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Bip

Jadis le quotidien des cimetières était paisible. On venait y chercher la paix et l’éternité, et on les trouvait. Les morts qui avaient des tendances mondaines fréquentaient le Père Lachaise, ceux qui ne vibraient qu’au son des vagues venaient passer la morte saison au cimetière marin de Sète. Les défunts qui aimaient jouer aux petits soldats installaient leur gloire éternelle aux Invalides, tandis que les grands mâles – à qui la Nation est reconnaissante – venaient frimer post-mortem au Panthéon. Oh ossuaires tranquilles ! Oh nécropoles endormies ! Ah cette sérénité des cimetières !

Ah, leur silence majestueux ! Leur paix solennelle… Mais tout ceci c’était avant. On apprend qu’un « QR code » (une sorte de code-barres évolué) vient d’être apposé sur le tombeau d’une des gloires du cimetière de Montauban : Manuel Azana, dernier président de la seconde République espagnole, exilé en France après la victoire de Franco. Les visiteurs, équipés de leur Smartphone pourront ainsi scanner la tombe, pour accéder au site web officiel d’une association qui défend la mémoire du grand homme. Déjà devenus des parcs, des jardins, des espaces urbains, où les badauds traînent leur morgue à proximité des croque-morts goguenards, les cimetières deviendront bientôt de vastes complexes ludo-éducatifs © dans lesquels le moderne se baladera avec son téléphone en main, bondissant de tombes en tombes, de code-barres en code-barres à la recherche des « métadonnées » qui se cachent sous les pierres tombales… Alors, à la Toussaint, le murmure des sanglots longs est recouvert par les « bip » hystériques de la modernité…

Encore une péripétie, parmi tant d’autres, qui ne donne vraiment pas envie de mourir…

 

 

Le presque rien de Vallotton

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felix valloton expo

Voici La Loge de théâtre, le Monsieur et la Dame(1909), de Félix Vallotton : la toile est divisée en deux parties, l’une sombre, l’autre, en-dessous, d’un jaune éclatant. Deux visages semblent suscités par la pénombre supérieure : celui d’un homme, clair, mais dont on ne discerne que le dessin de la chevelure sur le front, puis les yeux et le nez, et celui d’une femme, dont le chapeau à très large bord, qui le maintient dans une élégante obscurité, brouille les traits. Sa main gantée de blanc, posée sur le bord du balcon de la loge, donne à sa dissimulation un surcroît de raffinement…C’est une scène banale de la vie parisienne, au théâtre ou à l’opéra. Pourtant, il se dégage de cela, qui est presque rien, un parti pris de couleur et de trait à la fois radical et exquis. Il ya, dans ce rectangle de 46 cm x 38 cm, plus de cent ans après sa présentation, une proposition esthétique qui bouleverse encore. Le peintre place sa « loge avec personnages » dans un cadre rendu plus original encore par l’économie des moyens picturaux qu’il met en œuvre. Nous sommes au début du XXe siècle, l’artiste, suisse d’origine, né en 1865, meurt en 1925 ; si le mot« avant-garde » eut quelque signification, il le doit, entre autres personnages, à Félix Vallotton.[access capability= »lire_inedits »]

À présent, qu’est-ce que l’avant-garde ? Jamais le public ne s’est autant méfié de l’art contemporain: « Bien des œuvres exposées […] dans les enceintes les plus prestigieuses se voient et se comprennent en un instant ; le visiteur tourne autour, en quête d’une complexité absente. La violence du rejet tient au sentiment qu’il y a tromperie sur la marchandise. Elle s’associe à de l’amertume, si l’on estime en outre que cette tromperie est le fait d’une illusion collective entretenue par les institutions et le marché. Une illusion signant une spectaculaire vulgarité culturelle, expression d’une époque, la nôtre. »[1. Article d’Olivier Postel-Vinay, Le Figaro,29 août 2013.]Il fut un temps où des peintres, des sculpteurs, des écrivains choisissaient l’inconfort des formes neuves et s’opposaient ainsi à l’académisme et aux régisseurs du Beau. Leurs œuvres suggéraient une beauté différente, complexe, que révélait une « manière » jusque-là inédite. Démiurges en colère, plus attentifs aux conseils de leur intime conviction qu’aux normes officielles, ils considéraient le « métier » comme une aventure nécessaire. En revendiquant la subjectivité dans l’exercice de leur art, ils montraient ce que produisaient les formules secrètes qu’ils avaient élaborées puis appliquées dans leurs ateliers. Ils prouvaient ainsi la vitalité de la recherche dans la science du Beau. En 1897, Félix Vallotton peint la Femme nue assise dans un fauteuil rouge : le trait ferme qui le cerne donne au corps féminin un poids de chair et d’abandon considérable alors que, dans la pièce où il se trouve, une gravure au mur et la saillie noire de la plinthe évoquent un espace « vertigineusement» confiné. Les aplats de couleur, dominés par le vert et le rouge, transmettent à cette intimité dévoilée une puissance terriblement« moderne ». Les dessinateurs de la fameuse« ligne claire », inaugurée par Hergé, entendront la leçon.

Oui, il y eut un temps pour l’avant-garde. Contrairement à ce que prétend Léon Daudet[2. Léon Daudet, Le Stupide XIXe siècle. Oui, je sais, Léon Daudet appartint à l’extrême droite version Action française, il était viscéralement antisémite et, bien sûr, demeure infréquentable aux yeux de la plupart de mes contemporains ! Il n’en reste pas moins vrai que, pour ses préférences artistiques et littéraires, il ne se réclamait d’aucune chapelle, ni d’aucune idéologie. Il manifesta donc une sûreté de jugement qui lui permit de célébrer le génie de Marcel Proust et celui de Louis-Ferdinand Céline.], le XIXe siècle ne fut nullement « stupide ». Au contraire, il manifesta une vigueur en tout point comparable à celle du XXe siècle, dans sa première moitié, et bien supérieure à celle des temps obscurs que nous vivons. Notre scène artistique et nos querelles font pâle figure à côté des empoignades passées. Les disputes autour de l’art étaient alimentées par des journalistes, des écrivains, des publicistes, qui y engageaient leur réputation. Les enjeux ne se fondaient pas seulement sur l’éventuelle valeur marchande d’un individu, même si cet aspect des choses n’était ni négligé ni méprisé. Les galeries, en présentant des œuvres, en soutenant les créateurs, leur ouvraient l’accès au marché, c’est-à dire à la reconnaissance. On imagine le plaisir éprouvé par le perspicace critique que fut Octave Mirbeau, inlassable découvreur de talents vrais, lorsqu’il rapporta à ses concitoyens obtus cette observation, que lui avait faite une dame éclairée de la belle société de Cologne : « Je suis choquée devoir que M. Vallotton n’a pas encore conquis chez vous la situation qu’il mérite et qu’il commence à avoir en Allemagne. Ici, nous l’aimons beaucoup ; nous le tenons pour un des artistes les plus personnels de sa génération. C’est vraiment un maître. »[3. Extrait de La 628-E8, édité par Fasquelle en 1907 : Octave Mirbeau donna pour titre à un étrange livre, fait de tout, de rien, de misogynie définitive, d’observations sur le progrès technique, sur l’art et la littérature, le numéro de la plaque d’immatriculation de son automobile : 628-E8.Ce véhicule était une Charron (rappelons que Mirbeau créa le raccourci auto). La 628-E8 annonce aux yeux de certains une sorte de crise dans l’art romanesque. Le passage par Octave Mirbeau est inévitable si l’on veut saisir quelque chose de l’énorme remuement culturel quise produisit autour de 1900 en France et en Europe, et se fracassa contre la Première Guerre mondiale.] Peu de temps après cet épisode, en janvier 1910, Mirbeau, jamais las de défendre ses choix esthétiques et ceux qui les incarnent, donne au catalogue de l’exposition Félix Vallotton à la Galerie Druet, à Paris, une préface à la fois louangeuse et argumentée. Vallotton y gagna une belle réputation ; néanmoins, sa peinture demeura le choix des happy few.

Pour Vallotton, le succès, c’est-à-dire la commande rémunérée et l’intérêt du public, lui vint d’abord de la presse et de la gravure sur bois. Il plaça ses dessins dans les journaux et illustra des livres. Michel Zévaco, alors journaliste, accueille son nouveau confrère dans des termes très pertinents : « Il paraît obsédé parles antithèses violentes des lignes et des couleurs[…]. La peinture l’attire surtout : mais il a cessé d’exposer depuis quelques années, parce qu’il cherche une voie définitive et ne veut se produire qu’avec une formule qui sera sienne. » Vallotton a laissé de lui-même un Autoportait à l’âge de20 ans (1885, huile sur toile, 70 cm x 55,2 cm) : le buste de profil, la tête tournée vers nous, il ne nous adresse pas un sourire, mais nous jette un regard sans aménité, interrogateur, sous un front vaste, avec des traits plutôt brefs. Son goût pour les physionomies, il le met au service de La Revue blanche et de Rémy de Gourmont, dont il illustre Le Livre des masques (Mercure de France, 1896), consacré aux célébrités de l’époque : « […] une documentation physiopsychologique des plus vivantes et des plus savoureuses. Quelques portraits demeurent dans la mémoire, tant ils évoquent et racontent ; ceux, par exemple, dans le premier volume : de Verhaeren, Stéphane Mallarmé […]. Villiers de l’Isle-Adam ,l’étonnant Jules Renard, André Gide des débuts[…] et Jean Moréas en tube et monocle, et Paul Verlaine en chapeau mou rejeté en arrière…Dans le deuxième volume, voici Félix Fénéon avec sa barbiche d’oncle Sam, ou de dieu Pan ;voici Jean Lorrain aux yeux battus et paupières lourdes […] » (Charles Fedgal, Vallotton, Les expositions Éditions Rieder, 1931). Il étudia la gravure sur bois (xylographie) et en tira des effets saisissants (Dans les ténèbres, C’est la guerre[4. Article de Michel Zévaco (1860-1918), journaliste puis écrivain (Pardaillan), dans Le Courrier français, 25 mars 1894.On signalera également la parution d’un choix d’écrits de Félix Vallotton, La vie est une fumée, aux éditions Mille et Une Nuits.]).Tenté par l’anarchie, libertaire assurément, bourgeois farouchement indépendant, travaillant toujours à améliorer les nombreux arts qu’il pratiquait, Félix Vallotton est une figure majeure de l’avant-garde française, quand celle-ci était capable de « plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (Charles Baudelaire, Le Voyage).[/access]

Exposition « Félix Vallotton : le feu sous la glace », du 2 octobre 2013 au 20 janvier 2014 au Grand Palais.

*Photo : BRULE/SIPA.00399680_000004.

Il y a quelque chose de juste au royaume du Danemark

danemark juifs shoah

Lorsque l’Allemagne occupe le Danemark à partir du 9 avril 1940, voilà déjà sept mois que la seconde guerre mondiale a démarré et pour ce petit pays de la grande Scandinavie, le choc est à la mesure de l’ampleur des troupes qui inondent le pays. Quelques mois plus tôt, le 31 mai 1939, le Danemark et l’Allemagne nazie ont pourtant signé un pacte de non-agression à Berlin, continuité d’une neutralité qui s’était déjà affichée lors du premier conflit mondial. L’opération Weserübung a pour but de faire du Danemark un « protectorat modèle », selon les mots même du Führer et surtout un pont d’envol pour aller envahir la Norvège. Lorsque les troupes allemandes franchissent la frontière ce matin d’avril, les garnisons danoises sont bien décidées à défendre leurs positions. Mais deux heures plus tard, le gouvernement danois capitule, résigné par la force de frappe germanique et soucieux de négocier au mieux ses intérêts avec l’envahisseur.

Dès lors, le gouvernement se retrouve sous protectorat allemand et il semble que la souveraineté danoise et l’intégrité territoriale soient respectées. Les Allemands se satisfont de ce peuple qu’ils considèrent comme leurs « cousins aryens » et privilégient une stratégie de coopération qui leur permet de déployer leurs forces ailleurs. Le roi Christian X ne manque jamais sa promenade quotidienne, à cheval dans les rues de Copenhague et, de façon générale, les Danois composent plutôt courtoisement avec l’occupant. Werner Best, envoyé au Danemark comme plénipotentiaire du Reich, a bien compris l’intérêt de maintenir ce peuple dans ce qui les caractérise intrinsèquement : une certaine idée du bien-être et le consensualisme plutôt que la violence légitime. C’est probablement pour cette raison qu’à maintes reprises, il s’opposera à la confiscation des biens des juifs et tentera de limiter au maximum la brutalité de ses belligérants.

