Accueil Site Page 2379

Tuerie de Bruxelles : à quand le Big data antiterroriste ?

46

nsa nemmouche attentat bruxelles

L’arrestation de Mehdi Nemmouche fait aujourd’hui la une de la presse. Son profil y est soigneusement décortiqué : l’évidente ressemblance avec le jihadiste toulousain Mohamed Merah, le rôle de la prison dans sa radicalisation, son enfance et sa jeunesse marquées par un cadre familial défaillant… Tout est passé au crible, ce qui donne au lecteur le sentiment que son crime était connu d’avance, qu’il fallait être aveugle et/ou incompétent pour ne pas suivre à la trace cette bombe humaine à retardement. Ce sentiment se renforce à la lecture des commentaires relatifs à l’interpellation de Nemmouche  par les douaniers de Marseille. Le caractère « inopiné » du contrôle à la descente du car Amsterdam-Marseille est monté en épingle, l’arrestation apparaissant davantage comme le fruit du hasard que l’aboutissement d’une enquête. Bref, les autorités ont eu du bol plutôt que du nez.

Il est encore trop tôt pour connaître les résultats des enquêtes diligentées par les différents services pour déterminer si les procédures en vigueur (évaluation de la dangerosité des suspects, échanges d’informations, classement et traitement approprié du fichier) pour retrouver l’auteur de l’attentat de Bruxelles ont été respectées. En tout cas, comme l’a expliqué le ministre de l’Intérieur, l’action des douaniers à la Gare Saint-Charles ne peut pas être qualifiée de contrôle de routine puisqu’elle résulte de l’augmentation du niveau de vigilance après la tuerie de Bruxelles avait accru la vigilance policière. La méthode qui consiste à « aider » le hasard en profitant de la moindre erreur de l’individu recherché a donc prouvé son efficacité, puisqu’il aura fallu moins d’une semaine aux forces de sécurité pour retrouver Mehdi Nemmouche.

Mais la police française n’a pas le monopole des mauvais procès. En feuilletant les journaux d’aujourd’hui, on est surpris par le changement de ton radical entre les articles sur l’assassin du musée juif de Bruxelles et la couverture d’une autre information : la création par la NSA d’une base de données regroupant des millions de photos de personnes. Puisées sur Internet (réseau sociaux, mails) ainsi que sur d’autres réseaux de communication, ces images servent notamment à l’élaboration d’un système de reconnaissance faciale indispensable à l’identification systématique des terroristes.

Or, s’ils pointent des lacunes dans la surveillance de Mehdi Nemmouche par les services français et la lutte contre le nouveau terrorisme jihadiste, les observateurs seraient bien inspirés de regarder ce qui se fait outre-Atlantique. Comparer le système de surveillance américain à 1984 d’Orwell permet d’éluder le débat sur les insuffisances des services français, amenés à aller encore plus loin que la NSA s’ils veulent gagner en efficacité.

Surveiller « à l’ancienne » (écoutes, filature, interrogatoire) exige des moyens considérables pour des résultats pas toujours satisfaisants, comme nous l’a montré l’affaire Merah. C’est pourquoi le développement d’une stratégie fondée sur le « Big data » (en gros, l’accumulation de tous nos faits et gestes informatiques) est inéluctable. Par définition, cette dernière méthode demande un gros travail de fichage en amont, afin d’enregistrer les données informatiques de la population entière. Qui sait si les images enregistrées par la caméra d’un distributeur de billets pourraient permettre, des mois ou des années plus tard, de mettre la main sur un terroriste voire d’empêcher un attentat ?

Evidemment, il faudrait discuter des limites à poser à ces pratiques, des modalités de la sauvegarde, du traitement et de l’exploitation des données personnelles. Mais ne critiquons pas tout et son contraire. Aussi légitime soit-elle, la demande croissante de sécurité ne peut pas ignorer ses implications sur la vie privée et la liberté de nos concitoyens.

Comme disait le Général, il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut.

*Photo : Stephen Melkisethian.

Attentat de Bruxelles : la police est-elle islamophobe?

18

Bernard Cazeneuve l’a affirmé sur RTL ce matin, le « numéro vert » mis en place par le ministère de l’Intérieur dans le cadre se son plan de lutte contre les filières jihadistes donne de bons résultats. 121 familles, nous dit-il, ont appelé le 0 800 005 696 pour signaler le départ imminent d’un proche vers la Syrie

Certes, ce dispositif de choc n’est absolument pour rien dans la capture du présumé tueur antisémite de Bruxelles, banalement appréhendé lors d’un contrôle douanier old school. Ni son papa, ni sa maman n’avaient appelé le 0 800 005 696 pour dénoncer leur présumée pourriture de fils. Il est vrai que celui-ci ne s’apprêtait pas à partir en Syrie, mais en revenait, avec les intentions qu’on sait, et le matériel ad hoc.

Et puis, entre nous, 121 appels, rapportés aux milliers de clients à risque, ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès. Ce à quoi j’hasarderai une explication : était-il de bon goût, en cette occurrence, de parler de « numéro vert » ? Le vert est en effet la couleur de l’Islam, donc de tous les musulmans. Était-il de bon aloi de prendre le risque de stigmatiser toute une présumée communauté pour traquer quelques loups présumés solitaires. N’aurait-il pas été plus rigoureux de mettre en place un numéro incolore ? Il est encore temps de rectifier cette grossière bévue.

PS : Je sais que ça n’a absolument aucun rapport avec ce qui précède, mais j’aimerais soumettre à votre sagacité cette petite devinette : d’après vous, combien parmi les jeunes manifestants présumés antiracistes de jeudi dernier ont évoqué dans leurs pancartes ou leurs slogans l’attentat de Bruxelles ? 

