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Lynchage mondialisé

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Roman Polanski
Roman Polanski.

On n’est pas obligé d’aimer le personnage de Yann Moix, ni son travail de feuilletoniste littéraire au Figaro. Il a parfois l’arrogance bien complaisante pour les puissants du moment et c’est d’une manière un peu attendue qu’il manie le hachoir du paradoxe, toujours à la limite d’incarner la figure murayienne du rebellocrate.

« L’e-meute », la nouvelle doxa électronique

Ceci dit, en se lançant dans un combat pour Polanski où il n’y a que des coups à prendre, il ne manque pas d’un certain panache. « J’ai juré de vous émouvoir, d’amitié ou de colère, qu’importe ! », annonçait crânement Bernanos à ses lecteurs, dans La Grande peur des bien-pensants. C’est aussi le pari de Moix dans La Meute, où la rigueur amère des démonstrations stylées se teinte parfois d’un certain désespoir.

[access capability= »lire_inedits »]« Je suis polanskiste », déclare Moix. Et il l’est de manière souvent excessive, parfois choquante mais toujours argumentée. Pour Moix, ce que dit l’affaire Polanski sur notre société est à la fois très moderne et très archaïque. Si elle a suscité autant de passions, c’est qu’elle renvoie à l’idée que nous nous faisons de la justice, à notre rapport à cette exception insupportable qu’est le génie de l’artiste dans les sociétés démocratiques ou encore au rôle tout à fait nouveau d’Internet qui fait se multiplier en temps réel et dans le plus confortable des anonymats les calomniateurs d’un jour, dans une néo-doxa électronique que Moix appelle joliment, l’« e-meute » : « Vous ne voulez pas savoir de quoi Polanski est coupable exactement. Vous voulez qu’il soit exactement coupable. Le coupable exact. Qu’il réponde à la définition la plus exacte du mot coupable. »

Moix analyse intelligemment cette façon qu’a notre époque de nier la durée et la mise en perspective historique. Qu’y a-t-il de commun entre un homme de 40 ans au moment des faits et celui qu’on voudrait juger… trente-deux ans après, sans la moindre prescription, comme si l’on avait affaire à un criminel contre l’humanité ? Qu’y a-t-il de commun entre l’accusation de pédophilie − d’ailleurs parfaitement mensongère concernant Polanski −, avant et après l’affaire Dutroux, qui est un point de non-retour dans l’horreur comme le fut Auschwitz dans l’antisémitisme ?

« C’est la procédure qui, insensiblement, devient le jugement »

La méditation de Moix s’appuie cependant sur deux ou trois faits incontestables pour étayer ses partis pris. Ainsi a-t-on soigneusement oublié de préciser, du côté des partisans de la mise à mort, que Polanski n’avait jamais été accusé de viol mais de détournement de mineur et que la victime, aujourd’hui quadragénaire, a depuis longtemps retiré sa plainte et dit à de nombreuses reprises que l’acharnement de la justice américaine à médiatiser l’affaire lui avait fait plus de mal que Polanski lui-même.

C’est donc sans avoir besoin de forcer l’interprétation que Moix, qui parsème son livre de citations-miroirs du Procès de Kafka, montre la communauté de destins entre Joseph K. et Roman P.  dans cette affaire où « c’est la procédure qui, insensiblement, devient le jugement ».

La meute

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Couillus, les Tchèques !

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Les négociations pour la formation du gouvernement de centre-droit issu des élections du 28 mai en République Tchèque ont enfin abouti à un compromis entre les trois partis constituant la nouvelle majorité: l’ODS obtient le poste de premier ministre pour son nouveau leader Petr Necas, Top09, un nouveau parti conservateur et pro-européen, le ministère des affaires étrangères pour le prince Karel Schwarzenberg, et le Parti des affaires publiques, un rassemblement anti-corruption fondé par le journaliste vedette Radek John, le ministère de l’intérieur.

Ce gouvernement sera le seul des pays membres de l’Union européenne à ne compter aucune femme. Dans l’esprit du brave soldat Chveïk et de son créateur, Jaroslav Hasek, fondateur du « Parti modéré du progrès dans les limites de la loi », les nouveaux dirigeants de Prague ont décidé souverainement de gouverner tranquillement entre mecs. « C’était pas prévu d’avance, mais ça s’est terminé comme ça ! » répondent-ils aux féministes locales qui sont furieuses. Qu’on leur laisse un chance, bordel! S’ils se plantent, le prochain gouvernement sera à 100% meufs.

Chasse présidentielle au Sénégal

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Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin.

La vie des ambassadeurs nommés « au tour extérieur », c’est-à-dire par le fait du prince, n’est jamais un long fleuve tranquille. Ils sont généralement l’objet de la vindicte des diplomates de carrière qui voient ainsi leur échapper quelques postes prestigieux et bien rémunérés au profit de personnalités que le locataire l’Elysée tient à remercier pour services rendus à la patrie, et accessoirement à lui-même.

La pratique n’est pas nouvelle. Ainsi, Philippe Berthelot secrétaire général du Quai d’Orsay sous la IIIème République avait une formule toute prête lorsqu’un ministre ou un président du Conseil lui proposait un de ses protégés pour un poste d’ambassadeur : « Si c’est un homme d’une envergure et d’une intelligence exceptionnelle, je l’accueille bien volontiers. Mais si c’est un médiocre, j’ai tout ce qu’il me faut dans cette maison… ». Il paraît que cette boutade évita quelques nominations de complaisance par le pouvoir politique.

En dressant le bilan de ce type de nominations depuis 1981, il faut bien constater qu’il est pour le moins contrasté. Quelques hommes nommés par François Mitterrand s’en sont tirés avec les honneurs : Gilles Martinet fut un grand ambassadeur à Rome, et François-Régis Bastide assuma fort honorablement des missions qui lui furent confiées à Copenhague et à Vienne. On ne peut en dire autant de Georges Vinson, un médecin ami personnel de Mitterrand qui se fit prendre la main dans le sac à faire copier par des habiles faussaires thaïs le mobilier authentique XVIIIème de l’ambassade de Bangkok pour se l’approprier, et laisser les copies à son successeur.

Eric Rouleau ne relève pas de la catégorie de ces escrocs primitifs, encore qu’il ait laissé de cuisants souvenirs dans les services financiers du Quai obligés de subir les foucades immobilières dispendieuses de ce protégé du président. L’ancien journaliste au Monde fut ainsi nommé en 1985 ambassadeur à Tunis en raison de ses liens étroits avec Yasser Arafat, qui s’était établi en Tunisie après son expulsion du Liban, et avec Mouammar Kadhafi[1. L’épouse d’Eric Rouleau, Rosie, aujourd’hui décédée, était la photographe personnelle de Kadhafi.] avec lequel Paris était en délicatesse depuis l’incendie de l’ambassade de France à Tripoli et du saccage du centre culturel de Benghazi en 1980. Pour résumer, son activité était plus celle d’un ambassadeur de l’OLP et de la Libye auprès de la France que l’inverse, et sa familiarité avec les potentats arabes se doublait d’une détestation viscérale d’Israël, qu’il pratique encore aujourd’hui dans les colonnes du Monde diplomatique.

Jean-Christophe Rufin fait partie de la fournée des ambassadeurs non professionnels nommés par Nicolas Sarkozy, avec le journaliste et écrivain Daniel Rondeau à Malte et le journaliste Roger Auque en Erythrée.

Homme aux multiples talents, médecin de formation, diplômé de Sciences-Po, il s’engage dans l’action humanitaire à Médecins sans frontières, où il côtoie Bernard Kouchner et Claude Malhuret, au cabinet duquel il appartient lorsque ce dernier fut nommé secrétaire d’Etat à l’action humanitaire dans le gouvernement Chirac en 1986, avant de rejoindre celui du ministre de la défense François Léotard. Il fut également directeur d’Action contre la faim (ACF) et en plus romancier à succès (prix Goncourt), académicien français en 2008. Avant sa nomination, en juin 2007, comme ambassadeur à Dakar, il résidait la plupart du temps à Saint Nicolas de Véroce en Haute-Savoie et il m’arrivait de le croiser dans mes alpages à moi, en route vers une escalade dans le massif du Bargy. Même un Philippe Berthelot aurait été obligé de s’incliner devant ce palmarès qui qualifiait indiscutablement Rufin pour représenter la France dans le pays de feu Léopold Sedar Senghor.

L’ambassadeur victime des mœurs politiques françafricaines

Celui qui occupe aujourd’hui le fauteuil présidentiel du chantre de la négritude, l’octogénaire Abdoulaye Wade, n’a pas tardé à prendre ombrage des analyses sans concessions de Rufin sur le mode de gouvernance du président sénégalais : corruption généralisée, népotisme visant à préparer l’accession de son fils Karim à la charge suprême, dépenses pharaoniques alors que le peuple vit dans la misère. Ces remarques étaient transmises au Quai par la voie habituelle des télégrammes diplomatiques chiffrés, censés rester confidentiels jusqu’à leur ouverture aux chercheurs au bout de quelques décennies. Mais outre la tare originelle de sa non-appartenance à la Carrière, Rufin s’était mis à dos la « rue arabe » du Quai d’Orsay, ces diplomates acquis aux thèses palestiniennes dans le conflit du Proche-Orient. Ces derniers n’avaient pas digéré son rapport de 2004 sur la montée de l’antisémitisme sous le masque de l’antisionisme des banlieues. Il s’était d’ailleurs fait remonter les bretelles dans Le Monde diplomatique pour avoir osé affirmer que l’autorité palestinienne de Yasser Arafat n’était pas étrangère au déclenchement de la deuxième Intifada en octobre 2000…Alors, ce qui devait arriver arriva, et la « rue arabe » utilisa son canal habituel de délation, Claude Angéli et Le Canard enchaîné, pour révéler publiquement le contenu des télégrammes de Rufin. Cela fait maintenant plus d’un an que Wade, soutenu par l’homme d’affaires libanais Robert Bourgi, intermédiaire patenté des relations entre l’Elysée et les potentats africains cherchaient à obtenir la tête de Rufin. Ils ont fini par obtenir gain de cause, et même par suggérer à Sarkozy le nom de son successeur, Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Congo-Brazzaville, où il avait, semble-t-il, donné toute satisfaction au despote éclairé au pétrole Denis Sassou-Nguesso…

Tout s’est donc passé selon les désirs d’Abdoulaye Wade, que je ne manquerais pas d’aller consulter si l’envie me prend d’aller pantoufler dans une ambassade africaine avant de devenir définitivement gâteux. Cet homme semble avoir le bras long pour ce qui est du piston, et ce n’est qu’un bref mauvais moment à passer que d’aller lui baiser les babouches.

En hommage à la regrettée Geneviève Tabouis qui traînait ses oreilles dans les chancelleries pour prophétiser tous les jours sur Radio-Luxembourg, « Attendez-vous à savoir » que Jean-Christophe ne Rufin ne va pas se contenter de bouder devant la cheminée de son chalet haut-savoyard, mais qu’il est bien décidé à parler publiquement de mœurs politiques franco-africaines. On est tout ouïe.

