendre, malgré leur passé de délinquants, à nouveau leur place parmi nous en occupant des emplois de réinsertion : aides aux personnes âgées ou alphabétisation des travailleurs étrangers.

À ce propos, il a bien sûr fallu régler le problème de l’immigration. Non pas celle des pays africains puisque nos régularisations massives ont permis un boom démographique qui permettra de pérenniser nos retraites. Mais celle de tous ces milliers de jeunes Anglais, Espagnols, Allemands et Italiens qui fuient la terreur capitaliste de leurs pauvres pays. Nous ne pouvions pas leur fermer la porte, nous ne pouvions pas construire un mur car les murs tombent toujours à la fin. Alors nous les avons accueillis, fraternellement, fidèle à la constitution de 1793 et à son magnifique article 120 : « Le peuple français donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. »

C’est donc, mes chers compatriotes, dans cette France ouverte et réellement socialiste, que l’on croyait il y a quelques mois encore impossible, que je vous souhaite une bonne et heureuse année.

Avec Causeur, commentez bien l’année !

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En cette période de l’année où chacun prend de bonnes résolutions, il n’y a, ne serait-ce que sémantiquement, aucune place pour l’irrésolution. Aussi, c’est solennellement que je le dis à tous ceux et toutes celles qui hésitent encore à s’abonner à Causeur, le mensuel : le doute, pour une fois, n’est pas de mise, foncez.
Tout d’abord, parce qu’en vrai, c’est beaucoup facile que d’arrêter de fumer, de boire ou de regarder Plus belle la vie. Ensuite parce que contrairement à ceux qui en janvier font des vœux contraignants et abstinents, et deviennent de ce fait vite insupportables à tout leur entourage, voire à eux-même l’abonné de Causeur, lui, est détendu par sa lecture, comblé par la masse de textes inédits, et heureux de permettre à son site préféré de continuer à exister. Et tout ça pour 45 Euros seulement les 12 numéros. Même en période de soldes, c’est vraiment donné !

Les inédits du mois de Janvier

  • L’assimilation, une chance pour la France, Élisabeth Lévy
  • Je pense donc je twitte, François Miclo
  • La Cé-non faite à Nadine, Raul Cazals
  • Des vœux et des aveux, Luc Rosenzweig
  • Le débat interdit, Élisabeth Lévy
  • Taisez-vous, les Français, Cyril Bennasar
  • Vox populi, vox diaboli, Luc Rosenzweig
  • Islamisme, antiracisme, même combat ? Florentin Piffard
  • Je préférerais ne pas, Jérôme Leroy
  • Vichy, le mot en trop, Odile Cohen
  • David Sylvian, ovni pop, Jean-François Baum
  • Jarmush, l’action pure, Bruno Maillé
  • Complètement marjo, Tristan Brillat
  • Vive la zoopolitique, François-Xavier Ajavon
  • Snipers du sens, Jérôme Leroy

2010, Odyssée des résolutions (7)

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Les résolutions de début d’année, on pourrait en prendre tout au long de 2010. Mais ce serait un peu exagéré et ça finirait par nous briser les œufs. Voici donc la dernière.

Quizz « Identité nationale »

Qui a déclaré, en 1989, à propos de l’immigration : « On doit se méfier du discours sur l’identité nationale, même s’il faut avoir le courage de dire que le seuil de tolérance est une réalité. (…) Une fois que vous vous lancez dans le discours sur l’identité, il n y a pas de raison de s’arrêter dans le rejet. Vous commencez par les arabes, puis vous passez aux juifs. Regardez Le Pen. Il me semblerait donc plus juste que nous parlions d’idéal national. » Avant de poursuivre, prudemment : « Il faut aussi renoncer aux fantaisies quasi-idéologiques style vote des étrangers, qui sont autant de provocations… » Posons le décor : Mitterrand est à l’Elysée, Rocard est à Matignon. Jacques Chirac, dans l’opposition, tente d’exploiter la notion d’identité nationale, utilisée par le FN et qui rencontre un franc succès populaire… Alors, qui a protesté à l’époque ? Un certain Philippe Séguin.

Maggie, I love you

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Il y a vingt ans, une génération de jeunes Français très vaguement politisés par la lecture de Charlie Hebdo apprenait à détester Margaret Thatcher avec une chanson de Renaud. Les mêmes qui auront entendu les infos à la télé le 31 décembre seront rassurés d’apprendre que l’histoire leur donne raison et qu’en politique, la mode remplace la connaissance pour vous placer dans le bon camp.

Les archives qui viennent d’être ouvertes nous apprennent donc que la Dame de fer était avare mais vous le savez déjà si vous avez lu Jérôme Leroy, féroce et raciste.

Non seulement madame a eu le culot de répondre « chiche ! » aux terroristes emprisonnés qui avaient choisi de mourir de faim pour dénoncer sa politique, ce qui n’était pas très gentil, mais elle annotait les copies de ses ministres avec une sévérité rare (qui vaudrait aujourd’hui à n’importe quel professeur de France une protestation musclée) : « Très mauvais texte » ou « total manque de consistance » ou encore « trop faible » ou plus simplement « non » souligné rageusement plusieurs fois. Pour « rageusement » c’est la presse britannique qui souligne.

Quel mauvais caractère ! Pas de chance pour Maggie, elle n’était que femme politique et n’avait que la tâche de remettre un pays entier sur la voie salvatrice du libéralisme économique. Pas de quoi s’énerver. Si elle avait été cinéaste avec pour seule ambition celle de projeter son égo sur écran géant, toutes les chochottes susceptibles avec qui il faut prendre des gants y auraient sans doute vu l’exigence qui est le signe des grands génies.

Mais cet autoritarisme n’était pas le moindre de ses défauts, Maggie était aussi raciste. Face à l’exode des boat-people fuyant le Vietnam, elle propose de limiter le nombre des réfugiés accueillis sur le sol britannique et avoue avoir  « beaucoup moins de réticences vis-à-vis des Rhodésiens (nom des Zimbabwéens avant qu’ils soient libres et affamés), Polonais ou Hongrois, qui peuvent bien mieux s’intégrer à la société britannique ».

