Accueil Site Page 2404

Valls, un homme de droite comme les autres?

167

manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014. 

Du mensonge en politique : vaste programme…

En sortant son vademecum le 7 mars 2014, Thomas Guénolé ne pouvait pas mieux tomber… De mensonge, il est souvent question ces temps-ci et si l’on en croit son introduction traitant de la «place du marché électoral »,  les échéances à venir ne risquent pas d’arranger les choses.

Thomas Guénolé, docteur en sciences politiques et maître de conférences à Sciences Po nous propose un amphi sur le mensonge politique avec force exemples et quelques travaux dirigés à l’appui. Mais ce petit ouvrage, qui n’occupe guère plus d’une heure, laisse le lecteur sur sa faim.

Que les hommes politiques mentent et bonimentent n’est un secret pour personne. La tradition mythomane de notre classe dirigeante ne date pas d’hier. Et contrairement à l’usage chez certains pays voisins ou amis, elle est somme toute assez bien tolérée chez nous. Mais quel dommage, à l’instar de celle des hommes politiques qu’il examine, la promesse de ce petit opus est un peu surévaluée. On peut y voir l’expression d’un marketing et d’un timing finement maîtrisé…

On aurait aimé y faire des découvertes, y trouver des originalités, des scoops qui auraient échappé à la vigilance de la presse peut-être ? Mais au même titre que nous attendons trop  –trop de moralité, trop de courage, trop d’abnégation, trop de compétences- de nos hommes politiques qui ne sont finalement que des hommes comme les autres, n’espérons-nous pas trop de nos politologues ?

En décortiquant les diverses techniques de mensonge qui s’offrent à nos édiles, Thomas Guénolé n’invente pas l’eau tiède. Il rappelle les escroqueries dont on se souvient parfaitement, même s’il apparait parfois dans les urnes qu’en réalité, on les a un peu oubliées –un mensonge chasse l’autre.

De la rhétorique pure à l’emballage marketing, en passant par le reality-show psychologique –oui j’ai menti et je le regrette tellement, mais chacun n’a-t-il pas sa part d’ombre ?-, de la provocation à la désignation de boucs émissaires qui flatte les croyances des gogos, de la torsion de statistique à la généralisation, avec un petit détour par la langue de bois rebaptisée « pipotron », il analyse les grosses ficelles.  Mais ces ficelles-là,  justement parce qu’elles sont grosses, n’avaient probablement échappé à personne. Les TD ou exercices d’entrainement pour détecter le mensonge et nous en protéger sont également un peu sommaires. On attendait quelque-chose de plus élaboré.

Et de nous interroger en refermant l’ouvrage : nous a-t-il bien tout dit ? Alors certes, l’électeur –comme les lecteurs-  en demande toujours trop. D’accord, mais pourquoi ? A mon avis, on nous cache quelque chose !

 

Petit guide du mensonge en politique –Thomas Guénolé –First Document – 2014.

 

 

Rwanda : les leçons humanitaires du Pr Kagame

82

paul kagame france rwanda genocide

Le président rwandais accuse une nouvelle fois la France d’être impliquée dans le génocide qui ensanglanta le Rwanda au printemps 1994. Rien de nouveau : en 2004 déjà, après que l’enquête d’instruction du juge Bruguière l’eût désigné comme responsable de l’attentat du 6 avril 1994 ayant déclenché le génocide, Paul Kagame avait demandé l’ouverture d’une commission indépendante pour déterminer l’étendue de la responsabilité de la France dans le déroulement de ces événements.
Mais aujourd’hui, les termes ont changé. Le président rwandais, anglophone strict élevé en Ouganda, parle de participation directe et active de l’armée française au génocide de 1994 qui fit plus de 800 000 morts en 100 jours, chez les tutsis du Rwanda, mais aussi chez les hutus modérés.
« After all…after all, les faits sont têtus. » À la tribune du stade de Kigali, devant plusieurs milliers de personnes et la chaise vide de l’ambassadeur de France, l’homme de fer de ce petit pays des milles collines, vient, en français, d’accuser l’armée française d’avoir combattu aux côtés du Hutu Power, et d’avoir pris part aux massacres.

Comment, dans ces conditions, ne pas se réjouir que ni Christiane Taubira, ni Michel Flesch, ambassadeur de Franche à Kigali, ne se soient rendus aux célébrations ? « Revenir sur la responsabilité de la France, c’est une chose. Accuser la France de façon directe et précise d’être les coauteurs de ces crimes, c’en est une autre. C’est infamant, ignoble et faux. », explique Rony Brauman, ancien directeur de Médecins sans frontières présent au Rwanda en 1994.

C’est à l’heure où tous les projecteurs sont braqués vers Kigali que l’homme à la silhouette longiligne détourne habilement le regard de la communauté internationale de ses propres responsabilités. En accusant la France, en saisissant cette tribune qu’est le vingtième anniversaire du génocide rwandais, le président Kagame tente de faire oublier ses agissements. Car beaucoup de voix s’élèvent contre ce quasi-dictateur, ce « prétorien à sang froid », selon l’expression du  journaliste Vincent Hugeux. « Kagame est un expert dans l’instrumentalisation du malheur des siens. Longtemps, la communauté internationale n’a rien osé dire, tant elle se sentait coupable d’avoir laissé une telle horreur arriver. Il a longtemps bénéficié d’une diplomatie dérogatoire. »
Liberté d’expression muselée, dissidence emprisonnée, Kigali n’a jamais été aussi isolée. Même les Etats-Unis, l’allié de toujours, semblent refroidis par les dérives du président. Les relations avec les Etats africains sont tendues : ainsi l’Afrique du sud a subitement expulsé quatre diplomates rwandais après l’assassinat le 31 décembre 2013 du colonel Patrick Karegeya, un opposant en exil.
Le « miracle rwandais » ne suffit plus à masquer le régime mis en place par Paul Kagame depuis son élection en 2000. Pour Rony Brauman « le président du Rwanda est un tyran sanguinaire qui assassine et enferme ses opposants, et a qui saccage la région du Kivu en République Démocratique du Congo par l’intermédiaire de ses milices. Cela en fait l’un des criminels les plus sanglants de l’Afrique, au moins autant que le président soudanais Omar el-Bechir ».

C’est en France que Jean-Marie Micombero, ancien haut gradé du Front patriotique rwandais, a choisi de s’exprimer. Il accuse Paul Kagame d’être l’instigateur de l’attentat du 6 avril 1994. Son témoignage crucial sur les événements, repris par Pierre Péan dans les pages du journal Marianne, n’a rencontré que peu d’échos. Il contredit en partie les conclusions de la seconde enquête d’instruction menée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux. Selon le journaliste auteur en 2005 d’une enquête à charge contre le régime du FPR de Kagame, Noires fureurs, blancs menteurs, il n’y a pas, comme on l’entend aujourd’hui, d’incertitude sur l’origine de l’attentat qui coûta la vie au président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, et fut l’étincelle qui transforma le pays en abattoir. « C’est Paul Kagame et le FPR qui ont commandité cet attentat dans l’espoir de prendre le pouvoir qu’ils n’auraient pu gagner démocratiquement, étant issu de la minorité tutsie. Bien évidemment, ils n’avaient pas prévu l’ampleur du désastre, mais ils savaient qu’il y aurait des dommages collatéraux. » Aujourd’hui, plusieurs témoignages viennent accréditer cette version des faits, et menacent de faire exploser la légitimité sur laquelle est basée le régime de Paul Kagame.
Pour répondre à ces accusations, le président emploie les méthodes dignes des anciens régimes communistes  : emprisonnement, comme pour l’opposante Victoire Ingabire condamnée à 8 ans de prison, ou accusations de négationnisme, comme pour le journaliste Pierre Péan et beaucoup d’autres de ses adversaires.

Le développement économique spectaculaire du pays reste la grande réussite de Kagame. Mais à quel prix le Rwanda, politiquement et socialement étranglé, est-il devenu le « dragon de l’Afrique »?

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21550758_000014.

Il faut sévir contre les sites jihadistes

7

marc trevidic islam syrie

Juge au pôle antiterroriste de Paris, confronté à des situations d’endoctrinement extrêmes, Marc Trévidic est l’auteur de Terroristes : les 7 piliers de la déraison, Paris, éditions J.-C. Lattès, 2013.

« Notre jeunesse » : c’est en termes bienveillants que le juge antiterroriste Marc Trévidic parle de ces français, musulmans « de naissance » ou convertis, qui succombent à l’appel du « jihad » en Syrie. Marianne, qui ne trie pas parmi ses petits, est là pour les sortir de ce mauvais pas avant qu’il ne soit trop tard. Voilà pour le principe. Alors que les premières condamnations à de la prison ferme tombent dans des procès jugeant des individus de retour ou en partance pour les katibas salafistes, le magistrat, placé aux premières loges, estime que c’est en amont, contre le « prosélytisme religieux radical », la partie invisible de l’iceberg et par définition la plus importante du phénomène jihadiste, que l’essentiel du combat doit être mené[1. Cet entretien a été mené fin février. Le juge Trévidic venait d’apprendre que l’Algérie lui refusait le droit d’entrer sur son territoire pour y mener ses investigations sur l’assassinat, en 1996, des moines de Tibhirine. Une visite reportée « à plus tard » et une affaire à propos de laquelle il n’a pas voulu dire un mot.]

Que pensez-vous de la création, à l’initiative de l’anthropologue Dounia Bouzar[2. Dounia Bouzar est l’auteur de Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Les éditions de l’Atelier, paris, 2014.], d’un centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ?

Cette initiative ne peut aller que dans le bon sens. Depuis quelques années, de plus en plus de parents, constatant que leur enfant se radicalise, essaient de trouver des interlocuteurs. Or, pour l’heure, ces interlocuteurs sont exclusivement des policiers. Et la seule chose que les parents ont à leur dire, c’est que leur fils se radicalise. En soi, ça ne veut rien dire : se radicaliser n’est pas une infraction. Autrement dit, on n’arrivera à rien en jouant la carte de l’antiterrorisme classique, essentiellement répressif. L’arrestation, pour « association de malfaiteurs », d’un groupe avant son départ au combat ne touche que le sommet de l’iceberg sans apporter la moindre solution au problème majeur, qui est précisément la radicalisation. Nous, nous ne pouvons que traiter ses conséquences, dans le cadre de la prévention des attentats.

À partir de quand entrez-vous en action ?

En France, comme dans toutes les démocraties, on ne peut ouvrir une enquête pénale que sur la base d’éléments suggérant l’existence d’une infraction plausible. S’agissant de la Syrie, nous essayons de savoir si un groupe d’individus a des contacts, s’apprête à rejoindre ou a déjà rejoint un groupe que l’on peut qualifier de « terroriste », comme Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda) ou l’état islamique en Irak et au levant (EILL). Mais je le répète, si des jeunes partent en Syrie, cela veut dire que beaucoup plus se sont fanatisés.[access capability= »lire_inedits »] C’est en quelque sorte mathématique : pour 1000 jeunes radicalisés, 10 partiront au combat, pour 10 000, ils seront 100. Autrement dit, ce phénomène des jihadistes renseigne sur un mal plus profond, qui touche une partie importante de notre jeunesse.