Vivre plus pour buller plus

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Martine Aubry
Martine à la plage ?

« Nous allons vivre de plus en plus longtemps et donc il va falloir travailler plus longtemps: nous en sommes tous d’accord. » Cette déclaration faite par Martine Aubry en juin 2010 semble parée de l’évidence du bon sens. Ce qui donne furieusement envie de la contester. Et les arguments ne manquent pas.

On a beau fumer, boire, se droguer, rouler vite, avoir des pratiques sexuelles à risque, vivre dans un environnement pollué, se nourrir de nourritures trafiquées par l’agro-industrie et boire des vins trop soufrés gorgés de levures exogènes, l’espérance de vie augmente. Bon, ce n’est pas de notre fait puisque nous, nous nous honorons d’une mauvaise réputation due pour l’essentiel à la pratique, parfois simultanée, de plusieurs des vices susnommés.

Il n’en demeure pas moins qu’une petite fille sur deux qui naît ces jours-ci sera centenaire. Pour ceux que ça intéresse, il vaudra donc mieux faire sa connaissance dans vingt-cinq ans que dans soixante-quinze. Que faire de ce temps libéré grâce notamment aux progrès de la médecine ? Fumer encore plus ? Boire de meilleurs flacons ? Multiplier encore les partenaires ? Ecouter des musiques lascives et lire des textes subversifs ? Et cela pendant les dix, vingt, trente ans à venir, une fois libérés de l’aliénation du travail ?

Même Dieu s’est reposé le septième jour

Eh bien, ne rêvez pas !

Un des principaux arguments utilisé par tous les politiques, et pratiquement admis comme allant de soi chez les syndicats est que oui, l’espérance de vie en augmentation justifierait que l’on travaille plus longtemps. Cela a l’air tellement logique, dit comme ça, tellement pétri de bon sens.

Il s’agit pourtant d’une illusion de sagesse, « une sagesse ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent, s’égare dans l’avenir… », aurait dit le Bossuet de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre. Il n’y a, de fait, aucune raison philosophique, théologique, métaphysique à travailler plus longtemps parce qu’on vit plus longtemps. Dieu lui-même Qui dispose pourtant d’une très grande espérance de vie a décidé de limiter Son œuvre à six jours, et le septième, Il se reposa, et il semble bien, étant donné l’état de la planète (carnages, famines, catastrophes écologiques, crises systémiques et récurrentes du capitalisme) qu’Il n’ait pas décidé de reprendre une quelconque activité jusqu’à présent.

L’espérance de vie et son augmentation, sont un don. Un don qui a coûté cher à ceux qui l’ont fait : c’est le don du travail des générations précédentes qui mouraient à la tâche dans les mines et les hauts-fourneaux. Leur travail a permis, comme disait déjà Descartes, « de nous rendre maître et possesseur de la nature ». Et pourquoi de tels sacrifices ? Par pulsion prométhéenne, par désir d’égaler Dieu ? Ou plus simplement pour construire un monde vivable pour vivre plus longtemps, justement ?

La richesse des riches, ce n’est pas l’argent mais le temps

Vouloir nous faire travailler plus parce qu’on vit plus longtemps, c’est donc une injustice et une punition, certainement pas du bon sens.

Injustice : c’est le Travail qui a permis les gains de productivités du Capital (Les Français, en la matière, contrairement aux idées reçues, ont une des meilleures productivités au monde.). Ces gains ont été redistribués de manière complètement marginale depuis la révolution industrielle : on a gagné le droit à quelques heures dans la semaine, quelques semaines dans l’année et quelques années sur une vie. Vouloir revenir en arrière en augmentant la durée du travail pour espérer ralentir la baisse tendancielle du taux de profit du capitalisme, c’est tout simplement comme si on décidait que des septuagénaires devraient monter sur des échafaudages pour terminer une dernière villa de luxe, sachant qu’ensuite, de toute manière, le propriétaire n’aura plus les moyens d’en construire une autre.
Punition : vouloir empêcher que sur des années entières des gens encore en bonne santé puissent profiter d’un temps libéré est en fait un moyen d’empêcher le monde du travail de découvrir ce qui fait la richesse des riches et qui n’est pas l’argent mais le temps.

On se souvient d’un de ces sociologues ou économistes médiatiques qui avait poussé l’indécence jusqu’à dire que du temps libéré pour les cadres, c’était très bien car ils allaient au théâtre et voir des expositions mais que pour les prolos, c’était du temps utilisé à boire, à jouer à des jeux de hasard, à battre leur femme et plus si affinités. Les gens riches, remarquait Fitzgerald, sont vraiment différents. Et on a vu ces dernières années que des gens riches, en France, c’était comme les pauvres, il y en avait de plus en plus. Ils le sont tellement que c’est eux qui vivent dans la société rêvée par Marx (qu’ils ont bien lu en général) : « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », ce qui pourrait être la devise de nombre de country-clubs. La différence, c’est qu’ils ne l’appliquent qu’à eux-mêmes, alors que le communisme enfin réalisé serait un beau country-club planétaire.

Nous n’irons pas ici jusqu’à lancer comme modèle le célèbre slogan situ « Ne travaillez jamais » qui fleurit en mai 68 et qui avait une certaine grandeur mais « Ne travaillez pas trop. Ni trop longtemps ».

Il n’y a aucune raison pour ça, vraiment aucune.

Les hommes ? A la niche !

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Suzanne B. Phillips est psychologue à l’Université de Long Island. Il est vraisemblable qu’elle n’est pas surchargée de travail. Ou alors, elle boit. Toujours est-il qu’elle a voulu savoir comment on pouvait utiliser notre relation avec nos animaux pour mieux vivre notre vie amoureuse. Et pour que nul ne l’ignore elle a publié ses conclusions sur psychcentral.com. Son constat est d’une simplicité aveuglante. Ainsi, Mesdames, pardonnons-nous aisément à Médor les ravages commis dans le salon Napoléon III, alors qu’il ne se passe pas une semaine sans que nous rappelions à l’élu de notre cœur, cette remarque désobligeante et déplacée qu’il fit, l’inconscient, sur notre petite robe noire, il a 5 ans.

Madame Phillips suggère donc que nous dressions notre chéri comme nous dressons Mirza ou Minou. Et tout d’abord, n’attendre aucun exploit. Non, ils ne feront jamais la différence entre la manne à linge et le pavé de la salle de bain. Oui, ils savent qu’ils ont des enfants mais oublient les dates de naissance. Non, ils ne trouveront jamais le beurre dans le frigo. Médor, non plus, et pourtant vous adorez Médor. Vient ensuite le chapitre des punitions. Quand Médor vandalise vos escarpins en daim, vous le punissez. A la cave! Tout seul et toute la nuit! Faut-il faire pareil avec l’homme de votre vie? Non. Car la cave, en l’occurrence, c’est une cave à vin et Monsieur ne se sépare jamais de son tire-bouchon. Non, Madame Phillips a une autre idée de punition. La grève du sexe. Comme Lysistrata. Investissez dans un petit canard de bain, mesdames. Peut-être à ce prix parviendrons-nous à réserver à notre homme l’amour et l’indulgence que nous prodiguons à Médor.

Mes prix littéraires

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Thomas Bernhard
Thomas Bernhard.

Je n’avais, en vérité, ce jour-là, aucune idée d’entrer dans la librairie. Le fait est qu’il s’était mis à pleuvoir des trombes sur le boulevard Montparnasse, que j’étais sapé comme un lord anglais et que l’abri le plus proche et le plus convenable pour jouer le remake de Moïse sauvé des eaux était l’auvent de la librairie Tschann, sise au numéro 125 dudit boulevard. Tout Paris en connaît l’adresse : c’est une excellente librairie. Il y a, à l’intérieur, de vrais morceaux de libraires et, ce qui ne gâche rien) des morceaux de vrais livres (le « fond » dont Baptiste-Marrey écrivait, en 1988, que lui seul pouvait sauver la librairie de sa mort annoncée). Il y a surtout − je m’en suis aperçu sur le tard − ce miraculeux auvent ou, comme on dit, ce store, qui vous sauve en cinq sec de la mort par aspersion.

[access capability= »lire_inedits »]La chair est gaie

Comme je n’avais rien d’autre à faire, en attendant que ça passe, de bénir la librairie Tschann d’avoir su faire poser sous son enseigne l’un des plus remarquables stores que je connaisse, je me suis pris à regarder d’un œil distrait la vitrine, me refusant par avance de me laisser tenter par l’un ou l’autre que j’y verrais et que je trouverais à mon goût. J’étais sur le point de me rendre à un dîner et je me voyais mal y arriver, les bras chargés de livres, protestant contre une maîtresse de maison qui, les prenant pour des cadeaux, aurait, sans aucun doute, voulu me les arracher. J’aime trop les livres pour en offrir. J’en étais là de mes méditations lorsque mon regard s’arrêta sur la couverture d’un petit livre de Thomas Bernhard : Mes Prix littéraires. J’avais cru avoir tout lu de Bernhard : ses romans, son théâtre, ses notes de teinturier. Eh bien, non : la chair est gaie et j’ai encore quelques bricoles à feuilleter.

La pluie avait déjà cessé quand je suis ressorti de la librairie. Je me suis installé à la Rotonde et j’ai dévoré Mes Prix littéraires. Drôle, méchant, cruel : le bonheur ! Imitez mon exemple, mais trouvez une excuse valable quand votre dîner sera passé depuis deux bonnes heures déjà : les cas de fièvres Ebola foudroyantes sont, m’a-t-on dit, assez rares, de nos jours, dans le VIe arrondissement de Paris.

Mes prix littéraires

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Œdipe nique pas sa mère

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Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx.

Il y a des coïncidences dans l’actualité de la vie intellectuelle en France auxquelles, malgré toute sa bonne volonté d’enfant du siècle qui se veut affranchi de toute forme de superstition, il est difficile de ne pas donner un sens. Au mois d’avril 2010 paraissaient presque simultanément en France deux ouvrages consacrés à Freud, deux ouvrages très critiques, l’un de sa pensée, l’autre de sa personne. Le premier, Œdipe mimétique, préfacé par René Girard et signé par Mark Anspach, ne recevra aucune réponse médiatique, et n’en constituera peut-être pas moins l’une des critiques les plus subtiles et les plus profondes de la pensée de Freud, dont il ne nie pas l’importance. Le second, Le Crépuscule d’une idole signé par Michel Onfray, en identifiant Freud à un tyran domestique éprouvant un attrait coupable pour les tyrans politiques de son temps aura un écho extraordinaire et provoquera un débat passionné, malgré (ou à cause de) sa focalisation sur la personne de Freud plutôt que sur son œuvre. Ce débat acrimonieux mobilisera les plus hautes autorités de la psychanalyse en France qui mobiliseront elles-mêmes toutes les ressources de la résistance au fascisme et à l’extrême droite pour réduire à néant la critique de leur adversaire. À l’occasion de cette polémique, on assistera donc à un échange d’insultes symétriques, chacun accusant l’autre camp d’être fasciste ou nazi, ou stalinien, dans une surenchère digne d’une cour de récréation. C’est celui qui le dit qui y est.

