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Une seule solution : la dissolution !

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Il y a trois ans, Jean-Luc Mélenchon a commis un opuscule intitulé Qu’ils s’en aillent tous !. Le message a été reçu au-delà de ses espérances par les électeurs, incluant au passage Jean-Luc et ses amis du Front de gauche, emportés par le tourbillon du mécontentement général. On peut gager que le vote FN et l’abstention antisystème qui se sont invités aux municipales vont se trouver démultipliés lors des élections au Parlement européen du 25 mai. Comme ce scrutin est traditionnellement marqué par une forte abstention, par la dispersion des listes, à gauche comme à droite, et par sa fonction de défouloir, on peut se risquer à en prévoir l’issue. Le Front national sera, cette fois, le premier parti de France, devant l’UMP privée de l’appoint de l’UDI, et un PS démonétisé. Les Verts, l’autre parti antisystème qui défend un changement radical de paradigme de civilisation, devraient confirmer leur percée des municipales et faire oublier leur contre-performance à l’élection présidentielle de 2012.

EELV aura certainement évité au PS un Fukushima électoral lors du deuxième tour des municipales, notamment dans des villes-symboles comme Paris et Lyon. Comme rien n’est gratuit, les amis de Cécile Duflot feront payer très cher à leurs alliés socialistes le bras secourable généreusement offert : l’idéologie de la décroissance plus ou moins ouvertement assumée viendra entraver encore plus les efforts des socialistes raisonnables, style Valls ou Montebourg, visant à remettre le pays sur les rails de la réindustrialisation et de la modernisation structurelle pour faire face aux défis de la mondialisation. François Hollande est donc dans la seringue, contraint, malgré lui, d’appliquer la stratégie d’alliance historique avec les écolos défendue par Martine Aubry quand elle était secrétaire nationale du PS. Et ce n’est pas un remaniement, même avec la nomination d’un nouveau premier ministre, qui changera la donne.

Alors, que faire ?[access capability= »lire_inedits »] Laisser passer l’orage en espérant que la conjoncture internationale et la mise en oeuvre du « Pacte de responsabilité » redonnent des couleurs à notre économie et de l’espoir aux Français ? Cela s’accorderait très bien avec la psychologie d’un président disciple d’Henri Queuille[1. Homme politique corrézien de la IIIe et de la Ive République, auteur de la fameuse formule : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse pas venir à bout. »], mais c’est un pari risqué, très risqué, sur un avenir pour le moins incertain. Que la reprise se fasse attendre, et le calme apparent de la rue pourrait bien se muer en l’une de ces révoltes éruptives dont l’histoire de France est parsemée…

L’autre option est plus radicale, mais provoquerait cet « orage désiré » dans les profondeurs de la nation : la dissolution de l’Assemblée nationale, suivie de nouvelles élections législatives qui ramèneraient la droite républicaine au gouvernement et permettraient à la gauche, en sortant des ambiguïtés dont elle pâtit aujourd’hui, de retrouver le chemin d’un peuple dont ses dirigeants et ses élus se sont fâcheusement coupés. Il lui faudra alors choisir entre les sirènes des écologistes et la reconquête d’un centre poussé vers la droite par le radicalisme des Khmers verts et des nostalgiques du « socialisme réellement existant », version Chavez ou Castro.

Si l’on s’en réfère aux précédents Mitterrand et Chirac, l’épreuve de la cohabitation est plus usante pour les premiers ministres que pour les présidents de la Ve République, et Jean-François Copé, à qui reviendrait sans doute, alors, la lourde charge de Matignon, ne ferait probablement pas mentir cette règle. Les piques demandant  une tête, celle du maire de Meaux ferait très bien l’affaire. Mais cessons de broder : pour que François Hollande emprunte la voie de l’audace, il faudrait qu’il ait le sens du tragique de l’Histoire et une certaine idée de la France. Ce n’est pas gagné.[/access]

*Photo :  CHESNOT/SIPA. 00638320_000014.

Municipales : désastre et dépendances

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municipales hollande valls ps

Analyser le résultat d’un scrutin est un exercice difficile. C’est la raison pour laquelle les grands spécialistes de la carte électorale, souvent des démographes, mettent plusieurs mois pour cela, à partir d’une analyse entomologique, quartier par quartier, bureau par bureau.

C’est en fait une recherche de sens. Que s’est-il réellement passé et quels enseignements en tirer ? L’analyse à chaud peut faire dire des bêtises et en particulier sur ce qu’ont exprimé les électeurs…

Le Président de la République nous a dit qu’il avait « entendu le message des Français ». Au-delà de la banalité consternante de la formule, on peut se demander s’il ne s’est pas trompé de fréquence. Il a remis en selle le gouvernement de Pierre Bérégovoy, espérant ainsi, par cette opération de diversion transparente, esquiver rapidement un véritable débat sur le désastre et ses causes.

Probable que cela ne fera pas long feu, François  Hollande inversant à cette occasion la fameuse phrase du prince Salina dans Le Guépard : « il ne faut rien changer pour que rien ne change ». Et en transformant son gouvernement en un congrès du PS permanent.

Il faudra donc attendre un peu. En évitant les raccourcis  faciles, ou les explications à l’emporte-pièce.

Il y a cependant un constat que l’on peut faire dès maintenant, c’est celui de l’effondrement brutal du socialisme municipal.

Au préalable, permettons-nous quelques petites observations.

On s’étonnera en premier lieu qu’aveugles et sourds, le pouvoir et les médias n’aient pas vu arriver la catastrophe. À ce titre, relire les avis autorisés, se rappeler les confidences et les éléments de langage distillés (le président allait « enjamber » le scrutin…), revenir sur les sondages du mois précédent le premier tour, constituent un plaisir de fin gourmet. Mais peut légitimement susciter des inquiétudes sur le niveau de nos élites.

La guerre des Fronts dont Causeur s’est fait l’écho ? Aucune conclusion ferme ne peut déjà être tirée. Les gains du Front national sont-ils si significatifs ? Il fait partie, depuis trente ans, du paysage politique français. Le gain d’une douzaine de villes (un peu plus qu’en 1995) n’a rien d’ébouriffant. Le Front de Gauche, quant à lui, aurait bien du mal à avoir les idées claires en comparant la victoire relative et très particulière (merci Dominique Voynet) de Montreuil et ses désillusions lilloise ou toulousaine par exemple. Ne pas surinterpréter Grenoble non plus, même si cela amène du grain à moudre au projet de « nouvelle alliance » du Parti de Gauche et EELV. Sans le PCF d’ailleurs, la carpe et le lapin ayant quelques soucis de cohabitation.

Le pauvre PCF lui, en est à l’utilisation des métaphores napoléoniennes pour illustrer l’agonie qui se poursuit. Le site du mensuel Regards titre un article : « la Bérézina, pas Waterloo » . Le passage de la Bérézina par la Grande Armée avait paraît-il permis d’en sauver une partie. Donc, si l’on comprend bien la métaphore, Waterloo c’est pour le prochain coup ? Réjouissant optimisme !

Le constat quant à lui, est donc relatif aux conséquences concrètes de ce scrutin. Et à la première d’entre elles, l’effondrement du socialisme municipal.

Les chiffres sont assez effarants. Ce que le PS avait construit en trente-cinq ans vient de partir en fumée. S’il conserve quelques grandes villes tout en perdant la plupart des grandes intercommunalités, il est quasiment éradiqué des villes moyennes. La fameuse « vague bleue » de 2001, prélude au terrible échec de Lionel Jospin aux présidentielles de 2002, avait vu 69 villes de plus de 9000 habitants passer de gauche à droite, mais 32 passaient de droite à gauche. Cette fois-ci, c’est 170 qui tombent dans l’escarcelle de la droite, contre seulement trois ou quatre qui font le chemin inverse ! Pour mesurer l’importance du désastre, l’analyse des causes profondes étant pour plus tard, un petit retour en arrière est nécessaire. Au début des années 70, le PCF était le premier parti de gauche. Il disposait d’une base municipale à la fois solide et originale qui était une de ses grandes forces. La SFIO pratiquait dans les villes l’alliance avec la droite (Jean-Claude Gaudin a commencé sa carrière sur les listes de Gaston Defferre…). L’union de la gauche, le programme commun de 1972 et la dynamique enclenchée par l’élection présidentielle de 1974 ratée d’un cheveu, amena au profit de cette union, un tsunami électoral aux municipales de 1977. Le PCF mesurant que cette alliance équivalait probablement au baiser de la mort, ne put que constater qu’elle profitait surtout au PS. Celuic-ci, à partir de cette date, a disposé d’une base municipale importante qu’il put malgré quelques aléas faire fructifier en prenant à la fois à droite et à gauche, dépouillant méthodiquement un PCF qui avait commencé son déclin.

Jusqu’aux élections de 2008  où l’impopularité de Nicolas Sarkozy permit à la gauche,  pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, de récupérer le Sénat. Cette implantation municipale constituait un atout considérable. Une base politique avec la possibilité d’une armature de dirigeants, d’ailleurs souvent arrivés dans la vague de 1977 encadrant les générations suivantes. Une base professionnelle, la gestion publique locale devenant après les lois de décentralisation un espace d’exercice du pouvoir formateur à la fois pour les élus et leurs collaborateurs, mais aussi les fonctionnaires territoriaux d’autorité souvent recrutés parmi les amis politiques. Et enfin une base matérielle essentielle. Indemnités de fonction, emplois de cabinet, subventions aux associations amies, stratégies d’embauche ciblées, tout cela permettait de faire vivre beaucoup de monde et d’avoir beaucoup de fidèles. C’est terminé. Un rapide calcul permet de considérer qu’environ 4000 personnes au statut voisin de celui d’un permanent politique sont désormais à la rue, direction Pôle emploi. D’autres les rejoindront. Où les recaser ?

Il n’y a pas de raison objective pour que les scrutins régionaux et départementaux de l’an prochain soient plus tendres pour le parti de François Hollande. Actuellement,  il contrôle toutes les régions sauf 2 et 60 départements sur 100. Une simple projection des résultats du 23 mars derniers aboutit à la conservation de deux Régions et 30 Départements !

Participer efficacement aux campagnes pour les scrutins nationaux, sans un tissu municipal suffisamment dense va s’avérer très compliqué.

À l’hégémonie de la gauche, la droite s’était adaptée et une ancienne culture démocratique partagée permettait une gestion souvent consensuelle, comme le démontrait le fonctionnement des associations d’élus. Cette époque est révolue. Pour les équipes souvent jeunes qui viennent d’arriver aux manettes, l’heure est plutôt à la revanche et à la volonté d’isoler l’adversaire. Le traumatisme subi par le parti socialiste n’arrangera rien.

Alors, peut-on suivre Henri Emmanuelli lorsqu’il dit « que le PS est mort » ? On verra, mais en tout cas, depuis de nombreuses années, de parti de masse classique, il s’était transformé en parti de notables, de grands féodaux bien implantés, disposant du fait de la décentralisation de moyens et de pouvoirs importants.

Cette armature vient de lui échapper. Elle sera longue à reconstruire.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00679578_000054. 

Hongrie: victoire d’Orbán… et de l’abstention

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Les résultats des élections législatives hongroises du 6 avril n’ont finalement rien de très surprenant en donnant une nette victoire au parti du Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, qui remporte 44,4% des suffrages exprimés et les deux tiers des sièges au parlement (133 sur 199).

Face à cela, l’opposition de centre gauche (coalition sociale-libérale) dirigée par son rival Mesterházy, fait bien piètre figure, devant se contenter de 38 sièges, soit moins de 20%, pour 25,9% des voix.

Un écart entre nombre d’electeurs et de sièges attribués qui s’explique par un système combinant scrutin uninominal et proportionnel, favorisant la part de l’uninominal. (Chaque électeur devant glisser dans l’urne deux bulletins: un pour choisir un parti, le second un candidat local). Ecart renforcé par les dispositions de la nouvlle loi électorale.

À noter une forte percée du parti d’extrême droite quasiment néo-nazi, le Jobbik, qui remporte plus de 20% des suffrages exprimés, mais doit se contenter de 23 sièges.