Infiltrez-vous des sites islamistes radicaux et êtes- vous en mesure de savoir qui « clique », et à quel moment ?

Chaque cas est particulier. Il arrive que nous ayons la chance de connaître la ligne téléphonique utilisée depuis la Syrie pour appeler des gens en France. D’autres fois, nous avons accès à une boîte mail utilisée pour ce type de contacts, soit de la France vers la Syrie, soit l’inverse. Et puis il y a les messageries privées de sites internet, qui sont parfois cryptées et sur lesquelles des internautes se laissent des messages codés. Ce n’est pas tant la propagande diffusée par ces sites que ces échanges privés qui nous renseignent sur d’éventuels projets terroristes.

Combien de français sont-ils partis combattre en Syrie ?

On estime que 250 sont actuellement sur place, et que 70 à 80 sont partis et revenus. Si on fait le bilan, on est proche de 400 individus : cela peut sembler modeste, mais si on multiplie par 100, cela fait beaucoup de monde.

Ceux qui reviennent sont-ils connus de vos services ?

Beaucoup ne l’étaient pas au moment de leur départ. Heureusement, grâce notamment à leurs parents, aux services de renseignement et aux listings d’avion, la plupart d’entre eux le sont à leur retour.

Juridiquement, que se passe- t-il pour ceux qui rentrent ?

La plupart d’entre eux sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Une partie va en détention, une autre est placée sous contrôle judiciaire. Leurs papiers d’identité sont confisqués, ils ont l’interdiction de quitter le territoire. C’est une appréciation au cas par cas, qui tient beaucoup compte de la durée de leur séjour en Syrie et de la dangerosité potentielle qu’ils ont acquise. Un jeune qui a suivi un entraînement militaire assez long dans les rangs d’un groupe comme Al-Nosra est plus dangereux que celui qui revient au bout de trois semaines parce qu’aucun groupe terroriste n’a voulu de lui.

Quelle est la part des mineurs parmi les personnes parties combattre en Syrie ?

Ils sont une vingtaine. Leur proportion serait en train d’augmenter. Le cas des adolescents de 15 et 16 ans récupérés en Turquie par les parents (avant ou après leur passage en Syrie, l’enquête le dira) pose un problème plus général : depuis 2013, un mineur peut quitter le territoire français et se rendre dans certains pays, dont la Turquie, sans autorisation parentale de sortie. Je veux bien qu’il y ait la libre circulation des personnes, mais enfin, ce dispositif pourrait être revu assez vite.

Arrivez-vous à empêcher des départs ?

Nous pouvons procéder à une interpellation avant les départs, suivie d’une garde à vue et d’une éventuelle présentation à un juge d’instruction. Mais pour cela, il faut que nous ayons affaire à deux personnes au moins [nombre minimum constitutif de l’infraction d’« association de malfaiteurs »] et que nous parvenions à démontrer que leur intention est de rejoindre un groupe reconnu et qualifié de « terroriste ». Car ce qui est répréhensible, ce n’est pas le fait d’aller combattre à l’étranger mais de rejoindre un groupe terroriste, soit, pour la question qui nous concerne, tout groupe dans la mouvance d’Al-Qaïda.

Autrement dit, des français qui partiraient combattre dans les rangs de l’ASL, l’Armée syrienne libre, ne seraient, eux, pas inquiétés ?

En effet. Mais le problème, c’est que la plupart des jeunes ne sont pas intéressés par l’ASL 

Quelle est la part de convertis dans les dossiers que vous suivez ?

Je n’ai pas fait de statistiques, mais je dirais qu’ils forment un tiers de l’ensemble

Cependant, on n’a pas forcément l’impression que ces jihadistes, à leur retour, représentent un risque terroriste sérieux…

À court terme, tout à fait d’accord. Ceux qui reviennent sont focalisés sur la Syrie. À moyen terme, l’expérience du passé invite à la vigilance. En Bosnie, de jeunes français sont partis s’enrôler dans les rangs du bataillon des « moudjahidines de Zenica » pour lutter contre les serbes, alors même que la France a été, à un moment donné, engagée contre les serbes. De retour en France après les accords de paix de Dayton, en 1995, des combattants, qui s’estimaient trahis, ont préparé des attentats, tel le groupe dit « de Roubaix », qui a tué dans des braquages dont le butin devait servir à alimenter sa cause. Là où ils avaient porté les armes, les « moudjahidines » français voulaient l’instauration d’un état islamique régi par la charia. Ils n’y sont pas parvenus en Bosnie, pas plus qu’ils n’y arriveront en Syrie – voyez-vous un monde accepter un état islamique en syrie ? Or, eux y croient dur comme fer.

Ce qui nous ramène à la radicalisation. Y a-t-il, en France, outre le centre que s’apprête à ouvrir Dounia Bouzar, des structures affectées à cette tâche ?

Paradoxalement, de telles structures existent dans des pays connus pour leur conception plus ou moins radicale de l’islam, en Arabie saoudite et au Pakistan par exemple. Dans ces pays, on essaiera de faire comprendre aux individus en partance pour le jihad ou qui en reviennent que l’islam, y compris ses expressions que nous, occidentaux, jugeons comme radicales, c’est bien, mais que le terrorisme, c’est mal. En France, pays laïque, à qui peut-on confier la responsabilité de tels programmes de déradicalisation ? Qui peut se faire entendre de jeunes qui, à la base – et j’en rencontre suffisamment pour le savoir – pensent qu’il n’y a pas d’autre vérité que l’islam radical, que nous sommes des « mécréants » et que la démocratie,  qui consiste selon eux à voter des lois contre l’islam, est une mauvaise chose ? Il y a là un sacré boulot. Il faut nécessairement trouver des religieux qui ont assez d’impact et de légitimité théologique pour pouvoir ramener ces jeunes vers un islam plus tolérant.

Chose plus facile à dire qu’à faire, sans doute…

Si l’on veut, à l’avenir, prévenir la radicalisation à la racine, il faut inventer un système qui limite le prosélytisme religieux radical, en particulier sur ces sites islamistes au discours très structuré. De plus, il y a de fortes chances que des parents fondamentalistes éduquent leurs enfants à leur image, et cela vaut pour toutes les religions. En France, des pères ou des grands frères montrent des images de jihad et d’égorgement à des gamins de 10 ans. Au cours de perquisitions, nous avons découvert dans des ordinateurs des photos d’enfants habillés en moudjahidines. Si un père montrait des images pédophiles à son enfant, il serait poursuivi pour cela. Alors, peut-on tolérer que des individus inculquent à leurs enfants la haine de la démocratie, engendrant ainsi une génération rejetant les idées laïques et républicaines ? À ce degré de radicalité, nous n’avons plus affaire à une religion mais à une secte.

Travaillez-vous avec l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), de manière formelle ou informelle ?

Non, je ne dirais pas que je « travaille avec » eux, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions à l’occasion de rencontres avec tel ou tel membre de telle ou telle instance musulmane en France. Ne perdons pas de vue que la justice antiterroriste est quelque chose de très particulier. Il faut bien distinguer la question des poursuites judiciaires du phénomène de société. Gardons-nous des amalgames. Les électrons radicalisés prospèrent d’autant mieux que la communauté musulmane, éclatée, est pour l’heure dans l’incapacité de traiter ce problème, en l’absence de contrôle social qui permettrait de donner l’alerte. Mais tous ces aspects ne relèvent pas de la justice antiterroriste.

Des sites communautaires musulmans devraient- ils alerter contre la radicalisation de type sectaire ?

Si l’un d’eux le fait, je crains qu’il ne signe son arrêt de mort, alors que déjà, les jeunes se tournent vers les sites les plus radicaux, par exemple Ansar al-haqq. Je pense qu’il faut durcir la répression sur ces sites, tout simple- ment parce qu’il y a état d’urgence.

Peut-être, mais ce faisant, on risque de verser de la lutte antiterroriste à la police politique…

Je sais bien. Il ne s’agit pas d’aller contre la liberté d’expression. Mais je peux vous dire très clairement qu’il n’y a rien qui relève de la liberté politique sur un site comme shoumoukh al-islam, qui appelle à tuer tous les « mécréants ».

Quels pays sont à votre sens un peu trop laxistes vis-à-vis des sites islamistes radicaux ?

Des sites clairement référencés Al-Qaïda sont hébergés en Malaisie ou au Qatar, par exemple.

Le Qatar, d’où partent les prêches du prédicateur Youssef al-Qaradawi… Le Qatar avec lequel la France a noué des liens financiers et diplomatiques très forts…

Oui, ce n’est pas très logique du point de vue de la lutte antiterroriste, mais c’est le monde qui n’est pas logique. Ce n’est pas un juge qui le dit, n’importe qui est capable de le voir.[/access]

Valls se met aux Verts

31

valls verts duflot

Les compte-rendus analytiques des votes à l’Assemblée nationale constituent toujours des mines de renseignements pour l’observateur attentif. Tenez, par exemple, on peut tirer quelques conclusions du relevé de vote des députés écologistes sur la déclaration de politique générale de Manuel Valls.

Sur les dix-sept membres du groupe écologiste, un seul n’a pas voté la confiance. Pas la peine de s’y attarder, Isabelle Attard, député du Calvados, annonce le même jour que, bien que membre du groupe EELV, elle fera campagne aux européennes pour le parti Nouvelle Donne, créé récemment autour de Pierre Larrouturou et Bruno Gaccio.

Restent seize parlementaires dont dix ont accordé leur confiance au Premier ministre, au premier rang desquels on recense les co-présidents Barbara Pompili et François de Rugy. Le vote de ces deux-là n’étonnera que les distraits. Car l’un et l’autre avaient publiquement regretté le refus du bureau exécutif de leur parti de participer au gouvernement.

Six députés écolos se sont courageusement abstenus. Qu’est ce qui me retient de ne pas voter la confiance aurait pu s’interroger, à l’instar de Jean-Claude Dusse, Noël Mamère, un autre moustachu célèbre, qui fut de ces six-là ? La trouille, peut-être ? C’est ce qu’avait répondu « Popeye » dans Les Bronzés font du ski.

La trouille porte un nom, ou plutôt deux : dissolution et investiture. Eh oui, les députés écologistes ne sont pas fous. Pas davantage, d’ailleurs, que leurs collègues de l’aile gauche du PS. Ils savent bien que si le gouvernement Valls n’avait pas obtenu la majorité hier, ils prenaient le risque de retourner devant les électeurs. En tant que député écologiste, ils risquaient même de n’y retourner qu’avec la seule investiture de leur parti avec un concurrent socialiste face à eux. Combien de députés EELV reviendraient à l’Assemblée dans ces conditions ? À l’évidence, ils ne se compteraient que sur les doigts d’une seule main. Noël Mamère qui n’avait pas de mots assez durs pour qualifier le nouveau Premier ministre il y a quelques jours, avait donc, selon la formule d’un excellent esprit, davantage confiance en Manuel Valls qu’en la dissolution.