Quand on connait l’actualité de l’Angleterre et les problèmes que pose une immigration qui, pour une part, ne s’intègre pas parce qu’elle n’entend pas s’intégrer, on a envie de barrer rageusement les copies des journalistes qui osent intenter à Maggie un procès en racisme.

Le Premier ministre en remettait une couche en déclarant à ses collaborateurs : « On ne peut accorder des logements sociaux à des immigrants alors qu’on les refuse à des citoyens blancs. Il y aurait des révoltes si le gouvernement le faisait. » Depuis, le gouvernement a fait bien plus en faveur de ses citoyens issus de l’immigration mais heureusement, le légendaire flegme, la bonne éducation du peuple Anglais – et peut-être cette fameuse culture des Droits de l’Homme – ont jusqu’à aujourd’hui empêché ces révoltes redoutées. La civilisation anglaise, ça veut encore dire quelque chose.

Margaret Thatcher est aujourd’hui Alzheimer. Devant tant d’ingratitude, c’est tout ce que je lui souhaite !

Pauline n’ira plus à la plage

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Eric Rohmer.
Eric Rohmer.
Eric Rohmer.

En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire.

Eric Rohmer, royaliste de cœur et cinéaste de génie, a illustré cet apparent paradoxe par des films tellement français que si notre pays disparaissait, on aimerait que les archéologues du futur tombent plutôt sur un dévédé de Ma nuit chez Maud que sur un roman de Christine Angot. Ce serait tout de même mieux pour comprendre qui nous fûmes réellement, pour comprendre ce qui ne mourait pas en nous, malgré toutes les mondialisations malheureuses et tous les désenchantements programmés d’une planète uniformisée par un progrès suicidaire.

En effet, qui mieux que Rohmer pour donner à voir et à savoir ce qu’a été notre façon nationale de jouer avec l’amour et le hasard et d’oublier qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Comment nous avions l’art, également, de parler de sentiments et de raison, un pull bleu marine sur les épaules, tout en contemplant la sensualité rêveuse de Marie Renoir dans L’Amie de mon amie ou la désinvolture acidulée d’Amanda Langlet dans Pauline à la plage.

Eric Rohmer, né en 1920, était l’aîné d’une bande d’élégants voyous cinéphiles et cinéphages que l’on a appelé la Nouvelle Vague à la fin des années 1950. Parce que Godard a tourné La Chinoise au moment du maoïsme, que Chabrol a passé sa carrière à stigmatiser le bourgeois sanguinaire, le garagiste beauf ou la Bovary en robe Paco Rabanne et que Rohmer lui-même a fait jouer à Pascal Gregory un édile du PS dans L’arbre, le maire et la médiathèque, on a souvent cru, par une erreur d’optique assez amusante, que ces garçons dans le vent, barricadés dans les Cahiers du Cinéma, étaient des avant-gardistes las du monde ancien.

C’est oublier un peu vite que Godard ne croit qu’au sujet et à l’individu, pariant toujours sur Pierrot Le Fou et Michel Poiccard contre les flics du structuralisme, que Chabrol est un misanthrope gourmand qui fait lire Céline à des chocolatiers suisses, qu’Alain Cavalier tourne des films splendides de noirceur mais est fasciné par l’OAS comme dans Le combat dans l’Ile ou L’Insoumis et, last but not the least, que Truffaut préfère adapter David Goodis et William Irish plutôt que de faire semblant de s’intéresser aux idées générales.

C’est que la Nouvelle Vague, et Rohmer au premier chef, ont eu une intuition géniale, la même que celle du prince Salina dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

Tout changer, cela signifiait rejeter une narration cinématographique usée qui mimait le récit littéraire et à laquelle on ne croyait plus. Tout changer, c’était aussi transformer jusqu’à la nature du son et de l’image avec le Nagra et le 16 mm, c’est à dire savoir dompter sans complexe la technologie. Ce n’est pas un hasard si dans L’Anglaise et le Duc (2001), Rohmer fait appel au dernier cri en matière d’image de synthèse pour parler de la Révolution française et, néanmoins, approuver la lucidité désespérée d’une Grace Elliot royaliste contre la naïveté sympathique et dangereuse de Philippe d’Orléans.

Ne rien changer, en revanche, c’était cajoler cette idée réactionnaire mais incontestable et délicieuse d’un éternel féminin. Ne rien changer, c’était conserver ce goût du français, la langue la plus précise et la plus agréable qui soit pour la conversation, idéale pour disserter du tracé des frontières et de celui des émotions, une langue préservée depuis l’Astrée[1. Sujet du tout dernier film de Rohmer, Les amours d’Astrée et Céladon.] et objet d’une course de relais dans le Temps avec Marivaux, Musset et Morand dans le rôle des passeurs. Cette même langue qui se retrouvait, toujours aussi pure, une nuit enneigée de Noël, à Clermont-Ferrand, dans la bouche délicieuse de Françoise Fabian.

Mais le plus important, pour nous, c’est que nous avons appris les jeunes filles avec Rohmer, le Rohmer des Comédies et Proverbes, ces trésors improbables qui scintillaient dans les sinistres années 1980. Nous avions vingt ans, et sur l’écran nous voyions des garçons qui roulaient en 4L sur des voies rapides mais parlaient comme chez Chardonne. La carte du tendre se superposait magiquement au plan de Cergy-Pontoise. Nous désirions ces femmes qui peignaient des abat-jours dans des boutiques branchées de province. Elles étaient belles comme les amies de nos mères mais avaient la distance amusée des Précieuses et nous disaient, comme Madame Deshouillères : « Un amant sûr d’être aimé / Cesse toujours d’être aimable. »

Quant à nos petites amies, finalement, leur inconstance nous surprenait à peine. Nous étions renseignés depuis longtemps par Pascale Ogier dans Les nuits de la pleine lune : danser sur Elie et Jacno n’empêche pas de badiner avec l’amour, bien au contraire. Et, de toute façon, ce sont toujours elles qui pleurent à la fin.

Comme nous allons, maintenant, pleurer Eric Rohmer.

