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Tous ces regards perdus tout au fond de l’Histoire

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amiens histoire gargouille

Un samedi matin sur France Culture. J’écoute Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut. Il parle du poids de ce passé qui nous fait, qui nous fonde et nous forme – ou nous déforme. Du poids nécessaire de l’Histoire, indispensable fondation.
Je sors de chez moi pour aller à la Poste. C’est une poste de quartier, sympathique, presque à l’ancienne. J’y suis bien. Je rêvasse mollement aux postes d’antan. Je repense à celle de Sept-Saulx (Marne), petit village qui possédait son propre bureau. En compagnie de mon cousin Guy j’allais, de temps à autre, l’été, y porter des lettres écrites par mes grands-parents. Je revois l’encre bleue sur les enveloppes. C’était l’été, au cœur des années soixante. Il faisait chaud, toujours chaud, climat presque continental. Nous passions devant la ferme de Monsieur Clouet, riche agriculteur qui entretenait le club de football local. Existe-t-elle encore la poste de Sept-Saulx. Et la ferme de Monsieur Clouet, avec ses odeurs de chevaux, de lait frais, de paille, existe-t-elle encore?

Les lettres postées, nous foncions vers le château où mon grand-père maternel était jardinier, et courions vers la Vesle qui coulait, lente, aux eaux d’un vert céladon, dans le parc. Le bruit des tondeuses à essence. Mon oncle Marcel, jardinier lui aussi, à la peau bronzée, souvenir de l’Algérie où il avait combattu, poussait une de ses tondeuses, sur la pelouse immense qui dévalait jusqu’aux rives fraîches de la Vesle. Odeur d’essence chaude, d’herbe coupée. Bruits assourdissants des moteurs, certainement des Briggs et Stratton, qui n’effrayaient nullement chevesnes et vandoises que nous pêchions en grand nombre, en ces douces soirées. Ces bruits de moteurs des tondeuses des sixties, dans ce petit coin de France, en ces années évanouies à jamais. Disparues. Seuls ces bruits restent dans ma mémoire; ils y resteront jusqu’à mon dernier souffle.

A mon retour de La Poste, de ma poste de quartier, à Amiens, le facteur m’apporte un livre. Il s’agit de Histoire du débarquement en Normandie, Des origines de la libération de Paris, 1941-1944. L’auteur, que je ne connais pas, a agrémenté le livre d’une gentille dédicace. Olivier Wieviorka est professeur à l’Ecole normale supérieure de Cachan; il est spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Ces guerres que je n’ai pas connues, me poursuivent, me hantent. A Amiens, sur la façade de ma maison figure une plaque qui rend hommage à Pierre Derobertmazure, mort pour la France, victime du bombardement de la prison d’Amiens le 18 février 1944, l’un des tout premiers résistants de la capitale picarde. Ce n’est pas par hasard si j’ai choisi cette endroit, il y a quelques années. C’est un quartier paisible et ouvrier, peuplé de retraités doux et las. Pierre Derobertmazure fut dénoncé, arrêté par nos bons amis d’Outre-Rhin, emmené à la prison. Il eût dû être déporté dans les camps de la mort. Le bombardement de la prison d’Amiens en décida autrement.

La guerre, toujours la guerre. Je me demande si les Américains s’installèrent le château de Sept-Saulx. Et avant eux, les Allemands, l’occupèrent-t-ils? Je n’en sais rien. Je ne sais pas grand-chose. Je ne capte que des atmosphères, des impressions, des ambiances, des odeurs, des images. Je ne comprends rien de manière intelligente, raisonnée. L’intelligence et la raison, ces filles de la culture. Mon sens de l’Histoire, à moi, il ne niche dans mes sens, dans mon nez, dans mes oreilles, dans mes yeux, même quand ils pleurent. Je capte des petits lambeaux d’émotions et de souvenirs qui me guident. Des petits bouts de cette France que j’aime. Des sortes de cartes postales que je m’enverrais à moi-même comme pour me rassurer. Pour me dire que tout n’est pas fichu, que ces années-là, un jour, reviendront les yeux gonflés de sommeil; qu’elles porteront les petits pyjamas de l’enfance.

Je retourne le livre dans tous les sens, finit par l’ouvrir. Le prière d’insérer du Seuil indique qu’il s’agit « de la première vraie histoire du débarquement en Normandie débarrassée de ses légendes qui pose un regard démythifié sur ce tournant capital dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale ». Et un peu plus loin : « Au risque d’affronter des constats désenchantés : l’enthousiasme des Alliés à libérer la France fut pour le moins modéré, et par-delà l’indéniable geste héroïque, émergeait un nouvel ordre mondial que les Etats-Unis et l’Union soviétique s’apprêtaient à régir. » Oui, certainement, certainement…

Faut-il démythifier? Je regarde les photographies, m’attarde sur tous ces regards, ces regards de soldats. Pages 7 et 8, ceux de ces jeunes Américains, serrés dans une barge; ils s’apprêtent à débarquer sur une plage normande. Peur, résignation. Page 244, le regard souriant, hébété, d’un soldat canadien éjecté de son char retourné, près de Falaise. Il n’est pas blessé, mais « terriblement choqué », indique la légende. Il est secouru par un camarade. La scène se passe près de Falaise, le 16 juillet 1944.
En tapant cette chronique, je jette un coup d’œil sur le regard de Pierre Derobertmazure. J’ai accroché dans mon bureau une photo de lui. Il a un regard fixe. Une fine moustache, une cravate d’employé de préfecture qu’il était. A quoi pensait-il, ce jour-là, quand un photographe anonyme l’a placé devant son objectif ? Ces regards m’émeuvent autant que l’eau de la Vesle qui coule depuis des siècles dans cette terre de la France de mon enfance. Je n’ai pas envie de démythifier. Ces regards-là, pour moi, capteur sensible imbécile, sont beaux à tout jamais.


Histoire du débarquement en Normandie, Des origines à la libération de Paris
, 1941-1944, Seuil/Ministère de la Défense, 39 euros.

Régine Deforges, la sensation exacte

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Régine Deforges avait tout pour plaire, notamment parce qu’elle avait su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullo-pompidolienne ou le puritanisme aigre d’un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d’Irène alors qu’Aragon ne reconnaissait pas ce texte; elle a eu des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos; elle a écrit dans L’Huma et elle est à l’origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C’est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.

On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d’une remarque d’une rare sensualité sur l’odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C’est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu’un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu’un détail reflétant une sensation exacte.

Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d’une signature de service de presse chez Fayard. J’avais pu lui dire toute ma sympathie, et c’est de cette manière que j’ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s’intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J’aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre.

Ce sera pour une autre fois.

Motörhead, encore, Motörhead toujours

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MOTORHEAD rock lemmy

Dans des tas de domaines, je vis avec quelques mois de retard. Je n’arrive pas à me l’expliquer mais le dernier album de Motörhead est sorti l’hiver dernier et je viens de seulement de l’apprendre. Je ne suis pas particulièrement fan parce que l’attitude des crétins qui vénèrent en général me vénère particulièrement, mais je suis client. Le son que ces vieux de la vieille sortent de leur Marshall pour maintenir debout depuis presque quarante ans le dernier bastion du rock’n’roll encore en fusion, me rend dingue. Quand j’entre dans une période d’écoute intensive, je n’en sors qu’aux dépens du reste de ma discothèque. Après la voix de Lemmy Kilmister, tous les chanteurs ont l’air fragiles et efféminés et je cherche désespérément des éléments de comparaison pour évoquer ici leur, comment dire ? Musique ? N’ayons pas peur du mot. Craignons plutôt la chose.