Enfin, maintien de justesse des verts du LMP qui atteignent tout juste le seuil des 5% indispensables pour former un groupe et se voient attribuer 5 sièges.

Voilà qui est bien beau… Mais, si l’on sait que seuls 60,2% des électeurs se sont déplacés, il conviendra alors de relativiser ces résultats. Car, avec ses 44,4% de suffrages obtenus (moins qu’en 2010), Viktor Orbán, qui ne manque pas de se proclamer plébiscité par tout le pays, ne représente en réalité que 27% de l’ensemble de la population. Pas si mal, peut-être, mais pas les deux tiers et encore moins le pays entier. Un taux pas très surprenant qui correspond grosso modo depuis quatre ans au noyau dur et discipliné de ses partisans, entre le quart et le tiers du pays.

Pour le reste, les commentaires vont certainement aller bon train…

Même si la lutte fut inégale tout au long de la campagne, les médias publics faisant une impasse totale sur l’opposition[1. Gordon Bajnai, l’un des leaders de la gauche, a assez justement comparé la lutte à une course où le parti d”Orbán aurait eu à parcourir un 100 mètres contre un 400 mètres haies pour l’opposition…] et ne lésinant pas sur les insinuations et attaques personnelles plus ou moins calomnieuses contre ses dirigeants, nous venons d’asisister hier à une défaite lamentable – mais prévisible – d’une gauche finalement peu crédible, car longtemps désunie. Pas de quoi séduire des électeurs déjà bien assez méfiants comme ça vis-à-vis du monde politique.

Secret story

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« Il n’est point de secret que le temps ne révèle », a écrit Racine[1. Britannicus]. Heureux, les hommes de l’âge pré-numérique ! De nos jours, il n’est point besoin de temps pour que nos secrets soient tambourinés en place publique. À l’ère de Facebook, du téléphone intelligent (c’est-à-dire espion) de la NSA et de Mediapart, rien de ce qui vous est personnel n’est étranger à votre voisin. Quand l’indiscrétion est un devoir et la délation un acte de résistance, nos conversations peuvent être écoutées, nos amours épiées, nos achats décortiqués et nos affaires étalées aux yeux de tous. Non pas que nous vivions sous le joug d’un pouvoir totalitaire : ce que notre situation a d’inédit, c’est que chacun se croit autorisé à être le gardien – ou le flic – de son frère, mais aussi son contrôleur fiscal, son directeur des impôts, son confesseur ou son conseiller conjugal. Bref, seules nos pensées sont aujourd’hui assurées de demeurer privées. Et peut-être pas pour très longtemps : des chercheurs d’Oxford, Genève et Berkeley étudient la possibilité de pirater le cerveau humain pour en extraire des informations. Au point qu’on pourra bientôt proclamer avec Flaubert : « Big Brother, c’est moi ! »[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est tout de même pas anodin qu’en quelques jours, on ait appris que l’un des plus proches conseillers du Prince enregistrait clandestinement les conversations et les réunions auxquelles il assistait, que le Prince en question avait été placé sur écoute par deux magistrats, et enfin que les services secrets avaient un accès libre aux données transitant par le réseau Orange, opérateur de millions de Français pour leur accès Internet et leur courrier électronique. Autrement dit, la DGSE peut, en dehors de tout cadre légal, accéder à vos messages. La confidentialité et la sécurité, dont toutes les grandes boutiques du Web se targuent d’avoir fait leur priorité, ne sont plus que des slogans publicitaires ou des vœux pieux. Au passage, les clients d’Orange ont reçu cette semaine-là un courriel intitulé : « Orange vous écoute ». Heureusement, l’actualité est parfois farceuse…

On dira que tout cela n’est guère neuf et que, dans la Florence des Médicis, on espionnait tout aussi activement que dans la France de François Hollande. Sans doute, mais deux « détails » ont considérablement modifié la donne.

D’une part, la technologie met l’espionnage à la portée de tous : ainsi peut-on se procurer sur le Web des logiciels explicitement destinés à pirater l’ordinateur de son « partenaire », comme on dit aujourd’hui. À cela s’ajoute le pire défaut d’Internet : sa mémoire d’éléphant. Sachez-le : tout ce que vous avez dit, écrit ou fait un jour pourra se retourner contre vous. Votre passé vous colle à la peau : c’est ce qu’on appelle l’« empreinte numérique », quoique le terme de « boulet digital » conviendrait tout autant. D’autre part, si autrefois, on se cachait pour espionner, aujourd’hui, c’est souvent un titre de gloire… et une source de profits. Le magazine Closer, qui avait révélé la liaison du chef de l’État avec Julie Gayet, a été condamné à payer 15 000 euros à l’actrice pour « atteinte à la vie privée ». Mais si l’on compare la sanction aux centaines de milliers d’euros engrangés grâce aux amours présidentielles, on peut penser que la justice encourage grandement le journalisme de trou de serrure.

Au royaume de la transparence, la surveillance est reine. Surveillance volontaire, pour une grande part, quand l’exhibitionnisme rencontre le voyeurisme. Mais quoi qu’on pense de la tendance contemporaine à se montrer, elle ne rend pas moins inquiétante la revendication citoyenne d’un droit de savoir. Cependant, nous ne sommes pas tous égaux face au secret. D’abord, certains, par leur fonction, sont invités à se mêler des affaires des autres : on ne les appelle pas « espions » ni « concierges », mais « lanceurs d’alerte », « journalistes d’investigation »… ou « juges d’instruction ». Ensuite, ce qu’on entend cacher, ou qu’on ne veut pas montrer, ne suscite pas le même intérêt selon que l’on est puissant ou misérable. Mais il n’est pas besoin pour autant d’avoir été chef de l’État pour susciter la curiosité de ses semblables. Au contraire, ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy peut arriver à quiconque a l’heur de déplaire à des juges ou à des journalistes qui se sentent investis d’une mission sacrée. À l’aune de leur vertu, personne n’est innocent.

« Si l’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté » : la formule de Benoît Hamon a glacé tous ceux qui l’ont entendue. Si on voulait badiner, on lui rétorquerait que quand on n’a rien à cacher, on n’a rien à montrer. Mais quand un ministre de la République fait si peu de cas de cette grande conquête de notre civilisation qu’est le droit à la vie privée, on n’a pas tellement envie de rire. C’est que, sauf à devenir des êtres sans consistance et finalement sans existence, nous avons tous quelque chose à cacher. Placez n’importe qui sur écoute pendant des mois, vous trouverez forcément, sinon un délit pénal, du moins quelques turpitudes ou défaillances dont nul n’a envie qu’elles soient portées à la connaissance de ses contemporains. Au jeu pervers de la transparence, nous sommes tous coupables. À ce compte-là, on regrettera vite le péché originel : tant qu’à subir les foudres d’un juge impitoyable, mieux vaut un Dieu transcendant qu’un « journaliste de gauche », comme disait Guy Debord[2. « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je ne dénonce jamais personne. » Cette mauvaise réputation…, Gallimard, 1993.], ou un juge adhérent du Syndicat de la magistrature qui peut vous aligner dans un prétoire après vous avoir épinglé sur le « mur des cons ».

La proximité temporelle et les similitudes fonctionnelles ont pu donner l’illusion que l’affaire des enregistrements clandestins et celle des écoutes de Nicolas Sarkozy relevaient de la même problématique. En réalité, Patrick Buisson est un espion à l’ancienne, si tant est que le terme « espion » soit adapté : après tout, si l’ex-éminence grise s’est rendue coupable d’une grave indélicatesse – doublée d’une incroyable maladresse qui a permis à ces enregistrements de se retrouver dans la nature où ils se baladent peut-être encore –, il n’était pas, que l’on sache, caché dans un placard, mais assistait très officiellement aux réunions qu’il enregistrait. Contrairement au majordome de Liliane Bettencourt, qui laissait traîner un dictaphone pour capter des conversations auxquelles il ne prenait pas part. Et à la différence de l’aimable employé de la Fédération française de football qui a balancé à Mediapart l’enregistrement d’une réunion interne supposé étayer le procès en racisme intenté à Laurent Blanc, Buisson n’a pas été à l’origine de la divulgation des documents – qui lui a d’ailleurs valu des ennuis mérités. Cela n’excuse nullement la trahison personnelle, mais devrait peut-être inciter à relativiser son forfait.

En revanche, l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy est emblématique de ce que pourrait devenir la vie humaine soumise à l’impératif de transparence : un cauchemar. À travers elle, on peut en effet observer le cœur du réacteur où s’opère la fusion de deux hubris : celle des juges et celle des journalistes.

On lira dans les pages qui suivent des analyses fournies des mécanismes judiciaires et politiques à l’œuvre. Rappelons simplement que deux juges d’instruction enquêtent sur un éventuel financement de la campagne Sarkozy de 2007 par la Libye de Kadhafi, sur la base d’un document assez fumeux qui s’est avéré être un faux. Bien que leurs investigations ne leur aient pas permis de procéder à des mises en examen, les deux magistrats ont ordonné le placement sur écoute de l’ancien chef de l’État. La suite est connue : les conversations avec Thierry Herzog, les « bâtards de Bordeaux », les allusions à un magistrat soupçonné de vouloir entraver le cours de la justice et l’ouverture d’une nouvelle instruction pour « trafic d’influence » et… « violation du secret de l’instruction », ce qui est désopilant quand on pense que la caractéristique des affaires dites « politico-financières » est que les instructions sont menées à ciel ouvert, les pièces du dossier étant équitablement réparties entre quelques journaux. Il est bon, dira-t-on, que nul ne soit au-dessus des lois : mais justement, les lois garantissent à chaque accusé un procès équitable et contradictoire. Or, de DSK à Sarkozy, on assiste plutôt à des lynchages en bande organisée.

On a répété sur tous les tons que ces écoutes étaient légales – ce qui est éminemment contestable vu qu’elles ont été décidées en l’absence d’« indices sérieux et concordants » de l’existence du délit présumé. De toute façon, on n’en saura rien : l’écouté n’ayant pas été mis en examen, il ne peut pas contester la légalité de la procédure. Pratique, non ?

Il est certain qu’on n’assiste pas à des arrestations arbitraires ou à des internements d’opposants commandités en haut lieu. Les membres du gouvernement, Christiane Taubira en tête, ont pris les Français pour des buses en jurant qu’ils n’étaient au courant de rien – ce qui signifierait d’ailleurs que la République est bien mal tenue. Que François Hollande ait reçu deux journalistes du Monde le jour même où ils révélaient l’existence des écoutes vaut, sinon aveu de complicité, brevet d’approbation. Le chef de l’État, garant des institutions et de la Constitution, ne trouve rien à redire à une violation flagrante du secret de l’instruction : décidément, le pouvoir n’est pas là où l’on croit.

En revanche, quand nos gouvernants jurent que la justice est indépendante, il faut les croire. Mais justement, c’est cette indépendance qui fait peur. Quand deux magistrats peuvent écouter, sans rendre de comptes à personne, une personnalité politique de premier plan – et par la même occasion, tous ceux qui l’appellent –, on aimerait qu’ils soient un peu moins… indépendants. Car le résultat de cette merveilleuse indépendance, c’est qu’on nous annonce régulièrement en gros titres que Nicolas Sarkozy est cerné par les affaires, alors qu’à ce jour, les dossiers semblent plutôt vides. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser que les juges se sont donné une mission : trouver les casseroles judiciaires susceptibles de légitimer l’anti-sarkozysme frénétique d’une partie de la gauche et de nos plus éminents médias.

Inutile de dire que la publication, le 17 mars, par Mediapart, de transcriptions issues de ces écoutes n’a pas déclenché un scandale. Au contraire, la plupart des journalistes ont applaudi et repris sans vergogne les éléments de langage fourni par le site d’Edwy Plenel. Ces écoutes laissaient penser que l’ex-président était informé par un magistrat sur l’enquête Bettencourt. Traduction, par Mediapart : Sarkozy a mis sur pied un « cabinet noir » pour tenter d’entraver la marche de la justice. À ce compte-là, tout politique ayant des relations dans la haute fonction publique, la magistrature ou la police est suspect de conspiration. Au fait, les journalistes de Mediapart n’auraient-ils pas, eux aussi, des amis bien placés qui leur fournissent des documents hautement confidentiels : faudrait-il parler à ce sujet de « cabinet blanc » ?

