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L’ivresse sucrée

Je dors d’un sommeil irrégulier. Je m’éveille souvent. Depuis que j’en ai chassé ma dernière compagne, le palais est silencieux. Plus aucune porte ne claque. Je vis seul. La nuit, je me rends jusqu’aux cuisines de l’Élysée, où la faim me porte. J’y trouve des reliefs appétissants, que je dévore. Je suis alors saisi d’une frénésie alimentaire. J’aime les gâteaux surtout. Je m’en remplis la bouche. Sous la masse des comestibles, constamment renouvelée, mise en branle par la mastication rapide, mes joues se gonflent démesurément, s’animent, se déforment. Je surprends parfois mon reflet dans une vitre, et je trouve comique ma face enflée, mes lèvres souillées et humides, vers quoi reviennent toujours mes mains chargées de nourriture, dans un geste mécanique et pressé. « Eh bien, président, tu bâfres ! »

C’est ce que je me dis à part moi. Je souris ; des éclats de gâteau jaillissent, un mince filet s’échappe de mes commissures.
Affolé de pâtisserie, je m’assieds dans la pénombre, et je laisse la saturation s’installer, prendre possession de mon être. Les glucides s’infiltrent dans le réseau de mes veines, irriguent mon cerveau, tous mes membres.
Je me soumets à la loi du sucre.

J’ai nommé Manuel Valls premier ministre. Ce petit monsieur vient de passer deux années à la tête de la police. Il n’a pu, à ce poste éminent, où l’on peut déplacer à sa guise, sur une carte, des compagnies en armes, apaiser sa soif de commandement. C’est un plaisir renouvelé que le spectacle de ces républicains d’élite, manifestant sans vergogne une suffisance de tyranneau de canton. La dernière semaine de son exercice lui aurait été fatale, si le ridicule et la honte pouvaient encore tuer : un pompier a refusé de prendre la main qu’il lui tendait. Quel camouflet pour ce matador de baignoire !
Bah ! Ce ne fut là que la première station de son chemin de croix. Je ne lui donne pas un an pour que Matignon épuise son arrogance. Il sortira de l’épreuve plus essoré qu’un linge de maison du tambour d’une machine. Pour l’heure, la presse complaisante lui tresse des couronnes : il connaîtra tantôt que le laurier comporte des épines.

J’ai souhaité sortir Ségolène Royal de la lointaine réclusion où elle se morfondait. Je la vois encore, accablée, larmoyante, criant presque grâce aux électeurs, qui l’avaient écartée de La Rochelle… C’est beau une femme qui pleure, la nuit !
On me rapporte que le fidèle Ayrault a été blessé que je ne le reconduisisse pas dans sa fonction. Ah, le brave homme ! Je l’imaginais dans son bureau, lundi dernier, espérant mon appel, soutenu par un fol espoir, et par celui de ses commensaux, telle cette madame Bricq, qui crut habile d’encenser la cuisine de Matignon, au détriment de celle de l’Élysée.
Quel chemin parcouru depuis que j’ai quitté la rue de Solférino ! Où sont mes concurrents, mes ennemis devrais-je dire, car il furent trop peu loyaux pour être mes adversaires, et dans quel état se trouve le parti socialiste ?

J’ai su que M. Kahn cherchait jusqu’en Chine des investisseurs pour plus d’un milliard d’Euros. Il a en tête la création d’un « fonds spéculatif entièrement dédié à la macro-économie ». Je me répète cette information à toute heure de la journée, et je souris. M. Kahn, le champion de la gauche, celui que tout un peuple attendait, l’économiste qui murmurait à l’oreille des princes et des gogo-danseuses, Je l’imagine dans le bureau de son « hedge fund » adoptant tour à tour une position courte ou longue, fasciné par la chute… des marchés. Il me toisait, naguère, il m’enjoignait de me soumettre ou de me démettre. Sic transit… intestinal, ah, ah, ah !
J’ai gardé Fabius aux Affaires étrangères. Il n’est que ce portefeuille d’assez vaste pour contenir l’ennui qui l’habite. Il fit un usage médiocre des dons innombrables que la naissance et la nature lui avaient abandonnés. Sa conversation était l’une des plus brillantes de Paris, mais il ne consentit jamais à échanger avec moi que des banalités. À présent, il confie aux œuvres d’art et aux jolies femmes le soin de le divertir.

Quant au parti socialiste, si je disposais d’un reliquat de piété, je prierais volontiers pour qu’un dieu de miséricorde exauçât le vœu de M. Emmanuelli, lequel déclarait ce matin que « la démission du premier secrétaire ne [lui] paraîtrait pas inopportune ». Décidément, ce monsieur Désir-sans-avenir n’aura existé véritablement que dans le refus qu’il suscitait !
L’aube se lève sur Paris. Je retrouverai tout à l’heure l’inquiétante servilité de mes courtisans. Avant de regagner ma chambre, je risquerai quelques pas dans le parc. Je n’ai plus faim. L’écœurement de la chose sucrée a suivi son éblouissement.
Tous les plaisirs sont brefs et infidèles.

Manuel Valls, dircom hollandais

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valls hollande communicationQu’est-ce qu’un écureuil ? C’est un rat pourvu d’un bon attaché de presse ! Voilà, semble-t-il, la leçon qui a été tirée à l’Elysée de la débâcle municipale, conséquence d’une impopularité persistante de l’exécutif. Le choix de Manuel Valls pour remplacer Jean-Marc Ayrault à Matignon a été, dans un premier temps, interprété comme la mise en place, contrainte et forcée, par le président de la République, d’une cohabitation interne à la gauche. François Hollande se replierait sur ses fonctions régaliennes de chef de l’Etat : grande diplomatie et conduite des opérations militaires extérieures, laissant à son premier ministre la haute main sur le gouvernement. Celui-ci, selon la Constitution de la Vème République « détermine et conduit la politique de la nation ». Manuel Valls, candidat à la primaire socialiste en 2012, et ministre de l’Intérieur ensuite, s’est forgé une image de Tony Blair en VF, ne manquant aucune occasion de se démarquer de la gauche traditionnelle et de ses fétiches idéologiques anciens et modernes : il s’est ingénié, avec certain succès, à incarner une gauche décomplexée, acceptant sans arrière-pensées les lois du marché et de la mondialisation, à l’écoute des angoisses sécuritaires et identitaires des populations reléguées dans les zones périurbaines, et soucieuse de maintenir l’ordre républicain – celui qui protège les faibles contre les caïds des cités comme d’ailleurs.

C’est peu dire que la formation du gouvernement Valls était attendue comme la traduction d’une rupture avec la calamiteuse expérience de son prédécesseur : on espérait un vrai patron, mettant en place un dispositif gouvernemental dont il aurait la maîtrise, avec des ministres reconnaissant son autorité, et peu tentés d’aller contester à l’Elysée les arbitrages rendus à Matignon. La ligne social-démocrate définie par François Hollande lors de la conférence de presse de janvier serait précisée dans un sens social-libéral, avec ce qu’il faut de réformes de structures du type Schröder et, à Bercy, des personnalités susceptibles d’incarner cette orientation, Louis Gallois par exemple.

Il n’en est rien : le poids politique personnel que les principaux membres du gouvernement estiment, à tort ou à raison, disposer dans le parti ou dans le pays, leurs liens personnels et anciens, pour beaucoup d’entre eux, avec le président de la République circonscrivent la place réelle que Manuel Valls va désormais occuper : celle de directeur de la communication de l’exécutif et de producteur « d’éléments de langage » à l’usage de ses collègues pour éviter la cacophonie de l’équipe précédente. La première salve de la novlangue du pouvoir a été lancée par le premier ministre, mercredi 2 avril sur TF1 : « Nous sommes tous hollandais !» a-t-il affirmé, et on veut bien le croire ! Exit Valls le briseur de tabous, le défricheur de sentiers délaissés de la gauche retrouvant le chemin du peuple, voici le Valls réduit à sa compétence primaire, celle qui lui permit de gravir les échelons de la vie politique : celle d’un communiquant habile, familier des ficelles du métier grâce à son ami Stéphane Fouks, et auréolé de quelques succès dans ce domaine sous le gouvernement Jospin, et lors de la campagne présidentielle de 2012.

A ce point de l’analyse, on peut se demander ce qui a poussé Manuel Valls à accepter cette mission où il court le risque de dilapider en quelques mois le capital de popularité engrangé lors de son passage place Beauvau. Fait-il passer la loyauté et l’esprit de sacrifice avant la gestion bien comprise de son ambition politique affichée, la conquête de l’Elysée ? En 2020, il n’aura que 58 ans, et beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts. Le cas d’Alain Juppé rétabli dans une stature de présidentiable vingt ans après une chute abyssale peut lui servir d’espoir, sinon d’exemple.

Son passage à Matignon lui permettrait alors de combler des manques qui apparaissent une fois dissipés les brouillards de la com’ : la « pensée Valls », hormis quelques intuitions sur la sécurité, le rôle de la nation, le réalisme économique est encore protéiforme. Elle est encore dépourvue de porte-parole influents dans les milieux intellectuels et médiatiques. Face à Terra Nova et à la Fondation Jean Jaurès, aux réseaux d’universitaires cultivés par Martine Aubry prônant une vision multiculturaliste d’une société française pouvant être sauvée par le « care », le système Valls paraît bien faiblard.
S’il parvient, avec les moyens de Matignon, à constituer autour de lui un courant de pensée structuré, appuyé sur des esprits libres et inventifs, soucieux d’appréhender le réel sans a priori dogmatique, il n’aura peut-être pas tout perdu. Mais comme disait l’ancien premier ministre britannique, Harold MacMillan, mort presque centenaire à la fin du siècle dernier : « Ce qu’il y a d’irritant dans la vie politique, ce sont les événements ! » Gérer un cabinet de communication de crise est difficilement compatible avec l’élaboration sereine d’un projet pour l’avenir. On en saura plus dans quelques mois.

*Photo : WITT/SIPA. 00680661_000002.

Dis François, c’est encore loin la reprise?

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hollande colomb decouverte
Quelques jours après l’annonce du remaniement, on peut déjà constater que le premier objectif de François Hollande a été atteint : on ne parle plus des municipales. La question est bien évidemment de savoir si, au-delà de l’effet médiatique, le changement de gouvernement signifie un changement de stratégie et de politique. Vu la composition du gouvernement, la réponse est clairement non : Hollande n’a pas changé d’analyse et en conséquence ne pense pas qu’il faille changer de cap. Ce chiraquien croyant et pratiquant sait qu’un président de la République peut envoyer de troupes en Afrique, décider des essais nucléaires et avoir des bonnes places pour une finale de la coupe du monde, mais qu’en revanche il est incapable d’inverser la courbe du chômage ni n’importe quelle autre courbe d’ailleurs. Hollande sait parfaitement que depuis un certain temps il n’y pas de chef d’Etat en France mais uniquement des hommes plus ou moins doués qui interprètent ce rôle. Chirac ne l’a pas joué si mal, il a su « habiter » la fonction – à défaut d’exercer le pouvoir – mais depuis 2007 rien ne va plus. Nicolas Sarkozy, pourtant proche de Chirac un certain temps, croyait et faisait croire qu’il suffisait de vouloir pour pouvoir, que le réel pliait devant l’obstination d’un chef volontaire comme les chiffres de la délinquance devant un ministre de l’intérieur énergique. En d’autres termes, Sarkozy était un dealer qui consomme, une erreur que son successeur ne commet pas. L’actuel amateur qui interprète le rôle de président, s’il joue assez mal, a pourtant compris qu’il fallait faire sien le célèbre mot de Cocteau : « Puisque ces mystères demeurent, feignons d’en être l’organisateur ».

Hollande s’est trouvé dans une situation où les attentes de Français – entretenues voire amplifiées par sa campagne présidentielle – étaient importantes et la capacité de l’exécutif d’y répondre quasi nulle. Dans ces conditions, la seule stratégie possible est de gagner du temps : aucun problème, aucune crise aussi durs et longs soient-ils, ne sont infinis. Les pires épidémies qui ont décimé l’humanité jusqu’au milieu du XXème siècle n’ont jamais duré éternellement malgré l’incapacité des hommes à leur trouver des remèdes voire à en comprendre les ressorts. Il faut tout simplement manœuvrer pour être au poste de médecin en chef au moment où l’épidémie s’épuise et cesse naturellement.