C’est loin, l’Amérique…

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James Ellroy

James Ellroy

Fan absolu de James Ellroy, j’ai bien sûr acheté dès le matin de sa sortie Underworld USA, son dernier roman et ultime volet de la trilogie éponyme, entamée avec les fabuleux  American Tabloïd (1995) et American Death Trip (2001). Cela dit, depuis, il est resté intact sur ma table de nuit. Je ne l’ai même pas sorti de son sac plastique de « L’Ecume des pages « . Je fais durer le plaisir. Et ça risque d’être long : je n’ai toujours pas lu une ligne de La main de Dante, le dernier roman de Nick Tosches, paru il y a sept ans pas plus que de La Princesse du sang le dernier texte, inachevé, de Jean-Patrick Manchette publié il y a une bonne douzaine d’années.

Mais bon, regarder ma dernière acquisition en chien de faïence ne m’empêche pas de d’entretenir mon vice. Et pour rien au monde, je n’aurais loupé l’interview de James Ellroy ce matin sur Inter chez Nicolas Demorand. Pour ne rien vous cacher, je ne connais pas bien ce garçon. Contrairement à Elisabeth, le matin, j’écoute plutôt Europe, son Marc-O, son Elkkabach et son Canteloup. Et pour tout vous dire cet entretien m’a un peu décontenancé. Non pas que l’intervieweur soit mauvais, il est largement au-dessus de la moyenne, il aime et respecte (et connaît !) l’auteur à qui il s’adresse, ses questions sont pertinentes, et souvent inattendues. Mais je l’ai senti totalement distancé par Ellroy, son refus du chichi, sa percussion, ces uppercuts à répétition.

Au tout début de l’interview, avant même que Nicolas ait abordé la question qui fâche, Ellroy s’empresse de déclarer liminairement « Je suis très à droite ! ». J’imagine que Demorand avait choisi de conserver cette question délicate entre toutes, surtout en France, pour la fin de l’entretien. Et j’imagine que James Ellroy le finaud s’en doutait un peu, et qu’il a décidé, dès l’entame, de semer sa zone. Oui, son livre est politique, et oui il veut donc parler de politique, et aller au choc. Ça commence donc très rock n’roll, mais Nicolas, prudent, évite la confrontation d’emblée, et préfère lui parler de littérature et d’histoire contemporaine ( le livre évoque les années Johnson-Nixon) et du subtil rapport entre personnages réels et fictifs. Sauf qu’Ellroy, lui, veut en découdre, il veut expliquer que c’est parce qu’il est de droite qu’il a voulu faire ce livre tel qu’il l’a fait , à savoir « raconter le cauchemar privé de la politique publique « . Ce que Nicolas, visiblement un peu gêné aux entournures d’admirer un écrivain aussi peu progressiste traduit à sa façon en le sollicitant d’avouer qu’il est un « pessimiste radical ». Sauf qu’Ellroy l’envoie aussitôt bouler : « Je suis un optimiste radical ! Je crois que les gens changent Je crois en Dieu, je crois que la vie est superbe, et je crois que c’est un plaisir d’écrire des romans » Et à partir de là, James-la-terreur déroule, personne ne l’empêchera plus de parler politique, et surtout pas son intervieweur complètement déboussolé…

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Lequel est donc bien obligé de venir, assez solennellement sur le terrain miné choisi par son invité: « James Ellroy, ça veut dire quoi être de droite pour un romancier ?  » Réponse hilare de l’intéressé : « Ça veut dire que je veux payer moins d’impôts et garder le plus possible de mon blé. » Relativement indigné, Nicolas réplique aussitôt  » Mais c’est comme pour n’importe quel chef d’entreprise ! » Ce qui oblige Ellroy à mettre les points sur les i, et même un peu les poings : « Moi, j’en ai marre des réflexes anti-patrons. Je vais fonder ma propre entreprise, et racheter France Inter. Vous devrez tous saluer le drapeau américain en entrant. Et ma mascotte sera le pittbull.  » Tout le reste de l’entretien sera à l’avenant : Nicolas a beau s’accrocher, il ne sait plus si c’est du lard ou du cochon, si Ellroy dit vraiment ce qu’il pense, ou s’il multiplie à l’envi les provocations. On sent que Nicolas Demorand cherche désespérément à faire la part des choses, et c’est justement là son erreur : le discours d’Ellroy est consubstantiellement sincère et provocant. Impossible de séparer ce que Dieu a uni.

En résumé, on reconnaîtra volontiers à Demorand son honnêteté, son absence de haine idéologique, sa connaissance rigoureuse de l’auteur et son œuvre, toutes choses pas si courantes ces dernières décennies. On déplorera néanmoins le décalage total qui s’est établi entre l’interviewé et l’intervieweur, qu’on aurait senti manifestement plus à l’aise face à un Rambaud, un d’Ormesson ou une Darrieussecq, bref face à un écrivain français standard, qui respecte les codes en vigueur y compris ceux de la fausse impertinence et de la provoc à deux balles. Là, il a affaire à un vrai déjanté, et en plus américain, réac, chrétien, féministe, et à part ça génial et ravi de l’être. Ça fait beaucoup pour un seul Demorand…

Underworld USA

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Le bras d’honneur islandais

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Olafur Grimsson, président de la République d'Islande
Olafur Grimsson, président de la République d'Islande
Olafur Grimsson, président de la République d'Islande

Olafur Grimsson, le président de la République d’Islande a pris un coup de sang : il a refusé de promulguer la loi dite « Icesave » votée – de justesse par l’Althing, le parlement de l’île. Cette loi était la conséquence de l’accord passé avec le Royaume-Uni et les Pays-Bas concernant le remboursement des pertes occasionnées pour les investisseurs de ces deux pays à la suite de la faillite, en octobre 2006, des principales banques islandaises.
Londres et La Haye ont déjà indemnisé à hauteur de 3,5 milliards d’euros les victimes de ce krach nordique, et se tournent maintenant vers l’Etat islandais, devenu propriétaire du système bancaire du pays, pour récupérer ces avances.