Je vais tenter quelques rapprochements. Woodie Guthrie appelait sa guitare « cette machine qui tue les fascistes ». Motörhead pourrait servir d’instrument de torture à la CIA, une vierge de Nuremberg sonore parfaite pour faire frire les cerveaux talibans au fond des cachots de Guantanamo. Le son produit par une patrouille de Corsairs au décollage ? Ça vous parle ? Et la musique enveloppante, hypnotique, envoûtante, d’une escadrille de B52 qui répand la démocratie et les droits de l’homme sur l’Afghanistan ou qui remet l’Irak dans l’axe du bien ? Non plus. Vous vous étiez arrêtés où exactement dans l’histoire du rock? À U2 ? Il ne faut pas en rester là et tout le monde peut se tromper, surtout les malentendants. Un journaliste un peu dur de la feuille ou ramolli du bulbe les qualifiait bien il y a quelques années de plus grand groupe de rock, sans rire, avec leurs lunettes de tarlouzes, leurs futs en skaï et leur esbroufe à tous les étages. Si vous l’avez cru, il va falloir revoir vos classiques et, si la musique des vrais hommes de l’âge de fer vous prend, c’est un aller sans retour jusqu’à l’extrémité de la scène rock où, comme l’annonçait je ne sais plus qui, se trouve la chaudière infernale. Si vous tombez dedans, prévoyez alors de refiler votre œuvre intégrale de la bande à Bono à un centriste ou à un amateur de rock modéré.

Pour attaquer cette montagne de décibels par la face nord, pas besoin d’aimer le hard-rock en général ou l’une de ses trop nombreuses métastases en particulier, du grindcore au brutal death métal, il faut juste aimer le Rock’n’roll, celui qui swingue et qui a gardé un peu de Boogie dans les gènes. Ces gars ne le réinventent pas, ils le gravent dans le marbre, et à chacune de leur livraison, ils enfoncent le même clou, depuis toujours, celui qui a refermé le cercueil de toutes les modes et enterré tous les créatifs d’avant-garde qui ont traversé les colonnes des Inrockuptibles. On peut entrer dans le vif du sujet par quelques agressions sonores déjà anciennes mais pas prêtes d’être prescrites. Je vous donne les noms des albums qui reviennent le plus souvent casser les oreilles de mon entourage: « Ace of spades », « Sacrifice », « Bastards », « Hammered » ou « Inferno », et si vous voulez commencer en douceur, les titres « Life’s a bitch », « I am the sword » « The Hammer » ou « Out of the sun ». Le dernier s’appelle « Aftershock », c’est un bon cru mais attention, c’est pas de la musique de pédés. Il faut dire que chez Motörhead, ça ramone sûrement et modestement mais on ne se prend pas pour des artistes. C’est tout ce qu’on leur demande.

Irina Lankova, de grâce et de feu

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Irina Lankova dompte d’une feinte douceur les plus violents compositeurs. Ce fut encore le cas, le 26 mars à Paris, dans une salle Gaveau conquise par les caresses à Schubert, les griffes à Scriabin et une chevauchée parfaitement maîtrisée des préludes Op.23 no. 1-7 de Rachmaninov. Le public n’oubliera pas non plus la création mondiale qu’elle a donnée d’Ostinato Etude Op.66 du déjà très abouti et pourtant encore prometteur compositeur franco-israélien Nimrod Borenstein. Irina Lankova traduit sur le bout des doigts toute la poésie fantastique de Borenstein dont la musicalité tient de l’origine de l’Univers et d’une influence marquée du Sérialisme.

Née en 1977 en Russie, Irina Lankova a étudié avec Irina Temchenko, Irina Naumova et Lev Naumov, le successeur d’un des dieux tutélaires de cette scène, Heinrich Neuhaus. Sur le berceau de la fée, on aura aussi remarqué la présence notable de Vladimir Ashkenazy.

Pour d’autres miracles in vivo, il faudra attendre le 27 avril prochain à Suippes en Champagne ou le 8 mai à Londres… Pour les impatients, on pourra se précipiter sur une discographie déjà importante, « Rachmaninov & Liszt » (2004), « Alexandre Scriabine, from Romantic to Mystic » (2006), « Chopin » (2008), « Schubert. The Journey »(2012), et Schubert « Piano works » (2013), en attendant — vite par pitié — la sortie, cette année, de sa nouvelle collaboration avec la violoniste russe Tatiana Samouil.

Signé Polac

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Michel Polac critique cercueil

La plupart du temps, les compilations d’articles parus dans la presse donnent de mauvais livres. Il y a presque toujours des références à l’actualité qui n’évoquent plus grand-chose au bout de quelques mois ou quelques années, d’où la nécessité de notes fastidieuses, pour tout remettre dans le contexte. Les blagues et les sous-entendus liés aux événements du jour perdent leur mordant ; et puis, l’écriture hebdomadaire ou mensuelle d’une chronique n’est pas le même exercice que l’écriture d’un livre : mieux vaut donc ne pas dépayser la chronique de son milieu naturel, le journal, sauf à titre exceptionnel, pour des raisons documentaires ou parce qu’il s’agit d’un grand auteur. Maintenant, voici… un parfait contrexemple : Mettez un livre dans mon cercueil, où Clément Rosset et Nadia Polac ont rassemblé des dizaines d’articles signés Michel Polac parus dans L’Evénement du jeudi et Charlie Hebdo entre 1989 et 2009. Aucun n’a vieilli ! C’est peut-être à cause du côté intemporel des chroniques de Polac, qui neuf fois sur dix préférait évoquer la réédition d’un classique ou la sortie d’une bizarrerie exotique plutôt que le tout-venant des nouveautés. « A première vue les romans de la rentrée, dit-il ainsi en 2004, c’est joliesses de style ou pleurnicheries amoureuses » ; et de les écarter d’un revers de main pour se pencher plutôt sur une nouvelle traduction de Dostoïevski, un érotique japonais, voire une tragédie grecque.

Evidemment, c’est tricher un peu : on est sûr de ne pas voir son acuité critique prise en défaut, quand on ne parle que de chefs-d’œuvre qui ont passé l’épreuve du temps. Mais l’heureux revers de la médaille est que ces papiers ont conservé toute leur fraîcheur et qu’on peut les envisager comme un guide de lecture pour dilettantes, d’autant plus agréable à lire que Polac va toujours au but et qu’il parle des maîtres avec une bonhommie rafraîchissante, sans chuchoter ni donner l’impression de pénétrer dans une cathédrale. On a évidemment le droit de n’être pas d’accord avec lui sur Jünger (« Auteur surfait au style en toc et à la pensée fumeuse ») ou John Cowper Powys (« Je n’ai jamais réussi à terminer un de ses livres ») ; force est d’admettre cependant qu’il avait le sens de la vanne (Sollers et BHL sont plusieurs fois éreintés, ainsi que « ce dangereux cinglé » d’Alain Badiou). Surtout, ce bric-à-brac finit par former une sorte d’autoportrait en creux, avec notamment le questionnement récurrent sur le drame du XXe siècle (Auschwitz et la Kolyma), devant quoi s’épuisent les philosophies. « Ni Spinoza, ni Nietzsche, ni Rosset ne peuvent m’aider à rendre anodin ce pépin empoisonné de la réalité ». Ici ou là traînent aussi des petites phrases qui témoignent de l’école de pensée à laquelle appartenait Polac, celle des Rosset, Cioran, Jaccard, Schiffter et autres mélancoliques, qui balancent toujours entre le trou noir et l’éclat de rire. Une petite phrase, pour la route : « De toute façon on la perd la vie. Même le génie ne la sauve pas ».

 

Mettez un livre dans mon cercueil, de Michel Polac, PUF, 19,50 €.

 

Municipales : troisième tour, le 10 avril, à l’Académie Française

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Contre la vague bleu marine, habit vert et sabre au clair ! Une cabale dont notre République des lettres est friande et coutumière vient de se mettre en branle pour barrer la route du Quai Conti à notre ami Alain Finkielkraut, candidat au siège de Félicien Marceau à l’Académie Française. Il y aurait, selon de courageux anonymes de l’auguste assemblée, cités par Le Figaro, un danger majeur de voir « le Front national entrer sous la Coupole » si l’auteur de L’Identité malheureuse parvenait à se faire élire. En dépit des patronages prestigieux de Pierre Nora et Jean d’Ormesson, dont le penchant pour la peste blonde n’est – pour l’instant ? – pas avéré, une campagne aussi diffamatoire qu’insidieuse est en train de se déployer, animée par quelques académicien(nes) classés à gauche, qui font pression sur leur collègues par tous les moyens de communications modernes mis au service de la calomnie. La valse des étiquettes collées par les corbeaux verts sur le visage de Finky donne le tournis : « personnalité clivante », « neocon à la française », et last but not least, cheval de Troie de Marine Le Pen sous la Coupole. On en vient à penser que ces Immortels croient vraiment que le ridicule leur laissera la vie sauve.