Domenech, un Œdipe contemporain

C’est sans doute beaucoup plus qu’une heureuse coïncidence si cette dynamique dans l’injure réciproque est identique à celle qui anime Œdipe et Tirésias dans l’œuvre de Sophocle qui servit de matériau à Freud pour « découvrir » son fameux complexe. Mais Freud ne s’intéresse guère à cette scène cruciale d’Œdipe-roi, dans laquelle le roi et le devin, en dignes précurseurs d’Onfray et Roudinesco, se comportent en doubles mimétiques l’un de l’autre, et dans laquelle Tirésias, dans le feu de la dispute, en vient à traiter Œdipe de Mother Fucker (en grec ancien dans le texte). Une insulte qui lui restera.

Voici ce qu’à la suite de Girard, Anspach nous apprend. Contrairement à ce que pense la psychanalyse, l’accusation d’inceste est mythique : pas plus que Domenech n’ira « se faire e… », Œdipe ne niquera sa mère. A l’époque de Sophocle, le fait de brouiller les différences entre générations, de sombrer dans l’indistinction mimétique (pour parler girardien), était le pire des crimes, celui dont on avait besoin pour discréditer l’adversaire. Aujourd’hui sous nos latitudes, le pire des crimes est bien sûr celui d’être « nazi » (à moins d’être un prêtre présumé pédophile), et il ne faut pas s’étonner qu’Onfray et ses critiques s’échangent ce genre d’insultes, tout aussi mythiques. Personne ou presque, aujourd’hui, n’est nazi (ou même seulement nostalgique du nazisme) chez les intellectuels français, et sans doute personne ou presque, à l’époque de Sophocle, ne couchait avec sa mère, ni m’avait envie de le faire.

Face aux accusations mythiques, nous avons besoin d’une pensée critique. Et cette pensée critique ce n’est ni la critique d’Onfray de la psychanalyse, ni la psychanalyse elle-même qui nous la fournit, pris qu’elles sont aujourd’hui l’une et l’autre dans la rivalité des doubles, mais la lecture girardienne d’Œdipe-roi et de la pensée de Freud que propose Mark Anspach.

Freud dans un souterrain

Quand l’ouvrage d’Onfray se sert de la vie de Freud pour occulter sa pensée, l’ouvrage d’Anspach fait exactement le contraire : en analysant plusieurs récits par le maître d’épisodes de son enfance qu’il considère lui-même comme essentiels, il rend la genèse et le cœur de la pensée de ce grand médecin parfaitement intelligibles. Anspach souligne ainsi dans son ouvrage, ce qui est, décidément, plus qu’une coïncidence : ce sont deux événements analogues qui sont au cœur de la vie de Freud et du destin d’Œdipe. Œdipe devient meurtrier pour une histoire banale d’insulte sociale. Sur la route, il refuse de céder le passage à un vieillard inconnu qui le frappe au visage. Œdipe se venge : il extrait le vieillard de sa voiture et le tue. Dans L’Interprétation des rêves Freud raconte une histoire qui est arrivé à son père, et dont le récit est resté gravé dans la mémoire de l’enfant. Il s’agit d’une humiliation qu’a fait subir à son père un chrétien, en le forçant à descendre de trottoir pour lui céder le passage, et en jetant dans la boue son bonnet de fourrure flambant neuf. Cette humiliation, le père de Freud l’a acceptée sans broncher, source d’une humiliation cuisante pour le jeune Sigmund. Dans l’attitude d’Œdipe, Freud a vu à la fois la réparation de l’humiliation de son père, et sa mise à mort symbolique. Dans deux moments clés de sa propre existence, dont un au cours duquel il doit faire face à l’antisémitisme, Freud refuse de suivre l’exemple paternel. Il fait preuve de courage, ne cède pas et finit par avoir gain de cause. Ces deux moments sont préfigurés par l’affreux courage d’Œdipe qui l’amène à tuer son propre père.

Œdipe, roi des prides

Mais Œdipe a-t-il tué son propre père ? Œdipe ne savait pas qui était l’homme qui lui refusait le passage. Il a tué un rival, un homme qui refusait de céder. Un autre lui-même. Dans un contexte d’effondrement des différences symboliques, « la fraternité est vérité de la paternité », écrit Girard, repris par Anspach. Telle est notre situation aujourd’hui. Un des romans emblématiques de la modernité est sans doute Le Sous-sol de Dostoïevski, dont l’intrigue tourne aussi autour d’une question de préséance dans l’espace public. L’homme du souterrain se sent mortifié parce qu’un officier le bouscule dans la rue sans même le voir, et parce qu’il n’ose jamais lui-même bousculer son rival. En démocratie, aucune règle, rien ni personne ne nous permet de savoir qui doit céder le premier. Nous avons tous « le droit de » passer les premiers : aucun privilège ne s’impose à nous, mais réciproquement, nous n’avons les moyens d’imposer à autrui aucun privilège.

J’en ai déjà parlé ici, mais je ne peux m’empêcher de penser à ce propos à ces occupations de l’espace public aujourd’hui en France où chacun estime, à coup d’apéro-saucisson ou de kiss-in avoir droit à la préséance. La civilisation et la civilité, la galanterie, consistent à céder le passage, à accorder à autrui la première et la meilleure place dans l’espace public. L’affirmation hyperdémocratique de soi nous amène à faire exactement le contraire, à nous imposer à autrui, qui a théoriquement exactement le même droit et les mêmes exigences que nous. En ce sens le jeune Oedipe et le jeune Freud, ceux qui ne cèdent pas devant autrui, sont les archétypes de l’homme contemporain.

À la recherche de la secondarité perdue

À en croire Rémi Brague, le christianisme est secondarité. Nous autres chrétiens, sommes des païens convertis, des bizuths dans le monde du monothéisme. Nous ne sommes pas les premiers arrivés dans le giron du Seigneur. Nous n’avons, en tant que chrétiens, aucune primauté à revendiquer. Faire cela consisterait à entrer dans le jeu mortifère de la rivalité. Ce que les chrétiens ne se sont d’ailleurs pas privés de faire, l’expérience de Freud le prouve. Nous avons voulu prouver aux juifs que nous avions autant qu’eux, plus qu’eux peut-être, le droit au titre de « vrai Israël ». On peut même voir le nazisme comme une tentative à la fois chrétienne et antichrétienne d’effacer la preuve terrestre de la secondarité chrétienne, cette humiliation incongrue de la race des Seigneurs. Mais qui aujourd’hui peut se prétendre prêt à assumer vraiment cette secondarité ? Notre époque ne cesse de nier ce qu’elle doit à celles qui l’on précédée. Nous autres chrétiens, ne serons jamais à la hauteur de ce que les Evangiles exigent de nous. Qui peut prétendre « tendre la joue droite » ? On voit aujourd’hui partout dans le monde les rhétoriques nationalistes ou religieuses s’orienter de plus en plus autour des questions de primauté : nous étions là les premiers, sur cette terre sacrée. Ou : notre religion est la plus ancienne (pour les musulmans fondamentalistes par exemple, l’islam est la religion des origines, restaurée dans sa pureté après les altérations fallacieuses des juifs et des chrétiens). Ou encore : notre civilisation a cinq mille ans et nous avons tout inventé, le papier, la boussole, la poudre, nous avons donc le droit de piller sans vergogne votre savoir-faire.

L’impossible et idéale civilisation de la secondarité qu’était l’Europe reconnaissait au contraire, à autrui et à ses propres sources qu’elle situait en dehors d’elle-même, au père dont il est facile aujourd’hui de se gausser, dont il est impératif d’avoir honte, une primauté qui l’amenait à se découvrir imparfaite et perfectible. À mille lieux des fiertés conquérantes du jour, et des massacres mimétiques qui les accompagneront demain.

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Fruit défendu

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Les policiers polonais viennent d’annoncer une saisie-record de cocaïne à Gdynia, un des principaux ports de commerce du pays. Les 50 kilos de poudre blanche –dont la valeur est estimée à environ deux millions d’euros- étaient astucieusement dissimulés dans une cargaison de bananes en provenance d’Amérique du Sud. Les contempteurs de la chute du Mur y verront sans doute une raison de plus d’être confortés dans leur nostalgie. C’est vrai que du temps de Gierek, de Brejnev ou d’Honecker, il n’y avait pratiquement pas de trafic de coke dans les pays du bloc de l’Est, et un tel fait divers aurait été inimaginable. D’autant plus inimaginable qu’il n’y avait pas non plus de bananes…

Le désarroi des parents topless

Toyota

Mon fils aîné vient de se coucher. Grand bien lui fasse, me direz-vous ; mais je précise qu’il vient de se coucher parce que je l’ai envoyé au lit. Sans manger. Pauvre chou. Que voulez-vous : l’heure du repas ayant sonné, je ne peux supporter qu’on ne vienne pas s’installer à table, après que j’ai appelé chacun des enfants un par un. L’aîné ce soir avait la tête dure. Il a traîné les pieds. Il a attendu le quatrième appel pour montrer le bout de son nez. Trop tard mon gars : le chemin de la chambre tu prendras.

Bien nourri, le chouchou n’en mourra pas de ce repas sauté. Mes parents agissaient de la sorte avec moi : pas de réponse immédiate à l’appel paternel, la sanction tombait. Le matin, j’étais plus détendu, oui, plus calme. Et je ne leur en voulais pas. Je ne leur en veux toujours pas, d’ailleurs. De temps en temps, un repas sauté, un coup de pied au derrière, ça vous remet les idées en place, comme disent les poivrots dans les cafés. L’amour, la tendresse eux, comme des grands, savaient faire l’impasse sur ces excès d’autorité. Ils n’avaient même pas à juger. Ils n’avaient même pas à pardonner. Ils étaient là, entre nous, et nous tendaient la main, dès le matin revenu.

La publicité Yaris ou l’apologie du renoncement

Envoyer son fils au lit sans qu’il ait mangé : j’ai bien peur que beaucoup, aujourd’hui, ne trouvent cela choquant. Que beaucoup soient choqués. Ce qui me choque, moi, ce sont au contraire tous ces parents qui ont renoncé à toute autorité. Ou qui, en cette matière, assurent le service minimal. Ce qui me choque, c’est par exemple cette affreuse publicité que nous inflige Toyota pour vanter les mérites de son modèle Yaris.

