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Christine Angot, Katerine, Yves Calvi, etc.

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philippe katerine chanteur

LES ESCARGOTS MEURENT DEBOUT !

Si j’ai choisi comme titre ce superbe aphorisme de Francis Blanche, c’est pour t’aider, ami lecteur, à garder le moral face aux calamités qui se sont encore abattues sur le pays ce moi-ci : la « crise » toujours recommencée, le vain remaniement, l’élection d’Anne Hidalgo, le premier essai de Matthieu Pigasse et le dernier roman de Christine Angot.

ANGOTESQUE !

LUNDI 24 MARS / Dans le dernier Figaro littéraire, sous la plume d’Étienne de Montety, délectable recension du dernier Angot, La Petite Foule. « Est-ce le fruit d’une récente lecture de Lévinas, elle a visiblement découvert l’Autre. » De fait, délaissant pour une fois l’autofiction, l’écrivaine qui fait peur livre là une galerie de portraits d’humains, y compris quelques animaux.

« Les beaux esprits ont aussitôt cité La Bruyère, reprenant complaisamment l’exergue du livre, note le critique. La Petite foule nous ferait plutôt penser à un livre de Philippe Delerm. Qu’on en juge à cette phrase :  » Elle a appris à faire la cuisine très tard. Pendant longtemps, tout ce qu’elle a su faire, ç’a été ouvrir du jambon de Bayonne sous cellophane, un paquet de chips, une boîte, et mettre une jolie nappe ». »

Vacuité du fond, platitude de la forme – et douce ironie du commentaire ; la chronique de Montety nous change agréablement du déluge d’éloges tombé de partout ailleurs sur l’Angot nouveau : « Un petit bijou littéraire » ; « Un roman aussi singulier qu’universel » ; « Il est des murmures plus puissants que tous les cris »… Et puis quoi encore ?

Même Laurent Ruquier s’est improvisé critique littéraire pour joindre sa voix à cet invraisemblable concert de louanges, lorsqu’il a reçu l’autrice à « On n’est pas couché » : « J’ai lu votre livre assez vite pour préparer l’émission ; maintenant, je vais le relire pour le savourer ! »

Et l’animateur de s’en prendre, sans le nommer, à la « mauvaise foi » de Montety, accusé d’avoir « consacré tout son papier » au dernier mini-chapitre, « L’Oiseau ». Mauvaise foi toi-même, Laurent ! C’est seulement en conclusion qu’Étienne mentionne ce portrait, qui d’ailleurs vaut son pesant de guano.

Christine, perfectionniste comme elle est, y fait chanter dans sa langue natale ledit volatile, qu’elle a enregistré tout exprès. Notre critique, lui, se contente de commenter cet étonnant travail d’écriture sur un ton légèrement persifleur : « L’écrivain est là, tel qu’en elle-même. On cite :  » Votre préféré, vous l’entendez, le matin : Flouou, flou-ouhou, flou, flouhou. Il arrête. Un autre : hou-ou ; ouhou : ahhouhou ». A-t-on bien lu ?  » Ouhou : ahhouhou « . Le talent, intact. »[access capability= »lire_inedits »]

Quant à moi, j’ai bien ri mais, connaissant le naturel soupe-au-lait de la mère Angot, je souhaite à l’ami Étienne de ne pas la croiser dans les quinze ans à venir.

 

EN AVANT COMME AVANT ! 

MARDI 1er AVRIL (!) / Dans son éditorial, Le Monde dispense au chef de l’État deux conseils après la débâcle :

« Réagir, s’il ne veut pas donner au pays le sentiment qu’il est sourd à son message » ;

« Ne pas céder aux sirènes, ni changer de cap ou de calendrier ».

Avec ça, Hollande est paré, n’est-ce pas ? Même plus besoin d’Aquilino !

 

ANNE CHARGÉE DE RELIQUES 

SAMEDI 5 AVRIL / Discours d’investiture d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris (extrait) : « Pourquoi je suis de gauche. »

« J’assume tout de ce passé singulier et puissant : 1789, 1830 et 1848, mais également la Commune de 1871, l’espérance du Front populaire, l’ambition du programme du Conseil national de la Résistance et la grande respiration de Mai-68 ! »

Et depuis quarante-six ans, plus rien ? T’assumes pas le « Changer la vie » de 1981, ni le « changer d’avis » de 1983 ? Ni le socialo-communisme  électoral d’antan, ni le social-libéralisme à roulettes d’aujourd’hui ? Pas un mot pour Mitterrand ni Jospin, Hollande ni même Valls – sans parler de Jean Marcchero[1. Je ne suis plus très sûr de l’orthographe.]

Et entre-temps, t’as rien oublié, sœur Anne ? Quand on « assume tout » comme toi, on assume aussi les conséquences historiques, fût-ce à la lumière de la dialectique. Pas de 1789 sans 1793 ; de 1830 sans Louis-Philippe ; de 1848 sans Louis-Napoléon ; de Commune sans gauche versaillaise ; de Chambre du Front populaire sans Munich et les pleins pouvoirs à Pétain[2. . 286 voix de gauche pour, 73 contre.], ni de CNR sans de Gaulle, avant même André Le Troquer. Quant à la « grande respiration » de Mai-68, tu ne manques pas d’air ! Après dix ans d’opposition, elle aura quand même étouffé la gauche pour treize années de plus…

Avec ta méthode de tri sélectif, Madame ma Maire, moi j’assume volontiers toutes les conneries de la droite de Cro-Magnon à nos jours.  

 

VOL AU-DESSUS DU NID DE KATERINE 

 JEUDI 10 AVRIL / Si vous ne connaissez pas Philippe Katerine, je ne vous connais plus ! « Mais reprenons tout depuis le début », comme disait Ventura à Serrault dans Garde à vue. Philippe Blanchard, dit Katerine, est un Vendéen fêlé, né en 1968, qui fait l’artiste depuis vingt-cinq ans.

Son premier concert date de la première « Fête de la musique » jacklangienne à Chantonnay (sic). « Notre tube à l’époque, révèle-t-il au magasine musical « Alcaline » (F2) c’était  Le Chien. Et de fredonner à titre de preuve : Parmi tous les animaux qui pissent / Y a que le chien qui lève la cuisse… »

À l’époque, concernant sa vocation, les parents de Philippe manifestaient une sorte de bienveillance inquiète. Depuis, ça s’est arrangé… Sur la pochette de son antépénultième album, ils posent même avec lui, chez le photographe de Chantonnay ! C’est qu’entre temps le nouveau « fou chantant » a fait son trou jusqu’au sommet. Qui, à part Alain Finkielkraut et vous, ignore encore ses entraînants refrains : Je vous emmerde, Louxor j’adore, Marine Le Pen, La Banane ?

 Après des débuts dans la bossa nova en VF décalée – un créneau étroit –, il décide de jouer le jeu des médias, qui le lui rendent bien. Le voilà auteur et compositeur pour d’autres, acteur puis réalisateur d’un film autobiographique (Peau de cochon), peintre et même sculpteur, exposant ses œuvres aux Galeries Lafayette…

En 2011, avec le triple album 52 reprises dans l’espace, Philippe rend un hommage de sa façon à son Panthéon de la chanson française, de Bourvil à NTM en passant par les 2Be3 et les Stranglers.

Entre-temps, il a bossé avec tout ce qui bouge, d’Anna Karina à l’ami Burgalat en passant par Dombasle, Daho et même Brigitte Fontaine. En ce printemps 2014 son nouvel album, Magnum, revendique une triple référence culturelle : « Le champagne, les glaces et le flingue. »

Pour illustrer cet opus, Katerine réalise même à la demande de Canal + un long métrage qui, à l’en croire, l’aura beaucoup aidé : « En le faisant, j’ai compris quelques chansons du disque, et je peux vous dire que c’est pas toujours joli-joli. »

Reste à savoir s’il faut toujours le croire. La réponse, il la donne en répondant à une question « sérieuse » d’« Alcaline » :

« Votre plus grand regret dans la vie ? »

« N’avoir pas chanté la pub pour Belle des Champs ! »

Et il remet le son…

 

LA CRISE NE PASSERA PAS 

LUNDI 14 AVRIL / Depuis que j’ai appris à lire, et même à comprendre les Sapir, Todd et autres Piketty, je me pique moi-même d’économie, savez-vous ? À tel point que je m’autorise désormais à donner mon avis sur un peu tout, même dans ce domaine.

La « crise », par exemple ! Il y a belle lurette que je n’y crois plus… On raconte aux moins de 20 ans qu’elle daterait de l’explosion d’une bulle en 2008. À d’autres ! Moi, tel que vous me lisez, j’en ai toujours entendu parler depuis le premier « choc pétrolier », il y a tout juste quarante ans.

C’est dire si j’ai été heureux de trouver confirmation de ma thèse (!) dans La Crise sans fin, un bouquin tout ce qu’il y a de sérieux signé Myriam Revault d’Allonnes, philosophe et professeur des universités, entendue l’autre soir sur France Culture. Pour elle et moi, voyez-vous, la « crise » ça ne veut plus dire grand-chose. Non seulement elle ne désigne plus une turbulence économique passagère, mais elle s’étend désormais à tous les secteurs de la société, de l’éducation à la culture en passant par la famille et l’environnement.

Plus question donc de l’utiliser comme prétexte à l’impéritie de nos gouvernants ni aux insuffisances de nos penseurs ! Cette prétendue « crise » est devenue « un état permanent à transformer en dynamique d’action ».

Permanent ? Pour m’en tenir à l’économie – ma nouvelle spécialité – ça me rappelle une judicieuse couverture de Charlie Hebdo en 1975. On y voyait  un Chirac croqué par Cabu qui déclarait triomphalement : « Je vois le bout du tunnel ! », la tête dans le cul.

Le mieux, c’est que la phrase est authentique… et qu’on y est toujours ! À présent, c’est au tour du président Hollande d’annoncer le retour de la croissance pour pas plus tard que bientôt… Et en attendant, ça tourne ! Le capitalisme financier mondialisé se serait-il doté d’un moteur à explosion (de bulles) ?

La seule chose dont on soit sûr, c’est que rien n’est certain, vu qu’il n’y a pas de science économique. Seulement des « écoles » qui enseignent tout et son contraire, des grilles de lecture derrière lesquelles on s’enferme.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les politiciens n’y entendent rien et que leurs prédictions en la matière relèvent de la méthode Coué. Pourquoi diable nos dirigeants, légitimement soucieux de le rester, annonceraient-ils au bon peuple de mauvaises nouvelles, alors même qu’on ne sait jamais ?

En fait de « bout du tunnel », en 1975 c’était plutôt l’entrée ; mais apparemment, pendant trente ans, les Français n’en n’ont pas tenu rigueur à Chirac. À l’inverse, si par chance, demain, la croissance revenait, Hollande pourrait toujours la revendiquer – même si sa politique semble en-deçà de tout soupçon. Quoi qu’il en soit, la « finance » le salue bien ! Cet « adversaire » désigné, auquel le candidat « socialiste » prétendait se colleter avec ses petits bras, n’aura pas tardé à le mater. 

Bien sûr, vous savez tout ça par cœur ; mais c’est si neuf pour moi… De grâce, laissez-moi m’ébrouer un peu ! Tel le prolétaire d’antan, disais-je, le capitalisme d’avenir n’a pas de patrie ; il ne connaît pas de frontières, surtout morales. Face à lui, pour défendre les peuples, rien ou si peu. Les princes qui font mine de nous gouverner sont soit des fumistes de l’espèce hydropathe, soit des naïfs à la douanier Rousseau – sauf qu’ils ne sont même plus douaniers. La « phynance » chère au père Ubu est désormais partout chez elle, et s’y trouve de mieux en mieux, au fur et à mesure qu’un peu partout l’économie prend le pas sur le politique, accroché juste aux lustres du pouvoir.

C’est particulièrement vrai sur notre (trop ?) Vieux  Continent, où nations et peuples sont sacrifiés sur l’autel d’une déesse Europe qui n’existe même pas. Ainsi achevons-nous dignement notre sortie de l’Histoire… Comme disait Francis Blanche, « les escargots meurent debout ! »

 

CALVI, ROI DU TOC-SHOW

SAMEDI 19 AVRIL / Le samedi, c’est récré ! Pas trace d’Yves Calvi à la télé. J’en profite pour dire dans son dos ma façon de penser sur son statut de pro des débats d’actu « sérieux ».

Tous les jours de semaine que Dieu fait, Calvi sévit sur France 5 à 17h45 et 22h30, pour ceux qui n’auraient pas tout compris la première fois. Ça s’appelle « C dans l’air » et là, je cite son dossier de presse, « Yves Calvi, en compagnie de ses invités, donne les clés pour comprendre l’actualité ».

Tu parles ! En vérité, « C dans l’air » n’atterrit jamais. Ça tourne en rond sur orbite géostationnaire, autour du carnet d’adresses de l’ami Yves : une cinquantaine d’expertologues, toutes disciplines confondues, qui alternent façon tourniquet, selon les sujets, pour échanger leurs certitudes complémentaires.

Une sorte de club anglais pour commentateurs autorisés. C’est tout juste si, en regardant, on n’a pas l’impression de déranger. Alors puisque décidément « C entre eux », pourquoi faut-il qu’en plus ce soit télévisé ?

Tous les lundis, Calvi anime sur France 2  « Mots croisés » qui, je cite encore, « nourrit le débat citoyen avec ceux qui font l’actualité ». Fichaise ! Le casting est si bien équilibré qu’on sait d’avance qui va dire quoi. D’un côté un FN et un UMP (ou UDI), de l’autre un PS et un Front de gauche (ou écolo). Tout ça pour finir sur un constat de désaccord général, non sans avoir réaffirmé que c’est l’Autre, tous les autres, qui « font le jeu du Front national » − pour le plus grand bonheur de son représentant du jour.

Et le père Calvi d’arbitrer gravement, avec ses mines sérieuses et ses lunettes de chien, ces débats interchangeables qui partent de rien pour aller nulle part.

LES PIGASSERIES DU MATTHIE

VENDREDI 25 AVRIL / Feuilleté sur les marches de la FNAC, à côté des autres lecteurs de mangas : Éloge de l’anormalité, de Matthieu Pigasse. Le banquier engagé y enfile des perles de toutes sortes, sous la haute autorité de Thucydide (!), là où l’on eût mieux vu M. Prudhomme et le sapeur Camember.

– Banalités usagées : « Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est l’existence même de notre système démocratique. »

Audaces de tout repos : « Face à une gauche qui n’incarne plus le progrès et à une droite qui ne l’a jamais incarné, [il faut] retrouver une voie progressiste. »

Loufoqueries dignes de Pierre Dac : « La croissance ne se décrète pas […] Elle se provoque ! »[/access]

Après réflexion, j’ai même pas volé le bouquin.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00635665_000021 

La police se fiche du monde

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On se souvient de la très pénible histoire de cette élève violée dans les toilettes obscures du Lycée Fénelon-Notre-Dame de La Rochelle. Fait divers sordide qui s’était déroulé dans un établissement pourtant au-dessus de tout soupçon, catholique, privé et tout,  rabaissé soudain au niveau d’un de ces lycées poubelles du 93, plein d’allogènes drogués, surhormonés et agents conscients du Grand Remplacement.

