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Je suis un roman noir

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hollywood dominique forma

À force de se prendre au sérieux, ou de vouloir mimer les Américains et les Scandinaves, le polar français finit souvent par perdre ce qui faisait son charme : la rapidité, le sens de la formule et un certain mauvais esprit, façon ADG ou Manchette. L’absence d’humour et la documentation pesante, les deux cents pages en trop deviennent des tares envahissantes sans compter des injections massives de moraline que doit subir un lecteur à qui on explique que le racisme et la guerre, c’est affreux, que tout est grave et qu’il ne faut pas rigoler avec ça. Ce n’est plus du roman noir, c’est du catéchisme.

C’est pour cela que j’ai été très content de tomber sur Hollywood zéro de Dominique Forma. Il réussit l’exploit d’écrire un polar très français, mais très français « old school »  qui se passe aux… USA. Dominique Forma sait de quoi il parle quand il évoque Hollywood puisqu’il fut là-bas le metteur en scène du film La loi des Armes (2001) avec, excusez du peu, Jeff Bridges. Et ce n’est pas parce qu’il connaît qu’il va se livrer à de grandes considérations morales sur Los Angeles ou à des descriptions dont la minutie n’aura d’égal que le manque de souffle. C’est que Dominique Forma n’a pas oublié que la description, c’est l’ennemie du roman noir. Le roman noir préfère la suggestion. La suggestion, c’est savoir résumer en deux lignes ce qu’on aurait pu dire sur dix pages. Un exemple ? Le calamiteux personnage de Forma qui porte le même prénom que lui (là aussi, ce sens de la dérision fait cruellement défaut par les temps qui courent) arrive à L.A en catastrophe et il constate, à propos du motel où il atterrit : « Le Bloc 5500 d’Hollywood boulevard ne se visitait pas. Ce n’était plus l’Amérique, sans être encore le tiers-monde.

L’histoire de Forma est classique, et c’est pour ça qu’elle est plaisante. Il n’y aura pas de serial-killer, de psychopathes, de sectes de nazis télépathes mais des hommes ordinaires, même dans la truanderie, et des femmes qui sont plus émouvantes que fatales. L’histoire commence à Paris. Dominique est un cambrioleur en solo. Il mène finalement une vie assez morne et pépère. Il s’en rend compte mais ne s’en chagrine pas plus que ça. Ses plans à lui, ce sont les salles de gym pour cadres friqués. Il fait ami ami avec eux entre deux bancs de musculation et apprend au hasard des conversations de quoi aller jouer le monte-en l’air quand ses victimes sont absentes. Finalement, comme il le dit lui-même, par un aphorisme digne de nos plus grands moralistes, « Ma vie était belle car elle ressemblait à une autoroute allemande, droite, bien entretenue et sans police. »

Ça ne va pas durer. Il doit un peut trop d’argent à des vilains et son fourgue le lâche. Seule solution, partir en catastrophe à Hollywood où un vieux copain, fils de famille en rupture de ban et accro aux manips financières monte des combines  presque légales en trouvant des bailleurs de fonds et des maisons de productions pour des films qui n’ont pratiquement aucune chance de se faire. Le copain en question est aussi l’amant-associé de Rachel qui reste belle tout en se camant aux antidépresseurs. Dominique, lui, est chargé de jouer le rôle du metteur en scène à qui sera confié le futur film. On sent, de la part de Forma, le vécu, y compris dans la peinture sarcastique  du cocktail du 14 juillet au consulat de France de L.A.

Evidemment, tout cela va magistralement foirer, d’autant plus que les créanciers de Dominique ont retrouvé sa trace. Il faut dire aussi, comme le remarque Forma, à propos d’un financeur,  toujours avec sa précision aphoristique qui nous enchante : « Il était moins con qu’il n’en avait l’air. Ce qui est souvent le cas avec les Californiens ; l’exact opposé des Parisiens. »

En trois heures, car Forma est un garçon trop poli pour vous prendre plus de temps, vous aurez lu Hollywood zéro et vous vous souviendrez alors que ce que vous aimiez, dans le roman noir, c’était ce mélange de désinvolture, de rire, de mélancolie, de violence et de désenchantement.

Hollywood zéro, Dominique Forma, Rivages/Noir, 2014.

*Photo : Viktor Hertz.

Mélancolie des ruptures

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1. Échapper à l’oubli.

Même si je tente de me persuader du contraire, le désir de survivre à ma mort ne m’est pas étranger. C’est un désir que je juge grotesque et indécent. Grotesque parce que, une fois mes cendres dispersées, peu m’importera d’être inconnu, méconnu, reconnu, honoré ou haï. Indécent, parce que je ne vois pas la moindre raison – sinon la chance – pour que mon nom, voire mes livres, subsistent dans la mémoire des hommes, alors que tant d’autres le mériteraient autant, sinon plus que moi. Je réclame donc l’oubli. Mais, malgré moi, je ne veux pas mourir tout entier. Qu’il subsiste de moi deux ou trois pages  dans l’esprit de quelques égarés me réchaufferait le cœur.

Certes, mon bagage est léger. Si je me demande sincèrement ce qu’il y a à porter à mon actif… je ne vois pas grand-chose. Sans doute ai-je été un éditeur qui avait du flair. Sans doute ai-je été un chroniqueur littéraire perspicace. Sans doute ai-je été un écrivain original. Mais tant d’autres l’ont été… par exemple mon ami, génial lui, Jerzy Kozinski, aujourd’hui tombé dans la trappe de l’oubli. Au mieux, j’aurai droit à quelques lignes dans un dictionnaire du nihilisme, juste après Cioran. Ou à quelques pages dans une Encyclopédie des Vaudois ayant connu leur heure de gloire à Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Vous m’objecterez que ce n’est déjà pas si mal et je me garderai bien de vous contredire. Mais cela ne fait pas rêver. Il n’y aura même pas de malentendus à mon sujet : il aimait les jeunes Asiatiques, les piscines, les palaces, le tennis de table et les échecs (uniquement le blitz à la fin de sa vie). Il évoquait souvent son suicide mais, comme Cioran, il a fini gâteux….

Or on n’échappe à l’anonymat, à l’oubli, à l’effacement – à la mort donc – que par la mort même qui vous rend plus présent, plus admirable dans votre condition de héros défunt que les vivants ne le sont à eux-mêmes. Hélas pour moi, je n’ai rien d’héroïque. Et ce n’est pas maintenant que je vais le devenir, même pour échapper à l’oubli. Et je ne peux même pas me targuer d’avoir laissé un chef-d’œuvre derrière moi comme  Adolphe,  de Benjamin Constant, autre exilé lausannois. Sans même parler de l’éternel apatride que fut Cioran. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Je suis néanmoins capable de trouver un certain réconfort dans l’oubli : le même que m’ont apporté mon nihilisme et ma frivolité. Le confort helvétique m’aura pourri jusqu’à la moelle. Anyway, je me suis délesté de ma vie dans mes livres : quel soulagement !

2. Ce qui subsiste d’un amour défunt.

Passé une dernière nuit avec Chérise. Nous étions parvenus à l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Flaubert, qu’elle me lisait chaque soir : « Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et de ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » Tout était comme avant et pourtant, nous savions que tout serait différent après. L’erreur serait de croire qu’on peut faire machine arrière. J’avais l’impression qu’on m’arrachait des pansements sur une plaie encore purulente.

Mais bon, il y aura d’autres infirmières, d’autres voluptés, d’autres habitudes, d’autres éducations sentimentales. Ou alors il n’y aura plus rien – et j’aurai tout loisir d’expérimenter totalement le désespoir. Mes yeux brûlent. Qui déposera un baiser sur mes paupières ? La voix de la raison, qui est souvent sarcastique, me souffle : « Prends un rendez-vous chez un ophtalmologue ! »

Vieillir, c’est être plus préoccupé par son propre corps que bouleversé par celui d’autrui.

Au matin, Chérise a repris sa brosse à dents. Plus rien d’elle ne subsiste,  rue Oudinot, à part quelques photos  du temps – si lointain déjà – où elle posait nue pour moi. C’est en général la seule chose qui subsiste d’un amour défunt : quelques photos érotiques, maladroites et touchantes. Bien sûr, celle qui succédera à Chérise n’aura de cesse de les détruire : aucune n’y est jamais parvenue. Céder sur son passé, quelle que soit la forme qu’il ait pu prendre, est une lâcheté à laquelle je n’ai jamais consenti.

Dans la soirée, pour me changer les idées, je suis allé voir Dorothy Parker, le film d’Alan Rudolph. Il m’a ému jusqu’aux larmes. Impossible, en assistant à la déchéance de cette reine du persiflage, de ne pas songer à Louise Brooks. Elles s’étaient croisées à l’hôtel Algonquin. « Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin de l’enfer ? » était un des vers préférés de « Brooksie ».

Alcooliques, cyniques et suicidaires, elles ne reculèrent devant rien. Si on peut distinguer – et on le peut, et on le doit – deux catégories de femmes, les prostituées et les mères, elles étaient des putains dans l’âme. Grâce leur soit rendue ! À ce propos, n’oubliez pas de lire : La Métaphysique de la putain, de Laurent de Sutter, chez Léo Scheer.

3. L’insondable bêtise des femmes.

 Je ne vais pas abandonner si vite Dorothy Parker, qui suppliait Dieu de ne pas la laisser écrire comme une femme : l’insondable bêtise des femmes la révulsait,  surtout celles des femmes d’intérieur… les pires selon elle (je confirme ). Mais elle n’épargnait pas celles qui ont toujours des ennuis, avec lesquelles on est injuste, que personne ne comprend et qui arborent un petit sourire désenchanté. « Je hais les femmes : elles me portent sur les nerfs », disait-elle volontiers. Ce qu’elle demandait aux hommes était plus simple : être beaux, grossiers et stupides. Elle fut souvent exaucée… pour son malheur, disent les féministes. À voir.

Toujours est-il  qu’elle avait un don pour que les choses tournent mal, un don qui confinait au génie. Ses Hymnes à la haine  sont un des plus beaux livres du siècle passé. Et personne, tout au moins je l’espère, n’a oublié l’épitaphe qu’elle avait souhaitée pour son incinération : « Excusez-moi pour la poussière. »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51153427_000001

 

Saint-Germain-des-Prés : mythe ou réalité?

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Eric Dussault n’aime pas les légendes germanopratines, les belles histoires d’après-guerre qui ont élevé un quartier de la Rive Gauche au rang de centre culturel du monde libre. Jeunesse éthérée sur fond de be-bop et d’existentialisme sous l’œil bienveillant de tonton Jean-Paul et de tata Simone attablés au Flore. Eric Dussault n’aime pas les fausses cartes postales, les terrasses attrape-gogos et l’histoire officielle racontée par des journalistes peu regardants sur leurs sources. C’est vrai que l’adjectif « germanopratin » est laid, lourd, empesé, vide de sens comme s’il sortait de la tête d’un normalien en manque de théories absconses. Eric Dussault ne croit ni au gène artistique propre au St-Germain-des-Prés des années 1945-1960, ni au caractère génial de ses habitants. Vous l’aurez compris, cet historien et enseignant qui a soutenu sa thèse de doctorat à l’université York de Toronto aime les faits, les chiffres et ne se contente pas des propos répétés depuis un demi-siècle sur cette grande fête des arts. C’est courageux de s’attaquer, pioche en main, à une icône parisienne et d’en déconstruire, pierre après pierre, la façade en « carton-pâte ».

Aujourd’hui, personne n’ose affirmer que St-Germain-des-Prés est le cœur intellectuel de la capitale sous peine de déclencher l’hilarité générale. Entre les fripiers et les bistrotiers, le livre, les arts en général, ont bien du mal à trouver leur place dans un environnement gangrené par le consumérisme triomphant. A sa décharge, avouons que bien d’autres quartiers de Paris ou de grandes villes françaises connaissent le même sort mercantile. Les beaux quartiers offrent désormais leurs devantures au luxe mondialisé et calibré. Point de trace ici d’une typicité ou d’un art de vivre à la française. Il ne faut surtout pas désappointer le riche touriste venu du Nouveau Monde, seulement l’appâter avec de la verroterie de bazar. Sartre sur tee-shirt, balade en deudeuche et club-sandwich au prix du caviar.