C’est un exemple parfait de la pratique consistant à privatiser les profits et à socialiser les pertes. La fuite en avant éperdue des banquiers islandais pendant les périodes de vaches grasses boursières, suivie avec bienveillance par un gouvernement dirigé par la droite libérale, avait abouti au gonflement effarant de la dette extérieure de ces banques. À la veille de la crise, cette dette représentait plus de huit fois le PIB de cette île qui ne compte qu’un peu plus de 300.000 habitants.
La loi retoquée par le président prévoyait que les Islandais allaient se serrer la ceinture jusqu’en 2024 pour honorer une dette représentant 40% de son PIB. La Constitution du pays prévoyant que le président de la République peut soumettre à référendum une loi votée par le parlement, mais contestée par au moins 20% de la population, ce dernier ne pouvait que donner satisfaction aux quelques 60.000 pétitionnaires opposés à ce racket.

Car il s’agit bien d’un racket opéré par deux pays réputés pour leur avidité financière sur une petite nation ne disposant ni d’armée performante, ni de pétrole pour résister aux pressions des puissants.

En effet, si l’on regarde dans le détail la nature de la créance contractée par les investisseurs britanniques et bataves auprès des établissements financiers islandais, on s’aperçoit qu’elle est principalement fondée sur des opérations dites de « carry trade« . Oyez ! Oyez ! Titulaires de livret A à 1,25% à la Caisse d’épargne vous n’êtes que des ploucs à peine sortis de l’économie des billets planqués sous le matelas. Le « carry trade » consiste à emprunter dans une devise pratiquant des taux de crédit bas, comme le yen japonais hier ou l’euro aujourd’hui, pour le placer dans une devise rémunérant mieux les sommes placées. Ainsi, on fait son beurre sur le différentiel de taux d’intérêt  qui, dans le cas islandais, pouvait monter jusqu’à 7% !

On admettra qu’il s’agit là d’une manière plutôt économe d’efforts de gagner son bifteck, et même plus.

Le hic, c’est que ce système, pour fonctionner, exige que la devise de placement, en l’occurrence la couronne islandaise, reste relativement stable. Si elle se dévalue par trop sur le marché des devises, le profit des investisseurs fond beaucoup plus vite que les glaces qui recouvrent une grande partie de l’île.
Avec la complicité des principales agences de notations financières la dette islandaise était fort bien cotée, et les investisseurs se contentaient de ces évaluations bidon pour s’en mettre plein les poches avec l’esprit tranquille.
Or, il s’est avéré que les actifs des banques de Reykjavik étaient largement pourris par leur implication dans les subprimes aux Etats-Unis, et les prêts accordés sans garanties suffisantes aux ménages et entreprises islandaises, qui se sont toujours comportés comme des cigales, à la différence des autres pays scandinaves qui gèrent leur avoirs avec une prudence et une austérité luthérienne.

Il aurait suffi aux investisseurs aux yeux brillants devant la perspective de profits juteux d’étudier, ne serait-ce que superficiellement, l’histoire financière islandaise et de sa propension à faire marcher la planche à billets pour revenir à une vision moins optimiste de l’avenir de ses économies.
L’Islande va-t-elle refaire le coup de l’emprunt russe que les Soviets se sont refusé à honorer ? Il ne fait pas de doute que le référendum, qui doit se tenir à la fin du mois de février, avalisera le refus du Président de la république de rembourser les épiciers bataves et les petits messieurs de la City. Les Islandais, qui supportent déjà trois mois d’obscurité presque totale par an, ne sont pas masos au point de se laisser gruger et de dire merci.

Londres, qui a un long contentieux avec Reykjavik sur les zones de pêche, menace de bloquer la demande d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne si elle ne crache pas au bassinet. On notera que le ton employé à l’égard des Islandais et au moins aussi dur que celui utilisé face à l’Iran, et que l’on ne renvoie pas aux calendes la perspective de sanctions. Et pourtant l’Islande est membre de l’OTAN, et ne menace personne d’effacement de la carte du monde.
« So what ? » répondent les descendants des Vikings, qui parlent tous un anglais convenable. Cette demande d’adhésion a été formulée dans un moment de panique, et le calme étant en partie revenu, elle a largement perdue en attrait dans une population qui craint de voir remise en cause sa zone de pêche exclusive étendue à 200 milles des côtes, et sa tradition de chasse à la baleine…

Si les Islandais devaient se serrer la ceinture à la suite des restrictions punitives de crédits internationaux dont ils seraient frappés s’ils ne remboursaient pas les créances de leurs banques faillies, ce serait alors dans l’honneur et la dignité. C’est assez rare pour être salué bien bas.

Grippe, l’Etat responsable, mais pas coupable

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De pandémie, la grippe H1N1 a été rétrogradée en polémique, la menace déclassée en farce avec comme seule consolation l’espoir d’une éventuelle promotion au prestigieux et convoité statut d' »affaire ». En tout cas, il est presque certain aujourd’hui que la dangerosité du virus a été largement surestimée. Si l’heure des comptes n’a pas encore sonné, les décisions publiques sur ce dossier sont déjà vertement critiquées.

Beaucoup de pays et l’OMS elle-même ont, comme la France, pris le virus trop au sérieux. Sauf qu’à cette erreur d’analyse, le gouvernement français en a ajouté une deuxième en sur-réagissant. À la lumière des mêmes données, d’autres gouvernements ont pris des décisions beaucoup plus prudentes. Résultat, la France qui représente à peu près 1% de la population mondiale possède des stocks importants de Tamiflu (médicament censé traiter les symptômes grippaux mais dont l’efficacité est mise en doute) et a commandé 10 % des vaccins produits dans le monde. Enfin, à ces décisions problématiques s’est ajoutée l’organisation d’une campagne de vaccination dans des centres spécialement créés à cet effet et non par les médecins généralistes.
 
Dans ces conditions, la confiance dans la capacité de l’Etat à gérer une crise est sérieusement entamée. Nombre de citoyens se disent qu’ils ont eu raison de donner tort au gouvernement. Prêts à lui intenter un procès en passivité il y a quelques semaines ils sont aujourd’hui décidés à l’inculper pour suractivité et gaspillage des deniers publics.