Mardi, aux alentours de dix-neuf heures, l’article 12 de la constitution du 4 octobre 1958 marquait un but décisif face à la politique humaniste, sociale et écologiste incarnée par le député de Bègles. Malgré mon opposition globale au discours de Manuel Valls, ça m’a fait plutôt marrer, il faut bien le reconnaître.

Cécile Duflot semble compter sur les prochaines élections européennes pour montrer ses muscles avant de faire miroiter sa candidature en 2017. L’idée serait de faire monnayer son retrait de dernière minute contre le maintien d’un groupe parlementaire vert à l’Assemblée nationale.

Face à un PS amorphe emmené par un leader aussi médiocre qu’Harlem Désir, les écolos pourraient effectivement réussir un joli coup le 25 mai. Mais en attendant, il ne faudrait pas tout gâcher en précipitant des élections législatives anticipées. La transition énergétique, les progrès sociaux et sociétaux peuvent attendre, passant loin, très loin, derrière les calculs de boutiquiers du duo Placé-Duflot.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Turquie: ces émeutes et ces morts invisibles

15

Taksim Turquie Erdogan

Depuis les manifestations de Taksim et le scandale des écoutes, beaucoup d’observateurs annonçaient le début de la fin pour l’AKP.

Comme l’a montré Tancrède Josseran, les élections municipales, dramatisées et personnalisées à outrance autour de la figure du Premier ministre, ont viré au référendum pour ou contre Erdogan. Le verdict des urnes inflige un camouflet sévère à l’opposition en même temps que s’ouvre un boulevard vers la présidentielle d’août pour « le nouveau sultan ». Un règne de douze ans sur la Turquie qui devrait donc se prolonger encore quelques années.

Il aura fallu ces émeutes, ces scandales et cette volonté farouche de s’accrocher au pouvoir pour ouvrir les yeux de beaucoup sur le régime corrompu de l’AKP. Lors du débat sur la constitution européenne et l’entrée de la Turquie en Europe en 2005, les intellectuels comme Alexandre Adler ne tarissaient pas d’éloge sur Erdogan, « modèle d’un islamisme modéré ». Les comparaisons les plus fantaisistes se répandaient sans scrupules. Pour Olivier Roy, l’AKP était l’équivalent du MRP et la démocratie chrétienne française. Pas plus tard qu’en février dernier, Jean-François Bayart au cours d’une conférence à l’IHEDN voyait l’AKP comme l’équivalent conservateur du Parti populaire espagnol… Mais c’est au cours des « printemps arabes » que l’AKP a été érigé en modèle à suivre pour le Moyen-Orient. Pourtant un an auparavant, la réforme constitutionnelle de 2010 avait permit à Erdogan de durcir son emprise légal sur l’État turc et de tourner la page de la laïcité kémaliste. On serait tenté de dire que dans l’ensemble, les régimes arabes, Égypte en tête, ont bien compris la leçon turque : dévoyer la démocratie pour régner sans partage.

Il faut croire qu’en haut lieu à Paris et à Bruxelles, on préfère encore détourner le regard sur une telle dérive. Élu peu après l’euphorie des printemps arabes, François Hollande, décidait de relancer les négociations d’adhésion européenne interrompues par son prédécesseur. Ce fut l’objet, en pleine crise politique turque, d’une visite historique à Ankara le 26 janvier dernier. La première visite de ce niveau depuis 22 ans. Avec un dilemme, comment sermonner Poutine et Ianoukovitch à Kiev et laisser Erdogan bafouer l’indépendance de la Justice et de la presse à Istamboul? À Bruxelles, les timides réprobations européennes face à la dérive turque n’ont pas empêché Hermann Van Rompuy de recevoir Erdogan le 21 janvier. Lequel fut accueilli en héros par 3000 supporteurs de la communauté turque bruxelloise. Après les coupures de Twiter ou YouTube, l’Europe avait l’opportunité de signifier que les négociations d’adhésion étaient caduques. D’un mal un bien, la dérive autoritaire d’Erdogan aurait pu résoudre la question de l’identité et de l’élargissement de l’espace européen. Après tout, les perspectives d’adhésion européenne ont été largement instrumentalisées par l’AKP pour éliminer toute résistance politique vis-à-vis des militaires mais aussi d’une classe moyenne turque avide de liberté et de prospérité. Il n’aurait pas été incongru de lui rendre la monnaie de sa pièce au moment où l’Europe unanime prenait des sanctions contre Poutine.

Une Europe sans Turquie? Voilà qui serait un sérieux revers pour la diplomatie anglo-saxonne. La position stratégique de la Turquie face à la Russie et l’Iran est précieuse pour l’OTAN et l’Amérique. On peut comprendre aussi que la Turquie dans l’UE diluerait un peu plus l’hypothèse d’une Europe-puissance. Un deuxième pôle occidental qui ferait des États-Unis un partenaire et non plus un grand-frère en Europe. Un cauchemar pour l’Amérique qui renoncerait dès lors à son leadership. Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’Amérique murmure son désaccord devant la dérive turque à Taksim quand elle hurle à Maïdan. Elles n’expliquent pas pourquoi Bruxelles et Paris font de même.

*Photo : DEPO PHOTO/SIPA/1403131636. 00679024_000024.

Manuel Valls, Premier ministre de cohabitation?

manuel valls rocard hollande

Ce week-end, le JDD publiait une enquête sondant l’opinion des Français quant à l’appartenance politique du nouveau Premier ministre. Verdict : si l’on additionne aux 15% des Français qui jugent Valls «à droite», les 29% qui pensent qu’il n’est «ni à droite ni à gauche» et les 26% qui le voient «au centre», il apparaît que pour 60% des sondés, le nouvel hôte de Matignon n’est de toute façon pas… à gauche.

Pour un homme ayant mené toute sa carrière au Parti Socialiste, de tels résultats ont de quoi surprendre. Un retour sur ses origines politiques rocardiennes permet peut-être d’y voir plus clair. Au sein du PS, le rocardisme est apparu à la fin des années 1970 avec l’arrivée du dissident du PSU qu’était Michel Rocard. Figure incontournable du socialisme français, comme Mendès France en son temps, Rocard s’opposait aux nationalisations intégrales défendues par les mitterrandistes, leur préférant un modèle social-démocrate décentralisateur.

À l’intérieur d’une gauche qui n’a pas su abandonner ses vieilles lunes révolutionnaires, malgré le tournant libéral de 1983, les héritiers de Rocard  sont l’exception. Depuis l’Union de la gauche scellée dans les années 1970, des pans entiers du parti socialiste se joignent aux communistes, et rallient aujourd’hui les écologistes français fervents militants de la démondialisation, dans le refus de l’économie de marché. Il y a donc une certaine logique à ce qu’avant même son discours de politique générale, Manuel Valls ait provoqué des réactions épidermiques chez tous les plus «à gauche de la gauche ». Au sein même du groupe socialiste, 83 députés menacent aujourd’hui de ne pas voter la confiance au gouvernement. À cette révolte interne au PS s’ajoute le rejet de Jean-Luc Mélenchon et la dérobade des Verts qui ont fui les responsabilités gouvernementales à l’annonce de sa nomination.

Compte tenu du rapport de forces à l’Assemblée et au sein du PS, on comprend que François Hollande ait freiné des quatre fers avant de nommer Valls premier ministre. L’admiration sans bornes que le président de la République voue à François Mitterrand le porte en outre à se méfier de l’héritier du rocardisme. D’autant que Valls reste un de ses rivaux dans la bataille présidentielle.

Comme nous le rappelle le sondage du JDD cité plus haut, le curseur délimitant les antagonismes politiques entre la droite et la gauche françaises est en train de bouger. Valls perçu comme un homme de droite, le Front national mué en parti étatiste et républicain, des frontières entre droite et extrême droite qui s’estompent : voilà les cartes du jeu politique rebattues. Tandis que le conflit entre la droite du PS et les tenants d’une gauche dure se renforce, la promotion de Manuel Valls à Matignon prend des allures de cohabitation aux yeux des Français.

Et si c’était finalement cela, le fameux changement qu’on nous annonce depuis deux ans : moins un changement de politique qu’un changement dans  la vie politique ?

 

*Photo : WITT/SIPA .00659235_000104.

Chili con Carlos

5

Vous connaissez la dernière ? Au Chili, une charmante dame de 39 ans s’est méchamment enguirlandée avec son petit ami. Pas d’adultère ni de partage inégal des tâches ménagères dans la corbeille à reproches – navré, Najat… – mais une sordide histoire de gros sous, puisque Roxana Valdès accusait son cher et tendre Carlos Ramirez de lui avoir dérobé 10 000 dollars. Les histoires d’argent finissent mal en général, surtout lorsqu’elles se règlent à coup de pistolet, décoché par ladite Roxana à son fameux Carlos, tombé raide mort au bout du premier tir.

Mais cette affaire sordide ne s’arrête pas là. Non contente d’avoir zigouillé son amant, la meurtrière a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour réaliser le crime parfait. Démembrant le corps du macchabée, elle l’a fait plonger dans une grande marmite, jetant ensuite les restes dans des sacs poubelles déposés à la décharge publique. Si cette imaginative chilienne est passée aux aveux, une fois la police sur ses traces, elle n’a pas encore livré aux médias le secret de son équipée sanguinaire.

On ignore s’il existe une version hispanophone du film Le Père Noël est une ordure, dont la fin quelque peu bâclée nous montre l’équipe du Splendid balançant le corps dépecé de l’électricien au zoo de Vincennes. Peut-être Miss Valdès avait-elle lu les mémoires de Jean Yanne, selon lequel le crime parfait finit en hachis parmentier, plat bien franchouillard qui rend toute trace d’abattage invisible à l’œil nu.

Comme le génie des peuples est insondable, cette Marie Besnard au sang chaud a sans doute puisé sa recette dans le patrimoine culinaire national : rien de tel qu’un bon Chili con Carlos pour vous remettre d’une peine de cash…

Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

poutine otan crimee

Question principale : « Êtes-vous contre la démocratie ? » Question subsidiaire : « Êtes-vous pour le droit international ? » Après le Maïdan, le référendum médiatique permanent s’empare de la Crimée. Le sujet se déplace, la compétence s’étend, mais l’intangibilité des camps, des positions et des représentations, à défaut de celle des frontières, garantit l’issue du scrutin. Qui, sommé d’arbitrer entre la Rada et la Douma, Washington et Moscou, l’Europe et la Russie, pourrait encore ignorer qu’il a à juger du Bien et du Mal ?

