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Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

Crimée : la Russie n’est pas notre ennemie

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Question principale : « Êtes-vous contre la démocratie ? » Question subsidiaire : « Êtes-vous pour le droit international ? » Après le Maïdan, le référendum médiatique permanent s’empare de la Crimée. Le sujet se déplace, la compétence s’étend, mais l’intangibilité des camps, des positions et des représentations, à défaut de celle des frontières, garantit l’issue du scrutin. Qui, sommé d’arbitrer entre la Rada et la Douma, Washington et Moscou, l’Europe et la Russie, pourrait encore ignorer qu’il a à juger du Bien et du Mal ?

L’éclatante dramaturgie du progrès censé agréger les peuples opacifie ainsi définitivement le théâtre d’ombres qui voit s’affronter les États. C’est là une loi des théodicées : réduire les contradictions de l’Histoire à un manichéisme moral leur permet de désigner l’adversaire sans lequel elles ne sauraient exister. La construction européenne, en raison de sa part d’utopie millénariste, a longtemps feint d’y échapper. Elle vient de retrouver dans le Russe l’ennemi ancestral, obstacle idéal à l’avancée de la « civilisation », hier occidentale, aujourd’hui mondialisée. Mais, ce faisant, l’Union est en train d’annuler le mythe de la paix universelle dont elle se réclamait.[access capability=”lire_inedits”] Là est la nouveauté d’une donne géopolitique par ailleurs ancienne. La guerre de Crimée a en effet eu lieu et, pareillement, sous les auspices d’une croisade sacrée. C’était non pas au Moyen Âge, mais il y a à peine cent soixante ans. L’Empire ottoman, épouvanté de se décomposer sous le poids des conflits ethnico-religieux, et l’Empire britannique, inquiet de sanctuariser ses routes commerciales, avaient convaincu l’Empire français d’assumer ses prétentions universelles en contestant à l’Empire tsariste le rôle de protecteur des chrétiens d’Orient. On vit ainsi Mgr Sibour, l’archevêque de Paris, exhorter les troupes napoléoniennes à extirper le schisme orthodoxe, facteur de barbarie, de retard et de tyrannie.

Cette querelle symbolique masquait un conflit bien réel dont le motif inavoué était le contrôle de l’accès aux mers chaudes ; le véritable enjeu, la domination de l’arc double reliant les Balkans au Caucase et au Levant ; l’objectif ultime, le verrouillage des détroits entre l’Europe et l’Asie. Autant dire que le but de la guerre était l’endigue- ment de la Russie. Pour mémoire, le seul bénéficiaire de cette tuerie fut la Confédération germanique qui, forte de sa récente unification, commençait à se doter d’une diplomatie et d’une armée aptes à assurer son ambition sécuritaire pour l’ensemble du continent, et dont l’une des traductions sur le terrain serait Sedan. Ce rappel confère à l’actualité un air de déjà-vu. Aujourd’hui comme hier, les manœuvres des chancelleries battent leur plein. La défense des droits de l’homme s’est substituée à l’illustration de la foi catholique et Washington à Londres, mais Lavrov, à Moscou, ne peut que méditer les invariances que Fabius, à Paris, semble avoir oubliées. À Kiev, l’Allemagne entend compléter la reconstitution de son arrière-cour en y arrimant l’ouest de l’Ukraine afin d’asseoir, selon le mot même de Steinmeier, son « retour actif sur la scène internationale ». À Simferopol, la Turquie veut parrainer la minorité tatare au nom de l’ancien Khanat ottoman, assimilé par Ahmet Davutoglu à une « terre de nos ancêtres », afin de préserver ses droits exclusifs sur les Dardanelles et le Bosphore. Preuve, s’il en était besoin, que ce n’est pas l’UE, désarmée, mais l’OTAN, en tant que coalition militaire, qui mène le jeu. Après avoir intégré, depuis 1989, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, l’Alliance atlantique a inévitablement envisagé d’installer ses missiles le long des 1576 kilo- mètres que compte la frontière russo- ukrainienne, tout en projetant à terme de priver la Russie de sa présence sur la mer Noire. Par-delà les arguties sur ce qui distingue un putsch d’une révolution, une annexion d’un rattachement, ou le Kosovo de l’Ossétie, et plus largement la légalité de la légitimité, c’est cette incontestable offensive que vient de stopper Moscou.