On conviendra que les mines outrées et les airs offusqués des commentateurs soudainement intraitables sur la correction langagière – M’dame, il a dit « bâtard » ! – étaient un spectacle hilarant. Celui de Fabrice Arfi, de Mediapart, et de ses confrères du Monde, reçus avec la déférence due à leurs hauts faits d’armes, l’était un peu moins. « Quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt », dit le proverbe. Ce jour-là, les idiots regardaient la lune quand c’est le doigt qui aurait dû focaliser leur attention. Car ce qui est grave, ce n’est pas le contenu des écoutes mais le fait qu’elles aient été divulguées au mépris des règles fondamentales de notre droit : sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice. Et sans justice, nos libertés sont en danger.

On se félicitera donc que Nicolas Sarkozy ne soit pas du genre à tendre la joue gauche. Le 21 mars, il répliquait dans une longue et solennelle tribune publiée par Le Figaro. « Si j’ai décidé de rompre le silence, écrivait-il, c’est parce que des principes sacrés de notre République sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent. » Avant de lâcher sa bombe, au détour d’un paragraphe : « Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il s’agit de la France. » L’évocation de la sinistre police politique est-allemande a, on s’en doute, suscité une salve d’imprécations. Admettons que l’ancien président s’est montré excessif, car il s’agit encore d’une Stasi à visage humain. N’empêche : quand le gibier fait face à la meute, on applaudit.

Pour Edwy Plenel, la presse et la justice sont des contre-pouvoirs au service des citoyens. Il se réjouit de voir que les puissants tremblent devant la sainte alliance des juges et des journalistes, arbitres autoproclamés des élégances démocratiques et morales. Sauf que l’on ne voit pas pourquoi leur furie purificatrice s’arrêterait aux puissants. Coupable ou pas, le malheureux qui se retrouve dans les griffes des vertueux a toutes les chances de voir ses secrets étalés à la « une » des journaux. Alors, j’avoue : j’ai peur de la justice et de la presse de mon pays.[/access]

*Photo : Henri Collot/SIPA. 00679365_000001.

Roosevelt, reviens!

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À peine nommé, le gouvernement « de combat » de Manuel Valls déprime déjà à peu près tout le monde. À droite on se gausse de ce jeu de chaises musicales : « On prend les mêmes et on recommence ». Facile mais pas faux. L’opposition, qui vient de gagner les élections haut la main, a beau jeu d’accabler Hollande et son recyclage – certes pas très écolo – du gouvernement Ayraud. Mais chacun sait à droite que la dérouillée infligée au Président n’a rien d’une adhésion au programme inexistant de l’UMP.

Au PS, on souhaite bonne chance à Valls devant les caméras mais on flippe en coulisse. Chacun a peur pour son poste. La politique est un job précaire, une affaire de CDD. Et une nouvelle claque, sans doute violente, se profile aux Européennes. La gauche de la gauche éructe dans l’indifférence générale contre le choix de Valls « le réac ». Les écolos se drapent de vertu et quittent le navire avant le naufrage. Le FN recueille les électeurs paumés, déclassés issus de tous les horizons, qui s’imaginent que le retour au franc et le repli sur soi marquera le retour de la France prospère des années Pompidou, ce temps béni où l’on roulait en Renault 12, quand le rap et les cailleras en sweat à capuches n’existaient pas.

Le monde politique français est une fiction bas de gamme, un feuilleton superficiel qui intéresse de moins en moins les Français. L’abstention en est la preuve. Mais aussi l’audimat nanoscopique des émissions politiques, sans parler du tirage déclinant des journaux. Le feuilleton n’est dans l’ensemble qu’un spectacle soporifique et désespérant, plus proche de Derrick que de House of Cards, fait de petites phrases, de polémiques picrocholines montées en mayonnaise par les médias pour vendre qui du papier, qui des écrans publicitaires. Politiques et médias s’excitent pendant des semaines sur des dossiers aussi majeurs que le sort de Leonarda, le mariage pour tous, l’avenir de Florange ou les délires antisémites de Dieudonné… Nul ne peut dire que ce ne sont pas des sujets, et les médias sont dans leur rôle en les usant jusqu’à la corde avant de passer à autre chose. Pas les politiques. Dans un pays qui traverse une telle crise, le sens du devoir devrait les pousser à parler un langage de vérité aux Français.
Oui, Florange et autre Petroplus sont des canards boiteux qui vont mourir.
Oui, il faut adapter notre économie et investir dans les secteurs d’avenir : clusters numériques, biotechnologies, e-commerce, services, etc.
C’est la « destruction créatrice » conceptualisée par l’économiste Schumpeter. Une innovation chasse l’autre, et il est idiot de vouloir freiner le progrès. « On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser : croire en l’économie de demain », pour reprendre le titre du livre porteur d’espoir de l’excellent Nicolas Bouzou.

Il est urgent de changer le logiciel utilisé en alternance par droite et gauche depuis trente ans. Le vieux clivage gauche/droite est aussi adapté à la situation qu’un Minitel pour surfer en 4G. On ne renouera pas avec la croissance en se contentant d’une politique d’austérité, d’un « pacte de responsabilité » cosmétique, ou en s’inclinant en permanence devant le principe de précaution. Le consensus mou, la navigation téléguidée par les sondages, nous mène droit vers un déclin à la grecque. L’État-providence joue sa survie, et la nôtre.
Le banquier de gauche Mathieu Pigasse ne dit pas autre chose dans son livre Éloge de l’anormalité, attaque transparente contre l’énarque « normal » au pouvoir. Il évoque Churchill, Roosevelt, de Gaulle : « Ces hommes-là ne sont pas issus de l’Ena ni des cabinets d’affaires. Leurs prises de pouvoir ne furent pas le fruit de manœuvres au sein de partis politiques essorés par les affaires. Ils avaient une haute idée de leur pays, de leurs principes, de l’intérêt général. Ils avaient surtout du courage, « première des vertus politiques » selon Hannah Arendt. Et leur courage ne consistait pas à flatter les peurs ou des clientèles ».

On a beau imaginer la liste des candidats aux Présidentielles de 2017, pas de trace à ce jour d’un politique providentiel, avec une vision, capable de réenchanter ce pays en parlant d’avenir. Personne pour incarner le grand réformateur courageux prêt à parier sur l’innovation.
À défaut de voir surgir ce nouveau Roosevelt dans le personnel politique traditionnel, on peut rêver que nos énarques enlèvent leurs ornières idéologiques et utilisent les talents de la société civile pour optimiser l’efficacité de l’Etat. Les acteurs du privé sont porteurs d’idées neuves pour construire la croissance de demain. Or ils sont en France sous-utilisés. Il n’y a pas un scientifique ou un ingénieur dans l’entourage de Hollande ! Barack Obama et le Président Chinois sont entourés des meilleurs spécialistes dans toutes les industries du futur. Chez nous, Gille Babinet, « Digital Champion » à Bruxelles, remue de l’air dans l’indifférence polie du Président. Le discret Pierre Kosciusko-Morizet, fondateur de Price Minister, a été avec son associé un des acteurs du mouvement des Pigeons pour protester contre le matraquage fiscal des entreprises. Un couac réparé depuis par le gouvernement, mais qui a terni l’image de la France chez les investisseurs étrangers. Pourquoi ne pas l’avoir consulté avant de sortir la matraque ? Le Dr Laurent Alexandre explique sur tous les plateaux télés depuis des années que les biotechnologies sont l’eldorado économique des décennies qui viennent, etc. Or l’Iran investit plus que nous le faisons dans les nanotechnologies. On pourrait multiplier les exemples pendant des pages… La numérisation galopante de l’économie est en marche, le transhumanisme à la sauce Silicon Valley va dominer le siècle, et nos dirigeants ne s’intéressent qu’au passé.
Le politique doit admettre qu’il n’a pas réponse à tout. Il a besoin de l’aide des spécialistes pour comprendre, à la manière des dirigeants de Google, d’Amazon, ou de Facebook, qu’il faut réfléchir à 30 ans, et pas à 3 mois. Peut-être y a-t-il plus à gagner à étudier la stratégie de Larry Page, le patron de Google, qu’à stigmatiser sans fin l’optimisation fiscale des géants du Net.

Nous ne sommes plus des acteurs du jeu économique mais les témoins passifs d’une révolution schumpeterienne qui renverse tout sur son passage. La nomination d’Arnaud Montebourg au numérique est une hérésie. Ne pouvait-on nommer un spécialiste pour préparer notre pays au tsunami disruptif qui rebat les cartes de modèles économiques qu’on pensait fondés pour l’éternité ? L’entrepreneur Liam Boogar le soulignait hier avec dérision : Arnaud Montebourg (qui a une formation d’avocat et n’a rien d’un « geek ») est celui qui a refusé l’alliance entre Yahoo et Dailymotion, une gigantesque bêtise qui prive la société française d’une dimension internationale et la condamne à moyen terme. Il est le visionnaire qui a déclaré a propos de Über, le service de VTC qui menace le monopole archaïque des taxis, « on ne peut pas laisser l’innovation tuer le système, le consommateur n’est pas le roi du monde ». Plus conservateur, technophobe et aveugle, tu meurs…
L’horizon indépassable de notre personnel politique est la prochaine échéance électorale. C’est tout le drame de la France. Ce gouvernement de « combat », court-termiste et déconnecté des réalités, semble bien mal armé pour faire mieux que les précédents. Roosevelt, reviens !

L’homme nouveau est arrivé

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Et si l’homme nouveau avait succédé au dernier homme ? interroge la journaliste et essayiste Caroline Gaudriault, dans Un petit homme dans un vaste monde, un opuscule qui s’articule comme une question rhétorique. Cette interrogation qui a traversé les siècles sans jamais prendre une ride, Gaudriault l’affronte et ose un verdict tranché, se refusant toutefois à qualifier ce que les uns verraient comme un aboutissement et les autres comme une apocalypse. Si on l’en croit, une nouvelle ère et une humanité nouvelle qui s’inscrivent en faux avec l’Histoire depuis Hérodote et l’Homme depuis la Genèse se sont ouvertes. Il y eut un avant, il y aura désormais un après nous assure donc l’auteur. La raison ? Un intervalle dans lequel l’homme a sans doute oublié la mesure de son existence et volontairement ignoré son appartenance à la partition de l’Histoire et de sa grande hache. Dans sa démesure, dans sa volonté de réduire toutes les limites, l’homme a succombé au paradoxe de l’omnipotence qu’évoquait la théologie ancienne en se demandant si, dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait lui-même s’aliéner. A l’instar des premiers hommes qui avaient voulu être plus grands que Dieu en entreprenant la tour de Babel, les derniers hommes ont succombé à l’existentialisme exacerbé et, cette fois-ci, détrôné Dieu. Puis, dans leur rhétorique de domination, ils ont construit un monde qui les a dépassés, ouvrant grand le chantier de l’homme nouveau.
Plutôt que de se lamenter sur le sort du dernier homme, Caroline Gaudriault a préféré s’interroger sur la face du nouvel homme. Pour y répondre l’auteur s’est d’abord entretenue avec le Professeur Francis Fukuyama, le penseur américain de La fin de l’histoire. On y parle de démocratie libérale en tant qu’aspiration irrémédiablement liée à l’économie de marché plutôt qu’à l’universalisme, on imagine le retour des barbares pour libérer l’homme de sa condition bourgeoise et lénifiante, on évoque le progrès, l’environnement, la bioéthique, la technologie, le transhumanisme… Et l’on convient amèrement que « tout ce qu’il sera donné à l’homme de faire, il le fera » en envisageant le pire : « le jour où nous créerons des enfants incapables d’être choqués », « le jour où les moyens technologiques prendront le dessus sur nos références morales ». Et l’on espère aussi un peu, car il faudra bien que les nouvelles générations aiment leur époque comme nous aimâmes la nôtre.
Pour suppléer à ces réflexions qui se heurtent immanquablement à la métaphysique, quelques illustrations, réalisées par le photographe français Gérard Rancinan, viennent se greffer dans l’œuvre et tentent de dessiner ce visage qui est désormais le nôtre mais que nous ignorons pourtant. On y découvre un homme tantôt prisonnier (The Labyrinth, The Prisoner, Frame), tantôt acculé (The Edge), quand il n’est pas l’expression même du ridicule (The Fool) ou condamné à rouler éternellement un rocher dans le Tartare (Sisyphe). Quelques pensées libres, sous forme de dystopie achèvent le tableau. Simples aphorismes (« C’est quoi l’éternité ? Ce qui ne cesse de finir ou ce qui ne cesse de commencer ? », « L’homme c’est fatal », « L’homme précaire à des envies d’éternité », « Si l’homme disparaissait, qui le remarquerait ? »), quelques vers sur l’inutile, le progrès, le théâtre du monde, le politiquement correct ou encore une conversation intime entre l’homme et son cerveau, l’auteur multiplie les formes pédagogiques et poétiques pour esquisser celle de l’homme nouveau. De tout cela, faut-il finalement retenir que la fin de l’histoire, c’est peut-être tout simplement la fin d’une histoire ? En tous les cas, elle nous manque déjà.

Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama, Un petit homme dans un vaste monde, Paradox.

Caroline Gaudriault dédicacera son livre le samedi 12 avril à la Galerie Librairie Bettina, à partir de 16H00 (2 rue Bonaparte, Paris 6ème)

Tous ces regards perdus tout au fond de l’Histoire

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amiens histoire gargouille

Un samedi matin sur France Culture. J’écoute Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut. Il parle du poids de ce passé qui nous fait, qui nous fonde et nous forme – ou nous déforme. Du poids nécessaire de l’Histoire, indispensable fondation.
Je sors de chez moi pour aller à la Poste. C’est une poste de quartier, sympathique, presque à l’ancienne. J’y suis bien. Je rêvasse mollement aux postes d’antan. Je repense à celle de Sept-Saulx (Marne), petit village qui possédait son propre bureau. En compagnie de mon cousin Guy j’allais, de temps à autre, l’été, y porter des lettres écrites par mes grands-parents. Je revois l’encre bleue sur les enveloppes. C’était l’été, au cœur des années soixante. Il faisait chaud, toujours chaud, climat presque continental. Nous passions devant la ferme de Monsieur Clouet, riche agriculteur qui entretenait le club de football local. Existe-t-elle encore la poste de Sept-Saulx. Et la ferme de Monsieur Clouet, avec ses odeurs de chevaux, de lait frais, de paille, existe-t-elle encore?

Les lettres postées, nous foncions vers le château où mon grand-père maternel était jardinier, et courions vers la Vesle qui coulait, lente, aux eaux d’un vert céladon, dans le parc. Le bruit des tondeuses à essence. Mon oncle Marcel, jardinier lui aussi, à la peau bronzée, souvenir de l’Algérie où il avait combattu, poussait une de ses tondeuses, sur la pelouse immense qui dévalait jusqu’aux rives fraîches de la Vesle. Odeur d’essence chaude, d’herbe coupée. Bruits assourdissants des moteurs, certainement des Briggs et Stratton, qui n’effrayaient nullement chevesnes et vandoises que nous pêchions en grand nombre, en ces douces soirées. Ces bruits de moteurs des tondeuses des sixties, dans ce petit coin de France, en ces années évanouies à jamais. Disparues. Seuls ces bruits restent dans ma mémoire; ils y resteront jusqu’à mon dernier souffle.

A mon retour de La Poste, de ma poste de quartier, à Amiens, le facteur m’apporte un livre. Il s’agit de Histoire du débarquement en Normandie, Des origines de la libération de Paris, 1941-1944. L’auteur, que je ne connais pas, a agrémenté le livre d’une gentille dédicace. Olivier Wieviorka est professeur à l’Ecole normale supérieure de Cachan; il est spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Ces guerres que je n’ai pas connues, me poursuivent, me hantent. A Amiens, sur la façade de ma maison figure une plaque qui rend hommage à Pierre Derobertmazure, mort pour la France, victime du bombardement de la prison d’Amiens le 18 février 1944, l’un des tout premiers résistants de la capitale picarde. Ce n’est pas par hasard si j’ai choisi cette endroit, il y a quelques années. C’est un quartier paisible et ouvrier, peuplé de retraités doux et las. Pierre Derobertmazure fut dénoncé, arrêté par nos bons amis d’Outre-Rhin, emmené à la prison. Il eût dû être déporté dans les camps de la mort. Le bombardement de la prison d’Amiens en décida autrement.

La guerre, toujours la guerre. Je me demande si les Américains s’installèrent le château de Sept-Saulx. Et avant eux, les Allemands, l’occupèrent-t-ils? Je n’en sais rien. Je ne sais pas grand-chose. Je ne capte que des atmosphères, des impressions, des ambiances, des odeurs, des images. Je ne comprends rien de manière intelligente, raisonnée. L’intelligence et la raison, ces filles de la culture. Mon sens de l’Histoire, à moi, il ne niche dans mes sens, dans mon nez, dans mes oreilles, dans mes yeux, même quand ils pleurent. Je capte des petits lambeaux d’émotions et de souvenirs qui me guident. Des petits bouts de cette France que j’aime. Des sortes de cartes postales que je m’enverrais à moi-même comme pour me rassurer. Pour me dire que tout n’est pas fichu, que ces années-là, un jour, reviendront les yeux gonflés de sommeil; qu’elles porteront les petits pyjamas de l’enfance.

Je retourne le livre dans tous les sens, finit par l’ouvrir. Le prière d’insérer du Seuil indique qu’il s’agit « de la première vraie histoire du débarquement en Normandie débarrassée de ses légendes qui pose un regard démythifié sur ce tournant capital dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale ». Et un peu plus loin : « Au risque d’affronter des constats désenchantés : l’enthousiasme des Alliés à libérer la France fut pour le moins modéré, et par-delà l’indéniable geste héroïque, émergeait un nouvel ordre mondial que les Etats-Unis et l’Union soviétique s’apprêtaient à régir. » Oui, certainement, certainement…

Faut-il démythifier? Je regarde les photographies, m’attarde sur tous ces regards, ces regards de soldats. Pages 7 et 8, ceux de ces jeunes Américains, serrés dans une barge; ils s’apprêtent à débarquer sur une plage normande. Peur, résignation. Page 244, le regard souriant, hébété, d’un soldat canadien éjecté de son char retourné, près de Falaise. Il n’est pas blessé, mais « terriblement choqué », indique la légende. Il est secouru par un camarade. La scène se passe près de Falaise, le 16 juillet 1944.
En tapant cette chronique, je jette un coup d’œil sur le regard de Pierre Derobertmazure. J’ai accroché dans mon bureau une photo de lui. Il a un regard fixe. Une fine moustache, une cravate d’employé de préfecture qu’il était. A quoi pensait-il, ce jour-là, quand un photographe anonyme l’a placé devant son objectif ? Ces regards m’émeuvent autant que l’eau de la Vesle qui coule depuis des siècles dans cette terre de la France de mon enfance. Je n’ai pas envie de démythifier. Ces regards-là, pour moi, capteur sensible imbécile, sont beaux à tout jamais.


Histoire du débarquement en Normandie, Des origines à la libération de Paris
, 1941-1944, Seuil/Ministère de la Défense, 39 euros.

Régine Deforges, la sensation exacte

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Régine Deforges avait tout pour plaire, notamment parce qu’elle avait su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullo-pompidolienne ou le puritanisme aigre d’un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d’Irène alors qu’Aragon ne reconnaissait pas ce texte; elle a eu des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos; elle a écrit dans L’Huma et elle est à l’origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C’est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.

On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d’une remarque d’une rare sensualité sur l’odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C’est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu’un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu’un détail reflétant une sensation exacte.

Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d’une signature de service de presse chez Fayard. J’avais pu lui dire toute ma sympathie, et c’est de cette manière que j’ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s’intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J’aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre.

Ce sera pour une autre fois.

Motörhead, encore, Motörhead toujours

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MOTORHEAD rock lemmy

Dans des tas de domaines, je vis avec quelques mois de retard. Je n’arrive pas à me l’expliquer mais le dernier album de Motörhead est sorti l’hiver dernier et je viens de seulement de l’apprendre. Je ne suis pas particulièrement fan parce que l’attitude des crétins qui vénèrent en général me vénère particulièrement, mais je suis client. Le son que ces vieux de la vieille sortent de leur Marshall pour maintenir debout depuis presque quarante ans le dernier bastion du rock’n’roll encore en fusion, me rend dingue. Quand j’entre dans une période d’écoute intensive, je n’en sors qu’aux dépens du reste de ma discothèque. Après la voix de Lemmy Kilmister, tous les chanteurs ont l’air fragiles et efféminés et je cherche désespérément des éléments de comparaison pour évoquer ici leur, comment dire ? Musique ? N’ayons pas peur du mot. Craignons plutôt la chose.

Je vais tenter quelques rapprochements. Woodie Guthrie appelait sa guitare « cette machine qui tue les fascistes ». Motörhead pourrait servir d’instrument de torture à la CIA, une vierge de Nuremberg sonore parfaite pour faire frire les cerveaux talibans au fond des cachots de Guantanamo. Le son produit par une patrouille de Corsairs au décollage ? Ça vous parle ? Et la musique enveloppante, hypnotique, envoûtante, d’une escadrille de B52 qui répand la démocratie et les droits de l’homme sur l’Afghanistan ou qui remet l’Irak dans l’axe du bien ? Non plus. Vous vous étiez arrêtés où exactement dans l’histoire du rock? À U2 ? Il ne faut pas en rester là et tout le monde peut se tromper, surtout les malentendants. Un journaliste un peu dur de la feuille ou ramolli du bulbe les qualifiait bien il y a quelques années de plus grand groupe de rock, sans rire, avec leurs lunettes de tarlouzes, leurs futs en skaï et leur esbroufe à tous les étages. Si vous l’avez cru, il va falloir revoir vos classiques et, si la musique des vrais hommes de l’âge de fer vous prend, c’est un aller sans retour jusqu’à l’extrémité de la scène rock où, comme l’annonçait je ne sais plus qui, se trouve la chaudière infernale. Si vous tombez dedans, prévoyez alors de refiler votre œuvre intégrale de la bande à Bono à un centriste ou à un amateur de rock modéré.

Pour attaquer cette montagne de décibels par la face nord, pas besoin d’aimer le hard-rock en général ou l’une de ses trop nombreuses métastases en particulier, du grindcore au brutal death métal, il faut juste aimer le Rock’n’roll, celui qui swingue et qui a gardé un peu de Boogie dans les gènes. Ces gars ne le réinventent pas, ils le gravent dans le marbre, et à chacune de leur livraison, ils enfoncent le même clou, depuis toujours, celui qui a refermé le cercueil de toutes les modes et enterré tous les créatifs d’avant-garde qui ont traversé les colonnes des Inrockuptibles. On peut entrer dans le vif du sujet par quelques agressions sonores déjà anciennes mais pas prêtes d’être prescrites. Je vous donne les noms des albums qui reviennent le plus souvent casser les oreilles de mon entourage: « Ace of spades », « Sacrifice », « Bastards », « Hammered » ou « Inferno », et si vous voulez commencer en douceur, les titres « Life’s a bitch », « I am the sword » « The Hammer » ou « Out of the sun ». Le dernier s’appelle « Aftershock », c’est un bon cru mais attention, c’est pas de la musique de pédés. Il faut dire que chez Motörhead, ça ramone sûrement et modestement mais on ne se prend pas pour des artistes. C’est tout ce qu’on leur demande.

Une seule solution : la dissolution !