Attentat de Bruxelles : Mehdi Nemmouche, jihadiste made in France

242

mehdi mennouche attentat bruxelles

Du samedi 24 mai à vendredi dernier, la police française aura mis moins d’une semaine à arrêter l’auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Interpellé à la faveur d’un contrôle de routine sur le trajet du bus Amsterdam-Marseille, Mehdi Nemmouche, 29 ans, a été trahi par l’arme de guerre qu’il portait, la kalachnikov avec laquelle il tua les trois victimes de l’attaque.

Grâce à ce qu’il reste de contrôle aux frontières, la piste « nazie », systématiquement avancée puis repoussée dans ce genre d’affaires, est aujourd’hui abandonnée. Au vu des premiers éléments du dossier révélés par les procureurs belge et français responsables de l’enquête, on peut établir le profil sociologique du suspect, désormais passé aux aveux. Certes « issu de l’immigration » maghrébine, Nemmouche tient davantage de la petite frappe de Roubaix que du jihadiste-type. Qui vole un œuf ne termine pas forcément une kalachnikov en bandoulière à mitrailler les visiteurs d’un musée juif. Condamné à sept reprises, principalement pour braquage, Mehdi Nemmouche aurait rencontré l’islamisme en prison, où le prosélytisme fait rage, avant de joindre les actes à la parole en janvier 2013, date de son arrivée en Syrie.

Sur place, il rejoint l’Etat islamique en Irak et au  Levant (désigné en arabe sous l’acronyme Da’ache), groupe plus salafiste que les salafistes du Front Al-Nosra, qu’il combat désormais plus vigoureusement que les propres troupes de Bachar Al-Assad. Après plus d’un an sur le front, Nemmouche revient en France en mars dernier, après un périple épique destiné à brouiller les pistes, chauffé à blanc contre les « mécréants », avec la ferme intention de faire ses preuves en Europe. Bien décidé à « mettre Bruxelles à feu et à sang », selon ses propres dires, le délinquant repenti a ainsi compensé la frustration née de son expérience syrienne. Il est difficile de se figurer l’âpreté des combats entre frères ennemis jihadistes aux confins de l’Irak et de la Syrie, les rivalités entre les différents émirs se réclamant d’Al-Qaïda nous étant aussi impénétrables que les querelles entre jansénistes et jésuites.

Mais revenons à notre loup solitaire. Son ancienne avocate tombe des nues, sa famille se dit bouleversée par la mue criminelle du fils prodigue (on le serait à moins…), mais ces nobles émotions ne nous disent pas grand-chose des dessous de l’attentat. Il semblerait que le Ben Laden du Levant, dans son combat de coqs fratricide avec Al-Zawihiri, rêve de faire tomber la citadelle européenne en y larguant ses meilleurs guerriers. Comme jadis le Vieux de la montagne, Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte ismaélienne des Assassins, Al-Baghdadi essaime ses jeunes terroristes aux quatre coins du vieux continent tant pour déstabiliser les sociétés « impies » qu’afin d’asseoir son pouvoir et son prestige personnels. Outre quelques subsides, ce milicien irakien n’a de richesses que d’hommes. Son capital humain se compose notamment des 700 français qui combattraient en Syrie, sur les 12 000 jihadistes partis abattre le régime alaouite de Damas, dont il compte bien rediriger la force de frappe vers leurs pays d’origine pour provoquer un 11 septembre européen.

À en croire Marc Semo, l’excellent rédacteur en chef du service international de Libé, ces légions de volontaires armés et entraînés pourraient faire détonner une bombe prête à exploser. Sans fantasmer sur une cinquième colonne mahométane, ou céder à la tentation de l’amalgame, aussi délétère que l’aveuglement, on peut remarquer avec notre chère directrice que plusieurs loups solitaires finissent par faire une meute. Mohamed Merah en 2012, le britannique au hachoir l’année suivante, puis Mehdi Nemmouche la semaine dernière : le vil métier de terroriste a décidément de l’avenir. Que les enfants de l’immigration en constituent  les forces vives n’a rien de rassurant. Quand bien même ils n’auraient pas agi sous la coupe d’un réseau, mais de leur propre chef, on ne résoudra rien en ânonnant ad libitum « intégration », « république », « diversité », ou « lutte contre l’islamophobie ». On peut tout faire avec des slogans, sauf hélas désamorcer les bombes.

*Photo : Yves Logghe/AP/SIPA. AP21572547_000010. 

Des corps pas si tranquilles

3

caroline cherie poche

Tous les éditeurs cherchent la martingale imparable, celle qui garantit l’entrée directe dans le Top 50 des meilleures ventes. La machine à imprimer des best-sellers. Les piles de livres érigées à l’entrée des supermarchés, les queues dans les salons et l’auteur, mi-VRP, mi-intello, invité permanent des plateaux de télévision, qui fait la réclame. En somme, l’homme qui murmure à l’oreille des lectrices, le rêve de tous les marchands de papier. Car, c’est vous, Mesdames, qui achetez du roman. Dans les années 50, on avait trouvé la solution : apposer sur la couverture, le doux prénom de Caroline, synonyme de sensualité et d’aventures. A destination d’un public féminin auquel les hommes se rallièrent avec gourmandise, Jacques Laurent, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, inventa Caroline Chérie en janvier 1948.