Mais en 1943, le vent tourne.  La solution finale qui a été décidée lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, ne doit souffrir d’aucune exception et le Danemark dénombre une communauté juive parfaitement intégrée d’environ 8000 personnes. Dès le mois de septembre 1943, un plan de déportation est arrêté et une grande rafle est prévue dans la nuit du 1er au 2 octobre. Entre temps, la résistance danoise s’est intensifiée et les actions de sabotages se sont multipliées au point que le IIIème Reich a décidé d’instaurer la loi Martiale qui lui donne toute autorité sur le territoire et qui punit tout acte contre les intérêts allemands de la peine capitale. Prévenus par le diplomate allemand Georg Ferdinand Duckwitz des déportations qui se préparaient, mais aussi par Werner Best qui craignait d’importants troubles et des grèves nuisibles à l’économie et aux exportations vers l’Allemagne, les Danois vont s’illustrer par des actes qui comptent parmi les plus remarquables de la résistance en Europe.

Une action d’envergure est mise sur pied. Et durant tout le mois d’octobre, il ne s’agira rien moins que de procéder à l’exfiltration des milliers de juifs danois vers la Suède, alors territoire neutre. L’ensemble de la population se mobilise. Jeunes et moins jeunes, voisins, pêcheurs, policiers vont organiser, à la barbe de l’occupant, la planque de la plupart des juifs avant que des navires de pêches, de simples embarcations ou gréements ne les transportent jusqu’à la côte suédoise, avec le concours de la police et du gouvernement danois. « Cette évacuation a sauvé la vie de ma famille et la mienne, et elle a sauvé sept mille Juifs, qui ont été transportés sains et saufs en Suède. Je pense que cet événement est capital pour l’avenir. Il ne faut pas oublier la violence, la barbarie nazie, les ténèbres de ces temps-là, mais il ne faut pas oublier non plus qu’il restait, dans cette Europe peinte en noir, des forces qui comprenaient ce que veulent dire la fraternité, la solidarité, l’humanisme. Et le fait que ces forces-là puissent exister et s’affirmer au milieu des ténèbres est décisif, sinon les ténèbres vaincraient toujours » dira bien plus tard Bent Melchior, personnalité politique danoise de premier plan qui fut sauvé alors qu’il n’avait que 14 ans.

Près de 500 juifs seront tout de même déportés vers le camp de concentration de Theresienstad mais ils ne seront jamais lâchés par le gouvernement et le peuple danois qui, jusqu’en 1945, continueront de protester contre cette rafle. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’aucun de ces prisonniers ne fut envoyé vers les camps d’extermination polonais. Quelque 100 juifs danois périront pendant la Shoah ou en fuyant vers la Suède. Ils ont pour eux le témoignage  de plus de 7 000 juifs qui auront été sauvés par le sursaut de conscience des habitants d’un tout petit pays, un mois d’octobre 1943.

 

*Photo : Tsafrir Abayov/AP/SIPA. 20131030.

 

Gérard de Villiers est mort

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gerard villiers sas

Malko sentit une sueur froide couler le long de son dos malgré la température plutôt clémente de ce 1er novembre. Et pour une fois,  ce n’était pas parce qu’il était sur le point d’être émasculé par un terroriste barbu, exécuté d’une balle dans la tête par le tueur d’un cartel de la drogue ou encore qu’il était assis et attaché sur un nid de fourmis rouges quelque part en Asie du Sud-Est.

Non, c’était bien pire, pire que tout ce qu’il pouvait imaginer : il venait d’apprendre la mort de son créateur, Gérard de Villiers, à 83 ans.

Malko retira la veste de son costume en alpaga, posa son pistolet extra-plat sur la table de nuit. Il revenait juste de sa deux centième mission[1. La vengeance du Kremlin.] et il était épuisé. Il avait fallu se promener du Kremlin, à Londres en passant par Tel-Aviv. On allait souligner comme d’habitude l’excellente documentation de Gérard, on allait dire qu’il était devenu un as de la géopolitique, mais c’était lui, Malko, qui devait affronter le danger face à un Poutine en pleine forme qui n’oubliait jamais de se venger. Poutine, d’après Gérard qui avait expliqué cela à Causeur magazine l’été dernier, dans le dernier entretien qu’il avait donné à la presse, continuait la guerre froide par d’autres moyens. Le Grand Jeu se jouait toujours entre les USA et la Russie. L’islamisme était venu compliquer l’affaire, bien entendu mais on en revenait toujours à la vieille rivalité entre Washington et Moscou.

Depuis cinquante ans, depuis sa première mission, en 1965, à Istambul, Malko, contrairement à Gérard, n’avait pas vieilli. Depuis cinquante ans, il avait la quarantaine et une énergie sexuelle débordante. Depuis cinquante ans, il avait parcouru tous les pays du globe, où il avait honoré de pulpeuses salopes. Il s’enfonçait dans leurs reins d’une seule poussée. Elles aimaient ça, s’empaler sur sa virilité érigée comme les valeurs du monde libre face à la subversion communiste. C’était l’avantage d’être un héros de la littérature populaire, ça. Comme Tintin ou Maigret. On ne prend pas une ride.

Malko se demanda s’il allait pouvoir continuer à bosser, maintenant que Gérard de Villiers, après l’avoir envoyé deux cents fois au front, avait rejoint le paradis des forçats de l’underwood. C’est qu’il n’avait pas terminé de réparer son château de Liezen en Autriche. Il faut dire qu’être prince, chevalier de Malte et grand voïvode de la voïvodine de Serbie, ça coûte. Et qu’allait devenir Alexandra, son éternelle fiancée ? Et Elko Krisantem, le majordome, un as de l’étranglement ottoman ? Ou Chris John et Milton Brabeck, les agents de la CIA qu’on lui envoyait en renforts et qui avaient à eux deux « la puissance de feu d’un petit porte-avions ».

Et puis Malko n’était pas du genre à prendre sa retraite. Il voulait, comme son créateur, mourir en faisant ce qu’il aimait. Le côté Molière de Gérard de Villiers. Contrairement à Simenon qui s’était arrêté du jour au lendemain, GDV pour les intimes avait décidé d’écrire jusqu’à son dernier souffle, ce qu’il fit.

D’ailleurs Malko était un contractuel de la CIA, pas un fonctionnaire surmutualisé. Il avait la même vision libérale du monde que son créateur. L’équation libéralisme=liberté politique lui semblait aller de soi. Même si au Chili en 75, dans L’ordre règne à Santiago, Malko (et Gérard, donc, comme il l’avait raconté à Causeur), les choses n’avaient plus été aussi claires, soudain.

Mais enfin, Malko espérait quand même que si quelqu’un reprenait la licence SAS, il n’allait pas se retrouver entre les mains d’un pisse-copie gauchiste du genre démocrate américain ou gaulliste français. Avec Gérard de Villiers, Malko avait pris l’habitude de voir le monde avec un prisme politique qui faisait passer les néocons pour des centristes et Tamerlan pour un humaniste un peu fiotte.

Et puis quoi qu’on en dise, il y avait un style chez Gérard de Villiers qui n’affectait d’en avoir aucun. Justement parce qu’on sait depuis Barthes  que le degré zéro de l’écriture est une écriture. Et ça, l’air de rien, ce n’était pas à la portée du premier venu et ça expliquait aussi une telle longévité et un tel succès.

Malko se releva, alla à la fenêtre.

La peur se dissipait un peu. Quoi qu’il arrive, il était devenu une légende, un mythe. Même si on ne devait plus lire de nouveaux récits de ses exploits, il aurait été le dernier survivant de la vraie littérature de gare, avec San-Antonio peut-être. Cette littérature en voie de disparition, qui unissait l’intello et le prolo, le gaucho et le facho, le catho et macho,  parce qu’à un moment, ce qui compte vraiment, c’est une bonne histoire aussi bien documentée, que les pages Étranger des journaux, sinon mieux, et de surcroît beaucoup plus sexy.

Malko regarda la pluie tomber. C’était bien un temps de Toussaint. Il se rappela le titre d’une de ses premières missions, Opération apocalypse.

Voilà, on y était.

*Photo : STEVENS FREDERIC/SIPA. 00449937_000008.

 

 

J’irai ricaner sur vos tombes

halloween toussaint cimetiere

Jadis, avant que l’homme atteigne son niveau de développement le plus abouti avec les 35 heures, Twitter, les patinettes à moteur et les bières sans alcool, la mort voulait encore dire quelque chose. On envisageait ce passage avec gravité. On pleurait ses morts, voire ceux des autres, avec respect. On retirait son chapeau au passage d’un corbillard. On allait dans les cimetières pour déposer des fleurs, et s’inspirer de la philosophie des lieux. Mais ça c’était avant ; avant l’eau courante, la télévision et tout le confort moderne. Le moderne, précisément, veut une mort qui lui ressemble : légère, joyeuse, décomplexée et pour tout dire fun. L’un des premiers assauts contre la mort fut la tentative d’importation calamiteuse de la fête d’Halloween en hexagone. Halloween, ses citrouilles, et ses masques terrifiants… La riposte de l’Église catholique pour défendre la Toussaint fut d’ailleurs terrible… ce fut Holyween : « Nous suspendrons des images de saints devant les églises et nous nous rassemblerons dans les rues (…) L’an dernier, nous nous sommes bien amusés et les gens étaient très curieux de savoir ce que nous faisions », explique à l’AFP l’une des instigatrices de cette néo-Toussaint conviviale.

Chaque année, peu avant la Toussaint, la presse se livre à un concours réjouissant visant à lister les initiatives de progrès, et qui vont dans le bon sens, dans le domaine de la mort. Ainsi, le quotidien régional Midi-Libre nous apprenait il y a quelques jours qu’une société de Nîmes propose des cercueils « customisés » (le mot est du journaliste). « Des fleurs, le Colisée, la Tour Eiffel, le Grand Canyon, des volcans d’Auvergne, et toujours une belle lumière… Une société nîmoise customise les cercueils dans l’esprit des défunts, avec l’ambition d’enrayer l’appauvrissement des funérailles civiles… » Voilà la nouvelle ambition, faire des obsèques un moment festif, un spectacle riche en rebondissements, et égayé par un cercueil joliment décoré. L’entreprise propose également des oraisons funèbres pour un prix très raisonnable… « Il y a même possibilité d’obtenir une oraison funèbre sur le thème retenu pour la cérémonie, la passion du défunt, comme le sport, la cuisine, la photo… Écrit par un spécialiste pour Personifia (coût 600 € environ), le texte doit juste être remis à jour avec quelques éléments sur le défunt. » On se demande en quel métal est fait un « spécialiste » en oraisons funèbres ?! Reste que ce n’est pas cher. Pour avoir Malraux ou Bossuet, il faut dépenser plus. Dans un registre voisin, Le Journal de Saône-et-Loire nous vante les mérite du cercueil écolo en carton : « À Saint-Martin-en-Bresse, l’ex-cadre de l’alimentaire, Georges Braissant a inventé le cercueil en cellulose en 1992, mais il bataille toujours et encore pour l’imposer à l’industrie funéraire. » Ah le beau combat ! « Face à cette impasse commerciale, Georges Braissant a réagi en créant une association pour faire du lobbying auprès des utilisateurs. Avec Patrice Leclerc, un Parisien concepteur d’un produit proche (un cercueil alvéolé en cellulose) et quelques professionnels du métier, il a créé en novembre 2012 l’Association des Cercueils Écologiques en Cellulose. » La France, ses 300 fromages, son million d’associations…

Mais ce n’est pas tout d’être personnalisé, coloré, écolo… il fallait bien – qu’en plus – le monde funéraire soit « connecté ».  « Quant à la sépulture connectée, dotée d’un code QR (Quick Response), elle permet aux proches d’accéder, à l’aide d’une application téléchargée sur smartphone, à un florilège en photos-vidéos, textes et musiques de la vie du défunt. Le coût moyen de la diffusion des funérailles en streaming s’élève à 250 euros tandis qu’avoir recours au code QR sur une tombe varie entre 100 et 150 euros. Le prix d’un cimetière virtuel oscille entre 50 et 200 euros par an » nous apprend l’AFP. Et c’est ainsi que subrepticement la mort est devenue 2.0, à défaut d’être vraiment virtuelle…

Un dernier pas doit désormais être franchi… que la grande faucheuse soit amusante et que le trépas soit ri-go-lo. En donnant – pourquoi pas ? – aux monuments funéraires un aspect comique – comme par exemple l’apparence du personnage de dessin animé Bob l’éponge… L’idée a déjà été prise… Par une famille américaine qui a fait ériger une pierre tombale géante représentant l’éponge jaune bienheureuse au sourire inextinguible au-dessus de la sépulture de leur fille de 28 ans, qui vouait un culte au personnage. Après avoir accepté dans un premier temps que son cimetière soit égayé par un Bob l’éponge géant en marbre, le directeur du lieu s’est finalement ravisé et a fait démanteler la monstrueuse sculpture.