La police avait alors décidé de réaliser des prélèvements ADN sur l’ensemble des personnes présentes sur les lieux au moment des faits. On rappellera que le prélèvement ADN peut être difficilement refusé puisqu’il est en théorie sanctionné par un an d’emprisonnement et quinze mille euros d’amende. La procureure avait d’ailleurs promis l’enfer des convocations et autres interrogatoires serrés au seul élève majeur qui n’avait pas voulu se prêter à cette cérémonie hautement médiatisée par ailleurs, au point que l’honorable Figaro avait même osé poser l’hypothèse « d’une dérive sécuritaire ».

Les résultats de cette grande opération sont  tombés. Les prélèvements buccaux qui ont concerné 31 enseignants, 475 élèves et 21 autres  adultes se sont tous révélés négatifs.  On peut en conclure deux choses : la première, c’est qu’un coupable court toujours puisque toutes les autres pistes ont été négligées. La seconde, si l’on se souvient que 2,1 millions de profils génétiques étaient enregistrés en 2012 dans le fichier idoine, c’est que la police aura au moins pu espérer, l’occasion faisant le larron, augmenter de quelques noms, avec un peu de chance, cette belle base de données.

On a beau nous expliquer, sans la moindre preuve d’ailleurs, que ces empreintes sont détruites par la suite, il n’en demeure pas moins, comme l’explique, toujours au Figaro, le pénaliste maître Cohen-Sabban : « qu’il faut réfléchir sérieusement à encadrer ce type de procédures (…) Un juge seul doit-il prendre ce type de décision et ne faudrait-il pas plutôt une décision collégiale pour éviter tout abus? Il faudrait aussi nommer un comité d’éthique qui listerait les cas pour lesquels le recours à ce genre de procédure de large envergure serait possible. »

Si on n’était mauvais coucheur, paranoïaque et complotiste, ce que nous sommes probablement, on pourrait toujours dire que dans cette triste affaire, la police ne se sera pas dérangée pour rien : après tout, ficher des populations à risque comme les  profs et les jeunes, ça peut toujours servir…

Europe politique, année zéro

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valls juncker schulz tsipras

Et si les élections européennes, quels que soient leurs résultats, favorisaient la création d’une Europe politiquement plus intégrée ? Si, en cette fin de campagne, malgré les sondages qui révèlent une hostilité croissante à l’intégration européenne, un phénomène concomitant tire l’opinion publique européenne dans une direction opposée : l’émergence d’espaces politiques transnationaux.

Pour la première fois, à la suite des changements introduits par le traité de Lisbonne, les candidats à la présidence de la Commission européenne sont obligés de faire campagne auprès des citoyens des 28 pays membres, et non plus simplement auprès des 28 chefs d’Etat. Ces nouvelles règles du jeu pourraient déclencher un processus aujourd’hui difficile à imaginer. Il est sans doute encore tôt pour y voir le début d’une Europe politique reconnue comme telle par ses citoyens, mais un processus inédit est bel et bien en marche.

Ne sous-estimons pas  les futurs effets à long terme de la campagne menée par les cinq candidats à la présidence de la Commission européenne. Des personnalités telles que Martin Schulz et Jean-Claude Juncker n’appartiennent plus exclusivement à leur communauté politique d’origine. Même si les débats entre les cinq impétrants n’ont pas suscité beaucoup d’intérêt, ces joutes ont introduit un sentiment de proximité entre l’électeur et les candidats, là où l’actuel président de la Commission, José Manuel Barroso, n’est connu des Européens que pour ses apparitions médiatiques, comme n’importe quel leader mondial.

Alexis Tsipras annonce peut-être la portée à long terme de cette campagne européenne. Le chef de Syriza, mouvement de la gauche radicale grecque, n’a pas hésité à tenir un meeting à Palerme le 17 avril. Un public italien enthousiaste l’y  a accueilli. Or, selon Tsipras, la capitale de la Sicile n’est pas une exception : « C’est comme ça dans chaque ville où nous nous rendons. Je suis reçu comme une star du foot », a-t-il confié aux journalistes. Jusqu’à présent, seuls les hommes politiques nationaux parvenaient à susciter une liesse digne des stades de foot lors de certains moments clés des campagnes électorales de première importance, comme l’élection présidentielle française.

Autre exemple : Manuel Valls dont l’intervention trilingue à Barcelone a été largement médiatisée. Il faut imaginer la scène : un Premier ministre français évoquant en espagnol et en catalan son enfance dans le quartier du meeting dont il partageait la tribune avec l’Allemand Martin Schulz et l’Espagnol Felipe Gonzales. Pour brouiller un peu plus les frontières, Manuel Valls s’est aussi permis de critiquer ouvertement la politique anti-avortement du gouvernement espagnol.

La magie de la politique– qui suscite enthousiasme et espoirs exagérés tous les cinq ans, créant des liens très forts entre le peuple et ses représentants  – semble désormais opérer dans un contexte transnational. Il serait exagéré d’en tirer les prémices d’une nation européenne avec des partis et une classe politique en commun. Ceci étant, ces expériences pourraient à terme s’avérer plus importantes que les programmes politiques affichés. Autrement dit, la manière de faire est encore plus importante que ce que l’on fait, comme le montre l’exemple, très instructif, de la mobilisation d’un groupe defemmes catholiques au début du XXe siècle.

Celles-ci souhaitaient soutenir les candidats catholiques opposés au droit de vote des femmes, avec l’idée qu’elles devraient se contenter de la maternité et de la gestion du foyer. Très vite, leur pratique s’imposa à leurs idées : leur militantisme, notamment au sein de la Ligue patriotique des Françaises, en ont fait des femmes politiques professionnelles. A force de délaisser enfants et mari le week-end pour de longs voyages au service de la cause, elles ont acquis un niveau d’indépendance qu’elles ne soupçonnaient pas.

Pour revenir à l’Europe, cette campagne pourrait susciter des évolutions insoupçonnées et faire émerger des carrières politiques transnationales. Ainsi, Alexis Tsipras – d’ailleurs de plus en plus contesté en Grèce – pourrait caresser l’idée d’une candidature dans un autre Etat membre. Comme jadis Thomas Paine, sujet anglais devenu américain à 38 ans, puis élu député de l’Assemblée nationale française à 55 ans en 1792, ou Garibaldi (né en France en 1807, élu député de Côte d’or en 1871, quatre ans avant de devenir élu… de Rome. Mais sans remonter aussi loin en arrière, pensons à Daniel Cohn-Bendit. L’ancien leader de mai 68 n’a cessé de louvoyer entre la France et l’Allemagne, aussi à l’aise dans l’un et l’autre des deux systèmes politiques. Aura-t-il bientôt nombre d’héritiers ? Pour le savoir, regardons ce que font nos hommes politiques plutôt que de nous contenter d’écouter ce qu’ils disent…

*Photo :  Andreu Dalmau/EFE/SIPA. 00684177_000001.

Ukraine : le vrai enjeu politique des européennes

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poutine eurasie ukraine russie

La guerre en Ukraine − il faut bien l’appeler par son nom −, au moment des élections au Parlement européen, a au moins le mérite de clarifier l’enjeu politique de ces élections. Elle donne une substance et une urgence à un vote hier encore noyé dans la brume de la mécanique aveugle d’une « construction européenne » avançant par inertie, telle un train sans conducteur, et du discours lénifiant d’autorités nationales et européennes désemparées face à une crise économique et monétaire qui n’en finit pas d’être toujours devant nous, malgré les annonces consolatoires du retour de la croissance et les plans à répétition. Malheureusement, le débat sur le sens, pour l’Europe, de la crise ukrainienne, aujourd’hui très clair et très vif en Allemagne, est brouillé en France. Les alliances et les clivages ne sont pas toujours là où on les attend. Quel est l’enjeu, et pourquoi est-il obscurci chez nous ?

C’est peut-être la première fois depuis 1979 que ces élections ne sont pas de simples sondages nationaux grandeur nature − au détriment de l’élection d’une assemblée aux fonctions incertaines −, et que le vote des citoyens sera l’occasion et le moyen de répondre à une question politique. Cette question, c’est celle des frontières de l’Europe et de ses relations avec ses voisins, de sa place dans le monde réel, qui est celui des frontières, des conflits, des zones d’influences, des intérêts de puissances. L’UE vit depuis longtemps sous l’idée que l’Histoire est terminée, en tout cas pour elle, qu’elle n’a plus qu’à se préoccuper de sa politique monétaire et de la taille des mailles des filets pour la pêche au hareng et, à la rigueur, de la concurrence de la Chine et des pays émergents, qui n’est d’ailleurs pas un vrai problème en vertu du libre-échangisme. Pour Bruxelles, le monde n’est composé que de candidats futurs à l’intégration et de gens qui vivent sur d’autres planètes, très loin.

Voici que l’Histoire et la politique se rappellent brutalement à la conscience européenne, avec la révolution ukrainienne, l’intervention militaire de moins en moins camouflée de la Russie en Ukraine, et la stratégie anti-européenne (« eurasiatique ») de Vladimir Poutine qui est apparue au grand jour à cette occasion.

La Russie selon Poutine, celle qui se rebaptise sans honte « URSS 2.0 », ne veut pas d’une Ukraine libre et souveraine pour les mêmes raisons qu’elle ne veut pas non plus d’une Union européenne capable de parler au monde et à ses voisins d’une seule voix. Que ce soit pour vendre du gaz et sa révolution conservatrice comme alternative au soi-disant « chaos » des démocraties libérales, la Russie préfère avoir affaire à des pays divisés et, de ce fait, affaiblis. Pour l’idéologie tchékiste[1. C’est Vladimir Poutine lui-même qui entend restaurer ce mot, du nom de la Tcheka, la police secrète créée par Lénine, l’ancêtre, donc, du KGB et du FSB. Il n’est donc plus une expression dévalorisante ou infamante. Au contraire, il signifie le retour aux sources du soviétisme et la glorification des « services » qui sont, dans sa vision du monde, la colonne vertébrale et le cerveau du gouvernement.] rouge-brune qui règne à Moscou, l’ennemi, c’est la souveraineté des nations. L’empire ne connaît pas de frontières, il ne veut avoir que des vassaux, complètement asservis comme l’Arménie ou le Belarus ou, à défaut, dépendants par la peur de la guerre et le chantage énergétique. L’Europe va-t-elle se laisser faire ou saura-t-elle arrêter ce projet impérial sans frontières et ramener la Russie dans le concert européen ?  Cette Russie européenne, à laquelle on a pu croire en 1991, elle n’existe plus par la volonté de l’« URSS 2.0 », un mot qui est à lui seul un déni de réalité. Le refus de reconnaître les crimes du soviétisme, et le fait que son échec n’est dû qu’à lui-même et non à quelque complot de l’Occident, a entraîné la Russie dans ce qu’il faut bien reconnaître comme un nouveau fascisme. Un fascisme de papier certes, vu le délabrement économique et démographique de la Russie, mais dont on aurait tort de sous-estimer le pouvoir de nuisance : si Poutine parvenait à déstabiliser l’Ukraine, l’effet domino serait immédiat, à commencer par la Hongrie, sympathique « État-membre » gouverné avec le soutien et l’influence de néo-nazis, et qui ne pense qu’à annexer des territoires au détriment d’autres États-membres (Slovaquie, Roumanie).

Nous sommes donc revenus brutalement dans l’Histoire, et l’Europe face à un destin. Pourtant, les clivages et l’offre politiques ne se présentent pas de façon limpide en raison d’ambiguïtés et d’alliances de revers inattendues. Partons du cas du favori annoncé de ces élections en France et dans plusieurs pays : l’extrême droite anti-européenne. Seul celui qui ne veut pas voir peut ignorer l’alliance entre les extrêmes droites et la Russie. Toutes les extrêmes droites : les anti-européens, mais aussi les fanatiques de l’Europe des régions contre les nations, le FN, le VPÖ autrichien, mais aussi les néo-nazis de Jobbik en Hongrie et d’Aube dorée en Grèce. Ces derniers ont dénoncé les partis nationalistes ukrainiens, Svoboda et Secteur droit, au motif qu’ils « travaillent pour les juifs ». La légitimité et le caractère démocratique de l’annexion de la Crimée par la Russie ont été certifiés sur place par une délégation d’« observateurs » où figuraient le FN, le VPÖ, divers groupuscules anti-européens polonais, irlandais, finlandais, sous la houlette de l’« Observatoire eurasien de la démocratie et des élections » fondé pour l’occasion par le néo-nazi belge Luc Michel, un soutien de toujours de Poutine. La troupe était complétée par Die Linke, l’équivalent allemand du Parti de gauche, guère embarrassée de cohabiter pour l’occasion avec le NPD. L’annexion de la Crimée a reçu également le soutien des communistes grecs et italiens (alors que Syriza, le nouveau parti de gauche radicale en Grèce, est du côté de la révolution ukrainienne). La Ligue du Nord et le Vlaamsblok n’en pensent pas moins, tout en évitant une compromission par trop visible avec la Russie. Cette coalition n’est pas folklorique, ce n’est pas un point de détail de l’histoire européenne. Qu’ils soient des groupuscules de la fachosphère, des régionalistes européens propres sur eux, tous également hostiles à l’État-nation ou, au contraire, des partis de l’extrême-droite de gouvernement, eux farouchement nationalistes et étatistes, du moins en parole, ou encore des communistes à l’ancienne (Il Manifesto, le PKE), tous les membres de cette coalition ont en commun la détestation de la révolution ukrainienne et une fascination pour l’alternative anti-européenne et autoritaire incarnée par Poutine[2. Et accessoirement adversaire du christianisme occidental, qui n’est pour eux qu’une hérésie par rapport à la vraie religion (orthodoxe), une hérésie directement responsable du déclin des valeurs. Il est assez cocasse, à cet égard, que les cathos intégristes se rangent parmi les compagnons de route les plus zélés de l’empire, notamment les dirigeants de la « Manif pour tous » après l’éviction de Frigide Barjot.].