L’éclatante dramaturgie du progrès censé agréger les peuples opacifie ainsi définitivement le théâtre d’ombres qui voit s’affronter les États. C’est là une loi des théodicées : réduire les contradictions de l’Histoire à un manichéisme moral leur permet de désigner l’adversaire sans lequel elles ne sauraient exister. La construction européenne, en raison de sa part d’utopie millénariste, a longtemps feint d’y échapper. Elle vient de retrouver dans le Russe l’ennemi ancestral, obstacle idéal à l’avancée de la « civilisation », hier occidentale, aujourd’hui mondialisée. Mais, ce faisant, l’Union est en train d’annuler le mythe de la paix universelle dont elle se réclamait.[access capability= »lire_inedits »] Là est la nouveauté d’une donne géopolitique par ailleurs ancienne. La guerre de Crimée a en effet eu lieu et, pareillement, sous les auspices d’une croisade sacrée. C’était non pas au Moyen Âge, mais il y a à peine cent soixante ans. L’Empire ottoman, épouvanté de se décomposer sous le poids des conflits ethnico-religieux, et l’Empire britannique, inquiet de sanctuariser ses routes commerciales, avaient convaincu l’Empire français d’assumer ses prétentions universelles en contestant à l’Empire tsariste le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient. On vit ainsi Mgr Sibour, l’archevêque de Paris, exhorter les troupes napoléoniennes à extirper le schisme orthodoxe, facteur de barbarie, de retard et de tyrannie.

Cette querelle symbolique masquait un conflit bien réel dont le motif inavoué était le contrôle de l’accès aux mers chaudes ; le véritable enjeu, la domination de l’arc double reliant les Balkans au Caucase et au Levant ; l’objectif ultime, le verrouillage des détroits entre l’Europe et l’Asie. Autant dire que le but de la guerre était l’endigue- ment de la Russie. Pour mémoire, le seul bénéficiaire de cette tuerie fut la Confédération germanique qui, forte de sa récente unification, commençait à se doter d’une diplomatie et d’une armée aptes à assurer son ambition sécuritaire pour l’ensemble du continent, et dont l’une des traductions sur le terrain serait Sedan. Ce rappel confère à l’actualité un air de déjà-vu. Aujourd’hui comme hier, les manœuvres des chancelleries battent leur plein. La défense des droits de l’homme s’est substituée à l’illustration de la foi catholique et Washington à Londres, mais Lavrov, à Moscou, ne peut que méditer les invariances que Fabius, à Paris, semble avoir oubliées. À Kiev, l’Allemagne entend compléter la reconstitution de son arrière-cour en y arrimant l’ouest de l’Ukraine afin d’asseoir, selon le mot même de Steinmeier, son « retour actif sur la scène internationale ». À Simferopol, la Turquie veut parrainer la minorité tatare au nom de l’ancien Khanat ottoman, assimilé par Ahmet Davutoglu à une « terre de nos ancêtres », afin de préserver ses droits exclusifs sur les Dardanelles et le Bosphore. Preuve, s’il en était besoin, que ce n’est pas l’UE, désarmée, mais l’OTAN, en tant que coalition militaire, qui mène le jeu. Après avoir intégré, depuis 1989, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, l’Alliance atlantique a inévitablement envisagé d’installer ses missiles le long des 1576 kilo- mètres que compte la frontière russo- ukrainienne, tout en projetant à terme de priver la Russie de sa présence sur la mer Noire. Par-delà les arguties sur ce qui distingue un putsch d’une révolution, une annexion d’un rattachement, ou le Kosovo de l’Ossétie, et plus largement la légalité de la légitimité, c’est cette incontestable offensive que vient de stopper Moscou.

L’antirussisme, du coup, a flambé. Il n’est également en rien neuf, le dégoût affiché des journalistes reporters du XXIe siècle ayant peu à envier au mépris assumé des aristocrates voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il a pour lui de rassembler les anciens communistes et les anciens anti- communistes, les libertaires et les intégristes, les modérés de gauche et de droite ainsi que, peu ou prou, la corporation des slavistes et soviétologues, russisants et kremlinologues, pareillement enclins à brûler leur adoration de jeunesse, sans oublier le ban et l’arrière-ban des experts en toutes sortes de domaines qui regrettent amèrement la résistance de l’objet. C’est que la Russie fait plus que décevoir. Elle est ailleurs, « ni en Europe, ni en Asie, mais en Russie », précisait Malraux. Plus exactement, elle n’a rien renié de son origine orientale, byzantine, tout en participant de plain-pied à l’aventure occidentale, soulignant au passage qu’il est une autre manière de concevoir l’héritage de Jérusalem, Athènes et Rome que celle qui prévaut à Bruxelles dans la suite d’Aix-la-Chapelle. D’où cette inimitié profonde que l’on voue seule- ment à son double démonique. Car le peuple du servage et du goulag est aussi le peuple qui a arrêté Napoléon, Hitler, et mis fin au plus grand empire totalitaire sans verser une goutte de sang. Car la culture de la mystique orthodoxe et du nihilisme politique est aussi la culture qui a renouvelé de fond en comble les bibliothèques, les conservatoires, les musées du Vieux Continent. Intolérable paradoxe que cette Russie qui se veut sujet de l’Europe sans s’y assujettir au point que la candidature désespérée d’Ankara à l’Union ressortira toujours plus naturelle que celle, improbable, de Moscou.   Ultime aveuglement, la diabolisation extrême de Poutine, qui se prête certes volontiers à l’exercice, fait que l’étude de sa psychologie l’emporte désormais sur l’examen de sa stratégie. Le diagnostic des commentateurs sur « le tsar guébiste, rejeton d’Ivan le Terrible et de Staline » est conforté par les confidences des gouvernants : le Président russe a « perdu le sens des réalités » et se trouve « dans un autre monde » rapporte Angela Merkel à Barack Obama, qui conclut à une attirance pathologique pour le « mauvais côté de l’Histoire ». Cependant, le projet de Poutine, reconstruire la Russie, est d’ordre national et non pas planétaire. Face au spectre de la disparition, l’autoritarisme à l’intérieur et l’unilatéralisme à l’extérieur ne sont que les deux versants d’un même réflexe survivaliste. Dans les faits, l’illusion d’une économie restaurée, en fait droguée à l’exploitation irraisonnée des ressources premières, a pour pendant le trompe-l’œil d’une diplomatie rénovée dont les réussites découlent avant tout des faiblesses de ses rivaux. Aussi la conception froide et brutale que Poutine s’est forgée des intérêts de la Russie s’exerce-t-elle pour l’essentiel au sein de ses frontières et alentour de son pré carré.  Mais son affirmation de l’indépendance contre toute forme d’interdépendance contrarie de plein fouet le consensualisme démocratique, ce levier idéologique de la globalisation tourné en impératif métaphysique. À l’heure où la Russie tente pour la première fois de se constituer en nation, il serait contraire à son expérience millénaire que la France endosse une logique impériale qui la conduirait à se confondre avec le camp occidental et à entériner l’hégémonie de l’Allemagne au cœur de l’Europe.[/access]

*Photo : Sergei Chirikov/AP/SIPA. AP21543612_000001. 

Éloge de la censure

22

censure taddei porno

Frédéric Taddeï (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission « Ce soir ou jamais ». Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddeï avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, La Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (L’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir L’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque L’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de La Société pornographique (Bourin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans Le Tango de l’ennui.
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’autocensure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’est mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux ici, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans La Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Dimanche 6 avril, passait sur Arte L’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au pouvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans Le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.

 

Valls, un homme de droite comme les autres?

167

manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014. 

Du mensonge en politique : vaste programme…

1

En sortant son vademecum le 7 mars 2014, Thomas Guénolé ne pouvait pas mieux tomber… De mensonge, il est souvent question ces temps-ci et si l’on en croit son introduction traitant de la «place du marché électoral »,  les échéances à venir ne risquent pas d’arranger les choses.

Thomas Guénolé, docteur en sciences politiques et maître de conférences à Sciences Po nous propose un amphi sur le mensonge politique avec force exemples et quelques travaux dirigés à l’appui. Mais ce petit ouvrage, qui n’occupe guère plus d’une heure, laisse le lecteur sur sa faim.

Que les hommes politiques mentent et bonimentent n’est un secret pour personne. La tradition mythomane de notre classe dirigeante ne date pas d’hier. Et contrairement à l’usage chez certains pays voisins ou amis, elle est somme toute assez bien tolérée chez nous. Mais quel dommage, à l’instar de celle des hommes politiques qu’il examine, la promesse de ce petit opus est un peu surévaluée. On peut y voir l’expression d’un marketing et d’un timing finement maîtrisé…

On aurait aimé y faire des découvertes, y trouver des originalités, des scoops qui auraient échappé à la vigilance de la presse peut-être ? Mais au même titre que nous attendons trop  –trop de moralité, trop de courage, trop d’abnégation, trop de compétences- de nos hommes politiques qui ne sont finalement que des hommes comme les autres, n’espérons-nous pas trop de nos politologues ?

En décortiquant les diverses techniques de mensonge qui s’offrent à nos édiles, Thomas Guénolé n’invente pas l’eau tiède. Il rappelle les escroqueries dont on se souvient parfaitement, même s’il apparait parfois dans les urnes qu’en réalité, on les a un peu oubliées –un mensonge chasse l’autre.

De la rhétorique pure à l’emballage marketing, en passant par le reality-show psychologique –oui j’ai menti et je le regrette tellement, mais chacun n’a-t-il pas sa part d’ombre ?-, de la provocation à la désignation de boucs émissaires qui flatte les croyances des gogos, de la torsion de statistique à la généralisation, avec un petit détour par la langue de bois rebaptisée « pipotron », il analyse les grosses ficelles.  Mais ces ficelles-là,  justement parce qu’elles sont grosses, n’avaient probablement échappé à personne. Les TD ou exercices d’entrainement pour détecter le mensonge et nous en protéger sont également un peu sommaires. On attendait quelque-chose de plus élaboré.

Et de nous interroger en refermant l’ouvrage : nous a-t-il bien tout dit ? Alors certes, l’électeur –comme les lecteurs-  en demande toujours trop. D’accord, mais pourquoi ? A mon avis, on nous cache quelque chose !

 

Petit guide du mensonge en politique –Thomas Guénolé –First Document – 2014.