Le « moment » politique actuel n’est donc pas celui d’une réflexion sur le bilan et d’une remise en cause mais celui du leadership. Tel Christophe Colomb, Hollande est sûr de lui et son rôle consiste à rassurer l’équipage qui commence à perdre espoir. A lire aujourd’hui le journal de bord du grand navigateur, on est frappé par la similitude des situations. Le 23 septembre 1492 par exemple, Colomb note que « l’équipage râle toujours [..] les hommes croient que nous ne pourrons jamais rentrer chez nous ». Et le lendemain il constate que « malgré des indices d’une terre proche que nous avons pu constater de nos propres yeux et ceux donnés par Dieu […] ils disent que je leur ai menti ».

Hollande, comme Colomb il y a cinq siècles, voit des signes indiquant que la terre est proche. Aujourd’hui, l’on sait que Colomb avait deux fois tort : ce 24 septembre, il était encore à 18 jours de voyage des Caraïbes, beaucoup plus loin qu’il ne le croyait ; par ailleurs, il croyait guider ses hommes vers l’Inde et le Japon… Hollande perçoit, lui aussi, les signes précurseurs d’une reprise qui n’a rien à voir avec ce qu’il a fait depuis 22 mois mais avec ce qu’ont accompli les Américains, Allemands, Britanniques, Chinois, Espagnols et Italiens depuis quelques années. Cela fait au moins trois ans qu’il croit que la reprise réelle, celle qui fait baisser le chômage et augmenter les salaires, est, comme « Cipango » dans l’esprit de Colomb, à quelques jours de voyage.

Dans son retard, Hollande gagne du temps. C’est le rôle de Valls : tenir et entretenir les médias, les sondages et l’opinion publique assez longtemps pour que ces hirondelles qu’il ne cesse d’entrevoir amènent enfin ce printemps si récalcitrant. Et vous savez quoi ? Il n’est pas exclu qu’il gagne son pari…

Impasse Manuel Valls

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valls montebourg deflationLe Président de la République a choisi Manuel Valls pour conduire la politique du Gouvernement. On sait aujourd’hui qu’il devra arbitrer le duo Montebourg/Sapin à l’Economie et aux Finances. Ce face-à-face, s’il risque d’être assez spectaculaire et s’il alimentera sans aucun doute les gazettes, est pourtant un faux-semblant.

Car Michel Sapin conserve, semble-t-il, les deux leviers principaux de Bercy, c’est-à-dire la tutelle sur la Direction du Trésor et la Direction du Budget. Autrement dit, la dépense et les recettes. Arnaud Montebourg n’aura quant à lui que la tutelle sur la Direction de l’Industrie et surtout sur le Ministère de la Parole. Il nous y avait habitués quand il était au Redressement productif : son arrivée à l’économie lui donnera certes une audience plus large et sa voix portera plus loin, mais il restera contraint par le pacte de compétitivité et par les engagements de restriction budgétaire dont Michel Sapin sera le garant vis-à-vis de Bruxelles… et de Berlin.

Cette situation conduit Manuel Valls et le gouvernement à une impasse pour une raison évidente : son gouvernement appliquera avec rigueur la même politique que les autres gouvernements européens. Une politique qu’auraient aussi bien pu appliquer Alain Juppé ou François Fillon, c’est-à-dire « euro-compatible », une politique d’austérité qui produit déjà ses effets puisque la stagnation s’installe durablement en Europe. Non seulement la croissance est nulle (y compris en Allemagne), mais partout les économistes agitent maintenant le spectre de la déflation.

Au-delà des indicateurs économiques qui dévoilent la contraction progressive de la masse monétaire, les politiques d’austérité répercutent leurs effets en cascade sur les donneurs d’ordre et les entreprises qui leur sous-traitent leurs services. Chacun peut le constater dans le business, en France comme en Allemagne comme au Royaume-Uni, mais plus encore en Espagne et en Italie, partout les prix baissent : dans les télécoms, dans les services, dans la grande distribution, dans l’automobile, dans les produits d’équipement, la concurrence organisée à l’échelle mondiale a conduit les entreprises à mettre la pression sur les prix et à organiser la déflation.

Cette déflation est mortifère. Elle est déjà l’œuvre d’une manière sous-jacente depuis 12 ans. Elle a conduit à la destruction de plus d’un million d’emplois industriels en France. Elle est en passe de devenir structurelle et évidente au sein de la zone euro. Tous les économistes le craignent désormais. Comme dans les années 30, la déflation ne peut conduire qu’au renchérissement du coût réel des intérêts bancaires (le différentiel entre le taux effectif nul ou positif et le coût de la vie négatif), à la baisse des investissements (on y est déjà : en 2013, par exemple, le nombre de permis de construire déposés a baissé de 30%), à la compression des salaires pour réduire encore plus les coûts de production, à la baisse du pouvoir d’achat donc à la baisse de la consommation, à l’amplification de la baisse des prix pour essayer d’attirer des consommateurs fuyants, au transfert accru de la production vers les pays à bas coût (Chine, Vietnam…), à la désindustrialisation irréversible du pays. Une spirale infernale dont il est très difficile de sortir.

Et bien entendu au chômage de masse : si l’on additionne les différentes catégories de chômeurs (jusqu’aux emplois à temps partiel de moins de 20 heures par semaine), on retrouve partout en Europe la même masse d’environ 20% de chômeurs, y compris en Allemagne où une très importante masse de chômeurs (ou de travailleurs) partiels vivent avec 400 € par mois. Dans certains pays comme l’Espagne, c’est 30%. Le chômage de masse est déjà là et rien n’interdit de penser qu’avec une politique d’austérité qui conduit directement à la déflation monétaire, cette masse ne va pas s’accroître encore. Avec les conséquences sociales et sociétales que l’on peut imaginer.

Manuel Valls n’a jamais caché son attachement sincère à cette politique « libérale ». Il s’en est fait le chantre au sein du parti socialiste dans la roue de DSK. Il est sans doute aujourd’hui le mieux placé pour l’appliquer. Michel Sapin sera son bras armé et consentant pour l’exécuter : comme François Hollande, il reste indéfectiblement attaché à l’euro, à la concurrence « libre et non faussée », aux engagements budgétaires européens, à la politique de l’euro fort (après celle du franc fort). Bref, à toute cette politique héritée de Jacques Delors (et de Jean-Claude Trichet) qui a fait tant de mal à la France et qui est en train de ruiner la zone euro. François Hollande s’en considère le digne héritier, Manuel Valls en sera l’administrateur.

Que va-t-il se passer maintenant ? Le gouvernement va mettre en œuvre son plan d’austérité. Il va essayer de négocier un petit délai avec Bruxelles. Peut-être l’obtiendra-t-il, mais le plan sera de toute façon appliqué. Comme les recettes budgétaires vont se contracter, un nouveau plan sera fabriqué pour amplifier le premier. Et de plans en plans, de contractions en contractions, de rigueur en austérité, la France va s’installer durablement dans la déflation. Et dans la dépression économique qui l’accompagne. Nous l’avons vu. Bien sûr, Arnaud Montebourg va s’agiter, courir au devant des entreprises qui licencient pour essayer de limiter les dégâts. Bien sûr, il va donner le change en s’affichant dans les médias pour rappeler qu’au gouvernement il soutient l’industrie. Mais de politique industrielle, il n’en a pas. En tout cas, aucune qui soit compatible avec le pacte de compétitivité que Valls et Sapin vont développer.

Quelles en seront les conséquences ? Les électeurs de gauche se sentiront toujours plus trahis par leurs élus, les électeurs de droite crieront au loup avec Copé et consorts, lesquels affirmeront que le gouvernement n’en fait pas assez dans la réduction budgétaire (alors qu’ils auraient fait la même chose s’ils étaient au pouvoir) : bref, la France va s’enfoncer dans le marasme et les divisions. Aucun grand projet  n’est à l’horizon, aucune vision positive ne se dégage, aucune espérance ne renaît. Le nouveau gouvernement à peine nommé est déjà dans une impasse. Manuel Valls est dans une impasse. Il sortira de cette aventure en guenilles et la France désemparée.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00643130_000007.

Valls traumatise la gauche de la gauche

manuel valls ps pacte competitivite

Jusqu’à lundi soir, les politiques filaient unanimement la même métaphore – « claque », « gifle », « coup de poing» – pour qualifier la correction infligée par le corps électoral au gouvernement et à François Hollande. Mais depuis la nomination de Manuel Valls à Matignon hier matin, rien ne va plus. Les urnes ont certes parlé mais la plupart des représentants de la gauche peinent à comprendre le message des électeurs. Il faut avoir une sacrée dose de mauvaise foi intellectuelle pour voir dans le tsunami de dimanche un simple vote de contestation sans fond. Ne reculant devant aucune habileté stratégique, ces bolchéviques de la dernière heure prétendent que les Français ont massivement voté à droite pour exiger… « plus de gauche » !

Quand j’entends Henri Emmanuelli, Marie-Noëlle Lienemann et Cécile Duflot menacer François Hollande de ne pas voter la confiance au gouvernement de Valls parce qu’ils le jugent trop à droite, je me dis que le changement n’est vraiment pas pour maintenant. Et en entendant Michel Rocard confier hier soir au « Grand Journal » que son ex-poulain était « un peu jeune (à 51 ans !) pour être premier ministre », je me suis définitivement sentie téléportée à la huitième décennie du XXème siècle. Alors étudiante, j’observais, amusée, le célèbre trio des rocardiens Valls, Bauer et Fouks à l’affût des nouvelles recrues de l’Unef-Id qu’ils s’employaient à soustraire de l’influence plus fun des jeunes chevènementistes qui refaisaient le monde cigarette au bec dans les couloirs de la faculté de Tolbiac. Dès 1981, Manuel Valls fit ses premières armes centristes dans ce lieu hautement symbolique des dissensions idéologiques internes à la gauche, au milieu des batailles cinglantes qui opposaient Ligue Communiste révolutionnaire, Union des Etudiants Communistes et Mouvement des Jeunesses socialistes. Leur lutte pour la conquête du pouvoir ne connaissait de trêve que lorsque tous s’unissaient pour casser du « faf ».

Trente ans plus tard, la fronde gauchiste interne au PS illustre une réalité que les Français et les médias ont tendance à minorer : y compris au sein de son propre parti, François Hollande n’a jamais disposé de la majorité nécessaire pour conduire une politique de l’offre pourtant soutenue par le centre, une bonne partie de la gauche, l’ensemble de la droite et le MEDEF. Le « pacte de responsabilité» annoncé par l’homme de la synthèse en janvier n’est pas sans rappeler un projet politique méprisé, moqué et étouffé dans l’œuf, il y a trente ans sous Mitterrand. Tel un Lucifer de droite, Manuel Valls est aujourd’hui accusé d’en être l’infernal héritier.

À l’heure où la majorité des Français croule sous le chômage et les hausses d’impôt, pendant que le pays laisse filer sa dette et les investisseurs à l’étranger, la haine de la gauche de la gauche envers une politique innovante paraît d’autant plus délirante. Aidés de quelques intellectuels, ceux qui s’apprêtent à voter la confiance au nouveau gouvernement pourraient s’atteler à la tâche de donner enfin une doctrine à la mutation réformiste du PS – paradoxalement entamée dans les faits dès 83, mais pas dans les mots – afin d’en finir avec les vieilles lunes réactionnaires de l’extrême gauche française. Grâce à cette pâle lueur d’espoir ainsi offerte aux Français, l’idéal d’une social-démocratie à la française capable d’entrer de plain-pied dans la compétition économique mondiale deviendra peut-être un jour réalité.

*Photo : VILLARD/WITT/SIPA. 00680567_000033.

Remaniement d’avril

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Le Président n’avait pas grand-chose à faire. Comme on dit, le message était clair. François Hollande l’a dit et répété, il a « entendu le message des Français ». Il fallait changer maintenant, pour de vrai, ça devait déménager. Exit le neurasthénique nantais et stop le chantier de Notre-Dame des Landes, on avait trop chatouillé les Verts. Out les ministres-s-e-s du genre Vallaud-Belkacem, Peillon et Taubira, on avait trop fait peur aux banlieues et aux familles catho. Bye bye l’arriviste hidalgo de la Place Beauvau, on avait quand même expulsé deux fois plus de Roms que Sarko.

C’était très simple : il suffisait de dégager tous ces fauteurs de troubles, de donner vraiment les moyens d’agir à un ou deux EELV, et de tout faire pour rattraper l’électorat traumatisé par deux ans de « réformes sociétales » aussi dangereuses qu’inopportunes. Pour en finir avec le hollandisme, rejeté par l’immense majorité des Français, le président n’avait plus qu’à remanier son attitude et son phrasé, imitant au mieux son prédécesseur survolté. Et les Français constateraient qu’ils avaient bien été écoutés, eux aussi.