L’antirussisme, du coup, a flambé. Il n’est également en rien neuf, le dégoût affiché des journalistes reporters du XXIe siècle ayant peu à envier au mépris assumé des aristocrates voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles. Il a pour lui de rassembler les anciens communistes et les anciens anti- communistes, les libertaires et les intégristes, les modérés de gauche et de droite ainsi que, peu ou prou, la corporation des slavistes et soviétologues, russisants et kremlinologues, pareillement enclins à brûler leur adoration de jeunesse, sans oublier le ban et l’arrière-ban des experts en toutes sortes de domaines qui regrettent amèrement la résistance de l’objet. C’est que la Russie fait plus que décevoir. Elle est ailleurs, « ni en Europe, ni en Asie, mais en Russie », précisait Malraux. Plus exactement, elle n’a rien renié de son origine orientale, byzantine, tout en participant de plain-pied à l’aventure occidentale, soulignant au passage qu’il est une autre manière de concevoir l’héritage de Jérusalem, Athènes et Rome que celle qui prévaut à Bruxelles dans la suite d’Aix-la-Chapelle. D’où cette inimitié profonde que l’on voue seule- ment à son double démonique. Car le peuple du servage et du goulag est aussi le peuple qui a arrêté Napoléon, Hitler, et mis fin au plus grand empire totalitaire sans verser une goutte de sang. Car la culture de la mystique orthodoxe et du nihilisme politique est aussi la culture qui a renouvelé de fond en comble les bibliothèques, les conservatoires, les musées du Vieux Continent. Intolérable paradoxe que cette Russie qui se veut sujet de l’Europe sans s’y assujettir au point que la candidature désespérée d’Ankara à l’Union ressortira toujours plus naturelle que celle, improbable, de Moscou.   Ultime aveuglement, la diabolisation extrême de Poutine, qui se prête certes volontiers à l’exercice, fait que l’étude de sa psychologie l’emporte désormais sur l’examen de sa stratégie. Le diagnostic des commentateurs sur « le tsar guébiste, rejeton d’Ivan le Terrible et de Staline » est conforté par les confidences des gouvernants : le Président russe a « perdu le sens des réalités » et se trouve « dans un autre monde » rapporte Angela Merkel à Barack Obama, qui conclut à une attirance pathologique pour le « mauvais côté de l’Histoire ». Cependant, le projet de Poutine, reconstruire la Russie, est d’ordre national et non pas planétaire. Face au spectre de la disparition, l’autoritarisme à l’intérieur et l’unilatéralisme à l’extérieur ne sont que les deux versants d’un même réflexe survivaliste. Dans les faits, l’illusion d’une économie restaurée, en fait droguée à l’exploitation irraisonnée des ressources premières, a pour pendant le trompe-l’œil d’une diplomatie rénovée dont les réussites découlent avant tout des faiblesses de ses rivaux. Aussi la conception froide et brutale que Poutine s’est forgée des intérêts de la Russie s’exerce-t-elle pour l’essentiel au sein de ses frontières et alentour de son pré carré.  Mais son affirmation de l’indépendance contre toute forme d’interdépendance contrarie de plein fouet le consensualisme démocratique, ce levier idéologique de la globalisation tourné en impératif métaphysique. À l’heure où la Russie tente pour la première fois de se constituer en nation, il serait contraire à son expérience millénaire que la France endosse une logique impériale qui la conduirait à se confondre avec le camp occidental et à entériner l’hégémonie de l’Allemagne au cœur de l’Europe.[/access]

*Photo : Sergei Chirikov/AP/SIPA. AP21543612_000001. 

Avril 2014 #12

Article extrait du Magazine Causeur


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dirige les éditions du cerf. Il est notamment l’auteur de L’Apocalypse russe (Fayard).

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