 

 

Rwanda : les leçons humanitaires du Pr Kagame

82
paul kagame france rwanda genocide

paul kagame france rwanda genocide

Le président rwandais accuse une nouvelle fois la France d’être impliquée dans le génocide qui ensanglanta le Rwanda au printemps 1994. Rien de nouveau : en 2004 déjà, après que l’enquête d’instruction du juge Bruguière l’eût désigné comme responsable de l’attentat du 6 avril 1994 ayant déclenché le génocide, Paul Kagame avait demandé l’ouverture d’une commission indépendante pour déterminer l’étendue de la responsabilité de la France dans le déroulement de ces événements.
Mais aujourd’hui, les termes ont changé. Le président rwandais, anglophone strict élevé en Ouganda, parle de participation directe et active de l’armée française au génocide de 1994 qui fit plus de 800 000 morts en 100 jours, chez les tutsis du Rwanda, mais aussi chez les hutus modérés.
« After all…after all, les faits sont têtus. » À la tribune du stade de Kigali, devant plusieurs milliers de personnes et la chaise vide de l’ambassadeur de France, l’homme de fer de ce petit pays des milles collines, vient, en français, d’accuser l’armée française d’avoir combattu aux côtés du Hutu Power, et d’avoir pris part aux massacres.

Comment, dans ces conditions, ne pas se réjouir que ni Christiane Taubira, ni Michel Flesch, ambassadeur de Franche à Kigali, ne se soient rendus aux célébrations ? « Revenir sur la responsabilité de la France, c’est une chose. Accuser la France de façon directe et précise d’être les coauteurs de ces crimes, c’en est une autre. C’est infamant, ignoble et faux. », explique Rony Brauman, ancien directeur de Médecins sans frontières présent au Rwanda en 1994.

C’est à l’heure où tous les projecteurs sont braqués vers Kigali que l’homme à la silhouette longiligne détourne habilement le regard de la communauté internationale de ses propres responsabilités. En accusant la France, en saisissant cette tribune qu’est le vingtième anniversaire du génocide rwandais, le président Kagame tente de faire oublier ses agissements. Car beaucoup de voix s’élèvent contre ce quasi-dictateur, ce « prétorien à sang froid », selon l’expression du  journaliste Vincent Hugeux. « Kagame est un expert dans l’instrumentalisation du malheur des siens. Longtemps, la communauté internationale n’a rien osé dire, tant elle se sentait coupable d’avoir laissé une telle horreur arriver. Il a longtemps bénéficié d’une diplomatie dérogatoire. »
Liberté d’expression muselée, dissidence emprisonnée, Kigali n’a jamais été aussi isolée. Même les Etats-Unis, l’allié de toujours, semblent refroidis par les dérives du président. Les relations avec les Etats africains sont tendues : ainsi l’Afrique du sud a subitement expulsé quatre diplomates rwandais après l’assassinat le 31 décembre 2013 du colonel Patrick Karegeya, un opposant en exil.
Le « miracle rwandais » ne suffit plus à masquer le régime mis en place par Paul Kagame depuis son élection en 2000. Pour Rony Brauman « le président du Rwanda est un tyran sanguinaire qui assassine et enferme ses opposants, et a qui saccage la région du Kivu en République Démocratique du Congo par l’intermédiaire de ses milices. Cela en fait l’un des criminels les plus sanglants de l’Afrique, au moins autant que le président soudanais Omar el-Bechir ».

C’est en France que Jean-Marie Micombero, ancien haut gradé du Front patriotique rwandais, a choisi de s’exprimer. Il accuse Paul Kagame d’être l’instigateur de l’attentat du 6 avril 1994. Son témoignage crucial sur les événements, repris par Pierre Péan dans les pages du journal Marianne, n’a rencontré que peu d’échos. Il contredit en partie les conclusions de la seconde enquête d’instruction menée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux. Selon le journaliste auteur en 2005 d’une enquête à charge contre le régime du FPR de Kagame, Noires fureurs, blancs menteurs, il n’y a pas, comme on l’entend aujourd’hui, d’incertitude sur l’origine de l’attentat qui coûta la vie au président rwandais de l’époque, Juvénal Habyarimana, et fut l’étincelle qui transforma le pays en abattoir. « C’est Paul Kagame et le FPR qui ont commandité cet attentat dans l’espoir de prendre le pouvoir qu’ils n’auraient pu gagner démocratiquement, étant issu de la minorité tutsie. Bien évidemment, ils n’avaient pas prévu l’ampleur du désastre, mais ils savaient qu’il y aurait des dommages collatéraux. » Aujourd’hui, plusieurs témoignages viennent accréditer cette version des faits, et menacent de faire exploser la légitimité sur laquelle est basée le régime de Paul Kagame.
Pour répondre à ces accusations, le président emploie les méthodes dignes des anciens régimes communistes  : emprisonnement, comme pour l’opposante Victoire Ingabire condamnée à 8 ans de prison, ou accusations de négationnisme, comme pour le journaliste Pierre Péan et beaucoup d’autres de ses adversaires.

Le développement économique spectaculaire du pays reste la grande réussite de Kagame. Mais à quel prix le Rwanda, politiquement et socialement étranglé, est-il devenu le « dragon de l’Afrique »?

*Photo : Ben Curtis/AP/SIPA. AP21550758_000014.

Il faut sévir contre les sites jihadistes

7
marc trevidic islam syrie

marc trevidic islam syrie

Juge au pôle antiterroriste de Paris, confronté à des situations d’endoctrinement extrêmes, Marc Trévidic est l’auteur de Terroristes : les 7 piliers de la déraison, Paris, éditions J.-C. Lattès, 2013.

« Notre jeunesse » : c’est en termes bienveillants que le juge antiterroriste Marc Trévidic parle de ces français, musulmans « de naissance » ou convertis, qui succombent à l’appel du « jihad » en Syrie. Marianne, qui ne trie pas parmi ses petits, est là pour les sortir de ce mauvais pas avant qu’il ne soit trop tard. Voilà pour le principe. Alors que les premières condamnations à de la prison ferme tombent dans des procès jugeant des individus de retour ou en partance pour les katibas salafistes, le magistrat, placé aux premières loges, estime que c’est en amont, contre le « prosélytisme religieux radical », la partie invisible de l’iceberg et par définition la plus importante du phénomène jihadiste, que l’essentiel du combat doit être mené[1. Cet entretien a été mené fin février. Le juge Trévidic venait d’apprendre que l’Algérie lui refusait le droit d’entrer sur son territoire pour y mener ses investigations sur l’assassinat, en 1996, des moines de Tibhirine. Une visite reportée « à plus tard » et une affaire à propos de laquelle il n’a pas voulu dire un mot.]

Que pensez-vous de la création, à l’initiative de l’anthropologue Dounia Bouzar[2. Dounia Bouzar est l’auteur de Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Les éditions de l’Atelier, paris, 2014.], d’un centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam ?

Cette initiative ne peut aller que dans le bon sens. Depuis quelques années, de plus en plus de parents, constatant que leur enfant se radicalise, essaient de trouver des interlocuteurs. Or, pour l’heure, ces interlocuteurs sont exclusivement des policiers. Et la seule chose que les parents ont à leur dire, c’est que leur fils se radicalise. En soi, ça ne veut rien dire : se radicaliser n’est pas une infraction. Autrement dit, on n’arrivera à rien en jouant la carte de l’antiterrorisme classique, essentiellement répressif. L’arrestation, pour « association de malfaiteurs », d’un groupe avant son départ au combat ne touche que le sommet de l’iceberg sans apporter la moindre solution au problème majeur, qui est précisément la radicalisation. Nous, nous ne pouvons que traiter ses conséquences, dans le cadre de la prévention des attentats.

À partir de quand entrez-vous en action ?

En France, comme dans toutes les démocraties, on ne peut ouvrir une enquête pénale que sur la base d’éléments suggérant l’existence d’une infraction plausible. S’agissant de la Syrie, nous essayons de savoir si un groupe d’individus a des contacts, s’apprête à rejoindre ou a déjà rejoint un groupe que l’on peut qualifier de « terroriste », comme Al-Nosra (affilié à Al-Qaïda) ou l’état islamique en Irak et au levant (EILL). Mais je le répète, si des jeunes partent en Syrie, cela veut dire que beaucoup plus se sont fanatisés.[access capability= »lire_inedits »] C’est en quelque sorte mathématique : pour 1000 jeunes radicalisés, 10 partiront au combat, pour 10 000, ils seront 100. Autrement dit, ce phénomène des jihadistes renseigne sur un mal plus profond, qui touche une partie importante de notre jeunesse.

Infiltrez-vous des sites islamistes radicaux et êtes- vous en mesure de savoir qui « clique », et à quel moment ?

Chaque cas est particulier. Il arrive que nous ayons la chance de connaître la ligne téléphonique utilisée depuis la Syrie pour appeler des gens en France. D’autres fois, nous avons accès à une boîte mail utilisée pour ce type de contacts, soit de la France vers la Syrie, soit l’inverse. Et puis il y a les messageries privées de sites internet, qui sont parfois cryptées et sur lesquelles des internautes se laissent des messages codés. Ce n’est pas tant la propagande diffusée par ces sites que ces échanges privés qui nous renseignent sur d’éventuels projets terroristes.

Combien de français sont-ils partis combattre en Syrie ?

On estime que 250 sont actuellement sur place, et que 70 à 80 sont partis et revenus. Si on fait le bilan, on est proche de 400 individus : cela peut sembler modeste, mais si on multiplie par 100, cela fait beaucoup de monde.

Ceux qui reviennent sont-ils connus de vos services ?

Beaucoup ne l’étaient pas au moment de leur départ. Heureusement, grâce notamment à leurs parents, aux services de renseignement et aux listings d’avion, la plupart d’entre eux le sont à leur retour.

Juridiquement, que se passe- t-il pour ceux qui rentrent ?

La plupart d’entre eux sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Une partie va en détention, une autre est placée sous contrôle judiciaire. Leurs papiers d’identité sont confisqués, ils ont l’interdiction de quitter le territoire. C’est une appréciation au cas par cas, qui tient beaucoup compte de la durée de leur séjour en Syrie et de la dangerosité potentielle qu’ils ont acquise. Un jeune qui a suivi un entraînement militaire assez long dans les rangs d’un groupe comme Al-Nosra est plus dangereux que celui qui revient au bout de trois semaines parce qu’aucun groupe terroriste n’a voulu de lui.

Quelle est la part des mineurs parmi les personnes parties combattre en Syrie ?

Ils sont une vingtaine. Leur proportion serait en train d’augmenter. Le cas des adolescents de 15 et 16 ans récupérés en Turquie par les parents (avant ou après leur passage en Syrie, l’enquête le dira) pose un problème plus général : depuis 2013, un mineur peut quitter le territoire français et se rendre dans certains pays, dont la Turquie, sans autorisation parentale de sortie. Je veux bien qu’il y ait la libre circulation des personnes, mais enfin, ce dispositif pourrait être revu assez vite.

Arrivez-vous à empêcher des départs ?

Nous pouvons procéder à une interpellation avant les départs, suivie d’une garde à vue et d’une éventuelle présentation à un juge d’instruction. Mais pour cela, il faut que nous ayons affaire à deux personnes au moins [nombre minimum constitutif de l’infraction d’« association de malfaiteurs »] et que nous parvenions à démontrer que leur intention est de rejoindre un groupe reconnu et qualifié de « terroriste ». Car ce qui est répréhensible, ce n’est pas le fait d’aller combattre à l’étranger mais de rejoindre un groupe terroriste, soit, pour la question qui nous concerne, tout groupe dans la mouvance d’Al-Qaïda.