Mais l’époque n’a pas dit son dernier mot. Viendront les tombes Mickey. Les cimetières transformés en parc d’attraction, traversés de manèges, de trains fantômes, de maisons hantées et de toboggans multicolores. Les cortèges funèbres éco-conscients à vélos ou à trottinettes. Le Wi-Fi à l’intérieur même des cercueils. Les éloges funèbres dits par des clowns professionnels et assermentés, avec option jonglage et cracheurs de feu. Et aussi, bien entendu, les feux d’artifice de cendres funéraires…

Quoi, ça existe déjà ?

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00645658_000008.

Les désarrois de l’élève indien

inde dollar crise

Les pays émergents, Chine mise à part, ont sauvé l’Occident dela dépression. La récession de 2009, sans précédent depuis la guerre, qui a ravagé l’emploi et les comptes publics des pays développés, aurait pu dégénérer encore – chute des revenus, de la consommation, de l’investissement, des recettes fiscales. Mais nous n’avons vu cette spirale négative à l’œuvre que dans l’Europe du Sud, victime de ses fautes et des politiques aveugles d’austérité, non dosées et non ciblées, imposées par les doctrinaires libéraux.

En revanche, les États-Unis, l’Allemagne, et à un moindre degré le Japon ont connu une véritable rémission. Ces trois pays ont en commun de produire des biens d’équipement à grande échelle, dont les exportations ont enregistré une envolée dès 2009, offrant notamment aux entreprises germaniques des ventes record à l’extérieur. Les États-Unis, pour leur part, ont bénéficié des performances commerciales de l’aéronautique civile, de l’industrie des machines et du secteur des armements. Cette embellie, terme ici approprié, ces pays la doivent d’abord aux commandes des pays émergents. La politique de développement poursuivie par la Chine, le Brésil, la Russie, l’Inde et d’autres encore, s’est avérée providentielle pour les Occidentaux empêtrés. Les coryphées de la mondialisation heureuse ont parlé de « découplage ». On a plutôt assisté à l’inversion de la dynamique de croissance entre pays développés et pays émergents.

C’était oublier que la mondialisation ressemble souvent à une pochette-surprise – à ceci près que les surprises peuvent être mauvaises. Quand on croit avoir passé le cap des Tempêtes, des vents contraires se lèvent à nouveau. Pour la première fois depuis plus de trente ans, la Chine, presque surpuissante, se heurte à un double problème de surinvestissement et de surendettement. Le Brésil a si fortement ralenti que sa présidente a opté pour une politique de relance, coûteuse pour les finances publiques. La Russie, escortée de l’Ukraine et du Belarus, est au bord de la récession.

Reste un pays qui a totalement déconcerté les prévisionnistes : il s’agit de l’Inde, ce géant de la mondialisation caché dans l’ombre du dragon chinois.[access capability= »lire_inedits »] Les dirigeants de New Delhi, à la différence de ceux de Pékin, n’ambitionnent pas de dominer le monde – du moins à court terme. Ils ont rejeté le modèle chinois de croissance à marche forcée assortie d’une urbanisation frénétique, au profit d’un développement plus mesuré, permettant de maintenir de nombreux paysans dans les campagnes, y compris par des subventions publiques.  Ils n’ont pas cherché à exporter à tout prix, se satisfaisant d’équilibrer leurs échanges avec le reste du monde. Enfin, à tort ou à raison, ils ont installé la roupie sur le marché des changes mondial, tandis que le yuan reste cloîtré sur le marché chinois.

Cette marche paisible au développement, voulue par les dirigeants indiens, s’est interrompue ce printemps. En quelques mois, le sous-continent a subi une fuite des capitaux, une chute de la roupie et le plongeon des grands indicateurs de la croissance. Lesapparences plaident pour une crise classique, liée à une surchauffe ou à des erreurs politiques. Les apparences sont trompeuses : la crise indienne, que les dirigeants de New Delhi ne nient pas, constitue un cas d’espèce du fait que sa principale cause est la politique monétaire américaine connue sous le nom de quantitative easing.

 

Je me garderai d’accabler encore mes malheureux lecteurs, déjà trop matraqués par le jargon économique des médias. Ils savent l’essentiel. On appelle « quantitative easing » la politique désinvolte de la Réserve fédérale consistant à créer de la monnaie sans retenue – et, dans ce cas, au profit des grands acteurs de la sphère financière américaine. Le plus gros de la monnaie nouvelle a été consenti à des banques, des compagnies d’assurances et des fonds de placement qui n’en avaient pas réellement besoin pour approvisionner en liquidités une économie américaine encore convalescente (au mieux). Les financiers américains ont donc recyclé la pluie de dollars issue de l’arrosoir de la Banque centrale vers les marchés émergents d’Amérique latine et d’Asie, précisément ceux qui avaient échappé à la Grande Récession occidentale.

Il en a résulté trois conséquences : un gonflement des marchés financiers, bourses et marchés du crédit, un dopage des économies « bénéficiaires » et une appréciation inopinée, non désirée par les gouvernements concernés, des grandes devises émergentes. Les cours de la roupie indienne et du real brésilien ont grimpé de près de 40% en quelques années. Le crédit, tout spécialement le crédit aux particuliers, s’est envolé. Les bourses ont établi de nouveaux records historiques. À l’arrivée, des déséquilibres « à l’occidentale » sont apparus en Orient. Mais ce sont des déséquilibres d’importation. Indonésie, Malaisie, Taïwan, Thaïlande et Inde sont aujourd’hui menacées par des décisions prises au siège de la Fed. Kevin Lai, économiste d’un organisme de placement japonais basé à Hongkong, a donné dans le Financial Times un raccourci saisissant du processus : « Tout cet argent du quantitative easing a conduit à une bulle massive du crédit en Asie. Le crime a été commis. Nous devons maintenant en payer les conséquences… Il y aura beaucoup de dommages. Les ménages endettés devront vendre leurs biens. Et il y aura une destruction de richesse considérable[2. « Spectre of 1990 crisis looms large as debt grows » : article du Financial Times du 21 août 2013.]». C’est qu’entre-temps, les capitaux ont commencé à refluer d’Asie pour deux raisons au moins : d’abord, le ralentissement économique, ensuite l’annonce faite par le président de la Réserve fédérale de la réduction du quantitative easing à compter de septembre[3. Bernanke vient de renoncer, le 18 septembre, à la première réduction projetée.]. Nous avons ainsi assisté à une sorte de « boom and bust » sur les monnaies et les marchés financiers des pays émergents.

Reste à comprendre pourquoi c’est l’Inde qui a subi le plus fortement le désaveu des détenteurs de capitaux, devenant ainsi la première victime expiatoire de la bulle du crédit en Asie. Deux faiblesses du système économique expliquent cette vulnérabilité: premièrement, la forte inflation – 8 à 10 % par an – qui pousse les ménages à emprunter à relativement bas taux ou à accumuler de l’or en quantité ; deuxièmement, la dégradation du commerce extérieur provoquée par la croissance trop forte des importations et la croissance trop faible du rendement des exportations. Et les tendances récentes issues de la crise commençante risquent d’aggraver la situation.

Les tensions inflationnistes n’ont pas été combattues par la Banque centrale, qui a maintenu ses taux de prêt à l’économie entre 4% et 5%. Et elles se sont avivées depuis que la roupie a entamé sa dégringolade. Les Indiens paient de plus en plus cher les matières premières qu’ils importent, c’est-à-dire à peu près toutes en dehors du charbon. Beaucoup demandent donc au nouveau président dela Reserve Bankof India[3. Ranghuram Rajan, jusqu’ici économiste au FMI.] de durcir sa politique monétaire pour soutenir la roupie. Mais quid, alors, de la croissance qui semble s’éteindre doucement mais sûrement ?

Sur le front du commerce extérieur, l’Inde, comme presque toute l’Asie, pâtit de la récession européenne. Elle n’a pas recours, de surcroît, aux mesures de dumping à l’exportation que pratique cyniquement la Chine avec la bienveillante complicité de l’OMC[4. Depuis le printemps 2012, l’Etat chinois subventionne les exportations à hauteur de 10% de leur montant.]. Enfin, sa monnaie, cotée librement sur le marché des changes, s’est trop appréciée sous les effets pervers du quantitative easing américain. Ainsi, les importations de matières premières et de biens d’équipement liées au développement n’ont pas été compensées par des exportations suffisantes. Le déficit extérieur indien approche de 5% du PIB[5. Soit l’équivalent de 100 milliards d’euros pour la France, dont le déficit commercial, jugé « apocalyptique » évolue aux alentours de 60 à 70 milliards.].

Nous n’aurons pas l’outrecuidance de dire aux Indiens ce qu’ils ont à faire. Leur marche cahoteuse vers la maturité économique est leur affaire. Mais les faits récents plaident en faveur d’une priorité : sortir la roupie d’un régime de libre cotation, d’une manière ou d’une autre. La Chine, presque surpuissante, maintient et maintiendra son yuan hors d’atteinte des paris des traders du marché mondial[6. Depuis le printemps 2012, l’État chinois subventionne les exportations à hauteur de 10% de leur montant.] jusqu’au moment où elle aura fait tomber la forteresse monétaire américaine. L’Inde, moins bien armée, a plus de raisons encore de vouloir maîtriser la parité de sa monnaie. Ses dirigeants s’y résoudront-ils ? C’est là un choix de long terme, difficile, à caractère doctrinal et politique, et non une triviale question d’opportunité. Attendons leur décision.[/access]

*Photo : Biswaranjan Rout/AP/SIPA. AP21364808_000015.

Toussaint : un bout de terre et des morts

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toussaint morts tradition

Maupassant était fasciné par le cimetière Montparnasse. Il associait cette « nécropole des morts » à la frénésie inversée d’un Paris souterrain, à la couleur particulière des rayons automnaux et à son insurmontable goût pour la flânerie. Le « Mauvais Passant », tel qu’on le surnommait, faisait déambuler ses héros amoureux dans ces allées où le temps semble se suspendre. La Toussaint est le moment particulier où les vivants rompent la quiétude des lieux. Cette tradition est ancrée dans l’immémorial. Elle recouvre des rites familiaux et ancestraux. Si, aujourd’hui les jeunes générations y sacrifient moins que les anciennes, il n’en reste pas moins que ces retrouvailles programmées avec les disparus restent vivantes. On peut penser que la transmission s’effectuera avec le temps, par passage de témoin.

La Toussaint arbore en effet une signification autre que celle du chiffre d’affaire des grossistes en fleurs ou du nombre de pots de chrysanthèmes vendus. Pourtant, chaque année les journaux télévisés s’ouvrent sur une perspective économique, puis déplorent la perte de cette tradition. Ainsi, depuis cinq ans, les obsèques religieuses ont reculé de 5%. La pratique catholique s’enfonce dans la désuétude. Les jeunes se désintéressent de l’hommage symbolique aux défunts symbolisé par le dépôt de fleurs. En outre, de moins de moins de funérailles sont célébrées par des prêtres mais par des diacres ou des laïcs. Le recul de la foi catholique se manifeste par la crise des vocations. Peu de jeunes sont attirés par la prêtrise. Aussi, les obsèques religieuses pâtissent-elles de cette désaffection. Pour un croyant, cela signifie beaucoup.

Au-delà du marasme institutionnel de l’Eglise Catholique en France, la Toussaint offre la survivance, au sein de la modernité, du besoin de se recueillir et de se souvenir des êtres aimés que l’on a perdus. Elle correspond à une pause où l’on se retourne sur le passé. Le souvenir des disparus supplante alors momentanément le présentisme effréné du quotidien où les morts n’ont pas leur place. Ce moment privilégié coïncide avec les réunions de famille où les liens entre générations sont resserrés. La mémoire familiale marque un désir de continuité qui transparaît par ce pèlerinage au cimetière à la fois intime et public.