D’où ce paradoxe que les supplétifs naturels de l’entreprise russe pour détruire l’UE et vassaliser les nations européennes sont rejoints par des gens qui devraient s’y opposer de toutes leurs forces : les nationalistes xénophobes autarciques du FN, mais aussi, hélas, la plupart des souverainistes. Eux défendent une Europe différente, une Europe des nations plutôt qu’une bureaucratie centralisée prospérant sur l’affaiblissement des gouvernements nationaux, un ensemble régional renforçant son modèle social et ses projets industriels plutôt qu’un espace libre-échangiste sans frontières. Cette tradition politique est forte en France de l’héritage gaulliste et un Jacques Delors n’en était pas si éloigné, au fond, avec sa vision d’une Europe comme « fédération d’États-nations ». Elle représente toujours une sensibilité importante à droite et à gauche, qui s’est exprimée par le non au référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005. On peut apprécier diversement la pertinence et le réalisme de cette tradition, mais elle fait gravement fausse route aujourd’hui : les souverainistes se sont tiré une balle dans le pied en prenant le parti de la Russie, c’est-à-dire de l’empire contre les nations. Ils ne voient pas la différence entre la Russie et l’URSS (ici l’« URSS 2.0 ») : ils ne voient pas à qui ils ont affaire. Habiles géopoliticiens − oui, l’Europe ne doit pas se livrer pieds et poings liés au TAFTA −, ils semblent oublier la morale politique, qui nous invite à soutenir une véritable révolution de la liberté. D’où la grande confusion et la désespérance du débat politique français, qui contraste avec la netteté du débat allemand. L’Allemagne est plus attirée encore par les sirènes russes, en raison de sa proximité géographique et de sa forte dépendance énergétique mais, au moins, les choses sont claires. Les politiques et les éditorialistes choisissent leur camp. Le ministre des Finances, Wolfgang Schaüble, a comparé « l’aide fraternelle » à la russe au raisonnement hitlérien en vertu duquel toute région germanophone était ipso facto un territoire du Reich ; l’éditorialiste du Spiegel Jan Fleischhauer affirme que les dernières déclarations de Poutine lors de son show télévisé ne sont pas « légèrement » mais « parfaitement fascistes », tandis que Jakob Augstein, pacifiste et pro-russe, écrit dans le même journal que « si l’avenir de l’Ukraine, c’est la désintégration, l’Occident ne doit pas chercher à l’empêcher »[3. Jan Flieschauer et Jakob Augstein, Spiegel Online, 1er mai 2014.]. Bref, les Allemands ont Schaüble et Schröder, pendant que nous devons nous contenter des approximations pacifistes d’Edgar Morin, désolant reflet des confusions françaises.

On peut contester la comparaison entre les annexions nazies et l’annexion de la Crimée et demain peut-être de l’Est et du Sud de l’Ukraine, mais justifier, comme le fait Morin, l’agression russe en Ukraine au motif que « l’Allemagne voulait conquérir, la Russie veut récupérer » (Le Monde, 3 mai 2014), cela ne va pas. Entre l’alliance ouverte des rouges-bruns, de la partie de la gauche radicale qui confond Marx et la théorie du complot (du Manifesto à Berruyer) et de l’extrême droite soi-disant nationale avec le Kremlin, les atermoiements mi-chèvre mi-chou de Guaino à Chevènement, et l’Europe de la BCE, les citoyens français vont avoir bien du mal à s’orienter. Le parti de l’abstention risque d’arriver en tête.

*Photo : AP21498659_000025.

Manifs antichinoises au Vietnam

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manifestations-vietnam-anti-chinoises

Si les tumultes politiques se sont multipliés ces derniers mois au sud-est de l’Asie, de la Thaïlande au Cambodge[1.  Secoué par des élections présidentielles largement contestées.], le Vietnam semblait épargné. Poursuivant sa remarquable croissance économique, le pays impose l’ex-Saïgon, Ho-Chi-Minh-ville, comme une mégalopole mondiale dont le regard se tourne de plus en plus résolument vers l’Occident.

En fait, l’ex-possession française, qui garde pour vestiges des maisons coloniales à la richesse grandiloquente, et un parterre de touristes francophones, a deux visages. Le nord du pays, imprégné d’une très forte empreinte communiste, est dominé par le parti du même nom. L’été dernier, le noctambule que je suis s’accommoda avec grand mal de ces policiers venant tirer le rideau du bar alors que mon dernier saké arrivait tout juste sur le comptoir. Mon verre bu à la va-vite, je rebroussai chemin dans une espèce de cohorte militaire, les clients du bar, ne semblant pas prêts à se risquer au dialogue avec des policiers à la bonhomie toute relative. Comme auraient pu en témoigner mes compagnons du jour, la mainmise des communistes, ou plutôt de ce qu’il en reste après les contorsions du parti pour s’adapter à l’économie de marché, paralyse quelque peu l’économie du nord.

Mais, au sud du pays, la situation est radicalement autre. À Ho-Chi-Minh-ville, fleuron de l’Asie renouvelée, les fils et filles des grandes fortunes dépensent leur énergie et leurs argent dans des discothèques où les DJ les plus renommés de la planète touchent des cachets importants, loin de la réputation feutrée de l’Asie du Sud-Est. Las d’être dirigé « à la baguette » par le sur-influent voisin chinois, dont provient l’essentiel de l’afflux de devises (la Chine ayant implanté nombre d’usines  dans le pays), c’est dans la moitié sud que s’est levée la contestation, sous le regard, bienveillant selon Pékin, du pouvoir vietnamien, lequel promet pourtant « des mesures sévères » pour mettre fin à cette agitation.

Peu habitué aux révoltes, le Vietnam opte pour une politique de l’écrasement rappelant à s’y méprendre le précédent du Cambodge, qui au plus fort de la contestation anticommuniste l’an dernier, avait imposé le silenzio stampa aux médias nationaux et violemment réprimé la plèbe contestatrice. En vain, puisque les élections présidentielles avaient par la suite déstabilisé le sortant Hun Sen, vainqueur d’une courte tête et contraint à partager le pouvoir.

Le Vietnam vogue-t-il vers le même destin ? Les violentes manifestations antichinoises fournissent au Sud le prétexte pour s’émanciper du pouvoir communiste du Nord. Hanoï reste un allié de circonstance pour Pékin, dans un mariage de la carpe et du lapin, qui tente de dépasser leur douloureuse histoire commune dont la guerre sino-vietnamienne de 1979 fut le point d’orgue. À l’époque, la Chine avait déclaré la guerre au Vietnam, inquiet de l’influence du régime pro-soviétique dans toute l’Asie du sud-est.

Les nombreuses tensions de ces derniers jours font écho à cette histoire récente, puisque les eaux disputées autour des iles Paracels continuent d’être la pomme de discorde entre les deux pays qui en revendiquent le contrôle depuis 1974. La semaine dernière, la Chine annonçait le déploiement prochain d’une plateforme pétrolière autour de ces îlots disputés. Une provocation du voisin aux yeux de nombreux Vietnamiens.

Le Vietnam n’a pas pansé ses plaies tant ses différentes populations diffèrent culturellement. La jeunesse d’Ho-Chi-Minh, nourrie de culture occidentale, voit là une formidable occasion de défier la Chine et le reste du pays.

Entre mondialisme effréné et patriotisme économique, le Vietnam doit encore se choisir un destin.

*Photo : Chris Brummitt/AP/SIPA. AP21565607_000001.

Mon amphi trente ans après

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Dans l’amphithéâtre où j’entre pour la première fois, au matin du 10 octobre 1982, date d’ouverture de l’année universitaire, l’ambiance ressemble à ce que me racontait mon grand-père, qui y croisait Mendès France, ou à ce qu’elle devait être à l’époque où Frédéric Moreau faisait son éducation sentimentale. Après l’atmosphère compassée du lycée, le choc est saisissant. On a l’impression d’arriver au sabbat des sorcières : ça bouge, ça rit, ça fume, et l’amphithéâtre envahi par les brumes a un faux air de marécage romantique où la méchante lumière des néons perce comme un soleil pâle. Mais le plus frappant, c’est le bruit, énorme. On distingue certes la voix du petit monsieur qui, tout en bas, juché sur son estrade, nous explique les finesses du droit constitutionnel entre deux bouffées d’une Boyard maïs sans filtre, la bombe nicotinique la plus redoutable sur le marché. Mais ce que l’on perçoit surtout, c’est un fond sonore puissant, entrecoupé de huées ou d’applaudissements – lorsque notre honorable professeur prend à parti les puissants du jour, la politique des nationalisations ou les successeurs de Léonid Brejnev. C’est que dans l’amphi, on ne se contente pas de jacasser :  on commente, on critique, on s’emporte lorsque le professeur, délaissant la description des mécanismes institutionnels, s’engage dans des digressions que l’on juge trop à droite, ou trop à gauche, ou trop au centre. Assis sur son banc, chacun use joyeusement de sa jeune liberté. Si l’on excepte une brochette de demoiselles  au premier rang, qui portent déjà les perles de leur mère et écrivent avec application, le cours semble d’ailleurs n’être qu’un prétexte – à se réunir, à débattre et à tenter de convaincre tel ou tel adversaire. Quant aux examens, bah, la fin de l’année est encore loin, et on trouvera bien d’ici là une jeune fille complaisante à qui l’on pourra extorquer ses notes. Mais c’est presque secondaire : ce qui importe, ce sont les idées, c’est cette vie où l’on mord à pleine bouche, et qui ne s’arrête pas à la porte de la fac. C’est la jeunesse, que l’on gaspille avec insouciance. Pour le reste, on aura bien le temps de voir.[access capability= »lire_inedits »]

Au matin du 10 octobre 2012, trente ans plus tard, l’amphithéâtre où je pénètre pour donner mon premier cours est aussi bondé que jadis. À première vue, rien n’a changé : ce sont les mêmes. Au premier rang, les vierges sages sont toujours présentes, et tout aussi appliquées que l’étaient leurs mamans. Pourtant, on dirait qu’elles ont fait des petits : derrière elles, au second rang, on a les mêmes ; au troisième rang, c’est pareil, filles et garçons mêlés, ainsi qu’au quatrième, au cinquième, et ainsi de suite. Le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. Une mouche voler ? Vous n’y pensez pas : tout ce que l’on perçoit, c’est la musique des doigts pianotant sur les touches des PC, et parfois, à voix très basse, le chuchotis d’un étudiant qui demande à ses voisins si l’on en est toujours à la troisième sous-section de la deuxième section du premier chapitre. De temps en temps, la mélodie d’un portable déchire le silence : les étudiants ricanent alors avec un air gêné, et se sentent tous un peu coupables. Quant au professeur, il joue sur du velours : le dompteur de fauves s’est transformé en collectionneur de papillons. Jadis, il ne pouvait rien dire sans susciter une réaction : désormais, je peux leur déclarer tout ce qui me passe par la tête sans qu’aucun d’entre eux ne ralentisse sa prise de notes. Et je suis sûr de retrouver mes fantaisies passagères, sans la moindre once de critique, dans les copies de fin de semestre. J’ai beau les supplier, au début de l’année, de ne pas croire tout ce que je leur dis, de se comporter en adultes, en citoyens, c’est peine perdue : tout ce qui sort de ma bouche est sacré.

Au fond, dans cet amphithéâtre atone, j’ai le sentiment de jouer un remake des Dames de Stepford, ce roman d’Ira Levin où des desperate housewiwes délurées se transforment subitement en ménagères obéissantes – jusqu’à ce que l’on apprenne qu’elles ont été lobotomisées de force à la demande de leurs maris. Ici, c’est pareil : les sales gosses d’autrefois, insolents et curieux, sont devenus de jeunes vieillards indéfectiblement soumis aux pouvoirs en place, et pratiquant l’autocensure avec la plus extrême sévérité. Mais comme les dames de Stepford, ils ne sont pas coupables de leur ennuyeuse perfection. Comme elles, ils sont des victimes. Victimes, à la fois,  du principe cardinal de notre société de consommation, pour qui la réussite est exclusivement matérielle, et de l’angoisse taraudante du chômage dont on leur rebat les oreilles depuis la prime enfance, qu’ils n’ont pas prise au sérieux jusqu’au baccalauréat mais qui, depuis, les ronge comme une gangrène. S’ils sont aussi dociles, c’est parce qu’ils ont peur. Peur de ne pas y arriver. Peur de rester sur le carreau. Peur de vivre chichement et de vieillir dans la pauvreté, dont ils savent qu’elle est désormais synonyme de honte. Si l’on avait évoqué la question des retraites devant leurs aînés de 1982, on se serait attiré un énorme éclat de rire. Mais à l’inverse, si on leur parlait, à eux, les étudiants de 2012, de la gratuité du savoir, de la noblesse des idées ou de l’aristocratie de l’intelligence, et de sa supériorité sur les pouvoirs de l’argent, on ne récolterait rien d’autre que des sourires apitoyés. Et peut-être une remarque bien sentie, du genre : « Ce que vous pouvez être vieux jeu… vous ne savez vraiment pas ce qui intéresse les jeunes…»[/access]

*Photo: HALEY/SIPA.00138329_000001

Ukraine : Poutine, Hitler et le Prince Charles

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En visite à Halifax, au Canada, le Prince Charles a défrayé la chronique. D’après le Daily Mail, qui n’a pas été démenti, il aurait comparé la politique d’annexion de Poutine en Crimée à celle d’Hitler dans les années 30.

D’après Radio Canada, cette déclaration serait intervenue lors d’une conversation avec Marianne Fergusson, 78 ans, une canadienne d’origine juive polonaise qui a fui son pays natal juste avant la seconde guerre mondiale et qui perdu plusieurs membres de sa famille dans l’Holocauste : « Marianne Fergusson, a déclaré qu’elle avait discuté avec le prince de l’histoire de sa famille et des circonstances qui l’ont conduite à immigrer au Canada. Le prince Charles lui aurait alors dit : « Poutine fait aujourd’hui presque la même chose qu’Hitler », faisant allusion à la récente annexion de la Crimée par la Russie et au comportement de Moscou face à la crise en Ukraine. »

Cette déclaration a provoqué pas mal de remous au Royaume-Uni. Certains, comme le vice-premier ministre Nick Clegg, estiment que Charles a le droit de donner son opinion personnelle, comme tout sujet britannique.

D’autres y voient une violation de l’obligation de neutralité politique des membres de la famille royale. Ainsi le député travailliste Mike Gapes, fait remarquer sur Twitter que « Dans une monarchie constitutionnelle, la politique et la diplomatie doivent être menées par le parlement et le gouvernement » avant de conclure, assez brutalement que « la monarchie est là pour être vue, pas pour être entendue »

Quoique résolument anglophile, je ne suis point Anglais, et me garderais donc bien de trancher sur ce point crucial de doctrine. Mais deux remarques techniques quand même.

Primo, lors des faits historiques des années 30 évoqués par Charles, à savoir l’annexion de l’Autriche puis des Sudètes tchèques par Hitler, le Roi et son Premier ministre furent d’une complaisance lamentable. Heureusement, Churchill vint.

Secundo, il se pourrait que cette assimilation de Poutine à Hitler soit contreproductive. Pour nombre de militants de Secteur Droit ou de Svoboda, la référence à Hitler est élogieuse, ils risquent donc d’être affreusement vexés par cette comparaison.

Affaire des TER : tous irréprochables sauf Pepy et Rapoport?

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pepy rapoport scnf ter

Tout accusé ayant le droit à un avocat, je vais me coller à la défense de Guillaume Pepy et son compère Jacques Rapoport, respectivement présidents de la SNCF et de Réseau ferré de France. Je sais, la cause paraît perdue d’avance mais laissez moi une chance. D’accord, on ne va pas les décorer. Cette affaire de TER trop larges pour les gares et les voies auxquelles ils sont destinés fait penser aux blagues soviétiques sur le plan quinquennal. On imagine des bureaucraties gigantesques et absurdes, exclusivement vouées à leur propre reproduction : dans le concours national d’épithètes qui a fait fureur toute la journée d’hier, « kafkaïen » et « ubuesque » sont arrivés largement en tête. Après « consternant », « atterrant » et « rocambolesque ».