Autrement dit, des français qui partiraient combattre dans les rangs de l’ASL, l’Armée syrienne libre, ne seraient, eux, pas inquiétés ?

En effet. Mais le problème, c’est que la plupart des jeunes ne sont pas intéressés par l’ASL 

Quelle est la part de convertis dans les dossiers que vous suivez ?

Je n’ai pas fait de statistiques, mais je dirais qu’ils forment un tiers de l’ensemble

Cependant, on n’a pas forcément l’impression que ces jihadistes, à leur retour, représentent un risque terroriste sérieux…

À court terme, tout à fait d’accord. Ceux qui reviennent sont focalisés sur la Syrie. À moyen terme, l’expérience du passé invite à la vigilance. En Bosnie, de jeunes français sont partis s’enrôler dans les rangs du bataillon des « moudjahidines de Zenica » pour lutter contre les serbes, alors même que la France a été, à un moment donné, engagée contre les serbes. De retour en France après les accords de paix de Dayton, en 1995, des combattants, qui s’estimaient trahis, ont préparé des attentats, tel le groupe dit « de Roubaix », qui a tué dans des braquages dont le butin devait servir à alimenter sa cause. Là où ils avaient porté les armes, les « moudjahidines » français voulaient l’instauration d’un état islamique régi par la charia. Ils n’y sont pas parvenus en Bosnie, pas plus qu’ils n’y arriveront en Syrie – voyez-vous un monde accepter un état islamique en syrie ? Or, eux y croient dur comme fer.

Ce qui nous ramène à la radicalisation. Y a-t-il, en France, outre le centre que s’apprête à ouvrir Dounia Bouzar, des structures affectées à cette tâche ?

Paradoxalement, de telles structures existent dans des pays connus pour leur conception plus ou moins radicale de l’islam, en Arabie saoudite et au Pakistan par exemple. Dans ces pays, on essaiera de faire comprendre aux individus en partance pour le jihad ou qui en reviennent que l’islam, y compris ses expressions que nous, occidentaux, jugeons comme radicales, c’est bien, mais que le terrorisme, c’est mal. En France, pays laïque, à qui peut-on confier la responsabilité de tels programmes de déradicalisation ? Qui peut se faire entendre de jeunes qui, à la base – et j’en rencontre suffisamment pour le savoir – pensent qu’il n’y a pas d’autre vérité que l’islam radical, que nous sommes des « mécréants » et que la démocratie,  qui consiste selon eux à voter des lois contre l’islam, est une mauvaise chose ? Il y a là un sacré boulot. Il faut nécessairement trouver des religieux qui ont assez d’impact et de légitimité théologique pour pouvoir ramener ces jeunes vers un islam plus tolérant.

Chose plus facile à dire qu’à faire, sans doute…

Si l’on veut, à l’avenir, prévenir la radicalisation à la racine, il faut inventer un système qui limite le prosélytisme religieux radical, en particulier sur ces sites islamistes au discours très structuré. De plus, il y a de fortes chances que des parents fondamentalistes éduquent leurs enfants à leur image, et cela vaut pour toutes les religions. En France, des pères ou des grands frères montrent des images de jihad et d’égorgement à des gamins de 10 ans. Au cours de perquisitions, nous avons découvert dans des ordinateurs des photos d’enfants habillés en moudjahidines. Si un père montrait des images pédophiles à son enfant, il serait poursuivi pour cela. Alors, peut-on tolérer que des individus inculquent à leurs enfants la haine de la démocratie, engendrant ainsi une génération rejetant les idées laïques et républicaines ? À ce degré de radicalité, nous n’avons plus affaire à une religion mais à une secte.

Travaillez-vous avec l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), de manière formelle ou informelle ?

Non, je ne dirais pas que je « travaille avec » eux, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de discussions à l’occasion de rencontres avec tel ou tel membre de telle ou telle instance musulmane en France. Ne perdons pas de vue que la justice antiterroriste est quelque chose de très particulier. Il faut bien distinguer la question des poursuites judiciaires du phénomène de société. Gardons-nous des amalgames. Les électrons radicalisés prospèrent d’autant mieux que la communauté musulmane, éclatée, est pour l’heure dans l’incapacité de traiter ce problème, en l’absence de contrôle social qui permettrait de donner l’alerte. Mais tous ces aspects ne relèvent pas de la justice antiterroriste.

Des sites communautaires musulmans devraient- ils alerter contre la radicalisation de type sectaire ?

Si l’un d’eux le fait, je crains qu’il ne signe son arrêt de mort, alors que déjà, les jeunes se tournent vers les sites les plus radicaux, par exemple Ansar al-haqq. Je pense qu’il faut durcir la répression sur ces sites, tout simple- ment parce qu’il y a état d’urgence.

Peut-être, mais ce faisant, on risque de verser de la lutte antiterroriste à la police politique…

Je sais bien. Il ne s’agit pas d’aller contre la liberté d’expression. Mais je peux vous dire très clairement qu’il n’y a rien qui relève de la liberté politique sur un site comme shoumoukh al-islam, qui appelle à tuer tous les « mécréants ».

Quels pays sont à votre sens un peu trop laxistes vis-à-vis des sites islamistes radicaux ?

Des sites clairement référencés Al-Qaïda sont hébergés en Malaisie ou au Qatar, par exemple.

Le Qatar, d’où partent les prêches du prédicateur Youssef al-Qaradawi… Le Qatar avec lequel la France a noué des liens financiers et diplomatiques très forts…

Oui, ce n’est pas très logique du point de vue de la lutte antiterroriste, mais c’est le monde qui n’est pas logique. Ce n’est pas un juge qui le dit, n’importe qui est capable de le voir.[/access]

Valls se met aux Verts

31
valls verts duflot

valls verts duflot

Les compte-rendus analytiques des votes à l’Assemblée nationale constituent toujours des mines de renseignements pour l’observateur attentif. Tenez, par exemple, on peut tirer quelques conclusions du relevé de vote des députés écologistes sur la déclaration de politique générale de Manuel Valls.

Sur les dix-sept membres du groupe écologiste, un seul n’a pas voté la confiance. Pas la peine de s’y attarder, Isabelle Attard, député du Calvados, annonce le même jour que, bien que membre du groupe EELV, elle fera campagne aux européennes pour le parti Nouvelle Donne, créé récemment autour de Pierre Larrouturou et Bruno Gaccio.

Restent seize parlementaires dont dix ont accordé leur confiance au Premier ministre, au premier rang desquels on recense les co-présidents Barbara Pompili et François de Rugy. Le vote de ces deux-là n’étonnera que les distraits. Car l’un et l’autre avaient publiquement regretté le refus du bureau exécutif de leur parti de participer au gouvernement.

Six députés écolos se sont courageusement abstenus. Qu’est ce qui me retient de ne pas voter la confiance aurait pu s’interroger, à l’instar de Jean-Claude Dusse, Noël Mamère, un autre moustachu célèbre, qui fut de ces six-là ? La trouille, peut-être ? C’est ce qu’avait répondu « Popeye » dans Les Bronzés font du ski.

La trouille porte un nom, ou plutôt deux : dissolution et investiture. Eh oui, les députés écologistes ne sont pas fous. Pas davantage, d’ailleurs, que leurs collègues de l’aile gauche du PS. Ils savent bien que si le gouvernement Valls n’avait pas obtenu la majorité hier, ils prenaient le risque de retourner devant les électeurs. En tant que député écologiste, ils risquaient même de n’y retourner qu’avec la seule investiture de leur parti avec un concurrent socialiste face à eux. Combien de députés EELV reviendraient à l’Assemblée dans ces conditions ? À l’évidence, ils ne se compteraient que sur les doigts d’une seule main. Noël Mamère qui n’avait pas de mots assez durs pour qualifier le nouveau Premier ministre il y a quelques jours, avait donc, selon la formule d’un excellent esprit, davantage confiance en Manuel Valls qu’en la dissolution.

Mardi, aux alentours de dix-neuf heures, l’article 12 de la constitution du 4 octobre 1958 marquait un but décisif face à la politique humaniste, sociale et écologiste incarnée par le député de Bègles. Malgré mon opposition globale au discours de Manuel Valls, ça m’a fait plutôt marrer, il faut bien le reconnaître.

Cécile Duflot semble compter sur les prochaines élections européennes pour montrer ses muscles avant de faire miroiter sa candidature en 2017. L’idée serait de faire monnayer son retrait de dernière minute contre le maintien d’un groupe parlementaire vert à l’Assemblée nationale.

Face à un PS amorphe emmené par un leader aussi médiocre qu’Harlem Désir, les écolos pourraient effectivement réussir un joli coup le 25 mai. Mais en attendant, il ne faudrait pas tout gâcher en précipitant des élections législatives anticipées. La transition énergétique, les progrès sociaux et sociétaux peuvent attendre, passant loin, très loin, derrière les calculs de boutiquiers du duo Placé-Duflot.

*Photo : WITT/SIPA. 00663724_000014.

Turquie: ces émeutes et ces morts invisibles

15
Taksim Turquie Erdogan

Taksim Turquie Erdogan

Depuis les manifestations de Taksim et le scandale des écoutes, beaucoup d’observateurs annonçaient le début de la fin pour l’AKP.

Comme l’a montré Tancrède Josseran, les élections municipales, dramatisées et personnalisées à outrance autour de la figure du Premier ministre, ont viré au référendum pour ou contre Erdogan. Le verdict des urnes inflige un camouflet sévère à l’opposition en même temps que s’ouvre un boulevard vers la présidentielle d’août pour « le nouveau sultan ». Un règne de douze ans sur la Turquie qui devrait donc se prolonger encore quelques années.

Il aura fallu ces émeutes, ces scandales et cette volonté farouche de s’accrocher au pouvoir pour ouvrir les yeux de beaucoup sur le régime corrompu de l’AKP. Lors du débat sur la constitution européenne et l’entrée de la Turquie en Europe en 2005, les intellectuels comme Alexandre Adler ne tarissaient pas d’éloge sur Erdogan, « modèle d’un islamisme modéré ». Les comparaisons les plus fantaisistes se répandaient sans scrupules. Pour Olivier Roy, l’AKP était l’équivalent du MRP et la démocratie chrétienne française. Pas plus tard qu’en février dernier, Jean-François Bayart au cours d’une conférence à l’IHEDN voyait l’AKP comme l’équivalent conservateur du Parti populaire espagnol… Mais c’est au cours des « printemps arabes » que l’AKP a été érigé en modèle à suivre pour le Moyen-Orient. Pourtant un an auparavant, la réforme constitutionnelle de 2010 avait permit à Erdogan de durcir son emprise légal sur l’État turc et de tourner la page de la laïcité kémaliste. On serait tenté de dire que dans l’ensemble, les régimes arabes, Égypte en tête, ont bien compris la leçon turque : dévoyer la démocratie pour régner sans partage.