Sauf que non, non, rien n’a changé. Tout va continuer. Au lieu de sanctionner Valls et Taubira pour leurs mensonges face caméra, Hollande fait de l’un son Premier ministre et laisse à l’autre le soin de mener à bien sa suicidaire réforme pénale. Premier résultat obtenu : les écolos claquent la porte et refusent d’avance leur vote de confiance, et les rigolos du Front de Gauche rejoignent officiellement l’opposition. Remaniement d’avril ? Attendez, ce n’est pas fini : sur seize nouveaux ministres,  les deux seuls nouveaux arrivants s’appellent François Rebsamen et… Ségolène Royal.

Autrement dit : personne n’est puni, tout le monde est promu. Les neufs ministres qui gardent leur fauteuil auront désormais davantage de prérogatives, afin de pouvoir poursuivre leur travail dans les meilleures conditions. Comme si on les félicitait pour leur politique, au moment même où les Français viennent de leur signifier qu’ils n’en voulaient plus. Quiconque a pu croire un instant que les socialistes reprendraient du poil de la bête d’ici les élections européennes peut aller se rhabiller. Ils seront tous à poil face à Copé et à un FN surgonflé.

À ce stade, on est tenté de se demander si François Hollande n’a pas calculé son coup. À moins qu’il ne soit une taupe de l’UMP, son pari doit reposer sur la probabilité d’avoir à remanier encore avant l’été. Dans cette perspective, évidemment, autant rajouter une couche bien grasse de « sociétalisme » pendant que c’est encore jouable. Parce qu’avec le scrutin proportionnel des européennes, le message des Français va finir par être trop lisible pour ne pas être compris. Les Verts feront dans les 10%, les rouges à peine moins, et le FN plus du double.

Il se pourrait bien que le changement, ce soit en juin. Et qu’alors, avec un peu de chance, Manuel Valls ait déjà perdu suffisamment de points de popularité pour ne plus menacer Hollande de concurrence déloyale en 2017. Il ne manquerait plus à ce dernier, dès lors, qu’à user de la dernière technique Sarkozy dont il ne se soit pas encore inspiré : nommer un « gouvernement d’ouverture », avec centristes dociles et écologistes bon teint, pour flatter toutes les parties et devenir le grand arbitre qu’il n’a jamais été. À moins, bien sûr, que la fessée soit telle qu’une dissolution s’impose. On peut toujours rêver.

Faut-il expulser les riches?

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fn marine le pen ps

Ils n’en ont pas parlé ! Dans le climat plutôt déplaisant, pour ne pas dire franchement pourri, qui planait ces dernières semaines, il y avait peut-être une raison de se réjouir. Dans le tourbillon des affaires, voilà plusieurs semaines qu’on ne parle pas d’immigration, d’intégration, d’islam, et de toutes ces questions qui fâchent. Il faut avouer que ça fait du bien. Peut-être en conclura-t-on qu’il n’y a aucun problème, sinon dans la tête de quelques publicistes réacs toujours prêts à flatter les bas instincts du peuple. Cette fois, seuls les policiers de la DCRI ont pris le risque de remuer les passions mauvaises en ressortant opportunément, à trois jours du second tour des municipales, une affaire de terrorisme jihadiste à Mandelieu vieille de cinq semaines.

À vrai dire, même le FN semble avoir décidé de mettre la pédale douce sur ces sombres affaires identitaires. À entendre Marine Le Pen sur les plateaux de télévision au soir du premier tour, on avait l’impression qu’elle dirigeait un autre Front de gauche, peut-être un peu moins libertaire et un peu plus patriote que l’original. Telle un Mélenchon en jupons, elle n’avait à la bouche que le chômage et la désespérance sociale, sans oublier les turpitudes de Bruxelles et du grand capital – en somme du grand classique de gauche de la gauche. Quelques jours plus tard, commentant sur France Inter les bons scores de son parti à Marseille-Nord et à Forbach, quartiers où vivent nombre d’électeurs d’origine immigrée, elle s’est félicitée que ceux-ci aient les mêmes problèmes que les autres Français et qu’ils en aient marre d’être utilisés par les socialistes, plongeant les journalistes qui l’interrogeaient dans une perplexité comique.

Le Front national serait-il un parti normal ?, semblaient-ils se demander, vaguement effrayés par cette audacieuse supposition. Le plus amusant, en effet, est que tous ceux qui nous accusaient hier, au mieux de nous faire embobiner par ses beaux discours, au pire de banaliser volontairement ses idées sales, ânonnant contre toute évidence que la fille est la copie exacte de son père, croient aujourd’hui Florian Philippot sur parole quand il affirme que le FN d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui d’hier.  Plus étonnant encore, une grande partie du gouvernement et de la gauche politique semble être parvenue à la même conclusion. Najat Vallaud-Belkacem et Harlem Désir ont bien tenté de pousser la chansonnette antifasciste, le cœur n’y était pas. Pas de semaine anti- Le Pen, donc, ni le moindre point Godwin. Il ne doit rester que Laurent Joffrin et Olivier Py pour se la jouer « No pasaran ! » Furieux contre les Avignonnais qui avaient mal voté, plaçant le candidat FN en tête avec 29,63 % des voix et 27 bulletins d’avance sur la socialiste, le directeur du festival d’Avignon a menacé de plier bagage si d’aventure le Front passait – ce qui paraissait déjà hautement improbable au moment où il le disait. Pas de théâtre pour les ploucs – ce doit être la nouvelle version de l’élitisme pour tous que Jean Vilar appelait de ses vœux.  Certes, comme l’a noté l’excellent Guillaume Erner dans Libération, le frontisme municipal a donné lieu à une palanquée de reportages évoquant Mon curé chez les nudistes. Mais les politiques, eux, ont répété sur tous les tons qu’il fallait écouter les électeurs du Front national. Et si possible leur causer meilleur, c’est-à-dire chômage et crise. Convaincue que « le FN grimpe du fait de la désespérance économique et sociale et non de l’insécurité ou de l’immigration », Cécile Duflot a demandé un coup de barre à gauche.  Que nos gouvernants se décident à écouter des électeurs qu’ils préféraient jusque-là dénoncer est une bonne nouvelle. Encore faudrait-il être sûr qu’ils les entendent bien. Si l’on comprend, la laïcité n’est plus menacée, les revendications communautaires se sont tues et l’intégration marche à merveille. Bref, tout va pour le mieux dans la meilleure des France, où toutes les cultures et toutes les différences vivent en bonne intelligence. Et puisque les fameuses bonnes questions auxquelles on reprochait au Front d’apporter de mauvaises réponses ne font plus question du tout, inutile de chercher les bonnes réponses – les réponses républicaines. On aimerait croire que ce dont on ne parle pas n’existe pas.

Mais en politique, les miracles sont rares et on peut craindre que les inquiétudes aujourd’hui refoulées fassent demain un retour fracassant. À moins qu’on assiste vraiment à la grande réconciliation de la France d’en-bas, banlieues et zones périurbaines communiant dans la détestation d’élites démonétisées. On conviendra que « Tous pourris ! » ou « À bas les riches ! », c’est un peu plus distingué – c’est-à-dire bien moins abominable –, que « Marre des Arabes ! » ou « Juifs dehors ! ». Reste que la haine de classe n’annonce pas forcément la paix civile.

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Causeur 12 - avril 2014


*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00589226_000003.

En avril, ne te découvre pas d’un fil d’écouteur

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Souriez, vous êtes filmés, écoutés, traqués ! Selon que vous soyez « puissant » plutôt que misérable, il arrive même que vos conversations téléphoniques soient jetées en pâture dans la presse. Nicolas Sarkozy en a récemment fait les frais dans les colonnes de Mediapart, véritable web-gazette du Palais qui l’a condamné d’office pour financement occulte avant d’avancer le moindre début de preuve. « Micros partout, justice nulle part ! », annonce notre « une » inspirée par les affaires Buisson et Sarkozy, où hommes politiques, juges et journalistes peu scrupuleux règlent leurs comptes par médias interposés. D’emblée, Elisabeth Lévy donne le ton : « la technologie met l’espionnage à la portée de tous » et dénonce l’alliance tacite entre juges et médias ivres de pouvoir – encouragés par quelques doctrinaires de gauche assez audacieux pour décréter que « quand on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté ».

Interrogé par notre directrice de la rédaction, l’avocat Eric Dupond-Moretti fustige ces magistrats qui prennent leur irresponsabilité pour de l’indépendance et instruisent à seule fin de discréditer les cibles qu’ils se sont choisies. Il flaire même un petit parfum de délit politique dans les écoutes diligentées contre l’ancien président de la République, sans fondement légal solide. Ancien ministre et éminence grise de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet déplore de surcroît l’érosion de la sphère privée et du secret, cette grande conquête démocratique menacée que technique et culte de la transparence dépècent bout après bout. Que nenni, en Etat de droit, la justice suit son libre cours sans que l’on puisse parler d’acharnement judiciaire contre un homme : l’ancien chef de l’Etat est un justiciable comme les autres, nous avertit Philippe Bilger, pourtant peu avare de critiques contre Christiane Taubira.

Tout bien pesés, ces scandales sont l’arbre qui cache la forêt de notre intimité violée. Nul besoin du mandat d’un juge pour étaler sa vie privée sur Facebook, sorte de Stasi librement consentie qui nous ferait presque regretter la bonne vieille agence de renseignements est-allemande, aux méthodes si désuètes. La Stasi, la vraie, fut mise en branle par l’indéboulonnable Erich Mielke de 1957 à 1989, nous rappelle Laurent Cantamessi en établissant un parallèle peu rassurant entre l’espionnage vintage et l’actuel grand déballage virtuel. La Toile est un tel nid de serpents que certains, malmenés par  Google, soignent leur « e-reputation » en dépêchant une petite entreprise de nettoyage virtuel. Eh oui, il existe des « principes d’hygiène numérique », apprend-on au fil du reportage de Paulina Dalmayer dans les locaux de la start-up Reputation squad.

Avec profondeur et solennité, Alain Finkielkraut ouvre notre rubrique actualités par un beau texte sur le nouvel antisémitisme, deux ans après les meurtres de Mohamed Merah. Hélas, la mort de l’assassin de Toulouse n’a pas tari le flot des jihadistes français, comme le confirme le juge antiterroriste Trévidic à Antoine Menusier. La cause syrienne leur offre même un terrain de jeu rêvé, alimentée par une propagande salafiste qui a pignon sur web.

Cap à l’Est. Quelque part entre l’Ukraine et la Russie, se joue peut-être le destin de l’Europe et de l’alliance atlantique. Après le rattachement de la Crimée à la Russie, réclamée par referendum par une écrasante majorité par la population locale, Jean-François Colosimo nous gratifie d’un salutaire rappel historique et géopolitique. Loin des analyses psychologisantes, JFC ramène l’histoire et la géographie à leur ultima ratio : les intérêts des Etats, en l’occurrence, ceux d’une puissance russe revenue de ses cendres qui entend briser la gangue otanienne que l’Occident voulait lui imposer. Nostalgique de l’Union soviétique, l’écrivain Zakhar Prilepine – dont je ne saurais trop vous recommander la lecture – approuve la politique étrangère d’un Vladimir Poutine qu’il juge trop libéral sur le plan économique. En national-bolchévique revendiqué, il attend le tournant social du Kremlin pour lui donner quitus. Jean-Michel Quatrepoint complète ce triptyque russe en mettant au jour les dessous énergétiques de la crise ukrainienne, influencée par la  guerre froide que se livrent Russie et  Etats-Unis pour approvisionner une Allemagne ayant tourné le dos au nucléaire.