Si procès il y a, il faut qu’il soit équitable. Pour juger les décisions prises pendant l’été et l’automne, il faut commencer par se demander de quelle information disposaient les décideurs (et notamment la troïka Bachelot-Fillon-Sarkozy) au moment où ils ont fait les arbitrages majeurs. Que savaient-ils du virus et du risque de pandémie ? Quelles propositions leur avaient concocté les fonctionnaires des différents ministères et agences compétents ?

L’essentiel est pourtant ailleurs. Au-delà des problèmes de santé publique, toute cette affaire de grippe A pose la question du « risque » et de son acceptation ou plutôt de son refus. « Délivrez-nous du risque », voilà ce que les citoyens demandent à leurs gouvernants. C’est peut-être de cette illusion-là que nous guériront les vaccins inutiles.
 
Aujourd’hui, la gestion de certains risques, liés notamment à l’environnement et à la santé publique doit se faire à l’enseigne ou plutôt sous la menace du « principe de précaution ». La définition la plus claire de ce principe se trouve dans la loi Barnier du 2 février 1995 : « L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable. » Il suffit de remplacer « environnement » par « santé publique » et on voit la nasse dans laquelle est enfermé n’importe quel ministre face à une épidémie annoncée à grand renfort de tam-tam. Qu’il ne fasse rien ou qu’il agisse, il a de fortes chances d’être coupable.

De plus, derrière une apparence de clarté, ce texte est aussi ambigu qu’un verset des saintes écritures. Que signifient, s’il vous plaît, des mesures « effectives et proportionnées » ou encore un coût « économiquement acceptable » ? La proportionnalité d’une mesure (en l’occurrence l’achat de vaccins) et l’acceptabilité de son coût sont justement sujettes à débat. En fonction du contexte, la même décision peut être qualifiée de bonne, d’erreur légitime ou de faute.

Si madame Bachelot a acheté des montagnes de vaccins, ce n’est pas parce qu’elle est vendue aux trusts pharmaceutiques mais parce que nous ne voulons plus courir le moindre risque. Baignés dans une culture d’assurance, nourris au sein de l’Etat-providence, nous voulons vivre dans le Palais de cristal de Peter Sloterdijk. Dans ce monde dont l’homme occidental a expulsé la mort, chaque changement de notre routine climatisée et aseptisée est considéré comme un accident. Mais certains risques nous effraient plus que d’autres. Je connais personnellement plus de personnes qui se méfient des requins que du sucre, même si les squales sont beaucoup moins dangereux que le diabète.

Dans notre grande salle de gym nous ne savons plus apprécier la nature et l’intensité des menaces. Un rien nous effraie. Il serait assez malvenu de reprocher au gouvernement sa gestion de crise car elle est parfaitement raccord avec le conte de fées que nous lui demandons de nous raconter.

Julien Gracq, le chant du cygne français

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D.R.

Julien Gracq

Lorsque Julien Gracq s’éteint dans cette France sans pensée, sans style, sans arts, sans élégance et sans avenir, ce n’est pas seulement un grand écrivain qui meurt, car un grand écrivain ne meurt assurément pas, mais à travers la disparition de ce seul et dernier symbole physique qui pouvait encore nous faire accroire que la déperdition générale était exorable, c’est la mort intégrale du génie littéraire d’un pays qui résonne comme un glas n’ouvrant sur aucun au-delà derrière la masse de ses fontes. La littérature française, en perdant loin du lourd fatras de ses écrivants son ultime écrivain, devrait y gagner au moins désormais la conscience de son guenilleux état, car Gracq a vécu suffisamment longtemps pour que nous pussions apprécier combien il n’avait point non pas de disciples ou de continuateurs, ce qui en littérature n’a que peu de sens, mais de successeurs. Les successeurs sont ceux qui prennent le feu pour, en eux, le porter ailleurs : de ceux-là, point. Qu’on ne les cherche pas, car ils ne sont pas. Que celui qui en a cru découvrir dans les cheptels existants prenne effroi de son erreur et qu’il compare ces braves bigorneaux au premier nom véritablement propre : un engouement passager pour tel que l’on sait déjà plumitif éphémère ne résiste pas au moindre des regards sur l’histoire. Pour trouver aujourd’hui un génie nul autre choix que de le patiemment devenir car les précédentes générations n’ont rien produit, et ce sont justement elles qui tiennent entre leurs jaloux et manutentionneux moignons une définition de la littérature en qui rien de décisif ne saurait jamais pénétrer.

Mais combien autour de nous se crèvent effrénément le tympan afin de ne pas entendre, et répètent avec un air de conquérant qu’en tout temps l’on proclamait déjà la mort de la littérature… Et combien parmi eux se sont par là initiés convergeamment à un opiniâtre strabisme au point de ne se satisfaire qu’une fois collectivement mués en cyclopes borgnes… Tous les temps craignirent il est vrai les avant-gardes, et d’infatigables conservatismes existèrent, mais il n’y eut assurément aucun temps où, tandis que l’évidente et déferlante cacolalie triomphait en satellisant même le bon sens traditionaliste, le seul refrain controuvé par les patriotes de la sottise fut de chanter que tous les temps se plaignaient déjà. Quand les autres temps larmoyaient, ils déploraient les hardiesses qui prenaient des libertés au nom d’un patrimoine que l’on défendait, et c’étaient précisément ceux qui défendaient qui également  déploraient ; le revendicatif combattait pour une idée de la littérature qu’il incarnait et dont il campait l’héritage. C’était devant cette arrière-garde honorable que l’avant-garde courait, elle courait plus vite que la première, d’où les essoufflements de celle-ci ; mais tout cela n’était qu’une seule armée en marche, belle et unie : en dépit des heurts dans les manœuvres, elle était une à l’heure de la victoire, à l’heure du chef d’œuvre, une au moment où il s’agissait d’entrer dans l’éternité.