La scène ? Une mère et sa fille, au salon. La mère s’apprêtait à téléphoner et elle arrête son geste tandis que la fifille entre. Look impayable de punk décoiffé. Rose et noir, sur la tête en crête. Les deux personnages se toisent, en silence, et voici que fifille se dirige vers le chien aimable, voici qu’elle lui enlève son collier et se le passe autour du cou. Fifille finit par s’en aller, après que sa mère au regard méprisant que lui envoyait sa touffe belle a répondu par un regard de surprise indifférente. Et le commentaire qui accompagne la scène : « Certaines choses n’évoluent pas comme on le souhaite. D’autres, si. »

D’autres, si. Et voici la chose horrible : ce « D’autres, si », accompagne le regard de la mère qui, sa fifille partie, se tourne vers sa Yaris, qu’elle contemple de sa fenêtre, avec un sourire. Avec un terrible sourire. La scène, qui pourrait être drôle, qui se voulait sans doute drôle fait tout simplement froid dans le dos. Car en trente secondes, les auteurs de cette publicité ont réussi le prodige de concentrer une image de notre monde : la démission d’une mère qui, au lieu de protester ou même d’interdire à sa punkette de s’emparer du collier du chien, se contente d’un regard de mépris, et aussitôt oublie la scène pour se réjouir de la possession d’une voiture, elle, docile. Une voiture qui a l’horrible avantage de simplement être là, à disposition, inhumaine, sans émotions. Une voiture dans la contemplation jouissive de laquelle on passe ses émotions. Une voiture consolation, miroir sans tain dans lequel la mère ne verra pas l’abandon de l’une de ses essentielles prérogatives. En trente secondes encore, la négation de la hiérarchie coutumière qui place les parents au-dessus de leurs enfants – mère et fille ici au même niveau, comme deux copines, égales dans le mépris – et deux individus qui sont renvoyés, chacun, dans son monde. Le monde des enfants et le monde des parents, aujourd’hui, dans certaines familles, irréconciliables. En trente secondes, quoi encore ?

Peut-être une inversion de cette hiérarchie familiale : dans cette publicité, c’est la fille qui agit, fût-ce de la manière la plus insupportable ou la plus dérisoire qui soit, tandis que la mère passive se réfugie dans le monde étriqué des joujoux dociles et technologiques. Elle contemple sa voiture et sans doute, après cela, reprendra sa conversation téléphonique autiste. C’est la mère donc, qui tient le rôle que les adolescents ont dans beaucoup de familles d’aujourd’hui : la mère qui se tient dans son salon comme si elle était une adolescente en rupture de communication. La mère que sa fille vient déranger, tandis qu’elle s’apprêtait à passer son coup de téléphone.

En trente secondes, le prodige de représenter le désarroi de ces parents topless, surpris tout nus dans le jardin faussement édénique de la vie technologique.
Mais en trente secondes, la publicité ne peut évoquer la suite de cette histoire et c’est à nous de l’imaginer.
Imaginez donc, s’il vous plaît, que vous ayez été présent, dans ce salon, en témoin de la scène. Imaginez que, parent normal, homme ou femme de bon sens, vous vous soyez permis de jeter un regard critique sur ce qui venait de se passer ; que vous vous soyez par exemple moqué gentiment de la punkette ou de sa maman. « Les jeunes, aujourd’hui, hein, on sait bien… adolescence, tralali tralala ». Pire, imaginez maintenant que vous ayez pris la scène au sérieux et que vous y ayez vu à peu près ce que tout à l’heure j’y voyais. Eh bien, que croyez-vous qu’il arriverait, que croyez-vous qu’il pourrait arriver ?

La liberté de jouer les rebebelles

Il pourrait arriver ceci, cette chose invraisemblable que la mère se mette à prendre la défense de sa fifille, oui ! Il pourrait arriver ceci qu’elle nie la réalité de sa démission maternelle et en appelle à la liberté, la fameuse liberté qui autorise fifille à jouer les rebebelles. Il pourrait arriver encore que, prise en flagrant délit d’absence d’autorité, la mère vous dénie à vous même ce droit, dans la mesure où vous prétendez l’exercer en parlant de sa fille ! Ce droit, pour la mère, il existe bien ; qui, dans son bon sens, pourrait refuser d’admettre que des parents doivent exercer une autorité sur leurs enfants ? Mais ce droit, dans la mesure où il est question de sa fille, il n’existe que pour elle. Il existe pour vous également, certes ; mais vous ne devez l’exercer que chez vous, pour vos propres enfants.

Je délire, j’exagère ? Un sondage récent, paru dans Le Figaro, posait la question suivante à des parents : accepteriez-vous que l’on interdise les téléphones portables dans l’enceinte d’un établissement scolaire ? A cette question, les parents répondaient « oui » à 80%. Mais ils répondaient négativement cette fois et dans les mêmes proportions à cette autre question qui leur demandait s’ils étaient près à interdire l’usage du téléphone portable à leur enfant dans son établissement scolaire.
En deux questions, un autre instantané de notre monde : des parents qui plébiscitent l’autorité exercée sur des enfants et qui refusent qu’on l’exerce sur leur enfant.

Parents topless, tout nus dans le jardin de l’individualisme auto-satisfait. Chacun chez soi et les démissions parentales seront bien masquées.

Hier, la fin du monde

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Régis Messac
Régis Messac.

On a un peu trop vite oublié qui était Régis Messac et on a tort. Il est, au plein sens du terme, un homme du vingtième siècle puisqu’il a vécu au coeur de sa monstrueuse brutalité, et en est mort. À 21 ans, en décembre 14, il prend une balle en pleine tête et il est trépané. Moins de deux décennies plus tard, déporté français Nacht und Nebel en septembre 43, on perd sa trace pendant les « marches de la mort », dans les premiers mois de 1945. La dernière fois qu’il aurait été vu vivant, c’est le 19 janvier de cette année-là, entre Dora et Bergen-Belsen. Et c’est un tribunal qui fixera arbitrairement, en 1946, une date fictive pour son décès : le 15 mai 1945.

Dès les années 1920, cet agrégé de lettres va être le premier en France à s’intéresser sous l’angle universitaire à ce qu’on appelle aujourd’hui les littératures de genre et soutient une thèse sur Le Detective Novel et l’influence de la pensée scientifique en 1929.

Régis Messac est aussi un militant syndicaliste sans concessions qui se battra toute sa vie pour une école davantage émancipée. Ce n’est pas un précurseur de la pensée pédagogiste qui n’est que la gestion hargneuse d’un désastre qu’elle a elle-même créé mais bien davantage le témoin d’une espérance libertaire qui s’exprimait alors dans des revues aux noms évocateurs comme Encre Rouge ou Les Humbles. Cette activité, et encore plus la publication d’un essai provocateur en 1933, À bas le latin !, lui vaut quelques ennuis dans sa carrière professorale et l’empêche de pouvoir enseigner à l’Université. Pacifiste d’extrême gauche acharné, Messac est rétif à des engagements dans les grands partis comme le PCF ou la SFIO. Mais contrairement à d’autres tenants du pacifisme intégral, il n’a aucune ambiguïté au moment de l’occupation et prend ses responsabilités en entrant dans la Résistance, où il aide notamment une filière qui exfiltre les futures proies du STO.

Comme tous les progressistes conséquents, Messac était d’un pessimisme noir. On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux. Pour surmonter ce paradoxe, Régis Messac avait trouvé dans la science-fiction, l’anticipation sociale et le récit post apocalyptique une véritable catharsis. Mais aussi, sans trop d’illusion, un moyen de prévenir ses lecteurs des dangers qui arrivaient en ces années trente où les totalitarismes donnaient le la et dessinaient les contours de ce que l’historien Eric Hobsbawm a appelé « l’âge des extrêmes ».

Écrit en 1935, Quinzinzinzili, que l’on réédite des temps-ci, est une fin du monde qui étonne par sa qualité de noirceur et sa désespérance métaphysique. Ceux qui ont aimé La Route de Cormac Mac Carthy comprendront de quoi il est question ici. Il y a toujours quelque chose d’un peu inquiétant à l’aptitude prophétique de ce genre de littérature : imaginer comme le fait Régis Messac en 1935 une guerre mondiale qui détruit le monde en se terminant par l’utilisation d’une arme absolue, c’est à la fois prévoir 39-45 mais aussi son achèvement atomique et le fait que cet achèvement rende de l’ordre du possible l’idée d’une destruction définitive de la civilisation : « Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air -d’un air qui n’existait plus-, l’humanité mourut en ricanant. »

Il y a finalement, chez le « romancier populaire » Régis Messac, dans ce livre, les prémisses de ce qui sera la pensée du grand Gunther Anders sur cette question de la Bombe comme nouvelle épée de Damoclès pesant sur les corps mais aussi sur la pensée.

Quinzinzinzili a un titre impossible, et pour cause. C’est la déformation du Pater Noster et de son Qui es in coelis par un groupe d’enfants survivants dans quelques grottes de Lozère. Ils oublient presque tout du monde d’avant en quelques semaines et sombrent dans la stupidité, la pensée magique et la barbarie. Sans doute, le freudisme est-il passé par là. Avant Freud, quand des enfants se retrouvent seuls, naufragés sur une île déserte, cela donne Deux ans de vacances de Jules Verne, avec une harmonie spontanée dans la recréation d’une société policée et solidaire. L’enfant est un petit être plein de pureté, sans pulsions. Après Freud, sur le même sujet, cela donne Sa majesté des mouches de Golding, roman mettant en scène l’incroyable aptitude à la sauvagerie de nos chères têtes blondes quand elles sont livrées à elle-même.

Le narrateur de Quinzinzinzili est le précepteur de deux des enfants survivants. Il assiste, tantôt avec une impuissance déprimée, tantôt avec une joie mauvaise, à cette désagrégation de l’humanité ancienne au travers de la violence de ces moutards crasseux. Son refus d’intervenir pour les aider, de leur indiquer comment se servir d’un fusil ou d’une boîte d’allumettes trouvées par hasard lors d’expéditions menées dans des paysages dévastés, cache une haine de toute une société qui a permis cette régression sans précédent, notamment dans le langage des enfants dont il fait une étude détaillée. Ce n’est évidemment pas Messac qui parle ainsi mais un double que trop de désespoir aurait rendu définitivement cynique : « Je réentends des discours d’hommes politiques, -ah combien futiles… Sécurité, désarmement, ha, ha, ha!…Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha…Puis je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes…Futuristes! ha, ha, ha, il était beau le futur ! « 

Quelques morceaux de bravoure comme la description de la ville de Lyon totalement recouverte d’une carapace limoneuse devraient achever de convaincre le lecteur de deux choses : Messac est un grand écrivain de la cruauté avec un style très plastique, très visuel, qui n’a pas vieilli mais il est aussi à lui seul une contradiction magnifique, un paradoxe vivant, un écartèlement constant entre la foi dans une humanité meilleure et le constat de sa redoutable aptitude au carnage.

Autant dire que Quinzinzinzili est tout sauf une curiosa rétro et que Régis Messac est un écrivain scandaleusement oublié. À moins qu’il faille dire « opportunément oublié » tant l’époque semble à nouveau donner raison à ses pires cauchemars.

Quinzinzinzili

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Lynchage mondialisé

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Roman Polanski
Roman Polanski.
Roman Polanski
Roman Polanski.