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cope ump dissolution hollande

cope ump dissolution hollande

Il y a trois ans, Jean-Luc Mélenchon a commis un opuscule intitulé Qu’ils s’en aillent tous !. Le message a été reçu au-delà de ses espérances par les électeurs, incluant au passage Jean-Luc et ses amis du Front de gauche, emportés par le tourbillon du mécontentement général. On peut gager que le vote FN et l’abstention antisystème qui se sont invités aux municipales vont se trouver démultipliés lors des élections au Parlement européen du 25 mai. Comme ce scrutin est traditionnellement marqué par une forte abstention, par la dispersion des listes, à gauche comme à droite, et par sa fonction de défouloir, on peut se risquer à en prévoir l’issue. Le Front national sera, cette fois, le premier parti de France, devant l’UMP privée de l’appoint de l’UDI, et un PS démonétisé. Les Verts, l’autre parti antisystème qui défend un changement radical de paradigme de civilisation, devraient confirmer leur percée des municipales et faire oublier leur contre-performance à l’élection présidentielle de 2012.

EELV aura certainement évité au PS un Fukushima électoral lors du deuxième tour des municipales, notamment dans des villes-symboles comme Paris et Lyon. Comme rien n’est gratuit, les amis de Cécile Duflot feront payer très cher à leurs alliés socialistes le bras secourable généreusement offert : l’idéologie de la décroissance plus ou moins ouvertement assumée viendra entraver encore plus les efforts des socialistes raisonnables, style Valls ou Montebourg, visant à remettre le pays sur les rails de la réindustrialisation et de la modernisation structurelle pour faire face aux défis de la mondialisation. François Hollande est donc dans la seringue, contraint, malgré lui, d’appliquer la stratégie d’alliance historique avec les écolos défendue par Martine Aubry quand elle était secrétaire nationale du PS. Et ce n’est pas un remaniement, même avec la nomination d’un nouveau premier ministre, qui changera la donne.

Alors, que faire ?[access capability= »lire_inedits »] Laisser passer l’orage en espérant que la conjoncture internationale et la mise en oeuvre du « Pacte de responsabilité » redonnent des couleurs à notre économie et de l’espoir aux Français ? Cela s’accorderait très bien avec la psychologie d’un président disciple d’Henri Queuille[1. Homme politique corrézien de la IIIe et de la Ive République, auteur de la fameuse formule : « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse pas venir à bout. »], mais c’est un pari risqué, très risqué, sur un avenir pour le moins incertain. Que la reprise se fasse attendre, et le calme apparent de la rue pourrait bien se muer en l’une de ces révoltes éruptives dont l’histoire de France est parsemée…

L’autre option est plus radicale, mais provoquerait cet « orage désiré » dans les profondeurs de la nation : la dissolution de l’Assemblée nationale, suivie de nouvelles élections législatives qui ramèneraient la droite républicaine au gouvernement et permettraient à la gauche, en sortant des ambiguïtés dont elle pâtit aujourd’hui, de retrouver le chemin d’un peuple dont ses dirigeants et ses élus se sont fâcheusement coupés. Il lui faudra alors choisir entre les sirènes des écologistes et la reconquête d’un centre poussé vers la droite par le radicalisme des Khmers verts et des nostalgiques du « socialisme réellement existant », version Chavez ou Castro.

Si l’on s’en réfère aux précédents Mitterrand et Chirac, l’épreuve de la cohabitation est plus usante pour les premiers ministres que pour les présidents de la Ve République, et Jean-François Copé, à qui reviendrait sans doute, alors, la lourde charge de Matignon, ne ferait probablement pas mentir cette règle. Les piques demandant  une tête, celle du maire de Meaux ferait très bien l’affaire. Mais cessons de broder : pour que François Hollande emprunte la voie de l’audace, il faudrait qu’il ait le sens du tragique de l’Histoire et une certaine idée de la France. Ce n’est pas gagné.[/access]

*Photo :  CHESNOT/SIPA. 00638320_000014.

Municipales : désastre et dépendances

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municipales hollande valls ps

municipales hollande valls ps

Analyser le résultat d’un scrutin est un exercice difficile. C’est la raison pour laquelle les grands spécialistes de la carte électorale, souvent des démographes, mettent plusieurs mois pour cela, à partir d’une analyse entomologique, quartier par quartier, bureau par bureau.

C’est en fait une recherche de sens. Que s’est-il réellement passé et quels enseignements en tirer ? L’analyse à chaud peut faire dire des bêtises et en particulier sur ce qu’ont exprimé les électeurs…

Le Président de la République nous a dit qu’il avait « entendu le message des Français ». Au-delà de la banalité consternante de la formule, on peut se demander s’il ne s’est pas trompé de fréquence. Il a remis en selle le gouvernement de Pierre Bérégovoy, espérant ainsi, par cette opération de diversion transparente, esquiver rapidement un véritable débat sur le désastre et ses causes.

Probable que cela ne fera pas long feu, François  Hollande inversant à cette occasion la fameuse phrase du prince Salina dans Le Guépard : « il ne faut rien changer pour que rien ne change ». Et en transformant son gouvernement en un congrès du PS permanent.

Il faudra donc attendre un peu. En évitant les raccourcis  faciles, ou les explications à l’emporte-pièce.

Il y a cependant un constat que l’on peut faire dès maintenant, c’est celui de l’effondrement brutal du socialisme municipal.

Au préalable, permettons-nous quelques petites observations.

On s’étonnera en premier lieu qu’aveugles et sourds, le pouvoir et les médias n’aient pas vu arriver la catastrophe. À ce titre, relire les avis autorisés, se rappeler les confidences et les éléments de langage distillés (le président allait « enjamber » le scrutin…), revenir sur les sondages du mois précédent le premier tour, constituent un plaisir de fin gourmet. Mais peut légitimement susciter des inquiétudes sur le niveau de nos élites.

La guerre des Fronts dont Causeur s’est fait l’écho ? Aucune conclusion ferme ne peut déjà être tirée. Les gains du Front national sont-ils si significatifs ? Il fait partie, depuis trente ans, du paysage politique français. Le gain d’une douzaine de villes (un peu plus qu’en 1995) n’a rien d’ébouriffant. Le Front de Gauche, quant à lui, aurait bien du mal à avoir les idées claires en comparant la victoire relative et très particulière (merci Dominique Voynet) de Montreuil et ses désillusions lilloise ou toulousaine par exemple. Ne pas surinterpréter Grenoble non plus, même si cela amène du grain à moudre au projet de « nouvelle alliance » du Parti de Gauche et EELV. Sans le PCF d’ailleurs, la carpe et le lapin ayant quelques soucis de cohabitation.

Le pauvre PCF lui, en est à l’utilisation des métaphores napoléoniennes pour illustrer l’agonie qui se poursuit. Le site du mensuel Regards titre un article : « la Bérézina, pas Waterloo » . Le passage de la Bérézina par la Grande Armée avait paraît-il permis d’en sauver une partie. Donc, si l’on comprend bien la métaphore, Waterloo c’est pour le prochain coup ? Réjouissant optimisme !

Le constat quant à lui, est donc relatif aux conséquences concrètes de ce scrutin. Et à la première d’entre elles, l’effondrement du socialisme municipal.

Les chiffres sont assez effarants. Ce que le PS avait construit en trente-cinq ans vient de partir en fumée. S’il conserve quelques grandes villes tout en perdant la plupart des grandes intercommunalités, il est quasiment éradiqué des villes moyennes. La fameuse « vague bleue » de 2001, prélude au terrible échec de Lionel Jospin aux présidentielles de 2002, avait vu 69 villes de plus de 9000 habitants passer de gauche à droite, mais 32 passaient de droite à gauche. Cette fois-ci, c’est 170 qui tombent dans l’escarcelle de la droite, contre seulement trois ou quatre qui font le chemin inverse ! Pour mesurer l’importance du désastre, l’analyse des causes profondes étant pour plus tard, un petit retour en arrière est nécessaire. Au début des années 70, le PCF était le premier parti de gauche. Il disposait d’une base municipale à la fois solide et originale qui était une de ses grandes forces. La SFIO pratiquait dans les villes l’alliance avec la droite (Jean-Claude Gaudin a commencé sa carrière sur les listes de Gaston Defferre…). L’union de la gauche, le programme commun de 1972 et la dynamique enclenchée par l’élection présidentielle de 1974 ratée d’un cheveu, amena au profit de cette union, un tsunami électoral aux municipales de 1977. Le PCF mesurant que cette alliance équivalait probablement au baiser de la mort, ne put que constater qu’elle profitait surtout au PS. Celuic-ci, à partir de cette date, a disposé d’une base municipale importante qu’il put malgré quelques aléas faire fructifier en prenant à la fois à droite et à gauche, dépouillant méthodiquement un PCF qui avait commencé son déclin.

Jusqu’aux élections de 2008  où l’impopularité de Nicolas Sarkozy permit à la gauche,  pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, de récupérer le Sénat. Cette implantation municipale constituait un atout considérable. Une base politique avec la possibilité d’une armature de dirigeants, d’ailleurs souvent arrivés dans la vague de 1977 encadrant les générations suivantes. Une base professionnelle, la gestion publique locale devenant après les lois de décentralisation un espace d’exercice du pouvoir formateur à la fois pour les élus et leurs collaborateurs, mais aussi les fonctionnaires territoriaux d’autorité souvent recrutés parmi les amis politiques. Et enfin une base matérielle essentielle. Indemnités de fonction, emplois de cabinet, subventions aux associations amies, stratégies d’embauche ciblées, tout cela permettait de faire vivre beaucoup de monde et d’avoir beaucoup de fidèles. C’est terminé. Un rapide calcul permet de considérer qu’environ 4000 personnes au statut voisin de celui d’un permanent politique sont désormais à la rue, direction Pôle emploi. D’autres les rejoindront. Où les recaser ?

Il n’y a pas de raison objective pour que les scrutins régionaux et départementaux de l’an prochain soient plus tendres pour le parti de François Hollande. Actuellement,  il contrôle toutes les régions sauf 2 et 60 départements sur 100. Une simple projection des résultats du 23 mars derniers aboutit à la conservation de deux Régions et 30 Départements !

Participer efficacement aux campagnes pour les scrutins nationaux, sans un tissu municipal suffisamment dense va s’avérer très compliqué.

À l’hégémonie de la gauche, la droite s’était adaptée et une ancienne culture démocratique partagée permettait une gestion souvent consensuelle, comme le démontrait le fonctionnement des associations d’élus. Cette époque est révolue. Pour les équipes souvent jeunes qui viennent d’arriver aux manettes, l’heure est plutôt à la revanche et à la volonté d’isoler l’adversaire. Le traumatisme subi par le parti socialiste n’arrangera rien.

Alors, peut-on suivre Henri Emmanuelli lorsqu’il dit « que le PS est mort » ? On verra, mais en tout cas, depuis de nombreuses années, de parti de masse classique, il s’était transformé en parti de notables, de grands féodaux bien implantés, disposant du fait de la décentralisation de moyens et de pouvoirs importants.

Cette armature vient de lui échapper. Elle sera longue à reconstruire.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00679578_000054. 

Hongrie: victoire d’Orbán… et de l’abstention

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Les résultats des élections législatives hongroises du 6 avril n’ont finalement rien de très surprenant en donnant une nette victoire au parti du Premier ministre Viktor Orbán, le Fidesz, qui remporte 44,4% des suffrages exprimés et les deux tiers des sièges au parlement (133 sur 199).

Face à cela, l’opposition de centre gauche (coalition sociale-libérale) dirigée par son rival Mesterházy, fait bien piètre figure, devant se contenter de 38 sièges, soit moins de 20%, pour 25,9% des voix.

Un écart entre nombre d’electeurs et de sièges attribués qui s’explique par un système combinant scrutin uninominal et proportionnel, favorisant la part de l’uninominal. (Chaque électeur devant glisser dans l’urne deux bulletins: un pour choisir un parti, le second un candidat local). Ecart renforcé par les dispositions de la nouvlle loi électorale.

À noter une forte percée du parti d’extrême droite quasiment néo-nazi, le Jobbik, qui remporte plus de 20% des suffrages exprimés, mais doit se contenter de 23 sièges.

Enfin, maintien de justesse des verts du LMP qui atteignent tout juste le seuil des 5% indispensables pour former un groupe et se voient attribuer 5 sièges.