Au cœur de la vieille Europe, Cyril Bennasar, notre « ours bipolaire », nous fait partager les sentiments antagoniques qu’il éprouve face au triste spectacle des plans sociaux de La Redoute et Florange. Face aux cabossés de la vie, l’homme de droite se (sur)prend soudain à douter : « Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? » Une sentence que ne renierait pas Phillip Blond, l’intellectuel organique des Tories britanniques, interrogé par Eugénie Bastié. Le concepteur du nouveau conservatisme outre-Manche, détaille les contours de la « Big society » qu’il a théorisée pour le compte du Premier ministre David Cameron. Loin des vieilles lunes thatchériennes, Blond défend les instances de solidarité traditionnelles que sont la famille, le voisinage ou la nation contre le tout-Etat et le tout-marché. L’UMP serait bien avisée d’en prendre de la graine, d’autant plus que Valls, soucieux de regagner certains pans de l’électorat populaire, pourrait lui aussi en faire son beurre…

L’heure du bouillon de culture a sonné. Dans le sillage du phénomène 12 years a slave, Gil Mihaely décrypte la réalité de l’esclavage nichée derrière la fiction. Le film multi-oscarisé s’inspire des mémoires d’un esclave nord-américain de la fin du XIXe siècle, comme l’essentiel d’une production culturelle qui ignore la complexité des longues traites négrières – et plus largement celle de trois millénaires d’esclavage. Nettement plus printanier, mais tout aussi polémique, le périple de Nastia Houdiakova au Plessis-Robinson nous montre qu’une autre architecture périurbaine est possible. Un urbanisme régressif pour ses détracteurs modernistes, mais qui semble ravir ses habitants. Bizarre, bizarre…

Comme toutes les bonnes choses ont une fin, ce petit inventaire à la Prévert s’achève par le rappel de nos petites pépites récurrentes. En sus de la chronique endeuillée de Roland Jaccard, les journaux de Basile de Koch (décidément mégafan de Didier Super !) et d’Alain Finkielkraut vous mettront en appétit… avant de déguster l’éditorial d’Elisabeth Lévy revenant sur la percée frontiste aux municipales.

Bon allez, assez name-droppé, je pars siester !

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Turquie : Erdogan plébiscité

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erdogan ecoutes gulen

Avec 45% des voix,Tayyip Erdogan remporte haut la main les élections municipales. Plus qu’une victoire, ce scrutin a valeur de plébiscite. Si le petit peuple turc n’est pas dupe de l’affairisme du parti islamiste, il lui est gré d’avoir favorisé plus qu’aucun autre avant lui son bien- être matériel et spirituel. Loin d’affaiblir Erdogan, les divulgations d’écoutes compromettantes ont soudé les Turcs à leur Premier ministre. Plus que jamais, il apparaît comme l’homme providentiel.

Le 17 décembre 2013, Erdogan passe un appel angoissé à son fils en banlieue d’Istanbul. Une perquisition semble imminente. «Allo Bilal, débarrasse-toi de ce que tu as chez toi » implore t-il d’une voix hachée. Quelques heures plus tard, le fils rappelle. Le gros a été fait mais il reste « 30 millions d’euros à faire disparaître ». Problème, poursuit-il,« l’argent [restant] prend beaucoup de place ». Il faut donc « attendre la nuit pour s’en occuper ». A l’autre bout du fil, le pater familias s’énerve, « ne parle pas si clairement…je te le dis depuis le début, tu es écouté ».  Le Premier ministre turc ne croyait pas si bien dire. Divulguée quelques semaines plus tard, la conversation  pulvérise les 4 millions de clics sur Youtube. Depuis lors, les révélations se succèdent sur fond de guerre ouverte entre islamistes.

Depuis 2002,ces derniers appliquent un plan progressif de conquête de l’appareil étatique. Les sympathisants des confréries religieuses, présents dans les services de sécurité, gèrent le volet répressif de la lutte contre l’establishment militaro-laïc. Cependant, une fois les généraux factieux  éliminés, les rapports entre l’AKP d’Erdogan et le mouvement Gülen se tendent. Fethullah Gülen, imam charismatique dirige une influente confrérie. Forte de millions d’adeptes, elle innerve la société turque à travers ces réseaux au sein de la police, de l’éducation, de la justice, des médias. Pas plus la confrérie que le premier ministre ne désir partager un pouvoir conquis de haute lutte. En outre, des orientations géopolitiques antagonistes les opposent. Si l’AKP, sous la houlette de son ministre des affaires Etrangères Ahmet Davutoglu  a pris du champ avec les Etats-Unis et Israël, le mouvement Gülen s’est tenu à l’écart du nouveau cap d’Ankara. Très proche de Washington depuis la Guerre Froide, Gülen n’a pas hésité à tancer Erdogan lors de l’abordage de la flottille humanitaire turque à destination de Gaza par la marine israélienne en 2010. En réalité, c’est la décision de l’AKP de mettre fin aux dershane (cours privées du soir), sous la coupe du mouvement religieux, qui a enclenché les hostilités. A travers cette mesure, Erdogan attaque le portefeuille de la confrérie. Chaque année, ces cours privés qui pallient aux insuffisances du système éducatif turc, génèrent plus d’un milliard et demi d’euros de revenu et forme, les cadres de la Turquie nouvelle. Frappée au cœur de son système financier, la riposte de la confrérie a été brutale. Le 17 décembre 2013, plusieurs dizaines de proches du gouvernement sont appréhendés à l’occasion d’un vaste coup de filet  anti-corruption. Dans le sillon de ces arrestations,plusieurs bandes sonores accablantes parviennent  jusqu’aux oreilles du public. Tout d’abord, une conversation entre Erdogan et son fils Bilal. Le premier demande au second de prendre contact d’urgence avec le reste de la fratrie, afin de se débarrasser de liasses de billets compromettantes. D’autres enregistrements révèlent comment le Premier ministre se serait interposé dans un appel d’offre de matériels militaires au bénéfice d’un de ses proches amis, ou la manière dont celui-ci aurait tenté d’influencer la désignation du président de Fenerbahçe, le club phare d’Istanbul. Enfin, l’ex- responsable du groupe médiatique, Habertürk, Fatih Saraç, a gagné un surnom, celui « d’Alo Fatih », depuis qu’une écoute a révélé le zèle avec lequel le magnat s’est empressé sous l’injonction d’Erdogan, d’étouffer la parole de l’opposition au moment des événements de la place Taksim en juin 2013.

La contre-attaque de l’AKP a été immédiate. Une première vague de  mutations a purgé des milliers de magistrats, de policiers, réputés proches du mouvement Gülen. Dans la même foulée, des juges sont dessaisis de leurs dossiers et expédiés aux confins du Caucase.  Pêle-mêle, Tayyip Erdogan dénonce une « structure parallèle » à la solde d’un « pays du sud » (comprendre Israël), et menace d’expulser l’ambassadeur des Etats-Unis jugé trop favorable à la confrérie. De façon plus surprenante, il truffe ses allocutions d’allusions à l’ananas, fruit censé prouver, à l’image de la banane, la nature affairiste du mouvement Gülen. La confrérie et l’AKP sont pris dans une course de vitesse. La première doit déballer au grand jour le maximum d’affaires avant que le gouvernement n’ait le temps de purger l’appareil d’Etat de ces membres infiltrés. Pour enrayer les ravages dévastateurs des écoutes, Erdogan s’est brusquement transformé en chantre vibrant du respect de la vie privée. Dorénavant, une loi autorise le retrait immédiat de tout enregistrement contraire au respect de l’intimité. On l’aura compris, le Premier Ministre turc n’est pas à une contradiction près.L’utilisation d’écoutes n’a pas gêné l’AKP lorsqu’il s’est agi d’abattre l’establishment laïc. Or, ce procédé est devenu incontrôlable et a fini par se retourner contre ces instigateurs. Toutefois, ces écoutes ont eu un effet positif. Elles ont permis aux journaux turcs de trouver une nouvelle icône en la personne d’un ex-directeur des douanes d’Istanbul. Les écoutes ont démontré que le valeureux fonctionnaire a préféré résister aux avances alléchantes d’hommes d’affaires proches de l’AKP, quitte à récolter une promotion dans le Sud-Est de l’Anatolie…

*Photo :  Jodi Hilton/PACIFIC PRESS/SIPA .00680528_000007.

Gouvernement Valls : resserré ou remanié?

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valls ayrault pinel hamon

16 ministres, huit femmes et huit hommes (curieusement, la loi de la parité ignore l’idéologie du genre, c’est bien connu : le quota essentialise à tout va !), on se croirait revenu aux premiers temps de la Sarkozye. À l’époque où l’on ne nous promettait pas le changement pour maintenant mais une France d’après avec zéro SDF volontaire et un taux de chômage ridicule. Engagés dans un big bang institutionnel, Sarkozy et Fillon divisèrent Bercy en deux grands pôles, l’Economie et la relance d’un côté, les Comptes publics de l’autre : voilà donc Arnaud Montebourg grimé en Christine Lagarde et Michel Sapin dans les pas d’Eric Woerth. Moscovici parti vers un douillet bureau bruxellois plus clément que les électeurs de Valentigney, on attend avec impatience les premiers tiraillements entre cigale et fourmi de Bercy, qui régaleront experts et téléspectateurs de BFM-Business…

En fait de révolution culturelle, on entrevoit à peine quelques ajustements. Najat Vallaud-Belkacem complète sa panoplie cosmétique avec la jeunesse, le sport et la Ville (bref, tout ce qui bouge et court après un ballon en rêvant du dernier Ipod) en sus du droit des femmes. Trois attributions qui doivent mobiliser au total 25 euros de budget annuel…

Sa piètre performance médiatique le soir du premier tour des municipales lui a peut-être coûté le porte-parolat du gouvernement, confié au grognard de la Hollandie et ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Une ministre qui met la percée du FN sur le dos de Sarkozy et s’enfonce dans le déni, cela faisait un peu désordre à la veille d’une rouste électorale monumentale.

Comme on ne pouvait décemment pas la nommer ministre des potiches ou de cassoulet, la radicale de gauche Sylvia Pinel, bête noire des auto-entrepreneurs, finit première au concours de circonstances : alors qu’on la disait sur le départ, la mise en examen de son mentor Jean-Michel Baylet lui fait obtenir le maroquin du Logement afin de remplir le quota radical du gouvernement – Valls se réclame tant de Clemenceau qu’il eût été ballot de l’oublier. Comme le dit le croustillant Emmanuel Lechypre sur BFM, il n’y a plus rien d’important dans l’agenda du ministère du Logement depuis l’adoption de la loi Duflot (sous-entendu : sans quoi on l’aurait confié à quelqu’un d’autre !)

Peu de nouvelles nominations, en dehors de ces symboles. Ségolène Royal signe son grand retour à l’Ecologie et promet d’exceller dans les exercices d’équilibrisme auxquels elle nous habitué en 2007, écartelée entre l’alter-mondialisme éolien d’un José Bové et l’industrialisme sauce Chevènement. Cela promet de savoureux arbitrages.

La valse à deux temps entre les ministres du gouvernement Ayrault, presque tous reconduits dans le cabinet Valls, il me rappelle le film Que les gros salaires lèvent le doigt ! Jean Poiret y joue un grand patron invitant ses employés en week-end pour dégraisser une bonne partie de son personnel, les virés étant choisis grâce au jeu des chaises musicales. Même arbitraire pour le gouvernement Valls, qui nomme Benoît Hamon à l’Education nationale – je me souviens d’ailleurs d’un numéro inénarrable de l’émission « J’aimerais vous y voir » sur LCP où l’ancien leader de la gauche du PS rivalisait de compassion avec un malheureux prof de banlieue malmené par ses élèves, victimes de racisme, forcément victimes pour devenir les bourreaux de leur maître degôche… L’ancien ministre du Budget Cazeneuve, recasé à l’Intérieur, pourra constater par lui-même les effets de la baisse de la dépense publique sur l’efficacité des forces de police.

À peu de choses près, on prend les mêmes et on recommence. Le Drian à la Défense, Taubira reconduite à la Justice (les casseroles, c’est un peu comme le bonheur selon Prévert, elles se reconnaissent au bruit qu’elles font en partant…) pour rassurer l’électeur oberkampfien effrayé par la défection des Verts, Filippetti à la Culture (avec Marc, nous ne voyons qu’une explication à son maintien : Patrick Mennucci a dû se mettre au vert pour se remettre de sa dégelée marseillaise), Fabius au quai d’Orsay (sans commentaire, les événements d’Ukraine et de Syrie en disent déjà assez…), etc.

Il semblerait que les Verts aient vraiment eu tort de ne pas être de l’aventure. Non que François de Rugy ou Jean-Vincent Placé se seraient volontiers vendus pour un plat de lentilles vertes, mais Manuel Valls a si bien manié l’art du recyclage qu’il y a gagné ses galons d’écolo-socialiste. Au pays des interchangeables, l’inertie est reine…

 *Photo : WITT/SIPA. 00640163_000005.