On n’est pas obligé d’aimer le personnage de Yann Moix, ni son travail de feuilletoniste littéraire au Figaro. Il a parfois l’arrogance bien complaisante pour les puissants du moment et c’est d’une manière un peu attendue qu’il manie le hachoir du paradoxe, toujours à la limite d’incarner la figure murayienne du rebellocrate.

« L’e-meute », la nouvelle doxa électronique

Ceci dit, en se lançant dans un combat pour Polanski où il n’y a que des coups à prendre, il ne manque pas d’un certain panache. « J’ai juré de vous émouvoir, d’amitié ou de colère, qu’importe ! », annonçait crânement Bernanos à ses lecteurs, dans La Grande peur des bien-pensants. C’est aussi le pari de Moix dans La Meute, où la rigueur amère des démonstrations stylées se teinte parfois d’un certain désespoir.

[access capability= »lire_inedits »]« Je suis polanskiste », déclare Moix. Et il l’est de manière souvent excessive, parfois choquante mais toujours argumentée. Pour Moix, ce que dit l’affaire Polanski sur notre société est à la fois très moderne et très archaïque. Si elle a suscité autant de passions, c’est qu’elle renvoie à l’idée que nous nous faisons de la justice, à notre rapport à cette exception insupportable qu’est le génie de l’artiste dans les sociétés démocratiques ou encore au rôle tout à fait nouveau d’Internet qui fait se multiplier en temps réel et dans le plus confortable des anonymats les calomniateurs d’un jour, dans une néo-doxa électronique que Moix appelle joliment, l’« e-meute » : « Vous ne voulez pas savoir de quoi Polanski est coupable exactement. Vous voulez qu’il soit exactement coupable. Le coupable exact. Qu’il réponde à la définition la plus exacte du mot coupable. »

Moix analyse intelligemment cette façon qu’a notre époque de nier la durée et la mise en perspective historique. Qu’y a-t-il de commun entre un homme de 40 ans au moment des faits et celui qu’on voudrait juger… trente-deux ans après, sans la moindre prescription, comme si l’on avait affaire à un criminel contre l’humanité ? Qu’y a-t-il de commun entre l’accusation de pédophilie − d’ailleurs parfaitement mensongère concernant Polanski −, avant et après l’affaire Dutroux, qui est un point de non-retour dans l’horreur comme le fut Auschwitz dans l’antisémitisme ?

« C’est la procédure qui, insensiblement, devient le jugement »

La méditation de Moix s’appuie cependant sur deux ou trois faits incontestables pour étayer ses partis pris. Ainsi a-t-on soigneusement oublié de préciser, du côté des partisans de la mise à mort, que Polanski n’avait jamais été accusé de viol mais de détournement de mineur et que la victime, aujourd’hui quadragénaire, a depuis longtemps retiré sa plainte et dit à de nombreuses reprises que l’acharnement de la justice américaine à médiatiser l’affaire lui avait fait plus de mal que Polanski lui-même.

C’est donc sans avoir besoin de forcer l’interprétation que Moix, qui parsème son livre de citations-miroirs du Procès de Kafka, montre la communauté de destins entre Joseph K. et Roman P.  dans cette affaire où « c’est la procédure qui, insensiblement, devient le jugement ».

La meute

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Couillus, les Tchèques !

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Les négociations pour la formation du gouvernement de centre-droit issu des élections du 28 mai en République Tchèque ont enfin abouti à un compromis entre les trois partis constituant la nouvelle majorité: l’ODS obtient le poste de premier ministre pour son nouveau leader Petr Necas, Top09, un nouveau parti conservateur et pro-européen, le ministère des affaires étrangères pour le prince Karel Schwarzenberg, et le Parti des affaires publiques, un rassemblement anti-corruption fondé par le journaliste vedette Radek John, le ministère de l’intérieur.

Ce gouvernement sera le seul des pays membres de l’Union européenne à ne compter aucune femme. Dans l’esprit du brave soldat Chveïk et de son créateur, Jaroslav Hasek, fondateur du « Parti modéré du progrès dans les limites de la loi », les nouveaux dirigeants de Prague ont décidé souverainement de gouverner tranquillement entre mecs. « C’était pas prévu d’avance, mais ça s’est terminé comme ça ! » répondent-ils aux féministes locales qui sont furieuses. Qu’on leur laisse un chance, bordel! S’ils se plantent, le prochain gouvernement sera à 100% meufs.

Chasse présidentielle au Sénégal

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Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin.
Jean-Christophe Rufin
Jean-Christophe Rufin.

La vie des ambassadeurs nommés « au tour extérieur », c’est-à-dire par le fait du prince, n’est jamais un long fleuve tranquille. Ils sont généralement l’objet de la vindicte des diplomates de carrière qui voient ainsi leur échapper quelques postes prestigieux et bien rémunérés au profit de personnalités que le locataire l’Elysée tient à remercier pour services rendus à la patrie, et accessoirement à lui-même.

La pratique n’est pas nouvelle. Ainsi, Philippe Berthelot secrétaire général du Quai d’Orsay sous la IIIème République avait une formule toute prête lorsqu’un ministre ou un président du Conseil lui proposait un de ses protégés pour un poste d’ambassadeur : « Si c’est un homme d’une envergure et d’une intelligence exceptionnelle, je l’accueille bien volontiers. Mais si c’est un médiocre, j’ai tout ce qu’il me faut dans cette maison… ». Il paraît que cette boutade évita quelques nominations de complaisance par le pouvoir politique.

En dressant le bilan de ce type de nominations depuis 1981, il faut bien constater qu’il est pour le moins contrasté. Quelques hommes nommés par François Mitterrand s’en sont tirés avec les honneurs : Gilles Martinet fut un grand ambassadeur à Rome, et François-Régis Bastide assuma fort honorablement des missions qui lui furent confiées à Copenhague et à Vienne. On ne peut en dire autant de Georges Vinson, un médecin ami personnel de Mitterrand qui se fit prendre la main dans le sac à faire copier par des habiles faussaires thaïs le mobilier authentique XVIIIème de l’ambassade de Bangkok pour se l’approprier, et laisser les copies à son successeur.

Eric Rouleau ne relève pas de la catégorie de ces escrocs primitifs, encore qu’il ait laissé de cuisants souvenirs dans les services financiers du Quai obligés de subir les foucades immobilières dispendieuses de ce protégé du président. L’ancien journaliste au Monde fut ainsi nommé en 1985 ambassadeur à Tunis en raison de ses liens étroits avec Yasser Arafat, qui s’était établi en Tunisie après son expulsion du Liban, et avec Mouammar Kadhafi[1. L’épouse d’Eric Rouleau, Rosie, aujourd’hui décédée, était la photographe personnelle de Kadhafi.] avec lequel Paris était en délicatesse depuis l’incendie de l’ambassade de France à Tripoli et du saccage du centre culturel de Benghazi en 1980. Pour résumer, son activité était plus celle d’un ambassadeur de l’OLP et de la Libye auprès de la France que l’inverse, et sa familiarité avec les potentats arabes se doublait d’une détestation viscérale d’Israël, qu’il pratique encore aujourd’hui dans les colonnes du Monde diplomatique.

Jean-Christophe Rufin fait partie de la fournée des ambassadeurs non professionnels nommés par Nicolas Sarkozy, avec le journaliste et écrivain Daniel Rondeau à Malte et le journaliste Roger Auque en Erythrée.

Homme aux multiples talents, médecin de formation, diplômé de Sciences-Po, il s’engage dans l’action humanitaire à Médecins sans frontières, où il côtoie Bernard Kouchner et Claude Malhuret, au cabinet duquel il appartient lorsque ce dernier fut nommé secrétaire d’Etat à l’action humanitaire dans le gouvernement Chirac en 1986, avant de rejoindre celui du ministre de la défense François Léotard. Il fut également directeur d’Action contre la faim (ACF) et en plus romancier à succès (prix Goncourt), académicien français en 2008. Avant sa nomination, en juin 2007, comme ambassadeur à Dakar, il résidait la plupart du temps à Saint Nicolas de Véroce en Haute-Savoie et il m’arrivait de le croiser dans mes alpages à moi, en route vers une escalade dans le massif du Bargy. Même un Philippe Berthelot aurait été obligé de s’incliner devant ce palmarès qui qualifiait indiscutablement Rufin pour représenter la France dans le pays de feu Léopold Sedar Senghor.

L’ambassadeur victime des mœurs politiques françafricaines

Celui qui occupe aujourd’hui le fauteuil présidentiel du chantre de la négritude, l’octogénaire Abdoulaye Wade, n’a pas tardé à prendre ombrage des analyses sans concessions de Rufin sur le mode de gouvernance du président sénégalais : corruption généralisée, népotisme visant à préparer l’accession de son fils Karim à la charge suprême, dépenses pharaoniques alors que le peuple vit dans la misère. Ces remarques étaient transmises au Quai par la voie habituelle des télégrammes diplomatiques chiffrés, censés rester confidentiels jusqu’à leur ouverture aux chercheurs au bout de quelques décennies. Mais outre la tare originelle de sa non-appartenance à la Carrière, Rufin s’était mis à dos la « rue arabe » du Quai d’Orsay, ces diplomates acquis aux thèses palestiniennes dans le conflit du Proche-Orient. Ces derniers n’avaient pas digéré son rapport de 2004 sur la montée de l’antisémitisme sous le masque de l’antisionisme des banlieues. Il s’était d’ailleurs fait remonter les bretelles dans Le Monde diplomatique pour avoir osé affirmer que l’autorité palestinienne de Yasser Arafat n’était pas étrangère au déclenchement de la deuxième Intifada en octobre 2000…Alors, ce qui devait arriver arriva, et la « rue arabe » utilisa son canal habituel de délation, Claude Angéli et Le Canard enchaîné, pour révéler publiquement le contenu des télégrammes de Rufin. Cela fait maintenant plus d’un an que Wade, soutenu par l’homme d’affaires libanais Robert Bourgi, intermédiaire patenté des relations entre l’Elysée et les potentats africains cherchaient à obtenir la tête de Rufin. Ils ont fini par obtenir gain de cause, et même par suggérer à Sarkozy le nom de son successeur, Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Congo-Brazzaville, où il avait, semble-t-il, donné toute satisfaction au despote éclairé au pétrole Denis Sassou-Nguesso…

Tout s’est donc passé selon les désirs d’Abdoulaye Wade, que je ne manquerais pas d’aller consulter si l’envie me prend d’aller pantoufler dans une ambassade africaine avant de devenir définitivement gâteux. Cet homme semble avoir le bras long pour ce qui est du piston, et ce n’est qu’un bref mauvais moment à passer que d’aller lui baiser les babouches.

En hommage à la regrettée Geneviève Tabouis qui traînait ses oreilles dans les chancelleries pour prophétiser tous les jours sur Radio-Luxembourg, « Attendez-vous à savoir » que Jean-Christophe ne Rufin ne va pas se contenter de bouder devant la cheminée de son chalet haut-savoyard, mais qu’il est bien décidé à parler publiquement de mœurs politiques franco-africaines. On est tout ouïe.