Il faut croire qu’en haut lieu à Paris et à Bruxelles, on préfère encore détourner le regard sur une telle dérive. Élu peu après l’euphorie des printemps arabes, François Hollande, décidait de relancer les négociations d’adhésion européenne interrompues par son prédécesseur. Ce fut l’objet, en pleine crise politique turque, d’une visite historique à Ankara le 26 janvier dernier. La première visite de ce niveau depuis 22 ans. Avec un dilemme, comment sermonner Poutine et Ianoukovitch à Kiev et laisser Erdogan bafouer l’indépendance de la Justice et de la presse à Istamboul? À Bruxelles, les timides réprobations européennes face à la dérive turque n’ont pas empêché Hermann Van Rompuy de recevoir Erdogan le 21 janvier. Lequel fut accueilli en héros par 3000 supporteurs de la communauté turque bruxelloise. Après les coupures de Twiter ou YouTube, l’Europe avait l’opportunité de signifier que les négociations d’adhésion étaient caduques. D’un mal un bien, la dérive autoritaire d’Erdogan aurait pu résoudre la question de l’identité et de l’élargissement de l’espace européen. Après tout, les perspectives d’adhésion européenne ont été largement instrumentalisées par l’AKP pour éliminer toute résistance politique vis-à-vis des militaires mais aussi d’une classe moyenne turque avide de liberté et de prospérité. Il n’aurait pas été incongru de lui rendre la monnaie de sa pièce au moment où l’Europe unanime prenait des sanctions contre Poutine.

Une Europe sans Turquie? Voilà qui serait un sérieux revers pour la diplomatie anglo-saxonne. La position stratégique de la Turquie face à la Russie et l’Iran est précieuse pour l’OTAN et l’Amérique. On peut comprendre aussi que la Turquie dans l’UE diluerait un peu plus l’hypothèse d’une Europe-puissance. Un deuxième pôle occidental qui ferait des États-Unis un partenaire et non plus un grand-frère en Europe. Un cauchemar pour l’Amérique qui renoncerait dès lors à son leadership. Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’Amérique murmure son désaccord devant la dérive turque à Taksim quand elle hurle à Maïdan. Elles n’expliquent pas pourquoi Bruxelles et Paris font de même.

*Photo : DEPO PHOTO/SIPA/1403131636. 00679024_000024.

Manuel Valls, Premier ministre de cohabitation?

13
manuel valls rocard hollande

manuel valls rocard hollande

Ce week-end, le JDD publiait une enquête sondant l’opinion des Français quant à l’appartenance politique du nouveau Premier ministre. Verdict : si l’on additionne aux 15% des Français qui jugent Valls «à droite», les 29% qui pensent qu’il n’est «ni à droite ni à gauche» et les 26% qui le voient «au centre», il apparaît que pour 60% des sondés, le nouvel hôte de Matignon n’est de toute façon pas… à gauche.

Pour un homme ayant mené toute sa carrière au Parti Socialiste, de tels résultats ont de quoi surprendre. Un retour sur ses origines politiques rocardiennes permet peut-être d’y voir plus clair. Au sein du PS, le rocardisme est apparu à la fin des années 1970 avec l’arrivée du dissident du PSU qu’était Michel Rocard. Figure incontournable du socialisme français, comme Mendès France en son temps, Rocard s’opposait aux nationalisations intégrales défendues par les mitterrandistes, leur préférant un modèle social-démocrate décentralisateur.

À l’intérieur d’une gauche qui n’a pas su abandonner ses vieilles lunes révolutionnaires, malgré le tournant libéral de 1983, les héritiers de Rocard  sont l’exception. Depuis l’Union de la gauche scellée dans les années 1970, des pans entiers du parti socialiste se joignent aux communistes, et rallient aujourd’hui les écologistes français fervents militants de la démondialisation, dans le refus de l’économie de marché. Il y a donc une certaine logique à ce qu’avant même son discours de politique générale, Manuel Valls ait provoqué des réactions épidermiques chez tous les plus «à gauche de la gauche ». Au sein même du groupe socialiste, 83 députés menacent aujourd’hui de ne pas voter la confiance au gouvernement. À cette révolte interne au PS s’ajoute le rejet de Jean-Luc Mélenchon et la dérobade des Verts qui ont fui les responsabilités gouvernementales à l’annonce de sa nomination.

Compte tenu du rapport de forces à l’Assemblée et au sein du PS, on comprend que François Hollande ait freiné des quatre fers avant de nommer Valls premier ministre. L’admiration sans bornes que le président de la République voue à François Mitterrand le porte en outre à se méfier de l’héritier du rocardisme. D’autant que Valls reste un de ses rivaux dans la bataille présidentielle.

Comme nous le rappelle le sondage du JDD cité plus haut, le curseur délimitant les antagonismes politiques entre la droite et la gauche françaises est en train de bouger. Valls perçu comme un homme de droite, le Front national mué en parti étatiste et républicain, des frontières entre droite et extrême droite qui s’estompent : voilà les cartes du jeu politique rebattues. Tandis que le conflit entre la droite du PS et les tenants d’une gauche dure se renforce, la promotion de Manuel Valls à Matignon prend des allures de cohabitation aux yeux des Français.

Et si c’était finalement cela, le fameux changement qu’on nous annonce depuis deux ans : moins un changement de politique qu’un changement dans  la vie politique ?

 

*Photo : WITT/SIPA .00659235_000104.

Chili con Carlos

5

Vous connaissez la dernière ? Au Chili, une charmante dame de 39 ans s’est méchamment enguirlandée avec son petit ami. Pas d’adultère ni de partage inégal des tâches ménagères dans la corbeille à reproches – navré, Najat… – mais une sordide histoire de gros sous, puisque Roxana Valdès accusait son cher et tendre Carlos Ramirez de lui avoir dérobé 10 000 dollars. Les histoires d’argent finissent mal en général, surtout lorsqu’elles se règlent à coup de pistolet, décoché par ladite Roxana à son fameux Carlos, tombé raide mort au bout du premier tir.

Mais cette affaire sordide ne s’arrête pas là. Non contente d’avoir zigouillé son amant, la meurtrière a décidé de mettre les petits plats dans les grands pour réaliser le crime parfait. Démembrant le corps du macchabée, elle l’a fait plonger dans une grande marmite, jetant ensuite les restes dans des sacs poubelles déposés à la décharge publique. Si cette imaginative chilienne est passée aux aveux, une fois la police sur ses traces, elle n’a pas encore livré aux médias le secret de son équipée sanguinaire.

On ignore s’il existe une version hispanophone du film Le Père Noël est une ordure, dont la fin quelque peu bâclée nous montre l’équipe du Splendid balançant le corps dépecé de l’électricien au zoo de Vincennes. Peut-être Miss Valdès avait-elle lu les mémoires de Jean Yanne, selon lequel le crime parfait finit en hachis parmentier, plat bien franchouillard qui rend toute trace d’abattage invisible à l’œil nu.

Comme le génie des peuples est insondable, cette Marie Besnard au sang chaud a sans doute puisé sa recette dans le patrimoine culinaire national : rien de tel qu’un bon Chili con Carlos pour vous remettre d’une peine de cash…

Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

109
poutine otan crimee

poutine otan crimee

Question principale : « Êtes-vous contre la démocratie ? » Question subsidiaire : « Êtes-vous pour le droit international ? » Après le Maïdan, le référendum médiatique permanent s’empare de la Crimée. Le sujet se déplace, la compétence s’étend, mais l’intangibilité des camps, des positions et des représentations, à défaut de celle des frontières, garantit l’issue du scrutin. Qui, sommé d’arbitrer entre la Rada et la Douma, Washington et Moscou, l’Europe et la Russie, pourrait encore ignorer qu’il a à juger du Bien et du Mal ?

L’éclatante dramaturgie du progrès censé agréger les peuples opacifie ainsi définitivement le théâtre d’ombres qui voit s’affronter les États. C’est là une loi des théodicées : réduire les contradictions de l’Histoire à un manichéisme moral leur permet de désigner l’adversaire sans lequel elles ne sauraient exister. La construction européenne, en raison de sa part d’utopie millénariste, a longtemps feint d’y échapper. Elle vient de retrouver dans le Russe l’ennemi ancestral, obstacle idéal à l’avancée de la « civilisation », hier occidentale, aujourd’hui mondialisée. Mais, ce faisant, l’Union est en train d’annuler le mythe de la paix universelle dont elle se réclamait.[access capability= »lire_inedits »] Là est la nouveauté d’une donne géopolitique par ailleurs ancienne. La guerre de Crimée a en effet eu lieu et, pareillement, sous les auspices d’une croisade sacrée. C’était non pas au Moyen Âge, mais il y a à peine cent soixante ans. L’Empire ottoman, épouvanté de se décomposer sous le poids des conflits ethnico-religieux, et l’Empire britannique, inquiet de sanctuariser ses routes commerciales, avaient convaincu l’Empire français d’assumer ses prétentions universelles en contestant à l’Empire tsariste le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient. On vit ainsi Mgr Sibour, l’archevêque de Paris, exhorter les troupes napoléoniennes à extirper le schisme orthodoxe, facteur de barbarie, de retard et de tyrannie.

Cette querelle symbolique masquait un conflit bien réel dont le motif inavoué était le contrôle de l’accès aux mers chaudes ; le véritable enjeu, la domination de l’arc double reliant les Balkans au Caucase et au Levant ; l’objectif ultime, le verrouillage des détroits entre l’Europe et l’Asie. Autant dire que le but de la guerre était l’endigue- ment de la Russie. Pour mémoire, le seul bénéficiaire de cette tuerie fut la Confédération germanique qui, forte de sa récente unification, commençait à se doter d’une diplomatie et d’une armée aptes à assurer son ambition sécuritaire pour l’ensemble du continent, et dont l’une des traductions sur le terrain serait Sedan. Ce rappel confère à l’actualité un air de déjà-vu. Aujourd’hui comme hier, les manœuvres des chancelleries battent leur plein. La défense des droits de l’homme s’est substituée à l’illustration de la foi catholique et Washington à Londres, mais Lavrov, à Moscou, ne peut que méditer les invariances que Fabius, à Paris, semble avoir oubliées. À Kiev, l’Allemagne entend compléter la reconstitution de son arrière-cour en y arrimant l’ouest de l’Ukraine afin d’asseoir, selon le mot même de Steinmeier, son « retour actif sur la scène internationale ». À Simferopol, la Turquie veut parrainer la minorité tatare au nom de l’ancien Khanat ottoman, assimilé par Ahmet Davutoglu à une « terre de nos ancêtres », afin de préserver ses droits exclusifs sur les Dardanelles et le Bosphore. Preuve, s’il en était besoin, que ce n’est pas l’UE, désarmée, mais l’OTAN, en tant que coalition militaire, qui mène le jeu. Après avoir intégré, depuis 1989, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, l’Alliance atlantique a inévitablement envisagé d’installer ses missiles le long des 1576 kilo- mètres que compte la frontière russo- ukrainienne, tout en projetant à terme de priver la Russie de sa présence sur la mer Noire. Par-delà les arguties sur ce qui distingue un putsch d’une révolution, une annexion d’un rattachement, ou le Kosovo de l’Ossétie, et plus largement la légalité de la légitimité, c’est cette incontestable offensive que vient de stopper Moscou.