Une aristocrate pas nunuche pour un écu plongée dans les soubresauts de la période révolutionnaire et du Consulat. Moins prude qu’Emma Peel et plus libre qu’Emma Bovary, Caroline de Bièvre incarne une délicieuse héroïne assaillie par les élans du cœur et du corps. Jacques Laurent, futur académicien, hussard de fortune, pourfendeur de Sartre, de la police du langage et grand défenseur du roman « qui n’endoctrine pas » n’était, à cette époque-là, qu’un jeune homme à l’imagination florissante avec ce don inné pour le dialogue piquant et le coup médiatique. Après 750 heures de recherches à la Bibliothèque nationale, 25 kg de documentation réunie sur le sujet, il s’attela aux 900 heures de rédaction donnant naissance à un roman traduit en douze langues et vendu à 5 millions d’exemplaires. Caroline Chérie devint dans la France de Vincent Auriol l’expression du désir. Au cinéma, Martine Carol la campa « en chair et en os » selon l’expression même de son auteur. Quelle autre actrice aurait pu, à ce point, personnifier le destin de la belle tourangelle ? Seule, la fragile Martine, notre Marylin basque, concentré d’érotisme et d’abandon, pouvait relever cette gageure. Aujourd’hui, le nom de Martine Carol ne fait plus fantasmer que quelques cinéphiles libidineux et les aventures de cette héroïne de papier n’avaient pas été republiées depuis longtemps. L’Archipel a réparé cette injustice en faisant paraître les deux gros tomes de Caroline Chérie en 2013.

L’éditeur a poursuivi « cette fresque historico-libertine » en sortant à l’automne dernier « Un caprice de Caroline chérie ». Notre tourangelle préférée faisait cette fois-ci des ravages sur les rives du Lac de Côme. Après la victoire de Bonaparte à Marengo, Caroline n’a rien perdu de son sex-appeal et de ses contradictions. Jacques Laurent lorgnait sur La Chartreuse de Parme pour imaginer une histoire picaresque et perverse où l’inconstance du désir réveille les corps. En ce début d’avril 2014, avant les week-ends à rallonge et comme un parfum d’insouciance estivale, les deux premiers tomes qui couvrent les périodes 1789-1794 et 1794-1800 sortent en poche. En format mini, cette Caroline est une compagne de plage qui vous assurera un plaisir de lecture maxi.

Caroline Chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – Archipoche – 2 tomes (1789-1794/ 1794-1800).

Un caprice de Caroline chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – L’Archipel.

À table!

3

fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.

Roland Garros ouvre ses courts

7

roland garros tsonga

Chaque année, la machine à souvenirs s’emballe fin mai. On a beau se prémunir contre ces accès de tendresse, d’enfance, on est pris dans les filets de Roland-Garros. Et pourtant, depuis 1983, les Internationaux de France mettent nos nerfs à rude épreuve. Comme d’habitude, on pestera contre le niveau des joueurs tricolores en espérant secrètement qu’ils défendent nos couleurs en deuxième semaine. On critiquera, pêle-mêle, la professionnalisation qui a tué le beau jeu, les sponsors omniprésents, le manque de charisme des sportifs, l’absence d’éclairage nocturne et les « trop » riches dotations (1 650 000 euros pour le vainqueur en simple (monsieur et dame), parité oblige !). Nos colères sentent le réchauffé. À défaut d’être originales, nos indignations nous plongent dans un passé douillet. Ne gâchons pas notre plaisir ! C’est réconfortant de se rappeler d’une époque où le tennis empruntait les voies de la démocratisation et du sport business. L’argent allié à la technique se chargerait bientôt de modifier les règles à la marge et la manière de jouer en profondeur.

Déjà en 1978, dans le magazine masculin Vogue Hommes, on présentait ces changements en titrant : « L’ère des canonniers face aux derniers violonistes ». Les anciens virtuoses s’appelaient Ilie Nastase, Adriano Panatta ou Patrice Dominguez. Les modernes cogneurs : l’impassible Borg et le poétique Vilas. Combat perdu d’avance. C’en était fini du mou dans la raquette ! Entraînement intensif, diététique et conférence de presse au programme. Mécanique de précision, le tennisman contemporain a, en fait, bien peu d’aspérités. Il tape fort mais ses frappes sont trop calibrées, répétitives comme son langage. Il ennuie souvent sur le court et en dehors. On est loin du temps de l’américain Vitas Gerulaitis (1954-1994), surnommé « le dernier seigneur », habitué de Castel et Régine, qui affirmait dans une interview : « je ne peux pas me coucher à dix heures. J’ai besoin de danser, d’entendre la musique hurler, de me défouler ! Le tennis est ma passion, mais je veux aussi profiter de la vie ». Le temps des jouisseurs est définitivement révolu, place aux statisticiens.

Dans son numéro « spécial Roland Garros » actuellement en kiosques, Tennis Magazine célèbre la victoire du suédois en 1974. À tout juste 18 ans, Borg avait profité de l’absence de Connors pour asseoir son emprise. Le tennis serait dorénavant suédois et monotone. Bandeau sur la tête, habillé par l’italien Fila « la mesure de la perfection », Donnay en main « si Borg est le plus fort, c’est (aussi) grâce à sa raquette », Bjorn envoûtera durant quelques années, les équipementiers, les télés et les jeunes filles. Le tennis devint alors un sport populaire, signe de décadence pour certains et grand spectacle mondialisé pour d’autres. N’empêche que Roland, on l’appelle par son prénom car nous sommes intimes depuis si longtemps, rythmera nos journées du 25 mai au 8 juin 2014. Une quinzaine hors du temps, hors des sinistres affaires qui secouent le tennis. Une quinzaine où cette satanée balle jaune nous obsèdera. Hypnotique et féerique, elle n’en fera qu’à son bon vouloir.