Le travail d’Eric Dussault est passionnant car il ne prend pas pour argent comptant l’histoire du quartier rabâchée à travers les romans, les films ou la musique d’alors. Mêmes si certaines œuvres peuvent recéler des fragments de vérité, c’est le cas, par exemple, de Rendez-vous de juillet, film de Jacques Becker (1949). L’atmosphère du Lorientais (célèbre cave où le jazz se dansait frénétiquement) est tout à fait réaliste. Dussault décrit précisément, statistiques à l’appui, ce qu’était St-Germain au lendemain de la Guerre et son « invention » marketing. Les légendes ont gagné nos esprits et les éternels nostalgiques que nous sommes, ont tendance à voir derrière chaque habitant du VIème de cette lointaine époque, le fantôme de Boris Vian, Daniel Gélin, Juliette Gréco ou Claude Luter.

La réalité est toujours plus terne. Plus la couche de brillantine est épaisse, plus les mensonges ou les demi-vérités sont crapoteux. Dussault ne se prive pas de rappeler quelques repères sociologiques. « Le quartier était composé majoritairement (chez les actifs) d’employés, d’ouvriers et de personnel de service. Les artistes, compris dans les « autres actifs » formaient moins de 3 % de la population du quartier » souligne-t-il. Une proportion relativement stable entre 1954 et 1962. Il ajoute qu’« en 1954, 42% des logements avaient des WC intérieurs ». On est loin de la bamboche, de Sagan au volant de sa Jaguar XK ou des amours métissés. St-Germain est comme ailleurs en reconstruction, la guerre ne l’a pas épargné. Ses habitants sont des locataires, des travailleurs qui vivent à l’hôtel, des étudiants étrangers, des besogneux, les noceurs sont rares. Cette France qui se lève tôt a peu de chance de croiser cette intelligentsia qui traîne son mal de vivre en bandoulière.

Dussault ne récuse pas qu’il y ait eu une activité artistique soutenue, sa partie sur le jazz est swinguante. Il aborde des thèmes peu traités comme la rivalité entre musiciens amateurs et professionnels, entre français et noirs américains, également la concurrence acharnée entre les clubs, le comportement des soldats et aussi la surveillance des renseignements généraux sur les établissements de nuit. Dans son ensemble, la population de St-Germain n’était donc pas plus libre, plus « cool » et sans tabou qu’ailleurs. Par contre, Dussault insiste sur une minorité active ayant ses entrées dans les médias : « ce sont donc les Germanopratins eux-mêmes qui ont fait leur autopromotion dans les colonnes des journaux, de même que par le biais de la photographie et du cinéma. Quant aux commerçants, ils ont fait en sorte que la mythologie germanopratine soit constamment ravivée afin qu’ils puissent continuer à en tirer profit ». Le constat désabusé sur les années 50 ressemble à s’y méprendre à notre triste actualité.

L’invention de Saint-Germain-des-Prés de Eric Dussault – Editions Vendémiaire

*Photo: DALMAS/SIPA.00388060_000005

Les héros sont éternels

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James Bond refait surface dans les librairies. D’après son auteur, Ian Fleming, il est né en 1924, il boit sec, il conduit une antique Bentley, les femmes ne lui résistent pas, il est fidèle à sa Majesté et, détail qui a son importance, il a le permis de tuer. Ce double zéro renaît donc sous la plume de William Boyd, Goldwriter de son état, qui reprend la concession l’espace d’une aventure intitulée Solo.

L’auteur anglais, ghanéen de naissance, n’est pas un perdreau de l’année. Si les héritiers de Fleming lui ont confié la tâche explosive de remettre dans le circuit James Bond, c’est qu’ils font confiance à son savoir-faire. D’autres se sont cassés les dents sur la légende. L’écrivain né sous les tropiques a du répondant, les histoires d’espions ne l’impressionnent guère. Il conduit les intrigues d’une main experte, sa documentation ne souffre d’aucune lacune, c’est du travail bien bétonné, implacable, avec lui, l’histoire rebondit comme une Land-Rover sur les pistes africaines. Secousses garanties ! Car Boyd a envoyé Bond dans l’imaginaire Zanzarim en Afrique occidentale et dans son inhospitalière province sécessionniste autoproclamée état indépendant : la République démocratique du Dahum.

Vous l’aurez compris, Boyd a utilisé les bonnes vieilles ficelles de Q, l’artillerie lourde, une contrée inconnue, des méchants vraiment très méchants, mercenaires sanguinaires, une girl « au jeune corps ferme » comme il se doit, en bref, de l’action, du soft sexe, de la géopolitique, le tout secoué au shaker pas à la cuillère.

Ne boudons pas notre plaisir ! Même si le lancement de ce nouveau 007 de papier s’apparente à une armada commerciale. Rarement un auteur anglais n’avait été autant interviewé en long et en large dans la presse française. Avant que le livre ne pointe son nez dans les rayons, on savait déjà tout de sa genèse et de ses objectifs de vente. On peut déplorer parfois un style relâché, quelques facilités langagières, le genre l’exige peut-être, Boyd demeure, malgré tout, un très grand professionnel. Et le meilleur héritier littéraire de la saga sans conteste.

Son idée de génie : avoir situé l’action en 1969 et taillé un costume sur-mesure à Bond, plus proche de sa véritable psychologie, en s’éloignant des fadaises cinématographiques. Boyd précise dans une note qu’il a potassé la « nécrologie » d’On ne vit que deux fois, le dernier ouvrage de Ian Fleming publié de son vivant. Bond a quarante-cinq ans, il roule en Interceptor, Q n’est qu’un jeune binoclard, Moneypenny déjà saoulante l’assaille de prévenances, et ce 007 de sang mêlé écossais par son père, suisse par sa mère est, au final, moins primesautier. Est-il plus sombre alors ? Comment ne le serait-il pas ? Il repense aux événements du 7 juin 1944 quand il officiait en tant que lieutenant du Service de renseignement de la Marine détaché dans un commando d’élite « à la recherche d’une nouvelle machine à chiffrer de la Wehrmacht ». Ce Bond doute, il n’est pas cette incarnation monolithique de l’espion infaillible. Conclusion : Boyd a réussi sa mission. M et ses lecteurs le félicitent.

Soloroman de William Boyd – Une nouvelle aventure de James Bond – Seuil

 

Tourgueniev, l’éternel oublié

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tourgueniev hamlet terres vierges

Au panthéon des lettres russes, Ivan Tourgueniev (1818-1883) fait grise mine. Parent pauvre d’un empire de la plume qui exalte les méditations existentielles d’un Dostoïevski, le style éblouissant d’un Tolstoï, les facéties théologiques d’un Gogol, et les envolées poétiques d’un Pouchkine, le peintre des « hommes en trop » paie un lourd tribut à la postérité. La faute à son long exil français ? Que ses romans Mémoires d’un chasseur, Père et fils, et Roudine soient réduits à l’état de bréviaires du gentilhomme éclairé, vilipendant le servage du haut de son domaine, n’est pas la moindre des injustices posthumes. À trop le confire dans l’académisme, la plupart de ses éditeurs français en ont fait un romancier libéral bon teint, joueur de l’équipe de réserve du XIXe siècle littéraire.Il faut croire qu’en Russie, on ne comprend pas plus ce condisciple et compagnon de route de Bakounine.

Comme toute injustice mérite réparation, les éditions de l’Épervier s’emploient à réhabiliter des anars noyés dans l’amnésie collective. Sous la direction de Michael Paraire, cette petite maison aux belles couvertures à rabats exhume ainsi la radicalité occultée des Byron, Shelley et… Tourgueniev[1. L’Épervier publie des volumes aussi rares qu’une biographie de Bobby Sands (mort  de faim sous les coups de menton de Margaret Thatcher), une petite anthologie des textes réunis de Proudhon, Bakounine et Kropotkine, ou qu’une réfutation argumentée de Michel Onfray qui vaut à Michael Paraire l’opprobre éternelle de ce militant athée.]. Terres vierges, son dernier roman, vient de réapparaître en librairie. Cette œuvre injustement oubliée met à l’honneur la noblesse et les tourments de ceux que Marx appelait les « rêveurs de l’absolu ». Tourgueniev y met en scène une bande d’anarchistes des années 1870, ces populistes (narodniki) qui aspiraient à révolutionner la société tsariste en allant au peuple. « Se simplifier », tel est le credo des vaticinateurs que sont Nejdanof, Solomine et Pakline, lointains héritiers du Bazarov de Père et fils, qui incarnait le premier archétype littéraire de l’anarchiste russe.

Quelques années après leur publication, Tourgueniev s’est fait le plaisir de répondre aux Démons de Dostoïevski, roman-fleuve inspiré de l’affaire Netchaïev dans lequel l’auteur de Crime et châtiment imaginait une bande de nihilistes sans foi ni loi dissolvant leurs illusions dans l’acide des bassesses humaines[2. On peut aujourd’hui relire Les Démons en songeant au naufrage de l’aventure situationniste. Le prophétisme de Dostoïevski voit loin !].

Profondément conscient des contradictions au sein du peuple russe, Tourgueniev a maintenu ses idéaux intacts pour écrire Terres vierges, petite leçon de choses à l’usage de ses contemporains. On y côtoie le seigneur Sipiaguine, libéral au bras long et aux idées larges qui engage le jeune révolutionnaire pétersbourgeois Nejdanof comme précepteur de son fils, tout en ménageant son amitié avec l’ultra-conservateur Kallomeïttsev, archétype du barine sûr de lui-même et dominateur. De leur voisinage dans la maison de compagne, naîtra une conflagration lourde en périls, Nejdanof entraînant la mystérieuse et discrète Marianne, nièce de son patron, dans sa grand œuvre révolutionnaire. Mais l’aventure tournera court après la dénonciation de ces prêcheurs par des paysans qu’effraie la perspective de leur pleine émancipation. Décidément, les histoires d’anars finissent mal en général…

À mon humble avis, ce qui fait tout l’intérêt du récitau style dépouillé réside moins dans ses péripéties que dans la psychologie toute balzacienne de ses personnages. Au sein d’un même personnage, Tourgueniev fait cohabiter plusieurs tendances, comme il l’explique dans sa théorie du roman que l’on trouvera en annexe de Terres Vierges. Texte essentiel que ce  « Don Quichotte et Hamlet », tiré d’une conférence de 1860 auquel son ennemi intime Dostoïevski assista en personne[3. D’après Michael Paraire, le grand écrivain russe aurait inspiré jusqu’au Sisyphe de Camus. Pour contredire ou appuyer ses dires, les Parisiens férus de philo peuvent assister aux conférences de l’université populaire qu’il anime deux fois par mois.]. Quoique matérialiste, Tourgueniev y déploie ses talents de sondeur d’âme avec une rare acuité ; en somme, nous dit-il, il y a deux types d’homme : les Hamlet et les Don Quichotte[4. Quelques années à peine séparent d’ailleurs la première édition du roman Cervantes de la publication de la pièce de Shakespeare]. Chacune de ces catégories de ce manifeste littéraire et politique correspond à une psychologie, une aperception du monde et de soi. Là où les chevaliers de La Manche poussent l’utopie généreuse jusqu’à l’irréalisme, les petits princes du  Danemark sceptiques, égoïstes et torturés « ne trouvent rien, n’inventent rien : ils ne laissent d’autre trace derrière eux que celle de leur personnalité. Ils ne laissent pas d’œuvre. Ils n’aiment ni ne croient (…) ne pensent qu’à eux-mêmes, ils restent isolés et par suite stériles ».