L’ivresse sucrée

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Je dors d’un sommeil irrégulier. Je m’éveille souvent. Depuis que j’en ai chassé ma dernière compagne, le palais est silencieux. Plus aucune porte ne claque. Je vis seul. La nuit, je me rends jusqu’aux cuisines de l’Élysée, où la faim me porte. J’y trouve des reliefs appétissants, que je dévore. Je suis alors saisi d’une frénésie alimentaire. J’aime les gâteaux surtout. Je m’en remplis la bouche. Sous la masse des comestibles, constamment renouvelée, mise en branle par la mastication rapide, mes joues se gonflent démesurément, s’animent, se déforment. Je surprends parfois mon reflet dans une vitre, et je trouve comique ma face enflée, mes lèvres souillées et humides, vers quoi reviennent toujours mes mains chargées de nourriture, dans un geste mécanique et pressé. « Eh bien, président, tu bâfres ! »

C’est ce que je me dis à part moi. Je souris ; des éclats de gâteau jaillissent, un mince filet s’échappe de mes commissures.
Affolé de pâtisserie, je m’assieds dans la pénombre, et je laisse la saturation s’installer, prendre possession de mon être. Les glucides s’infiltrent dans le réseau de mes veines, irriguent mon cerveau, tous mes membres.
Je me soumets à la loi du sucre.

J’ai nommé Manuel Valls premier ministre. Ce petit monsieur vient de passer deux années à la tête de la police. Il n’a pu, à ce poste éminent, où l’on peut déplacer à sa guise, sur une carte, des compagnies en armes, apaiser sa soif de commandement. C’est un plaisir renouvelé que le spectacle de ces républicains d’élite, manifestant sans vergogne une suffisance de tyranneau de canton. La dernière semaine de son exercice lui aurait été fatale, si le ridicule et la honte pouvaient encore tuer : un pompier a refusé de prendre la main qu’il lui tendait. Quel camouflet pour ce matador de baignoire !
Bah ! Ce ne fut là que la première station de son chemin de croix. Je ne lui donne pas un an pour que Matignon épuise son arrogance. Il sortira de l’épreuve plus essoré qu’un linge de maison du tambour d’une machine. Pour l’heure, la presse complaisante lui tresse des couronnes : il connaîtra tantôt que le laurier comporte des épines.

J’ai souhaité sortir Ségolène Royal de la lointaine réclusion où elle se morfondait. Je la vois encore, accablée, larmoyante, criant presque grâce aux électeurs, qui l’avaient écartée de La Rochelle… C’est beau une femme qui pleure, la nuit !
On me rapporte que le fidèle Ayrault a été blessé que je ne le reconduisisse pas dans sa fonction. Ah, le brave homme ! Je l’imaginais dans son bureau, lundi dernier, espérant mon appel, soutenu par un fol espoir, et par celui de ses commensaux, telle cette madame Bricq, qui crut habile d’encenser la cuisine de Matignon, au détriment de celle de l’Élysée.
Quel chemin parcouru depuis que j’ai quitté la rue de Solférino ! Où sont mes concurrents, mes ennemis devrais-je dire, car il furent trop peu loyaux pour être mes adversaires, et dans quel état se trouve le parti socialiste ?

J’ai su que M. Kahn cherchait jusqu’en Chine des investisseurs pour plus d’un milliard d’Euros. Il a en tête la création d’un « fonds spéculatif entièrement dédié à la macro-économie ». Je me répète cette information à toute heure de la journée, et je souris. M. Kahn, le champion de la gauche, celui que tout un peuple attendait, l’économiste qui murmurait à l’oreille des princes et des gogo-danseuses, Je l’imagine dans le bureau de son « hedge fund » adoptant tour à tour une position courte ou longue, fasciné par la chute… des marchés. Il me toisait, naguère, il m’enjoignait de me soumettre ou de me démettre. Sic transit… intestinal, ah, ah, ah !
J’ai gardé Fabius aux Affaires étrangères. Il n’est que ce portefeuille d’assez vaste pour contenir l’ennui qui l’habite. Il fit un usage médiocre des dons innombrables que la naissance et la nature lui avaient abandonnés. Sa conversation était l’une des plus brillantes de Paris, mais il ne consentit jamais à échanger avec moi que des banalités. À présent, il confie aux œuvres d’art et aux jolies femmes le soin de le divertir.

Quant au parti socialiste, si je disposais d’un reliquat de piété, je prierais volontiers pour qu’un dieu de miséricorde exauçât le vœu de M. Emmanuelli, lequel déclarait ce matin que « la démission du premier secrétaire ne [lui] paraîtrait pas inopportune ». Décidément, ce monsieur Désir-sans-avenir n’aura existé véritablement que dans le refus qu’il suscitait !
L’aube se lève sur Paris. Je retrouverai tout à l’heure l’inquiétante servilité de mes courtisans. Avant de regagner ma chambre, je risquerai quelques pas dans le parc. Je n’ai plus faim. L’écœurement de la chose sucrée a suivi son éblouissement.
Tous les plaisirs sont brefs et infidèles.

Manuel Valls, dircom hollandais

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valls hollande communication

valls hollande communicationQu’est-ce qu’un écureuil ? C’est un rat pourvu d’un bon attaché de presse ! Voilà, semble-t-il, la leçon qui a été tirée à l’Elysée de la débâcle municipale, conséquence d’une impopularité persistante de l’exécutif. Le choix de Manuel Valls pour remplacer Jean-Marc Ayrault à Matignon a été, dans un premier temps, interprété comme la mise en place, contrainte et forcée, par le président de la République, d’une cohabitation interne à la gauche. François Hollande se replierait sur ses fonctions régaliennes de chef de l’Etat : grande diplomatie et conduite des opérations militaires extérieures, laissant à son premier ministre la haute main sur le gouvernement. Celui-ci, selon la Constitution de la Vème République « détermine et conduit la politique de la nation ». Manuel Valls, candidat à la primaire socialiste en 2012, et ministre de l’Intérieur ensuite, s’est forgé une image de Tony Blair en VF, ne manquant aucune occasion de se démarquer de la gauche traditionnelle et de ses fétiches idéologiques anciens et modernes : il s’est ingénié, avec certain succès, à incarner une gauche décomplexée, acceptant sans arrière-pensées les lois du marché et de la mondialisation, à l’écoute des angoisses sécuritaires et identitaires des populations reléguées dans les zones périurbaines, et soucieuse de maintenir l’ordre républicain – celui qui protège les faibles contre les caïds des cités comme d’ailleurs.

C’est peu dire que la formation du gouvernement Valls était attendue comme la traduction d’une rupture avec la calamiteuse expérience de son prédécesseur : on espérait un vrai patron, mettant en place un dispositif gouvernemental dont il aurait la maîtrise, avec des ministres reconnaissant son autorité, et peu tentés d’aller contester à l’Elysée les arbitrages rendus à Matignon. La ligne social-démocrate définie par François Hollande lors de la conférence de presse de janvier serait précisée dans un sens social-libéral, avec ce qu’il faut de réformes de structures du type Schröder et, à Bercy, des personnalités susceptibles d’incarner cette orientation, Louis Gallois par exemple.

Il n’en est rien : le poids politique personnel que les principaux membres du gouvernement estiment, à tort ou à raison, disposer dans le parti ou dans le pays, leurs liens personnels et anciens, pour beaucoup d’entre eux, avec le président de la République circonscrivent la place réelle que Manuel Valls va désormais occuper : celle de directeur de la communication de l’exécutif et de producteur « d’éléments de langage » à l’usage de ses collègues pour éviter la cacophonie de l’équipe précédente. La première salve de la novlangue du pouvoir a été lancée par le premier ministre, mercredi 2 avril sur TF1 : « Nous sommes tous hollandais !» a-t-il affirmé, et on veut bien le croire ! Exit Valls le briseur de tabous, le défricheur de sentiers délaissés de la gauche retrouvant le chemin du peuple, voici le Valls réduit à sa compétence primaire, celle qui lui permit de gravir les échelons de la vie politique : celle d’un communiquant habile, familier des ficelles du métier grâce à son ami Stéphane Fouks, et auréolé de quelques succès dans ce domaine sous le gouvernement Jospin, et lors de la campagne présidentielle de 2012.

A ce point de l’analyse, on peut se demander ce qui a poussé Manuel Valls à accepter cette mission où il court le risque de dilapider en quelques mois le capital de popularité engrangé lors de son passage place Beauvau. Fait-il passer la loyauté et l’esprit de sacrifice avant la gestion bien comprise de son ambition politique affichée, la conquête de l’Elysée ? En 2020, il n’aura que 58 ans, et beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts. Le cas d’Alain Juppé rétabli dans une stature de présidentiable vingt ans après une chute abyssale peut lui servir d’espoir, sinon d’exemple.

Son passage à Matignon lui permettrait alors de combler des manques qui apparaissent une fois dissipés les brouillards de la com’ : la « pensée Valls », hormis quelques intuitions sur la sécurité, le rôle de la nation, le réalisme économique est encore protéiforme. Elle est encore dépourvue de porte-parole influents dans les milieux intellectuels et médiatiques. Face à Terra Nova et à la Fondation Jean Jaurès, aux réseaux d’universitaires cultivés par Martine Aubry prônant une vision multiculturaliste d’une société française pouvant être sauvée par le « care », le système Valls paraît bien faiblard.
S’il parvient, avec les moyens de Matignon, à constituer autour de lui un courant de pensée structuré, appuyé sur des esprits libres et inventifs, soucieux d’appréhender le réel sans a priori dogmatique, il n’aura peut-être pas tout perdu. Mais comme disait l’ancien premier ministre britannique, Harold MacMillan, mort presque centenaire à la fin du siècle dernier : « Ce qu’il y a d’irritant dans la vie politique, ce sont les événements ! » Gérer un cabinet de communication de crise est difficilement compatible avec l’élaboration sereine d’un projet pour l’avenir. On en saura plus dans quelques mois.

*Photo : WITT/SIPA. 00680661_000002.

Dis François, c’est encore loin la reprise?

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hollande colomb decouverte

hollande colomb decouverte
Quelques jours après l’annonce du remaniement, on peut déjà constater que le premier objectif de François Hollande a été atteint : on ne parle plus des municipales. La question est bien évidemment de savoir si, au-delà de l’effet médiatique, le changement de gouvernement signifie un changement de stratégie et de politique. Vu la composition du gouvernement, la réponse est clairement non : Hollande n’a pas changé d’analyse et en conséquence ne pense pas qu’il faille changer de cap. Ce chiraquien croyant et pratiquant sait qu’un président de la République peut envoyer de troupes en Afrique, décider des essais nucléaires et avoir des bonnes places pour une finale de la coupe du monde, mais qu’en revanche il est incapable d’inverser la courbe du chômage ni n’importe quelle autre courbe d’ailleurs. Hollande sait parfaitement que depuis un certain temps il n’y pas de chef d’Etat en France mais uniquement des hommes plus ou moins doués qui interprètent ce rôle. Chirac ne l’a pas joué si mal, il a su « habiter » la fonction – à défaut d’exercer le pouvoir – mais depuis 2007 rien ne va plus. Nicolas Sarkozy, pourtant proche de Chirac un certain temps, croyait et faisait croire qu’il suffisait de vouloir pour pouvoir, que le réel pliait devant l’obstination d’un chef volontaire comme les chiffres de la délinquance devant un ministre de l’intérieur énergique. En d’autres termes, Sarkozy était un dealer qui consomme, une erreur que son successeur ne commet pas. L’actuel amateur qui interprète le rôle de président, s’il joue assez mal, a pourtant compris qu’il fallait faire sien le célèbre mot de Cocteau : « Puisque ces mystères demeurent, feignons d’en être l’organisateur ».

Hollande s’est trouvé dans une situation où les attentes de Français – entretenues voire amplifiées par sa campagne présidentielle – étaient importantes et la capacité de l’exécutif d’y répondre quasi nulle. Dans ces conditions, la seule stratégie possible est de gagner du temps : aucun problème, aucune crise aussi durs et longs soient-ils, ne sont infinis. Les pires épidémies qui ont décimé l’humanité jusqu’au milieu du XXème siècle n’ont jamais duré éternellement malgré l’incapacité des hommes à leur trouver des remèdes voire à en comprendre les ressorts. Il faut tout simplement manœuvrer pour être au poste de médecin en chef au moment où l’épidémie s’épuise et cesse naturellement.