Sur papier glacé

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Joffe galliera glace

Contrairement à ce qu’affirmait le designer Raymond Loewy, la laideur ne se vend pas mal ! Il suffit de se promener dans les allées d’un supermarché, d’une concession automobile ou d’ouvrir un magazine de mode pour être saisi par tant d’images criardes. Cadrages flous, poses évanescentes, photoshopage abusif, mannequins sous anxiolytiques, aseptisation des goûts et des corps, produits bas de gamme à profusion, économies d’échelle et mondialisation, la vulgarité s’étale. La laideur a envahi nos existences, elle prospère même. L’époque manque décidément de tenue. On était quand même naïf dans les années 50, on pensait qu’il fallait concevoir, imaginer, produire de beaux objets pour espérer les vendre en masse. Qu’il s’agisse d’une locomotive, d’un presse-purée, d’un fauteuil de salon ou de la calandre d’une voiture, on cherchait la meilleure voie : pureté de la ligne, aérodynamisme, sensualité du galbe, etc.

On avait décidé que le consommateur avait tous les droits. En premier, celui de posséder quelque chose d’élégant et d’unique (ce qui était faux car les Trente Glorieuses ont mis fin aux carrossiers, tailleurs et artisans d’art) mais cette société de grande consommation se parait d’atours sacrément attractifs. Votre réfrigérateur ressemblait à une Cadillac, votre bagnole à une soucoupe volante et les stars de cinéma ne jouaient pas les fauchées de service. Après ça, vous voudriez qu’on dise que c’était moins bien avant. Ne comptez pas sur nous ! Dans un marché homogénéisé où le comble du chic et de la personnalisation est de changer la coque de son portable tous les trimestres, nous avons atteint le fond.

Une visite au Musée Galliera s’impose donc pour réveiller notre esprit et tout simplement nous (r)ouvrir les yeux. Jusqu’au 25 mai, le groupe Condé Nast, éditeur entre autres de Vogue et Vanity Fair, a exhumé de ses archives près de 150 tirages de 80 photographes de renom (Cecil Beaton, Norman Parkinson, William Klein, Paolo Reversi, Herb Ritts, Helmut Newton, …). Cette exposition intitulée « Papier glacé » couvre près d’un siècle de photo de mode (de 1918 à nos jours). C’est un choc visuel ! On ressort de là, sonné, comme si l’on avait pénétré un espace spatio-temporel inconnu. Une terre mystérieuse et classieuse, a-t-elle vraiment existé ? Disons-le tout de suite, les photos des années 50/60 sont fracassantes d’invention, d’émotion et de distinction. Les clichés plus récents sont moins intéressants esthétiquement, ils paraissent déjà démodés. On peut dater le tournant démago et crado au mitan des années 80. En mode comme ailleurs, il y a eu une rupture, le passage vers un monde faussement clinquant et provocant. Ça sent la bidouille et la triche. Alors que les tirages d’après-guerre, bien qu’élaborés comme de véritables œuvres d’art, respirent la beauté naturelle. La mise en scène qui a nécessité des heures de travail, semble couler de source. Une fluidité soignée, une légèreté dans les attitudes, un habile jeu de géométrie dans les rues de New-York ou de Paris, sous des éclairages précis comme la foudre, toutes ces photos ont du chien et du charme.

A ce moment-là, la haute bourgeoisie qui s’habillait chez les grands couturiers et qui lisait cette presse spécialisée, vous foutait des complexes. Les filles déployaient leur profil racé sur papier glacé, l’air brillant, elles débordaient d’assurance. Les mannequins ne faisaient pas encore la Une de la presse people, le nez dans la chnouf ou la tête dans la cuvette. Les femmes étaient inaccessibles, chapeautées et envoûtantes, elles incarnaient un fantasme soyeux, une rêverie d’adolescent. Si c’est réactionnaire d’aimer cette allure vintage alors je le confesse tout de go. L’affiche de l’exposition résume l’esprit de Condé Nast au sortir de la guerre, elle est signée Constantin Joffé (1911-1992). Vous n’oublierez pas de sitôt la silhouette de ce mannequin, je vous l’assure.

Exposition Papier glacé – Un siècle de photographie de mode chez Condé Nast. Jusqu’au 25 mai 2014, Musée Galliera www.palaisgalliera.paris.fr

*Photo : Constantin Joffé, Condé Nast

Voter ou respirer, il faut choisir

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Pollution brouillard belgique

36%, 33% et 17%… Non, ce n’est pas le score d’une triangulaire avec le FN en embuscade lors des dernières élections municipales. 36%, c’est pour les maladies cardiovasculaires, 33% pour les AVC et 17% pour les affections pulmonaires chroniques, le tout formant les causes principales de la mortalité directement imputable à la pollution sur la planète. On a beau avoir eu, au mois de mars, un long épisode avec des pics du même nom, qui ont fait la une des médias, les élections municipales ont assez vite chassé une autre information tombée entre les deux tours : d’après un rapport publié le 25 mars par l’Organisation Mondiale de la Santé, sept millions de personnes sont mortes prématurément en 2012 à cause de la mauvaise qualité de l’air.

Sept millions, ça commence à chiffrer, tout de même. Tenez, à quelques dizaines de milliers près, c’est le nombre d’abstentionnistes au second tour. On ne s’est pas posé la question sous cet angle-là mais si ça se trouve, un abstentionniste s’abstient parce qu’il a peur de sortir de chez lui et de finir étouffé avant d’arriver à l’isoloir. Ou sept millions, si vous préférerez, c’est la population de la Bulgarie. Bon, il y en a sûrement que cela arrangerait, du côté de la Commission Européenne, de voir disparaître la population de la Bulgarie, ou de la Grèce, histoire d’avoir des finances saines. Et il faut reconnaître que les particules fines, ça vaut bien un plan d’austérité mitonné par la Troïka, question bien-être de la population. En même temps, il paraît que la Grèce va pouvoir emprunter de nouveau sur les marchés, c’est vous dire à quel point elle est en bonne santé, la Grèce, même si les mômes asthmatiques d’Athènes en pleine détresse respiratoire à cause du Néfos[1. Nuage brunâtre de pollution composé de dioxyde de souffre, monoxyde de carbone, et ozone qui surplombe la ville d’Athènes, en hiver (en situation anticyclonique stable) ou en été, quand la température dépasse 34°C.] ont plutôt du mal à trouver des hôpitaux ou des dispensaires encore ouverts, après les coupes budgétaires drastiques.

Et puis, rassurons nous, l’OMS donne un autre tiercé dans l’ordre. Les sept millions de morts, on les trouve d’abord dans le Pacifique Ouest avec 2, 8 millions de décès, dans l’Asie du Sud Est avec 2, 3 millions et en Afrique, toujours petite joueuse, avec 600 000. Bref, on meurt de la pollution surtout dans des endroits où l’on est déjà habitué à mourir, soit en s’épuisant au travail dans les usines délocalisées du capitalisme décomplexé, soit à cause de la famine, du SIDA ou des guerres interethniques. Certes, l’Europe et les USA sont également touchés mais l’OMS donne aussi d’autres raisons d’espérer : ce sont en effet surtout les pauvres qui meurent, parce que les pauvres se chauffent n’importe comment, vivent près des décharges ou utilisent des modes de cuisson archaïques car ils ne sont pas assez entrés dans l’histoire. A-t-on idée, même si on est paysanne chinoise, malienne ou creusoise, d’utiliser des fours à bois ou à charbon à l’époque où des énergies douces offrent des alternatives modernes et citoyennes ?

L’OMS remarque ainsi que sur 100 000 décès en Europe chez les faibles revenus, 106 sont dus à la mauvaise qualité de l’air tandis que chez les hauts revenus, ils ne sont plus que 47. Il est vrai que les filtres sont de bien meilleures qualités sur les grosses cylindrées germaniques ou les SUV testostéronés et qu’un petit malus écologique à l’achat est vite oublié alors qu’aller pointer à pied à Pôle Emploi avec la poussette du petit dernier au ras des tuyaux d’échappement, c’est tout de suite plus compliqué pour le bien-être des alvéoles.