Il faut dire que c’est une sacrée bévue et une bévue à 50 briques minimum peut-être à 300, si on en croit le secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier. Au final, bien sûr, la facture sera pour nous.

Pas de quoi pavoiser, donc. N’empêche, le spectacle d’un pays entier communiant dans la dénonciation de quelques-uns est déplaisant, voire terrifiant. À l’unisson de la hargne qui se lâche sur les réseaux dits sociaux, journalistes et politiques chassent en meute, conjuguant joie mauvaise et bonne conscience, comme si les échecs de quelques-uns prouvaient la réussite de tous les autres. C’est pas nous qui aurions commis pareille bourde, n’est-ce pas ? Tous irréprochables !

Bien sûr, non seulement l’erreur est humaine mais elle est seulement humaine. Derrière ce loupé magistral, il y a nécessairement des individus qui ont failli et on suppose qu’ils devront répondre de leurs négligences ou de leur incurie. Au passage, il faudrait cesser de déplorer les effets quand on chérit les causes. Au-delà des défaillances personnelles, il est difficile de ne pas incriminer la drôle d’organisation du transport ferroviaire exigée par l’UE au nom de la concurrence : les trains et les gares  pour la SNCF, les voies et les quais pour RFF. Et bien sûr, une guerre de tranchées entre les deux entités.

En attendant, depuis hier, c’est l’union sacrée. De la droite et de la gauche, du peuple et des élites, des rédactions et des bistrots, monte la même clameur : il faut que des têtes tombent. Un coupable, vite ! Et même deux. Certains, comme Jean-Christophe Cambadélis ou la rapporteuse socialiste du budget Valérie Rabault réclament à mots à peine couverts la démission des deux présidents. Les journalistes font chorus, entamant l’habituelle ritournelle : dans un autre pays, ils auraient démissionné sur le champ. Peut-être. Il est vrai que dans les autres pays, ils n’ont pas la chance d’avoir des journalistes, des élus et des patrons infaillibles comme les nôtres. Ce n’est pas en France que des patrons partiraient avec des parachutes dorés après avoir emmené leur entreprise dans le mur ou que des journalistes feraient de brillantes carrières après avoir été convaincus de plagiat ou de bidonnage. Le pouvoir implique la responsabilité et nous, nous sommes intraitables sur la responsabilité. Surtout celle des autres. Et pas question de sanctionner des lampistes : un chef digne de ce nom doit assumer les ratages de ses subordonnés. Si un ministre ou un conseiller du Président commettait une faute, par exemple en se faisant pincer en flagrant délit de fraude fiscale, vous pensez bien que le Président démissionnerait immédiatement. Heureusement que chez nous, des choses pareilles ne peuvent pas arriver.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00667142_000039.

Ukraine : ni Kiev ni Moscou

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ukraine russie secteur droit

Il y a presque trois semaines, la maison des syndicats d’Odessa était ravagée par un incendie, tuant officiellement 42 personnes. Bien vite, les rumeurs les plus sinistres ont commencé à courir, faisant état de plus de cent morts pour certaines, évoquant, pour d’autres, un véritable massacre camouflé en incendie.

La couverture médiatique de l’événement n’a pas vraiment été plus importante en France depuis lors. Un article de Daniel Schneidermann sur les « innommés » d’Odessa, Jérôme Leroy évoquant l’indignation sélective des médias occidentaux dans Causeur et Marianne dans lequel Jack Dion se demandait il y a déjà deux semaines pourquoi l’on parlait si peu du massacre d’Odessa. On en parle toujours aussi peu aujourd’hui, semble-t-il.

Pourtant, même si la crise ukrainienne donne lieu, depuis l’affaire de Crimée, à une propagande active de la part de toutes les parties en présence et que l’intoxication est la règle en la matière, l’accumulation des témoignages et des images ne laissent plus beaucoup de place au doute sur ce qu’il s’est réellement passé à Odessa ce 2 mai. Corps à demi-calcinés puis déplacés pour les besoins d’une mise en scène macabre, victimes abattues d’une balle dans la tête, tuées à coups de hache, étranglées ou achevées après qu’elles ont sauté par les fenêtres du bâtiment enflammé : à l’incendie criminel s’ajoutent progressivement de plus lourdes charges. Après avoir été visiblement provoqués par des éléments pro-russes à l’occasion d’une manifestation précédant un match de football, supporters et nationalistes ukrainiens ont attaqué les tentes et le camp de base des séparatistes qui se sont réfugiés dans la maison des syndicats. Le carnage aurait commencé à partir de là. Il a impliqué nombre de militants du tristement célèbre Pravy Sektor, le « Secteur Droit », groupe ultranationaliste ukrainien. Qui a dit que l’extrême-droite ukrainienne jouait un rôle très limité dans le conflit ? Elle est visiblement responsable de l’assassinat de sang-froid de dizaines de personnes, voire de plus d’une centaine si l’on s’en tient à des décomptes bien plus alarmistes. Quant à l’incendie, ce n’est qu’après coup qu’il aurait été déclenché, achevant de ravager le bâtiment, n’effaçant pas pour autant les preuves du carnage qui s’y est déroulé. Comme le remarque Jérôme Leroy, les morts n’ont peut-être pas la même valeur pour les médias de nos contrées suivant qu’ils soient pro-russes ou nationalistes ukrainiens.

Comme du temps des guerres d’ex-Yougoslavie, les « méchants » et les « gentils » ont été bien vite désignés par les médias occidentaux. Alors que l’on assiste avec l’Ukraine à un nouvel acte de la rivalité russo-occidentale, avec, comme en 1999 avec le Kosovo ou 2008 avec les Ossètes et les Abkhazes, l’instrumentalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on peut encore être témoin du très large alignement des médias sur la ligne et la lecture officielle des événements. Certes, la Russie ne se prive pas de manipuler et déformer mais dans cet affrontement qui n’ose pas encore s’appeler une guerre civile, le massacre d’Odessa montre que nous sommes dépendants également, à travers les canaux principaux de l’information, d’une vision très orientée du conflit.

Il faut à raison souligner les responsabilités de Vladimir Poutine dans la déstabilisation de l’Ukraine. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur le possible rôle joué par les services russes dans une tragédie comme celle d’Odessa, fort opportune afin de gagner l’opinion publique à la cause pro-russe. Certes, on peut parler d’ « expansionnisme » russe dans ces régions qui sont les anciennes marches de l’empire, tsariste ou soviétique, mais l’on peut aussi se demander à quel point, après l’affaire rondement menée de Crimée, la Russie a mis le doigt dans un engrenage dangereux et dans un conflit qu’elle ne maîtrise plus vraiment avec la déstabilisation de l’est de l’Ukraine. Paradoxalement, la Russie est en position de force et de faiblesse dans le dossier ukrainien. D’une part, en dépit des démonstrations militaires et des roulements de tambours et de chenilles à la frontière ukrainienne, la Russie – dont le budget de la défense représente 5% des dépenses militaires dans le monde, environ huit fois moins que les Etats-Unis et deux fois moins que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis, n’aurait pas vraiment les moyens d’assurer une présence militaire ou de s’offrir même le luxe d’une intervention dans l’est de l’Ukraine. Ce serait pour elle entrer dans un piège à la fois militaire et nationaliste qui pourrait lui coûter très cher. Alors, on peut s’interroger sur le degré de rationalité dont Vladimir Poutine fait preuve mais l’on peut se demander aussi quel est le sens réel de la « finlandisation » de l’Ukraine que suggérait Zbigniew Brzezinski il y a peu. La Finlande est un conflit qui avait coûté très cher à l’ours russe au cours du second conflit mondial. S’il prenait à la Russie la fantaisie de faire franchir la frontière à ses troupes, l’Ukraine serait susceptible de devenir un nouvel Afghanistan. La seule option militaire que pourrait envisager la Russie serait l’option géorgienne : l’intervention éclair. Encore cela risquerait-il d’avoir un prix beaucoup plus élevé cette fois sur le plan diplomatique.

La Russie est cependant loin d’être isolée diplomatiquement. C’est sa force dans le conflit ukrainien. Vladimir Poutine a su ménager ses soutiens en Asie, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Elle a réussi, surtout, à s’assurer de l’appui diplomatique de puissants voisins : l’Inde d’une part mais surtout la Chine qui, bien qu’adoptant en apparence une neutralité non-interventionniste, a besoin également de l’appui de la Russie dans les conflits territoriaux qui l’opposent, dans ce que l’empire du Milieu considère comme SA mer de Chine, au Japon, au Vietnam, aux Philippines, à Brunei… sans compter Taïwan.

Il est clair que la Russie comme la Chine sont en position de se soutenir mutuellement pour s’engager dans des politiques, sinon expansionnistes, du moins visant à restaurer ou étendre leur influence régionale. Le fait de bien voir cela et de ne pas oublier la nature profondément autoritaire des deux régimes et les restrictions que chacun impose aux libertés, empêche-t-il pour autant de considérer que la politique américaine ces dix ou vingt dernières années a représenté un facteur de chaos et de déstabilisation pour nombre de régions du monde ? L’Europe n’a-t-elle vocation à rester qu’une « tête de pont démocratique » dans le grand échiquier américain ou peut-elle se donner les moyens de reprendre véritablement son rôle d’arbitre entre les ambitions eurasiatiques et américaines ? La finalisation du traité transatlantique semble démontrer le contraire. La couverture médiatique très modeste accordée également à cet événement majeur révèle aussi la propension des médias ou de l’intelligentsia française à s’en tenir à une lecture toujours très atlantiste des relations internationales. Dénoncer l’activisme et la responsabilité des Russes dans le chaos ukrainien ne doit pas pousser à ignorer les crimes passés sous silence, voire cautionnés, par la partie adverse. Se méfier des ambitions poutiniennes ne devrait pas laisser penser que la carte du monde suggérée par Brzezinski ou d’autres est quelque chose de souhaitable. Poutinolâtres et atlantistes exaltés devraient considérer que, pour un Français, la politique des empires quels qu’ils soient est toujours synonyme du pire.

*Photo : Alexander Ermochenko/AP/SIPA. AP21568293_000040. 

Mali : l’indécision de François Hollande coûte cher

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Le ministre français de la Défense était attendu dimanche à Bamako pour y signer un nouvel accord de défense avec le Mali et y annoncer la fin de l’opération Serval. Cette visite tombait au plus mal au moment où la situation est explosive dans le nord du pays. Elle a donc été annulée in extremis. De violents affrontements ont en effet opposé samedi l’armée malienne aux rebelles indépendantistes touaregs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et à leurs alliés du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), faux-nez du mouvement islamiste Ansar Dine. Un bilan du ministère malien de la Défense fait état de 8 morts et 25 blessés dans ses rangs, et de 28 morts et 62 blessés dans celui des agresseurs.

La cause de cette soudaine flambée de violence ? Une visite, la première depuis le déclenchement de la crise malienne en janvier 2012, du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville de Kidal. Il faut dire que le MNLA, qui a pris le contrôle de la ville à la faveur de l’opération Serval en janvier 2013, la considère comme son fief et y règne en maître avec la bénédiction de ses protecteurs parisiens. L’armée malienne, réduite sur place à quelques centaines d’hommes, y est cantonnée quand les rebelles en armes s’y promènent à leur guise et y font régner, selon les points de vue, l’ordre ou la terreur. Le 2 décembre 2013, deux reporters français de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont payé de leur vie la confiance qu’ils avaient placée dans les hommes du MNLA, bien incapables de les protéger, si ce n’est complices de leur enlèvement et de leur assassinat.

Comme à l’accoutumée, le MNLA a organisé vendredi une manifestation « spontanée » de femmes et d’enfants pour empêcher l’avion du Premier ministre d’atterrir. Celui-ci est finalement arrivé sur place  samedi matin dans un hélicoptère de la force des Nations Unies, la MINUSMA, protégé par un second hélicoptère français. Mais ni la MINUSMA ni Serval ne sont intervenus lors de l’attaque de la délégation malienne par le MNLA qui a pris 32 otages alors que deux civils, deux préfets et quatre sous-préfets maliens ont été assassinés ! Si les otages ont été libérés lundi soir et le MNLA ainsi que ses alliés font maintenant profil bas alors que l’armée malienne affirme avoir déployé 1500 hommes sur place, la situation peut basculer d’un instant à l’autre.

Certes, la France a beau jeu d’affirmer qu’il ne lui appartient pas d’assurer la sécurité à Kidal où elle ne dispose plus que de quelques dizaines d’hommes. Mais qui empêche, depuis plus d’un an, l’armée malienne de s’y déployer au mépris de sa souveraineté nationale ? Qui tolère l’anarchie qui y règne et l’absence effective des services de l’Etat malien ? Qui a confié la ville aux touristes en uniformes de la MINUSMA dont tout le monde se demande au Mali à quoi ils peuvent bien servir sinon à jouer le rôle de supplétifs de l’armée française, dans la plus pure tradition coloniale.

Aujourd’hui, la rue gronde à Bamako contre la présence militaire française, de plus en plus vécue comme une occupation. Si tout le monde se félicite de l’intervention française en janvier 2013, nul n’oublie que celle-ci avait théoriquement pour objet de permettre au Mali de recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. On en est bien loin ! La région de Kidal est désormais un protectorat français qui ne dit pas son nom. L’accord de Défense qui devait être signé dimanche entérinera en y mettant les formes cette situation de fait qui permettra à Paris de s’installer durablement au sud de l’Algérie, de surveiller les mouvements islamistes, mais aussi d’assurer la sécurité de ses approvisionnements en uranium du Niger voisin. La date choisie pour la signature de l’accord a été perçue comme une nouvelle provocation par la population malienne. N’y avait-il pas un autre jour que celui de l’anniversaire de la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963 pour parapher ce document ? Déjà, le 20 janvier dernier, la signature de l’accord prévue à la date anniversaire du jour de 1961 où le premier président du Mali indépendant Modibo Keita avait décidé de chasser les troupes françaises de son pays avait dû être reportée sous la pression populaire.

Mais l’essentiel n’est pas là. En laissant l’anarchie s’installer à Kidal, la France, incapable d’y faire régner l’ordre et soucieuse d’y assurer la tranquillité de ses protégés irrédentistes qui ne représentent qu’une infime partie de la population touarègue, porte une responsabilité directe dans les événements de ces derniers jours. Si elle est incapable de faire régner la paix dans la région, qu’elle laisse alors le gouvernement malien régler la question à sa manière, même si celle-ci lui déplaît. Faut-il rappeler que le Mali est un Etat indépendant ? 

*Photo : STJEPANOVIC DANKO/SIPA. 00652082_000009.

Christine Angot, Katerine, Yves Calvi, etc.

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philippe katerine chanteur

philippe katerine chanteur

LES ESCARGOTS MEURENT DEBOUT !