Par là, arpenter sous la pluie ou sous les faibles rayons du soleil d’octobre les allées du cimetière, c’est perpétuer chaque année les vieilles coutumes transmises par ses parents. Cachés derrière les sépultures, arrosoirs, petits râteaux, bidons remplis d’eau, témoignent que l’entretien de la tombe familiale coïncide avec celui du souvenir des défunts. Le symbole du retour annuel sur le lieu où repose leurs dépouilles ou leurs cendres renvoie à sa propre finitude.

Face à la dalle mortuaire parée des colifichets d’usage « A notre sœur », « Souvenirs » et leurs variantes, l’humilité point. A contrario, la famille faulknérienne des Sartoris accrochée à l’ancêtre glorieux et à sa statue trônant au-dessus du caveau familial fait écart. Là, il ne s’agit pas d’être digne d’un ancêtre prestigieux mais de perpétuer une suspension éphémère du temps. Les lieux et les objets qui restent viennent au secours de la mémoire défaillante. La lignée s’interrompt parfois. Lorsque l’on arpente les allées des cimetières, l’on ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré en voyant des concessions à l’abandon, dont les noms gravés sont à peine visibles, et succombent déjà sous les assauts du temps.

Inscrire son nom sur une dalle mortuaire, c’est un acte de rébellion passif contre le temps, c’est prétendre à une trace passagère, à une éternité temporaire. Tant que la lignée est vivante, succèderont aux défunts, d’autres défunts de la même famille et cela signifiera magistralement la continuité. Les sépultures qui s’érodent rappellent que viendra un jour où plus personne ne se rendra sur la tombe et où son oubli définitif sera avalisé par l’installation de nouvelles tombes présidant ainsi à l’éternel recommencement. Il y a des lignées humbles qui s’éteignent dans le silence et non pas dans le fracas faulknérien. Inscrire son nom quelque part, c’est la première des actions que l’on effectue machinalement, c’est aussi une aspiration secrète et humble, qui culmine parfois dans l’excès : être suffisamment grand, avoir changé suffisamment les choses pour que votre nom soit inscrit au Panthéon de l’Histoire et qu’il traverse le temps plus longtemps.

Loin de ces considérations romantiques, le balai des anonymes perdure au long des années et s’étend sur toute la semaine de la Toussaint. Il emporte avec lui des cortèges de souvenirs que l’on conserve comme des trésors éphémères. Les nécropoles urbaines, immenses négatifs de la ville, alternent avec les cimetières minuscules des villages, perchés parfois sur des cimes auxquelles l’on accède seulement grâce à des routes accidentées et sinueuses. Le pèlerinage redevient voyage. Et, au détour de la dernière épingle, l’on découvre sur le plateau l’église solitaire qui abrite les ouailles défuntes qui se blottissent contre ses murs. Revenir tous les ans devant la tombe familiale, c’est renouer avec un lieu familier, un bout de terre qui appartiennent à ceux de votre sang. C’est réentendre le craquement familier des feuilles mortes, c’est s’étonner de reconnaître le grincement de la grille rouillée, c’est retrouver le goût de la flânerie, c’est s’apercevoir que tout est resté à sa place. Et au-delà des angoisses métaphysiques et universellement partagées, l’on se surprend à éprouver un paradoxal réconfort. Quels qu’aient été les aléas de l’existence, notre dépouille sera inhumée auprès des nôtres. Cette certitude apaisante participe de la perpétuation de l’empreinte familiale. La Toussaint produit chaque année un petit miracle, une bulle d’éternité qui fait sens.

 

*Photo : ALFRED/SIPA. 00483175_000014.

Barjot, ou l’expulsion pour tous…

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La loi, rien que la loi, toute la loi, argueront les Javert de circonstance, trop gais d’apprendre la décision du Tribunal d’Instance du 15ème arrondissement d’expulser Frigide Barjot et sa famille de leur logement sous un délai de quatre mois. Nul n’est au-dessus de la loi et surtout pas une agitateuse qui a failli faire vaciller une loi qui fait vaciller l’ordre anthropologique.

Imaginons que les époux Tellenne aient été un peu légers sur le statut de leur logement, ce qui ne semble pas le cas au vu des documents qu’ils ont produits. Mais imaginons : si la loi était si légale que ça, elle aurait dû être appliquée il y a trente ans et non pas aujourd’hui. Jusqu’à présent, on s’en foutait de Jalons, de Frigide, de Basile, et de ce qu’ils pouvaient faire de leur appartement – combien d’auteurs, de monteurs, de photographes ou d’artisans dans leur cas ?

Le truc, c’est que l’on ne s’en fout plus du tout depuis un an. Il est vrai que la Manif pour Tous, avec Barjot à sa tête, était en passe de devenir un réel contre-pouvoir, une étonnante force de pure orthodoxie réunissant des gens de différentes obédiences, religions et ethnies. La Manif pour Tous version Barjot, c’était le surgissement d’une France réelle et plurielle n’en pouvant plus de la France officielle et univoque. Normal qu’on ait voulu faire la peau à celle qui était susceptible de rassembler les énergies, unifier les gens de bonne volonté et cliver les extrêmes, se faisant traiter de « facho » à gauche et de « travelo » à (l’extrême) droite. Bobo de droite si l’on veut, catho branchée comme elle se définissait elle-même, ex-star du Banana Café, Frigide Barjot fut ce météore de la vie publique de l’an dernier, très au fait du fonctionnement médiatique et représentant par là-même un danger certain, car capable de débattre comme il se doit avec les marchands de mode (et de genre) du temple. Cette femme sans haine attisa la leur.

On chercha alors la petite bête, on éplucha les contrats jusqu’à ne plus dormir afin de découvrir à tout prix l’alinéa qui pourrait causer sa chute – et le plus vite possible. De l’aveu même de l’avocat de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP), c’est la notoriété de Barjot qui conduisit à enquêter sur elle. Anonyme, on l’aurait laissée tranquille. Partisane du Mariage pour Tous, on aurait carrément baissé son loyer. Peu importe qu’elle ait été entre-temps virée de son mouvement qui sans elle ne pouvait que redevenir une secte d’intégristes – et par là-même ne plus représenter aucun danger pour les prêtres de la nouvelle inhumanité.

Il fallait se venger. Il fallait en finir avec celle qui avait osé rappeler que c’est grammaticalement qu’il ne saurait y avoir de mariage entre deux personnes du même sexe. Cette expulsion est donc bien une décision, pour ne pas dire une exécution politique. Ce n’est pas la supposée indélicatesse immobilière de Barjot que l’on sanctionne, c’est son engagement moral, sa tentative de résistance à une aberration sociétale, son courage sacrificiel.

Mais il faut en prendre acte et désormais faire attention à ce que nous pouvons penser et dire. Ne jamais s’attaquer de front à une réforme sociétale imposée par une minorité – telle est la leçon antirépublicaine de cette très gerbante condamnation. Respect, Frigide !

Finkie au bûcher !

alain finkielkraut marianne

Il fallait s’y attendre : après la publication de L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut, la gauche intellectuelle dominatrice et sûre d’elle-même allait se déchaîner. La notoriété de l’auteur et son audience s’étendant au-delà du petit cercle des initiés de l’establishment universitaire et éditorial interdisait que l’on réservât à son dernier opus le sort généralement réservé aux textes dépourvus de l’imprimatur des fonctionnaires de la pensée correcte : la néantisation par le silence.

Ne tenant aucun compte des avertissements généreusement prodigués par ses « amis » relatifs aux écarts qu’il se permettait par rapport à la doxa multiculturaliste, post-nationale et post-coloniale en vigueur, Alain Finkielkraut persiste et signe dans sa défense intransigeante des idées qui lui sont chères : le savoir se transmet par des maîtres respectueux de l’héritage culturel, la Nation est une proposition ouverte à tous, et non une catin utilisée comme bon vous semble avant d’être insultée, nos valeurs ne se limitent pas à l’acceptation sans examen de celles des autres. Dans son combat intellectuel pour les défendre, Alain Finkielkraut a commis, aux yeux de ses contempteurs, un péché mortel : il n’est plus l’imprécateur solitaire au sein de cette gauche dont il continue de se réclamer, ce vieil oncle ronchon et exaspérant comme il en existe dans chaque famille. Il s’est fait des amis, de gauche eux aussi, dont les travaux austères et scientifiquement étayés viennent conforter ses intuitions : le géographe Christophe Guilluy, le sociologue Hugues Lagrange, le politologue Laurent Bouvet, pour ne citer que les plus connus.

Tous ces gens-là ne se contentent pas d’insulter la partie du peuple sensible au chant des sirènes lepénistes, ils tentent d’expliquer, avec leurs outils et leurs mots, les raisons de cette situation : fracture géographique, insécurité culturelle, indifférence de l’élite politique, fût-elle de gauche, aux angoisses des petites gens.

Il y a donc péril en la demeure, alors tous les coups sont permis : ce ne sont plus les idées de Finkielkraut qu’il faut combattre, mais l’homme Finkie qu’il faut abattre. On se bouscule pour mener la charge : Aude Lancelin dans Marianne, Fréderic Martel dans Slate.fr  et Jean Birnbaum, chef du Monde des livres, dans le quotidien vespéral. La caractéristique commune de ces « critiques » est la « reductio ad lepenum » de l’auteur de L’identité malheureuse (pour Martel, Finkielkraut est responsable de l’élection d’un conseiller général du FN à Brignoles ! )  et la tentative de le l’exclure de la communauté des gens sains d’esprit pour l’envoyer à l’asile, de vieillards pour les plus indulgents, psychiatrique pour les plus sévères. Finkie est un « agité de l’identité » (Lancelin), un « esprit malade » (Martel) en proie à une « aliénation exaltée » (Birnbaum). Ce dernier file sur une demi-page du Monde des Livres une métaphore sur le feu et la flamme révélatrice de son désir inconscient : passer Finkielkraut au lance-flammes en prétendant que l’essayiste « joue avec le feu », et est tombé sous la coupe d’un écrivain sulfureux, Renaud Camus « qui a très officiellement déclaré sa flamme à la présidente du Front National ».

Birnbaum manie l’insulte, l’insinuation, la diffusion des ragots des cantines luxueuses du VIème arrondissement de Paris avec le zèle destructeur des pamphlétaires de l’extrême droite d’avant guerre, le style en moins. Les organes de presse qui ont le culot de mettre Finkielkraut en couverture à l’occasion de la parution de son dernier essai (entendez Causeur et Le Point) sont des «  agitateurs désinvoltes » qui n’auraient même pas lu le texte en question, accusation que Birnbaum serait bien en mal de prouver. Les lecteurs de Causeur ont pu constater que les thèmes rassemblés dans L’identité malheureuse  sont pour une part issus du dialogue exigeant et fructueux mené avec Elisabeth Lévy sur la radio RCJ, et dans les colonnes du mensuel. Et que Le Point comme  Causeur ont eu l’élégance de donner la parole à ses contradicteurs,  Ghaleb Bencheikh dans Le Point et Jean-Christophe Rufin dans Causeur. Aux flics de la police lexicale du Monde, de Slate et de Marianne, nous sommes contraints de dire qu’ils ont échoué à nous rendre paranoïaques, bien que nous ayons de vrais ennemis. Nous préférerons toujours l’art de la conversation et de la dispute civilisée, grâce, notamment, à Alain Finkielkraut.

*Photo :  JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Daniel Leconte n’est pas un salaud !

Il n’est pire sourde que celle qui entend ce qu’elle veut entendre. Surtout quand, en prime, elle est bavarde et parfois un chouia désordonnée.

Je plaide donc coupable : à la suite d’une conversation téléphonique, amusante et sautillante, avec mon ami Daniel Leconte, l’éminent producteur que l’on sait, j’ai cru qu’il avait donné son accord pour signer le manifeste que vous savez. Je me suis trompé : mon oreille avait fourché. Il n’a donc pas à reprendre une parole qu’il n’avait pas donnée. Il ne fait pas partie des 343 salauds.

Et, bien que je sois la fautive, il en sera quitte pour un bon déjeuner au cours duquel il m’expliquera ses motivations. Mais ne vous inquiétez pas, les 343 ne sont pas devenus les 342, puisque vous avez été des centaines à signer ce texte depuis sa publication. Soyez sympas : continuez ![1. Dès lundi, une pétition ouverte à tous nos lecteurs sera mise en ligne.]