L’OMS avait déjà publié un rapport de ce genre en 2008 : on en était alors seulement à 3,4 millions de morts. Les amis prométhéens du progrès ou de la croissance à la papa pour lesquels il y a ni particules fines, ni réchauffement climatique, ni aucun problème de ce genre sauf dans l’esprit malade de quelques fâcheux qui veulent nous renvoyer à l’âge de la bougie et nous faire vivre dans des communautés rurales avec toilettes sèches et riz complet, ces amis prométhéens, donc, feront observer que la méthodologie de l’OMS a changé et que maintenant sont prises en compte les zones rurales. Il n’empêche que les spécialistes remarquent quand même que la progression est inquiétante et dénoncent « les politiques non durables menées dans les secteurs de l’énergie, des transports, de la gestion des déchets et de l’industrie ».

De là à dire qu’il faudrait désormais une planification écologique comme il y avait eu une planification économique dans la France dévastée de l’après-guerre, il n’y aurait qu’un pas. Mais il n’est pas près d’être franchi si on en juge par la façon joyeuse dont on marche à l’abime, persuadé que ça s’arrangera toujours, que l’homme trouvera toujours une solution pour s’en tirer, optimisme dément qui rappelle la phrase de Céline dans le Voyage sur les hommes « plus enragés que les chiens, adorant leur rage ( ce que les chiens ne font pas ), cent , mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! »

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21540175_000001.

Eloge de Christiane Taubira, concise et flamboyante

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taubira mensonge diplomes
Le 12 mars dernier, à l’issue d’un conseil des ministres, Christiane Taubira évoquant devant des journalistes les écoutes téléphoniques dont l’ancien président de la République avait fait l’objet, déclarait fortement : « Je redis ici que je n’ai pas d’information concernant la date, la durée, le contenu des interceptions judiciaires » et, pour appuyer la véracité de ses dires, brandissait deux lettres, l’une de l’avocat général près la cour d’appel de Paris, l’autre du procureur financier, lettres dont des journalistes investigateurs, au nombre desquels Edwy Plenel ne figurait pas, montrèrent par un simple « zoom » qu’elles prouvaient exactement le contraire : le ministre avait été informé à la fois des dates (du 28 janvier au 11 février 2014) et de l’essentiel de leur contenu. Accusée de mensonge par des personnes malintentionnées et vraisemblablement racistes, elle s’en défendit en concédant toutefois qu’elle avait pu être un peu « imprécise ».

Quinze jours plus tard on apprend grâce à un autre investigateur, qui n’était toujours pas Edwy Plenel, on se demande pourquoi, que Mme Taubira, contrairement à ce qu’on peut lire depuis quinze ans dans les notices biographiques qui lui sont consacrées, y compris à la date du 4 décembre 2001 dans le « journal de référence », n’est ni docteur en économie, ni docteur en ethnologie, ni docteur en agroalimentaire. Certes, comme le précisera son cabinet, ses notices officielles font seulement état d’un cursus de « troisième cycle » et si elle n’a jamais pris la peine de démentir les fausses informations qui la concernent c’est qu’elle n’a pas de press book, qu’elle ne consulte jamais sa page Wikipédia – et ses conseillers en communication non plus, on l’imagine. Comme si la lourde charge de l’intérêt public laissait aux hommes et aux femmes politiques le loisir de se préoccuper de leur image ! C’est donc à juste titre que le « journal de référence » dénonce « l’intox des doctorats », attribuant manifestement cette « intox » non à la ministre, mais à ses détracteurs. Quant aux défenseurs de la ministre il ne fait aucun doute qu’ils sont prêts à se regarder mutuellement dans les yeux, à se tenir par la barbichette de la main gauche, à lever la main droite en disant « je le jure » et à répéter sans rire : « Oui, s’il s’était agi de Copé, de Guéant, d’Hortefeux ou de Christine Boutin, nous aurions dit exactement la même chose ».

Non seulement Christiane Taubira ne s’est pas rendue coupable d’un mensonge par omission, mais elle n’a même pas ici à confesser le péché véniel d’imprécision, comme auront pu le constater les spectateurs de l’émission Des paroles et des actes diffusée le 5 septembre 2013 sur France 2. Celle-ci commençait par un portrait de la ministre tracé par David Pujadas : « Vous avez un doctorat d’économie, un doctorat d’ethnologie, un diplôme supérieur d’agroalimentaire ». Invitée à réagir à ce portrait, le ministre déclare : « Je pense que je peux revenir sur ce portrait, mais oui, c’est vrai ». C’est pourtant clair ! Tous les spectateurs de bonne foi auront compris que « c’est vrai » se rapportait à l’ensemble du portrait à l’exclusion de la mention des diplômes tandis que « je pense que je peux revenir sur ce portrait » signifiait sans ambages : « Non, je ne suis titulaire d’aucun doctorat ». D’autant plus qu’un peu plus loin la ministre enfonçait le clou. Un autre journaliste, Jeff Wittenberg, lui ayant rappelé dans son intervention : « vous avez un doctorat d’économie », elle lui répond : « Il y a une situation – cessez de m’additionner des diplômes – il y a surtout une situation… ». Quel locuteur de langue française n’aura pas compris que « cessez de m’additionner des diplômes » signifie « Comme je l’ai dit à M. Pujadas tout à l’heure, je ne suis ni docteur en économie, ni docteur en ethnologie ». La formulation de Mme Taubira n’était pas imprécise, elle était concise, ce qui est une qualité.

Cependant la concision n’est pas la seule qualité de Christiane Taubira. Celle-ci a récemment publié aux éditions Flammarion un livre intitulé Paroles de liberté. Dans Libération, à la date du 1er avril, M. Fabrice Tassel nous donne à connaître un extrait de cet ouvrage rédigé dans un style qu’il qualifie de « flamboyant ». Jugez-en plutôt. Dénonçant la libération de la parole raciste sur Internet l’auteur écrit ceci : « Là où la bêtise peut circuler même quand le mazout de la haine et de la vulgarité lui englue les ailes, des doigts bouffis par la lâcheté flasque de l’anonymat tapaient, dans la rage de leur insignifiance, des mots qui se voulaient méchants, blessants et meurtriers ». On se demande par quel miracle ce n’est pas un « doctorat total » de littérature qui a été attribué à la ministre sur Wikipédia ou dans Le Monde. Christiane Taubira est à la fois concise et flamboyante, classique et romantique, ou, si l’on préfère, elle réunit les valeurs de l’apollinien et celles du dionysiaque. C’est une bonne nouvelle non seulement pour la justice qui doit concilier la vigueur dionysiaque du glaive et l’équilibre apollinien de la balance, mais encore pour la littérature, pour l’art et pour la philosophie.

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21539041_000006.

McDo Allemagne drague les vieux : Vieillir et travailler au pays

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Beaucoup de sexagénaires allemands rêvent d’aller finir leurs jours à griller sous le soleil de la Crète ou des Baléares. En fait de grillade, il est fort probable que nombre d’entre eux soient amenés à la pratiquer plus activement que passivement, sous les gais cieux de Düsseldorf ou Leipzig.

C’est en tout cas ce qui ressort d’un entretien donné le 30 mars dernier au Financial Times par David Fairhurst, DRH chez McDonald’s Europe, et répercuté aussitôt par nos confrères d’Express.be  sous le titre plaisant « Pourquoi McDonald’s a déjà commencé à recruter les grands-parents de ses employés ».
Que nous dit David de chez Ronald ? « La main d’œuvre est en train de se réduire des deux côtés du spectre démographique. Il n’y a pas assez de jeunes qui arrivent sur le marché du travail, et trop de travailleurs âgés qui en partent »

En conséquence de quoi  McDo s’apprête à recruter en masse papys et mamies pour pallier la pénurie de main d’œuvre juvénile made in Germany. Décidément la natalité allemande gross malheur ! Fick Mich, Ja ! Kinder Surprise, Nein Danke ! Cela dit, les amis, ne nous réjouissons pas trop vite, même si ces gens-là se reproduisent fort chichement, on va quand même devoir se les fader pendant encore quelques siècles.