Dans Terres vierges, le virus de l’anarchie immunise Nejdanof contre ce bacille autodestructeur. Reste qu’il existe en chaque philanthrope quelques fragments de Hamlet qui le portent à l’égotisme. Son âme dédoublée se fait le théâtre d’un conflit émotionnel, où l’honneur et les hauts sentiments l’emportent de haute lutte contre le spleen : « D’une propreté scrupuleuse, jusqu’à se dégoûter d’un rien, il affectait la grossièreté et le cynisme en paroles ; idéaliste par nature, passionné et chaste, audacieux et timide tout à la fois, il se reprochait à lui-même, comme un vice honteux, cette timidité, cette chasteté, et regardait comme un devoir de tourner l’idéal en ridicule. Il avait le cœur tendre, et il s’écartait des hommes ; il était facile à irriter, mais ne gardait jamais de rancune. » Jusque dans son noir dénouement, Terres Vierges frappe par son aspect donquichottesque. A l’opposé des figures mystiques dostoïevskiennes, les Hamlet de Tourgueniev ne trouvent aucune consolation dans le châtiment d’eux-mêmes.

À demain, Tourgueniev !

*Image :  « Arrestation d’un propagandiste » (Ilya Repine), wiki commons.

François Schuiten : la ligne sombre

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francois schuiten ombre

Dans une banlieue hétéroclite de Bruxelles, je sonne à la porte d’un petit immeuble bourgeois du XIXe siècle. C’est une construction comme il y en a tant, mais pleine de charme. Une voix dit, à l’interphone : « Entrez ! Entrez ! Et montez tout en haut ! » J’ouvre. Je me retrouve face à face avec un gros chien noir. Je n’ai pas peur. Le labrador me regarde de ses grands yeux jaunes. Il serre dans sa gueule un coussin brodé. L’animal semble content. Moi aussi, d’ailleurs. Sa queue frétille. Je comprends qu’il veut me conduire à son maître. Nous commençons à gravir l’escalier. De temps en temps, il tourne la tête pour vérifier que je le suis. Partout, il y a des sculptures, des machines anciennes et des plantes vertes géantes.

On est en pleine ambiance des Cités obscures. Au dernier étage, je débouche dans un vaste espace lumineux, tapissé de livres et peuplé de tables de travail. « Je vous attendais », dit une voix cordiale. Ç’aurait pu être le mythique professeur Wappendorf[1. Le professeur Wappendorf est un personnage de l’Enfant penchée, le sixième tome des Citées obscures]. C’est François Schuiten. Ce qui me frappe, c’est surtout la quantité extravagante de livres d’art. Il y en a partout : dans les bibliothèques, sur les dessertes, à même le sol. Schuiten, au fil de la conversation, en extrait avec enthousiasme de nouveaux pour étayer ses propos. On peut dire qu’il a bénéficié très tôt d’une culture artistique vaste et éclectique. Son père était un peintre, certes assez mineur, mais excellent pédagogue. Il dispensait à domicile des cours d’histoire de l’art à ses enfants. François Schuiten a ainsi pris très tôt l’habitude de puiser dans toutes les périodes et dans tous les mouvements, sans états d’âme. Sa force tient en grande partie à cela. Il confie adorer les peintres pompiers. Il voit dans les illustrateurs du début du xxe, notamment Ivan Bilibine, des références importantes. Il rappelle à intervalles réguliers à quel point il aime Rembrandt – surtout ces autoportraits où le maître hollandais s’est représenté en vieux clodo vermoulu. Dernière précision : Schuiten n’a rien contre l’art moderne ou contemporain, mais parfois, tout de même, il « s’ennuie un peu »…

Sa famille, explique-t-il, a eu aussi ceci d’exceptionnel qu’elle ne s’est nullement opposée à sa vocation artistique, bien que son père eût préféré le voir se consacrer au « grand art », la peinture.

Dès l’âge de 14 ans, le jeune François commence à publier. Au lycée, il rencontre Benoît Peeters qui, depuis, l’accompagne presque toujours pour les textes et les scénarios. Tout se passe bien. Il est porté par son talent et par l’essor du marché de la BD. Il ne connaît pas ces longues périodes de vaches maigres et de petits boulots que traversent beaucoup d’artistes.

Aujourd’hui, à l’âge de 58 ans, il a derrière lui plus de quarante années d’activité intense et une oeuvre considérable. Autant le dire tout de suite, le principal personnage des Cités obscures, c’est l’architecture. Passionné par Hubert Robert, Piranèse et Pieter Saenredam, Schuiten porte très haut l’exigence de qualité en matière de dessin de bâtiments. Il a une prédilection pour le XIXe siècle et, en particulier, pour l’Art nouveau. Avec lui, on pressent que ce mouvement prématurément balayé par la guerre avait suffisamment de richesse pour emplir plusieurs siècles. Il aime aussi dessiner des machines qui, dans leur genre, sont de véritables architectures. C’est le cas de cette locomotive à vapeur, La Douce, qui donne son titre à l’une de ses BD. En matière de mécanique, sa préférence va au XIXe siècle et au début du XXe. Les appareils de cette époque lui paraissent plus lisibles, mieux à même d’« exprimer leur essence ». Il déteste cependant la vulgarité du steampunk, ce mouvement de BD rétrofuturiste abusant d’un XIXe de pacotille. Pour lui, dessiner est une chose sérieuse. Il s’agit de s’approprier le monde pour le comprendre et l’aimer.

Cependant, on aurait tort de penser que ses albums sont de simples morceaux de virtuosité. En témoigne cette anecdote : lors du festival d’Angoulême de 1985, François Mitterrand entreprend de féliciter Schuiten, lauréat, avec son comparse Peeters. L’auteur, à la surprise générale, se lance dans un discours non programmé, un propos long, confus et embrouillé. Il tente d’expliquer au président que ses BD ne sont pas de simples fantaisies graphiques, qu’il y a autre chose dans ses oeuvres. Mais quoi ? Ce n’est pas clair. Mitterrand reste impassible. Schuiten s’inquiète.

Il y a un blanc. Finalement, il demande au président : « Vous avez vu l’aspect politique ? » Le chef de l’État, rarement pris au dépourvu, répond sobrement : « Oui ! », puis ajoute : « C’est une idée forte !» Effectivement, c’est bien une pensée politique qui inspire les Cités obscures. L’homme, selon Schuiten, se caractérise par le fait qu’il produit à l’infini des constructions artificielles telles que des architectures, des appareils, des usines, des réseaux, etc. C’est sa nature, comme celle du corail est d’ériger des récifs. L’homme se présente ainsi comme un animal technique, au sens de la technè grecque incluant dans un même mot le produit des arts et celui des sciences. Cette poussée constructive fascine Schuiten autant qu’elle l’inquiète. Il se dit avant tout « intéressé par l’idée de système ». Il a une perception aiguë des situations dans lesquelles le « système » s’autonomise, se met à croître démesurément, devient une « pieuvre monstrueuse ». Sa pensée est une intuition de la démesure, de l’hubris et de la dérive totalitaire. La responsabilité des dirigeants apparaît, sous cet angle, comme une question secondaire.

Dans certains cas, on s’aperçoit que le « Grand Conseil », censé tout réguler, est une fiction fossilisée. Dans d’autres, on voit que la ville est livrée à des planificateurs délirants, comme un corps malade à des virus opportunistes. Il s’agit toujours de montrer une perte de régulation, une inadéquation du politique, une histoire qui échappe aux humains.

Comme dans toute bonne BD, on trouve au fil des pages quelques scènes de cul. Mais là aussi, Schuiten se singularise beaucoup. Il ne sacrifie nullement, comme c’est souvent le cas de la BD « adulte », au voyeurisme basique du public masculin. Sa conception de l’amour physique, bizarrement, n’a rien à voir avec le désir. Elle a une saveur bien particulière. C’est comme la soudaine proximité de l’étrange. Le temps fort se situe toujours quand la femme se déshabille. Cela se fait avec un naturel stupéfiant. Elle semble se dévêtir parce qu’elle en arrive à un stade de sa quête personnelle qui l’exige, un stade où ses vêtements lui apparaissent comme des carapaces inutiles.

Elle se débarrasse de ces extériorités pour accéder à sa vulnérabilité propre, à sa vérité simple. Ces moments érotiques, comme par un surcroît de gravité, sont traités en noir et blanc. Le corps féminin y prend une apparence laiteuse très poétique. Schuiten souligne qu’il aime les « corps qui attendent ». Ils attendent, en effet, d’être débarrassés de tout ce qui les occulte, les nie, les rend malades. Ce long cheminement pour aller de l’être social à l’être intime constitue, en fin de compte, la trame mystique de toutes ses BD.

On peut remarquer que les femmes des Cités obscures ont souvent une longueur d’avance sur les hommes. Les mâles sont patauds, empêtrés, pleins de doutes et de maladresse. J’avoue que je n’ai, en ce qui me concerne, aucun mal à m’identifier à eux. C’est généralement une femme qui est à l’initiative pour les faire accéder à la vraie vie. Eux, ils sont seulement sincères, tristes et pleins de bonne volonté. Schuiten le dit : « Il faut sortir des stéréotypes de la BD. Les héros et les gros méchants m’emmerdent. » Ses hommes à lui, effectivement, sont étonnamment humains.

L’oeuvre de François Schuiten ne s’adresse pas seulement aux amateurs de BD. Dans un contexte de renouveau de la peinture figurative, son travail réinjecte des manières de voir venues de loin. En particulier, il aide à redécouvrir le XIXe siècle, ordinairement si dévalué, si occulté. Il invite le dessin à explorer l’incroyable fantaisie du monde. Il rend l’art à sa vocation de révéler en quoi consiste la vie des hommes.

En fin de compte, des BD comme La Tour ou L’Enfant penchée comptent certainement parmi les productions les plus significatives de notre époque. En tout cas, elles figurent parmi les quatre albums donnés à la France, en l’occurrence à la BnF qui les expose aujourd’hui.

À la fin de la rencontre avec François Schuiten, je le remercie chaleureusement pour ce don de planches originales, comme si ce legs m’était destiné, à moi, personnellement. Dans un sens, c’est un peu le cas. J’insiste. Je remercie encore.

Je vois que le labrador noir bâille. Il s’étire. Il s’impatiente. Il se lève. Je le suis. Il me précède à nouveau dans l’escalier, mais cette fois-ci, il dévale à fond les quatre étages.

À voir : Les Coulisses des Cités obscures, BnF François-Mitterrand, du 6 mai au 15 juin 2014. À lire en priorité: La Tour, L’Enfant penchée (Casterman).

Du vin et des hommes à Ivry

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Et c’est parti pour la quatrième édition du salon de printemps de la Cave d’Ivry organisé par l’excellent Paco Mora, du vendredi 23 au dimanche 25 à Ivry. On le remerciera d’être toujours à l’initiative de ce rendez-vous rebelle des buveurs de bonnes choses, loin des foires aux vins dans les supermarchés où les amateurs d’étiquette finissent par avoir mal à la tête à force de sulfites.

Chez Paco, cette année, on boira du naturel comme les autres années. Alors que l’on sera en pleine élection européenne, on pourra ainsi découvrir les vins de notre copain Jean-Christophe Comor, qui fut de la belle aventure souverainiste dans les années 90 avant de renoncer à la politique pour se consacrer à la vigne. Et il faut reconnaître qu’il est aussi généreux et sincère dans sa façon de redonner toute sa grandeur au Carignan avec l’Antidote (ne cherchez pas plus loin l’origine du titre du blog de l’ami Desgouilles) qu’il le fut à l’époque où il jouait le franc-tireur entre les deux rives Seguin-Chevènement.

Mais il ne faudrait pas oublier les autres vignerons présents. Si l’on en juge par ceux dont nous avons déjà eu l’occasion de goûter le travail, tout va être très bon. Par exemple, ne passez pas à côté des vins de Gilles Azzoni, Le Raisin et l’ange. Y aura-t-il, en blanc, sa cuvée Nedjma dont je garde un souvenir ému et dont je me suis toujours demandé si le nom n’était pas donné en hommage au grand roman de Kateb Yacine ?