C’est pour ça que l’Ovalie a toujours respecté le tennis. Au rugby, on connaît les sautes d’humeur du ballon. Et puis, il y a cette terre battue, la plus belle surface, rouge, instable, capricieuse, exténuante maîtresse qui oblige les joueurs à savonner le terrain. Les courts de la Porte d’Auteuil, sous un soleil parfois taquin, annoncent les vacances qui se rapprochent, les examens qui se terminent et l’année qui bascule vers un ailleurs. Métronome de nos émotions, le Central capte ces moments d’errements où la vie s’arrête après le déjeuner pour ne reprendre qu’à l’heure de l’apéritif. Paris somnole et la province se languit de ces quelques heures passées dans les tribunes ou devant son poste de télévision. Roland, c’est au théâtre cet après-midi, dans les loges, on reconnaît Belmondo et Charles Gérard, Jean-Loup Dabadie et Claude Brasseur, immuables spectateurs qui nous font croire que la France a encore des fondements solides. Une année où la moustache de Ion Tiriac ne frémirait pas au moindre coup de vent, on se dirait que cette fois-ci, c’est foutu, notre pays aurait perdu tout repère.

*Photo : Jamie Ling/BPI/REX/REX/SIPA. REX40326631_000052.

Une vie en périphérie

graffiste

On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.[access capability= »lire_inedits »]

Il habite près de Melun, a 20 ans et ne veut pas donner son nom, pour des raisons professionnelles. Combs-la-Ville, tranquille petite cité du fond de la région parisienne, à la lisière des champs, frontière de la campagne. Un vieux centre, autour des pavillons, quelques barres parsemées. Lui, c’est dans une maison qu’il habite, c’est là qu’il est né, dans cette bicoque engoncée entre des barres. Combs-la-ville est une banlieue à peu près autonome, comme il le précise : « On y trouve des tabacs, des bars, un centre commercial… » Beaucoup d’espaces verts aussi. Selon lui, « on n’est pas au zoo ici », c’est-à-dire que ce ne sont pas les bandes qui font régner la terreur – ou l’ordre, selon le point de vue que l’on adopte. Dans certaines villes voisines, en revanche, ça barde parfois. Vingt ans qu’il est là : il y a fait son école primaire, son collège et son lycée. Un lycée général vite écourté, puisqu’après une « seconde poubelle », on l’a orienté vers un bac professionnel agricole. Ensuite, il a commencé un BTS, mais là encore, il a dû arrêter : « Wate Acr », comme il veut qu’on l’appelle, a besoin d’argent : il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est-à-dire aux siens et à ceux de sa mère. Depuis sept mois, il est titulaire d’un CDI d’ouvrier qualifié, jardinier apprenti-paysagiste, dans une grosse boîte parisienne qui l’emploie à l’entretien des parcs privés de riches, de notables, voire de stars. Ça lui plaît ? – « Mouais, plus ou moins. Ce que j’aime, si, c’est qu’on travaille de façon éthique, c’est-à-dire qu’on végétalise la ville. » Mais c’est quoi, sa vie, au-delà de son emploi ? Wate Acr est « graffeur », c’est-à-dire qu’il pratique le dessin sauvage en milieu urbain. Une bonne part de son temps libre est voué à cette activité qu’il considère comme un art. Peut-on en vivre ? Malheureusement non. Quelques billets tombent parfois, quand on lui demande de décorer un lieu privé, comme une façade de magasin. Mais ceux qui en ont fait leur métier principal ont généralement tourné leurs talents vers le tatouage. La rue, les trains, les voies ferrées, les établissements scolaires : il graffe sur tous les supports qui passent à sa portée. Est-ce autorisé ? Certainement non, ou très rarement. Est-ce du vandalisme ? Pas dans son esprit : il distingue nettement entre les artistes de son acabit et les gamins dont le seul but est de salir les murs. Ressent-il de la vergogne à braver ainsi les lois ? « Si les toiles et les pinceaux coûtaient moins cher, nous n’irions pas chercher ce type de support urbain », rétorque-t-il. Drôle d’économies puisque, lorsqu’ils se font prendre, lui et ses copains récoltent de très lourdes amendes. L’État peut leur infliger en sus des TIG, voire de la prison. Et ils doivent payer des dommages et intérêts à la SNCF, leur victime habituelle. Il y a deux semaines, il a été condamné à verser 17 000 euros, une paille… mais une somme qu’il estime assez basse sur le marché de la peine pour graffeurs : certains de ses camarades ont écopé de 40 000 euros. Il ira en appel, mais s’il perd, le cycle infernal continuera : il devra travailler plus encore pour solder sa dette à la société.

Son art, c’est principalement décliner son pseudo, Wate Acr, sous toutes les calligraphies possibles, et en couleur. Rien de figuratif. Graffeur, un destin de la banlieue ? Pas vraiment, selon lui : il a peu d’anciens camarades de collège ou de lycée qui aient choisi cette voie du coloriage urbain. Sa vocation lui est venue en « [s’]emmerdant au lycée », à une époque où rien ne l’intéressait et où, pour passer les longues heures de classe, il « grattait des feuilles ». Avant de commencer à « gauler des bombes de peinture ». Il n’y a pas d’école du « graff’ », pas de mentor, seulement des compagnons plus vieux avec qui il discute le bout de gras.