Tous ces regards perdus tout au fond de l’Histoire

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amiens histoire gargouille

amiens histoire gargouille

Un samedi matin sur France Culture. J’écoute Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut. Il parle du poids de ce passé qui nous fait, qui nous fonde et nous forme – ou nous déforme. Du poids nécessaire de l’Histoire, indispensable fondation.
Je sors de chez moi pour aller à la Poste. C’est une poste de quartier, sympathique, presque à l’ancienne. J’y suis bien. Je rêvasse mollement aux postes d’antan. Je repense à celle de Sept-Saulx (Marne), petit village qui possédait son propre bureau. En compagnie de mon cousin Guy j’allais, de temps à autre, l’été, y porter des lettres écrites par mes grands-parents. Je revois l’encre bleue sur les enveloppes. C’était l’été, au cœur des années soixante. Il faisait chaud, toujours chaud, climat presque continental. Nous passions devant la ferme de Monsieur Clouet, riche agriculteur qui entretenait le club de football local. Existe-t-elle encore la poste de Sept-Saulx. Et la ferme de Monsieur Clouet, avec ses odeurs de chevaux, de lait frais, de paille, existe-t-elle encore?

Les lettres postées, nous foncions vers le château où mon grand-père maternel était jardinier, et courions vers la Vesle qui coulait, lente, aux eaux d’un vert céladon, dans le parc. Le bruit des tondeuses à essence. Mon oncle Marcel, jardinier lui aussi, à la peau bronzée, souvenir de l’Algérie où il avait combattu, poussait une de ses tondeuses, sur la pelouse immense qui dévalait jusqu’aux rives fraîches de la Vesle. Odeur d’essence chaude, d’herbe coupée. Bruits assourdissants des moteurs, certainement des Briggs et Stratton, qui n’effrayaient nullement chevesnes et vandoises que nous pêchions en grand nombre, en ces douces soirées. Ces bruits de moteurs des tondeuses des sixties, dans ce petit coin de France, en ces années évanouies à jamais. Disparues. Seuls ces bruits restent dans ma mémoire; ils y resteront jusqu’à mon dernier souffle.

A mon retour de La Poste, de ma poste de quartier, à Amiens, le facteur m’apporte un livre. Il s’agit de Histoire du débarquement en Normandie, Des origines de la libération de Paris, 1941-1944. L’auteur, que je ne connais pas, a agrémenté le livre d’une gentille dédicace. Olivier Wieviorka est professeur à l’Ecole normale supérieure de Cachan; il est spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Ces guerres que je n’ai pas connues, me poursuivent, me hantent. A Amiens, sur la façade de ma maison figure une plaque qui rend hommage à Pierre Derobertmazure, mort pour la France, victime du bombardement de la prison d’Amiens le 18 février 1944, l’un des tout premiers résistants de la capitale picarde. Ce n’est pas par hasard si j’ai choisi cette endroit, il y a quelques années. C’est un quartier paisible et ouvrier, peuplé de retraités doux et las. Pierre Derobertmazure fut dénoncé, arrêté par nos bons amis d’Outre-Rhin, emmené à la prison. Il eût dû être déporté dans les camps de la mort. Le bombardement de la prison d’Amiens en décida autrement.

La guerre, toujours la guerre. Je me demande si les Américains s’installèrent le château de Sept-Saulx. Et avant eux, les Allemands, l’occupèrent-t-ils? Je n’en sais rien. Je ne sais pas grand-chose. Je ne capte que des atmosphères, des impressions, des ambiances, des odeurs, des images. Je ne comprends rien de manière intelligente, raisonnée. L’intelligence et la raison, ces filles de la culture. Mon sens de l’Histoire, à moi, il ne niche dans mes sens, dans mon nez, dans mes oreilles, dans mes yeux, même quand ils pleurent. Je capte des petits lambeaux d’émotions et de souvenirs qui me guident. Des petits bouts de cette France que j’aime. Des sortes de cartes postales que je m’enverrais à moi-même comme pour me rassurer. Pour me dire que tout n’est pas fichu, que ces années-là, un jour, reviendront les yeux gonflés de sommeil; qu’elles porteront les petits pyjamas de l’enfance.

Je retourne le livre dans tous les sens, finit par l’ouvrir. Le prière d’insérer du Seuil indique qu’il s’agit « de la première vraie histoire du débarquement en Normandie débarrassée de ses légendes qui pose un regard démythifié sur ce tournant capital dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale ». Et un peu plus loin : « Au risque d’affronter des constats désenchantés : l’enthousiasme des Alliés à libérer la France fut pour le moins modéré, et par-delà l’indéniable geste héroïque, émergeait un nouvel ordre mondial que les Etats-Unis et l’Union soviétique s’apprêtaient à régir. » Oui, certainement, certainement…

Faut-il démythifier? Je regarde les photographies, m’attarde sur tous ces regards, ces regards de soldats. Pages 7 et 8, ceux de ces jeunes Américains, serrés dans une barge; ils s’apprêtent à débarquer sur une plage normande. Peur, résignation. Page 244, le regard souriant, hébété, d’un soldat canadien éjecté de son char retourné, près de Falaise. Il n’est pas blessé, mais « terriblement choqué », indique la légende. Il est secouru par un camarade. La scène se passe près de Falaise, le 16 juillet 1944.
En tapant cette chronique, je jette un coup d’œil sur le regard de Pierre Derobertmazure. J’ai accroché dans mon bureau une photo de lui. Il a un regard fixe. Une fine moustache, une cravate d’employé de préfecture qu’il était. A quoi pensait-il, ce jour-là, quand un photographe anonyme l’a placé devant son objectif ? Ces regards m’émeuvent autant que l’eau de la Vesle qui coule depuis des siècles dans cette terre de la France de mon enfance. Je n’ai pas envie de démythifier. Ces regards-là, pour moi, capteur sensible imbécile, sont beaux à tout jamais.


Histoire du débarquement en Normandie, Des origines à la libération de Paris
, 1941-1944, Seuil/Ministère de la Défense, 39 euros.

Régine Deforges, la sensation exacte

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Régine Deforges avait tout pour plaire, notamment parce qu’elle avait su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullo-pompidolienne ou le puritanisme aigre d’un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d’Irène alors qu’Aragon ne reconnaissait pas ce texte; elle a eu des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos; elle a écrit dans L’Huma et elle est à l’origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C’est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.

On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d’une remarque d’une rare sensualité sur l’odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C’est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu’un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu’un détail reflétant une sensation exacte.

Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d’une signature de service de presse chez Fayard. J’avais pu lui dire toute ma sympathie, et c’est de cette manière que j’ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s’intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J’aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre.

Ce sera pour une autre fois.

Motörhead, encore, Motörhead toujours

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MOTORHEAD rock lemmy

MOTORHEAD rock lemmy

Dans des tas de domaines, je vis avec quelques mois de retard. Je n’arrive pas à me l’expliquer mais le dernier album de Motörhead est sorti l’hiver dernier et je viens de seulement de l’apprendre. Je ne suis pas particulièrement fan parce que l’attitude des crétins qui vénèrent en général me vénère particulièrement, mais je suis client. Le son que ces vieux de la vieille sortent de leur Marshall pour maintenir debout depuis presque quarante ans le dernier bastion du rock’n’roll encore en fusion, me rend dingue. Quand j’entre dans une période d’écoute intensive, je n’en sors qu’aux dépens du reste de ma discothèque. Après la voix de Lemmy Kilmister, tous les chanteurs ont l’air fragiles et efféminés et je cherche désespérément des éléments de comparaison pour évoquer ici leur, comment dire ? Musique ? N’ayons pas peur du mot. Craignons plutôt la chose.