Le « moment » politique actuel n’est donc pas celui d’une réflexion sur le bilan et d’une remise en cause mais celui du leadership. Tel Christophe Colomb, Hollande est sûr de lui et son rôle consiste à rassurer l’équipage qui commence à perdre espoir. A lire aujourd’hui le journal de bord du grand navigateur, on est frappé par la similitude des situations. Le 23 septembre 1492 par exemple, Colomb note que « l’équipage râle toujours [..] les hommes croient que nous ne pourrons jamais rentrer chez nous ». Et le lendemain il constate que « malgré des indices d’une terre proche que nous avons pu constater de nos propres yeux et ceux donnés par Dieu […] ils disent que je leur ai menti ».

Hollande, comme Colomb il y a cinq siècles, voit des signes indiquant que la terre est proche. Aujourd’hui, l’on sait que Colomb avait deux fois tort : ce 24 septembre, il était encore à 18 jours de voyage des Caraïbes, beaucoup plus loin qu’il ne le croyait ; par ailleurs, il croyait guider ses hommes vers l’Inde et le Japon… Hollande perçoit, lui aussi, les signes précurseurs d’une reprise qui n’a rien à voir avec ce qu’il a fait depuis 22 mois mais avec ce qu’ont accompli les Américains, Allemands, Britanniques, Chinois, Espagnols et Italiens depuis quelques années. Cela fait au moins trois ans qu’il croit que la reprise réelle, celle qui fait baisser le chômage et augmenter les salaires, est, comme « Cipango » dans l’esprit de Colomb, à quelques jours de voyage.

Dans son retard, Hollande gagne du temps. C’est le rôle de Valls : tenir et entretenir les médias, les sondages et l’opinion publique assez longtemps pour que ces hirondelles qu’il ne cesse d’entrevoir amènent enfin ce printemps si récalcitrant. Et vous savez quoi ? Il n’est pas exclu qu’il gagne son pari…

Impasse Manuel Valls

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valls montebourg deflation

valls montebourg deflationLe Président de la République a choisi Manuel Valls pour conduire la politique du Gouvernement. On sait aujourd’hui qu’il devra arbitrer le duo Montebourg/Sapin à l’Economie et aux Finances. Ce face-à-face, s’il risque d’être assez spectaculaire et s’il alimentera sans aucun doute les gazettes, est pourtant un faux-semblant.

Car Michel Sapin conserve, semble-t-il, les deux leviers principaux de Bercy, c’est-à-dire la tutelle sur la Direction du Trésor et la Direction du Budget. Autrement dit, la dépense et les recettes. Arnaud Montebourg n’aura quant à lui que la tutelle sur la Direction de l’Industrie et surtout sur le Ministère de la Parole. Il nous y avait habitués quand il était au Redressement productif : son arrivée à l’économie lui donnera certes une audience plus large et sa voix portera plus loin, mais il restera contraint par le pacte de compétitivité et par les engagements de restriction budgétaire dont Michel Sapin sera le garant vis-à-vis de Bruxelles… et de Berlin.

Cette situation conduit Manuel Valls et le gouvernement à une impasse pour une raison évidente : son gouvernement appliquera avec rigueur la même politique que les autres gouvernements européens. Une politique qu’auraient aussi bien pu appliquer Alain Juppé ou François Fillon, c’est-à-dire « euro-compatible », une politique d’austérité qui produit déjà ses effets puisque la stagnation s’installe durablement en Europe. Non seulement la croissance est nulle (y compris en Allemagne), mais partout les économistes agitent maintenant le spectre de la déflation.

Au-delà des indicateurs économiques qui dévoilent la contraction progressive de la masse monétaire, les politiques d’austérité répercutent leurs effets en cascade sur les donneurs d’ordre et les entreprises qui leur sous-traitent leurs services. Chacun peut le constater dans le business, en France comme en Allemagne comme au Royaume-Uni, mais plus encore en Espagne et en Italie, partout les prix baissent : dans les télécoms, dans les services, dans la grande distribution, dans l’automobile, dans les produits d’équipement, la concurrence organisée à l’échelle mondiale a conduit les entreprises à mettre la pression sur les prix et à organiser la déflation.

Cette déflation est mortifère. Elle est déjà l’œuvre d’une manière sous-jacente depuis 12 ans. Elle a conduit à la destruction de plus d’un million d’emplois industriels en France. Elle est en passe de devenir structurelle et évidente au sein de la zone euro. Tous les économistes le craignent désormais. Comme dans les années 30, la déflation ne peut conduire qu’au renchérissement du coût réel des intérêts bancaires (le différentiel entre le taux effectif nul ou positif et le coût de la vie négatif), à la baisse des investissements (on y est déjà : en 2013, par exemple, le nombre de permis de construire déposés a baissé de 30%), à la compression des salaires pour réduire encore plus les coûts de production, à la baisse du pouvoir d’achat donc à la baisse de la consommation, à l’amplification de la baisse des prix pour essayer d’attirer des consommateurs fuyants, au transfert accru de la production vers les pays à bas coût (Chine, Vietnam…), à la désindustrialisation irréversible du pays. Une spirale infernale dont il est très difficile de sortir.

Et bien entendu au chômage de masse : si l’on additionne les différentes catégories de chômeurs (jusqu’aux emplois à temps partiel de moins de 20 heures par semaine), on retrouve partout en Europe la même masse d’environ 20% de chômeurs, y compris en Allemagne où une très importante masse de chômeurs (ou de travailleurs) partiels vivent avec 400 € par mois. Dans certains pays comme l’Espagne, c’est 30%. Le chômage de masse est déjà là et rien n’interdit de penser qu’avec une politique d’austérité qui conduit directement à la déflation monétaire, cette masse ne va pas s’accroître encore. Avec les conséquences sociales et sociétales que l’on peut imaginer.

Manuel Valls n’a jamais caché son attachement sincère à cette politique « libérale ». Il s’en est fait le chantre au sein du parti socialiste dans la roue de DSK. Il est sans doute aujourd’hui le mieux placé pour l’appliquer. Michel Sapin sera son bras armé et consentant pour l’exécuter : comme François Hollande, il reste indéfectiblement attaché à l’euro, à la concurrence « libre et non faussée », aux engagements budgétaires européens, à la politique de l’euro fort (après celle du franc fort). Bref, à toute cette politique héritée de Jacques Delors (et de Jean-Claude Trichet) qui a fait tant de mal à la France et qui est en train de ruiner la zone euro. François Hollande s’en considère le digne héritier, Manuel Valls en sera l’administrateur.

Que va-t-il se passer maintenant ? Le gouvernement va mettre en œuvre son plan d’austérité. Il va essayer de négocier un petit délai avec Bruxelles. Peut-être l’obtiendra-t-il, mais le plan sera de toute façon appliqué. Comme les recettes budgétaires vont se contracter, un nouveau plan sera fabriqué pour amplifier le premier. Et de plans en plans, de contractions en contractions, de rigueur en austérité, la France va s’installer durablement dans la déflation. Et dans la dépression économique qui l’accompagne. Nous l’avons vu. Bien sûr, Arnaud Montebourg va s’agiter, courir au devant des entreprises qui licencient pour essayer de limiter les dégâts. Bien sûr, il va donner le change en s’affichant dans les médias pour rappeler qu’au gouvernement il soutient l’industrie. Mais de politique industrielle, il n’en a pas. En tout cas, aucune qui soit compatible avec le pacte de compétitivité que Valls et Sapin vont développer.

Quelles en seront les conséquences ? Les électeurs de gauche se sentiront toujours plus trahis par leurs élus, les électeurs de droite crieront au loup avec Copé et consorts, lesquels affirmeront que le gouvernement n’en fait pas assez dans la réduction budgétaire (alors qu’ils auraient fait la même chose s’ils étaient au pouvoir) : bref, la France va s’enfoncer dans le marasme et les divisions. Aucun grand projet  n’est à l’horizon, aucune vision positive ne se dégage, aucune espérance ne renaît. Le nouveau gouvernement à peine nommé est déjà dans une impasse. Manuel Valls est dans une impasse. Il sortira de cette aventure en guenilles et la France désemparée.

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00643130_000007.

Valls traumatise la gauche de la gauche

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manuel valls ps pacte competitivite

manuel valls ps pacte competitivite

Jusqu’à lundi soir, les politiques filaient unanimement la même métaphore – « claque », « gifle », « coup de poing» – pour qualifier la correction infligée par le corps électoral au gouvernement et à François Hollande. Mais depuis la nomination de Manuel Valls à Matignon hier matin, rien ne va plus. Les urnes ont certes parlé mais la plupart des représentants de la gauche peinent à comprendre le message des électeurs. Il faut avoir une sacrée dose de mauvaise foi intellectuelle pour voir dans le tsunami de dimanche un simple vote de contestation sans fond. Ne reculant devant aucune habileté stratégique, ces bolchéviques de la dernière heure prétendent que les Français ont massivement voté à droite pour exiger… « plus de gauche » !

Quand j’entends Henri Emmanuelli, Marie-Noëlle Lienemann et Cécile Duflot menacer François Hollande de ne pas voter la confiance au gouvernement de Valls parce qu’ils le jugent trop à droite, je me dis que le changement n’est vraiment pas pour maintenant. Et en entendant Michel Rocard confier hier soir au « Grand Journal » que son ex-poulain était « un peu jeune (à 51 ans !) pour être premier ministre », je me suis définitivement sentie téléportée à la huitième décennie du XXème siècle. Alors étudiante, j’observais, amusée, le célèbre trio des rocardiens Valls, Bauer et Fouks à l’affût des nouvelles recrues de l’Unef-Id qu’ils s’employaient à soustraire de l’influence plus fun des jeunes chevènementistes qui refaisaient le monde cigarette au bec dans les couloirs de la faculté de Tolbiac. Dès 1981, Manuel Valls fit ses premières armes centristes dans ce lieu hautement symbolique des dissensions idéologiques internes à la gauche, au milieu des batailles cinglantes qui opposaient Ligue Communiste révolutionnaire, Union des Etudiants Communistes et Mouvement des Jeunesses socialistes. Leur lutte pour la conquête du pouvoir ne connaissait de trêve que lorsque tous s’unissaient pour casser du « faf ».

Trente ans plus tard, la fronde gauchiste interne au PS illustre une réalité que les Français et les médias ont tendance à minorer : y compris au sein de son propre parti, François Hollande n’a jamais disposé de la majorité nécessaire pour conduire une politique de l’offre pourtant soutenue par le centre, une bonne partie de la gauche, l’ensemble de la droite et le MEDEF. Le « pacte de responsabilité» annoncé par l’homme de la synthèse en janvier n’est pas sans rappeler un projet politique méprisé, moqué et étouffé dans l’œuf, il y a trente ans sous Mitterrand. Tel un Lucifer de droite, Manuel Valls est aujourd’hui accusé d’en être l’infernal héritier.

À l’heure où la majorité des Français croule sous le chômage et les hausses d’impôt, pendant que le pays laisse filer sa dette et les investisseurs à l’étranger, la haine de la gauche de la gauche envers une politique innovante paraît d’autant plus délirante. Aidés de quelques intellectuels, ceux qui s’apprêtent à voter la confiance au nouveau gouvernement pourraient s’atteler à la tâche de donner enfin une doctrine à la mutation réformiste du PS – paradoxalement entamée dans les faits dès 83, mais pas dans les mots – afin d’en finir avec les vieilles lunes réactionnaires de l’extrême gauche française. Grâce à cette pâle lueur d’espoir ainsi offerte aux Français, l’idéal d’une social-démocratie à la française capable d’entrer de plain-pied dans la compétition économique mondiale deviendra peut-être un jour réalité.

*Photo : VILLARD/WITT/SIPA. 00680567_000033.

Remaniement d’avril

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Le Président n’avait pas grand-chose à faire. Comme on dit, le message était clair. François Hollande l’a dit et répété, il a « entendu le message des Français ». Il fallait changer maintenant, pour de vrai, ça devait déménager. Exit le neurasthénique nantais et stop le chantier de Notre-Dame des Landes, on avait trop chatouillé les Verts. Out les ministres-s-e-s du genre Vallaud-Belkacem, Peillon et Taubira, on avait trop fait peur aux banlieues et aux familles catho. Bye bye l’arriviste hidalgo de la Place Beauvau, on avait quand même expulsé deux fois plus de Roms que Sarko.

C’était très simple : il suffisait de dégager tous ces fauteurs de troubles, de donner vraiment les moyens d’agir à un ou deux EELV, et de tout faire pour rattraper l’électorat traumatisé par deux ans de « réformes sociétales » aussi dangereuses qu’inopportunes. Pour en finir avec le hollandisme, rejeté par l’immense majorité des Français, le président n’avait plus qu’à remanier son attitude et son phrasé, imitant au mieux son prédécesseur survolté. Et les Français constateraient qu’ils avaient bien été écoutés, eux aussi.