Vivre plus pour buller plus

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Martine Aubry
Martine à la plage ?
Martine Aubry
Martine à la plage ?

« Nous allons vivre de plus en plus longtemps et donc il va falloir travailler plus longtemps: nous en sommes tous d’accord. » Cette déclaration faite par Martine Aubry en juin 2010 semble parée de l’évidence du bon sens. Ce qui donne furieusement envie de la contester. Et les arguments ne manquent pas.

On a beau fumer, boire, se droguer, rouler vite, avoir des pratiques sexuelles à risque, vivre dans un environnement pollué, se nourrir de nourritures trafiquées par l’agro-industrie et boire des vins trop soufrés gorgés de levures exogènes, l’espérance de vie augmente. Bon, ce n’est pas de notre fait puisque nous, nous nous honorons d’une mauvaise réputation due pour l’essentiel à la pratique, parfois simultanée, de plusieurs des vices susnommés.

Il n’en demeure pas moins qu’une petite fille sur deux qui naît ces jours-ci sera centenaire. Pour ceux que ça intéresse, il vaudra donc mieux faire sa connaissance dans vingt-cinq ans que dans soixante-quinze. Que faire de ce temps libéré grâce notamment aux progrès de la médecine ? Fumer encore plus ? Boire de meilleurs flacons ? Multiplier encore les partenaires ? Ecouter des musiques lascives et lire des textes subversifs ? Et cela pendant les dix, vingt, trente ans à venir, une fois libérés de l’aliénation du travail ?

Même Dieu s’est reposé le septième jour

Eh bien, ne rêvez pas !

Un des principaux arguments utilisé par tous les politiques, et pratiquement admis comme allant de soi chez les syndicats est que oui, l’espérance de vie en augmentation justifierait que l’on travaille plus longtemps. Cela a l’air tellement logique, dit comme ça, tellement pétri de bon sens.

Il s’agit pourtant d’une illusion de sagesse, « une sagesse ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent, s’égare dans l’avenir… », aurait dit le Bossuet de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre. Il n’y a, de fait, aucune raison philosophique, théologique, métaphysique à travailler plus longtemps parce qu’on vit plus longtemps. Dieu lui-même Qui dispose pourtant d’une très grande espérance de vie a décidé de limiter Son œuvre à six jours, et le septième, Il se reposa, et il semble bien, étant donné l’état de la planète (carnages, famines, catastrophes écologiques, crises systémiques et récurrentes du capitalisme) qu’Il n’ait pas décidé de reprendre une quelconque activité jusqu’à présent.

L’espérance de vie et son augmentation, sont un don. Un don qui a coûté cher à ceux qui l’ont fait : c’est le don du travail des générations précédentes qui mouraient à la tâche dans les mines et les hauts-fourneaux. Leur travail a permis, comme disait déjà Descartes, « de nous rendre maître et possesseur de la nature ». Et pourquoi de tels sacrifices ? Par pulsion prométhéenne, par désir d’égaler Dieu ? Ou plus simplement pour construire un monde vivable pour vivre plus longtemps, justement ?

La richesse des riches, ce n’est pas l’argent mais le temps

Vouloir nous faire travailler plus parce qu’on vit plus longtemps, c’est donc une injustice et une punition, certainement pas du bon sens.

Injustice : c’est le Travail qui a permis les gains de productivités du Capital (Les Français, en la matière, contrairement aux idées reçues, ont une des meilleures productivités au monde.). Ces gains ont été redistribués de manière complètement marginale depuis la révolution industrielle : on a gagné le droit à quelques heures dans la semaine, quelques semaines dans l’année et quelques années sur une vie. Vouloir revenir en arrière en augmentant la durée du travail pour espérer ralentir la baisse tendancielle du taux de profit du capitalisme, c’est tout simplement comme si on décidait que des septuagénaires devraient monter sur des échafaudages pour terminer une dernière villa de luxe, sachant qu’ensuite, de toute manière, le propriétaire n’aura plus les moyens d’en construire une autre.
Punition : vouloir empêcher que sur des années entières des gens encore en bonne santé puissent profiter d’un temps libéré est en fait un moyen d’empêcher le monde du travail de découvrir ce qui fait la richesse des riches et qui n’est pas l’argent mais le temps.

On se souvient d’un de ces sociologues ou économistes médiatiques qui avait poussé l’indécence jusqu’à dire que du temps libéré pour les cadres, c’était très bien car ils allaient au théâtre et voir des expositions mais que pour les prolos, c’était du temps utilisé à boire, à jouer à des jeux de hasard, à battre leur femme et plus si affinités. Les gens riches, remarquait Fitzgerald, sont vraiment différents. Et on a vu ces dernières années que des gens riches, en France, c’était comme les pauvres, il y en avait de plus en plus. Ils le sont tellement que c’est eux qui vivent dans la société rêvée par Marx (qu’ils ont bien lu en général) : « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », ce qui pourrait être la devise de nombre de country-clubs. La différence, c’est qu’ils ne l’appliquent qu’à eux-mêmes, alors que le communisme enfin réalisé serait un beau country-club planétaire.

Nous n’irons pas ici jusqu’à lancer comme modèle le célèbre slogan situ « Ne travaillez jamais » qui fleurit en mai 68 et qui avait une certaine grandeur mais « Ne travaillez pas trop. Ni trop longtemps ».

Il n’y a aucune raison pour ça, vraiment aucune.

Les hommes ? A la niche !

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Suzanne B. Phillips est psychologue à l’Université de Long Island. Il est vraisemblable qu’elle n’est pas surchargée de travail. Ou alors, elle boit. Toujours est-il qu’elle a voulu savoir comment on pouvait utiliser notre relation avec nos animaux pour mieux vivre notre vie amoureuse. Et pour que nul ne l’ignore elle a publié ses conclusions sur psychcentral.com. Son constat est d’une simplicité aveuglante. Ainsi, Mesdames, pardonnons-nous aisément à Médor les ravages commis dans le salon Napoléon III, alors qu’il ne se passe pas une semaine sans que nous rappelions à l’élu de notre cœur, cette remarque désobligeante et déplacée qu’il fit, l’inconscient, sur notre petite robe noire, il a 5 ans.

Madame Phillips suggère donc que nous dressions notre chéri comme nous dressons Mirza ou Minou. Et tout d’abord, n’attendre aucun exploit. Non, ils ne feront jamais la différence entre la manne à linge et le pavé de la salle de bain. Oui, ils savent qu’ils ont des enfants mais oublient les dates de naissance. Non, ils ne trouveront jamais le beurre dans le frigo. Médor, non plus, et pourtant vous adorez Médor. Vient ensuite le chapitre des punitions. Quand Médor vandalise vos escarpins en daim, vous le punissez. A la cave! Tout seul et toute la nuit! Faut-il faire pareil avec l’homme de votre vie? Non. Car la cave, en l’occurrence, c’est une cave à vin et Monsieur ne se sépare jamais de son tire-bouchon. Non, Madame Phillips a une autre idée de punition. La grève du sexe. Comme Lysistrata. Investissez dans un petit canard de bain, mesdames. Peut-être à ce prix parviendrons-nous à réserver à notre homme l’amour et l’indulgence que nous prodiguons à Médor.

Mes prix littéraires

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Thomas Bernhard
Thomas Bernhard.
Thomas Bernhard
Thomas Bernhard.

Je n’avais, en vérité, ce jour-là, aucune idée d’entrer dans la librairie. Le fait est qu’il s’était mis à pleuvoir des trombes sur le boulevard Montparnasse, que j’étais sapé comme un lord anglais et que l’abri le plus proche et le plus convenable pour jouer le remake de Moïse sauvé des eaux était l’auvent de la librairie Tschann, sise au numéro 125 dudit boulevard. Tout Paris en connaît l’adresse : c’est une excellente librairie. Il y a, à l’intérieur, de vrais morceaux de libraires et, ce qui ne gâche rien) des morceaux de vrais livres (le « fond » dont Baptiste-Marrey écrivait, en 1988, que lui seul pouvait sauver la librairie de sa mort annoncée). Il y a surtout − je m’en suis aperçu sur le tard − ce miraculeux auvent ou, comme on dit, ce store, qui vous sauve en cinq sec de la mort par aspersion.

[access capability= »lire_inedits »]La chair est gaie

Comme je n’avais rien d’autre à faire, en attendant que ça passe, de bénir la librairie Tschann d’avoir su faire poser sous son enseigne l’un des plus remarquables stores que je connaisse, je me suis pris à regarder d’un œil distrait la vitrine, me refusant par avance de me laisser tenter par l’un ou l’autre que j’y verrais et que je trouverais à mon goût. J’étais sur le point de me rendre à un dîner et je me voyais mal y arriver, les bras chargés de livres, protestant contre une maîtresse de maison qui, les prenant pour des cadeaux, aurait, sans aucun doute, voulu me les arracher. J’aime trop les livres pour en offrir. J’en étais là de mes méditations lorsque mon regard s’arrêta sur la couverture d’un petit livre de Thomas Bernhard : Mes Prix littéraires. J’avais cru avoir tout lu de Bernhard : ses romans, son théâtre, ses notes de teinturier. Eh bien, non : la chair est gaie et j’ai encore quelques bricoles à feuilleter.

La pluie avait déjà cessé quand je suis ressorti de la librairie. Je me suis installé à la Rotonde et j’ai dévoré Mes Prix littéraires. Drôle, méchant, cruel : le bonheur ! Imitez mon exemple, mais trouvez une excuse valable quand votre dîner sera passé depuis deux bonnes heures déjà : les cas de fièvres Ebola foudroyantes sont, m’a-t-on dit, assez rares, de nos jours, dans le VIe arrondissement de Paris.

Mes prix littéraires

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Œdipe nique pas sa mère

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Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx.
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx
Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx.

Il y a des coïncidences dans l’actualité de la vie intellectuelle en France auxquelles, malgré toute sa bonne volonté d’enfant du siècle qui se veut affranchi de toute forme de superstition, il est difficile de ne pas donner un sens. Au mois d’avril 2010 paraissaient presque simultanément en France deux ouvrages consacrés à Freud, deux ouvrages très critiques, l’un de sa pensée, l’autre de sa personne. Le premier, Œdipe mimétique, préfacé par René Girard et signé par Mark Anspach, ne recevra aucune réponse médiatique, et n’en constituera peut-être pas moins l’une des critiques les plus subtiles et les plus profondes de la pensée de Freud, dont il ne nie pas l’importance. Le second, Le Crépuscule d’une idole signé par Michel Onfray, en identifiant Freud à un tyran domestique éprouvant un attrait coupable pour les tyrans politiques de son temps aura un écho extraordinaire et provoquera un débat passionné, malgré (ou à cause de) sa focalisation sur la personne de Freud plutôt que sur son œuvre. Ce débat acrimonieux mobilisera les plus hautes autorités de la psychanalyse en France qui mobiliseront elles-mêmes toutes les ressources de la résistance au fascisme et à l’extrême droite pour réduire à néant la critique de leur adversaire. À l’occasion de cette polémique, on assistera donc à un échange d’insultes symétriques, chacun accusant l’autre camp d’être fasciste ou nazi, ou stalinien, dans une surenchère digne d’une cour de récréation. C’est celui qui le dit qui y est.