Hors de nos frontières, on pourra aussi découvrir le malbec argentin de Vincent Wallard. À quatre mains, élaboré fraternellement avec le vigneron Emile Heredia. Précisons pour terminer que non seulement, en ces temps austéritaires, vous oublierez vos soucis avec de tels artistes mais également, une fois les doux effets de l’ivresse franc-tireuse retombés, vous vous apercevrez que votre porte-monnaie n’aura pas plus souffert que votre foie épargné par les effets bénéfiques de la biodynamie.

« Buvez toujours, et ne mourrez jamais. »

salon-vins

Échafaud pour Mélenchon

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melenchon front gauche

Jean-Luc Mélenchon a de quoi désespérer. Les élections européennes approchent et s’annoncent comme une dérouillée de plus pour le Front de Gauche. Si l’on en croit les sondages (mais faut-il les croire?), le parti de Jean-Luc Mélenchon plafonnerait à 8% des intentions de vote. Pire: le Front National, contre lequel il s’est inventé tout seul une guerre des urnes, s’apprêterait à devenir le premier parti de France!

Jamais, sous la Vème République, gouvernement n’a été autant réprouvé par l’opinion que le gouvernement en place. Un expert en science politique nous expliquerait qu’en théorie la déconfiture des socialistes offre à l’extrême gauche, mieux qu’un tremplin, un trampoline dernier cri pour s’élancer vers un triomphe électoral. Las! les experts en expertise ont parfois la théorie vaseuse, et le trampoline de Jean-Luc Mélenchon est aujourd’hui méchamment troué.

Ne faisons pas le malin, l’explication en est simple et connue. Malgré la consanguinité des programmes économiques du Front National et du Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon a commis, aux yeux des électeurs, la pire des erreurs en niant le problème que pose l’intensité des flux migratoires sur le territoire national et en laissant entendre que , même s’il existe, il se réglera par la distribution de papiers français à tous les clandestins. Notre homme est un vieux de la vieille de la politique. Il ne pouvait ignorer que cette prise de position lui nuirait. De ce point de vue, aussi aberrante soit-elle, elle est respectable et lui fait, au moins en partie, honneur. Mais l’honneur se marie mal aux succès électoraux.

Jean-Luc Mélenchon peut-il rebondir?

Bien qu’hostile à ses idées, j’apprécie l’homme. Comme mon père, c’est un Pied-noir, et il a la principale qualité de ce peuple: c’est un sentimental. Encore faut-il préciser qu’un Pied-noir n’est pas un sentimental lambda. C’est un sentimental persuadé que personne ne l’aime et que chacun le méprise. Jean-Luc Mélenchon n’a pas rompu avec le PS en raison d’un désaccord politique, encore moins par goût du marxisme. Il a fait ses valises parce qu’il a cru que les socialistes ne l’aimaient pas. Voilà la raison de sa fureur. Un rien permettrait aux socialistes de se rabibocher avec lui. Il leur suffirait de lui dire qu’ils l’aiment. Pas pour ses idées – il s’en fiche –, plutôt pour son intelligence, ses qualités de coeur, sa beauté, l’élégance de ses costumes, la réussite de sa coiffure. Comme tout Pied-noir,  aussi furibard soit-il, on le désarme en lui adressant un mot doux.

Malheureusement, le tempérament des hommes de là-bas demeure incompris par les Français de France [1. On se souvient du mot d’Albert Camus à propos des méthodes terroristes employées par le FLN pour obtenir l’indépendance de l’Algérie: “Si c’est cela la justice, je préfère ma mère”. Certains, pour disculper Camus auprès de ceux qui y ont vu l’aveu de conceptions colonialistes, ont fait valoir qu’à l’époque sa mère vivait à Alger où elle était exposée aux bombes. Erreur: l’indiscutable portée particulière de sa formule ne peut être dissociée de sa portée générale. Prise dans sa double dimension, particulière et générale, elle est l’expression de l’affectivité débordante et contrariée de tout un peuple – qui, et c’est essentiel, si elle a été exacerbée par la guerre d’Algérie, préexistait à cette tragédie dans le tempérament des Pieds-noirs. On sait, d’ailleurs, qu’Albert Camus dans sa vie intellectuelle et littéraire a dû, bien avant la guerre, composer avec le sentiment d’être mal aimé un complexe d’infériorité qu’il n’a jamais réussi à vaincre.], et la gauche au pouvoir, avec à sa tête un président dans lequel flotte un ectoplasme à la place du cœur, n’est pas près de l’amadouer. Vous souvenez-vous pourtant comme le leader du Front de gauche a, de son propre aveu, perdu pour toujours le courage et l’envie de s’en prendre à l’une de ses adversaires, Roselyne Bachelot, le jour où celle-ci lui fit remarquer qu’il avait les plus beaux yeux de l’Assemblée Nationale? Voilà une anecdote qui rachèterait le dernier des salauds.

Aussi, je voudrais l’aider dans sa stratégie pour récolter le maximum de voix. A ce propos, je l’ai entendu dire qu’il souhaitait qu’on revienne aux principes de la Constitution de 1793. C’est une très mauvaise idée: s’il pense qu’avec ça il va intéresser le bon peuple qui ne connaît pas l’histoire et ne sait rien de la Constitution de l’an I! Cela dit, il peut faire d’une mauvaise idée un bon coup médiatique. Qu’il en appelle directement au retour des pratiques de 1793.

Et le hasard fait bien les choses… Il y a quelques semaines, la vente aux enchères d’une guillotine Napoléon III (elle aurait été fabriquée et utilisée sous le second Empire) a échoué. L’engin n’a pas trouvé preneur. Selon le commissaire-priseur, il est pourtant en “état de marche”. Si j’avais pu, je l’aurais acheté pour mon usage personnel, mais les sous me manquent. Que le Front de Gauche trouve le moyen d’en faire l’acquisition et que Jean-Luc Mélenchon à chacun de ses meetings le tienne près de lui en menaçant de s’en servir.

S’il a la bonne idée de suivre mon conseil, plus besoin pour lui d’éructer contre les faveurs accordées au FN par les médias. Il deviendra leur nouveau roi. Et aux prochaines élections : +5 points garantis. Au minimum.

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA.00637631_000031

Être une patronne de presse, c’est pas si facile…

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nougayrede abramson monde

Un hasard malicieux a réuni, dans la même semaine de mai 2014, deux femmes parvenues au sommet du pouvoir et de la notoriété dans le monde de la presse dans un commun destin funeste : Jill Abramson, patronne du New York Times depuis 2011, et Natalie Nougayrède, directrice du Monde depuis mars 2013 ont été débarquées de leur poste par les mêmes actionnaires qui avaient fait grand cas, au moment de leur nomination, de leur hardiesse à promouvoir une femme à un poste jusque-là monopolisé par des individus du sexe mâle.

Seul le style de leur mise à l’écart diffère, conformément aux mœurs et aux traditions des pays concernés : Jill Abramson a été «fired » sans ménagements par Arthur Sulzberger, héritier de la dynastie propriétaire du NYT depuis 1896, alors que Natalie Nougayrède a été doucement, mais fermement, conduite vers la démission « volontaire » par le trio Bergé-Niel-Pigasse, actionnaires majoritaires du Monde depuis 2009. Dans les deux cas, les journalistes employés par ces quotidiens ont participé activement au déboulonnage de leur patronne, une ex-collègue dont ils appréciaient modérément le comportement autoritaire, voire cassant.

Ce genre d’événement est le lot commun des entreprises, grandes ou petites, où les lois de l’économie et du management laissent peu de place aux sentiments et à l’indulgence envers ceux ou celles qui se sont hissés au sommet de la hiérarchie. Le Capitole est toujours aussi près de la Roche tarpéienne.

L’émotion et les commentaires démesurés que ces péripéties ont suscités répondent aux cris de pâmoison qu’avait provoqués la prise d’une citadelle masculine par deux femmes dont le parcours professionnel devenait emblématique de la conquête du pouvoir par les damnées de la terre. On chantait l’aube d’une ère nouvelle, où seront définitivement abolis tous les privilèges machistes, dont celui de se pourrir la vie à diriger une bande de caractériel(le)s narcissiques ordinairement rassemblés pour faire un journal.

La réalité est moins épique : si personne ne conteste les qualités de journaliste de Mmes Abramson et Nougayrède, deux bosseuses acharnées devant l’Eternel,  il est indéniable que leur promotion à la tête d’entreprises de presse prestigieuses doit beaucoup à la petite différence qui les distinguait de leurs concurrents mâles. Les propriétaires des journaux concernés sont des hommes de pouvoir et d’argent, qui savent bien que l’image d’une entreprise et celle de son dirigeant font aujourd’hui partie de son capital immatériel. L’époque n’est plus aux monstres sacrés fuyant les médias, entretenant autour de leur personne un mystère qui ajoute à leur légende : on compte ainsi sur les doigts d’une seule main les interventions à la radio ou à la télévision d’Hubert Beuve-Méry pendant le quart de siècle où il dirigea Le Monde avec une autorité incontestée.

Un directeur de rédaction est désormais placé devant un choix cornélien : assumer sa fonction « à l’ancienne », les mains dans le cambouis de la production quotidienne de nouvelles, ou être en tournée de promotion permanente du titre qu’il incarne dans les studios de radio, les plateaux de télévision et les mondanités diverses de notre société du spectacle. Inutile de citer des noms : les premiers sont inconnus, et les seconds bien trop. Dans la période récente, un seul homme, dans la presse française, avait réussi la synthèse de ces deux exigences contradictoires, tout en servant de tampon entre les actionnaires et la rédaction : Eric Izraelewicz, directeur du Monde de mai 2011 à novembre 2012. Il en est mort.

Dans le « casting » directorial imaginé par des propriétaires anxieux de voir fondre leur argent dans des journaux en crise, le plus, en terme de « buzz », apporté par le choix d’une femme est une croix positive dans la grille des avantages et inconvénients des personnalités parvenues jusqu’à la short list  des candidats. Le drame, pourtant, avec beaucoup de femmes, c’est qu’elles ont tendance à croire ce qu’on leur dit, surtout s’il s’agit de compliments. Les heureuses élues de ce Monopoly du pouvoir finissent par être persuadées que la virtus femina[1. Cette citation latine (de cuisine) est un oxymore volontaire car chacun sait que « virtus » est un dérivé du mot « vir », désignant le mâle de l’espèce humaine dans la Rome antique.] dont elles seraient génétiquement porteuses est le fondement de leur légitimité. On les sacre reine d’Angleterre, avec tous les avantages liés à la fonction, mais aussi les limites non écrites de leur pouvoir réel, et elles se prennent aussitôt pour des Churchill appelant à sauver leur patrie de papier au prix du sang, de la sueur et des larmes de leurs anciens petit(e)s camarades de bureaux paysagés. A moins d’être taillée dans l’étoffe d’une Jeanne d’Arc, et de bénéficier de l’onction divine afférente, le défi est insurmontable.

Il serait pourtant stupide d’essentialiser l’incapacité des femmes à diriger un journal autre que de mode et d’actualité people en excipant de l’échec des patronnes du NYT et du Monde, comme il était idiot de voir dans leur promotion un progrès décisif de la cause féministe. Cet article est la preuve flagrante du contraire : sans la main de fer dans un gant d’acier avec lequel Elisabeth Lévy dirige Causeur depuis qu’elle a fondé le site, puis le magazine mensuel, il ne serait jamais parvenu jusqu’à vous. On ne naît pas patronne de presse, on le devient.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21484649_000001.