Voilà qui est bien beau… Mais, si l’on sait que seuls 60,2% des électeurs se sont déplacés, il conviendra alors de relativiser ces résultats. Car, avec ses 44,4% de suffrages obtenus (moins qu’en 2010), Viktor Orbán, qui ne manque pas de se proclamer plébiscité par tout le pays, ne représente en réalité que 27% de l’ensemble de la population. Pas si mal, peut-être, mais pas les deux tiers et encore moins le pays entier. Un taux pas très surprenant qui correspond grosso modo depuis quatre ans au noyau dur et discipliné de ses partisans, entre le quart et le tiers du pays.

Pour le reste, les commentaires vont certainement aller bon train…

Même si la lutte fut inégale tout au long de la campagne, les médias publics faisant une impasse totale sur l’opposition[1. Gordon Bajnai, l’un des leaders de la gauche, a assez justement comparé la lutte à une course où le parti d”Orbán aurait eu à parcourir un 100 mètres contre un 400 mètres haies pour l’opposition…] et ne lésinant pas sur les insinuations et attaques personnelles plus ou moins calomnieuses contre ses dirigeants, nous venons d’asisister hier à une défaite lamentable – mais prévisible – d’une gauche finalement peu crédible, car longtemps désunie. Pas de quoi séduire des électeurs déjà bien assez méfiants comme ça vis-à-vis du monde politique.

Secret story

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sarkozy ecoutes juges

« Il n’est point de secret que le temps ne révèle », a écrit Racine[1. Britannicus]. Heureux, les hommes de l’âge pré-numérique ! De nos jours, il n’est point besoin de temps pour que nos secrets soient tambourinés en place publique. À l’ère de Facebook, du téléphone intelligent (c’est-à-dire espion) de la NSA et de Mediapart, rien de ce qui vous est personnel n’est étranger à votre voisin. Quand l’indiscrétion est un devoir et la délation un acte de résistance, nos conversations peuvent être écoutées, nos amours épiées, nos achats décortiqués et nos affaires étalées aux yeux de tous. Non pas que nous vivions sous le joug d’un pouvoir totalitaire : ce que notre situation a d’inédit, c’est que chacun se croit autorisé à être le gardien – ou le flic – de son frère, mais aussi son contrôleur fiscal, son directeur des impôts, son confesseur ou son conseiller conjugal. Bref, seules nos pensées sont aujourd’hui assurées de demeurer privées. Et peut-être pas pour très longtemps : des chercheurs d’Oxford, Genève et Berkeley étudient la possibilité de pirater le cerveau humain pour en extraire des informations. Au point qu’on pourra bientôt proclamer avec Flaubert : « Big Brother, c’est moi ! »[access capability= »lire_inedits »]

Il n’est tout de même pas anodin qu’en quelques jours, on ait appris que l’un des plus proches conseillers du Prince enregistrait clandestinement les conversations et les réunions auxquelles il assistait, que le Prince en question avait été placé sur écoute par deux magistrats, et enfin que les services secrets avaient un accès libre aux données transitant par le réseau Orange, opérateur de millions de Français pour leur accès Internet et leur courrier électronique. Autrement dit, la DGSE peut, en dehors de tout cadre légal, accéder à vos messages. La confidentialité et la sécurité, dont toutes les grandes boutiques du Web se targuent d’avoir fait leur priorité, ne sont plus que des slogans publicitaires ou des vœux pieux. Au passage, les clients d’Orange ont reçu cette semaine-là un courriel intitulé : « Orange vous écoute ». Heureusement, l’actualité est parfois farceuse…

On dira que tout cela n’est guère neuf et que, dans la Florence des Médicis, on espionnait tout aussi activement que dans la France de François Hollande. Sans doute, mais deux « détails » ont considérablement modifié la donne.

D’une part, la technologie met l’espionnage à la portée de tous : ainsi peut-on se procurer sur le Web des logiciels explicitement destinés à pirater l’ordinateur de son « partenaire », comme on dit aujourd’hui. À cela s’ajoute le pire défaut d’Internet : sa mémoire d’éléphant. Sachez-le : tout ce que vous avez dit, écrit ou fait un jour pourra se retourner contre vous. Votre passé vous colle à la peau : c’est ce qu’on appelle l’« empreinte numérique », quoique le terme de « boulet digital » conviendrait tout autant. D’autre part, si autrefois, on se cachait pour espionner, aujourd’hui, c’est souvent un titre de gloire… et une source de profits. Le magazine Closer, qui avait révélé la liaison du chef de l’État avec Julie Gayet, a été condamné à payer 15 000 euros à l’actrice pour « atteinte à la vie privée ». Mais si l’on compare la sanction aux centaines de milliers d’euros engrangés grâce aux amours présidentielles, on peut penser que la justice encourage grandement le journalisme de trou de serrure.

Au royaume de la transparence, la surveillance est reine. Surveillance volontaire, pour une grande part, quand l’exhibitionnisme rencontre le voyeurisme. Mais quoi qu’on pense de la tendance contemporaine à se montrer, elle ne rend pas moins inquiétante la revendication citoyenne d’un droit de savoir. Cependant, nous ne sommes pas tous égaux face au secret. D’abord, certains, par leur fonction, sont invités à se mêler des affaires des autres : on ne les appelle pas « espions » ni « concierges », mais « lanceurs d’alerte », « journalistes d’investigation »… ou « juges d’instruction ». Ensuite, ce qu’on entend cacher, ou qu’on ne veut pas montrer, ne suscite pas le même intérêt selon que l’on est puissant ou misérable. Mais il n’est pas besoin pour autant d’avoir été chef de l’État pour susciter la curiosité de ses semblables. Au contraire, ce qui est arrivé à Nicolas Sarkozy peut arriver à quiconque a l’heur de déplaire à des juges ou à des journalistes qui se sentent investis d’une mission sacrée. À l’aune de leur vertu, personne n’est innocent.

« Si l’on n’a rien à cacher, il n’y a pas de problème à être écouté » : la formule de Benoît Hamon a glacé tous ceux qui l’ont entendue. Si on voulait badiner, on lui rétorquerait que quand on n’a rien à cacher, on n’a rien à montrer. Mais quand un ministre de la République fait si peu de cas de cette grande conquête de notre civilisation qu’est le droit à la vie privée, on n’a pas tellement envie de rire. C’est que, sauf à devenir des êtres sans consistance et finalement sans existence, nous avons tous quelque chose à cacher. Placez n’importe qui sur écoute pendant des mois, vous trouverez forcément, sinon un délit pénal, du moins quelques turpitudes ou défaillances dont nul n’a envie qu’elles soient portées à la connaissance de ses contemporains. Au jeu pervers de la transparence, nous sommes tous coupables. À ce compte-là, on regrettera vite le péché originel : tant qu’à subir les foudres d’un juge impitoyable, mieux vaut un Dieu transcendant qu’un « journaliste de gauche », comme disait Guy Debord[2. « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je ne dénonce jamais personne. » Cette mauvaise réputation…, Gallimard, 1993.], ou un juge adhérent du Syndicat de la magistrature qui peut vous aligner dans un prétoire après vous avoir épinglé sur le « mur des cons ».

La proximité temporelle et les similitudes fonctionnelles ont pu donner l’illusion que l’affaire des enregistrements clandestins et celle des écoutes de Nicolas Sarkozy relevaient de la même problématique. En réalité, Patrick Buisson est un espion à l’ancienne, si tant est que le terme « espion » soit adapté : après tout, si l’ex-éminence grise s’est rendue coupable d’une grave indélicatesse – doublée d’une incroyable maladresse qui a permis à ces enregistrements de se retrouver dans la nature où ils se baladent peut-être encore –, il n’était pas, que l’on sache, caché dans un placard, mais assistait très officiellement aux réunions qu’il enregistrait. Contrairement au majordome de Liliane Bettencourt, qui laissait traîner un dictaphone pour capter des conversations auxquelles il ne prenait pas part. Et à la différence de l’aimable employé de la Fédération française de football qui a balancé à Mediapart l’enregistrement d’une réunion interne supposé étayer le procès en racisme intenté à Laurent Blanc, Buisson n’a pas été à l’origine de la divulgation des documents – qui lui a d’ailleurs valu des ennuis mérités. Cela n’excuse nullement la trahison personnelle, mais devrait peut-être inciter à relativiser son forfait.

En revanche, l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy est emblématique de ce que pourrait devenir la vie humaine soumise à l’impératif de transparence : un cauchemar. À travers elle, on peut en effet observer le cœur du réacteur où s’opère la fusion de deux hubris : celle des juges et celle des journalistes.

On lira dans les pages qui suivent des analyses fournies des mécanismes judiciaires et politiques à l’œuvre. Rappelons simplement que deux juges d’instruction enquêtent sur un éventuel financement de la campagne Sarkozy de 2007 par la Libye de Kadhafi, sur la base d’un document assez fumeux qui s’est avéré être un faux. Bien que leurs investigations ne leur aient pas permis de procéder à des mises en examen, les deux magistrats ont ordonné le placement sur écoute de l’ancien chef de l’État. La suite est connue : les conversations avec Thierry Herzog, les « bâtards de Bordeaux », les allusions à un magistrat soupçonné de vouloir entraver le cours de la justice et l’ouverture d’une nouvelle instruction pour « trafic d’influence » et… « violation du secret de l’instruction », ce qui est désopilant quand on pense que la caractéristique des affaires dites « politico-financières » est que les instructions sont menées à ciel ouvert, les pièces du dossier étant équitablement réparties entre quelques journaux. Il est bon, dira-t-on, que nul ne soit au-dessus des lois : mais justement, les lois garantissent à chaque accusé un procès équitable et contradictoire. Or, de DSK à Sarkozy, on assiste plutôt à des lynchages en bande organisée.

On a répété sur tous les tons que ces écoutes étaient légales – ce qui est éminemment contestable vu qu’elles ont été décidées en l’absence d’« indices sérieux et concordants » de l’existence du délit présumé. De toute façon, on n’en saura rien : l’écouté n’ayant pas été mis en examen, il ne peut pas contester la légalité de la procédure. Pratique, non ?

Il est certain qu’on n’assiste pas à des arrestations arbitraires ou à des internements d’opposants commandités en haut lieu. Les membres du gouvernement, Christiane Taubira en tête, ont pris les Français pour des buses en jurant qu’ils n’étaient au courant de rien – ce qui signifierait d’ailleurs que la République est bien mal tenue. Que François Hollande ait reçu deux journalistes du Monde le jour même où ils révélaient l’existence des écoutes vaut, sinon aveu de complicité, brevet d’approbation. Le chef de l’État, garant des institutions et de la Constitution, ne trouve rien à redire à une violation flagrante du secret de l’instruction : décidément, le pouvoir n’est pas là où l’on croit.

En revanche, quand nos gouvernants jurent que la justice est indépendante, il faut les croire. Mais justement, c’est cette indépendance qui fait peur. Quand deux magistrats peuvent écouter, sans rendre de comptes à personne, une personnalité politique de premier plan – et par la même occasion, tous ceux qui l’appellent –, on aimerait qu’ils soient un peu moins… indépendants. Car le résultat de cette merveilleuse indépendance, c’est qu’on nous annonce régulièrement en gros titres que Nicolas Sarkozy est cerné par les affaires, alors qu’à ce jour, les dossiers semblent plutôt vides. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser que les juges se sont donné une mission : trouver les casseroles judiciaires susceptibles de légitimer l’anti-sarkozysme frénétique d’une partie de la gauche et de nos plus éminents médias.

Inutile de dire que la publication, le 17 mars, par Mediapart, de transcriptions issues de ces écoutes n’a pas déclenché un scandale. Au contraire, la plupart des journalistes ont applaudi et repris sans vergogne les éléments de langage fourni par le site d’Edwy Plenel. Ces écoutes laissaient penser que l’ex-président était informé par un magistrat sur l’enquête Bettencourt. Traduction, par Mediapart : Sarkozy a mis sur pied un « cabinet noir » pour tenter d’entraver la marche de la justice. À ce compte-là, tout politique ayant des relations dans la haute fonction publique, la magistrature ou la police est suspect de conspiration. Au fait, les journalistes de Mediapart n’auraient-ils pas, eux aussi, des amis bien placés qui leur fournissent des documents hautement confidentiels : faudrait-il parler à ce sujet de « cabinet blanc » ?