Quand l’arrière-garde qui est la littérature d’une époque, gémit aux mouvements trop hâtifs de l’avant-garde qui est sa jeune vitalité, c’est qu’au sein de la même élasticité il y a dynamique d’un côté et tenue de l’autre, les deux côtés participant au même mouvement d’ensemble, les deux pôles marchant de concert, la basse fondamentale servant d’appui aux volubilis de la mélodie. Mais lorsque aujourd’hui l’outre-moderne imbécile vous explique avec l’imperturbabilité qui le caractérise, qu’à toute époque on proclamait la mort de la littérature – cherchant ainsi pour se rassurer à souligner la banalité de notre déchéance –, il oublie d’une part qu’aucune époque ne faisait spontanément la réponse qu’il fait lui-même lorsqu’on émet ce constat devant lui, il oublie qu’aucune époque n’était acculée à cet argument creux car son actualité avait toujours quelques grands noms à fournir immédiatement sans faire craindre le ridicule à qui les prononçait, ce qui fait précisément défaut à la nôtre depuis la mort de Julien Gracq. L’outre-moderne omet d’autre part que le mouvement de mutuelle mise en cause de l’arrière- et de l’avant-gardes supposait évidemment et au moins l’existence de chacune. Or il n’y a pas plus aujourd’hui d’arrière-garde critique que d’avant-garde iconoclaste pour la simple raison que celle-ci ne pourrait plus rien briser étant donné son état d’ignorance générale de toute forme de culture ou d’histoire – la matière manque à son néant –, et que celle-là est désormais arrêtée à un point fixe de l’histoire, puisque l’histoire de la littérature française s’est figée jusqu’à nouvel ordre et que son patrimoine est en attente d’enrichissement depuis un demi-siècle, depuis Beckett, Green, Simon et Gracq. La littérature française, participant depuis longtemps à l’histoire, vit fixe dans une éternité qui rendrait absurde qu’elle se commît avec la navrante bassesse de ces productions contemporaines qui ont pour seul mérite de ne pas exister.

[…]

Placé face au vide de la vie contemporaine, le déchéant d’aujourd’hui, qui a tant intérêt à s’entendre dire que son monde est habité de tant de beautés et d’avenirs, éprouve peine à admettre qu’il est entouré de ce néant de civilisation qu’il ne connaît que trop et qu’il tente de conjurer en le rendant bruyant. La littérature ne le concerne en rien, mais il se prononce sur elle : il lui faut des génies donc il y en a, même si ceux qu’il désigne sont d’évidents impéritieux pour tout homme digne du cerveau qu’il porte.

Une terre de civilisation est une terre tendue vers des buts transcendants ; ce qui fait une civilisation, c’est la place qu’un peuple accorde au génie. Lorsqu’en un endroit du monde, quelqu’un pense ou agit comme s’il suffisait d’être soi-même pour avoir quelque chose à dire, c’est une défaite pour l’art et la pensée, car l’art et la pensée ne s’adressent qu’à ceux qui vont par-delà eux-mêmes recevoir le Sens. Le génie devrait être le pain quotidien de chacun qui est intéressé à vivre en homme, non que tous soient appelés à en être, mais tous sont appelés à recevoir la supériorité de l’Essence à qui le génie donne sa vie, donc à recevoir aussi quelque chose de cet homme qui donne tant pour rayonner ce qui est. La mort du génie n’existe pas, quand bien même ces lecteurs auraient disparu ou n’auraient jamais été ; et le décès de l’homme ne devrait simplement fournir ici qu’occasion de rappeler quelques immuables raisons de lire ou de relire l’œuvre du génie. Mais pour une fois tout change, et il ne faut désormais parler que de cela, le décès de Julien Gracq, car l’événement rappelle l’incontournable réalité d’une considérable inflexion historique pour notre littérature, celle qui montra la mort de celle-ci depuis qu’elle renonça simplement à l’ambition d’être, depuis qu’elle cessa de vouloir être ce qu’elle est, car la littérature ne porte son nom que lorsqu’elle décide, en un auteur, d’être plus que son auteur, dans la gangue libératrice et universelle d’une langue infinie.

Avant de refuser la moindre compromission avec le Prix Congourre, l’auteur du Rivage des Syrtes avait publié un audacieux pamphlet. « Depuis vingt-cinq ans, ajoutait-il vingt-cinq ans plus tard en des lignes que les nécrologies n’ont pas relevées, les très grands noms de la peinture et de la littérature s’en vont l’un après l’autre, non pas, on dirait, comme se renouvellerait une académie idéale, non pas pour laisser la place à des illustrations plus jeunes et plus fringantes, mais plutôt comme on coche, année après année, les noms dans une promotion exceptionnelle et fermée« . Julien Gracq avait su sentir que s’amorçait ce global pourrissement des œuvres littéraires à l’époque où l’inaltérable sienne triomphait et s’imposait comme ce qui allait être, nous le savons désormais, le chant du cygne français. Il fut pendant sa longue vie ce chant, il fut pour longtemps le dernier génie de notre langue disparue – paradoxal, ultime et précieux témoignage non plus d’une victoire de nos lettres mais de ce qu’elles perdent inéluctablement dans leur défaite inscrupuleuse.

Le 22 décembre 2007, jour de la mort de Julien Gracq
Retrouvez l’ensemble de ce texte dans : Maxence Caron, Pages – le Sens, la musique et les mots, copyright Editions Séguier, 2009.

Pages : Le Sens, la musique et les mots

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Meilleurs vœux 2011

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voeux

Mers chers concitoyennes, mes chers concitoyens,

Ce n’est pas sans une certaine émotion que je vous présente pour la première fois mes vœux et ceux de tout mon gouvernement d’Union Populaire. Je suis conscient que nous sortons d’une année éprouvante mais glorieuse. Etre obligé de vous souhaiter la bonne année depuis cette salle de la Mutualité et non depuis l’Elysée, encore en réparation après les derniers combats de juin où l’ancien président et sa bande de gardes du corps fanatisés préférèrent se faire sauter avec Eric Besson et Brice Hortefeux plutôt que de se rendre aux troupes de la Commune de Paris nous rappelle de bien sinistres heures.

Dès janvier 2010, en effet, alors que les tensions ethniques s’aggravaient à cause de cet ignoble débat sur l’identité nationale, nous avons senti le vent mauvais qui soufflait sur le pays.