Je suis un roman noir

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hollywood dominique forma

hollywood dominique forma

À force de se prendre au sérieux, ou de vouloir mimer les Américains et les Scandinaves, le polar français finit souvent par perdre ce qui faisait son charme : la rapidité, le sens de la formule et un certain mauvais esprit, façon ADG ou Manchette. L’absence d’humour et la documentation pesante, les deux cents pages en trop deviennent des tares envahissantes sans compter des injections massives de moraline que doit subir un lecteur à qui on explique que le racisme et la guerre, c’est affreux, que tout est grave et qu’il ne faut pas rigoler avec ça. Ce n’est plus du roman noir, c’est du catéchisme.

C’est pour cela que j’ai été très content de tomber sur Hollywood zéro de Dominique Forma. Il réussit l’exploit d’écrire un polar très français, mais très français « old school »  qui se passe aux… USA. Dominique Forma sait de quoi il parle quand il évoque Hollywood puisqu’il fut là-bas le metteur en scène du film La loi des Armes (2001) avec, excusez du peu, Jeff Bridges. Et ce n’est pas parce qu’il connaît qu’il va se livrer à de grandes considérations morales sur Los Angeles ou à des descriptions dont la minutie n’aura d’égal que le manque de souffle. C’est que Dominique Forma n’a pas oublié que la description, c’est l’ennemie du roman noir. Le roman noir préfère la suggestion. La suggestion, c’est savoir résumer en deux lignes ce qu’on aurait pu dire sur dix pages. Un exemple ? Le calamiteux personnage de Forma qui porte le même prénom que lui (là aussi, ce sens de la dérision fait cruellement défaut par les temps qui courent) arrive à L.A en catastrophe et il constate, à propos du motel où il atterrit : « Le Bloc 5500 d’Hollywood boulevard ne se visitait pas. Ce n’était plus l’Amérique, sans être encore le tiers-monde.

L’histoire de Forma est classique, et c’est pour ça qu’elle est plaisante. Il n’y aura pas de serial-killer, de psychopathes, de sectes de nazis télépathes mais des hommes ordinaires, même dans la truanderie, et des femmes qui sont plus émouvantes que fatales. L’histoire commence à Paris. Dominique est un cambrioleur en solo. Il mène finalement une vie assez morne et pépère. Il s’en rend compte mais ne s’en chagrine pas plus que ça. Ses plans à lui, ce sont les salles de gym pour cadres friqués. Il fait ami ami avec eux entre deux bancs de musculation et apprend au hasard des conversations de quoi aller jouer le monte-en l’air quand ses victimes sont absentes. Finalement, comme il le dit lui-même, par un aphorisme digne de nos plus grands moralistes, « Ma vie était belle car elle ressemblait à une autoroute allemande, droite, bien entretenue et sans police. »

Ça ne va pas durer. Il doit un peut trop d’argent à des vilains et son fourgue le lâche. Seule solution, partir en catastrophe à Hollywood où un vieux copain, fils de famille en rupture de ban et accro aux manips financières monte des combines  presque légales en trouvant des bailleurs de fonds et des maisons de productions pour des films qui n’ont pratiquement aucune chance de se faire. Le copain en question est aussi l’amant-associé de Rachel qui reste belle tout en se camant aux antidépresseurs. Dominique, lui, est chargé de jouer le rôle du metteur en scène à qui sera confié le futur film. On sent, de la part de Forma, le vécu, y compris dans la peinture sarcastique  du cocktail du 14 juillet au consulat de France de L.A.

Evidemment, tout cela va magistralement foirer, d’autant plus que les créanciers de Dominique ont retrouvé sa trace. Il faut dire aussi, comme le remarque Forma, à propos d’un financeur,  toujours avec sa précision aphoristique qui nous enchante : « Il était moins con qu’il n’en avait l’air. Ce qui est souvent le cas avec les Californiens ; l’exact opposé des Parisiens. »

En trois heures, car Forma est un garçon trop poli pour vous prendre plus de temps, vous aurez lu Hollywood zéro et vous vous souviendrez alors que ce que vous aimiez, dans le roman noir, c’était ce mélange de désinvolture, de rire, de mélancolie, de violence et de désenchantement.

Hollywood zéro, Dominique Forma, Rivages/Noir, 2014.

*Photo : Viktor Hertz.

Mélancolie des ruptures

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melancolie oubli souffrance

melancolie oubli souffrance

1. Échapper à l’oubli.

Même si je tente de me persuader du contraire, le désir de survivre à ma mort ne m’est pas étranger. C’est un désir que je juge grotesque et indécent. Grotesque parce que, une fois mes cendres dispersées, peu m’importera d’être inconnu, méconnu, reconnu, honoré ou haï. Indécent, parce que je ne vois pas la moindre raison – sinon la chance – pour que mon nom, voire mes livres, subsistent dans la mémoire des hommes, alors que tant d’autres le mériteraient autant, sinon plus que moi. Je réclame donc l’oubli. Mais, malgré moi, je ne veux pas mourir tout entier. Qu’il subsiste de moi deux ou trois pages  dans l’esprit de quelques égarés me réchaufferait le cœur.

Certes, mon bagage est léger. Si je me demande sincèrement ce qu’il y a à porter à mon actif… je ne vois pas grand-chose. Sans doute ai-je été un éditeur qui avait du flair. Sans doute ai-je été un chroniqueur littéraire perspicace. Sans doute ai-je été un écrivain original. Mais tant d’autres l’ont été… par exemple mon ami, génial lui, Jerzy Kozinski, aujourd’hui tombé dans la trappe de l’oubli. Au mieux, j’aurai droit à quelques lignes dans un dictionnaire du nihilisme, juste après Cioran. Ou à quelques pages dans une Encyclopédie des Vaudois ayant connu leur heure de gloire à Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Vous m’objecterez que ce n’est déjà pas si mal et je me garderai bien de vous contredire. Mais cela ne fait pas rêver. Il n’y aura même pas de malentendus à mon sujet : il aimait les jeunes Asiatiques, les piscines, les palaces, le tennis de table et les échecs (uniquement le blitz à la fin de sa vie). Il évoquait souvent son suicide mais, comme Cioran, il a fini gâteux….

Or on n’échappe à l’anonymat, à l’oubli, à l’effacement – à la mort donc – que par la mort même qui vous rend plus présent, plus admirable dans votre condition de héros défunt que les vivants ne le sont à eux-mêmes. Hélas pour moi, je n’ai rien d’héroïque. Et ce n’est pas maintenant que je vais le devenir, même pour échapper à l’oubli. Et je ne peux même pas me targuer d’avoir laissé un chef-d’œuvre derrière moi comme  Adolphe,  de Benjamin Constant, autre exilé lausannois. Sans même parler de l’éternel apatride que fut Cioran. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Je suis néanmoins capable de trouver un certain réconfort dans l’oubli : le même que m’ont apporté mon nihilisme et ma frivolité. Le confort helvétique m’aura pourri jusqu’à la moelle. Anyway, je me suis délesté de ma vie dans mes livres : quel soulagement !

2. Ce qui subsiste d’un amour défunt.

Passé une dernière nuit avec Chérise. Nous étions parvenus à l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Flaubert, qu’elle me lisait chaque soir : « Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et de ruines, l’amertume des sympathies interrompues. » Tout était comme avant et pourtant, nous savions que tout serait différent après. L’erreur serait de croire qu’on peut faire machine arrière. J’avais l’impression qu’on m’arrachait des pansements sur une plaie encore purulente.

Mais bon, il y aura d’autres infirmières, d’autres voluptés, d’autres habitudes, d’autres éducations sentimentales. Ou alors il n’y aura plus rien – et j’aurai tout loisir d’expérimenter totalement le désespoir. Mes yeux brûlent. Qui déposera un baiser sur mes paupières ? La voix de la raison, qui est souvent sarcastique, me souffle : « Prends un rendez-vous chez un ophtalmologue ! »

Vieillir, c’est être plus préoccupé par son propre corps que bouleversé par celui d’autrui.

Au matin, Chérise a repris sa brosse à dents. Plus rien d’elle ne subsiste,  rue Oudinot, à part quelques photos  du temps – si lointain déjà – où elle posait nue pour moi. C’est en général la seule chose qui subsiste d’un amour défunt : quelques photos érotiques, maladroites et touchantes. Bien sûr, celle qui succédera à Chérise n’aura de cesse de les détruire : aucune n’y est jamais parvenue. Céder sur son passé, quelle que soit la forme qu’il ait pu prendre, est une lâcheté à laquelle je n’ai jamais consenti.

Dans la soirée, pour me changer les idées, je suis allé voir Dorothy Parker, le film d’Alan Rudolph. Il m’a ému jusqu’aux larmes. Impossible, en assistant à la déchéance de cette reine du persiflage, de ne pas songer à Louise Brooks. Elles s’étaient croisées à l’hôtel Algonquin. « Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin de l’enfer ? » était un des vers préférés de « Brooksie ».

Alcooliques, cyniques et suicidaires, elles ne reculèrent devant rien. Si on peut distinguer – et on le peut, et on le doit – deux catégories de femmes, les prostituées et les mères, elles étaient des putains dans l’âme. Grâce leur soit rendue ! À ce propos, n’oubliez pas de lire : La Métaphysique de la putain, de Laurent de Sutter, chez Léo Scheer.

3. L’insondable bêtise des femmes.

 Je ne vais pas abandonner si vite Dorothy Parker, qui suppliait Dieu de ne pas la laisser écrire comme une femme : l’insondable bêtise des femmes la révulsait,  surtout celles des femmes d’intérieur… les pires selon elle (je confirme ). Mais elle n’épargnait pas celles qui ont toujours des ennuis, avec lesquelles on est injuste, que personne ne comprend et qui arborent un petit sourire désenchanté. « Je hais les femmes : elles me portent sur les nerfs », disait-elle volontiers. Ce qu’elle demandait aux hommes était plus simple : être beaux, grossiers et stupides. Elle fut souvent exaucée… pour son malheur, disent les féministes. À voir.

Toujours est-il  qu’elle avait un don pour que les choses tournent mal, un don qui confinait au génie. Ses Hymnes à la haine  sont un des plus beaux livres du siècle passé. Et personne, tout au moins je l’espère, n’a oublié l’épitaphe qu’elle avait souhaitée pour son incinération : « Excusez-moi pour la poussière. »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51153427_000001

 

Saint-Germain-des-Prés : mythe ou réalité?

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jazz st germain

jazz st germain

Eric Dussault n’aime pas les légendes germanopratines, les belles histoires d’après-guerre qui ont élevé un quartier de la Rive Gauche au rang de centre culturel du monde libre. Jeunesse éthérée sur fond de be-bop et d’existentialisme sous l’œil bienveillant de tonton Jean-Paul et de tata Simone attablés au Flore. Eric Dussault n’aime pas les fausses cartes postales, les terrasses attrape-gogos et l’histoire officielle racontée par des journalistes peu regardants sur leurs sources. C’est vrai que l’adjectif « germanopratin » est laid, lourd, empesé, vide de sens comme s’il sortait de la tête d’un normalien en manque de théories absconses. Eric Dussault ne croit ni au gène artistique propre au St-Germain-des-Prés des années 1945-1960, ni au caractère génial de ses habitants. Vous l’aurez compris, cet historien et enseignant qui a soutenu sa thèse de doctorat à l’université York de Toronto aime les faits, les chiffres et ne se contente pas des propos répétés depuis un demi-siècle sur cette grande fête des arts. C’est courageux de s’attaquer, pioche en main, à une icône parisienne et d’en déconstruire, pierre après pierre, la façade en « carton-pâte ».

Aujourd’hui, personne n’ose affirmer que St-Germain-des-Prés est le cœur intellectuel de la capitale sous peine de déclencher l’hilarité générale. Entre les fripiers et les bistrotiers, le livre, les arts en général, ont bien du mal à trouver leur place dans un environnement gangrené par le consumérisme triomphant. A sa décharge, avouons que bien d’autres quartiers de Paris ou de grandes villes françaises connaissent le même sort mercantile. Les beaux quartiers offrent désormais leurs devantures au luxe mondialisé et calibré. Point de trace ici d’une typicité ou d’un art de vivre à la française. Il ne faut surtout pas désappointer le riche touriste venu du Nouveau Monde, seulement l’appâter avec de la verroterie de bazar. Sartre sur tee-shirt, balade en deudeuche et club-sandwich au prix du caviar.