Destin inattendu pour ce fils de divorcés qui vit avec une mère au chômage, qu’il dit « marginalisée » depuis quinze ans. Son père, qui habite maintenant vers Provins, est bien peintre, mais en bâtiment. Un père à la fois lointain et présent qu’il décrit comme plus strict que sa mère, mais parfois, ajoute-t-il, à mauvais escient. À ce fils de prolétaires, rien n’avait été donné à la naissance, et le français extrêmement correct dans lequel il s’exprime, et dénué de toute forme d’accent banlieusard moderne, il le doit, affirme-t-il, à l’intérêt qu’il a manifesté pour le rap  depuis cette fameuse seconde où il s’ennuyait comme un rat mort : « Kerry James, Disiz, Assassin… », égrène-t-il. Amour de la langue : lit-il ? Non, jamais, il n’en a pas besoin. Se sent-il confiné dans une classe sociale ? Pas vraiment, commence-t-il, j’ai des amis qui vivent richement à Paris, d’autres qui sont des vagabonds, certains autres encore inclus dans la classe moyenne. Myriade de trajectoires pour ces banlieusards à l’apparence interchangeable. Mais quand même, « si, face à des gens aisés, gratifiés d’une culture plus élaborée, je ressens parfois une distance. En réalité, c’est plutôt quand ils apprennent d’où je viens que les préjugés refont surface. Je vois une appréhension se manifester, difficilement palpable, mais qui est tout de même là. C’est peut être aussi à cause de mes habits  » larges » », suppute-t-il. Oui, bien sûr, il aurait aimé que la vie lui permette de faire une école des beaux-arts, et il en reste un peu frustré, mais le travail et la vie avant tout. S’il arrête de travailler, il prendra de toute façon quatre mois de prison ferme selon son dernier jugement. Wate Acr est sous surveillance.

Le reste de sa culture autodidacte, ce sont les films qu’il télécharge à foison sur Internet : « Le cinéma, c’est un budget, et je n’ai pas les moyens. » Soit, des films copiés, mais lesquels ? – « T’as qu’à dire des films pornos… », glisse malicieusement, par la porte, sa copine qui repasse ses leçons dans la pièce d’à-côté. En vrai, ou en plus, il regarde ce qui lui tombe sous la main, ce qu’on lui a conseillé, sans discrimination, avec tout de même une dilection pour V pour Vendetta ou l’univers tordu et coloré de Tim Burton, ces « ambiances lourdes et bizarres » dans quoi il voit un reflet de sa personnalité.

Sinon, quelle est l’ambiance locale ? Oh, pas de tensions véritables, dit-il, pas de rivalités ethniques, tout le monde s’entend bien. Si, parfois, des sales affaires dans les villes voisines, des « histoires de poissons rouges » : c’est-à-dire, selon une célèbre chanson de rap, de picrocholins débats qui finissent dans la violence, parfois mortelle. Oui, il aime sa ville, sa banlieue, mais tout de même, parfois, il aimerait sortir de là, voyager, pas vraiment à Paris même ou dans une autre ville française, mais vers cet étranger lointain où il n’aurait enfin plus besoin de prouver à des dominants qu’il est capable, lui aussi, de grandes choses. Ces « dominants », ces gens aisés, il les voit bien et en direct dans les lieux où il travaille comme apprenti-paysagiste, et sans cesse ils le renvoient à ses origines. Pourquoi pas l’Amérique latine, là où tout serait plus simple ? « Nous, on sait se comporter, on est poli, alors pourquoi nous traite-t-on comme ça ? » Le Parisien, surtout, le répugne, qui fait la gueule parce qu’il a cassé son dernier iPhone ou parce qu’on lui a écrasé le pied dans le métro. Et la politique ? Il vote et votera toujours « pour le moins con ». C’est-à-dire ? Celui qui évite le pire – le pire étant pour lui le petit nom du Front national, à qui il reproche par exemple sa volonté de franciser les prénoms, insupportable tentative d’assimilation. Mais bien sûr, il a des potes qui votent Front et qui restent malgré tout ses amis, même si leurs débats sont vifs. À ceux qui veulent plus de sécurité, qui veulent sortir de l’Europe, qui en ont « marre des Noirs et des Arabes », il explique qu’ils sont soit des frustrés, soit des gens qui n’ont pas lu entièrement le programme du FN.

Sans le vouloir, on en arrive à la question pénible du moment : que pense-t-il de Dieudonné ? La réponse est d’abord dilatoire, dans un « Ah ah ah ! » qui veut dire : « Vous aimeriez bien le savoir… » Puis Wate Acr confesse que oui, il regarde ses vidéos, qu’il aime son humour, même s’il n’est pas d’accord avec tout, mais qu’au moins il a le mérite de défendre une certaine population blessée par la façon dont on la traite : « Regardez l’affaire des caricatures de Mahomet, par exemple… » Et puis la liberté d’expression, ça ne se négocie pas. Mais ce Dieudonné et cette population maltraités, le sont-ils parce qu’une certaine élite – suivez mon regard – tiendrait les manettes ? Oh non, ce ne sont pas les juifs – « On ne peut pas cibler les gens par rapport à leur religion » – mais il existe bien une élite qui contrôle la pensée et le spectacle, celle qui, comme les Bolloré ou les Bouygues, possède les chaînes de télé par exemple. Ce n’est pas un complot puisqu’ils ne se sont jamais caché d’exercer ce pouvoir. Ici, c’est le discours altermondialiste qui s’enclenche : la télé-réalité, les nouvelles technologies, la publicité, la télévision en général asservissent les esprits et assomment le petit peuple, l’empêchant de réfléchir. Lui se vante d’en être préservé, parce qu’il est de ces enfants d’Internet qui picorent où ils veulent, qui exercent leur capacité critique en recoupant les informations, en cherchant à percer le voile. Altermondialiste, il l’est dans ce sens où il ne se satisfait pas de parcourir les magasins avec une carte bleue, où il préfère vivre dehors avec ses potes. Les boîtes, très peu pour eux, ils aiment les friches, les terrains vagues où ils peuvent fumer et boire entre eux en refaisant le monde.

