Ce week-end, le JDD publiait une enquête sondant l’opinion des Français quant à l’appartenance politique du nouveau Premier ministre. Verdict : si l’on additionne aux 15% des Français qui jugent Valls «à droite», les 29% qui pensent qu’il n’est «ni à droite ni à gauche» et les 26% qui le voient «au centre», il apparaît que pour 60% des sondés, le nouvel hôte de Matignon n’est de toute façon pas… à gauche.

Pour un homme ayant mené toute sa carrière au Parti Socialiste, de tels résultats ont de quoi surprendre. Un retour sur ses origines politiques rocardiennes permet peut-être d’y voir plus clair. Au sein du PS, le rocardisme est apparu à la fin des années 1970 avec l’arrivée du dissident du PSU qu’était Michel Rocard. Figure incontournable du socialisme français, comme Mendès France en son temps, Rocard s’opposait aux nationalisations intégrales défendues par les mitterrandistes, leur préférant un modèle social-démocrate décentralisateur.

À l’intérieur d’une gauche qui n’a pas su abandonner ses vieilles lunes révolutionnaires, malgré le tournant libéral de 1983, les héritiers de Rocard  sont l’exception. Depuis l’Union de la gauche scellée dans les années 1970, des pans entiers du parti socialiste se joignent aux communistes, et rallient aujourd’hui les écologistes français fervents militants de la démondialisation, dans le refus de l’économie de marché. Il y a donc une certaine logique à ce qu’avant même son discours de politique générale, Manuel Valls ait provoqué des réactions épidermiques chez tous les plus «à gauche de la gauche ». Au sein même du groupe socialiste, 83 députés menacent aujourd’hui de ne pas voter la confiance au gouvernement. À cette révolte interne au PS s’ajoute le rejet de Jean-Luc Mélenchon et la dérobade des Verts qui ont fui les responsabilités gouvernementales à l’annonce de sa nomination.

Compte tenu du rapport de forces à l’Assemblée et au sein du PS, on comprend que François Hollande ait freiné des quatre fers avant de nommer Valls premier ministre. L’admiration sans bornes que le président de la République voue à François Mitterrand le porte en outre à se méfier de l’héritier du rocardisme. D’autant que Valls reste un de ses rivaux dans la bataille présidentielle.

Comme nous le rappelle le sondage du JDD cité plus haut, le curseur délimitant les antagonismes politiques entre la droite et la gauche françaises est en train de bouger. Valls perçu comme un homme de droite, le Front national mué en parti étatiste et républicain, des frontières entre droite et extrême droite qui s’estompent : voilà les cartes du jeu politique rebattues. Tandis que le conflit entre la droite du PS et les tenants d’une gauche dure se renforce, la promotion de Manuel Valls à Matignon prend des allures de cohabitation aux yeux des Français.

Et si c’était finalement cela, le fameux changement qu’on nous annonce depuis deux ans : moins un changement de politique qu’un changement dans  la vie politique ?

 

*Photo : WITT/SIPA .00659235_000104.

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est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.
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