Le travail d’Eric Dussault est passionnant car il ne prend pas pour argent comptant l’histoire du quartier rabâchée à travers les romans, les films ou la musique d’alors. Mêmes si certaines œuvres peuvent recéler des fragments de vérité, c’est le cas, par exemple, de Rendez-vous de juillet, film de Jacques Becker (1949). L’atmosphère du Lorientais (célèbre cave où le jazz se dansait frénétiquement) est tout à fait réaliste. Dussault décrit précisément, statistiques à l’appui, ce qu’était St-Germain au lendemain de la Guerre et son « invention » marketing. Les légendes ont gagné nos esprits et les éternels nostalgiques que nous sommes, ont tendance à voir derrière chaque habitant du VIème de cette lointaine époque, le fantôme de Boris Vian, Daniel Gélin, Juliette Gréco ou Claude Luter.

La réalité est toujours plus terne. Plus la couche de brillantine est épaisse, plus les mensonges ou les demi-vérités sont crapoteux. Dussault ne se prive pas de rappeler quelques repères sociologiques. « Le quartier était composé majoritairement (chez les actifs) d’employés, d’ouvriers et de personnel de service. Les artistes, compris dans les « autres actifs » formaient moins de 3 % de la population du quartier » souligne-t-il. Une proportion relativement stable entre 1954 et 1962. Il ajoute qu’« en 1954, 42% des logements avaient des WC intérieurs ». On est loin de la bamboche, de Sagan au volant de sa Jaguar XK ou des amours métissés. St-Germain est comme ailleurs en reconstruction, la guerre ne l’a pas épargné. Ses habitants sont des locataires, des travailleurs qui vivent à l’hôtel, des étudiants étrangers, des besogneux, les noceurs sont rares. Cette France qui se lève tôt a peu de chance de croiser cette intelligentsia qui traîne son mal de vivre en bandoulière.

Dussault ne récuse pas qu’il y ait eu une activité artistique soutenue, sa partie sur le jazz est swinguante. Il aborde des thèmes peu traités comme la rivalité entre musiciens amateurs et professionnels, entre français et noirs américains, également la concurrence acharnée entre les clubs, le comportement des soldats et aussi la surveillance des renseignements généraux sur les établissements de nuit. Dans son ensemble, la population de St-Germain n’était donc pas plus libre, plus « cool » et sans tabou qu’ailleurs. Par contre, Dussault insiste sur une minorité active ayant ses entrées dans les médias : « ce sont donc les Germanopratins eux-mêmes qui ont fait leur autopromotion dans les colonnes des journaux, de même que par le biais de la photographie et du cinéma. Quant aux commerçants, ils ont fait en sorte que la mythologie germanopratine soit constamment ravivée afin qu’ils puissent continuer à en tirer profit ». Le constat désabusé sur les années 50 ressemble à s’y méprendre à notre triste actualité.

L’invention de Saint-Germain-des-Prés de Eric Dussault – Editions Vendémiaire

*Photo: DALMAS/SIPA.00388060_000005

Les héros sont éternels

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james bond roman

james bond roman

James Bond refait surface dans les librairies. D’après son auteur, Ian Fleming, il est né en 1924, il boit sec, il conduit une antique Bentley, les femmes ne lui résistent pas, il est fidèle à sa Majesté et, détail qui a son importance, il a le permis de tuer. Ce double zéro renaît donc sous la plume de William Boyd, Goldwriter de son état, qui reprend la concession l’espace d’une aventure intitulée Solo.

L’auteur anglais, ghanéen de naissance, n’est pas un perdreau de l’année. Si les héritiers de Fleming lui ont confié la tâche explosive de remettre dans le circuit James Bond, c’est qu’ils font confiance à son savoir-faire. D’autres se sont cassés les dents sur la légende. L’écrivain né sous les tropiques a du répondant, les histoires d’espions ne l’impressionnent guère. Il conduit les intrigues d’une main experte, sa documentation ne souffre d’aucune lacune, c’est du travail bien bétonné, implacable, avec lui, l’histoire rebondit comme une Land-Rover sur les pistes africaines. Secousses garanties ! Car Boyd a envoyé Bond dans l’imaginaire Zanzarim en Afrique occidentale et dans son inhospitalière province sécessionniste autoproclamée état indépendant : la République démocratique du Dahum.

Vous l’aurez compris, Boyd a utilisé les bonnes vieilles ficelles de Q, l’artillerie lourde, une contrée inconnue, des méchants vraiment très méchants, mercenaires sanguinaires, une girl « au jeune corps ferme » comme il se doit, en bref, de l’action, du soft sexe, de la géopolitique, le tout secoué au shaker pas à la cuillère.

Ne boudons pas notre plaisir ! Même si le lancement de ce nouveau 007 de papier s’apparente à une armada commerciale. Rarement un auteur anglais n’avait été autant interviewé en long et en large dans la presse française. Avant que le livre ne pointe son nez dans les rayons, on savait déjà tout de sa genèse et de ses objectifs de vente. On peut déplorer parfois un style relâché, quelques facilités langagières, le genre l’exige peut-être, Boyd demeure, malgré tout, un très grand professionnel. Et le meilleur héritier littéraire de la saga sans conteste.

Son idée de génie : avoir situé l’action en 1969 et taillé un costume sur-mesure à Bond, plus proche de sa véritable psychologie, en s’éloignant des fadaises cinématographiques. Boyd précise dans une note qu’il a potassé la « nécrologie » d’On ne vit que deux fois, le dernier ouvrage de Ian Fleming publié de son vivant. Bond a quarante-cinq ans, il roule en Interceptor, Q n’est qu’un jeune binoclard, Moneypenny déjà saoulante l’assaille de prévenances, et ce 007 de sang mêlé écossais par son père, suisse par sa mère est, au final, moins primesautier. Est-il plus sombre alors ? Comment ne le serait-il pas ? Il repense aux événements du 7 juin 1944 quand il officiait en tant que lieutenant du Service de renseignement de la Marine détaché dans un commando d’élite « à la recherche d’une nouvelle machine à chiffrer de la Wehrmacht ». Ce Bond doute, il n’est pas cette incarnation monolithique de l’espion infaillible. Conclusion : Boyd a réussi sa mission. M et ses lecteurs le félicitent.

Soloroman de William Boyd – Une nouvelle aventure de James Bond – Seuil

 

Tourgueniev, l’éternel oublié

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tourgueniev hamlet terres vierges

tourgueniev hamlet terres vierges

Au panthéon des lettres russes, Ivan Tourgueniev (1818-1883) fait grise mine. Parent pauvre d’un empire de la plume qui exalte les méditations existentielles d’un Dostoïevski, le style éblouissant d’un Tolstoï, les facéties théologiques d’un Gogol, et les envolées poétiques d’un Pouchkine, le peintre des « hommes en trop » paie un lourd tribut à la postérité. La faute à son long exil français ? Que ses romans Mémoires d’un chasseur, Père et fils, et Roudine soient réduits à l’état de bréviaires du gentilhomme éclairé, vilipendant le servage du haut de son domaine, n’est pas la moindre des injustices posthumes. À trop le confire dans l’académisme, la plupart de ses éditeurs français en ont fait un romancier libéral bon teint, joueur de l’équipe de réserve du XIXe siècle littéraire.Il faut croire qu’en Russie, on ne comprend pas plus ce condisciple et compagnon de route de Bakounine.

Comme toute injustice mérite réparation, les éditions de l’Épervier s’emploient à réhabiliter des anars noyés dans l’amnésie collective. Sous la direction de Michael Paraire, cette petite maison aux belles couvertures à rabats exhume ainsi la radicalité occultée des Byron, Shelley et… Tourgueniev[1. L’Épervier publie des volumes aussi rares qu’une biographie de Bobby Sands (mort  de faim sous les coups de menton de Margaret Thatcher), une petite anthologie des textes réunis de Proudhon, Bakounine et Kropotkine, ou qu’une réfutation argumentée de Michel Onfray qui vaut à Michael Paraire l’opprobre éternelle de ce militant athée.]. Terres vierges, son dernier roman, vient de réapparaître en librairie. Cette œuvre injustement oubliée met à l’honneur la noblesse et les tourments de ceux que Marx appelait les « rêveurs de l’absolu ». Tourgueniev y met en scène une bande d’anarchistes des années 1870, ces populistes (narodniki) qui aspiraient à révolutionner la société tsariste en allant au peuple. « Se simplifier », tel est le credo des vaticinateurs que sont Nejdanof, Solomine et Pakline, lointains héritiers du Bazarov de Père et fils, qui incarnait le premier archétype littéraire de l’anarchiste russe.

Quelques années après leur publication, Tourgueniev s’est fait le plaisir de répondre aux Démons de Dostoïevski, roman-fleuve inspiré de l’affaire Netchaïev dans lequel l’auteur de Crime et châtiment imaginait une bande de nihilistes sans foi ni loi dissolvant leurs illusions dans l’acide des bassesses humaines[2. On peut aujourd’hui relire Les Démons en songeant au naufrage de l’aventure situationniste. Le prophétisme de Dostoïevski voit loin !].

Profondément conscient des contradictions au sein du peuple russe, Tourgueniev a maintenu ses idéaux intacts pour écrire Terres vierges, petite leçon de choses à l’usage de ses contemporains. On y côtoie le seigneur Sipiaguine, libéral au bras long et aux idées larges qui engage le jeune révolutionnaire pétersbourgeois Nejdanof comme précepteur de son fils, tout en ménageant son amitié avec l’ultra-conservateur Kallomeïttsev, archétype du barine sûr de lui-même et dominateur. De leur voisinage dans la maison de compagne, naîtra une conflagration lourde en périls, Nejdanof entraînant la mystérieuse et discrète Marianne, nièce de son patron, dans sa grand œuvre révolutionnaire. Mais l’aventure tournera court après la dénonciation de ces prêcheurs par des paysans qu’effraie la perspective de leur pleine émancipation. Décidément, les histoires d’anars finissent mal en général…

À mon humble avis, ce qui fait tout l’intérêt du récitau style dépouillé réside moins dans ses péripéties que dans la psychologie toute balzacienne de ses personnages. Au sein d’un même personnage, Tourgueniev fait cohabiter plusieurs tendances, comme il l’explique dans sa théorie du roman que l’on trouvera en annexe de Terres Vierges. Texte essentiel que ce  « Don Quichotte et Hamlet », tiré d’une conférence de 1860 auquel son ennemi intime Dostoïevski assista en personne[3. D’après Michael Paraire, le grand écrivain russe aurait inspiré jusqu’au Sisyphe de Camus. Pour contredire ou appuyer ses dires, les Parisiens férus de philo peuvent assister aux conférences de l’université populaire qu’il anime deux fois par mois.]. Quoique matérialiste, Tourgueniev y déploie ses talents de sondeur d’âme avec une rare acuité ; en somme, nous dit-il, il y a deux types d’homme : les Hamlet et les Don Quichotte[4. Quelques années à peine séparent d’ailleurs la première édition du roman Cervantes de la publication de la pièce de Shakespeare]. Chacune de ces catégories de ce manifeste littéraire et politique correspond à une psychologie, une aperception du monde et de soi. Là où les chevaliers de La Manche poussent l’utopie généreuse jusqu’à l’irréalisme, les petits princes du  Danemark sceptiques, égoïstes et torturés « ne trouvent rien, n’inventent rien : ils ne laissent d’autre trace derrière eux que celle de leur personnalité. Ils ne laissent pas d’œuvre. Ils n’aiment ni ne croient (…) ne pensent qu’à eux-mêmes, ils restent isolés et par suite stériles ».