Un monde qui n’est celui d’aucune religion, d’aucune croyance, même s’il a été baptisé, qui est seulement celui de la nature, de cette terre qui nous nourrit et qui, peut-être, contrairement à cette société,  pour Wate Acr, le graffeur urbain, elle, ne ment pas.[/access]

*Photo: Hannah

Tinder : le retour du téléphone rose

12

Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.

Tuerie de Bruxelles : à quand le Big data antiterroriste ?

46
nsa nemmouche attentat bruxelles

nsa nemmouche attentat bruxelles

L’arrestation de Mehdi Nemmouche fait aujourd’hui la une de la presse. Son profil y est soigneusement décortiqué : l’évidente ressemblance avec le jihadiste toulousain Mohamed Merah, le rôle de la prison dans sa radicalisation, son enfance et sa jeunesse marquées par un cadre familial défaillant… Tout est passé au crible, ce qui donne au lecteur le sentiment que son crime était connu d’avance, qu’il fallait être aveugle et/ou incompétent pour ne pas suivre à la trace cette bombe humaine à retardement. Ce sentiment se renforce à la lecture des commentaires relatifs à l’interpellation de Nemmouche  par les douaniers de Marseille. Le caractère « inopiné » du contrôle à la descente du car Amsterdam-Marseille est monté en épingle, l’arrestation apparaissant davantage comme le fruit du hasard que l’aboutissement d’une enquête. Bref, les autorités ont eu du bol plutôt que du nez.

Il est encore trop tôt pour connaître les résultats des enquêtes diligentées par les différents services pour déterminer si les procédures en vigueur (évaluation de la dangerosité des suspects, échanges d’informations, classement et traitement approprié du fichier) pour retrouver l’auteur de l’attentat de Bruxelles ont été respectées. En tout cas, comme l’a expliqué le ministre de l’Intérieur, l’action des douaniers à la Gare Saint-Charles ne peut pas être qualifiée de contrôle de routine puisqu’elle résulte de l’augmentation du niveau de vigilance après la tuerie de Bruxelles avait accru la vigilance policière. La méthode qui consiste à « aider » le hasard en profitant de la moindre erreur de l’individu recherché a donc prouvé son efficacité, puisqu’il aura fallu moins d’une semaine aux forces de sécurité pour retrouver Mehdi Nemmouche.

Mais la police française n’a pas le monopole des mauvais procès. En feuilletant les journaux d’aujourd’hui, on est surpris par le changement de ton radical entre les articles sur l’assassin du musée juif de Bruxelles et la couverture d’une autre information : la création par la NSA d’une base de données regroupant des millions de photos de personnes. Puisées sur Internet (réseau sociaux, mails) ainsi que sur d’autres réseaux de communication, ces images servent notamment à l’élaboration d’un système de reconnaissance faciale indispensable à l’identification systématique des terroristes.

Or, s’ils pointent des lacunes dans la surveillance de Mehdi Nemmouche par les services français et la lutte contre le nouveau terrorisme jihadiste, les observateurs seraient bien inspirés de regarder ce qui se fait outre-Atlantique. Comparer le système de surveillance américain à 1984 d’Orwell permet d’éluder le débat sur les insuffisances des services français, amenés à aller encore plus loin que la NSA s’ils veulent gagner en efficacité.

Surveiller « à l’ancienne » (écoutes, filature, interrogatoire) exige des moyens considérables pour des résultats pas toujours satisfaisants, comme nous l’a montré l’affaire Merah. C’est pourquoi le développement d’une stratégie fondée sur le « Big data » (en gros, l’accumulation de tous nos faits et gestes informatiques) est inéluctable. Par définition, cette dernière méthode demande un gros travail de fichage en amont, afin d’enregistrer les données informatiques de la population entière. Qui sait si les images enregistrées par la caméra d’un distributeur de billets pourraient permettre, des mois ou des années plus tard, de mettre la main sur un terroriste voire d’empêcher un attentat ?

Evidemment, il faudrait discuter des limites à poser à ces pratiques, des modalités de la sauvegarde, du traitement et de l’exploitation des données personnelles. Mais ne critiquons pas tout et son contraire. Aussi légitime soit-elle, la demande croissante de sécurité ne peut pas ignorer ses implications sur la vie privée et la liberté de nos concitoyens.

Comme disait le Général, il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut.

*Photo : Stephen Melkisethian.

Attentat de Bruxelles : la police est-elle islamophobe?

18

Bernard Cazeneuve l’a affirmé sur RTL ce matin, le « numéro vert » mis en place par le ministère de l’Intérieur dans le cadre se son plan de lutte contre les filières jihadistes donne de bons résultats. 121 familles, nous dit-il, ont appelé le 0 800 005 696 pour signaler le départ imminent d’un proche vers la Syrie

Certes, ce dispositif de choc n’est absolument pour rien dans la capture du présumé tueur antisémite de Bruxelles, banalement appréhendé lors d’un contrôle douanier old school. Ni son papa, ni sa maman n’avaient appelé le 0 800 005 696 pour dénoncer leur présumée pourriture de fils. Il est vrai que celui-ci ne s’apprêtait pas à partir en Syrie, mais en revenait, avec les intentions qu’on sait, et le matériel ad hoc.