Si j’ai choisi comme titre ce superbe aphorisme de Francis Blanche, c’est pour t’aider, ami lecteur, à garder le moral face aux calamités qui se sont encore abattues sur le pays ce moi-ci : la « crise » toujours recommencée, le vain remaniement, l’élection d’Anne Hidalgo, le premier essai de Matthieu Pigasse et le dernier roman de Christine Angot.

ANGOTESQUE !

LUNDI 24 MARS / Dans le dernier Figaro littéraire, sous la plume d’Étienne de Montety, délectable recension du dernier Angot, La Petite Foule. « Est-ce le fruit d’une récente lecture de Lévinas, elle a visiblement découvert l’Autre. » De fait, délaissant pour une fois l’autofiction, l’écrivaine qui fait peur livre là une galerie de portraits d’humains, y compris quelques animaux.

« Les beaux esprits ont aussitôt cité La Bruyère, reprenant complaisamment l’exergue du livre, note le critique. La Petite foule nous ferait plutôt penser à un livre de Philippe Delerm. Qu’on en juge à cette phrase :  » Elle a appris à faire la cuisine très tard. Pendant longtemps, tout ce qu’elle a su faire, ç’a été ouvrir du jambon de Bayonne sous cellophane, un paquet de chips, une boîte, et mettre une jolie nappe ». »

Vacuité du fond, platitude de la forme – et douce ironie du commentaire ; la chronique de Montety nous change agréablement du déluge d’éloges tombé de partout ailleurs sur l’Angot nouveau : « Un petit bijou littéraire » ; « Un roman aussi singulier qu’universel » ; « Il est des murmures plus puissants que tous les cris »… Et puis quoi encore ?

Même Laurent Ruquier s’est improvisé critique littéraire pour joindre sa voix à cet invraisemblable concert de louanges, lorsqu’il a reçu l’autrice à « On n’est pas couché » : « J’ai lu votre livre assez vite pour préparer l’émission ; maintenant, je vais le relire pour le savourer ! »

Et l’animateur de s’en prendre, sans le nommer, à la « mauvaise foi » de Montety, accusé d’avoir « consacré tout son papier » au dernier mini-chapitre, « L’Oiseau ». Mauvaise foi toi-même, Laurent ! C’est seulement en conclusion qu’Étienne mentionne ce portrait, qui d’ailleurs vaut son pesant de guano.

Christine, perfectionniste comme elle est, y fait chanter dans sa langue natale ledit volatile, qu’elle a enregistré tout exprès. Notre critique, lui, se contente de commenter cet étonnant travail d’écriture sur un ton légèrement persifleur : « L’écrivain est là, tel qu’en elle-même. On cite :  » Votre préféré, vous l’entendez, le matin : Flouou, flou-ouhou, flou, flouhou. Il arrête. Un autre : hou-ou ; ouhou : ahhouhou ». A-t-on bien lu ?  » Ouhou : ahhouhou « . Le talent, intact. »[access capability= »lire_inedits »]

Quant à moi, j’ai bien ri mais, connaissant le naturel soupe-au-lait de la mère Angot, je souhaite à l’ami Étienne de ne pas la croiser dans les quinze ans à venir.

 

EN AVANT COMME AVANT ! 

MARDI 1er AVRIL (!) / Dans son éditorial, Le Monde dispense au chef de l’État deux conseils après la débâcle :

« Réagir, s’il ne veut pas donner au pays le sentiment qu’il est sourd à son message » ;

« Ne pas céder aux sirènes, ni changer de cap ou de calendrier ».

Avec ça, Hollande est paré, n’est-ce pas ? Même plus besoin d’Aquilino !

 

ANNE CHARGÉE DE RELIQUES 

SAMEDI 5 AVRIL / Discours d’investiture d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris (extrait) : « Pourquoi je suis de gauche. »

« J’assume tout de ce passé singulier et puissant : 1789, 1830 et 1848, mais également la Commune de 1871, l’espérance du Front populaire, l’ambition du programme du Conseil national de la Résistance et la grande respiration de Mai-68 ! »

Et depuis quarante-six ans, plus rien ? T’assumes pas le « Changer la vie » de 1981, ni le « changer d’avis » de 1983 ? Ni le socialo-communisme  électoral d’antan, ni le social-libéralisme à roulettes d’aujourd’hui ? Pas un mot pour Mitterrand ni Jospin, Hollande ni même Valls – sans parler de Jean Marcchero[1. Je ne suis plus très sûr de l’orthographe.]

Et entre-temps, t’as rien oublié, sœur Anne ? Quand on « assume tout » comme toi, on assume aussi les conséquences historiques, fût-ce à la lumière de la dialectique. Pas de 1789 sans 1793 ; de 1830 sans Louis-Philippe ; de 1848 sans Louis-Napoléon ; de Commune sans gauche versaillaise ; de Chambre du Front populaire sans Munich et les pleins pouvoirs à Pétain[2. . 286 voix de gauche pour, 73 contre.], ni de CNR sans de Gaulle, avant même André Le Troquer. Quant à la « grande respiration » de Mai-68, tu ne manques pas d’air ! Après dix ans d’opposition, elle aura quand même étouffé la gauche pour treize années de plus…

Avec ta méthode de tri sélectif, Madame ma Maire, moi j’assume volontiers toutes les conneries de la droite de Cro-Magnon à nos jours.  

 

VOL AU-DESSUS DU NID DE KATERINE 

 JEUDI 10 AVRIL / Si vous ne connaissez pas Philippe Katerine, je ne vous connais plus ! « Mais reprenons tout depuis le début », comme disait Ventura à Serrault dans Garde à vue. Philippe Blanchard, dit Katerine, est un Vendéen fêlé, né en 1968, qui fait l’artiste depuis vingt-cinq ans.

Son premier concert date de la première « Fête de la musique » jacklangienne à Chantonnay (sic). « Notre tube à l’époque, révèle-t-il au magasine musical « Alcaline » (F2) c’était  Le Chien. Et de fredonner à titre de preuve : Parmi tous les animaux qui pissent / Y a que le chien qui lève la cuisse… »

À l’époque, concernant sa vocation, les parents de Philippe manifestaient une sorte de bienveillance inquiète. Depuis, ça s’est arrangé… Sur la pochette de son antépénultième album, ils posent même avec lui, chez le photographe de Chantonnay ! C’est qu’entre temps le nouveau « fou chantant » a fait son trou jusqu’au sommet. Qui, à part Alain Finkielkraut et vous, ignore encore ses entraînants refrains : Je vous emmerde, Louxor j’adore, Marine Le Pen, La Banane ?

 Après des débuts dans la bossa nova en VF décalée – un créneau étroit –, il décide de jouer le jeu des médias, qui le lui rendent bien. Le voilà auteur et compositeur pour d’autres, acteur puis réalisateur d’un film autobiographique (Peau de cochon), peintre et même sculpteur, exposant ses œuvres aux Galeries Lafayette…

En 2011, avec le triple album 52 reprises dans l’espace, Philippe rend un hommage de sa façon à son Panthéon de la chanson française, de Bourvil à NTM en passant par les 2Be3 et les Stranglers.

Entre-temps, il a bossé avec tout ce qui bouge, d’Anna Karina à l’ami Burgalat en passant par Dombasle, Daho et même Brigitte Fontaine. En ce printemps 2014 son nouvel album, Magnum, revendique une triple référence culturelle : « Le champagne, les glaces et le flingue. »

Pour illustrer cet opus, Katerine réalise même à la demande de Canal + un long métrage qui, à l’en croire, l’aura beaucoup aidé : « En le faisant, j’ai compris quelques chansons du disque, et je peux vous dire que c’est pas toujours joli-joli. »

Reste à savoir s’il faut toujours le croire. La réponse, il la donne en répondant à une question « sérieuse » d’« Alcaline » :

« Votre plus grand regret dans la vie ? »

« N’avoir pas chanté la pub pour Belle des Champs ! »

Et il remet le son…

 

LA CRISE NE PASSERA PAS 

LUNDI 14 AVRIL / Depuis que j’ai appris à lire, et même à comprendre les Sapir, Todd et autres Piketty, je me pique moi-même d’économie, savez-vous ? À tel point que je m’autorise désormais à donner mon avis sur un peu tout, même dans ce domaine.

La « crise », par exemple ! Il y a belle lurette que je n’y crois plus… On raconte aux moins de 20 ans qu’elle daterait de l’explosion d’une bulle en 2008. À d’autres ! Moi, tel que vous me lisez, j’en ai toujours entendu parler depuis le premier « choc pétrolier », il y a tout juste quarante ans.

C’est dire si j’ai été heureux de trouver confirmation de ma thèse (!) dans La Crise sans fin, un bouquin tout ce qu’il y a de sérieux signé Myriam Revault d’Allonnes, philosophe et professeur des universités, entendue l’autre soir sur France Culture. Pour elle et moi, voyez-vous, la « crise » ça ne veut plus dire grand-chose. Non seulement elle ne désigne plus une turbulence économique passagère, mais elle s’étend désormais à tous les secteurs de la société, de l’éducation à la culture en passant par la famille et l’environnement.

Plus question donc de l’utiliser comme prétexte à l’impéritie de nos gouvernants ni aux insuffisances de nos penseurs ! Cette prétendue « crise » est devenue « un état permanent à transformer en dynamique d’action ».

Permanent ? Pour m’en tenir à l’économie – ma nouvelle spécialité – ça me rappelle une judicieuse couverture de Charlie Hebdo en 1975. On y voyait  un Chirac croqué par Cabu qui déclarait triomphalement : « Je vois le bout du tunnel ! », la tête dans le cul.

Le mieux, c’est que la phrase est authentique… et qu’on y est toujours ! À présent, c’est au tour du président Hollande d’annoncer le retour de la croissance pour pas plus tard que bientôt… Et en attendant, ça tourne ! Le capitalisme financier mondialisé se serait-il doté d’un moteur à explosion (de bulles) ?

La seule chose dont on soit sûr, c’est que rien n’est certain, vu qu’il n’y a pas de science économique. Seulement des « écoles » qui enseignent tout et son contraire, des grilles de lecture derrière lesquelles on s’enferme.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les politiciens n’y entendent rien et que leurs prédictions en la matière relèvent de la méthode Coué. Pourquoi diable nos dirigeants, légitimement soucieux de le rester, annonceraient-ils au bon peuple de mauvaises nouvelles, alors même qu’on ne sait jamais ?

En fait de « bout du tunnel », en 1975 c’était plutôt l’entrée ; mais apparemment, pendant trente ans, les Français n’en n’ont pas tenu rigueur à Chirac. À l’inverse, si par chance, demain, la croissance revenait, Hollande pourrait toujours la revendiquer – même si sa politique semble en-deçà de tout soupçon. Quoi qu’il en soit, la « finance » le salue bien ! Cet « adversaire » désigné, auquel le candidat « socialiste » prétendait se colleter avec ses petits bras, n’aura pas tardé à le mater. 

Bien sûr, vous savez tout ça par cœur ; mais c’est si neuf pour moi… De grâce, laissez-moi m’ébrouer un peu ! Tel le prolétaire d’antan, disais-je, le capitalisme d’avenir n’a pas de patrie ; il ne connaît pas de frontières, surtout morales. Face à lui, pour défendre les peuples, rien ou si peu. Les princes qui font mine de nous gouverner sont soit des fumistes de l’espèce hydropathe, soit des naïfs à la douanier Rousseau – sauf qu’ils ne sont même plus douaniers. La « phynance » chère au père Ubu est désormais partout chez elle, et s’y trouve de mieux en mieux, au fur et à mesure qu’un peu partout l’économie prend le pas sur le politique, accroché juste aux lustres du pouvoir.

C’est particulièrement vrai sur notre (trop ?) Vieux  Continent, où nations et peuples sont sacrifiés sur l’autel d’une déesse Europe qui n’existe même pas. Ainsi achevons-nous dignement notre sortie de l’Histoire… Comme disait Francis Blanche, « les escargots meurent debout ! »

 

CALVI, ROI DU TOC-SHOW

SAMEDI 19 AVRIL / Le samedi, c’est récré ! Pas trace d’Yves Calvi à la télé. J’en profite pour dire dans son dos ma façon de penser sur son statut de pro des débats d’actu « sérieux ».

Tous les jours de semaine que Dieu fait, Calvi sévit sur France 5 à 17h45 et 22h30, pour ceux qui n’auraient pas tout compris la première fois. Ça s’appelle « C dans l’air » et là, je cite son dossier de presse, « Yves Calvi, en compagnie de ses invités, donne les clés pour comprendre l’actualité ».

Tu parles ! En vérité, « C dans l’air » n’atterrit jamais. Ça tourne en rond sur orbite géostationnaire, autour du carnet d’adresses de l’ami Yves : une cinquantaine d’expertologues, toutes disciplines confondues, qui alternent façon tourniquet, selon les sujets, pour échanger leurs certitudes complémentaires.

Une sorte de club anglais pour commentateurs autorisés. C’est tout juste si, en regardant, on n’a pas l’impression de déranger. Alors puisque décidément « C entre eux », pourquoi faut-il qu’en plus ce soit télévisé ?

Tous les lundis, Calvi anime sur France 2  « Mots croisés » qui, je cite encore, « nourrit le débat citoyen avec ceux qui font l’actualité ». Fichaise ! Le casting est si bien équilibré qu’on sait d’avance qui va dire quoi. D’un côté un FN et un UMP (ou UDI), de l’autre un PS et un Front de gauche (ou écolo). Tout ça pour finir sur un constat de désaccord général, non sans avoir réaffirmé que c’est l’Autre, tous les autres, qui « font le jeu du Front national » − pour le plus grand bonheur de son représentant du jour.

Et le père Calvi d’arbitrer gravement, avec ses mines sérieuses et ses lunettes de chien, ces débats interchangeables qui partent de rien pour aller nulle part.

LES PIGASSERIES DU MATTHIE

VENDREDI 25 AVRIL / Feuilleté sur les marches de la FNAC, à côté des autres lecteurs de mangas : Éloge de l’anormalité, de Matthieu Pigasse. Le banquier engagé y enfile des perles de toutes sortes, sous la haute autorité de Thucydide (!), là où l’on eût mieux vu M. Prudhomme et le sapeur Camember.

– Banalités usagées : « Ce qui est en cause aujourd’hui, c’est l’existence même de notre système démocratique. »

Audaces de tout repos : « Face à une gauche qui n’incarne plus le progrès et à une droite qui ne l’a jamais incarné, [il faut] retrouver une voie progressiste. »

Loufoqueries dignes de Pierre Dac : « La croissance ne se décrète pas […] Elle se provoque ! »[/access]

Après réflexion, j’ai même pas volé le bouquin.

*Photo: BALTEL/SIPA. 00635665_000021 

La police se fiche du monde

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On se souvient de la très pénible histoire de cette élève violée dans les toilettes obscures du Lycée Fénelon-Notre-Dame de La Rochelle. Fait divers sordide qui s’était déroulé dans un établissement pourtant au-dessus de tout soupçon, catholique, privé et tout,  rabaissé soudain au niveau d’un de ces lycées poubelles du 93, plein d’allogènes drogués, surhormonés et agents conscients du Grand Remplacement.