Il y eut, fin janvier, les terribles ratonnades de Saint-Denis et de Marseille, qui firent plusieurs centaines de morts. Elles allèrent de pair avec une multitude d’attentats attribués aux islamistes et à des groupes gauchistes et dont il a été prouvé depuis qu’ils étaient soit suscités, soit pratiquement commandités par les services de l’antiterrorisme. Ils avaient déjà fait un coup d’essai, rappelez-vous, ces sinistres flics, en 2008 avec les jeunes anarcho-autonomes de Tarnac.

Là aussi ce furent des centaines de morts, notamment au marché de Wazemmes de Lille et aux puces de Saint-Ouen en février. Mais il y eut aussi, comme par hasard une semaine avant les élections régionales, l’attentat de Sablé sur Sarthe qui devait coûter la vie au Premier ministre et à l’ensemble de son cabinet.

Quels auraient été les résultats de ces élections ? Nul ne le saura. Les sondages trafiqués donnaient les habituels partis de gouvernement au coude à coude alors que ceux, plus sérieux, faits par l’Intérieur et qui demeuraient secrets donnaient les listes du Front de Gauche en tête dans dix-neuf régions, suivies hélas par un Front National regonflé par le climat de guerre civile qui gagnait partout.

Est-ce pour cela que mon prédécesseur, arguant de la violence dans le pays, suspendit le processus électoral, fit jouer l’article 16 qui lui donnait les pleins pouvoirs, nomma Besson à la tête d’un gouvernement resserré et suspendit les libertés publiques ? La suite est connue et les faits sont têtus. Ce fut une indignation complète. Malgré l’interdiction des journaux, les informations continuaient à circuler sur Internet. Les députés socialistes et Europe écologie ayant fui à Bruxelles auprès du Parlement européen, l’opposition s’organisa autour Front de Gauche et plus particulièrement autour du Parti Communiste qui renouait à nouveau avec ses vieux réflexes de la Résistance.

Assez vite, alors que la crise s’aggravait encore, que des émeutes de la faim sévissaient et que des supermarchés régulièrement pillés devenaient des forteresses, plusieurs grandes villes s’organisèrent en Commune. A Paris, Lyon, Lille, aidés par une partie de l’armée et des fonctionnaires de police et restés républicains, des zones entières du pays passèrent sous administration révolutionnaire. Unie sans distinction de couleur ni de religion, la jeunesse recréa des réseaux de solidarité qui assurèrent nourriture et soins en remplacement de services publics dévastés.

En juillet et en août, le pouvoir ancien bascula et ce furent les élections de la Constituante en septembre qui m’amenèrent à la lourde responsabilité qui est la mienne aujourd’hui.

Et pourtant, mes chers concitoyens, en cent jours à peine de gouvernement d’Union Populaire, que de choses accomplies !

En politique étrangère, d’abord, ou en sortant de l’Union européenne ultralibérale, nous avons développé un partenariat privilégié avec le Venezuela, la Colombie, l’Equateur et Cuba. Echangeant notre savoir-faire et nos technologies de pointes contre des matières premières à bas prix, nous avons pu assurer notre indépendance énergétique, relancer notre industrie et réduire le chômage, qui est actuellement, d’après les derniers chiffres qui m’ont été communiqués de moins de 250 000 personnes. Pendant que nous construisons des TGV chez notre camarade Chavez ou que nous fournissons nos ingénieurs des grandes écoles à Evo Morales, le pétrole et le gaz coulent à flot ici.

Un nouveau socialisme transatlantique se construit dans la fraternité et je peux déjà vous annoncer un projet d’Union des Républiques Socialistes et Bolivariennes qui comprendraient outre nos amis d’Amérique Latine, la France mais aussi notre petite sœur wallonne qui a suivi notre exemple et s’est détachée de la Belgique pour former la République de Liège. Notre premier projet industriel commun est, dans les dix ans, l’envoi d’un vol habité et l’établissement d’une colonie sur la Lune qui portera le nom de Louise Michel.

Cette relance de l’activité qui fait de nous un îlot de prospérité dans une Europe dévastée par la crise et les guerres ethniques nous a permis, sur le plan intérieur, d’assurer un salaire minimum de 2 500 euros tandis que nous plafonnions les plus hauts revenus à 10 000 euros, fidèle en cela à notre slogan de la campagne de septembre : « Au dessus de 10 000 euros, je prends tout » qui ne sera pas sans rappeler à certains de nos anciens un slogan célèbre de Georges Marchais.

La semaine de trente heures, les neuf semaines de congés payés et la retraite à cinquante ans viennent d’être votés par la constituante et entreront en vigueur le 15 janvier. Je frémis quand je pense que sans notre révolution, sans notre nouvelle Commune, nous serions à quelques mois d’une réélection probable du président Sarkozy qui a bien failli nous entraîner dans le chaos. Bien sûr, il a fallu forcer quelques mains, bien sûr il a fallu arrêter et emprisonner les responsables du MEDEF et les patrons du CAC 40. Néanmoins, comme notre nouvelle société se veut anti autoritaire, ils seront bientôt libérés et pourront prendre, malgré leur passé de délinquants, à nouveau leur place parmi nous en occupant des emplois de réinsertion : aides aux personnes âgées ou alphabétisation des travailleurs étrangers.

À ce propos, il a bien sûr fallu régler le problème de l’immigration. Non pas celle des pays africains puisque nos régularisations massives ont permis un boom démographique qui permettra de pérenniser nos retraites. Mais celle de tous ces milliers de jeunes Anglais, Espagnols, Allemands et Italiens qui fuient la terreur capitaliste de leurs pauvres pays. Nous ne pouvions pas leur fermer la porte, nous ne pouvions pas construire un mur car les murs tombent toujours à la fin. Alors nous les avons accueillis, fraternellement, fidèle à la constitution de 1793 et à son magnifique article 120 : « Le peuple français donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans. »

C’est donc, mes chers compatriotes, dans cette France ouverte et réellement socialiste, que l’on croyait il y a quelques mois encore impossible, que je vous souhaite une bonne et heureuse année.

Avec Causeur, commentez bien l’année !