Dans Terres vierges, le virus de l’anarchie immunise Nejdanof contre ce bacille autodestructeur. Reste qu’il existe en chaque philanthrope quelques fragments de Hamlet qui le portent à l’égotisme. Son âme dédoublée se fait le théâtre d’un conflit émotionnel, où l’honneur et les hauts sentiments l’emportent de haute lutte contre le spleen : « D’une propreté scrupuleuse, jusqu’à se dégoûter d’un rien, il affectait la grossièreté et le cynisme en paroles ; idéaliste par nature, passionné et chaste, audacieux et timide tout à la fois, il se reprochait à lui-même, comme un vice honteux, cette timidité, cette chasteté, et regardait comme un devoir de tourner l’idéal en ridicule. Il avait le cœur tendre, et il s’écartait des hommes ; il était facile à irriter, mais ne gardait jamais de rancune. » Jusque dans son noir dénouement, Terres Vierges frappe par son aspect donquichottesque. A l’opposé des figures mystiques dostoïevskiennes, les Hamlet de Tourgueniev ne trouvent aucune consolation dans le châtiment d’eux-mêmes.

À demain, Tourgueniev !

*Image :  « Arrestation d’un propagandiste » (Ilya Repine), wiki commons.

François Schuiten : la ligne sombre

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francois schuiten ombre

francois schuiten ombre

Dans une banlieue hétéroclite de Bruxelles, je sonne à la porte d’un petit immeuble bourgeois du XIXe siècle. C’est une construction comme il y en a tant, mais pleine de charme. Une voix dit, à l’interphone : « Entrez ! Entrez ! Et montez tout en haut ! » J’ouvre. Je me retrouve face à face avec un gros chien noir. Je n’ai pas peur. Le labrador me regarde de ses grands yeux jaunes. Il serre dans sa gueule un coussin brodé. L’animal semble content. Moi aussi, d’ailleurs. Sa queue frétille. Je comprends qu’il veut me conduire à son maître. Nous commençons à gravir l’escalier. De temps en temps, il tourne la tête pour vérifier que je le suis. Partout, il y a des sculptures, des machines anciennes et des plantes vertes géantes.

On est en pleine ambiance des Cités obscures. Au dernier étage, je débouche dans un vaste espace lumineux, tapissé de livres et peuplé de tables de travail. « Je vous attendais », dit une voix cordiale. Ç’aurait pu être le mythique professeur Wappendorf[1. Le professeur Wappendorf est un personnage de l’Enfant penchée, le sixième tome des Citées obscures]. C’est François Schuiten. Ce qui me frappe, c’est surtout la quantité extravagante de livres d’art. Il y en a partout : dans les bibliothèques, sur les dessertes, à même le sol. Schuiten, au fil de la conversation, en extrait avec enthousiasme de nouveaux pour étayer ses propos. On peut dire qu’il a bénéficié très tôt d’une culture artistique vaste et éclectique. Son père était un peintre, certes assez mineur, mais excellent pédagogue. Il dispensait à domicile des cours d’histoire de l’art à ses enfants. François Schuiten a ainsi pris très tôt l’habitude de puiser dans toutes les périodes et dans tous les mouvements, sans états d’âme. Sa force tient en grande partie à cela. Il confie adorer les peintres pompiers. Il voit dans les illustrateurs du début du xxe, notamment Ivan Bilibine, des références importantes. Il rappelle à intervalles réguliers à quel point il aime Rembrandt – surtout ces autoportraits où le maître hollandais s’est représenté en vieux clodo vermoulu. Dernière précision : Schuiten n’a rien contre l’art moderne ou contemporain, mais parfois, tout de même, il « s’ennuie un peu »…

Sa famille, explique-t-il, a eu aussi ceci d’exceptionnel qu’elle ne s’est nullement opposée à sa vocation artistique, bien que son père eût préféré le voir se consacrer au « grand art », la peinture.

Dès l’âge de 14 ans, le jeune François commence à publier. Au lycée, il rencontre Benoît Peeters qui, depuis, l’accompagne presque toujours pour les textes et les scénarios. Tout se passe bien. Il est porté par son talent et par l’essor du marché de la BD. Il ne connaît pas ces longues périodes de vaches maigres et de petits boulots que traversent beaucoup d’artistes.

Aujourd’hui, à l’âge de 58 ans, il a derrière lui plus de quarante années d’activité intense et une oeuvre considérable. Autant le dire tout de suite, le principal personnage des Cités obscures, c’est l’architecture. Passionné par Hubert Robert, Piranèse et Pieter Saenredam, Schuiten porte très haut l’exigence de qualité en matière de dessin de bâtiments. Il a une prédilection pour le XIXe siècle et, en particulier, pour l’Art nouveau. Avec lui, on pressent que ce mouvement prématurément balayé par la guerre avait suffisamment de richesse pour emplir plusieurs siècles. Il aime aussi dessiner des machines qui, dans leur genre, sont de véritables architectures. C’est le cas de cette locomotive à vapeur, La Douce, qui donne son titre à l’une de ses BD. En matière de mécanique, sa préférence va au XIXe siècle et au début du XXe. Les appareils de cette époque lui paraissent plus lisibles, mieux à même d’« exprimer leur essence ». Il déteste cependant la vulgarité du steampunk, ce mouvement de BD rétrofuturiste abusant d’un XIXe de pacotille. Pour lui, dessiner est une chose sérieuse. Il s’agit de s’approprier le monde pour le comprendre et l’aimer.

Cependant, on aurait tort de penser que ses albums sont de simples morceaux de virtuosité. En témoigne cette anecdote : lors du festival d’Angoulême de 1985, François Mitterrand entreprend de féliciter Schuiten, lauréat, avec son comparse Peeters. L’auteur, à la surprise générale, se lance dans un discours non programmé, un propos long, confus et embrouillé. Il tente d’expliquer au président que ses BD ne sont pas de simples fantaisies graphiques, qu’il y a autre chose dans ses oeuvres. Mais quoi ? Ce n’est pas clair. Mitterrand reste impassible. Schuiten s’inquiète.

Il y a un blanc. Finalement, il demande au président : « Vous avez vu l’aspect politique ? » Le chef de l’État, rarement pris au dépourvu, répond sobrement : « Oui ! », puis ajoute : « C’est une idée forte !» Effectivement, c’est bien une pensée politique qui inspire les Cités obscures. L’homme, selon Schuiten, se caractérise par le fait qu’il produit à l’infini des constructions artificielles telles que des architectures, des appareils, des usines, des réseaux, etc. C’est sa nature, comme celle du corail est d’ériger des récifs. L’homme se présente ainsi comme un animal technique, au sens de la technè grecque incluant dans un même mot le produit des arts et celui des sciences. Cette poussée constructive fascine Schuiten autant qu’elle l’inquiète. Il se dit avant tout « intéressé par l’idée de système ». Il a une perception aiguë des situations dans lesquelles le « système » s’autonomise, se met à croître démesurément, devient une « pieuvre monstrueuse ». Sa pensée est une intuition de la démesure, de l’hubris et de la dérive totalitaire. La responsabilité des dirigeants apparaît, sous cet angle, comme une question secondaire.

Dans certains cas, on s’aperçoit que le « Grand Conseil », censé tout réguler, est une fiction fossilisée. Dans d’autres, on voit que la ville est livrée à des planificateurs délirants, comme un corps malade à des virus opportunistes. Il s’agit toujours de montrer une perte de régulation, une inadéquation du politique, une histoire qui échappe aux humains.

Comme dans toute bonne BD, on trouve au fil des pages quelques scènes de cul. Mais là aussi, Schuiten se singularise beaucoup. Il ne sacrifie nullement, comme c’est souvent le cas de la BD « adulte », au voyeurisme basique du public masculin. Sa conception de l’amour physique, bizarrement, n’a rien à voir avec le désir. Elle a une saveur bien particulière. C’est comme la soudaine proximité de l’étrange. Le temps fort se situe toujours quand la femme se déshabille. Cela se fait avec un naturel stupéfiant. Elle semble se dévêtir parce qu’elle en arrive à un stade de sa quête personnelle qui l’exige, un stade où ses vêtements lui apparaissent comme des carapaces inutiles.

Elle se débarrasse de ces extériorités pour accéder à sa vulnérabilité propre, à sa vérité simple. Ces moments érotiques, comme par un surcroît de gravité, sont traités en noir et blanc. Le corps féminin y prend une apparence laiteuse très poétique. Schuiten souligne qu’il aime les « corps qui attendent ». Ils attendent, en effet, d’être débarrassés de tout ce qui les occulte, les nie, les rend malades. Ce long cheminement pour aller de l’être social à l’être intime constitue, en fin de compte, la trame mystique de toutes ses BD.

On peut remarquer que les femmes des Cités obscures ont souvent une longueur d’avance sur les hommes. Les mâles sont patauds, empêtrés, pleins de doutes et de maladresse. J’avoue que je n’ai, en ce qui me concerne, aucun mal à m’identifier à eux. C’est généralement une femme qui est à l’initiative pour les faire accéder à la vraie vie. Eux, ils sont seulement sincères, tristes et pleins de bonne volonté. Schuiten le dit : « Il faut sortir des stéréotypes de la BD. Les héros et les gros méchants m’emmerdent. » Ses hommes à lui, effectivement, sont étonnamment humains.

L’oeuvre de François Schuiten ne s’adresse pas seulement aux amateurs de BD. Dans un contexte de renouveau de la peinture figurative, son travail réinjecte des manières de voir venues de loin. En particulier, il aide à redécouvrir le XIXe siècle, ordinairement si dévalué, si occulté. Il invite le dessin à explorer l’incroyable fantaisie du monde. Il rend l’art à sa vocation de révéler en quoi consiste la vie des hommes.

En fin de compte, des BD comme La Tour ou L’Enfant penchée comptent certainement parmi les productions les plus significatives de notre époque. En tout cas, elles figurent parmi les quatre albums donnés à la France, en l’occurrence à la BnF qui les expose aujourd’hui.

À la fin de la rencontre avec François Schuiten, je le remercie chaleureusement pour ce don de planches originales, comme si ce legs m’était destiné, à moi, personnellement. Dans un sens, c’est un peu le cas. J’insiste. Je remercie encore.

Je vois que le labrador noir bâille. Il s’étire. Il s’impatiente. Il se lève. Je le suis. Il me précède à nouveau dans l’escalier, mais cette fois-ci, il dévale à fond les quatre étages.

À voir : Les Coulisses des Cités obscures, BnF François-Mitterrand, du 6 mai au 15 juin 2014. À lire en priorité: La Tour, L’Enfant penchée (Casterman).

Du vin et des hommes à Ivry

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Et c’est parti pour la quatrième édition du salon de printemps de la Cave d’Ivry organisé par l’excellent Paco Mora, du vendredi 23 au dimanche 25 à Ivry. On le remerciera d’être toujours à l’initiative de ce rendez-vous rebelle des buveurs de bonnes choses, loin des foires aux vins dans les supermarchés où les amateurs d’étiquette finissent par avoir mal à la tête à force de sulfites.

Chez Paco, cette année, on boira du naturel comme les autres années. Alors que l’on sera en pleine élection européenne, on pourra ainsi découvrir les vins de notre copain Jean-Christophe Comor, qui fut de la belle aventure souverainiste dans les années 90 avant de renoncer à la politique pour se consacrer à la vigne. Et il faut reconnaître qu’il est aussi généreux et sincère dans sa façon de redonner toute sa grandeur au Carignan avec l’Antidote (ne cherchez pas plus loin l’origine du titre du blog de l’ami Desgouilles) qu’il le fut à l’époque où il jouait le franc-tireur entre les deux rives Seguin-Chevènement.