La police avait alors décidé de réaliser des prélèvements ADN sur l’ensemble des personnes présentes sur les lieux au moment des faits. On rappellera que le prélèvement ADN peut être difficilement refusé puisqu’il est en théorie sanctionné par un an d’emprisonnement et quinze mille euros d’amende. La procureure avait d’ailleurs promis l’enfer des convocations et autres interrogatoires serrés au seul élève majeur qui n’avait pas voulu se prêter à cette cérémonie hautement médiatisée par ailleurs, au point que l’honorable Figaro avait même osé poser l’hypothèse « d’une dérive sécuritaire ».

Les résultats de cette grande opération sont  tombés. Les prélèvements buccaux qui ont concerné 31 enseignants, 475 élèves et 21 autres  adultes se sont tous révélés négatifs.  On peut en conclure deux choses : la première, c’est qu’un coupable court toujours puisque toutes les autres pistes ont été négligées. La seconde, si l’on se souvient que 2,1 millions de profils génétiques étaient enregistrés en 2012 dans le fichier idoine, c’est que la police aura au moins pu espérer, l’occasion faisant le larron, augmenter de quelques noms, avec un peu de chance, cette belle base de données.

On a beau nous expliquer, sans la moindre preuve d’ailleurs, que ces empreintes sont détruites par la suite, il n’en demeure pas moins, comme l’explique, toujours au Figaro, le pénaliste maître Cohen-Sabban : « qu’il faut réfléchir sérieusement à encadrer ce type de procédures (…) Un juge seul doit-il prendre ce type de décision et ne faudrait-il pas plutôt une décision collégiale pour éviter tout abus? Il faudrait aussi nommer un comité d’éthique qui listerait les cas pour lesquels le recours à ce genre de procédure de large envergure serait possible. »

Si on n’était mauvais coucheur, paranoïaque et complotiste, ce que nous sommes probablement, on pourrait toujours dire que dans cette triste affaire, la police ne se sera pas dérangée pour rien : après tout, ficher des populations à risque comme les  profs et les jeunes, ça peut toujours servir…

Europe politique, année zéro

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valls juncker schulz tsipras

valls juncker schulz tsipras

Et si les élections européennes, quels que soient leurs résultats, favorisaient la création d’une Europe politiquement plus intégrée ? Si, en cette fin de campagne, malgré les sondages qui révèlent une hostilité croissante à l’intégration européenne, un phénomène concomitant tire l’opinion publique européenne dans une direction opposée : l’émergence d’espaces politiques transnationaux.

Pour la première fois, à la suite des changements introduits par le traité de Lisbonne, les candidats à la présidence de la Commission européenne sont obligés de faire campagne auprès des citoyens des 28 pays membres, et non plus simplement auprès des 28 chefs d’Etat. Ces nouvelles règles du jeu pourraient déclencher un processus aujourd’hui difficile à imaginer. Il est sans doute encore tôt pour y voir le début d’une Europe politique reconnue comme telle par ses citoyens, mais un processus inédit est bel et bien en marche.

Ne sous-estimons pas  les futurs effets à long terme de la campagne menée par les cinq candidats à la présidence de la Commission européenne. Des personnalités telles que Martin Schulz et Jean-Claude Juncker n’appartiennent plus exclusivement à leur communauté politique d’origine. Même si les débats entre les cinq impétrants n’ont pas suscité beaucoup d’intérêt, ces joutes ont introduit un sentiment de proximité entre l’électeur et les candidats, là où l’actuel président de la Commission, José Manuel Barroso, n’est connu des Européens que pour ses apparitions médiatiques, comme n’importe quel leader mondial.

Alexis Tsipras annonce peut-être la portée à long terme de cette campagne européenne. Le chef de Syriza, mouvement de la gauche radicale grecque, n’a pas hésité à tenir un meeting à Palerme le 17 avril. Un public italien enthousiaste l’y  a accueilli. Or, selon Tsipras, la capitale de la Sicile n’est pas une exception : « C’est comme ça dans chaque ville où nous nous rendons. Je suis reçu comme une star du foot », a-t-il confié aux journalistes. Jusqu’à présent, seuls les hommes politiques nationaux parvenaient à susciter une liesse digne des stades de foot lors de certains moments clés des campagnes électorales de première importance, comme l’élection présidentielle française.

Autre exemple : Manuel Valls dont l’intervention trilingue à Barcelone a été largement médiatisée. Il faut imaginer la scène : un Premier ministre français évoquant en espagnol et en catalan son enfance dans le quartier du meeting dont il partageait la tribune avec l’Allemand Martin Schulz et l’Espagnol Felipe Gonzales. Pour brouiller un peu plus les frontières, Manuel Valls s’est aussi permis de critiquer ouvertement la politique anti-avortement du gouvernement espagnol.

La magie de la politique– qui suscite enthousiasme et espoirs exagérés tous les cinq ans, créant des liens très forts entre le peuple et ses représentants  – semble désormais opérer dans un contexte transnational. Il serait exagéré d’en tirer les prémices d’une nation européenne avec des partis et une classe politique en commun. Ceci étant, ces expériences pourraient à terme s’avérer plus importantes que les programmes politiques affichés. Autrement dit, la manière de faire est encore plus importante que ce que l’on fait, comme le montre l’exemple, très instructif, de la mobilisation d’un groupe defemmes catholiques au début du XXe siècle.

Celles-ci souhaitaient soutenir les candidats catholiques opposés au droit de vote des femmes, avec l’idée qu’elles devraient se contenter de la maternité et de la gestion du foyer. Très vite, leur pratique s’imposa à leurs idées : leur militantisme, notamment au sein de la Ligue patriotique des Françaises, en ont fait des femmes politiques professionnelles. A force de délaisser enfants et mari le week-end pour de longs voyages au service de la cause, elles ont acquis un niveau d’indépendance qu’elles ne soupçonnaient pas.

Pour revenir à l’Europe, cette campagne pourrait susciter des évolutions insoupçonnées et faire émerger des carrières politiques transnationales. Ainsi, Alexis Tsipras – d’ailleurs de plus en plus contesté en Grèce – pourrait caresser l’idée d’une candidature dans un autre Etat membre. Comme jadis Thomas Paine, sujet anglais devenu américain à 38 ans, puis élu député de l’Assemblée nationale française à 55 ans en 1792, ou Garibaldi (né en France en 1807, élu député de Côte d’or en 1871, quatre ans avant de devenir élu… de Rome. Mais sans remonter aussi loin en arrière, pensons à Daniel Cohn-Bendit. L’ancien leader de mai 68 n’a cessé de louvoyer entre la France et l’Allemagne, aussi à l’aise dans l’un et l’autre des deux systèmes politiques. Aura-t-il bientôt nombre d’héritiers ? Pour le savoir, regardons ce que font nos hommes politiques plutôt que de nous contenter d’écouter ce qu’ils disent…

*Photo :  Andreu Dalmau/EFE/SIPA. 00684177_000001.

Ukraine : le vrai enjeu politique des européennes

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poutine eurasie ukraine russie

poutine eurasie ukraine russie

La guerre en Ukraine − il faut bien l’appeler par son nom −, au moment des élections au Parlement européen, a au moins le mérite de clarifier l’enjeu politique de ces élections. Elle donne une substance et une urgence à un vote hier encore noyé dans la brume de la mécanique aveugle d’une « construction européenne » avançant par inertie, telle un train sans conducteur, et du discours lénifiant d’autorités nationales et européennes désemparées face à une crise économique et monétaire qui n’en finit pas d’être toujours devant nous, malgré les annonces consolatoires du retour de la croissance et les plans à répétition. Malheureusement, le débat sur le sens, pour l’Europe, de la crise ukrainienne, aujourd’hui très clair et très vif en Allemagne, est brouillé en France. Les alliances et les clivages ne sont pas toujours là où on les attend. Quel est l’enjeu, et pourquoi est-il obscurci chez nous ?

C’est peut-être la première fois depuis 1979 que ces élections ne sont pas de simples sondages nationaux grandeur nature − au détriment de l’élection d’une assemblée aux fonctions incertaines −, et que le vote des citoyens sera l’occasion et le moyen de répondre à une question politique. Cette question, c’est celle des frontières de l’Europe et de ses relations avec ses voisins, de sa place dans le monde réel, qui est celui des frontières, des conflits, des zones d’influences, des intérêts de puissances. L’UE vit depuis longtemps sous l’idée que l’Histoire est terminée, en tout cas pour elle, qu’elle n’a plus qu’à se préoccuper de sa politique monétaire et de la taille des mailles des filets pour la pêche au hareng et, à la rigueur, de la concurrence de la Chine et des pays émergents, qui n’est d’ailleurs pas un vrai problème en vertu du libre-échangisme. Pour Bruxelles, le monde n’est composé que de candidats futurs à l’intégration et de gens qui vivent sur d’autres planètes, très loin.

Voici que l’Histoire et la politique se rappellent brutalement à la conscience européenne, avec la révolution ukrainienne, l’intervention militaire de moins en moins camouflée de la Russie en Ukraine, et la stratégie anti-européenne (« eurasiatique ») de Vladimir Poutine qui est apparue au grand jour à cette occasion.

La Russie selon Poutine, celle qui se rebaptise sans honte « URSS 2.0 », ne veut pas d’une Ukraine libre et souveraine pour les mêmes raisons qu’elle ne veut pas non plus d’une Union européenne capable de parler au monde et à ses voisins d’une seule voix. Que ce soit pour vendre du gaz et sa révolution conservatrice comme alternative au soi-disant « chaos » des démocraties libérales, la Russie préfère avoir affaire à des pays divisés et, de ce fait, affaiblis. Pour l’idéologie tchékiste[1. C’est Vladimir Poutine lui-même qui entend restaurer ce mot, du nom de la Tcheka, la police secrète créée par Lénine, l’ancêtre, donc, du KGB et du FSB. Il n’est donc plus une expression dévalorisante ou infamante. Au contraire, il signifie le retour aux sources du soviétisme et la glorification des « services » qui sont, dans sa vision du monde, la colonne vertébrale et le cerveau du gouvernement.] rouge-brune qui règne à Moscou, l’ennemi, c’est la souveraineté des nations. L’empire ne connaît pas de frontières, il ne veut avoir que des vassaux, complètement asservis comme l’Arménie ou le Belarus ou, à défaut, dépendants par la peur de la guerre et le chantage énergétique. L’Europe va-t-elle se laisser faire ou saura-t-elle arrêter ce projet impérial sans frontières et ramener la Russie dans le concert européen ?  Cette Russie européenne, à laquelle on a pu croire en 1991, elle n’existe plus par la volonté de l’« URSS 2.0 », un mot qui est à lui seul un déni de réalité. Le refus de reconnaître les crimes du soviétisme, et le fait que son échec n’est dû qu’à lui-même et non à quelque complot de l’Occident, a entraîné la Russie dans ce qu’il faut bien reconnaître comme un nouveau fascisme. Un fascisme de papier certes, vu le délabrement économique et démographique de la Russie, mais dont on aurait tort de sous-estimer le pouvoir de nuisance : si Poutine parvenait à déstabiliser l’Ukraine, l’effet domino serait immédiat, à commencer par la Hongrie, sympathique « État-membre » gouverné avec le soutien et l’influence de néo-nazis, et qui ne pense qu’à annexer des territoires au détriment d’autres États-membres (Slovaquie, Roumanie).

Nous sommes donc revenus brutalement dans l’Histoire, et l’Europe face à un destin. Pourtant, les clivages et l’offre politiques ne se présentent pas de façon limpide en raison d’ambiguïtés et d’alliances de revers inattendues. Partons du cas du favori annoncé de ces élections en France et dans plusieurs pays : l’extrême droite anti-européenne. Seul celui qui ne veut pas voir peut ignorer l’alliance entre les extrêmes droites et la Russie. Toutes les extrêmes droites : les anti-européens, mais aussi les fanatiques de l’Europe des régions contre les nations, le FN, le VPÖ autrichien, mais aussi les néo-nazis de Jobbik en Hongrie et d’Aube dorée en Grèce. Ces derniers ont dénoncé les partis nationalistes ukrainiens, Svoboda et Secteur droit, au motif qu’ils « travaillent pour les juifs ». La légitimité et le caractère démocratique de l’annexion de la Crimée par la Russie ont été certifiés sur place par une délégation d’« observateurs » où figuraient le FN, le VPÖ, divers groupuscules anti-européens polonais, irlandais, finlandais, sous la houlette de l’« Observatoire eurasien de la démocratie et des élections » fondé pour l’occasion par le néo-nazi belge Luc Michel, un soutien de toujours de Poutine. La troupe était complétée par Die Linke, l’équivalent allemand du Parti de gauche, guère embarrassée de cohabiter pour l’occasion avec le NPD. L’annexion de la Crimée a reçu également le soutien des communistes grecs et italiens (alors que Syriza, le nouveau parti de gauche radicale en Grèce, est du côté de la révolution ukrainienne). La Ligue du Nord et le Vlaamsblok n’en pensent pas moins, tout en évitant une compromission par trop visible avec la Russie. Cette coalition n’est pas folklorique, ce n’est pas un point de détail de l’histoire européenne. Qu’ils soient des groupuscules de la fachosphère, des régionalistes européens propres sur eux, tous également hostiles à l’État-nation ou, au contraire, des partis de l’extrême-droite de gouvernement, eux farouchement nationalistes et étatistes, du moins en parole, ou encore des communistes à l’ancienne (Il Manifesto, le PKE), tous les membres de cette coalition ont en commun la détestation de la révolution ukrainienne et une fascination pour l’alternative anti-européenne et autoritaire incarnée par Poutine[2. Et accessoirement adversaire du christianisme occidental, qui n’est pour eux qu’une hérésie par rapport à la vraie religion (orthodoxe), une hérésie directement responsable du déclin des valeurs. Il est assez cocasse, à cet égard, que les cathos intégristes se rangent parmi les compagnons de route les plus zélés de l’empire, notamment les dirigeants de la « Manif pour tous » après l’éviction de Frigide Barjot.].