On conviendra que les mines outrées et les airs offusqués des commentateurs soudainement intraitables sur la correction langagière – M’dame, il a dit « bâtard » ! – étaient un spectacle hilarant. Celui de Fabrice Arfi, de Mediapart, et de ses confrères du Monde, reçus avec la déférence due à leurs hauts faits d’armes, l’était un peu moins. « Quand le doigt montre la lune, l’idiot regarde le doigt », dit le proverbe. Ce jour-là, les idiots regardaient la lune quand c’est le doigt qui aurait dû focaliser leur attention. Car ce qui est grave, ce n’est pas le contenu des écoutes mais le fait qu’elles aient été divulguées au mépris des règles fondamentales de notre droit : sans secret de l’instruction, il n’y a pas de présomption d’innocence et sans présomption d’innocence, il n’y a pas de justice. Et sans justice, nos libertés sont en danger.

On se félicitera donc que Nicolas Sarkozy ne soit pas du genre à tendre la joue gauche. Le 21 mars, il répliquait dans une longue et solennelle tribune publiée par Le Figaro. « Si j’ai décidé de rompre le silence, écrivait-il, c’est parce que des principes sacrés de notre République sont foulés aux pieds avec une violence inédite et une absence de scrupule sans précédent. » Avant de lâcher sa bombe, au détour d’un paragraphe : « Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il s’agit de la France. » L’évocation de la sinistre police politique est-allemande a, on s’en doute, suscité une salve d’imprécations. Admettons que l’ancien président s’est montré excessif, car il s’agit encore d’une Stasi à visage humain. N’empêche : quand le gibier fait face à la meute, on applaudit.

Pour Edwy Plenel, la presse et la justice sont des contre-pouvoirs au service des citoyens. Il se réjouit de voir que les puissants tremblent devant la sainte alliance des juges et des journalistes, arbitres autoproclamés des élégances démocratiques et morales. Sauf que l’on ne voit pas pourquoi leur furie purificatrice s’arrêterait aux puissants. Coupable ou pas, le malheureux qui se retrouve dans les griffes des vertueux a toutes les chances de voir ses secrets étalés à la « une » des journaux. Alors, j’avoue : j’ai peur de la justice et de la presse de mon pays.[/access]

*Photo : Henri Collot/SIPA. 00679365_000001.

Roosevelt, reviens!

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valls internet hollande

À peine nommé, le gouvernement « de combat » de Manuel Valls déprime déjà à peu près tout le monde. À droite on se gausse de ce jeu de chaises musicales : « On prend les mêmes et on recommence ». Facile mais pas faux. L’opposition, qui vient de gagner les élections haut la main, a beau jeu d’accabler Hollande et son recyclage – certes pas très écolo – du gouvernement Ayraud. Mais chacun sait à droite que la dérouillée infligée au Président n’a rien d’une adhésion au programme inexistant de l’UMP.

Au PS, on souhaite bonne chance à Valls devant les caméras mais on flippe en coulisse. Chacun a peur pour son poste. La politique est un job précaire, une affaire de CDD. Et une nouvelle claque, sans doute violente, se profile aux Européennes. La gauche de la gauche éructe dans l’indifférence générale contre le choix de Valls « le réac ». Les écolos se drapent de vertu et quittent le navire avant le naufrage. Le FN recueille les électeurs paumés, déclassés issus de tous les horizons, qui s’imaginent que le retour au franc et le repli sur soi marquera le retour de la France prospère des années Pompidou, ce temps béni où l’on roulait en Renault 12, quand le rap et les cailleras en sweat à capuches n’existaient pas.

Le monde politique français est une fiction bas de gamme, un feuilleton superficiel qui intéresse de moins en moins les Français. L’abstention en est la preuve. Mais aussi l’audimat nanoscopique des émissions politiques, sans parler du tirage déclinant des journaux. Le feuilleton n’est dans l’ensemble qu’un spectacle soporifique et désespérant, plus proche de Derrick que de House of Cards, fait de petites phrases, de polémiques picrocholines montées en mayonnaise par les médias pour vendre qui du papier, qui des écrans publicitaires. Politiques et médias s’excitent pendant des semaines sur des dossiers aussi majeurs que le sort de Leonarda, le mariage pour tous, l’avenir de Florange ou les délires antisémites de Dieudonné… Nul ne peut dire que ce ne sont pas des sujets, et les médias sont dans leur rôle en les usant jusqu’à la corde avant de passer à autre chose. Pas les politiques. Dans un pays qui traverse une telle crise, le sens du devoir devrait les pousser à parler un langage de vérité aux Français.
Oui, Florange et autre Petroplus sont des canards boiteux qui vont mourir.
Oui, il faut adapter notre économie et investir dans les secteurs d’avenir : clusters numériques, biotechnologies, e-commerce, services, etc.
C’est la « destruction créatrice » conceptualisée par l’économiste Schumpeter. Une innovation chasse l’autre, et il est idiot de vouloir freiner le progrès. « On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser : croire en l’économie de demain », pour reprendre le titre du livre porteur d’espoir de l’excellent Nicolas Bouzou.

Il est urgent de changer le logiciel utilisé en alternance par droite et gauche depuis trente ans. Le vieux clivage gauche/droite est aussi adapté à la situation qu’un Minitel pour surfer en 4G. On ne renouera pas avec la croissance en se contentant d’une politique d’austérité, d’un « pacte de responsabilité » cosmétique, ou en s’inclinant en permanence devant le principe de précaution. Le consensus mou, la navigation téléguidée par les sondages, nous mène droit vers un déclin à la grecque. L’État-providence joue sa survie, et la nôtre.
Le banquier de gauche Mathieu Pigasse ne dit pas autre chose dans son livre Éloge de l’anormalité, attaque transparente contre l’énarque « normal » au pouvoir. Il évoque Churchill, Roosevelt, de Gaulle : « Ces hommes-là ne sont pas issus de l’Ena ni des cabinets d’affaires. Leurs prises de pouvoir ne furent pas le fruit de manœuvres au sein de partis politiques essorés par les affaires. Ils avaient une haute idée de leur pays, de leurs principes, de l’intérêt général. Ils avaient surtout du courage, « première des vertus politiques » selon Hannah Arendt. Et leur courage ne consistait pas à flatter les peurs ou des clientèles ».

On a beau imaginer la liste des candidats aux Présidentielles de 2017, pas de trace à ce jour d’un politique providentiel, avec une vision, capable de réenchanter ce pays en parlant d’avenir. Personne pour incarner le grand réformateur courageux prêt à parier sur l’innovation.
À défaut de voir surgir ce nouveau Roosevelt dans le personnel politique traditionnel, on peut rêver que nos énarques enlèvent leurs ornières idéologiques et utilisent les talents de la société civile pour optimiser l’efficacité de l’Etat. Les acteurs du privé sont porteurs d’idées neuves pour construire la croissance de demain. Or ils sont en France sous-utilisés. Il n’y a pas un scientifique ou un ingénieur dans l’entourage de Hollande ! Barack Obama et le Président Chinois sont entourés des meilleurs spécialistes dans toutes les industries du futur. Chez nous, Gille Babinet, « Digital Champion » à Bruxelles, remue de l’air dans l’indifférence polie du Président. Le discret Pierre Kosciusko-Morizet, fondateur de Price Minister, a été avec son associé un des acteurs du mouvement des Pigeons pour protester contre le matraquage fiscal des entreprises. Un couac réparé depuis par le gouvernement, mais qui a terni l’image de la France chez les investisseurs étrangers. Pourquoi ne pas l’avoir consulté avant de sortir la matraque ? Le Dr Laurent Alexandre explique sur tous les plateaux télés depuis des années que les biotechnologies sont l’eldorado économique des décennies qui viennent, etc. Or l’Iran investit plus que nous le faisons dans les nanotechnologies. On pourrait multiplier les exemples pendant des pages… La numérisation galopante de l’économie est en marche, le transhumanisme à la sauce Silicon Valley va dominer le siècle, et nos dirigeants ne s’intéressent qu’au passé.
Le politique doit admettre qu’il n’a pas réponse à tout. Il a besoin de l’aide des spécialistes pour comprendre, à la manière des dirigeants de Google, d’Amazon, ou de Facebook, qu’il faut réfléchir à 30 ans, et pas à 3 mois. Peut-être y a-t-il plus à gagner à étudier la stratégie de Larry Page, le patron de Google, qu’à stigmatiser sans fin l’optimisation fiscale des géants du Net.

Nous ne sommes plus des acteurs du jeu économique mais les témoins passifs d’une révolution schumpeterienne qui renverse tout sur son passage. La nomination d’Arnaud Montebourg au numérique est une hérésie. Ne pouvait-on nommer un spécialiste pour préparer notre pays au tsunami disruptif qui rebat les cartes de modèles économiques qu’on pensait fondés pour l’éternité ? L’entrepreneur Liam Boogar le soulignait hier avec dérision : Arnaud Montebourg (qui a une formation d’avocat et n’a rien d’un « geek ») est celui qui a refusé l’alliance entre Yahoo et Dailymotion, une gigantesque bêtise qui prive la société française d’une dimension internationale et la condamne à moyen terme. Il est le visionnaire qui a déclaré a propos de Über, le service de VTC qui menace le monopole archaïque des taxis, « on ne peut pas laisser l’innovation tuer le système, le consommateur n’est pas le roi du monde ». Plus conservateur, technophobe et aveugle, tu meurs…
L’horizon indépassable de notre personnel politique est la prochaine échéance électorale. C’est tout le drame de la France. Ce gouvernement de « combat », court-termiste et déconnecté des réalités, semble bien mal armé pour faire mieux que les précédents. Roosevelt, reviens !

L’homme nouveau est arrivé

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Et si l’homme nouveau avait succédé au dernier homme ? interroge la journaliste et essayiste Caroline Gaudriault, dans Un petit homme dans un vaste monde, un opuscule qui s’articule comme une question rhétorique. Cette interrogation qui a traversé les siècles sans jamais prendre une ride, Gaudriault l’affronte et ose un verdict tranché, se refusant toutefois à qualifier ce que les uns verraient comme un aboutissement et les autres comme une apocalypse. Si on l’en croit, une nouvelle ère et une humanité nouvelle qui s’inscrivent en faux avec l’Histoire depuis Hérodote et l’Homme depuis la Genèse se sont ouvertes. Il y eut un avant, il y aura désormais un après nous assure donc l’auteur. La raison ? Un intervalle dans lequel l’homme a sans doute oublié la mesure de son existence et volontairement ignoré son appartenance à la partition de l’Histoire et de sa grande hache. Dans sa démesure, dans sa volonté de réduire toutes les limites, l’homme a succombé au paradoxe de l’omnipotence qu’évoquait la théologie ancienne en se demandant si, dans sa toute puissance, Dieu ne pouvait lui-même s’aliéner. A l’instar des premiers hommes qui avaient voulu être plus grands que Dieu en entreprenant la tour de Babel, les derniers hommes ont succombé à l’existentialisme exacerbé et, cette fois-ci, détrôné Dieu. Puis, dans leur rhétorique de domination, ils ont construit un monde qui les a dépassés, ouvrant grand le chantier de l’homme nouveau.
Plutôt que de se lamenter sur le sort du dernier homme, Caroline Gaudriault a préféré s’interroger sur la face du nouvel homme. Pour y répondre l’auteur s’est d’abord entretenue avec le Professeur Francis Fukuyama, le penseur américain de La fin de l’histoire. On y parle de démocratie libérale en tant qu’aspiration irrémédiablement liée à l’économie de marché plutôt qu’à l’universalisme, on imagine le retour des barbares pour libérer l’homme de sa condition bourgeoise et lénifiante, on évoque le progrès, l’environnement, la bioéthique, la technologie, le transhumanisme… Et l’on convient amèrement que « tout ce qu’il sera donné à l’homme de faire, il le fera » en envisageant le pire : « le jour où nous créerons des enfants incapables d’être choqués », « le jour où les moyens technologiques prendront le dessus sur nos références morales ». Et l’on espère aussi un peu, car il faudra bien que les nouvelles générations aiment leur époque comme nous aimâmes la nôtre.
Pour suppléer à ces réflexions qui se heurtent immanquablement à la métaphysique, quelques illustrations, réalisées par le photographe français Gérard Rancinan, viennent se greffer dans l’œuvre et tentent de dessiner ce visage qui est désormais le nôtre mais que nous ignorons pourtant. On y découvre un homme tantôt prisonnier (The Labyrinth, The Prisoner, Frame), tantôt acculé (The Edge), quand il n’est pas l’expression même du ridicule (The Fool) ou condamné à rouler éternellement un rocher dans le Tartare (Sisyphe). Quelques pensées libres, sous forme de dystopie achèvent le tableau. Simples aphorismes (« C’est quoi l’éternité ? Ce qui ne cesse de finir ou ce qui ne cesse de commencer ? », « L’homme c’est fatal », « L’homme précaire à des envies d’éternité », « Si l’homme disparaissait, qui le remarquerait ? »), quelques vers sur l’inutile, le progrès, le théâtre du monde, le politiquement correct ou encore une conversation intime entre l’homme et son cerveau, l’auteur multiplie les formes pédagogiques et poétiques pour esquisser celle de l’homme nouveau. De tout cela, faut-il finalement retenir que la fin de l’histoire, c’est peut-être tout simplement la fin d’une histoire ? En tous les cas, elle nous manque déjà.