L’antirussisme, du coup, a flambé. Il n’est également en rien neuf, le dégoût affiché des journalistes reporters du XXIe siècle ayant peu à envier au mépris assumé des aristocrates voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il a pour lui de rassembler les anciens communistes et les anciens anti- communistes, les libertaires et les intégristes, les modérés de gauche et de droite ainsi que, peu ou prou, la corporation des slavistes et soviétologues, russisants et kremlinologues, pareillement enclins à brûler leur adoration de jeunesse, sans oublier le ban et l’arrière-ban des experts en toutes sortes de domaines qui regrettent amèrement la résistance de l’objet. C’est que la Russie fait plus que décevoir. Elle est ailleurs, « ni en Europe, ni en Asie, mais en Russie », précisait Malraux. Plus exactement, elle n’a rien renié de son origine orientale, byzantine, tout en participant de plain-pied à l’aventure occidentale, soulignant au passage qu’il est une autre manière de concevoir l’héritage de Jérusalem, Athènes et Rome que celle qui prévaut à Bruxelles dans la suite d’Aix-la-Chapelle. D’où cette inimitié profonde que l’on voue seule- ment à son double démonique. Car le peuple du servage et du goulag est aussi le peuple qui a arrêté Napoléon, Hitler, et mis fin au plus grand empire totalitaire sans verser une goutte de sang. Car la culture de la mystique orthodoxe et du nihilisme politique est aussi la culture qui a renouvelé de fond en comble les bibliothèques, les conservatoires, les musées du Vieux Continent. Intolérable paradoxe que cette Russie qui se veut sujet de l’Europe sans s’y assujettir au point que la candidature désespérée d’Ankara à l’Union ressortira toujours plus naturelle que celle, improbable, de Moscou.   Ultime aveuglement, la diabolisation extrême de Poutine, qui se prête certes volontiers à l’exercice, fait que l’étude de sa psychologie l’emporte désormais sur l’examen de sa stratégie. Le diagnostic des commentateurs sur « le tsar guébiste, rejeton d’Ivan le Terrible et de Staline » est conforté par les confidences des gouvernants : le Président russe a « perdu le sens des réalités » et se trouve « dans un autre monde » rapporte Angela Merkel à Barack Obama, qui conclut à une attirance pathologique pour le « mauvais côté de l’Histoire ». Cependant, le projet de Poutine, reconstruire la Russie, est d’ordre national et non pas planétaire. Face au spectre de la disparition, l’autoritarisme à l’intérieur et l’unilatéralisme à l’extérieur ne sont que les deux versants d’un même réflexe survivaliste. Dans les faits, l’illusion d’une économie restaurée, en fait droguée à l’exploitation irraisonnée des ressources premières, a pour pendant le trompe-l’œil d’une diplomatie rénovée dont les réussites découlent avant tout des faiblesses de ses rivaux. Aussi la conception froide et brutale que Poutine s’est forgée des intérêts de la Russie s’exerce-t-elle pour l’essentiel au sein de ses frontières et alentour de son pré carré.  Mais son affirmation de l’indépendance contre toute forme d’interdépendance contrarie de plein fouet le consensualisme démocratique, ce levier idéologique de la globalisation tourné en impératif métaphysique. À l’heure où la Russie tente pour la première fois de se constituer en nation, il serait contraire à son expérience millénaire que la France endosse une logique impériale qui la conduirait à se confondre avec le camp occidental et à entériner l’hégémonie de l’Allemagne au cœur de l’Europe.[/access]

*Photo : Sergei Chirikov/AP/SIPA. AP21543612_000001. 

Éloge de la censure

22
censure taddei porno

censure taddei porno

Frédéric Taddeï (charmant garçon, qui contrairement à tant d’autres ne se donne pas la peine de montrer qu’il est intelligent, pour mieux offrir à ses invités une chance de prouver qu’ils le sont) m’a invité vendredi dernier à son émission « Ce soir ou jamais ». Thème du jour, « l’hypersexualisation » de nos sociétés, et particulièrement la déferlante pornographique. Contexte : le projet de loi européen visant à interdire la diffusion massive d’images pornographiques. Finalement repoussé, comme on pouvait s’en douter, il y aurait trop d’argent à perdre, neserait-ce que pour les labos pharmaceutiques, qui surfent en douce sur la pornographie pour vendre du Viagra, du Xanax, et autres joyeusetés assez peu érotiques.
Taddeï avait invité toutes sortes de gens. Un psychanalyste concourant pour le diplôme de bobo en chef (Serge Tisseron), une députée italienne du Parti démocrate et de l’anorexie réunis (voir Légère comme un papillon, Grasset, 2012) — et, dans le genre ultra-fin, Bénédicte Martin, qui s’est fait connaître, à 25 ans, avec les nouvelles vaguement érotiques de Warm up, et a été épinglée par les robots imbéciles d’Apple pour son dernier ouvrage, La Femme, parce qu’on voyait en couverture une paire de seins (les mêmes censeurs automatiques ont également censuré, dans la foulée, Tchoupi part en pique-nique, parce qu’il y avait le mot « nique », n’est-ce pas…). Elle était venue avec son attachée de presse / éditrice, qui la cornaquait avec élégance et avait manifestement plus de talent qu’elle. Puis une seconde romancière, Katouar Harchi (L’Ampleur du saccage, 2011), un peu plus intelligente quand même, mais moins ostensiblement dénudée — un mauvais point dans la Société du spectacle ; un « écrivain et éditeur », Laurent de Sutter, dont je n’ai pas bien compris ce qu’il avait à dire, mais qui ne le disait pas mal ; Arthur H, le fils de qui vous savez, qui vient de sortir L’Or d’Eros, des textes érotiques classiques accompagnés en musique par Nicolas Repac (le titre m’évoque L’Or du temps, la maison d’édition créée par Régine Deforges dans les années 1960 pour éditer tout ce que n’aimaient pas le général de Gaulle et ses services — grâces lui soient rendues, salut à Franck au passage…). Enfin, Céline Tran — ex-Katsuni, ex-Katsumi, avec qui j’avais eu un dialogue un peu vif, par blogs interposés, lors de la sortie de La Société pornographique (Bourin éditeur, 2012 — voir l’émission de Ruquier).
Katsumi (restons-en au premier sobriquet, celui sous lequel elle s’est fait une réputation internationale) était à peu près la seule, avec moi, à savoir vraiment ce qu’était la pornographie et les dimensions exactes de la queue de Mr. Marcus : elle en a fort bien parlé, me piquant au passage une comparaison avec le fast-food qu’elle avait ramassée dans mon livre (ou dans son expérience). Bien sûr, le chœur des bobos s’est élevé contre ma proposition d’interdire carrément la pornographie du Net (les Chinois le font bien — « Longue vie au Président Mao ! » — « Heu… Vous êtes sûr ? »), ce qui m’a incité à en rajouter une couche et à demander carrément le retour de la censure — « Anastasie, l’ennui m’anesthésie », comme chantait François Béranger dans Le Tango de l’ennui.
Evidemment, le tollé fut unanime…
Bon, évidemment, auteur moi-même de romans érotiques — sous des pseudos divers, mais essayez donc Florence Dugas, pour voir — qui n’y vont pas avec le dos de la cuiller, si je puis dire, et laissent les agaceries de Mlle Martin dans le rayon des fanfreluches, je n’exalte pas la censure (plus volontiers encore, l’autocensure) au nom des ligues de vertu. Bien au contraire : je voudrais que cesse ce grand déferlement de pipes et de sodomies non nécessaires qu’on appelle la pornographie, afin de réhabiliter l’érotisme, cet art complexe et persistant — alors que la pornographie est insistante et unidimensionnelle.
Allons jusqu’au bout du propos : jamais le cinéma américain ne s’est mieux porté que lorsque sévissait (de 1934 à 1966) le fameux Code Hays, du nom de cet avocat / sénateur à la face de rat et aux grandes oreilles (tiens, un alexandrin !) qui imposa ses « recommandations » de décence cinématographique. Pas de baiser de plus de trois secondes : eh bien, Hitchcock contourne le problème (et avec quelle maestria) dans les Enchaînés, en 1946 : Gregory Peck embrasse Ingrid Bergman en séquences de trois secondes enchaînées au fil d’un coup de téléphone, ce qui lui permet d’effectuer le plus long baiser (à l’époque) du cinéma — 2mn30. Le même Hitch montre une pénétration frontale, si je puis dire, à la fin de la Mort aux trousses (1959) — par train et tunnel interposés. Pas de couple non plus dans le même lit : dès 1934, Capra, dans New-York Miami, avait trouvé la solution, en filmant la chute des « murailles de Jéricho » — jamais vu une plus belle illustration d’un dépucelage.
Tout code de vertu génère automatiquement son contournement. Censurer, c’est donner libre cours à l’imagination. C’est vrai au niveau moral : The Celluloid Closet analyse en finesse la manière dont Hollywood a représenté l’homosexualité à des époques où il n’en était pas question — à voir en cinq morceaux ici, que ce soit par des échanges parlants de regards dans Ben-Hur (si !) ou des caresses sur des colts dans La Rivière rouge.
C’est vrai aussi au niveau économique : les restrictions drastiques des subventions publiques au cinéma anglais sous l’ère Thatcher ont donné aux metteurs en scène et aux scénaristes des idées remarquables qui ont enfanté le plus grand cinéma social européen. Sans Thatcher et ses épigones, qu’auraient fait James Ivory, Neil Jordan, Richard Curtis, Mark Herman, Mike Leigh, Peter Greenaway, Peter Cattaneo — ou l’immense Ken Loach ? The Full Monty est un petit film fauché (4 millions de dollars de budget) qui engrangea 257 millions de dollars de bénéfices. Sans montrer le but d’un nichon ni l’arrondi d’une couille.
Dimanche 6 avril, passait sur Arte L’Amant — gros succès de Jean-Jacques Annaud, mais échec artistique évident : coupez les scènes de cul, il reste un court-métrage. Que ne s’est-il contenté du court-métrage !
Alors oui, censurons ! Coupons les crédits ! L’imagination au pouvoir ! Quand tous ces abrutis auront compris que Julien saisissant dans le noir (et dans Le Rouge et le noir) la main de Mme de Rênal est la scène la plus torride de toute la littérature française, alors oui, peut-être y aura-t-il à nouveau un cinéma français.