Et puis, entre nous, 121 appels, rapportés aux milliers de clients à risque, ce n’est pas ce que j’appellerais un franc succès. Ce à quoi j’hasarderai une explication : était-il de bon goût, en cette occurrence, de parler de « numéro vert » ? Le vert est en effet la couleur de l’Islam, donc de tous les musulmans. Était-il de bon aloi de prendre le risque de stigmatiser toute une présumée communauté pour traquer quelques loups présumés solitaires. N’aurait-il pas été plus rigoureux de mettre en place un numéro incolore ? Il est encore temps de rectifier cette grossière bévue.

PS : Je sais que ça n’a absolument aucun rapport avec ce qui précède, mais j’aimerais soumettre à votre sagacité cette petite devinette : d’après vous, combien parmi les jeunes manifestants présumés antiracistes de jeudi dernier ont évoqué dans leurs pancartes ou leurs slogans l’attentat de Bruxelles ? 

Attentat de Bruxelles : Mehdi Nemmouche, jihadiste made in France

242
mehdi mennouche attentat bruxelles

mehdi mennouche attentat bruxelles

Du samedi 24 mai à vendredi dernier, la police française aura mis moins d’une semaine à arrêter l’auteur de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Interpellé à la faveur d’un contrôle de routine sur le trajet du bus Amsterdam-Marseille, Mehdi Nemmouche, 29 ans, a été trahi par l’arme de guerre qu’il portait, la kalachnikov avec laquelle il tua les trois victimes de l’attaque.

Grâce à ce qu’il reste de contrôle aux frontières, la piste « nazie », systématiquement avancée puis repoussée dans ce genre d’affaires, est aujourd’hui abandonnée. Au vu des premiers éléments du dossier révélés par les procureurs belge et français responsables de l’enquête, on peut établir le profil sociologique du suspect, désormais passé aux aveux. Certes « issu de l’immigration » maghrébine, Nemmouche tient davantage de la petite frappe de Roubaix que du jihadiste-type. Qui vole un œuf ne termine pas forcément une kalachnikov en bandoulière à mitrailler les visiteurs d’un musée juif. Condamné à sept reprises, principalement pour braquage, Mehdi Nemmouche aurait rencontré l’islamisme en prison, où le prosélytisme fait rage, avant de joindre les actes à la parole en janvier 2013, date de son arrivée en Syrie.

Sur place, il rejoint l’Etat islamique en Irak et au  Levant (désigné en arabe sous l’acronyme Da’ache), groupe plus salafiste que les salafistes du Front Al-Nosra, qu’il combat désormais plus vigoureusement que les propres troupes de Bachar Al-Assad. Après plus d’un an sur le front, Nemmouche revient en France en mars dernier, après un périple épique destiné à brouiller les pistes, chauffé à blanc contre les « mécréants », avec la ferme intention de faire ses preuves en Europe. Bien décidé à « mettre Bruxelles à feu et à sang », selon ses propres dires, le délinquant repenti a ainsi compensé la frustration née de son expérience syrienne. Il est difficile de se figurer l’âpreté des combats entre frères ennemis jihadistes aux confins de l’Irak et de la Syrie, les rivalités entre les différents émirs se réclamant d’Al-Qaïda nous étant aussi impénétrables que les querelles entre jansénistes et jésuites.

Mais revenons à notre loup solitaire. Son ancienne avocate tombe des nues, sa famille se dit bouleversée par la mue criminelle du fils prodigue (on le serait à moins…), mais ces nobles émotions ne nous disent pas grand-chose des dessous de l’attentat. Il semblerait que le Ben Laden du Levant, dans son combat de coqs fratricide avec Al-Zawihiri, rêve de faire tomber la citadelle européenne en y larguant ses meilleurs guerriers. Comme jadis le Vieux de la montagne, Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte ismaélienne des Assassins, Al-Baghdadi essaime ses jeunes terroristes aux quatre coins du vieux continent tant pour déstabiliser les sociétés « impies » qu’afin d’asseoir son pouvoir et son prestige personnels. Outre quelques subsides, ce milicien irakien n’a de richesses que d’hommes. Son capital humain se compose notamment des 700 français qui combattraient en Syrie, sur les 12 000 jihadistes partis abattre le régime alaouite de Damas, dont il compte bien rediriger la force de frappe vers leurs pays d’origine pour provoquer un 11 septembre européen.

À en croire Marc Semo, l’excellent rédacteur en chef du service international de Libé, ces légions de volontaires armés et entraînés pourraient faire détonner une bombe prête à exploser. Sans fantasmer sur une cinquième colonne mahométane, ou céder à la tentation de l’amalgame, aussi délétère que l’aveuglement, on peut remarquer avec notre chère directrice que plusieurs loups solitaires finissent par faire une meute. Mohamed Merah en 2012, le britannique au hachoir l’année suivante, puis Mehdi Nemmouche la semaine dernière : le vil métier de terroriste a décidément de l’avenir. Que les enfants de l’immigration en constituent  les forces vives n’a rien de rassurant. Quand bien même ils n’auraient pas agi sous la coupe d’un réseau, mais de leur propre chef, on ne résoudra rien en ânonnant ad libitum « intégration », « république », « diversité », ou « lutte contre l’islamophobie ». On peut tout faire avec des slogans, sauf hélas désamorcer les bombes.

*Photo : Yves Logghe/AP/SIPA. AP21572547_000010. 