Sauf que non, non, rien n’a changé. Tout va continuer. Au lieu de sanctionner Valls et Taubira pour leurs mensonges face caméra, Hollande fait de l’un son Premier ministre et laisse à l’autre le soin de mener à bien sa suicidaire réforme pénale. Premier résultat obtenu : les écolos claquent la porte et refusent d’avance leur vote de confiance, et les rigolos du Front de Gauche rejoignent officiellement l’opposition. Remaniement d’avril ? Attendez, ce n’est pas fini : sur seize nouveaux ministres,  les deux seuls nouveaux arrivants s’appellent François Rebsamen et… Ségolène Royal.

Autrement dit : personne n’est puni, tout le monde est promu. Les neufs ministres qui gardent leur fauteuil auront désormais davantage de prérogatives, afin de pouvoir poursuivre leur travail dans les meilleures conditions. Comme si on les félicitait pour leur politique, au moment même où les Français viennent de leur signifier qu’ils n’en voulaient plus. Quiconque a pu croire un instant que les socialistes reprendraient du poil de la bête d’ici les élections européennes peut aller se rhabiller. Ils seront tous à poil face à Copé et à un FN surgonflé.

À ce stade, on est tenté de se demander si François Hollande n’a pas calculé son coup. À moins qu’il ne soit une taupe de l’UMP, son pari doit reposer sur la probabilité d’avoir à remanier encore avant l’été. Dans cette perspective, évidemment, autant rajouter une couche bien grasse de « sociétalisme » pendant que c’est encore jouable. Parce qu’avec le scrutin proportionnel des européennes, le message des Français va finir par être trop lisible pour ne pas être compris. Les Verts feront dans les 10%, les rouges à peine moins, et le FN plus du double.

Il se pourrait bien que le changement, ce soit en juin. Et qu’alors, avec un peu de chance, Manuel Valls ait déjà perdu suffisamment de points de popularité pour ne plus menacer Hollande de concurrence déloyale en 2017. Il ne manquerait plus à ce dernier, dès lors, qu’à user de la dernière technique Sarkozy dont il ne se soit pas encore inspiré : nommer un « gouvernement d’ouverture », avec centristes dociles et écologistes bon teint, pour flatter toutes les parties et devenir le grand arbitre qu’il n’a jamais été. À moins, bien sûr, que la fessée soit telle qu’une dissolution s’impose. On peut toujours rêver.

Faut-il expulser les riches?

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fn marine le pen ps

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Ils n’en ont pas parlé ! Dans le climat plutôt déplaisant, pour ne pas dire franchement pourri, qui planait ces dernières semaines, il y avait peut-être une raison de se réjouir. Dans le tourbillon des affaires, voilà plusieurs semaines qu’on ne parle pas d’immigration, d’intégration, d’islam, et de toutes ces questions qui fâchent. Il faut avouer que ça fait du bien. Peut-être en conclura-t-on qu’il n’y a aucun problème, sinon dans la tête de quelques publicistes réacs toujours prêts à flatter les bas instincts du peuple. Cette fois, seuls les policiers de la DCRI ont pris le risque de remuer les passions mauvaises en ressortant opportunément, à trois jours du second tour des municipales, une affaire de terrorisme jihadiste à Mandelieu vieille de cinq semaines.

À vrai dire, même le FN semble avoir décidé de mettre la pédale douce sur ces sombres affaires identitaires. À entendre Marine Le Pen sur les plateaux de télévision au soir du premier tour, on avait l’impression qu’elle dirigeait un autre Front de gauche, peut-être un peu moins libertaire et un peu plus patriote que l’original. Telle un Mélenchon en jupons, elle n’avait à la bouche que le chômage et la désespérance sociale, sans oublier les turpitudes de Bruxelles et du grand capital – en somme du grand classique de gauche de la gauche. Quelques jours plus tard, commentant sur France Inter les bons scores de son parti à Marseille-Nord et à Forbach, quartiers où vivent nombre d’électeurs d’origine immigrée, elle s’est félicitée que ceux-ci aient les mêmes problèmes que les autres Français et qu’ils en aient marre d’être utilisés par les socialistes, plongeant les journalistes qui l’interrogeaient dans une perplexité comique.

Le Front national serait-il un parti normal ?, semblaient-ils se demander, vaguement effrayés par cette audacieuse supposition. Le plus amusant, en effet, est que tous ceux qui nous accusaient hier, au mieux de nous faire embobiner par ses beaux discours, au pire de banaliser volontairement ses idées sales, ânonnant contre toute évidence que la fille est la copie exacte de son père, croient aujourd’hui Florian Philippot sur parole quand il affirme que le FN d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celui d’hier.  Plus étonnant encore, une grande partie du gouvernement et de la gauche politique semble être parvenue à la même conclusion. Najat Vallaud-Belkacem et Harlem Désir ont bien tenté de pousser la chansonnette antifasciste, le cœur n’y était pas. Pas de semaine anti- Le Pen, donc, ni le moindre point Godwin. Il ne doit rester que Laurent Joffrin et Olivier Py pour se la jouer « No pasaran ! » Furieux contre les Avignonnais qui avaient mal voté, plaçant le candidat FN en tête avec 29,63 % des voix et 27 bulletins d’avance sur la socialiste, le directeur du festival d’Avignon a menacé de plier bagage si d’aventure le Front passait – ce qui paraissait déjà hautement improbable au moment où il le disait. Pas de théâtre pour les ploucs – ce doit être la nouvelle version de l’élitisme pour tous que Jean Vilar appelait de ses vœux.  Certes, comme l’a noté l’excellent Guillaume Erner dans Libération, le frontisme municipal a donné lieu à une palanquée de reportages évoquant Mon curé chez les nudistes. Mais les politiques, eux, ont répété sur tous les tons qu’il fallait écouter les électeurs du Front national. Et si possible leur causer meilleur, c’est-à-dire chômage et crise. Convaincue que « le FN grimpe du fait de la désespérance économique et sociale et non de l’insécurité ou de l’immigration », Cécile Duflot a demandé un coup de barre à gauche.  Que nos gouvernants se décident à écouter des électeurs qu’ils préféraient jusque-là dénoncer est une bonne nouvelle. Encore faudrait-il être sûr qu’ils les entendent bien. Si l’on comprend, la laïcité n’est plus menacée, les revendications communautaires se sont tues et l’intégration marche à merveille. Bref, tout va pour le mieux dans la meilleure des France, où toutes les cultures et toutes les différences vivent en bonne intelligence. Et puisque les fameuses bonnes questions auxquelles on reprochait au Front d’apporter de mauvaises réponses ne font plus question du tout, inutile de chercher les bonnes réponses – les réponses républicaines. On aimerait croire que ce dont on ne parle pas n’existe pas.

Mais en politique, les miracles sont rares et on peut craindre que les inquiétudes aujourd’hui refoulées fassent demain un retour fracassant. À moins qu’on assiste vraiment à la grande réconciliation de la France d’en-bas, banlieues et zones périurbaines communiant dans la détestation d’élites démonétisées. On conviendra que « Tous pourris ! » ou « À bas les riches ! », c’est un peu plus distingué – c’est-à-dire bien moins abominable –, que « Marre des Arabes ! » ou « Juifs dehors ! ». Reste que la haine de classe n’annonce pas forcément la paix civile.

Cet article en accès libre est extrait du numéro d’avril de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

Causeur 12 - avril 2014


*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00589226_000003.

En avril, ne te découvre pas d’un fil d’écouteur

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Souriez, vous êtes filmés, écoutés, traqués ! Selon que vous soyez « puissant » plutôt que misérable, il arrive même que vos conversations téléphoniques soient jetées en pâture dans la presse. Nicolas Sarkozy en a récemment fait les frais dans les colonnes de Mediapart, véritable web-gazette du Palais qui l’a condamné d’office pour financement occulte avant d’avancer le moindre début de preuve. « Micros partout, justice nulle part ! », annonce notre « une » inspirée par les affaires Buisson et Sarkozy, où hommes politiques, juges et journalistes peu scrupuleux règlent leurs comptes par médias interposés. D’emblée, Elisabeth Lévy donne le ton : « la technologie met l’espionnage à la portée de tous » et dénonce l’alliance tacite entre juges et médias ivres de pouvoir – encouragés par quelques doctrinaires de gauche assez audacieux pour décréter que « quand on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté ».

Interrogé par notre directrice de la rédaction, l’avocat Eric Dupond-Moretti fustige ces magistrats qui prennent leur irresponsabilité pour de l’indépendance et instruisent à seule fin de discréditer les cibles qu’ils se sont choisies. Il flaire même un petit parfum de délit politique dans les écoutes diligentées contre l’ancien président de la République, sans fondement légal solide. Ancien ministre et éminence grise de Nicolas Sarkozy, Gérard Longuet déplore de surcroît l’érosion de la sphère privée et du secret, cette grande conquête démocratique menacée que technique et culte de la transparence dépècent bout après bout. Que nenni, en Etat de droit, la justice suit son libre cours sans que l’on puisse parler d’acharnement judiciaire contre un homme : l’ancien chef de l’Etat est un justiciable comme les autres, nous avertit Philippe Bilger, pourtant peu avare de critiques contre Christiane Taubira.

Tout bien pesés, ces scandales sont l’arbre qui cache la forêt de notre intimité violée. Nul besoin du mandat d’un juge pour étaler sa vie privée sur Facebook, sorte de Stasi librement consentie qui nous ferait presque regretter la bonne vieille agence de renseignements est-allemande, aux méthodes si désuètes. La Stasi, la vraie, fut mise en branle par l’indéboulonnable Erich Mielke de 1957 à 1989, nous rappelle Laurent Cantamessi en établissant un parallèle peu rassurant entre l’espionnage vintage et l’actuel grand déballage virtuel. La Toile est un tel nid de serpents que certains, malmenés par  Google, soignent leur « e-reputation » en dépêchant une petite entreprise de nettoyage virtuel. Eh oui, il existe des « principes d’hygiène numérique », apprend-on au fil du reportage de Paulina Dalmayer dans les locaux de la start-up Reputation squad.

Avec profondeur et solennité, Alain Finkielkraut ouvre notre rubrique actualités par un beau texte sur le nouvel antisémitisme, deux ans après les meurtres de Mohamed Merah. Hélas, la mort de l’assassin de Toulouse n’a pas tari le flot des jihadistes français, comme le confirme le juge antiterroriste Trévidic à Antoine Menusier. La cause syrienne leur offre même un terrain de jeu rêvé, alimentée par une propagande salafiste qui a pignon sur web.

Cap à l’Est. Quelque part entre l’Ukraine et la Russie, se joue peut-être le destin de l’Europe et de l’alliance atlantique. Après le rattachement de la Crimée à la Russie, réclamée par referendum par une écrasante majorité par la population locale, Jean-François Colosimo nous gratifie d’un salutaire rappel historique et géopolitique. Loin des analyses psychologisantes, JFC ramène l’histoire et la géographie à leur ultima ratio : les intérêts des Etats, en l’occurrence, ceux d’une puissance russe revenue de ses cendres qui entend briser la gangue otanienne que l’Occident voulait lui imposer. Nostalgique de l’Union soviétique, l’écrivain Zakhar Prilepine – dont je ne saurais trop vous recommander la lecture – approuve la politique étrangère d’un Vladimir Poutine qu’il juge trop libéral sur le plan économique. En national-bolchévique revendiqué, il attend le tournant social du Kremlin pour lui donner quitus. Jean-Michel Quatrepoint complète ce triptyque russe en mettant au jour les dessous énergétiques de la crise ukrainienne, influencée par la  guerre froide que se livrent Russie et  Etats-Unis pour approvisionner une Allemagne ayant tourné le dos au nucléaire.