Bip

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Jadis le quotidien des cimetières était paisible. On venait y chercher la paix et l’éternité, et on les trouvait. Les morts qui avaient des tendances mondaines fréquentaient le Père Lachaise, ceux qui ne vibraient qu’au son des vagues venaient passer la morte saison au cimetière marin de Sète. Les défunts qui aimaient jouer aux petits soldats installaient leur gloire éternelle aux Invalides, tandis que les grands mâles – à qui la Nation est reconnaissante – venaient frimer post-mortem au Panthéon. Oh ossuaires tranquilles ! Oh nécropoles endormies ! Ah cette sérénité des cimetières !

Ah, leur silence majestueux ! Leur paix solennelle… Mais tout ceci c’était avant. On apprend qu’un « QR code » (une sorte de code-barres évolué) vient d’être apposé sur le tombeau d’une des gloires du cimetière de Montauban : Manuel Azana, dernier président de la seconde République espagnole, exilé en France après la victoire de Franco. Les visiteurs, équipés de leur Smartphone pourront ainsi scanner la tombe, pour accéder au site web officiel d’une association qui défend la mémoire du grand homme. Déjà devenus des parcs, des jardins, des espaces urbains, où les badauds traînent leur morgue à proximité des croque-morts goguenards, les cimetières deviendront bientôt de vastes complexes ludo-éducatifs © dans lesquels le moderne se baladera avec son téléphone en main, bondissant de tombes en tombes, de code-barres en code-barres à la recherche des « métadonnées » qui se cachent sous les pierres tombales… Alors, à la Toussaint, le murmure des sanglots longs est recouvert par les « bip » hystériques de la modernité…

Encore une péripétie, parmi tant d’autres, qui ne donne vraiment pas envie de mourir…

 

 

Le presque rien de Vallotton

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felix valloton expo

Voici La Loge de théâtre, le Monsieur et la Dame(1909), de Félix Vallotton : la toile est divisée en deux parties, l’une sombre, l’autre, en-dessous, d’un jaune éclatant. Deux visages semblent suscités par la pénombre supérieure : celui d’un homme, clair, mais dont on ne discerne que le dessin de la chevelure sur le front, puis les yeux et le nez, et celui d’une femme, dont le chapeau à très large bord, qui le maintient dans une élégante obscurité, brouille les traits. Sa main gantée de blanc, posée sur le bord du balcon de la loge, donne à sa dissimulation un surcroît de raffinement…C’est une scène banale de la vie parisienne, au théâtre ou à l’opéra. Pourtant, il se dégage de cela, qui est presque rien, un parti pris de couleur et de trait à la fois radical et exquis. Il ya, dans ce rectangle de 46 cm x 38 cm, plus de cent ans après sa présentation, une proposition esthétique qui bouleverse encore. Le peintre place sa « loge avec personnages » dans un cadre rendu plus original encore par l’économie des moyens picturaux qu’il met en œuvre. Nous sommes au début du XXe siècle, l’artiste, suisse d’origine, né en 1865, meurt en 1925 ; si le mot« avant-garde » eut quelque signification, il le doit, entre autres personnages, à Félix Vallotton.[access capability= »lire_inedits »]

À présent, qu’est-ce que l’avant-garde ? Jamais le public ne s’est autant méfié de l’art contemporain: « Bien des œuvres exposées […] dans les enceintes les plus prestigieuses se voient et se comprennent en un instant ; le visiteur tourne autour, en quête d’une complexité absente. La violence du rejet tient au sentiment qu’il y a tromperie sur la marchandise. Elle s’associe à de l’amertume, si l’on estime en outre que cette tromperie est le fait d’une illusion collective entretenue par les institutions et le marché. Une illusion signant une spectaculaire vulgarité culturelle, expression d’une époque, la nôtre. »[1. Article d’Olivier Postel-Vinay, Le Figaro,29 août 2013.]Il fut un temps où des peintres, des sculpteurs, des écrivains choisissaient l’inconfort des formes neuves et s’opposaient ainsi à l’académisme et aux régisseurs du Beau. Leurs œuvres suggéraient une beauté différente, complexe, que révélait une « manière » jusque-là inédite. Démiurges en colère, plus attentifs aux conseils de leur intime conviction qu’aux normes officielles, ils considéraient le « métier » comme une aventure nécessaire. En revendiquant la subjectivité dans l’exercice de leur art, ils montraient ce que produisaient les formules secrètes qu’ils avaient élaborées puis appliquées dans leurs ateliers. Ils prouvaient ainsi la vitalité de la recherche dans la science du Beau. En 1897, Félix Vallotton peint la Femme nue assise dans un fauteuil rouge : le trait ferme qui le cerne donne au corps féminin un poids de chair et d’abandon considérable alors que, dans la pièce où il se trouve, une gravure au mur et la saillie noire de la plinthe évoquent un espace « vertigineusement» confiné. Les aplats de couleur, dominés par le vert et le rouge, transmettent à cette intimité dévoilée une puissance terriblement« moderne ». Les dessinateurs de la fameuse« ligne claire », inaugurée par Hergé, entendront la leçon.

Oui, il y eut un temps pour l’avant-garde. Contrairement à ce que prétend Léon Daudet[2. Léon Daudet, Le Stupide XIXe siècle. Oui, je sais, Léon Daudet appartint à l’extrême droite version Action française, il était viscéralement antisémite et, bien sûr, demeure infréquentable aux yeux de la plupart de mes contemporains ! Il n’en reste pas moins vrai que, pour ses préférences artistiques et littéraires, il ne se réclamait d’aucune chapelle, ni d’aucune idéologie. Il manifesta donc une sûreté de jugement qui lui permit de célébrer le génie de Marcel Proust et celui de Louis-Ferdinand Céline.], le XIXe siècle ne fut nullement « stupide ». Au contraire, il manifesta une vigueur en tout point comparable à celle du XXe siècle, dans sa première moitié, et bien supérieure à celle des temps obscurs que nous vivons. Notre scène artistique et nos querelles font pâle figure à côté des empoignades passées. Les disputes autour de l’art étaient alimentées par des journalistes, des écrivains, des publicistes, qui y engageaient leur réputation. Les enjeux ne se fondaient pas seulement sur l’éventuelle valeur marchande d’un individu, même si cet aspect des choses n’était ni négligé ni méprisé. Les galeries, en présentant des œuvres, en soutenant les créateurs, leur ouvraient l’accès au marché, c’est-à dire à la reconnaissance. On imagine le plaisir éprouvé par le perspicace critique que fut Octave Mirbeau, inlassable découvreur de talents vrais, lorsqu’il rapporta à ses concitoyens obtus cette observation, que lui avait faite une dame éclairée de la belle société de Cologne : « Je suis choquée devoir que M. Vallotton n’a pas encore conquis chez vous la situation qu’il mérite et qu’il commence à avoir en Allemagne. Ici, nous l’aimons beaucoup ; nous le tenons pour un des artistes les plus personnels de sa génération. C’est vraiment un maître. »[3. Extrait de La 628-E8, édité par Fasquelle en 1907 : Octave Mirbeau donna pour titre à un étrange livre, fait de tout, de rien, de misogynie définitive, d’observations sur le progrès technique, sur l’art et la littérature, le numéro de la plaque d’immatriculation de son automobile : 628-E8.Ce véhicule était une Charron (rappelons que Mirbeau créa le raccourci auto). La 628-E8 annonce aux yeux de certains une sorte de crise dans l’art romanesque. Le passage par Octave Mirbeau est inévitable si l’on veut saisir quelque chose de l’énorme remuement culturel quise produisit autour de 1900 en France et en Europe, et se fracassa contre la Première Guerre mondiale.] Peu de temps après cet épisode, en janvier 1910, Mirbeau, jamais las de défendre ses choix esthétiques et ceux qui les incarnent, donne au catalogue de l’exposition Félix Vallotton à la Galerie Druet, à Paris, une préface à la fois louangeuse et argumentée. Vallotton y gagna une belle réputation ; néanmoins, sa peinture demeura le choix des happy few.

Pour Vallotton, le succès, c’est-à-dire la commande rémunérée et l’intérêt du public, lui vint d’abord de la presse et de la gravure sur bois. Il plaça ses dessins dans les journaux et illustra des livres. Michel Zévaco, alors journaliste, accueille son nouveau confrère dans des termes très pertinents : « Il paraît obsédé parles antithèses violentes des lignes et des couleurs[…]. La peinture l’attire surtout : mais il a cessé d’exposer depuis quelques années, parce qu’il cherche une voie définitive et ne veut se produire qu’avec une formule qui sera sienne. » Vallotton a laissé de lui-même un Autoportait à l’âge de20 ans (1885, huile sur toile, 70 cm x 55,2 cm) : le buste de profil, la tête tournée vers nous, il ne nous adresse pas un sourire, mais nous jette un regard sans aménité, interrogateur, sous un front vaste, avec des traits plutôt brefs. Son goût pour les physionomies, il le met au service de La Revue blanche et de Rémy de Gourmont, dont il illustre Le Livre des masques (Mercure de France, 1896), consacré aux célébrités de l’époque : « […] une documentation physiopsychologique des plus vivantes et des plus savoureuses. Quelques portraits demeurent dans la mémoire, tant ils évoquent et racontent ; ceux, par exemple, dans le premier volume : de Verhaeren, Stéphane Mallarmé […]. Villiers de l’Isle-Adam ,l’étonnant Jules Renard, André Gide des débuts[…] et Jean Moréas en tube et monocle, et Paul Verlaine en chapeau mou rejeté en arrière…Dans le deuxième volume, voici Félix Fénéon avec sa barbiche d’oncle Sam, ou de dieu Pan ;voici Jean Lorrain aux yeux battus et paupières lourdes […] » (Charles Fedgal, Vallotton, Les expositions Éditions Rieder, 1931). Il étudia la gravure sur bois (xylographie) et en tira des effets saisissants (Dans les ténèbres, C’est la guerre[4. Article de Michel Zévaco (1860-1918), journaliste puis écrivain (Pardaillan), dans Le Courrier français, 25 mars 1894.On signalera également la parution d’un choix d’écrits de Félix Vallotton, La vie est une fumée, aux éditions Mille et Une Nuits.]).Tenté par l’anarchie, libertaire assurément, bourgeois farouchement indépendant, travaillant toujours à améliorer les nombreux arts qu’il pratiquait, Félix Vallotton est une figure majeure de l’avant-garde française, quand celle-ci était capable de « plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » (Charles Baudelaire, Le Voyage).[/access]

Exposition « Félix Vallotton : le feu sous la glace », du 2 octobre 2013 au 20 janvier 2014 au Grand Palais.

*Photo : BRULE/SIPA.00399680_000004.

Il y a quelque chose de juste au royaume du Danemark

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danemark juifs shoah

danemark juifs shoah

Lorsque l’Allemagne occupe le Danemark à partir du 9 avril 1940, voilà déjà sept mois que la seconde guerre mondiale a démarré et pour ce petit pays de la grande Scandinavie, le choc est à la mesure de l’ampleur des troupes qui inondent le pays. Quelques mois plus tôt, le 31 mai 1939, le Danemark et l’Allemagne nazie ont pourtant signé un pacte de non-agression à Berlin, continuité d’une neutralité qui s’était déjà affichée lors du premier conflit mondial. L’opération Weserübung a pour but de faire du Danemark un « protectorat modèle », selon les mots même du Führer et surtout un pont d’envol pour aller envahir la Norvège. Lorsque les troupes allemandes franchissent la frontière ce matin d’avril, les garnisons danoises sont bien décidées à défendre leurs positions. Mais deux heures plus tard, le gouvernement danois capitule, résigné par la force de frappe germanique et soucieux de négocier au mieux ses intérêts avec l’envahisseur.

Dès lors, le gouvernement se retrouve sous protectorat allemand et il semble que la souveraineté danoise et l’intégrité territoriale soient respectées. Les Allemands se satisfont de ce peuple qu’ils considèrent comme leurs « cousins aryens » et privilégient une stratégie de coopération qui leur permet de déployer leurs forces ailleurs. Le roi Christian X ne manque jamais sa promenade quotidienne, à cheval dans les rues de Copenhague et, de façon générale, les Danois composent plutôt courtoisement avec l’occupant. Werner Best, envoyé au Danemark comme plénipotentiaire du Reich, a bien compris l’intérêt de maintenir ce peuple dans ce qui les caractérise intrinsèquement : une certaine idée du bien-être et le consensualisme plutôt que la violence légitime. C’est probablement pour cette raison qu’à maintes reprises, il s’opposera à la confiscation des biens des juifs et tentera de limiter au maximum la brutalité de ses belligérants.