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En cette période de l’année où chacun prend de bonnes résolutions, il n’y a, ne serait-ce que sémantiquement, aucune place pour l’irrésolution. Aussi, c’est solennellement que je le dis à tous ceux et toutes celles qui hésitent encore à s’abonner à Causeur, le mensuel : le doute, pour une fois, n’est pas de mise, foncez.
Tout d’abord, parce qu’en vrai, c’est beaucoup facile que d’arrêter de fumer, de boire ou de regarder Plus belle la vie. Ensuite parce que contrairement à ceux qui en janvier font des vœux contraignants et abstinents, et deviennent de ce fait vite insupportables à tout leur entourage, voire à eux-même l’abonné de Causeur, lui, est détendu par sa lecture, comblé par la masse de textes inédits, et heureux de permettre à son site préféré de continuer à exister. Et tout ça pour 45 Euros seulement les 12 numéros. Même en période de soldes, c’est vraiment donné !

Les inédits du mois de Janvier

  • L’assimilation, une chance pour la France, Élisabeth Lévy
  • Je pense donc je twitte, François Miclo
  • La Cé-non faite à Nadine, Raul Cazals
  • Des vœux et des aveux, Luc Rosenzweig
  • Le débat interdit, Élisabeth Lévy
  • Taisez-vous, les Français, Cyril Bennasar
  • Vox populi, vox diaboli, Luc Rosenzweig
  • Islamisme, antiracisme, même combat ? Florentin Piffard
  • Je préférerais ne pas, Jérôme Leroy
  • Vichy, le mot en trop, Odile Cohen
  • David Sylvian, ovni pop, Jean-François Baum
  • Jarmush, l’action pure, Bruno Maillé
  • Complètement marjo, Tristan Brillat
  • Vive la zoopolitique, François-Xavier Ajavon
  • Snipers du sens, Jérôme Leroy

2010, Odyssée des résolutions (7)

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Les résolutions de début d’année, on pourrait en prendre tout au long de 2010. Mais ce serait un peu exagéré et ça finirait par nous briser les œufs. Voici donc la dernière.

Quizz « Identité nationale »

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Qui a déclaré, en 1989, à propos de l’immigration : « On doit se méfier du discours sur l’identité nationale, même s’il faut avoir le courage de dire que le seuil de tolérance est une réalité. (…) Une fois que vous vous lancez dans le discours sur l’identité, il n y a pas de raison de s’arrêter dans le rejet. Vous commencez par les arabes, puis vous passez aux juifs. Regardez Le Pen. Il me semblerait donc plus juste que nous parlions d’idéal national. » Avant de poursuivre, prudemment : « Il faut aussi renoncer aux fantaisies quasi-idéologiques style vote des étrangers, qui sont autant de provocations… » Posons le décor : Mitterrand est à l’Elysée, Rocard est à Matignon. Jacques Chirac, dans l’opposition, tente d’exploiter la notion d’identité nationale, utilisée par le FN et qui rencontre un franc succès populaire… Alors, qui a protesté à l’époque ? Un certain Philippe Séguin.

Maggie, I love you

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thatcher
 
Il y a vingt ans, une génération de jeunes Français très vaguement politisés par la lecture de Charlie Hebdo apprenait à détester Margaret Thatcher avec une chanson de Renaud. Les mêmes qui auront entendu les infos à la télé le 31 décembre seront rassurés d’apprendre que l’histoire leur donne raison et qu’en politique, la mode remplace la connaissance pour vous placer dans le bon camp.

Les archives qui viennent d’être ouvertes nous apprennent donc que la Dame de fer était avare mais vous le savez déjà si vous avez lu Jérôme Leroy, féroce et raciste.

Non seulement madame a eu le culot de répondre « chiche ! » aux terroristes emprisonnés qui avaient choisi de mourir de faim pour dénoncer sa politique, ce qui n’était pas très gentil, mais elle annotait les copies de ses ministres avec une sévérité rare (qui vaudrait aujourd’hui à n’importe quel professeur de France une protestation musclée) : « Très mauvais texte » ou « total manque de consistance » ou encore « trop faible » ou plus simplement « non » souligné rageusement plusieurs fois. Pour « rageusement » c’est la presse britannique qui souligne.

Quel mauvais caractère ! Pas de chance pour Maggie, elle n’était que femme politique et n’avait que la tâche de remettre un pays entier sur la voie salvatrice du libéralisme économique. Pas de quoi s’énerver. Si elle avait été cinéaste avec pour seule ambition celle de projeter son égo sur écran géant, toutes les chochottes susceptibles avec qui il faut prendre des gants y auraient sans doute vu l’exigence qui est le signe des grands génies.

Mais cet autoritarisme n’était pas le moindre de ses défauts, Maggie était aussi raciste. Face à l’exode des boat-people fuyant le Vietnam, elle propose de limiter le nombre des réfugiés accueillis sur le sol britannique et avoue avoir  « beaucoup moins de réticences vis-à-vis des Rhodésiens (nom des Zimbabwéens avant qu’ils soient libres et affamés), Polonais ou Hongrois, qui peuvent bien mieux s’intégrer à la société britannique ».

Quand on connait l’actualité de l’Angleterre et les problèmes que pose une immigration qui, pour une part, ne s’intègre pas parce qu’elle n’entend pas s’intégrer, on a envie de barrer rageusement les copies des journalistes qui osent intenter à Maggie un procès en racisme.

Le Premier ministre en remettait une couche en déclarant à ses collaborateurs : « On ne peut accorder des logements sociaux à des immigrants alors qu’on les refuse à des citoyens blancs. Il y aurait des révoltes si le gouvernement le faisait. » Depuis, le gouvernement a fait bien plus en faveur de ses citoyens issus de l’immigration mais heureusement, le légendaire flegme, la bonne éducation du peuple Anglais – et peut-être cette fameuse culture des Droits de l’Homme – ont jusqu’à aujourd’hui empêché ces révoltes redoutées. La civilisation anglaise, ça veut encore dire quelque chose.

Margaret Thatcher est aujourd’hui Alzheimer. Devant tant d’ingratitude, c’est tout ce que je lui souhaite !