Je vais tenter quelques rapprochements. Woodie Guthrie appelait sa guitare « cette machine qui tue les fascistes ». Motörhead pourrait servir d’instrument de torture à la CIA, une vierge de Nuremberg sonore parfaite pour faire frire les cerveaux talibans au fond des cachots de Guantanamo. Le son produit par une patrouille de Corsairs au décollage ? Ça vous parle ? Et la musique enveloppante, hypnotique, envoûtante, d’une escadrille de B52 qui répand la démocratie et les droits de l’homme sur l’Afghanistan ou qui remet l’Irak dans l’axe du bien ? Non plus. Vous vous étiez arrêtés où exactement dans l’histoire du rock? À U2 ? Il ne faut pas en rester là et tout le monde peut se tromper, surtout les malentendants. Un journaliste un peu dur de la feuille ou ramolli du bulbe les qualifiait bien il y a quelques années de plus grand groupe de rock, sans rire, avec leurs lunettes de tarlouzes, leurs futs en skaï et leur esbroufe à tous les étages. Si vous l’avez cru, il va falloir revoir vos classiques et, si la musique des vrais hommes de l’âge de fer vous prend, c’est un aller sans retour jusqu’à l’extrémité de la scène rock où, comme l’annonçait je ne sais plus qui, se trouve la chaudière infernale. Si vous tombez dedans, prévoyez alors de refiler votre œuvre intégrale de la bande à Bono à un centriste ou à un amateur de rock modéré.

Pour attaquer cette montagne de décibels par la face nord, pas besoin d’aimer le hard-rock en général ou l’une de ses trop nombreuses métastases en particulier, du grindcore au brutal death métal, il faut juste aimer le Rock’n’roll, celui qui swingue et qui a gardé un peu de Boogie dans les gènes. Ces gars ne le réinventent pas, ils le gravent dans le marbre, et à chacune de leur livraison, ils enfoncent le même clou, depuis toujours, celui qui a refermé le cercueil de toutes les modes et enterré tous les créatifs d’avant-garde qui ont traversé les colonnes des Inrockuptibles. On peut entrer dans le vif du sujet par quelques agressions sonores déjà anciennes mais pas prêtes d’être prescrites. Je vous donne les noms des albums qui reviennent le plus souvent casser les oreilles de mon entourage: « Ace of spades », « Sacrifice », « Bastards », « Hammered » ou « Inferno », et si vous voulez commencer en douceur, les titres « Life’s a bitch », « I am the sword » « The Hammer » ou « Out of the sun ». Le dernier s’appelle « Aftershock », c’est un bon cru mais attention, c’est pas de la musique de pédés. Il faut dire que chez Motörhead, ça ramone sûrement et modestement mais on ne se prend pas pour des artistes. C’est tout ce qu’on leur demande.

Irina Lankova, de grâce et de feu

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Irina Lankova dompte d’une feinte douceur les plus violents compositeurs. Ce fut encore le cas, le 26 mars à Paris, dans une salle Gaveau conquise par les caresses à Schubert, les griffes à Scriabin et une chevauchée parfaitement maîtrisée des préludes Op.23 no. 1-7 de Rachmaninov. Le public n’oubliera pas non plus la création mondiale qu’elle a donnée d’Ostinato Etude Op.66 du déjà très abouti et pourtant encore prometteur compositeur franco-israélien Nimrod Borenstein. Irina Lankova traduit sur le bout des doigts toute la poésie fantastique de Borenstein dont la musicalité tient de l’origine de l’Univers et d’une influence marquée du Sérialisme.

Née en 1977 en Russie, Irina Lankova a étudié avec Irina Temchenko, Irina Naumova et Lev Naumov, le successeur d’un des dieux tutélaires de cette scène, Heinrich Neuhaus. Sur le berceau de la fée, on aura aussi remarqué la présence notable de Vladimir Ashkenazy.

Pour d’autres miracles in vivo, il faudra attendre le 27 avril prochain à Suippes en Champagne ou le 8 mai à Londres… Pour les impatients, on pourra se précipiter sur une discographie déjà importante, « Rachmaninov & Liszt » (2004), « Alexandre Scriabine, from Romantic to Mystic » (2006), « Chopin » (2008), « Schubert. The Journey »(2012), et Schubert « Piano works » (2013), en attendant — vite par pitié — la sortie, cette année, de sa nouvelle collaboration avec la violoniste russe Tatiana Samouil.

Signé Polac

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Michel Polac critique cercueil

Michel Polac critique cercueil

La plupart du temps, les compilations d’articles parus dans la presse donnent de mauvais livres. Il y a presque toujours des références à l’actualité qui n’évoquent plus grand-chose au bout de quelques mois ou quelques années, d’où la nécessité de notes fastidieuses, pour tout remettre dans le contexte. Les blagues et les sous-entendus liés aux événements du jour perdent leur mordant ; et puis, l’écriture hebdomadaire ou mensuelle d’une chronique n’est pas le même exercice que l’écriture d’un livre : mieux vaut donc ne pas dépayser la chronique de son milieu naturel, le journal, sauf à titre exceptionnel, pour des raisons documentaires ou parce qu’il s’agit d’un grand auteur. Maintenant, voici… un parfait contrexemple : Mettez un livre dans mon cercueil, où Clément Rosset et Nadia Polac ont rassemblé des dizaines d’articles signés Michel Polac parus dans L’Evénement du jeudi et Charlie Hebdo entre 1989 et 2009. Aucun n’a vieilli ! C’est peut-être à cause du côté intemporel des chroniques de Polac, qui neuf fois sur dix préférait évoquer la réédition d’un classique ou la sortie d’une bizarrerie exotique plutôt que le tout-venant des nouveautés. « A première vue les romans de la rentrée, dit-il ainsi en 2004, c’est joliesses de style ou pleurnicheries amoureuses » ; et de les écarter d’un revers de main pour se pencher plutôt sur une nouvelle traduction de Dostoïevski, un érotique japonais, voire une tragédie grecque.

Evidemment, c’est tricher un peu : on est sûr de ne pas voir son acuité critique prise en défaut, quand on ne parle que de chefs-d’œuvre qui ont passé l’épreuve du temps. Mais l’heureux revers de la médaille est que ces papiers ont conservé toute leur fraîcheur et qu’on peut les envisager comme un guide de lecture pour dilettantes, d’autant plus agréable à lire que Polac va toujours au but et qu’il parle des maîtres avec une bonhommie rafraîchissante, sans chuchoter ni donner l’impression de pénétrer dans une cathédrale. On a évidemment le droit de n’être pas d’accord avec lui sur Jünger (« Auteur surfait au style en toc et à la pensée fumeuse ») ou John Cowper Powys (« Je n’ai jamais réussi à terminer un de ses livres ») ; force est d’admettre cependant qu’il avait le sens de la vanne (Sollers et BHL sont plusieurs fois éreintés, ainsi que « ce dangereux cinglé » d’Alain Badiou). Surtout, ce bric-à-brac finit par former une sorte d’autoportrait en creux, avec notamment le questionnement récurrent sur le drame du XXe siècle (Auschwitz et la Kolyma), devant quoi s’épuisent les philosophies. « Ni Spinoza, ni Nietzsche, ni Rosset ne peuvent m’aider à rendre anodin ce pépin empoisonné de la réalité ». Ici ou là traînent aussi des petites phrases qui témoignent de l’école de pensée à laquelle appartenait Polac, celle des Rosset, Cioran, Jaccard, Schiffter et autres mélancoliques, qui balancent toujours entre le trou noir et l’éclat de rire. Une petite phrase, pour la route : « De toute façon on la perd la vie. Même le génie ne la sauve pas ».

 

Mettez un livre dans mon cercueil, de Michel Polac, PUF, 19,50 €.

 

Municipales : troisième tour, le 10 avril, à l’Académie Française

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Contre la vague bleu marine, habit vert et sabre au clair ! Une cabale dont notre République des lettres est friande et coutumière vient de se mettre en branle pour barrer la route du Quai Conti à notre ami Alain Finkielkraut, candidat au siège de Félicien Marceau à l’Académie Française. Il y aurait, selon de courageux anonymes de l’auguste assemblée, cités par Le Figaro, un danger majeur de voir « le Front national entrer sous la Coupole » si l’auteur de L’Identité malheureuse parvenait à se faire élire. En dépit des patronages prestigieux de Pierre Nora et Jean d’Ormesson, dont le penchant pour la peste blonde n’est – pour l’instant ? – pas avéré, une campagne aussi diffamatoire qu’insidieuse est en train de se déployer, animée par quelques académicien(nes) classés à gauche, qui font pression sur leur collègues par tous les moyens de communications modernes mis au service de la calomnie. La valse des étiquettes collées par les corbeaux verts sur le visage de Finky donne le tournis : « personnalité clivante », « neocon à la française », et last but not least, cheval de Troie de Marine Le Pen sous la Coupole. On en vient à penser que ces Immortels croient vraiment que le ridicule leur laissera la vie sauve.