Mais en 1943, le vent tourne.  La solution finale qui a été décidée lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942, ne doit souffrir d’aucune exception et le Danemark dénombre une communauté juive parfaitement intégrée d’environ 8000 personnes. Dès le mois de septembre 1943, un plan de déportation est arrêté et une grande rafle est prévue dans la nuit du 1er au 2 octobre. Entre temps, la résistance danoise s’est intensifiée et les actions de sabotages se sont multipliées au point que le IIIème Reich a décidé d’instaurer la loi Martiale qui lui donne toute autorité sur le territoire et qui punit tout acte contre les intérêts allemands de la peine capitale. Prévenus par le diplomate allemand Georg Ferdinand Duckwitz des déportations qui se préparaient, mais aussi par Werner Best qui craignait d’importants troubles et des grèves nuisibles à l’économie et aux exportations vers l’Allemagne, les Danois vont s’illustrer par des actes qui comptent parmi les plus remarquables de la résistance en Europe.

Une action d’envergure est mise sur pied. Et durant tout le mois d’octobre, il ne s’agira rien moins que de procéder à l’exfiltration des milliers de juifs danois vers la Suède, alors territoire neutre. L’ensemble de la population se mobilise. Jeunes et moins jeunes, voisins, pêcheurs, policiers vont organiser, à la barbe de l’occupant, la planque de la plupart des juifs avant que des navires de pêches, de simples embarcations ou gréements ne les transportent jusqu’à la côte suédoise, avec le concours de la police et du gouvernement danois. « Cette évacuation a sauvé la vie de ma famille et la mienne, et elle a sauvé sept mille Juifs, qui ont été transportés sains et saufs en Suède. Je pense que cet événement est capital pour l’avenir. Il ne faut pas oublier la violence, la barbarie nazie, les ténèbres de ces temps-là, mais il ne faut pas oublier non plus qu’il restait, dans cette Europe peinte en noir, des forces qui comprenaient ce que veulent dire la fraternité, la solidarité, l’humanisme. Et le fait que ces forces-là puissent exister et s’affirmer au milieu des ténèbres est décisif, sinon les ténèbres vaincraient toujours » dira bien plus tard Bent Melchior, personnalité politique danoise de premier plan qui fut sauvé alors qu’il n’avait que 14 ans.

Près de 500 juifs seront tout de même déportés vers le camp de concentration de Theresienstad mais ils ne seront jamais lâchés par le gouvernement et le peuple danois qui, jusqu’en 1945, continueront de protester contre cette rafle. C’est vraisemblablement pour cette raison qu’aucun de ces prisonniers ne fut envoyé vers les camps d’extermination polonais. Quelque 100 juifs danois périront pendant la Shoah ou en fuyant vers la Suède. Ils ont pour eux le témoignage  de plus de 7 000 juifs qui auront été sauvés par le sursaut de conscience des habitants d’un tout petit pays, un mois d’octobre 1943.

 

*Photo : Tsafrir Abayov/AP/SIPA. 20131030.

 

Gérard de Villiers est mort

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gerard villiers sas

gerard villiers sas

Malko sentit une sueur froide couler le long de son dos malgré la température plutôt clémente de ce 1er novembre. Et pour une fois,  ce n’était pas parce qu’il était sur le point d’être émasculé par un terroriste barbu, exécuté d’une balle dans la tête par le tueur d’un cartel de la drogue ou encore qu’il était assis et attaché sur un nid de fourmis rouges quelque part en Asie du Sud-Est.

Non, c’était bien pire, pire que tout ce qu’il pouvait imaginer : il venait d’apprendre la mort de son créateur, Gérard de Villiers, à 83 ans.

Malko retira la veste de son costume en alpaga, posa son pistolet extra-plat sur la table de nuit. Il revenait juste de sa deux centième mission[1. La vengeance du Kremlin.] et il était épuisé. Il avait fallu se promener du Kremlin, à Londres en passant par Tel-Aviv. On allait souligner comme d’habitude l’excellente documentation de Gérard, on allait dire qu’il était devenu un as de la géopolitique, mais c’était lui, Malko, qui devait affronter le danger face à un Poutine en pleine forme qui n’oubliait jamais de se venger. Poutine, d’après Gérard qui avait expliqué cela à Causeur magazine l’été dernier, dans le dernier entretien qu’il avait donné à la presse, continuait la guerre froide par d’autres moyens. Le Grand Jeu se jouait toujours entre les USA et la Russie. L’islamisme était venu compliquer l’affaire, bien entendu mais on en revenait toujours à la vieille rivalité entre Washington et Moscou.

Depuis cinquante ans, depuis sa première mission, en 1965, à Istambul, Malko, contrairement à Gérard, n’avait pas vieilli. Depuis cinquante ans, il avait la quarantaine et une énergie sexuelle débordante. Depuis cinquante ans, il avait parcouru tous les pays du globe, où il avait honoré de pulpeuses salopes. Il s’enfonçait dans leurs reins d’une seule poussée. Elles aimaient ça, s’empaler sur sa virilité érigée comme les valeurs du monde libre face à la subversion communiste. C’était l’avantage d’être un héros de la littérature populaire, ça. Comme Tintin ou Maigret. On ne prend pas une ride.

Malko se demanda s’il allait pouvoir continuer à bosser, maintenant que Gérard de Villiers, après l’avoir envoyé deux cents fois au front, avait rejoint le paradis des forçats de l’underwood. C’est qu’il n’avait pas terminé de réparer son château de Liezen en Autriche. Il faut dire qu’être prince, chevalier de Malte et grand voïvode de la voïvodine de Serbie, ça coûte. Et qu’allait devenir Alexandra, son éternelle fiancée ? Et Elko Krisantem, le majordome, un as de l’étranglement ottoman ? Ou Chris John et Milton Brabeck, les agents de la CIA qu’on lui envoyait en renforts et qui avaient à eux deux « la puissance de feu d’un petit porte-avions ».

Et puis Malko n’était pas du genre à prendre sa retraite. Il voulait, comme son créateur, mourir en faisant ce qu’il aimait. Le côté Molière de Gérard de Villiers. Contrairement à Simenon qui s’était arrêté du jour au lendemain, GDV pour les intimes avait décidé d’écrire jusqu’à son dernier souffle, ce qu’il fit.

D’ailleurs Malko était un contractuel de la CIA, pas un fonctionnaire surmutualisé. Il avait la même vision libérale du monde que son créateur. L’équation libéralisme=liberté politique lui semblait aller de soi. Même si au Chili en 75, dans L’ordre règne à Santiago, Malko (et Gérard, donc, comme il l’avait raconté à Causeur), les choses n’avaient plus été aussi claires, soudain.

Mais enfin, Malko espérait quand même que si quelqu’un reprenait la licence SAS, il n’allait pas se retrouver entre les mains d’un pisse-copie gauchiste du genre démocrate américain ou gaulliste français. Avec Gérard de Villiers, Malko avait pris l’habitude de voir le monde avec un prisme politique qui faisait passer les néocons pour des centristes et Tamerlan pour un humaniste un peu fiotte.

Et puis quoi qu’on en dise, il y avait un style chez Gérard de Villiers qui n’affectait d’en avoir aucun. Justement parce qu’on sait depuis Barthes  que le degré zéro de l’écriture est une écriture. Et ça, l’air de rien, ce n’était pas à la portée du premier venu et ça expliquait aussi une telle longévité et un tel succès.

Malko se releva, alla à la fenêtre.

La peur se dissipait un peu. Quoi qu’il arrive, il était devenu une légende, un mythe. Même si on ne devait plus lire de nouveaux récits de ses exploits, il aurait été le dernier survivant de la vraie littérature de gare, avec San-Antonio peut-être. Cette littérature en voie de disparition, qui unissait l’intello et le prolo, le gaucho et le facho, le catho et macho,  parce qu’à un moment, ce qui compte vraiment, c’est une bonne histoire aussi bien documentée, que les pages Étranger des journaux, sinon mieux, et de surcroît beaucoup plus sexy.

Malko regarda la pluie tomber. C’était bien un temps de Toussaint. Il se rappela le titre d’une de ses premières missions, Opération apocalypse.

Voilà, on y était.

*Photo : STEVENS FREDERIC/SIPA. 00449937_000008.

 

 

J’irai ricaner sur vos tombes

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halloween toussaint cimetiere

halloween toussaint cimetiere

Jadis, avant que l’homme atteigne son niveau de développement le plus abouti avec les 35 heures, Twitter, les patinettes à moteur et les bières sans alcool, la mort voulait encore dire quelque chose. On envisageait ce passage avec gravité. On pleurait ses morts, voire ceux des autres, avec respect. On retirait son chapeau au passage d’un corbillard. On allait dans les cimetières pour déposer des fleurs, et s’inspirer de la philosophie des lieux. Mais ça c’était avant ; avant l’eau courante, la télévision et tout le confort moderne. Le moderne, précisément, veut une mort qui lui ressemble : légère, joyeuse, décomplexée et pour tout dire fun. L’un des premiers assauts contre la mort fut la tentative d’importation calamiteuse de la fête d’Halloween en hexagone. Halloween, ses citrouilles, et ses masques terrifiants… La riposte de l’Église catholique pour défendre la Toussaint fut d’ailleurs terrible… ce fut Holyween : « Nous suspendrons des images de saints devant les églises et nous nous rassemblerons dans les rues (…) L’an dernier, nous nous sommes bien amusés et les gens étaient très curieux de savoir ce que nous faisions », explique à l’AFP l’une des instigatrices de cette néo-Toussaint conviviale.

Chaque année, peu avant la Toussaint, la presse se livre à un concours réjouissant visant à lister les initiatives de progrès, et qui vont dans le bon sens, dans le domaine de la mort. Ainsi, le quotidien régional Midi-Libre nous apprenait il y a quelques jours qu’une société de Nîmes propose des cercueils « customisés » (le mot est du journaliste). « Des fleurs, le Colisée, la Tour Eiffel, le Grand Canyon, des volcans d’Auvergne, et toujours une belle lumière… Une société nîmoise customise les cercueils dans l’esprit des défunts, avec l’ambition d’enrayer l’appauvrissement des funérailles civiles… » Voilà la nouvelle ambition, faire des obsèques un moment festif, un spectacle riche en rebondissements, et égayé par un cercueil joliment décoré. L’entreprise propose également des oraisons funèbres pour un prix très raisonnable… « Il y a même possibilité d’obtenir une oraison funèbre sur le thème retenu pour la cérémonie, la passion du défunt, comme le sport, la cuisine, la photo… Écrit par un spécialiste pour Personifia (coût 600 € environ), le texte doit juste être remis à jour avec quelques éléments sur le défunt. » On se demande en quel métal est fait un « spécialiste » en oraisons funèbres ?! Reste que ce n’est pas cher. Pour avoir Malraux ou Bossuet, il faut dépenser plus. Dans un registre voisin, Le Journal de Saône-et-Loire nous vante les mérite du cercueil écolo en carton : « À Saint-Martin-en-Bresse, l’ex-cadre de l’alimentaire, Georges Braissant a inventé le cercueil en cellulose en 1992, mais il bataille toujours et encore pour l’imposer à l’industrie funéraire. » Ah le beau combat ! « Face à cette impasse commerciale, Georges Braissant a réagi en créant une association pour faire du lobbying auprès des utilisateurs. Avec Patrice Leclerc, un Parisien concepteur d’un produit proche (un cercueil alvéolé en cellulose) et quelques professionnels du métier, il a créé en novembre 2012 l’Association des Cercueils Écologiques en Cellulose. » La France, ses 300 fromages, son million d’associations…

Mais ce n’est pas tout d’être personnalisé, coloré, écolo… il fallait bien – qu’en plus – le monde funéraire soit « connecté ».  « Quant à la sépulture connectée, dotée d’un code QR (Quick Response), elle permet aux proches d’accéder, à l’aide d’une application téléchargée sur smartphone, à un florilège en photos-vidéos, textes et musiques de la vie du défunt. Le coût moyen de la diffusion des funérailles en streaming s’élève à 250 euros tandis qu’avoir recours au code QR sur une tombe varie entre 100 et 150 euros. Le prix d’un cimetière virtuel oscille entre 50 et 200 euros par an » nous apprend l’AFP. Et c’est ainsi que subrepticement la mort est devenue 2.0, à défaut d’être vraiment virtuelle…

Un dernier pas doit désormais être franchi… que la grande faucheuse soit amusante et que le trépas soit ri-go-lo. En donnant – pourquoi pas ? – aux monuments funéraires un aspect comique – comme par exemple l’apparence du personnage de dessin animé Bob l’éponge… L’idée a déjà été prise… Par une famille américaine qui a fait ériger une pierre tombale géante représentant l’éponge jaune bienheureuse au sourire inextinguible au-dessus de la sépulture de leur fille de 28 ans, qui vouait un culte au personnage. Après avoir accepté dans un premier temps que son cimetière soit égayé par un Bob l’éponge géant en marbre, le directeur du lieu s’est finalement ravisé et a fait démanteler la monstrueuse sculpture.