Caroline Gaudriault avec Francis Fukuyama, Un petit homme dans un vaste monde, Paradox.

Caroline Gaudriault dédicacera son livre le samedi 12 avril à la Galerie Librairie Bettina, à partir de 16H00 (2 rue Bonaparte, Paris 6ème)

Tous ces regards perdus tout au fond de l’Histoire

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amiens histoire gargouille

amiens histoire gargouille

Un samedi matin sur France Culture. J’écoute Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut. Il parle du poids de ce passé qui nous fait, qui nous fonde et nous forme – ou nous déforme. Du poids nécessaire de l’Histoire, indispensable fondation.
Je sors de chez moi pour aller à la Poste. C’est une poste de quartier, sympathique, presque à l’ancienne. J’y suis bien. Je rêvasse mollement aux postes d’antan. Je repense à celle de Sept-Saulx (Marne), petit village qui possédait son propre bureau. En compagnie de mon cousin Guy j’allais, de temps à autre, l’été, y porter des lettres écrites par mes grands-parents. Je revois l’encre bleue sur les enveloppes. C’était l’été, au cœur des années soixante. Il faisait chaud, toujours chaud, climat presque continental. Nous passions devant la ferme de Monsieur Clouet, riche agriculteur qui entretenait le club de football local. Existe-t-elle encore la poste de Sept-Saulx. Et la ferme de Monsieur Clouet, avec ses odeurs de chevaux, de lait frais, de paille, existe-t-elle encore?

Les lettres postées, nous foncions vers le château où mon grand-père maternel était jardinier, et courions vers la Vesle qui coulait, lente, aux eaux d’un vert céladon, dans le parc. Le bruit des tondeuses à essence. Mon oncle Marcel, jardinier lui aussi, à la peau bronzée, souvenir de l’Algérie où il avait combattu, poussait une de ses tondeuses, sur la pelouse immense qui dévalait jusqu’aux rives fraîches de la Vesle. Odeur d’essence chaude, d’herbe coupée. Bruits assourdissants des moteurs, certainement des Briggs et Stratton, qui n’effrayaient nullement chevesnes et vandoises que nous pêchions en grand nombre, en ces douces soirées. Ces bruits de moteurs des tondeuses des sixties, dans ce petit coin de France, en ces années évanouies à jamais. Disparues. Seuls ces bruits restent dans ma mémoire; ils y resteront jusqu’à mon dernier souffle.

A mon retour de La Poste, de ma poste de quartier, à Amiens, le facteur m’apporte un livre. Il s’agit de Histoire du débarquement en Normandie, Des origines de la libération de Paris, 1941-1944. L’auteur, que je ne connais pas, a agrémenté le livre d’une gentille dédicace. Olivier Wieviorka est professeur à l’Ecole normale supérieure de Cachan; il est spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Ces guerres que je n’ai pas connues, me poursuivent, me hantent. A Amiens, sur la façade de ma maison figure une plaque qui rend hommage à Pierre Derobertmazure, mort pour la France, victime du bombardement de la prison d’Amiens le 18 février 1944, l’un des tout premiers résistants de la capitale picarde. Ce n’est pas par hasard si j’ai choisi cette endroit, il y a quelques années. C’est un quartier paisible et ouvrier, peuplé de retraités doux et las. Pierre Derobertmazure fut dénoncé, arrêté par nos bons amis d’Outre-Rhin, emmené à la prison. Il eût dû être déporté dans les camps de la mort. Le bombardement de la prison d’Amiens en décida autrement.

La guerre, toujours la guerre. Je me demande si les Américains s’installèrent le château de Sept-Saulx. Et avant eux, les Allemands, l’occupèrent-t-ils? Je n’en sais rien. Je ne sais pas grand-chose. Je ne capte que des atmosphères, des impressions, des ambiances, des odeurs, des images. Je ne comprends rien de manière intelligente, raisonnée. L’intelligence et la raison, ces filles de la culture. Mon sens de l’Histoire, à moi, il ne niche dans mes sens, dans mon nez, dans mes oreilles, dans mes yeux, même quand ils pleurent. Je capte des petits lambeaux d’émotions et de souvenirs qui me guident. Des petits bouts de cette France que j’aime. Des sortes de cartes postales que je m’enverrais à moi-même comme pour me rassurer. Pour me dire que tout n’est pas fichu, que ces années-là, un jour, reviendront les yeux gonflés de sommeil; qu’elles porteront les petits pyjamas de l’enfance.

Je retourne le livre dans tous les sens, finit par l’ouvrir. Le prière d’insérer du Seuil indique qu’il s’agit « de la première vraie histoire du débarquement en Normandie débarrassée de ses légendes qui pose un regard démythifié sur ce tournant capital dans le déroulement de la Seconde Guerre mondiale ». Et un peu plus loin : « Au risque d’affronter des constats désenchantés : l’enthousiasme des Alliés à libérer la France fut pour le moins modéré, et par-delà l’indéniable geste héroïque, émergeait un nouvel ordre mondial que les Etats-Unis et l’Union soviétique s’apprêtaient à régir. » Oui, certainement, certainement…

Faut-il démythifier? Je regarde les photographies, m’attarde sur tous ces regards, ces regards de soldats. Pages 7 et 8, ceux de ces jeunes Américains, serrés dans une barge; ils s’apprêtent à débarquer sur une plage normande. Peur, résignation. Page 244, le regard souriant, hébété, d’un soldat canadien éjecté de son char retourné, près de Falaise. Il n’est pas blessé, mais « terriblement choqué », indique la légende. Il est secouru par un camarade. La scène se passe près de Falaise, le 16 juillet 1944.
En tapant cette chronique, je jette un coup d’œil sur le regard de Pierre Derobertmazure. J’ai accroché dans mon bureau une photo de lui. Il a un regard fixe. Une fine moustache, une cravate d’employé de préfecture qu’il était. A quoi pensait-il, ce jour-là, quand un photographe anonyme l’a placé devant son objectif ? Ces regards m’émeuvent autant que l’eau de la Vesle qui coule depuis des siècles dans cette terre de la France de mon enfance. Je n’ai pas envie de démythifier. Ces regards-là, pour moi, capteur sensible imbécile, sont beaux à tout jamais.


Histoire du débarquement en Normandie, Des origines à la libération de Paris
, 1941-1944, Seuil/Ministère de la Défense, 39 euros.

Régine Deforges, la sensation exacte

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Régine Deforges avait tout pour plaire, notamment parce qu’elle avait su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullo-pompidolienne ou le puritanisme aigre d’un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d’Irène alors qu’Aragon ne reconnaissait pas ce texte; elle a eu des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos; elle a écrit dans L’Huma et elle est à l’origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C’est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.

On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d’une remarque d’une rare sensualité sur l’odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C’est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu’un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu’un détail reflétant une sensation exacte.

Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d’une signature de service de presse chez Fayard. J’avais pu lui dire toute ma sympathie, et c’est de cette manière que j’ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s’intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J’aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre.

Ce sera pour une autre fois.

Motörhead, encore, Motörhead toujours

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MOTORHEAD rock lemmy

MOTORHEAD rock lemmy

Dans des tas de domaines, je vis avec quelques mois de retard. Je n’arrive pas à me l’expliquer mais le dernier album de Motörhead est sorti l’hiver dernier et je viens de seulement de l’apprendre. Je ne suis pas particulièrement fan parce que l’attitude des crétins qui vénèrent en général me vénère particulièrement, mais je suis client. Le son que ces vieux de la vieille sortent de leur Marshall pour maintenir debout depuis presque quarante ans le dernier bastion du rock’n’roll encore en fusion, me rend dingue. Quand j’entre dans une période d’écoute intensive, je n’en sors qu’aux dépens du reste de ma discothèque. Après la voix de Lemmy Kilmister, tous les chanteurs ont l’air fragiles et efféminés et je cherche désespérément des éléments de comparaison pour évoquer ici leur, comment dire ? Musique ? N’ayons pas peur du mot. Craignons plutôt la chose.

Je vais tenter quelques rapprochements. Woodie Guthrie appelait sa guitare « cette machine qui tue les fascistes ». Motörhead pourrait servir d’instrument de torture à la CIA, une vierge de Nuremberg sonore parfaite pour faire frire les cerveaux talibans au fond des cachots de Guantanamo. Le son produit par une patrouille de Corsairs au décollage ? Ça vous parle ? Et la musique enveloppante, hypnotique, envoûtante, d’une escadrille de B52 qui répand la démocratie et les droits de l’homme sur l’Afghanistan ou qui remet l’Irak dans l’axe du bien ? Non plus. Vous vous étiez arrêtés où exactement dans l’histoire du rock? À U2 ? Il ne faut pas en rester là et tout le monde peut se tromper, surtout les malentendants. Un journaliste un peu dur de la feuille ou ramolli du bulbe les qualifiait bien il y a quelques années de plus grand groupe de rock, sans rire, avec leurs lunettes de tarlouzes, leurs futs en skaï et leur esbroufe à tous les étages. Si vous l’avez cru, il va falloir revoir vos classiques et, si la musique des vrais hommes de l’âge de fer vous prend, c’est un aller sans retour jusqu’à l’extrémité de la scène rock où, comme l’annonçait je ne sais plus qui, se trouve la chaudière infernale. Si vous tombez dedans, prévoyez alors de refiler votre œuvre intégrale de la bande à Bono à un centriste ou à un amateur de rock modéré.

Pour attaquer cette montagne de décibels par la face nord, pas besoin d’aimer le hard-rock en général ou l’une de ses trop nombreuses métastases en particulier, du grindcore au brutal death métal, il faut juste aimer le Rock’n’roll, celui qui swingue et qui a gardé un peu de Boogie dans les gènes. Ces gars ne le réinventent pas, ils le gravent dans le marbre, et à chacune de leur livraison, ils enfoncent le même clou, depuis toujours, celui qui a refermé le cercueil de toutes les modes et enterré tous les créatifs d’avant-garde qui ont traversé les colonnes des Inrockuptibles. On peut entrer dans le vif du sujet par quelques agressions sonores déjà anciennes mais pas prêtes d’être prescrites. Je vous donne les noms des albums qui reviennent le plus souvent casser les oreilles de mon entourage: « Ace of spades », « Sacrifice », « Bastards », « Hammered » ou « Inferno », et si vous voulez commencer en douceur, les titres « Life’s a bitch », « I am the sword » « The Hammer » ou « Out of the sun ». Le dernier s’appelle « Aftershock », c’est un bon cru mais attention, c’est pas de la musique de pédés. Il faut dire que chez Motörhead, ça ramone sûrement et modestement mais on ne se prend pas pour des artistes. C’est tout ce qu’on leur demande.