Sur papier glacé

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Joffe galliera glace

Joffe galliera glace

Contrairement à ce qu’affirmait le designer Raymond Loewy, la laideur ne se vend pas mal ! Il suffit de se promener dans les allées d’un supermarché, d’une concession automobile ou d’ouvrir un magazine de mode pour être saisi par tant d’images criardes. Cadrages flous, poses évanescentes, photoshopage abusif, mannequins sous anxiolytiques, aseptisation des goûts et des corps, produits bas de gamme à profusion, économies d’échelle et mondialisation, la vulgarité s’étale. La laideur a envahi nos existences, elle prospère même. L’époque manque décidément de tenue. On était quand même naïf dans les années 50, on pensait qu’il fallait concevoir, imaginer, produire de beaux objets pour espérer les vendre en masse. Qu’il s’agisse d’une locomotive, d’un presse-purée, d’un fauteuil de salon ou de la calandre d’une voiture, on cherchait la meilleure voie : pureté de la ligne, aérodynamisme, sensualité du galbe, etc.

On avait décidé que le consommateur avait tous les droits. En premier, celui de posséder quelque chose d’élégant et d’unique (ce qui était faux car les Trente Glorieuses ont mis fin aux carrossiers, tailleurs et artisans d’art) mais cette société de grande consommation se parait d’atours sacrément attractifs. Votre réfrigérateur ressemblait à une Cadillac, votre bagnole à une soucoupe volante et les stars de cinéma ne jouaient pas les fauchées de service. Après ça, vous voudriez qu’on dise que c’était moins bien avant. Ne comptez pas sur nous ! Dans un marché homogénéisé où le comble du chic et de la personnalisation est de changer la coque de son portable tous les trimestres, nous avons atteint le fond.

Une visite au Musée Galliera s’impose donc pour réveiller notre esprit et tout simplement nous (r)ouvrir les yeux. Jusqu’au 25 mai, le groupe Condé Nast, éditeur entre autres de Vogue et Vanity Fair, a exhumé de ses archives près de 150 tirages de 80 photographes de renom (Cecil Beaton, Norman Parkinson, William Klein, Paolo Reversi, Herb Ritts, Helmut Newton, …). Cette exposition intitulée « Papier glacé » couvre près d’un siècle de photo de mode (de 1918 à nos jours). C’est un choc visuel ! On ressort de là, sonné, comme si l’on avait pénétré un espace spatio-temporel inconnu. Une terre mystérieuse et classieuse, a-t-elle vraiment existé ? Disons-le tout de suite, les photos des années 50/60 sont fracassantes d’invention, d’émotion et de distinction. Les clichés plus récents sont moins intéressants esthétiquement, ils paraissent déjà démodés. On peut dater le tournant démago et crado au mitan des années 80. En mode comme ailleurs, il y a eu une rupture, le passage vers un monde faussement clinquant et provocant. Ça sent la bidouille et la triche. Alors que les tirages d’après-guerre, bien qu’élaborés comme de véritables œuvres d’art, respirent la beauté naturelle. La mise en scène qui a nécessité des heures de travail, semble couler de source. Une fluidité soignée, une légèreté dans les attitudes, un habile jeu de géométrie dans les rues de New-York ou de Paris, sous des éclairages précis comme la foudre, toutes ces photos ont du chien et du charme.

A ce moment-là, la haute bourgeoisie qui s’habillait chez les grands couturiers et qui lisait cette presse spécialisée, vous foutait des complexes. Les filles déployaient leur profil racé sur papier glacé, l’air brillant, elles débordaient d’assurance. Les mannequins ne faisaient pas encore la Une de la presse people, le nez dans la chnouf ou la tête dans la cuvette. Les femmes étaient inaccessibles, chapeautées et envoûtantes, elles incarnaient un fantasme soyeux, une rêverie d’adolescent. Si c’est réactionnaire d’aimer cette allure vintage alors je le confesse tout de go. L’affiche de l’exposition résume l’esprit de Condé Nast au sortir de la guerre, elle est signée Constantin Joffé (1911-1992). Vous n’oublierez pas de sitôt la silhouette de ce mannequin, je vous l’assure.

Exposition Papier glacé – Un siècle de photographie de mode chez Condé Nast. Jusqu’au 25 mai 2014, Musée Galliera www.palaisgalliera.paris.fr

*Photo : Constantin Joffé, Condé Nast

Voter ou respirer, il faut choisir

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Pollution brouillard belgique

Pollution brouillard belgique

36%, 33% et 17%… Non, ce n’est pas le score d’une triangulaire avec le FN en embuscade lors des dernières élections municipales. 36%, c’est pour les maladies cardiovasculaires, 33% pour les AVC et 17% pour les affections pulmonaires chroniques, le tout formant les causes principales de la mortalité directement imputable à la pollution sur la planète. On a beau avoir eu, au mois de mars, un long épisode avec des pics du même nom, qui ont fait la une des médias, les élections municipales ont assez vite chassé une autre information tombée entre les deux tours : d’après un rapport publié le 25 mars par l’Organisation Mondiale de la Santé, sept millions de personnes sont mortes prématurément en 2012 à cause de la mauvaise qualité de l’air.

Sept millions, ça commence à chiffrer, tout de même. Tenez, à quelques dizaines de milliers près, c’est le nombre d’abstentionnistes au second tour. On ne s’est pas posé la question sous cet angle-là mais si ça se trouve, un abstentionniste s’abstient parce qu’il a peur de sortir de chez lui et de finir étouffé avant d’arriver à l’isoloir. Ou sept millions, si vous préférerez, c’est la population de la Bulgarie. Bon, il y en a sûrement que cela arrangerait, du côté de la Commission Européenne, de voir disparaître la population de la Bulgarie, ou de la Grèce, histoire d’avoir des finances saines. Et il faut reconnaître que les particules fines, ça vaut bien un plan d’austérité mitonné par la Troïka, question bien-être de la population. En même temps, il paraît que la Grèce va pouvoir emprunter de nouveau sur les marchés, c’est vous dire à quel point elle est en bonne santé, la Grèce, même si les mômes asthmatiques d’Athènes en pleine détresse respiratoire à cause du Néfos[1. Nuage brunâtre de pollution composé de dioxyde de souffre, monoxyde de carbone, et ozone qui surplombe la ville d’Athènes, en hiver (en situation anticyclonique stable) ou en été, quand la température dépasse 34°C.] ont plutôt du mal à trouver des hôpitaux ou des dispensaires encore ouverts, après les coupes budgétaires drastiques.

Et puis, rassurons nous, l’OMS donne un autre tiercé dans l’ordre. Les sept millions de morts, on les trouve d’abord dans le Pacifique Ouest avec 2, 8 millions de décès, dans l’Asie du Sud Est avec 2, 3 millions et en Afrique, toujours petite joueuse, avec 600 000. Bref, on meurt de la pollution surtout dans des endroits où l’on est déjà habitué à mourir, soit en s’épuisant au travail dans les usines délocalisées du capitalisme décomplexé, soit à cause de la famine, du SIDA ou des guerres interethniques. Certes, l’Europe et les USA sont également touchés mais l’OMS donne aussi d’autres raisons d’espérer : ce sont en effet surtout les pauvres qui meurent, parce que les pauvres se chauffent n’importe comment, vivent près des décharges ou utilisent des modes de cuisson archaïques car ils ne sont pas assez entrés dans l’histoire. A-t-on idée, même si on est paysanne chinoise, malienne ou creusoise, d’utiliser des fours à bois ou à charbon à l’époque où des énergies douces offrent des alternatives modernes et citoyennes ?

L’OMS remarque ainsi que sur 100 000 décès en Europe chez les faibles revenus, 106 sont dus à la mauvaise qualité de l’air tandis que chez les hauts revenus, ils ne sont plus que 47. Il est vrai que les filtres sont de bien meilleures qualités sur les grosses cylindrées germaniques ou les SUV testostéronés et qu’un petit malus écologique à l’achat est vite oublié alors qu’aller pointer à pied à Pôle Emploi avec la poussette du petit dernier au ras des tuyaux d’échappement, c’est tout de suite plus compliqué pour le bien-être des alvéoles.