Mais l’époque n’a pas dit son dernier mot. Viendront les tombes Mickey. Les cimetières transformés en parc d’attraction, traversés de manèges, de trains fantômes, de maisons hantées et de toboggans multicolores. Les cortèges funèbres éco-conscients à vélos ou à trottinettes. Le Wi-Fi à l’intérieur même des cercueils. Les éloges funèbres dits par des clowns professionnels et assermentés, avec option jonglage et cracheurs de feu. Et aussi, bien entendu, les feux d’artifice de cendres funéraires…

Quoi, ça existe déjà ?

 

*Photo : C. VILLEMAIN/20 MINUTES/SIPA.  00645658_000008.

Les désarrois de l’élève indien

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inde dollar crise

inde dollar crise

Les pays émergents, Chine mise à part, ont sauvé l’Occident dela dépression. La récession de 2009, sans précédent depuis la guerre, qui a ravagé l’emploi et les comptes publics des pays développés, aurait pu dégénérer encore – chute des revenus, de la consommation, de l’investissement, des recettes fiscales. Mais nous n’avons vu cette spirale négative à l’œuvre que dans l’Europe du Sud, victime de ses fautes et des politiques aveugles d’austérité, non dosées et non ciblées, imposées par les doctrinaires libéraux.

En revanche, les États-Unis, l’Allemagne, et à un moindre degré le Japon ont connu une véritable rémission. Ces trois pays ont en commun de produire des biens d’équipement à grande échelle, dont les exportations ont enregistré une envolée dès 2009, offrant notamment aux entreprises germaniques des ventes record à l’extérieur. Les États-Unis, pour leur part, ont bénéficié des performances commerciales de l’aéronautique civile, de l’industrie des machines et du secteur des armements. Cette embellie, terme ici approprié, ces pays la doivent d’abord aux commandes des pays émergents. La politique de développement poursuivie par la Chine, le Brésil, la Russie, l’Inde et d’autres encore, s’est avérée providentielle pour les Occidentaux empêtrés. Les coryphées de la mondialisation heureuse ont parlé de « découplage ». On a plutôt assisté à l’inversion de la dynamique de croissance entre pays développés et pays émergents.

C’était oublier que la mondialisation ressemble souvent à une pochette-surprise – à ceci près que les surprises peuvent être mauvaises. Quand on croit avoir passé le cap des Tempêtes, des vents contraires se lèvent à nouveau. Pour la première fois depuis plus de trente ans, la Chine, presque surpuissante, se heurte à un double problème de surinvestissement et de surendettement. Le Brésil a si fortement ralenti que sa présidente a opté pour une politique de relance, coûteuse pour les finances publiques. La Russie, escortée de l’Ukraine et du Belarus, est au bord de la récession.

Reste un pays qui a totalement déconcerté les prévisionnistes : il s’agit de l’Inde, ce géant de la mondialisation caché dans l’ombre du dragon chinois.[access capability= »lire_inedits »] Les dirigeants de New Delhi, à la différence de ceux de Pékin, n’ambitionnent pas de dominer le monde – du moins à court terme. Ils ont rejeté le modèle chinois de croissance à marche forcée assortie d’une urbanisation frénétique, au profit d’un développement plus mesuré, permettant de maintenir de nombreux paysans dans les campagnes, y compris par des subventions publiques.  Ils n’ont pas cherché à exporter à tout prix, se satisfaisant d’équilibrer leurs échanges avec le reste du monde. Enfin, à tort ou à raison, ils ont installé la roupie sur le marché des changes mondial, tandis que le yuan reste cloîtré sur le marché chinois.

Cette marche paisible au développement, voulue par les dirigeants indiens, s’est interrompue ce printemps. En quelques mois, le sous-continent a subi une fuite des capitaux, une chute de la roupie et le plongeon des grands indicateurs de la croissance. Lesapparences plaident pour une crise classique, liée à une surchauffe ou à des erreurs politiques. Les apparences sont trompeuses : la crise indienne, que les dirigeants de New Delhi ne nient pas, constitue un cas d’espèce du fait que sa principale cause est la politique monétaire américaine connue sous le nom de quantitative easing.

 

Je me garderai d’accabler encore mes malheureux lecteurs, déjà trop matraqués par le jargon économique des médias. Ils savent l’essentiel. On appelle « quantitative easing » la politique désinvolte de la Réserve fédérale consistant à créer de la monnaie sans retenue – et, dans ce cas, au profit des grands acteurs de la sphère financière américaine. Le plus gros de la monnaie nouvelle a été consenti à des banques, des compagnies d’assurances et des fonds de placement qui n’en avaient pas réellement besoin pour approvisionner en liquidités une économie américaine encore convalescente (au mieux). Les financiers américains ont donc recyclé la pluie de dollars issue de l’arrosoir de la Banque centrale vers les marchés émergents d’Amérique latine et d’Asie, précisément ceux qui avaient échappé à la Grande Récession occidentale.

Il en a résulté trois conséquences : un gonflement des marchés financiers, bourses et marchés du crédit, un dopage des économies « bénéficiaires » et une appréciation inopinée, non désirée par les gouvernements concernés, des grandes devises émergentes. Les cours de la roupie indienne et du real brésilien ont grimpé de près de 40% en quelques années. Le crédit, tout spécialement le crédit aux particuliers, s’est envolé. Les bourses ont établi de nouveaux records historiques. À l’arrivée, des déséquilibres « à l’occidentale » sont apparus en Orient. Mais ce sont des déséquilibres d’importation. Indonésie, Malaisie, Taïwan, Thaïlande et Inde sont aujourd’hui menacées par des décisions prises au siège de la Fed. Kevin Lai, économiste d’un organisme de placement japonais basé à Hongkong, a donné dans le Financial Times un raccourci saisissant du processus : « Tout cet argent du quantitative easing a conduit à une bulle massive du crédit en Asie. Le crime a été commis. Nous devons maintenant en payer les conséquences… Il y aura beaucoup de dommages. Les ménages endettés devront vendre leurs biens. Et il y aura une destruction de richesse considérable[2. « Spectre of 1990 crisis looms large as debt grows » : article du Financial Times du 21 août 2013.]». C’est qu’entre-temps, les capitaux ont commencé à refluer d’Asie pour deux raisons au moins : d’abord, le ralentissement économique, ensuite l’annonce faite par le président de la Réserve fédérale de la réduction du quantitative easing à compter de septembre[3. Bernanke vient de renoncer, le 18 septembre, à la première réduction projetée.]. Nous avons ainsi assisté à une sorte de « boom and bust » sur les monnaies et les marchés financiers des pays émergents.

Reste à comprendre pourquoi c’est l’Inde qui a subi le plus fortement le désaveu des détenteurs de capitaux, devenant ainsi la première victime expiatoire de la bulle du crédit en Asie. Deux faiblesses du système économique expliquent cette vulnérabilité: premièrement, la forte inflation – 8 à 10 % par an – qui pousse les ménages à emprunter à relativement bas taux ou à accumuler de l’or en quantité ; deuxièmement, la dégradation du commerce extérieur provoquée par la croissance trop forte des importations et la croissance trop faible du rendement des exportations. Et les tendances récentes issues de la crise commençante risquent d’aggraver la situation.

Les tensions inflationnistes n’ont pas été combattues par la Banque centrale, qui a maintenu ses taux de prêt à l’économie entre 4% et 5%. Et elles se sont avivées depuis que la roupie a entamé sa dégringolade. Les Indiens paient de plus en plus cher les matières premières qu’ils importent, c’est-à-dire à peu près toutes en dehors du charbon. Beaucoup demandent donc au nouveau président dela Reserve Bankof India[3. Ranghuram Rajan, jusqu’ici économiste au FMI.] de durcir sa politique monétaire pour soutenir la roupie. Mais quid, alors, de la croissance qui semble s’éteindre doucement mais sûrement ?

Sur le front du commerce extérieur, l’Inde, comme presque toute l’Asie, pâtit de la récession européenne. Elle n’a pas recours, de surcroît, aux mesures de dumping à l’exportation que pratique cyniquement la Chine avec la bienveillante complicité de l’OMC[4. Depuis le printemps 2012, l’Etat chinois subventionne les exportations à hauteur de 10% de leur montant.]. Enfin, sa monnaie, cotée librement sur le marché des changes, s’est trop appréciée sous les effets pervers du quantitative easing américain. Ainsi, les importations de matières premières et de biens d’équipement liées au développement n’ont pas été compensées par des exportations suffisantes. Le déficit extérieur indien approche de 5% du PIB[5. Soit l’équivalent de 100 milliards d’euros pour la France, dont le déficit commercial, jugé « apocalyptique » évolue aux alentours de 60 à 70 milliards.].

Nous n’aurons pas l’outrecuidance de dire aux Indiens ce qu’ils ont à faire. Leur marche cahoteuse vers la maturité économique est leur affaire. Mais les faits récents plaident en faveur d’une priorité : sortir la roupie d’un régime de libre cotation, d’une manière ou d’une autre. La Chine, presque surpuissante, maintient et maintiendra son yuan hors d’atteinte des paris des traders du marché mondial[6. Depuis le printemps 2012, l’État chinois subventionne les exportations à hauteur de 10% de leur montant.] jusqu’au moment où elle aura fait tomber la forteresse monétaire américaine. L’Inde, moins bien armée, a plus de raisons encore de vouloir maîtriser la parité de sa monnaie. Ses dirigeants s’y résoudront-ils ? C’est là un choix de long terme, difficile, à caractère doctrinal et politique, et non une triviale question d’opportunité. Attendons leur décision.[/access]

*Photo : Biswaranjan Rout/AP/SIPA. AP21364808_000015.

Toussaint : un bout de terre et des morts

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toussaint morts tradition

toussaint morts tradition

Maupassant était fasciné par le cimetière Montparnasse. Il associait cette « nécropole des morts » à la frénésie inversée d’un Paris souterrain, à la couleur particulière des rayons automnaux et à son insurmontable goût pour la flânerie. Le « Mauvais Passant », tel qu’on le surnommait, faisait déambuler ses héros amoureux dans ces allées où le temps semble se suspendre. La Toussaint est le moment particulier où les vivants rompent la quiétude des lieux. Cette tradition est ancrée dans l’immémorial. Elle recouvre des rites familiaux et ancestraux. Si, aujourd’hui les jeunes générations y sacrifient moins que les anciennes, il n’en reste pas moins que ces retrouvailles programmées avec les disparus restent vivantes. On peut penser que la transmission s’effectuera avec le temps, par passage de témoin.

La Toussaint arbore en effet une signification autre que celle du chiffre d’affaire des grossistes en fleurs ou du nombre de pots de chrysanthèmes vendus. Pourtant, chaque année les journaux télévisés s’ouvrent sur une perspective économique, puis déplorent la perte de cette tradition. Ainsi, depuis cinq ans, les obsèques religieuses ont reculé de 5%. La pratique catholique s’enfonce dans la désuétude. Les jeunes se désintéressent de l’hommage symbolique aux défunts symbolisé par le dépôt de fleurs. En outre, de moins de moins de funérailles sont célébrées par des prêtres mais par des diacres ou des laïcs. Le recul de la foi catholique se manifeste par la crise des vocations. Peu de jeunes sont attirés par la prêtrise. Aussi, les obsèques religieuses pâtissent-elles de cette désaffection. Pour un croyant, cela signifie beaucoup.

Au-delà du marasme institutionnel de l’Eglise Catholique en France, la Toussaint offre la survivance, au sein de la modernité, du besoin de se recueillir et de se souvenir des êtres aimés que l’on a perdus. Elle correspond à une pause où l’on se retourne sur le passé. Le souvenir des disparus supplante alors momentanément le présentisme effréné du quotidien où les morts n’ont pas leur place. Ce moment privilégié coïncide avec les réunions de famille où les liens entre générations sont resserrés. La mémoire familiale marque un désir de continuité qui transparaît par ce pèlerinage au cimetière à la fois intime et public.