Domenech, un Œdipe contemporain

C’est sans doute beaucoup plus qu’une heureuse coïncidence si cette dynamique dans l’injure réciproque est identique à celle qui anime Œdipe et Tirésias dans l’œuvre de Sophocle qui servit de matériau à Freud pour « découvrir » son fameux complexe. Mais Freud ne s’intéresse guère à cette scène cruciale d’Œdipe-roi, dans laquelle le roi et le devin, en dignes précurseurs d’Onfray et Roudinesco, se comportent en doubles mimétiques l’un de l’autre, et dans laquelle Tirésias, dans le feu de la dispute, en vient à traiter Œdipe de Mother Fucker (en grec ancien dans le texte). Une insulte qui lui restera.

Voici ce qu’à la suite de Girard, Anspach nous apprend. Contrairement à ce que pense la psychanalyse, l’accusation d’inceste est mythique : pas plus que Domenech n’ira « se faire e… », Œdipe ne niquera sa mère. A l’époque de Sophocle, le fait de brouiller les différences entre générations, de sombrer dans l’indistinction mimétique (pour parler girardien), était le pire des crimes, celui dont on avait besoin pour discréditer l’adversaire. Aujourd’hui sous nos latitudes, le pire des crimes est bien sûr celui d’être « nazi » (à moins d’être un prêtre présumé pédophile), et il ne faut pas s’étonner qu’Onfray et ses critiques s’échangent ce genre d’insultes, tout aussi mythiques. Personne ou presque, aujourd’hui, n’est nazi (ou même seulement nostalgique du nazisme) chez les intellectuels français, et sans doute personne ou presque, à l’époque de Sophocle, ne couchait avec sa mère, ni m’avait envie de le faire.

Face aux accusations mythiques, nous avons besoin d’une pensée critique. Et cette pensée critique ce n’est ni la critique d’Onfray de la psychanalyse, ni la psychanalyse elle-même qui nous la fournit, pris qu’elles sont aujourd’hui l’une et l’autre dans la rivalité des doubles, mais la lecture girardienne d’Œdipe-roi et de la pensée de Freud que propose Mark Anspach.

Freud dans un souterrain

Quand l’ouvrage d’Onfray se sert de la vie de Freud pour occulter sa pensée, l’ouvrage d’Anspach fait exactement le contraire : en analysant plusieurs récits par le maître d’épisodes de son enfance qu’il considère lui-même comme essentiels, il rend la genèse et le cœur de la pensée de ce grand médecin parfaitement intelligibles. Anspach souligne ainsi dans son ouvrage, ce qui est, décidément, plus qu’une coïncidence : ce sont deux événements analogues qui sont au cœur de la vie de Freud et du destin d’Œdipe. Œdipe devient meurtrier pour une histoire banale d’insulte sociale. Sur la route, il refuse de céder le passage à un vieillard inconnu qui le frappe au visage. Œdipe se venge : il extrait le vieillard de sa voiture et le tue. Dans L’Interprétation des rêves Freud raconte une histoire qui est arrivé à son père, et dont le récit est resté gravé dans la mémoire de l’enfant. Il s’agit d’une humiliation qu’a fait subir à son père un chrétien, en le forçant à descendre de trottoir pour lui céder le passage, et en jetant dans la boue son bonnet de fourrure flambant neuf. Cette humiliation, le père de Freud l’a acceptée sans broncher, source d’une humiliation cuisante pour le jeune Sigmund. Dans l’attitude d’Œdipe, Freud a vu à la fois la réparation de l’humiliation de son père, et sa mise à mort symbolique. Dans deux moments clés de sa propre existence, dont un au cours duquel il doit faire face à l’antisémitisme, Freud refuse de suivre l’exemple paternel. Il fait preuve de courage, ne cède pas et finit par avoir gain de cause. Ces deux moments sont préfigurés par l’affreux courage d’Œdipe qui l’amène à tuer son propre père.

Œdipe, roi des prides

Mais Œdipe a-t-il tué son propre père ? Œdipe ne savait pas qui était l’homme qui lui refusait le passage. Il a tué un rival, un homme qui refusait de céder. Un autre lui-même. Dans un contexte d’effondrement des différences symboliques, « la fraternité est vérité de la paternité », écrit Girard, repris par Anspach. Telle est notre situation aujourd’hui. Un des romans emblématiques de la modernité est sans doute Le Sous-sol de Dostoïevski, dont l’intrigue tourne aussi autour d’une question de préséance dans l’espace public. L’homme du souterrain se sent mortifié parce qu’un officier le bouscule dans la rue sans même le voir, et parce qu’il n’ose jamais lui-même bousculer son rival. En démocratie, aucune règle, rien ni personne ne nous permet de savoir qui doit céder le premier. Nous avons tous « le droit de » passer les premiers : aucun privilège ne s’impose à nous, mais réciproquement, nous n’avons les moyens d’imposer à autrui aucun privilège.

J’en ai déjà parlé ici, mais je ne peux m’empêcher de penser à ce propos à ces occupations de l’espace public aujourd’hui en France où chacun estime, à coup d’apéro-saucisson ou de kiss-in avoir droit à la préséance. La civilisation et la civilité, la galanterie, consistent à céder le passage, à accorder à autrui la première et la meilleure place dans l’espace public. L’affirmation hyperdémocratique de soi nous amène à faire exactement le contraire, à nous imposer à autrui, qui a théoriquement exactement le même droit et les mêmes exigences que nous. En ce sens le jeune Oedipe et le jeune Freud, ceux qui ne cèdent pas devant autrui, sont les archétypes de l’homme contemporain.

À la recherche de la secondarité perdue

À en croire Rémi Brague, le christianisme est secondarité. Nous autres chrétiens, sommes des païens convertis, des bizuths dans le monde du monothéisme. Nous ne sommes pas les premiers arrivés dans le giron du Seigneur. Nous n’avons, en tant que chrétiens, aucune primauté à revendiquer. Faire cela consisterait à entrer dans le jeu mortifère de la rivalité. Ce que les chrétiens ne se sont d’ailleurs pas privés de faire, l’expérience de Freud le prouve. Nous avons voulu prouver aux juifs que nous avions autant qu’eux, plus qu’eux peut-être, le droit au titre de « vrai Israël ». On peut même voir le nazisme comme une tentative à la fois chrétienne et antichrétienne d’effacer la preuve terrestre de la secondarité chrétienne, cette humiliation incongrue de la race des Seigneurs. Mais qui aujourd’hui peut se prétendre prêt à assumer vraiment cette secondarité ? Notre époque ne cesse de nier ce qu’elle doit à celles qui l’on précédée. Nous autres chrétiens, ne serons jamais à la hauteur de ce que les Evangiles exigent de nous. Qui peut prétendre « tendre la joue droite » ? On voit aujourd’hui partout dans le monde les rhétoriques nationalistes ou religieuses s’orienter de plus en plus autour des questions de primauté : nous étions là les premiers, sur cette terre sacrée. Ou : notre religion est la plus ancienne (pour les musulmans fondamentalistes par exemple, l’islam est la religion des origines, restaurée dans sa pureté après les altérations fallacieuses des juifs et des chrétiens). Ou encore : notre civilisation a cinq mille ans et nous avons tout inventé, le papier, la boussole, la poudre, nous avons donc le droit de piller sans vergogne votre savoir-faire.

L’impossible et idéale civilisation de la secondarité qu’était l’Europe reconnaissait au contraire, à autrui et à ses propres sources qu’elle situait en dehors d’elle-même, au père dont il est facile aujourd’hui de se gausser, dont il est impératif d’avoir honte, une primauté qui l’amenait à se découvrir imparfaite et perfectible. À mille lieux des fiertés conquérantes du jour, et des massacres mimétiques qui les accompagneront demain.

oedipe mimetique

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Fruit défendu

4

Les policiers polonais viennent d’annoncer une saisie-record de cocaïne à Gdynia, un des principaux ports de commerce du pays. Les 50 kilos de poudre blanche –dont la valeur est estimée à environ deux millions d’euros- étaient astucieusement dissimulés dans une cargaison de bananes en provenance d’Amérique du Sud. Les contempteurs de la chute du Mur y verront sans doute une raison de plus d’être confortés dans leur nostalgie. C’est vrai que du temps de Gierek, de Brejnev ou d’Honecker, il n’y avait pratiquement pas de trafic de coke dans les pays du bloc de l’Est, et un tel fait divers aurait été inimaginable. D’autant plus inimaginable qu’il n’y avait pas non plus de bananes…

Le désarroi des parents topless

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Toyota

Toyota

Mon fils aîné vient de se coucher. Grand bien lui fasse, me direz-vous ; mais je précise qu’il vient de se coucher parce que je l’ai envoyé au lit. Sans manger. Pauvre chou. Que voulez-vous : l’heure du repas ayant sonné, je ne peux supporter qu’on ne vienne pas s’installer à table, après que j’ai appelé chacun des enfants un par un. L’aîné ce soir avait la tête dure. Il a traîné les pieds. Il a attendu le quatrième appel pour montrer le bout de son nez. Trop tard mon gars : le chemin de la chambre tu prendras.

Bien nourri, le chouchou n’en mourra pas de ce repas sauté. Mes parents agissaient de la sorte avec moi : pas de réponse immédiate à l’appel paternel, la sanction tombait. Le matin, j’étais plus détendu, oui, plus calme. Et je ne leur en voulais pas. Je ne leur en veux toujours pas, d’ailleurs. De temps en temps, un repas sauté, un coup de pied au derrière, ça vous remet les idées en place, comme disent les poivrots dans les cafés. L’amour, la tendresse eux, comme des grands, savaient faire l’impasse sur ces excès d’autorité. Ils n’avaient même pas à juger. Ils n’avaient même pas à pardonner. Ils étaient là, entre nous, et nous tendaient la main, dès le matin revenu.

La publicité Yaris ou l’apologie du renoncement

Envoyer son fils au lit sans qu’il ait mangé : j’ai bien peur que beaucoup, aujourd’hui, ne trouvent cela choquant. Que beaucoup soient choqués. Ce qui me choque, moi, ce sont au contraire tous ces parents qui ont renoncé à toute autorité. Ou qui, en cette matière, assurent le service minimal. Ce qui me choque, c’est par exemple cette affreuse publicité que nous inflige Toyota pour vanter les mérites de son modèle Yaris.