D’où ce paradoxe que les supplétifs naturels de l’entreprise russe pour détruire l’UE et vassaliser les nations européennes sont rejoints par des gens qui devraient s’y opposer de toutes leurs forces : les nationalistes xénophobes autarciques du FN, mais aussi, hélas, la plupart des souverainistes. Eux défendent une Europe différente, une Europe des nations plutôt qu’une bureaucratie centralisée prospérant sur l’affaiblissement des gouvernements nationaux, un ensemble régional renforçant son modèle social et ses projets industriels plutôt qu’un espace libre-échangiste sans frontières. Cette tradition politique est forte en France de l’héritage gaulliste et un Jacques Delors n’en était pas si éloigné, au fond, avec sa vision d’une Europe comme « fédération d’États-nations ». Elle représente toujours une sensibilité importante à droite et à gauche, qui s’est exprimée par le non au référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005. On peut apprécier diversement la pertinence et le réalisme de cette tradition, mais elle fait gravement fausse route aujourd’hui : les souverainistes se sont tiré une balle dans le pied en prenant le parti de la Russie, c’est-à-dire de l’empire contre les nations. Ils ne voient pas la différence entre la Russie et l’URSS (ici l’« URSS 2.0 ») : ils ne voient pas à qui ils ont affaire. Habiles géopoliticiens − oui, l’Europe ne doit pas se livrer pieds et poings liés au TAFTA −, ils semblent oublier la morale politique, qui nous invite à soutenir une véritable révolution de la liberté. D’où la grande confusion et la désespérance du débat politique français, qui contraste avec la netteté du débat allemand. L’Allemagne est plus attirée encore par les sirènes russes, en raison de sa proximité géographique et de sa forte dépendance énergétique mais, au moins, les choses sont claires. Les politiques et les éditorialistes choisissent leur camp. Le ministre des Finances, Wolfgang Schaüble, a comparé « l’aide fraternelle » à la russe au raisonnement hitlérien en vertu duquel toute région germanophone était ipso facto un territoire du Reich ; l’éditorialiste du Spiegel Jan Fleischhauer affirme que les dernières déclarations de Poutine lors de son show télévisé ne sont pas « légèrement » mais « parfaitement fascistes », tandis que Jakob Augstein, pacifiste et pro-russe, écrit dans le même journal que « si l’avenir de l’Ukraine, c’est la désintégration, l’Occident ne doit pas chercher à l’empêcher »[3. Jan Flieschauer et Jakob Augstein, Spiegel Online, 1er mai 2014.]. Bref, les Allemands ont Schaüble et Schröder, pendant que nous devons nous contenter des approximations pacifistes d’Edgar Morin, désolant reflet des confusions françaises.

On peut contester la comparaison entre les annexions nazies et l’annexion de la Crimée et demain peut-être de l’Est et du Sud de l’Ukraine, mais justifier, comme le fait Morin, l’agression russe en Ukraine au motif que « l’Allemagne voulait conquérir, la Russie veut récupérer » (Le Monde, 3 mai 2014), cela ne va pas. Entre l’alliance ouverte des rouges-bruns, de la partie de la gauche radicale qui confond Marx et la théorie du complot (du Manifesto à Berruyer) et de l’extrême droite soi-disant nationale avec le Kremlin, les atermoiements mi-chèvre mi-chou de Guaino à Chevènement, et l’Europe de la BCE, les citoyens français vont avoir bien du mal à s’orienter. Le parti de l’abstention risque d’arriver en tête.

*Photo : AP21498659_000025.

Manifs antichinoises au Vietnam

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Si les tumultes politiques se sont multipliés ces derniers mois au sud-est de l’Asie, de la Thaïlande au Cambodge[1.  Secoué par des élections présidentielles largement contestées.], le Vietnam semblait épargné. Poursuivant sa remarquable croissance économique, le pays impose l’ex-Saïgon, Ho-Chi-Minh-ville, comme une mégalopole mondiale dont le regard se tourne de plus en plus résolument vers l’Occident.

En fait, l’ex-possession française, qui garde pour vestiges des maisons coloniales à la richesse grandiloquente, et un parterre de touristes francophones, a deux visages. Le nord du pays, imprégné d’une très forte empreinte communiste, est dominé par le parti du même nom. L’été dernier, le noctambule que je suis s’accommoda avec grand mal de ces policiers venant tirer le rideau du bar alors que mon dernier saké arrivait tout juste sur le comptoir. Mon verre bu à la va-vite, je rebroussai chemin dans une espèce de cohorte militaire, les clients du bar, ne semblant pas prêts à se risquer au dialogue avec des policiers à la bonhomie toute relative. Comme auraient pu en témoigner mes compagnons du jour, la mainmise des communistes, ou plutôt de ce qu’il en reste après les contorsions du parti pour s’adapter à l’économie de marché, paralyse quelque peu l’économie du nord.

Mais, au sud du pays, la situation est radicalement autre. À Ho-Chi-Minh-ville, fleuron de l’Asie renouvelée, les fils et filles des grandes fortunes dépensent leur énergie et leurs argent dans des discothèques où les DJ les plus renommés de la planète touchent des cachets importants, loin de la réputation feutrée de l’Asie du Sud-Est. Las d’être dirigé « à la baguette » par le sur-influent voisin chinois, dont provient l’essentiel de l’afflux de devises (la Chine ayant implanté nombre d’usines  dans le pays), c’est dans la moitié sud que s’est levée la contestation, sous le regard, bienveillant selon Pékin, du pouvoir vietnamien, lequel promet pourtant « des mesures sévères » pour mettre fin à cette agitation.

Peu habitué aux révoltes, le Vietnam opte pour une politique de l’écrasement rappelant à s’y méprendre le précédent du Cambodge, qui au plus fort de la contestation anticommuniste l’an dernier, avait imposé le silenzio stampa aux médias nationaux et violemment réprimé la plèbe contestatrice. En vain, puisque les élections présidentielles avaient par la suite déstabilisé le sortant Hun Sen, vainqueur d’une courte tête et contraint à partager le pouvoir.

Le Vietnam vogue-t-il vers le même destin ? Les violentes manifestations antichinoises fournissent au Sud le prétexte pour s’émanciper du pouvoir communiste du Nord. Hanoï reste un allié de circonstance pour Pékin, dans un mariage de la carpe et du lapin, qui tente de dépasser leur douloureuse histoire commune dont la guerre sino-vietnamienne de 1979 fut le point d’orgue. À l’époque, la Chine avait déclaré la guerre au Vietnam, inquiet de l’influence du régime pro-soviétique dans toute l’Asie du sud-est.

Les nombreuses tensions de ces derniers jours font écho à cette histoire récente, puisque les eaux disputées autour des iles Paracels continuent d’être la pomme de discorde entre les deux pays qui en revendiquent le contrôle depuis 1974. La semaine dernière, la Chine annonçait le déploiement prochain d’une plateforme pétrolière autour de ces îlots disputés. Une provocation du voisin aux yeux de nombreux Vietnamiens.

Le Vietnam n’a pas pansé ses plaies tant ses différentes populations diffèrent culturellement. La jeunesse d’Ho-Chi-Minh, nourrie de culture occidentale, voit là une formidable occasion de défier la Chine et le reste du pays.

Entre mondialisme effréné et patriotisme économique, le Vietnam doit encore se choisir un destin.

*Photo : Chris Brummitt/AP/SIPA. AP21565607_000001.

Mon amphi trente ans après

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etudiants manifestation devaquet

etudiants manifestation devaquet

Dans l’amphithéâtre où j’entre pour la première fois, au matin du 10 octobre 1982, date d’ouverture de l’année universitaire, l’ambiance ressemble à ce que me racontait mon grand-père, qui y croisait Mendès France, ou à ce qu’elle devait être à l’époque où Frédéric Moreau faisait son éducation sentimentale. Après l’atmosphère compassée du lycée, le choc est saisissant. On a l’impression d’arriver au sabbat des sorcières : ça bouge, ça rit, ça fume, et l’amphithéâtre envahi par les brumes a un faux air de marécage romantique où la méchante lumière des néons perce comme un soleil pâle. Mais le plus frappant, c’est le bruit, énorme. On distingue certes la voix du petit monsieur qui, tout en bas, juché sur son estrade, nous explique les finesses du droit constitutionnel entre deux bouffées d’une Boyard maïs sans filtre, la bombe nicotinique la plus redoutable sur le marché. Mais ce que l’on perçoit surtout, c’est un fond sonore puissant, entrecoupé de huées ou d’applaudissements – lorsque notre honorable professeur prend à parti les puissants du jour, la politique des nationalisations ou les successeurs de Léonid Brejnev. C’est que dans l’amphi, on ne se contente pas de jacasser :  on commente, on critique, on s’emporte lorsque le professeur, délaissant la description des mécanismes institutionnels, s’engage dans des digressions que l’on juge trop à droite, ou trop à gauche, ou trop au centre. Assis sur son banc, chacun use joyeusement de sa jeune liberté. Si l’on excepte une brochette de demoiselles  au premier rang, qui portent déjà les perles de leur mère et écrivent avec application, le cours semble d’ailleurs n’être qu’un prétexte – à se réunir, à débattre et à tenter de convaincre tel ou tel adversaire. Quant aux examens, bah, la fin de l’année est encore loin, et on trouvera bien d’ici là une jeune fille complaisante à qui l’on pourra extorquer ses notes. Mais c’est presque secondaire : ce qui importe, ce sont les idées, c’est cette vie où l’on mord à pleine bouche, et qui ne s’arrête pas à la porte de la fac. C’est la jeunesse, que l’on gaspille avec insouciance. Pour le reste, on aura bien le temps de voir.[access capability= »lire_inedits »]

Au matin du 10 octobre 2012, trente ans plus tard, l’amphithéâtre où je pénètre pour donner mon premier cours est aussi bondé que jadis. À première vue, rien n’a changé : ce sont les mêmes. Au premier rang, les vierges sages sont toujours présentes, et tout aussi appliquées que l’étaient leurs mamans. Pourtant, on dirait qu’elles ont fait des petits : derrière elles, au second rang, on a les mêmes ; au troisième rang, c’est pareil, filles et garçons mêlés, ainsi qu’au quatrième, au cinquième, et ainsi de suite. Le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. Une mouche voler ? Vous n’y pensez pas : tout ce que l’on perçoit, c’est la musique des doigts pianotant sur les touches des PC, et parfois, à voix très basse, le chuchotis d’un étudiant qui demande à ses voisins si l’on en est toujours à la troisième sous-section de la deuxième section du premier chapitre. De temps en temps, la mélodie d’un portable déchire le silence : les étudiants ricanent alors avec un air gêné, et se sentent tous un peu coupables. Quant au professeur, il joue sur du velours : le dompteur de fauves s’est transformé en collectionneur de papillons. Jadis, il ne pouvait rien dire sans susciter une réaction : désormais, je peux leur déclarer tout ce qui me passe par la tête sans qu’aucun d’entre eux ne ralentisse sa prise de notes. Et je suis sûr de retrouver mes fantaisies passagères, sans la moindre once de critique, dans les copies de fin de semestre. J’ai beau les supplier, au début de l’année, de ne pas croire tout ce que je leur dis, de se comporter en adultes, en citoyens, c’est peine perdue : tout ce qui sort de ma bouche est sacré.

Au fond, dans cet amphithéâtre atone, j’ai le sentiment de jouer un remake des Dames de Stepford, ce roman d’Ira Levin où des desperate housewiwes délurées se transforment subitement en ménagères obéissantes – jusqu’à ce que l’on apprenne qu’elles ont été lobotomisées de force à la demande de leurs maris. Ici, c’est pareil : les sales gosses d’autrefois, insolents et curieux, sont devenus de jeunes vieillards indéfectiblement soumis aux pouvoirs en place, et pratiquant l’autocensure avec la plus extrême sévérité. Mais comme les dames de Stepford, ils ne sont pas coupables de leur ennuyeuse perfection. Comme elles, ils sont des victimes. Victimes, à la fois,  du principe cardinal de notre société de consommation, pour qui la réussite est exclusivement matérielle, et de l’angoisse taraudante du chômage dont on leur rebat les oreilles depuis la prime enfance, qu’ils n’ont pas prise au sérieux jusqu’au baccalauréat mais qui, depuis, les ronge comme une gangrène. S’ils sont aussi dociles, c’est parce qu’ils ont peur. Peur de ne pas y arriver. Peur de rester sur le carreau. Peur de vivre chichement et de vieillir dans la pauvreté, dont ils savent qu’elle est désormais synonyme de honte. Si l’on avait évoqué la question des retraites devant leurs aînés de 1982, on se serait attiré un énorme éclat de rire. Mais à l’inverse, si on leur parlait, à eux, les étudiants de 2012, de la gratuité du savoir, de la noblesse des idées ou de l’aristocratie de l’intelligence, et de sa supériorité sur les pouvoirs de l’argent, on ne récolterait rien d’autre que des sourires apitoyés. Et peut-être une remarque bien sentie, du genre : « Ce que vous pouvez être vieux jeu… vous ne savez vraiment pas ce qui intéresse les jeunes…»[/access]

*Photo: HALEY/SIPA.00138329_000001

Ukraine : Poutine, Hitler et le Prince Charles

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En visite à Halifax, au Canada, le Prince Charles a défrayé la chronique. D’après le Daily Mail, qui n’a pas été démenti, il aurait comparé la politique d’annexion de Poutine en Crimée à celle d’Hitler dans les années 30.

D’après Radio Canada, cette déclaration serait intervenue lors d’une conversation avec Marianne Fergusson, 78 ans, une canadienne d’origine juive polonaise qui a fui son pays natal juste avant la seconde guerre mondiale et qui perdu plusieurs membres de sa famille dans l’Holocauste : « Marianne Fergusson, a déclaré qu’elle avait discuté avec le prince de l’histoire de sa famille et des circonstances qui l’ont conduite à immigrer au Canada. Le prince Charles lui aurait alors dit : « Poutine fait aujourd’hui presque la même chose qu’Hitler », faisant allusion à la récente annexion de la Crimée par la Russie et au comportement de Moscou face à la crise en Ukraine. »

Cette déclaration a provoqué pas mal de remous au Royaume-Uni. Certains, comme le vice-premier ministre Nick Clegg, estiment que Charles a le droit de donner son opinion personnelle, comme tout sujet britannique.

D’autres y voient une violation de l’obligation de neutralité politique des membres de la famille royale. Ainsi le député travailliste Mike Gapes, fait remarquer sur Twitter que « Dans une monarchie constitutionnelle, la politique et la diplomatie doivent être menées par le parlement et le gouvernement » avant de conclure, assez brutalement que « la monarchie est là pour être vue, pas pour être entendue »

Quoique résolument anglophile, je ne suis point Anglais, et me garderais donc bien de trancher sur ce point crucial de doctrine. Mais deux remarques techniques quand même.

Primo, lors des faits historiques des années 30 évoqués par Charles, à savoir l’annexion de l’Autriche puis des Sudètes tchèques par Hitler, le Roi et son Premier ministre furent d’une complaisance lamentable. Heureusement, Churchill vint.

Secundo, il se pourrait que cette assimilation de Poutine à Hitler soit contreproductive. Pour nombre de militants de Secteur Droit ou de Svoboda, la référence à Hitler est élogieuse, ils risquent donc d’être affreusement vexés par cette comparaison.

Affaire des TER : tous irréprochables sauf Pepy et Rapoport?

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pepy rapoport scnf ter

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Tout accusé ayant le droit à un avocat, je vais me coller à la défense de Guillaume Pepy et son compère Jacques Rapoport, respectivement présidents de la SNCF et de Réseau ferré de France. Je sais, la cause paraît perdue d’avance mais laissez moi une chance. D’accord, on ne va pas les décorer. Cette affaire de TER trop larges pour les gares et les voies auxquelles ils sont destinés fait penser aux blagues soviétiques sur le plan quinquennal. On imagine des bureaucraties gigantesques et absurdes, exclusivement vouées à leur propre reproduction : dans le concours national d’épithètes qui a fait fureur toute la journée d’hier, « kafkaïen » et « ubuesque » sont arrivés largement en tête. Après « consternant », « atterrant » et « rocambolesque ».