Par là, arpenter sous la pluie ou sous les faibles rayons du soleil d’octobre les allées du cimetière, c’est perpétuer chaque année les vieilles coutumes transmises par ses parents. Cachés derrière les sépultures, arrosoirs, petits râteaux, bidons remplis d’eau, témoignent que l’entretien de la tombe familiale coïncide avec celui du souvenir des défunts. Le symbole du retour annuel sur le lieu où repose leurs dépouilles ou leurs cendres renvoie à sa propre finitude.

Face à la dalle mortuaire parée des colifichets d’usage « A notre sœur », « Souvenirs » et leurs variantes, l’humilité point. A contrario, la famille faulknérienne des Sartoris accrochée à l’ancêtre glorieux et à sa statue trônant au-dessus du caveau familial fait écart. Là, il ne s’agit pas d’être digne d’un ancêtre prestigieux mais de perpétuer une suspension éphémère du temps. Les lieux et les objets qui restent viennent au secours de la mémoire défaillante. La lignée s’interrompt parfois. Lorsque l’on arpente les allées des cimetières, l’on ne peut s’empêcher d’avoir le cœur serré en voyant des concessions à l’abandon, dont les noms gravés sont à peine visibles, et succombent déjà sous les assauts du temps.

Inscrire son nom sur une dalle mortuaire, c’est un acte de rébellion passif contre le temps, c’est prétendre à une trace passagère, à une éternité temporaire. Tant que la lignée est vivante, succèderont aux défunts, d’autres défunts de la même famille et cela signifiera magistralement la continuité. Les sépultures qui s’érodent rappellent que viendra un jour où plus personne ne se rendra sur la tombe et où son oubli définitif sera avalisé par l’installation de nouvelles tombes présidant ainsi à l’éternel recommencement. Il y a des lignées humbles qui s’éteignent dans le silence et non pas dans le fracas faulknérien. Inscrire son nom quelque part, c’est la première des actions que l’on effectue machinalement, c’est aussi une aspiration secrète et humble, qui culmine parfois dans l’excès : être suffisamment grand, avoir changé suffisamment les choses pour que votre nom soit inscrit au Panthéon de l’Histoire et qu’il traverse le temps plus longtemps.

Loin de ces considérations romantiques, le balai des anonymes perdure au long des années et s’étend sur toute la semaine de la Toussaint. Il emporte avec lui des cortèges de souvenirs que l’on conserve comme des trésors éphémères. Les nécropoles urbaines, immenses négatifs de la ville, alternent avec les cimetières minuscules des villages, perchés parfois sur des cimes auxquelles l’on accède seulement grâce à des routes accidentées et sinueuses. Le pèlerinage redevient voyage. Et, au détour de la dernière épingle, l’on découvre sur le plateau l’église solitaire qui abrite les ouailles défuntes qui se blottissent contre ses murs. Revenir tous les ans devant la tombe familiale, c’est renouer avec un lieu familier, un bout de terre qui appartiennent à ceux de votre sang. C’est réentendre le craquement familier des feuilles mortes, c’est s’étonner de reconnaître le grincement de la grille rouillée, c’est retrouver le goût de la flânerie, c’est s’apercevoir que tout est resté à sa place. Et au-delà des angoisses métaphysiques et universellement partagées, l’on se surprend à éprouver un paradoxal réconfort. Quels qu’aient été les aléas de l’existence, notre dépouille sera inhumée auprès des nôtres. Cette certitude apaisante participe de la perpétuation de l’empreinte familiale. La Toussaint produit chaque année un petit miracle, une bulle d’éternité qui fait sens.

 

*Photo : ALFRED/SIPA. 00483175_000014.

Barjot, ou l’expulsion pour tous…

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La loi, rien que la loi, toute la loi, argueront les Javert de circonstance, trop gais d’apprendre la décision du Tribunal d’Instance du 15ème arrondissement d’expulser Frigide Barjot et sa famille de leur logement sous un délai de quatre mois. Nul n’est au-dessus de la loi et surtout pas une agitateuse qui a failli faire vaciller une loi qui fait vaciller l’ordre anthropologique.

Imaginons que les époux Tellenne aient été un peu légers sur le statut de leur logement, ce qui ne semble pas le cas au vu des documents qu’ils ont produits. Mais imaginons : si la loi était si légale que ça, elle aurait dû être appliquée il y a trente ans et non pas aujourd’hui. Jusqu’à présent, on s’en foutait de Jalons, de Frigide, de Basile, et de ce qu’ils pouvaient faire de leur appartement – combien d’auteurs, de monteurs, de photographes ou d’artisans dans leur cas ?

Le truc, c’est que l’on ne s’en fout plus du tout depuis un an. Il est vrai que la Manif pour Tous, avec Barjot à sa tête, était en passe de devenir un réel contre-pouvoir, une étonnante force de pure orthodoxie réunissant des gens de différentes obédiences, religions et ethnies. La Manif pour Tous version Barjot, c’était le surgissement d’une France réelle et plurielle n’en pouvant plus de la France officielle et univoque. Normal qu’on ait voulu faire la peau à celle qui était susceptible de rassembler les énergies, unifier les gens de bonne volonté et cliver les extrêmes, se faisant traiter de « facho » à gauche et de « travelo » à (l’extrême) droite. Bobo de droite si l’on veut, catho branchée comme elle se définissait elle-même, ex-star du Banana Café, Frigide Barjot fut ce météore de la vie publique de l’an dernier, très au fait du fonctionnement médiatique et représentant par là-même un danger certain, car capable de débattre comme il se doit avec les marchands de mode (et de genre) du temple. Cette femme sans haine attisa la leur.

On chercha alors la petite bête, on éplucha les contrats jusqu’à ne plus dormir afin de découvrir à tout prix l’alinéa qui pourrait causer sa chute – et le plus vite possible. De l’aveu même de l’avocat de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP), c’est la notoriété de Barjot qui conduisit à enquêter sur elle. Anonyme, on l’aurait laissée tranquille. Partisane du Mariage pour Tous, on aurait carrément baissé son loyer. Peu importe qu’elle ait été entre-temps virée de son mouvement qui sans elle ne pouvait que redevenir une secte d’intégristes – et par là-même ne plus représenter aucun danger pour les prêtres de la nouvelle inhumanité.

Il fallait se venger. Il fallait en finir avec celle qui avait osé rappeler que c’est grammaticalement qu’il ne saurait y avoir de mariage entre deux personnes du même sexe. Cette expulsion est donc bien une décision, pour ne pas dire une exécution politique. Ce n’est pas la supposée indélicatesse immobilière de Barjot que l’on sanctionne, c’est son engagement moral, sa tentative de résistance à une aberration sociétale, son courage sacrificiel.

Mais il faut en prendre acte et désormais faire attention à ce que nous pouvons penser et dire. Ne jamais s’attaquer de front à une réforme sociétale imposée par une minorité – telle est la leçon antirépublicaine de cette très gerbante condamnation. Respect, Frigide !

Finkie au bûcher !

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alain finkielkraut marianne

alain finkielkraut marianne

Il fallait s’y attendre : après la publication de L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut, la gauche intellectuelle dominatrice et sûre d’elle-même allait se déchaîner. La notoriété de l’auteur et son audience s’étendant au-delà du petit cercle des initiés de l’establishment universitaire et éditorial interdisait que l’on réservât à son dernier opus le sort généralement réservé aux textes dépourvus de l’imprimatur des fonctionnaires de la pensée correcte : la néantisation par le silence.

Ne tenant aucun compte des avertissements généreusement prodigués par ses « amis » relatifs aux écarts qu’il se permettait par rapport à la doxa multiculturaliste, post-nationale et post-coloniale en vigueur, Alain Finkielkraut persiste et signe dans sa défense intransigeante des idées qui lui sont chères : le savoir se transmet par des maîtres respectueux de l’héritage culturel, la Nation est une proposition ouverte à tous, et non une catin utilisée comme bon vous semble avant d’être insultée, nos valeurs ne se limitent pas à l’acceptation sans examen de celles des autres. Dans son combat intellectuel pour les défendre, Alain Finkielkraut a commis, aux yeux de ses contempteurs, un péché mortel : il n’est plus l’imprécateur solitaire au sein de cette gauche dont il continue de se réclamer, ce vieil oncle ronchon et exaspérant comme il en existe dans chaque famille. Il s’est fait des amis, de gauche eux aussi, dont les travaux austères et scientifiquement étayés viennent conforter ses intuitions : le géographe Christophe Guilluy, le sociologue Hugues Lagrange, le politologue Laurent Bouvet, pour ne citer que les plus connus.

Tous ces gens-là ne se contentent pas d’insulter la partie du peuple sensible au chant des sirènes lepénistes, ils tentent d’expliquer, avec leurs outils et leurs mots, les raisons de cette situation : fracture géographique, insécurité culturelle, indifférence de l’élite politique, fût-elle de gauche, aux angoisses des petites gens.

Il y a donc péril en la demeure, alors tous les coups sont permis : ce ne sont plus les idées de Finkielkraut qu’il faut combattre, mais l’homme Finkie qu’il faut abattre. On se bouscule pour mener la charge : Aude Lancelin dans Marianne, Fréderic Martel dans Slate.fr  et Jean Birnbaum, chef du Monde des livres, dans le quotidien vespéral. La caractéristique commune de ces « critiques » est la « reductio ad lepenum » de l’auteur de L’identité malheureuse (pour Martel, Finkielkraut est responsable de l’élection d’un conseiller général du FN à Brignoles ! )  et la tentative de le l’exclure de la communauté des gens sains d’esprit pour l’envoyer à l’asile, de vieillards pour les plus indulgents, psychiatrique pour les plus sévères. Finkie est un « agité de l’identité » (Lancelin), un « esprit malade » (Martel) en proie à une « aliénation exaltée » (Birnbaum). Ce dernier file sur une demi-page du Monde des Livres une métaphore sur le feu et la flamme révélatrice de son désir inconscient : passer Finkielkraut au lance-flammes en prétendant que l’essayiste « joue avec le feu », et est tombé sous la coupe d’un écrivain sulfureux, Renaud Camus « qui a très officiellement déclaré sa flamme à la présidente du Front National ».

Birnbaum manie l’insulte, l’insinuation, la diffusion des ragots des cantines luxueuses du VIème arrondissement de Paris avec le zèle destructeur des pamphlétaires de l’extrême droite d’avant guerre, le style en moins. Les organes de presse qui ont le culot de mettre Finkielkraut en couverture à l’occasion de la parution de son dernier essai (entendez Causeur et Le Point) sont des «  agitateurs désinvoltes » qui n’auraient même pas lu le texte en question, accusation que Birnbaum serait bien en mal de prouver. Les lecteurs de Causeur ont pu constater que les thèmes rassemblés dans L’identité malheureuse  sont pour une part issus du dialogue exigeant et fructueux mené avec Elisabeth Lévy sur la radio RCJ, et dans les colonnes du mensuel. Et que Le Point comme  Causeur ont eu l’élégance de donner la parole à ses contradicteurs,  Ghaleb Bencheikh dans Le Point et Jean-Christophe Rufin dans Causeur. Aux flics de la police lexicale du Monde, de Slate et de Marianne, nous sommes contraints de dire qu’ils ont échoué à nous rendre paranoïaques, bien que nous ayons de vrais ennemis. Nous préférerons toujours l’art de la conversation et de la dispute civilisée, grâce, notamment, à Alain Finkielkraut.

*Photo :  JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Daniel Leconte n’est pas un salaud !

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Il n’est pire sourde que celle qui entend ce qu’elle veut entendre. Surtout quand, en prime, elle est bavarde et parfois un chouia désordonnée.

Je plaide donc coupable : à la suite d’une conversation téléphonique, amusante et sautillante, avec mon ami Daniel Leconte, l’éminent producteur que l’on sait, j’ai cru qu’il avait donné son accord pour signer le manifeste que vous savez. Je me suis trompé : mon oreille avait fourché. Il n’a donc pas à reprendre une parole qu’il n’avait pas donnée. Il ne fait pas partie des 343 salauds.

Et, bien que je sois la fautive, il en sera quitte pour un bon déjeuner au cours duquel il m’expliquera ses motivations. Mais ne vous inquiétez pas, les 343 ne sont pas devenus les 342, puisque vous avez été des centaines à signer ce texte depuis sa publication. Soyez sympas : continuez ![1. Dès lundi, une pétition ouverte à tous nos lecteurs sera mise en ligne.]