Mais il ne faudrait pas oublier les autres vignerons présents. Si l’on en juge par ceux dont nous avons déjà eu l’occasion de goûter le travail, tout va être très bon. Par exemple, ne passez pas à côté des vins de Gilles Azzoni, Le Raisin et l’ange. Y aura-t-il, en blanc, sa cuvée Nedjma dont je garde un souvenir ému et dont je me suis toujours demandé si le nom n’était pas donné en hommage au grand roman de Kateb Yacine ?

Hors de nos frontières, on pourra aussi découvrir le malbec argentin de Vincent Wallard. À quatre mains, élaboré fraternellement avec le vigneron Emile Heredia. Précisons pour terminer que non seulement, en ces temps austéritaires, vous oublierez vos soucis avec de tels artistes mais également, une fois les doux effets de l’ivresse franc-tireuse retombés, vous vous apercevrez que votre porte-monnaie n’aura pas plus souffert que votre foie épargné par les effets bénéfiques de la biodynamie.

« Buvez toujours, et ne mourrez jamais. »

salon-vins

Échafaud pour Mélenchon

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melenchon front gauche

melenchon front gauche

Jean-Luc Mélenchon a de quoi désespérer. Les élections européennes approchent et s’annoncent comme une dérouillée de plus pour le Front de Gauche. Si l’on en croit les sondages (mais faut-il les croire?), le parti de Jean-Luc Mélenchon plafonnerait à 8% des intentions de vote. Pire: le Front National, contre lequel il s’est inventé tout seul une guerre des urnes, s’apprêterait à devenir le premier parti de France!

Jamais, sous la Vème République, gouvernement n’a été autant réprouvé par l’opinion que le gouvernement en place. Un expert en science politique nous expliquerait qu’en théorie la déconfiture des socialistes offre à l’extrême gauche, mieux qu’un tremplin, un trampoline dernier cri pour s’élancer vers un triomphe électoral. Las! les experts en expertise ont parfois la théorie vaseuse, et le trampoline de Jean-Luc Mélenchon est aujourd’hui méchamment troué.

Ne faisons pas le malin, l’explication en est simple et connue. Malgré la consanguinité des programmes économiques du Front National et du Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon a commis, aux yeux des électeurs, la pire des erreurs en niant le problème que pose l’intensité des flux migratoires sur le territoire national et en laissant entendre que , même s’il existe, il se réglera par la distribution de papiers français à tous les clandestins. Notre homme est un vieux de la vieille de la politique. Il ne pouvait ignorer que cette prise de position lui nuirait. De ce point de vue, aussi aberrante soit-elle, elle est respectable et lui fait, au moins en partie, honneur. Mais l’honneur se marie mal aux succès électoraux.

Jean-Luc Mélenchon peut-il rebondir?

Bien qu’hostile à ses idées, j’apprécie l’homme. Comme mon père, c’est un Pied-noir, et il a la principale qualité de ce peuple: c’est un sentimental. Encore faut-il préciser qu’un Pied-noir n’est pas un sentimental lambda. C’est un sentimental persuadé que personne ne l’aime et que chacun le méprise. Jean-Luc Mélenchon n’a pas rompu avec le PS en raison d’un désaccord politique, encore moins par goût du marxisme. Il a fait ses valises parce qu’il a cru que les socialistes ne l’aimaient pas. Voilà la raison de sa fureur. Un rien permettrait aux socialistes de se rabibocher avec lui. Il leur suffirait de lui dire qu’ils l’aiment. Pas pour ses idées – il s’en fiche –, plutôt pour son intelligence, ses qualités de coeur, sa beauté, l’élégance de ses costumes, la réussite de sa coiffure. Comme tout Pied-noir,  aussi furibard soit-il, on le désarme en lui adressant un mot doux.

Malheureusement, le tempérament des hommes de là-bas demeure incompris par les Français de France [1. On se souvient du mot d’Albert Camus à propos des méthodes terroristes employées par le FLN pour obtenir l’indépendance de l’Algérie: “Si c’est cela la justice, je préfère ma mère”. Certains, pour disculper Camus auprès de ceux qui y ont vu l’aveu de conceptions colonialistes, ont fait valoir qu’à l’époque sa mère vivait à Alger où elle était exposée aux bombes. Erreur: l’indiscutable portée particulière de sa formule ne peut être dissociée de sa portée générale. Prise dans sa double dimension, particulière et générale, elle est l’expression de l’affectivité débordante et contrariée de tout un peuple – qui, et c’est essentiel, si elle a été exacerbée par la guerre d’Algérie, préexistait à cette tragédie dans le tempérament des Pieds-noirs. On sait, d’ailleurs, qu’Albert Camus dans sa vie intellectuelle et littéraire a dû, bien avant la guerre, composer avec le sentiment d’être mal aimé un complexe d’infériorité qu’il n’a jamais réussi à vaincre.], et la gauche au pouvoir, avec à sa tête un président dans lequel flotte un ectoplasme à la place du cœur, n’est pas près de l’amadouer. Vous souvenez-vous pourtant comme le leader du Front de gauche a, de son propre aveu, perdu pour toujours le courage et l’envie de s’en prendre à l’une de ses adversaires, Roselyne Bachelot, le jour où celle-ci lui fit remarquer qu’il avait les plus beaux yeux de l’Assemblée Nationale? Voilà une anecdote qui rachèterait le dernier des salauds.

Aussi, je voudrais l’aider dans sa stratégie pour récolter le maximum de voix. A ce propos, je l’ai entendu dire qu’il souhaitait qu’on revienne aux principes de la Constitution de 1793. C’est une très mauvaise idée: s’il pense qu’avec ça il va intéresser le bon peuple qui ne connaît pas l’histoire et ne sait rien de la Constitution de l’an I! Cela dit, il peut faire d’une mauvaise idée un bon coup médiatique. Qu’il en appelle directement au retour des pratiques de 1793.

Et le hasard fait bien les choses… Il y a quelques semaines, la vente aux enchères d’une guillotine Napoléon III (elle aurait été fabriquée et utilisée sous le second Empire) a échoué. L’engin n’a pas trouvé preneur. Selon le commissaire-priseur, il est pourtant en “état de marche”. Si j’avais pu, je l’aurais acheté pour mon usage personnel, mais les sous me manquent. Que le Front de Gauche trouve le moyen d’en faire l’acquisition et que Jean-Luc Mélenchon à chacun de ses meetings le tienne près de lui en menaçant de s’en servir.

S’il a la bonne idée de suivre mon conseil, plus besoin pour lui d’éructer contre les faveurs accordées au FN par les médias. Il deviendra leur nouveau roi. Et aux prochaines élections : +5 points garantis. Au minimum.

*Photo: SAUTIER PHILIPPE/SIPA.00637631_000031

Être une patronne de presse, c’est pas si facile…

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nougayrede abramson monde

nougayrede abramson monde

Un hasard malicieux a réuni, dans la même semaine de mai 2014, deux femmes parvenues au sommet du pouvoir et de la notoriété dans le monde de la presse dans un commun destin funeste : Jill Abramson, patronne du New York Times depuis 2011, et Natalie Nougayrède, directrice du Monde depuis mars 2013 ont été débarquées de leur poste par les mêmes actionnaires qui avaient fait grand cas, au moment de leur nomination, de leur hardiesse à promouvoir une femme à un poste jusque-là monopolisé par des individus du sexe mâle.

Seul le style de leur mise à l’écart diffère, conformément aux mœurs et aux traditions des pays concernés : Jill Abramson a été «fired » sans ménagements par Arthur Sulzberger, héritier de la dynastie propriétaire du NYT depuis 1896, alors que Natalie Nougayrède a été doucement, mais fermement, conduite vers la démission « volontaire » par le trio Bergé-Niel-Pigasse, actionnaires majoritaires du Monde depuis 2009. Dans les deux cas, les journalistes employés par ces quotidiens ont participé activement au déboulonnage de leur patronne, une ex-collègue dont ils appréciaient modérément le comportement autoritaire, voire cassant.

Ce genre d’événement est le lot commun des entreprises, grandes ou petites, où les lois de l’économie et du management laissent peu de place aux sentiments et à l’indulgence envers ceux ou celles qui se sont hissés au sommet de la hiérarchie. Le Capitole est toujours aussi près de la Roche tarpéienne.

L’émotion et les commentaires démesurés que ces péripéties ont suscités répondent aux cris de pâmoison qu’avait provoqués la prise d’une citadelle masculine par deux femmes dont le parcours professionnel devenait emblématique de la conquête du pouvoir par les damnées de la terre. On chantait l’aube d’une ère nouvelle, où seront définitivement abolis tous les privilèges machistes, dont celui de se pourrir la vie à diriger une bande de caractériel(le)s narcissiques ordinairement rassemblés pour faire un journal.

La réalité est moins épique : si personne ne conteste les qualités de journaliste de Mmes Abramson et Nougayrède, deux bosseuses acharnées devant l’Eternel,  il est indéniable que leur promotion à la tête d’entreprises de presse prestigieuses doit beaucoup à la petite différence qui les distinguait de leurs concurrents mâles. Les propriétaires des journaux concernés sont des hommes de pouvoir et d’argent, qui savent bien que l’image d’une entreprise et celle de son dirigeant font aujourd’hui partie de son capital immatériel. L’époque n’est plus aux monstres sacrés fuyant les médias, entretenant autour de leur personne un mystère qui ajoute à leur légende : on compte ainsi sur les doigts d’une seule main les interventions à la radio ou à la télévision d’Hubert Beuve-Méry pendant le quart de siècle où il dirigea Le Monde avec une autorité incontestée.

Un directeur de rédaction est désormais placé devant un choix cornélien : assumer sa fonction « à l’ancienne », les mains dans le cambouis de la production quotidienne de nouvelles, ou être en tournée de promotion permanente du titre qu’il incarne dans les studios de radio, les plateaux de télévision et les mondanités diverses de notre société du spectacle. Inutile de citer des noms : les premiers sont inconnus, et les seconds bien trop. Dans la période récente, un seul homme, dans la presse française, avait réussi la synthèse de ces deux exigences contradictoires, tout en servant de tampon entre les actionnaires et la rédaction : Eric Izraelewicz, directeur du Monde de mai 2011 à novembre 2012. Il en est mort.

Dans le « casting » directorial imaginé par des propriétaires anxieux de voir fondre leur argent dans des journaux en crise, le plus, en terme de « buzz », apporté par le choix d’une femme est une croix positive dans la grille des avantages et inconvénients des personnalités parvenues jusqu’à la short list  des candidats. Le drame, pourtant, avec beaucoup de femmes, c’est qu’elles ont tendance à croire ce qu’on leur dit, surtout s’il s’agit de compliments. Les heureuses élues de ce Monopoly du pouvoir finissent par être persuadées que la virtus femina[1. Cette citation latine (de cuisine) est un oxymore volontaire car chacun sait que « virtus » est un dérivé du mot « vir », désignant le mâle de l’espèce humaine dans la Rome antique.] dont elles seraient génétiquement porteuses est le fondement de leur légitimité. On les sacre reine d’Angleterre, avec tous les avantages liés à la fonction, mais aussi les limites non écrites de leur pouvoir réel, et elles se prennent aussitôt pour des Churchill appelant à sauver leur patrie de papier au prix du sang, de la sueur et des larmes de leurs anciens petit(e)s camarades de bureaux paysagés. A moins d’être taillée dans l’étoffe d’une Jeanne d’Arc, et de bénéficier de l’onction divine afférente, le défi est insurmontable.

Il serait pourtant stupide d’essentialiser l’incapacité des femmes à diriger un journal autre que de mode et d’actualité people en excipant de l’échec des patronnes du NYT et du Monde, comme il était idiot de voir dans leur promotion un progrès décisif de la cause féministe. Cet article est la preuve flagrante du contraire : sans la main de fer dans un gant d’acier avec lequel Elisabeth Lévy dirige Causeur depuis qu’elle a fondé le site, puis le magazine mensuel, il ne serait jamais parvenu jusqu’à vous. On ne naît pas patronne de presse, on le devient.

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21484649_000001.