Au cœur de la vieille Europe, Cyril Bennasar, notre « ours bipolaire », nous fait partager les sentiments antagoniques qu’il éprouve face au triste spectacle des plans sociaux de La Redoute et Florange. Face aux cabossés de la vie, l’homme de droite se (sur)prend soudain à douter : « Et si le jeu libéral ne valait pas la chandelle qui veille la mort de la classe ouvrière française et européenne ? » Une sentence que ne renierait pas Phillip Blond, l’intellectuel organique des Tories britanniques, interrogé par Eugénie Bastié. Le concepteur du nouveau conservatisme outre-Manche, détaille les contours de la « Big society » qu’il a théorisée pour le compte du Premier ministre David Cameron. Loin des vieilles lunes thatchériennes, Blond défend les instances de solidarité traditionnelles que sont la famille, le voisinage ou la nation contre le tout-Etat et le tout-marché. L’UMP serait bien avisée d’en prendre de la graine, d’autant plus que Valls, soucieux de regagner certains pans de l’électorat populaire, pourrait lui aussi en faire son beurre…

L’heure du bouillon de culture a sonné. Dans le sillage du phénomène 12 years a slave, Gil Mihaely décrypte la réalité de l’esclavage nichée derrière la fiction. Le film multi-oscarisé s’inspire des mémoires d’un esclave nord-américain de la fin du XIXe siècle, comme l’essentiel d’une production culturelle qui ignore la complexité des longues traites négrières – et plus largement celle de trois millénaires d’esclavage. Nettement plus printanier, mais tout aussi polémique, le périple de Nastia Houdiakova au Plessis-Robinson nous montre qu’une autre architecture périurbaine est possible. Un urbanisme régressif pour ses détracteurs modernistes, mais qui semble ravir ses habitants. Bizarre, bizarre…

Comme toutes les bonnes choses ont une fin, ce petit inventaire à la Prévert s’achève par le rappel de nos petites pépites récurrentes. En sus de la chronique endeuillée de Roland Jaccard, les journaux de Basile de Koch (décidément mégafan de Didier Super !) et d’Alain Finkielkraut vous mettront en appétit… avant de déguster l’éditorial d’Elisabeth Lévy revenant sur la percée frontiste aux municipales.

Bon allez, assez name-droppé, je pars siester !

Causeur 12 - avril 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE (ACHAT AU NUMÉRO ET ACCÈS ABONNÉS NUMÉRIQUES)

     

Turquie : Erdogan plébiscité

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erdogan ecoutes gulen

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Avec 45% des voix,Tayyip Erdogan remporte haut la main les élections municipales. Plus qu’une victoire, ce scrutin a valeur de plébiscite. Si le petit peuple turc n’est pas dupe de l’affairisme du parti islamiste, il lui est gré d’avoir favorisé plus qu’aucun autre avant lui son bien- être matériel et spirituel. Loin d’affaiblir Erdogan, les divulgations d’écoutes compromettantes ont soudé les Turcs à leur Premier ministre. Plus que jamais, il apparaît comme l’homme providentiel.

Le 17 décembre 2013, Erdogan passe un appel angoissé à son fils en banlieue d’Istanbul. Une perquisition semble imminente. «Allo Bilal, débarrasse-toi de ce que tu as chez toi » implore t-il d’une voix hachée. Quelques heures plus tard, le fils rappelle. Le gros a été fait mais il reste « 30 millions d’euros à faire disparaître ». Problème, poursuit-il,« l’argent [restant] prend beaucoup de place ». Il faut donc « attendre la nuit pour s’en occuper ». A l’autre bout du fil, le pater familias s’énerve, « ne parle pas si clairement…je te le dis depuis le début, tu es écouté ».  Le Premier ministre turc ne croyait pas si bien dire. Divulguée quelques semaines plus tard, la conversation  pulvérise les 4 millions de clics sur Youtube. Depuis lors, les révélations se succèdent sur fond de guerre ouverte entre islamistes.

Depuis 2002,ces derniers appliquent un plan progressif de conquête de l’appareil étatique. Les sympathisants des confréries religieuses, présents dans les services de sécurité, gèrent le volet répressif de la lutte contre l’establishment militaro-laïc. Cependant, une fois les généraux factieux  éliminés, les rapports entre l’AKP d’Erdogan et le mouvement Gülen se tendent. Fethullah Gülen, imam charismatique dirige une influente confrérie. Forte de millions d’adeptes, elle innerve la société turque à travers ces réseaux au sein de la police, de l’éducation, de la justice, des médias. Pas plus la confrérie que le premier ministre ne désir partager un pouvoir conquis de haute lutte. En outre, des orientations géopolitiques antagonistes les opposent. Si l’AKP, sous la houlette de son ministre des affaires Etrangères Ahmet Davutoglu  a pris du champ avec les Etats-Unis et Israël, le mouvement Gülen s’est tenu à l’écart du nouveau cap d’Ankara. Très proche de Washington depuis la Guerre Froide, Gülen n’a pas hésité à tancer Erdogan lors de l’abordage de la flottille humanitaire turque à destination de Gaza par la marine israélienne en 2010. En réalité, c’est la décision de l’AKP de mettre fin aux dershane (cours privées du soir), sous la coupe du mouvement religieux, qui a enclenché les hostilités. A travers cette mesure, Erdogan attaque le portefeuille de la confrérie. Chaque année, ces cours privés qui pallient aux insuffisances du système éducatif turc, génèrent plus d’un milliard et demi d’euros de revenu et forme, les cadres de la Turquie nouvelle. Frappée au cœur de son système financier, la riposte de la confrérie a été brutale. Le 17 décembre 2013, plusieurs dizaines de proches du gouvernement sont appréhendés à l’occasion d’un vaste coup de filet  anti-corruption. Dans le sillon de ces arrestations,plusieurs bandes sonores accablantes parviennent  jusqu’aux oreilles du public. Tout d’abord, une conversation entre Erdogan et son fils Bilal. Le premier demande au second de prendre contact d’urgence avec le reste de la fratrie, afin de se débarrasser de liasses de billets compromettantes. D’autres enregistrements révèlent comment le Premier ministre se serait interposé dans un appel d’offre de matériels militaires au bénéfice d’un de ses proches amis, ou la manière dont celui-ci aurait tenté d’influencer la désignation du président de Fenerbahçe, le club phare d’Istanbul. Enfin, l’ex- responsable du groupe médiatique, Habertürk, Fatih Saraç, a gagné un surnom, celui « d’Alo Fatih », depuis qu’une écoute a révélé le zèle avec lequel le magnat s’est empressé sous l’injonction d’Erdogan, d’étouffer la parole de l’opposition au moment des événements de la place Taksim en juin 2013.

La contre-attaque de l’AKP a été immédiate. Une première vague de  mutations a purgé des milliers de magistrats, de policiers, réputés proches du mouvement Gülen. Dans la même foulée, des juges sont dessaisis de leurs dossiers et expédiés aux confins du Caucase.  Pêle-mêle, Tayyip Erdogan dénonce une « structure parallèle » à la solde d’un « pays du sud » (comprendre Israël), et menace d’expulser l’ambassadeur des Etats-Unis jugé trop favorable à la confrérie. De façon plus surprenante, il truffe ses allocutions d’allusions à l’ananas, fruit censé prouver, à l’image de la banane, la nature affairiste du mouvement Gülen. La confrérie et l’AKP sont pris dans une course de vitesse. La première doit déballer au grand jour le maximum d’affaires avant que le gouvernement n’ait le temps de purger l’appareil d’Etat de ces membres infiltrés. Pour enrayer les ravages dévastateurs des écoutes, Erdogan s’est brusquement transformé en chantre vibrant du respect de la vie privée. Dorénavant, une loi autorise le retrait immédiat de tout enregistrement contraire au respect de l’intimité. On l’aura compris, le Premier Ministre turc n’est pas à une contradiction près.L’utilisation d’écoutes n’a pas gêné l’AKP lorsqu’il s’est agi d’abattre l’establishment laïc. Or, ce procédé est devenu incontrôlable et a fini par se retourner contre ces instigateurs. Toutefois, ces écoutes ont eu un effet positif. Elles ont permis aux journaux turcs de trouver une nouvelle icône en la personne d’un ex-directeur des douanes d’Istanbul. Les écoutes ont démontré que le valeureux fonctionnaire a préféré résister aux avances alléchantes d’hommes d’affaires proches de l’AKP, quitte à récolter une promotion dans le Sud-Est de l’Anatolie…

*Photo :  Jodi Hilton/PACIFIC PRESS/SIPA .00680528_000007.

Gouvernement Valls : resserré ou remanié?

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valls ayrault pinel hamon

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16 ministres, huit femmes et huit hommes (curieusement, la loi de la parité ignore l’idéologie du genre, c’est bien connu : le quota essentialise à tout va !), on se croirait revenu aux premiers temps de la Sarkozye. À l’époque où l’on ne nous promettait pas le changement pour maintenant mais une France d’après avec zéro SDF volontaire et un taux de chômage ridicule. Engagés dans un big bang institutionnel, Sarkozy et Fillon divisèrent Bercy en deux grands pôles, l’Economie et la relance d’un côté, les Comptes publics de l’autre : voilà donc Arnaud Montebourg grimé en Christine Lagarde et Michel Sapin dans les pas d’Eric Woerth. Moscovici parti vers un douillet bureau bruxellois plus clément que les électeurs de Valentigney, on attend avec impatience les premiers tiraillements entre cigale et fourmi de Bercy, qui régaleront experts et téléspectateurs de BFM-Business…

En fait de révolution culturelle, on entrevoit à peine quelques ajustements. Najat Vallaud-Belkacem complète sa panoplie cosmétique avec la jeunesse, le sport et la Ville (bref, tout ce qui bouge et court après un ballon en rêvant du dernier Ipod) en sus du droit des femmes. Trois attributions qui doivent mobiliser au total 25 euros de budget annuel…

Sa piètre performance médiatique le soir du premier tour des municipales lui a peut-être coûté le porte-parolat du gouvernement, confié au grognard de la Hollandie et ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Une ministre qui met la percée du FN sur le dos de Sarkozy et s’enfonce dans le déni, cela faisait un peu désordre à la veille d’une rouste électorale monumentale.

Comme on ne pouvait décemment pas la nommer ministre des potiches ou de cassoulet, la radicale de gauche Sylvia Pinel, bête noire des auto-entrepreneurs, finit première au concours de circonstances : alors qu’on la disait sur le départ, la mise en examen de son mentor Jean-Michel Baylet lui fait obtenir le maroquin du Logement afin de remplir le quota radical du gouvernement – Valls se réclame tant de Clemenceau qu’il eût été ballot de l’oublier. Comme le dit le croustillant Emmanuel Lechypre sur BFM, il n’y a plus rien d’important dans l’agenda du ministère du Logement depuis l’adoption de la loi Duflot (sous-entendu : sans quoi on l’aurait confié à quelqu’un d’autre !)

Peu de nouvelles nominations, en dehors de ces symboles. Ségolène Royal signe son grand retour à l’Ecologie et promet d’exceller dans les exercices d’équilibrisme auxquels elle nous habitué en 2007, écartelée entre l’alter-mondialisme éolien d’un José Bové et l’industrialisme sauce Chevènement. Cela promet de savoureux arbitrages.

La valse à deux temps entre les ministres du gouvernement Ayrault, presque tous reconduits dans le cabinet Valls, il me rappelle le film Que les gros salaires lèvent le doigt ! Jean Poiret y joue un grand patron invitant ses employés en week-end pour dégraisser une bonne partie de son personnel, les virés étant choisis grâce au jeu des chaises musicales. Même arbitraire pour le gouvernement Valls, qui nomme Benoît Hamon à l’Education nationale – je me souviens d’ailleurs d’un numéro inénarrable de l’émission « J’aimerais vous y voir » sur LCP où l’ancien leader de la gauche du PS rivalisait de compassion avec un malheureux prof de banlieue malmené par ses élèves, victimes de racisme, forcément victimes pour devenir les bourreaux de leur maître degôche… L’ancien ministre du Budget Cazeneuve, recasé à l’Intérieur, pourra constater par lui-même les effets de la baisse de la dépense publique sur l’efficacité des forces de police.

À peu de choses près, on prend les mêmes et on recommence. Le Drian à la Défense, Taubira reconduite à la Justice (les casseroles, c’est un peu comme le bonheur selon Prévert, elles se reconnaissent au bruit qu’elles font en partant…) pour rassurer l’électeur oberkampfien effrayé par la défection des Verts, Filippetti à la Culture (avec Marc, nous ne voyons qu’une explication à son maintien : Patrick Mennucci a dû se mettre au vert pour se remettre de sa dégelée marseillaise), Fabius au quai d’Orsay (sans commentaire, les événements d’Ukraine et de Syrie en disent déjà assez…), etc.

Il semblerait que les Verts aient vraiment eu tort de ne pas être de l’aventure. Non que François de Rugy ou Jean-Vincent Placé se seraient volontiers vendus pour un plat de lentilles vertes, mais Manuel Valls a si bien manié l’art du recyclage qu’il y a gagné ses galons d’écolo-socialiste. Au pays des interchangeables, l’inertie est reine…

 *Photo : WITT/SIPA. 00640163_000005.