Il faut dire que c’est une sacrée bévue et une bévue à 50 briques minimum peut-être à 300, si on en croit le secrétaire d’Etat aux Transports Frédéric Cuvillier. Au final, bien sûr, la facture sera pour nous.

Pas de quoi pavoiser, donc. N’empêche, le spectacle d’un pays entier communiant dans la dénonciation de quelques-uns est déplaisant, voire terrifiant. À l’unisson de la hargne qui se lâche sur les réseaux dits sociaux, journalistes et politiques chassent en meute, conjuguant joie mauvaise et bonne conscience, comme si les échecs de quelques-uns prouvaient la réussite de tous les autres. C’est pas nous qui aurions commis pareille bourde, n’est-ce pas ? Tous irréprochables !

Bien sûr, non seulement l’erreur est humaine mais elle est seulement humaine. Derrière ce loupé magistral, il y a nécessairement des individus qui ont failli et on suppose qu’ils devront répondre de leurs négligences ou de leur incurie. Au passage, il faudrait cesser de déplorer les effets quand on chérit les causes. Au-delà des défaillances personnelles, il est difficile de ne pas incriminer la drôle d’organisation du transport ferroviaire exigée par l’UE au nom de la concurrence : les trains et les gares  pour la SNCF, les voies et les quais pour RFF. Et bien sûr, une guerre de tranchées entre les deux entités.

En attendant, depuis hier, c’est l’union sacrée. De la droite et de la gauche, du peuple et des élites, des rédactions et des bistrots, monte la même clameur : il faut que des têtes tombent. Un coupable, vite ! Et même deux. Certains, comme Jean-Christophe Cambadélis ou la rapporteuse socialiste du budget Valérie Rabault réclament à mots à peine couverts la démission des deux présidents. Les journalistes font chorus, entamant l’habituelle ritournelle : dans un autre pays, ils auraient démissionné sur le champ. Peut-être. Il est vrai que dans les autres pays, ils n’ont pas la chance d’avoir des journalistes, des élus et des patrons infaillibles comme les nôtres. Ce n’est pas en France que des patrons partiraient avec des parachutes dorés après avoir emmené leur entreprise dans le mur ou que des journalistes feraient de brillantes carrières après avoir été convaincus de plagiat ou de bidonnage. Le pouvoir implique la responsabilité et nous, nous sommes intraitables sur la responsabilité. Surtout celle des autres. Et pas question de sanctionner des lampistes : un chef digne de ce nom doit assumer les ratages de ses subordonnés. Si un ministre ou un conseiller du Président commettait une faute, par exemple en se faisant pincer en flagrant délit de fraude fiscale, vous pensez bien que le Président démissionnerait immédiatement. Heureusement que chez nous, des choses pareilles ne peuvent pas arriver.

*Photo : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00667142_000039.

Ukraine : ni Kiev ni Moscou

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ukraine russie secteur droit

ukraine russie secteur droit

Il y a presque trois semaines, la maison des syndicats d’Odessa était ravagée par un incendie, tuant officiellement 42 personnes. Bien vite, les rumeurs les plus sinistres ont commencé à courir, faisant état de plus de cent morts pour certaines, évoquant, pour d’autres, un véritable massacre camouflé en incendie.

La couverture médiatique de l’événement n’a pas vraiment été plus importante en France depuis lors. Un article de Daniel Schneidermann sur les « innommés » d’Odessa, Jérôme Leroy évoquant l’indignation sélective des médias occidentaux dans Causeur et Marianne dans lequel Jack Dion se demandait il y a déjà deux semaines pourquoi l’on parlait si peu du massacre d’Odessa. On en parle toujours aussi peu aujourd’hui, semble-t-il.

Pourtant, même si la crise ukrainienne donne lieu, depuis l’affaire de Crimée, à une propagande active de la part de toutes les parties en présence et que l’intoxication est la règle en la matière, l’accumulation des témoignages et des images ne laissent plus beaucoup de place au doute sur ce qu’il s’est réellement passé à Odessa ce 2 mai. Corps à demi-calcinés puis déplacés pour les besoins d’une mise en scène macabre, victimes abattues d’une balle dans la tête, tuées à coups de hache, étranglées ou achevées après qu’elles ont sauté par les fenêtres du bâtiment enflammé : à l’incendie criminel s’ajoutent progressivement de plus lourdes charges. Après avoir été visiblement provoqués par des éléments pro-russes à l’occasion d’une manifestation précédant un match de football, supporters et nationalistes ukrainiens ont attaqué les tentes et le camp de base des séparatistes qui se sont réfugiés dans la maison des syndicats. Le carnage aurait commencé à partir de là. Il a impliqué nombre de militants du tristement célèbre Pravy Sektor, le « Secteur Droit », groupe ultranationaliste ukrainien. Qui a dit que l’extrême-droite ukrainienne jouait un rôle très limité dans le conflit ? Elle est visiblement responsable de l’assassinat de sang-froid de dizaines de personnes, voire de plus d’une centaine si l’on s’en tient à des décomptes bien plus alarmistes. Quant à l’incendie, ce n’est qu’après coup qu’il aurait été déclenché, achevant de ravager le bâtiment, n’effaçant pas pour autant les preuves du carnage qui s’y est déroulé. Comme le remarque Jérôme Leroy, les morts n’ont peut-être pas la même valeur pour les médias de nos contrées suivant qu’ils soient pro-russes ou nationalistes ukrainiens.

Comme du temps des guerres d’ex-Yougoslavie, les « méchants » et les « gentils » ont été bien vite désignés par les médias occidentaux. Alors que l’on assiste avec l’Ukraine à un nouvel acte de la rivalité russo-occidentale, avec, comme en 1999 avec le Kosovo ou 2008 avec les Ossètes et les Abkhazes, l’instrumentalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, on peut encore être témoin du très large alignement des médias sur la ligne et la lecture officielle des événements. Certes, la Russie ne se prive pas de manipuler et déformer mais dans cet affrontement qui n’ose pas encore s’appeler une guerre civile, le massacre d’Odessa montre que nous sommes dépendants également, à travers les canaux principaux de l’information, d’une vision très orientée du conflit.

Il faut à raison souligner les responsabilités de Vladimir Poutine dans la déstabilisation de l’Ukraine. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur le possible rôle joué par les services russes dans une tragédie comme celle d’Odessa, fort opportune afin de gagner l’opinion publique à la cause pro-russe. Certes, on peut parler d’ « expansionnisme » russe dans ces régions qui sont les anciennes marches de l’empire, tsariste ou soviétique, mais l’on peut aussi se demander à quel point, après l’affaire rondement menée de Crimée, la Russie a mis le doigt dans un engrenage dangereux et dans un conflit qu’elle ne maîtrise plus vraiment avec la déstabilisation de l’est de l’Ukraine. Paradoxalement, la Russie est en position de force et de faiblesse dans le dossier ukrainien. D’une part, en dépit des démonstrations militaires et des roulements de tambours et de chenilles à la frontière ukrainienne, la Russie – dont le budget de la défense représente 5% des dépenses militaires dans le monde, environ huit fois moins que les Etats-Unis et deux fois moins que la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne réunis, n’aurait pas vraiment les moyens d’assurer une présence militaire ou de s’offrir même le luxe d’une intervention dans l’est de l’Ukraine. Ce serait pour elle entrer dans un piège à la fois militaire et nationaliste qui pourrait lui coûter très cher. Alors, on peut s’interroger sur le degré de rationalité dont Vladimir Poutine fait preuve mais l’on peut se demander aussi quel est le sens réel de la « finlandisation » de l’Ukraine que suggérait Zbigniew Brzezinski il y a peu. La Finlande est un conflit qui avait coûté très cher à l’ours russe au cours du second conflit mondial. S’il prenait à la Russie la fantaisie de faire franchir la frontière à ses troupes, l’Ukraine serait susceptible de devenir un nouvel Afghanistan. La seule option militaire que pourrait envisager la Russie serait l’option géorgienne : l’intervention éclair. Encore cela risquerait-il d’avoir un prix beaucoup plus élevé cette fois sur le plan diplomatique.

La Russie est cependant loin d’être isolée diplomatiquement. C’est sa force dans le conflit ukrainien. Vladimir Poutine a su ménager ses soutiens en Asie, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Elle a réussi, surtout, à s’assurer de l’appui diplomatique de puissants voisins : l’Inde d’une part mais surtout la Chine qui, bien qu’adoptant en apparence une neutralité non-interventionniste, a besoin également de l’appui de la Russie dans les conflits territoriaux qui l’opposent, dans ce que l’empire du Milieu considère comme SA mer de Chine, au Japon, au Vietnam, aux Philippines, à Brunei… sans compter Taïwan.

Il est clair que la Russie comme la Chine sont en position de se soutenir mutuellement pour s’engager dans des politiques, sinon expansionnistes, du moins visant à restaurer ou étendre leur influence régionale. Le fait de bien voir cela et de ne pas oublier la nature profondément autoritaire des deux régimes et les restrictions que chacun impose aux libertés, empêche-t-il pour autant de considérer que la politique américaine ces dix ou vingt dernières années a représenté un facteur de chaos et de déstabilisation pour nombre de régions du monde ? L’Europe n’a-t-elle vocation à rester qu’une « tête de pont démocratique » dans le grand échiquier américain ou peut-elle se donner les moyens de reprendre véritablement son rôle d’arbitre entre les ambitions eurasiatiques et américaines ? La finalisation du traité transatlantique semble démontrer le contraire. La couverture médiatique très modeste accordée également à cet événement majeur révèle aussi la propension des médias ou de l’intelligentsia française à s’en tenir à une lecture toujours très atlantiste des relations internationales. Dénoncer l’activisme et la responsabilité des Russes dans le chaos ukrainien ne doit pas pousser à ignorer les crimes passés sous silence, voire cautionnés, par la partie adverse. Se méfier des ambitions poutiniennes ne devrait pas laisser penser que la carte du monde suggérée par Brzezinski ou d’autres est quelque chose de souhaitable. Poutinolâtres et atlantistes exaltés devraient considérer que, pour un Français, la politique des empires quels qu’ils soient est toujours synonyme du pire.

*Photo : Alexander Ermochenko/AP/SIPA. AP21568293_000040. 

Mali : l’indécision de François Hollande coûte cher

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mali mnla hollande drian

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Le ministre français de la Défense était attendu dimanche à Bamako pour y signer un nouvel accord de défense avec le Mali et y annoncer la fin de l’opération Serval. Cette visite tombait au plus mal au moment où la situation est explosive dans le nord du pays. Elle a donc été annulée in extremis. De violents affrontements ont en effet opposé samedi l’armée malienne aux rebelles indépendantistes touaregs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et à leurs alliés du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), faux-nez du mouvement islamiste Ansar Dine. Un bilan du ministère malien de la Défense fait état de 8 morts et 25 blessés dans ses rangs, et de 28 morts et 62 blessés dans celui des agresseurs.

La cause de cette soudaine flambée de violence ? Une visite, la première depuis le déclenchement de la crise malienne en janvier 2012, du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville de Kidal. Il faut dire que le MNLA, qui a pris le contrôle de la ville à la faveur de l’opération Serval en janvier 2013, la considère comme son fief et y règne en maître avec la bénédiction de ses protecteurs parisiens. L’armée malienne, réduite sur place à quelques centaines d’hommes, y est cantonnée quand les rebelles en armes s’y promènent à leur guise et y font régner, selon les points de vue, l’ordre ou la terreur. Le 2 décembre 2013, deux reporters français de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont payé de leur vie la confiance qu’ils avaient placée dans les hommes du MNLA, bien incapables de les protéger, si ce n’est complices de leur enlèvement et de leur assassinat.

Comme à l’accoutumée, le MNLA a organisé vendredi une manifestation « spontanée » de femmes et d’enfants pour empêcher l’avion du Premier ministre d’atterrir. Celui-ci est finalement arrivé sur place  samedi matin dans un hélicoptère de la force des Nations Unies, la MINUSMA, protégé par un second hélicoptère français. Mais ni la MINUSMA ni Serval ne sont intervenus lors de l’attaque de la délégation malienne par le MNLA qui a pris 32 otages alors que deux civils, deux préfets et quatre sous-préfets maliens ont été assassinés ! Si les otages ont été libérés lundi soir et le MNLA ainsi que ses alliés font maintenant profil bas alors que l’armée malienne affirme avoir déployé 1500 hommes sur place, la situation peut basculer d’un instant à l’autre.

Certes, la France a beau jeu d’affirmer qu’il ne lui appartient pas d’assurer la sécurité à Kidal où elle ne dispose plus que de quelques dizaines d’hommes. Mais qui empêche, depuis plus d’un an, l’armée malienne de s’y déployer au mépris de sa souveraineté nationale ? Qui tolère l’anarchie qui y règne et l’absence effective des services de l’Etat malien ? Qui a confié la ville aux touristes en uniformes de la MINUSMA dont tout le monde se demande au Mali à quoi ils peuvent bien servir sinon à jouer le rôle de supplétifs de l’armée française, dans la plus pure tradition coloniale.

Aujourd’hui, la rue gronde à Bamako contre la présence militaire française, de plus en plus vécue comme une occupation. Si tout le monde se félicite de l’intervention française en janvier 2013, nul n’oublie que celle-ci avait théoriquement pour objet de permettre au Mali de recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. On en est bien loin ! La région de Kidal est désormais un protectorat français qui ne dit pas son nom. L’accord de Défense qui devait être signé dimanche entérinera en y mettant les formes cette situation de fait qui permettra à Paris de s’installer durablement au sud de l’Algérie, de surveiller les mouvements islamistes, mais aussi d’assurer la sécurité de ses approvisionnements en uranium du Niger voisin. La date choisie pour la signature de l’accord a été perçue comme une nouvelle provocation par la population malienne. N’y avait-il pas un autre jour que celui de l’anniversaire de la fondation de l’Organisation de l’Unité Africaine en 1963 pour parapher ce document ? Déjà, le 20 janvier dernier, la signature de l’accord prévue à la date anniversaire du jour de 1961 où le premier président du Mali indépendant Modibo Keita avait décidé de chasser les troupes françaises de son pays avait dû être reportée sous la pression populaire.

Mais l’essentiel n’est pas là. En laissant l’anarchie s’installer à Kidal, la France, incapable d’y faire régner l’ordre et soucieuse d’y assurer la tranquillité de ses protégés irrédentistes qui ne représentent qu’une infime partie de la population touarègue, porte une responsabilité directe dans les événements de ces derniers jours. Si elle est incapable de faire régner la paix dans la région, qu’elle laisse alors le gouvernement malien régler la question à sa manière, même si celle-ci lui déplaît. Faut-il rappeler que le Mali est un Etat indépendant ? 

*Photo : STJEPANOVIC DANKO/SIPA. 00652082_000009.