La scène ? Une mère et sa fille, au salon. La mère s’apprêtait à téléphoner et elle arrête son geste tandis que la fifille entre. Look impayable de punk décoiffé. Rose et noir, sur la tête en crête. Les deux personnages se toisent, en silence, et voici que fifille se dirige vers le chien aimable, voici qu’elle lui enlève son collier et se le passe autour du cou. Fifille finit par s’en aller, après que sa mère au regard méprisant que lui envoyait sa touffe belle a répondu par un regard de surprise indifférente. Et le commentaire qui accompagne la scène : « Certaines choses n’évoluent pas comme on le souhaite. D’autres, si. »

D’autres, si. Et voici la chose horrible : ce « D’autres, si », accompagne le regard de la mère qui, sa fifille partie, se tourne vers sa Yaris, qu’elle contemple de sa fenêtre, avec un sourire. Avec un terrible sourire. La scène, qui pourrait être drôle, qui se voulait sans doute drôle fait tout simplement froid dans le dos. Car en trente secondes, les auteurs de cette publicité ont réussi le prodige de concentrer une image de notre monde : la démission d’une mère qui, au lieu de protester ou même d’interdire à sa punkette de s’emparer du collier du chien, se contente d’un regard de mépris, et aussitôt oublie la scène pour se réjouir de la possession d’une voiture, elle, docile. Une voiture qui a l’horrible avantage de simplement être là, à disposition, inhumaine, sans émotions. Une voiture dans la contemplation jouissive de laquelle on passe ses émotions. Une voiture consolation, miroir sans tain dans lequel la mère ne verra pas l’abandon de l’une de ses essentielles prérogatives. En trente secondes encore, la négation de la hiérarchie coutumière qui place les parents au-dessus de leurs enfants – mère et fille ici au même niveau, comme deux copines, égales dans le mépris – et deux individus qui sont renvoyés, chacun, dans son monde. Le monde des enfants et le monde des parents, aujourd’hui, dans certaines familles, irréconciliables. En trente secondes, quoi encore ?

Peut-être une inversion de cette hiérarchie familiale : dans cette publicité, c’est la fille qui agit, fût-ce de la manière la plus insupportable ou la plus dérisoire qui soit, tandis que la mère passive se réfugie dans le monde étriqué des joujoux dociles et technologiques. Elle contemple sa voiture et sans doute, après cela, reprendra sa conversation téléphonique autiste. C’est la mère donc, qui tient le rôle que les adolescents ont dans beaucoup de familles d’aujourd’hui : la mère qui se tient dans son salon comme si elle était une adolescente en rupture de communication. La mère que sa fille vient déranger, tandis qu’elle s’apprêtait à passer son coup de téléphone.

En trente secondes, le prodige de représenter le désarroi de ces parents topless, surpris tout nus dans le jardin faussement édénique de la vie technologique.
Mais en trente secondes, la publicité ne peut évoquer la suite de cette histoire et c’est à nous de l’imaginer.
Imaginez donc, s’il vous plaît, que vous ayez été présent, dans ce salon, en témoin de la scène. Imaginez que, parent normal, homme ou femme de bon sens, vous vous soyez permis de jeter un regard critique sur ce qui venait de se passer ; que vous vous soyez par exemple moqué gentiment de la punkette ou de sa maman. « Les jeunes, aujourd’hui, hein, on sait bien… adolescence, tralali tralala ». Pire, imaginez maintenant que vous ayez pris la scène au sérieux et que vous y ayez vu à peu près ce que tout à l’heure j’y voyais. Eh bien, que croyez-vous qu’il arriverait, que croyez-vous qu’il pourrait arriver ?

La liberté de jouer les rebebelles

Il pourrait arriver ceci, cette chose invraisemblable que la mère se mette à prendre la défense de sa fifille, oui ! Il pourrait arriver ceci qu’elle nie la réalité de sa démission maternelle et en appelle à la liberté, la fameuse liberté qui autorise fifille à jouer les rebebelles. Il pourrait arriver encore que, prise en flagrant délit d’absence d’autorité, la mère vous dénie à vous même ce droit, dans la mesure où vous prétendez l’exercer en parlant de sa fille ! Ce droit, pour la mère, il existe bien ; qui, dans son bon sens, pourrait refuser d’admettre que des parents doivent exercer une autorité sur leurs enfants ? Mais ce droit, dans la mesure où il est question de sa fille, il n’existe que pour elle. Il existe pour vous également, certes ; mais vous ne devez l’exercer que chez vous, pour vos propres enfants.

Je délire, j’exagère ? Un sondage récent, paru dans Le Figaro, posait la question suivante à des parents : accepteriez-vous que l’on interdise les téléphones portables dans l’enceinte d’un établissement scolaire ? A cette question, les parents répondaient « oui » à 80%. Mais ils répondaient négativement cette fois et dans les mêmes proportions à cette autre question qui leur demandait s’ils étaient près à interdire l’usage du téléphone portable à leur enfant dans son établissement scolaire.
En deux questions, un autre instantané de notre monde : des parents qui plébiscitent l’autorité exercée sur des enfants et qui refusent qu’on l’exerce sur leur enfant.

Parents topless, tout nus dans le jardin de l’individualisme auto-satisfait. Chacun chez soi et les démissions parentales seront bien masquées.

Hier, la fin du monde

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Régis Messac
Régis Messac.
Régis Messac
Régis Messac.

On a un peu trop vite oublié qui était Régis Messac et on a tort. Il est, au plein sens du terme, un homme du vingtième siècle puisqu’il a vécu au coeur de sa monstrueuse brutalité, et en est mort. À 21 ans, en décembre 14, il prend une balle en pleine tête et il est trépané. Moins de deux décennies plus tard, déporté français Nacht und Nebel en septembre 43, on perd sa trace pendant les « marches de la mort », dans les premiers mois de 1945. La dernière fois qu’il aurait été vu vivant, c’est le 19 janvier de cette année-là, entre Dora et Bergen-Belsen. Et c’est un tribunal qui fixera arbitrairement, en 1946, une date fictive pour son décès : le 15 mai 1945.

Dès les années 1920, cet agrégé de lettres va être le premier en France à s’intéresser sous l’angle universitaire à ce qu’on appelle aujourd’hui les littératures de genre et soutient une thèse sur Le Detective Novel et l’influence de la pensée scientifique en 1929.

Régis Messac est aussi un militant syndicaliste sans concessions qui se battra toute sa vie pour une école davantage émancipée. Ce n’est pas un précurseur de la pensée pédagogiste qui n’est que la gestion hargneuse d’un désastre qu’elle a elle-même créé mais bien davantage le témoin d’une espérance libertaire qui s’exprimait alors dans des revues aux noms évocateurs comme Encre Rouge ou Les Humbles. Cette activité, et encore plus la publication d’un essai provocateur en 1933, À bas le latin !, lui vaut quelques ennuis dans sa carrière professorale et l’empêche de pouvoir enseigner à l’Université. Pacifiste d’extrême gauche acharné, Messac est rétif à des engagements dans les grands partis comme le PCF ou la SFIO. Mais contrairement à d’autres tenants du pacifisme intégral, il n’a aucune ambiguïté au moment de l’occupation et prend ses responsabilités en entrant dans la Résistance, où il aide notamment une filière qui exfiltre les futures proies du STO.

Comme tous les progressistes conséquents, Messac était d’un pessimisme noir. On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux. Pour surmonter ce paradoxe, Régis Messac avait trouvé dans la science-fiction, l’anticipation sociale et le récit post apocalyptique une véritable catharsis. Mais aussi, sans trop d’illusion, un moyen de prévenir ses lecteurs des dangers qui arrivaient en ces années trente où les totalitarismes donnaient le la et dessinaient les contours de ce que l’historien Eric Hobsbawm a appelé « l’âge des extrêmes ».

Écrit en 1935, Quinzinzinzili, que l’on réédite des temps-ci, est une fin du monde qui étonne par sa qualité de noirceur et sa désespérance métaphysique. Ceux qui ont aimé La Route de Cormac Mac Carthy comprendront de quoi il est question ici. Il y a toujours quelque chose d’un peu inquiétant à l’aptitude prophétique de ce genre de littérature : imaginer comme le fait Régis Messac en 1935 une guerre mondiale qui détruit le monde en se terminant par l’utilisation d’une arme absolue, c’est à la fois prévoir 39-45 mais aussi son achèvement atomique et le fait que cet achèvement rende de l’ordre du possible l’idée d’une destruction définitive de la civilisation : « Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air -d’un air qui n’existait plus-, l’humanité mourut en ricanant. »

Il y a finalement, chez le « romancier populaire » Régis Messac, dans ce livre, les prémisses de ce qui sera la pensée du grand Gunther Anders sur cette question de la Bombe comme nouvelle épée de Damoclès pesant sur les corps mais aussi sur la pensée.

Quinzinzinzili a un titre impossible, et pour cause. C’est la déformation du Pater Noster et de son Qui es in coelis par un groupe d’enfants survivants dans quelques grottes de Lozère. Ils oublient presque tout du monde d’avant en quelques semaines et sombrent dans la stupidité, la pensée magique et la barbarie. Sans doute, le freudisme est-il passé par là. Avant Freud, quand des enfants se retrouvent seuls, naufragés sur une île déserte, cela donne Deux ans de vacances de Jules Verne, avec une harmonie spontanée dans la recréation d’une société policée et solidaire. L’enfant est un petit être plein de pureté, sans pulsions. Après Freud, sur le même sujet, cela donne Sa majesté des mouches de Golding, roman mettant en scène l’incroyable aptitude à la sauvagerie de nos chères têtes blondes quand elles sont livrées à elle-même.

Le narrateur de Quinzinzinzili est le précepteur de deux des enfants survivants. Il assiste, tantôt avec une impuissance déprimée, tantôt avec une joie mauvaise, à cette désagrégation de l’humanité ancienne au travers de la violence de ces moutards crasseux. Son refus d’intervenir pour les aider, de leur indiquer comment se servir d’un fusil ou d’une boîte d’allumettes trouvées par hasard lors d’expéditions menées dans des paysages dévastés, cache une haine de toute une société qui a permis cette régression sans précédent, notamment dans le langage des enfants dont il fait une étude détaillée. Ce n’est évidemment pas Messac qui parle ainsi mais un double que trop de désespoir aurait rendu définitivement cynique : « Je réentends des discours d’hommes politiques, -ah combien futiles… Sécurité, désarmement, ha, ha, ha!…Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha…Puis je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes…Futuristes! ha, ha, ha, il était beau le futur ! « 

Quelques morceaux de bravoure comme la description de la ville de Lyon totalement recouverte d’une carapace limoneuse devraient achever de convaincre le lecteur de deux choses : Messac est un grand écrivain de la cruauté avec un style très plastique, très visuel, qui n’a pas vieilli mais il est aussi à lui seul une contradiction magnifique, un paradoxe vivant, un écartèlement constant entre la foi dans une humanité meilleure et le constat de sa redoutable aptitude au carnage.

Autant dire que Quinzinzinzili est tout sauf une curiosa rétro et que Régis Messac est un écrivain scandaleusement oublié. À moins qu’il faille dire « opportunément oublié » tant l’époque semble à nouveau donner raison à ses pires cauchemars.

Quinzinzinzili

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