L’OMS avait déjà publié un rapport de ce genre en 2008 : on en était alors seulement à 3,4 millions de morts. Les amis prométhéens du progrès ou de la croissance à la papa pour lesquels il y a ni particules fines, ni réchauffement climatique, ni aucun problème de ce genre sauf dans l’esprit malade de quelques fâcheux qui veulent nous renvoyer à l’âge de la bougie et nous faire vivre dans des communautés rurales avec toilettes sèches et riz complet, ces amis prométhéens, donc, feront observer que la méthodologie de l’OMS a changé et que maintenant sont prises en compte les zones rurales. Il n’empêche que les spécialistes remarquent quand même que la progression est inquiétante et dénoncent « les politiques non durables menées dans les secteurs de l’énergie, des transports, de la gestion des déchets et de l’industrie ».

De là à dire qu’il faudrait désormais une planification écologique comme il y avait eu une planification économique dans la France dévastée de l’après-guerre, il n’y aurait qu’un pas. Mais il n’est pas près d’être franchi si on en juge par la façon joyeuse dont on marche à l’abime, persuadé que ça s’arrangera toujours, que l’homme trouvera toujours une solution pour s’en tirer, optimisme dément qui rappelle la phrase de Céline dans le Voyage sur les hommes « plus enragés que les chiens, adorant leur rage ( ce que les chiens ne font pas ), cent , mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! »

*Photo : Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21540175_000001.

Eloge de Christiane Taubira, concise et flamboyante

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taubira mensonge diplomes

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Le 12 mars dernier, à l’issue d’un conseil des ministres, Christiane Taubira évoquant devant des journalistes les écoutes téléphoniques dont l’ancien président de la République avait fait l’objet, déclarait fortement : « Je redis ici que je n’ai pas d’information concernant la date, la durée, le contenu des interceptions judiciaires » et, pour appuyer la véracité de ses dires, brandissait deux lettres, l’une de l’avocat général près la cour d’appel de Paris, l’autre du procureur financier, lettres dont des journalistes investigateurs, au nombre desquels Edwy Plenel ne figurait pas, montrèrent par un simple « zoom » qu’elles prouvaient exactement le contraire : le ministre avait été informé à la fois des dates (du 28 janvier au 11 février 2014) et de l’essentiel de leur contenu. Accusée de mensonge par des personnes malintentionnées et vraisemblablement racistes, elle s’en défendit en concédant toutefois qu’elle avait pu être un peu « imprécise ».

Quinze jours plus tard on apprend grâce à un autre investigateur, qui n’était toujours pas Edwy Plenel, on se demande pourquoi, que Mme Taubira, contrairement à ce qu’on peut lire depuis quinze ans dans les notices biographiques qui lui sont consacrées, y compris à la date du 4 décembre 2001 dans le « journal de référence », n’est ni docteur en économie, ni docteur en ethnologie, ni docteur en agroalimentaire. Certes, comme le précisera son cabinet, ses notices officielles font seulement état d’un cursus de « troisième cycle » et si elle n’a jamais pris la peine de démentir les fausses informations qui la concernent c’est qu’elle n’a pas de press book, qu’elle ne consulte jamais sa page Wikipédia – et ses conseillers en communication non plus, on l’imagine. Comme si la lourde charge de l’intérêt public laissait aux hommes et aux femmes politiques le loisir de se préoccuper de leur image ! C’est donc à juste titre que le « journal de référence » dénonce « l’intox des doctorats », attribuant manifestement cette « intox » non à la ministre, mais à ses détracteurs. Quant aux défenseurs de la ministre il ne fait aucun doute qu’ils sont prêts à se regarder mutuellement dans les yeux, à se tenir par la barbichette de la main gauche, à lever la main droite en disant « je le jure » et à répéter sans rire : « Oui, s’il s’était agi de Copé, de Guéant, d’Hortefeux ou de Christine Boutin, nous aurions dit exactement la même chose ».

Non seulement Christiane Taubira ne s’est pas rendue coupable d’un mensonge par omission, mais elle n’a même pas ici à confesser le péché véniel d’imprécision, comme auront pu le constater les spectateurs de l’émission Des paroles et des actes diffusée le 5 septembre 2013 sur France 2. Celle-ci commençait par un portrait de la ministre tracé par David Pujadas : « Vous avez un doctorat d’économie, un doctorat d’ethnologie, un diplôme supérieur d’agroalimentaire ». Invitée à réagir à ce portrait, le ministre déclare : « Je pense que je peux revenir sur ce portrait, mais oui, c’est vrai ». C’est pourtant clair ! Tous les spectateurs de bonne foi auront compris que « c’est vrai » se rapportait à l’ensemble du portrait à l’exclusion de la mention des diplômes tandis que « je pense que je peux revenir sur ce portrait » signifiait sans ambages : « Non, je ne suis titulaire d’aucun doctorat ». D’autant plus qu’un peu plus loin la ministre enfonçait le clou. Un autre journaliste, Jeff Wittenberg, lui ayant rappelé dans son intervention : « vous avez un doctorat d’économie », elle lui répond : « Il y a une situation – cessez de m’additionner des diplômes – il y a surtout une situation… ». Quel locuteur de langue française n’aura pas compris que « cessez de m’additionner des diplômes » signifie « Comme je l’ai dit à M. Pujadas tout à l’heure, je ne suis ni docteur en économie, ni docteur en ethnologie ». La formulation de Mme Taubira n’était pas imprécise, elle était concise, ce qui est une qualité.

Cependant la concision n’est pas la seule qualité de Christiane Taubira. Celle-ci a récemment publié aux éditions Flammarion un livre intitulé Paroles de liberté. Dans Libération, à la date du 1er avril, M. Fabrice Tassel nous donne à connaître un extrait de cet ouvrage rédigé dans un style qu’il qualifie de « flamboyant ». Jugez-en plutôt. Dénonçant la libération de la parole raciste sur Internet l’auteur écrit ceci : « Là où la bêtise peut circuler même quand le mazout de la haine et de la vulgarité lui englue les ailes, des doigts bouffis par la lâcheté flasque de l’anonymat tapaient, dans la rage de leur insignifiance, des mots qui se voulaient méchants, blessants et meurtriers ». On se demande par quel miracle ce n’est pas un « doctorat total » de littérature qui a été attribué à la ministre sur Wikipédia ou dans Le Monde. Christiane Taubira est à la fois concise et flamboyante, classique et romantique, ou, si l’on préfère, elle réunit les valeurs de l’apollinien et celles du dionysiaque. C’est une bonne nouvelle non seulement pour la justice qui doit concilier la vigueur dionysiaque du glaive et l’équilibre apollinien de la balance, mais encore pour la littérature, pour l’art et pour la philosophie.

*Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21539041_000006.

McDo Allemagne drague les vieux : Vieillir et travailler au pays

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Beaucoup de sexagénaires allemands rêvent d’aller finir leurs jours à griller sous le soleil de la Crète ou des Baléares. En fait de grillade, il est fort probable que nombre d’entre eux soient amenés à la pratiquer plus activement que passivement, sous les gais cieux de Düsseldorf ou Leipzig.

C’est en tout cas ce qui ressort d’un entretien donné le 30 mars dernier au Financial Times par David Fairhurst, DRH chez McDonald’s Europe, et répercuté aussitôt par nos confrères d’Express.be  sous le titre plaisant « Pourquoi McDonald’s a déjà commencé à recruter les grands-parents de ses employés ».
Que nous dit David de chez Ronald ? « La main d’œuvre est en train de se réduire des deux côtés du spectre démographique. Il n’y a pas assez de jeunes qui arrivent sur le marché du travail, et trop de travailleurs âgés qui en partent »

En conséquence de quoi  McDo s’apprête à recruter en masse papys et mamies pour pallier la pénurie de main d’œuvre juvénile made in Germany. Décidément la natalité allemande gross malheur ! Fick Mich, Ja ! Kinder Surprise, Nein Danke ! Cela dit, les amis, ne nous réjouissons pas trop vite, même si ces gens-là se reproduisent fort chichement, on va quand même devoir se les fader pendant encore quelques siècles.