Des corps pas si tranquilles

3
caroline cherie poche

caroline cherie poche

Tous les éditeurs cherchent la martingale imparable, celle qui garantit l’entrée directe dans le Top 50 des meilleures ventes. La machine à imprimer des best-sellers. Les piles de livres érigées à l’entrée des supermarchés, les queues dans les salons et l’auteur, mi-VRP, mi-intello, invité permanent des plateaux de télévision, qui fait la réclame. En somme, l’homme qui murmure à l’oreille des lectrices, le rêve de tous les marchands de papier. Car, c’est vous, Mesdames, qui achetez du roman. Dans les années 50, on avait trouvé la solution : apposer sur la couverture, le doux prénom de Caroline, synonyme de sensualité et d’aventures. A destination d’un public féminin auquel les hommes se rallièrent avec gourmandise, Jacques Laurent, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, inventa Caroline Chérie en janvier 1948.

Une aristocrate pas nunuche pour un écu plongée dans les soubresauts de la période révolutionnaire et du Consulat. Moins prude qu’Emma Peel et plus libre qu’Emma Bovary, Caroline de Bièvre incarne une délicieuse héroïne assaillie par les élans du cœur et du corps. Jacques Laurent, futur académicien, hussard de fortune, pourfendeur de Sartre, de la police du langage et grand défenseur du roman « qui n’endoctrine pas » n’était, à cette époque-là, qu’un jeune homme à l’imagination florissante avec ce don inné pour le dialogue piquant et le coup médiatique. Après 750 heures de recherches à la Bibliothèque nationale, 25 kg de documentation réunie sur le sujet, il s’attela aux 900 heures de rédaction donnant naissance à un roman traduit en douze langues et vendu à 5 millions d’exemplaires. Caroline Chérie devint dans la France de Vincent Auriol l’expression du désir. Au cinéma, Martine Carol la campa « en chair et en os » selon l’expression même de son auteur. Quelle autre actrice aurait pu, à ce point, personnifier le destin de la belle tourangelle ? Seule, la fragile Martine, notre Marylin basque, concentré d’érotisme et d’abandon, pouvait relever cette gageure. Aujourd’hui, le nom de Martine Carol ne fait plus fantasmer que quelques cinéphiles libidineux et les aventures de cette héroïne de papier n’avaient pas été republiées depuis longtemps. L’Archipel a réparé cette injustice en faisant paraître les deux gros tomes de Caroline Chérie en 2013.

L’éditeur a poursuivi « cette fresque historico-libertine » en sortant à l’automne dernier « Un caprice de Caroline chérie ». Notre tourangelle préférée faisait cette fois-ci des ravages sur les rives du Lac de Côme. Après la victoire de Bonaparte à Marengo, Caroline n’a rien perdu de son sex-appeal et de ses contradictions. Jacques Laurent lorgnait sur La Chartreuse de Parme pour imaginer une histoire picaresque et perverse où l’inconstance du désir réveille les corps. En ce début d’avril 2014, avant les week-ends à rallonge et comme un parfum d’insouciance estivale, les deux premiers tomes qui couvrent les périodes 1789-1794 et 1794-1800 sortent en poche. En format mini, cette Caroline est une compagne de plage qui vous assurera un plaisir de lecture maxi.

Caroline Chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – Archipoche – 2 tomes (1789-1794/ 1794-1800).

Un caprice de Caroline chérie, Jacques Laurent (Cecil Saint-Laurent) – L’Archipel.

À table!

3
fast food unesco repas

fast food unesco repas

« Il prit le pain et le rompit puis le donna à ses disciples en disant : “Prenez et mangez-en tous.” » (Mathieu 26, 2). Ce moment fondateur du christianisme s’intitule la Cène, du latin cena, qui signifie dîner. Les convives sont tous installés autour de la table et partagent le repas servi dans un ordre bien précis. Cela s’appelle la communion. Notons que la religion la plus pratiquée au monde associe l’eucharistie à l’acte alimentaire. C’est également vrai pour d’autres civilisations, en Chine ou aux Indes, mais aussi dans l’Antiquité, où le fait de manger ensemble en position statique consacre l’instant social du rapport à l’altérité ou de l’hommage rendu à une valeur. Le cérémonial est cohérent dans la progression du service des mets, chaque système ayant ses paramètres sensoriels, du salé vers le sucré, du cru vers le cuit, du froid vers le chaud, ou l’inverse. Il faut donc croire que l’instant de table est le signe de reconnaissance des sociétés civilisées.[access capability= »lire_inedits »] Symbolique qui ne se limite pas à une pratique fonctionnelle, mais acquiert une dimension culturelle. La façon de se nourrir, sur le fond (quel type d’aliment), et sur la forme (dans quelles circonstances), est constitutive d’un système de coexistence.

À tel point que l’Unesco a classé le repas gastronomique des Français au patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Précisons bien, non pas la cuisine et les aliments, mais uniquement la façon de les consommer. Cette reconnaissance du repas collectif partagé en tant que rituel national est lourde de sens. Cette institution est pourtant remise en cause par des tentatives de déconstruction de l’acte alimentaire. Voici la modernité s’emparant de ce qui constituait le ciment de la famille puisque c’est autour de la table, notamment le soir, que les membres et les générations d’un même groupe peuvent se rencontrer et échanger. Mais cela impose de faire un minimum de cuisine, elle-même précédée par des achats de produits frais, ce qui prend du temps, notamment de cerveau ainsi rendu indisponible aux spots de pub à la télé. Pour que l’industrie vende ses marques et que le consommateur les achète, il convient de déstructurer l’élément fédérateur : à bas la table familiale ! Le pot-au-feu, c’est réac !

Et les sociologues de l’émancipation individuelle d’expliquer que le grignotage urbain, en lisant, en marchant, en écoutant de la musique, libère l’être humain, que le fast-food, le sandwich sur un banc et la barquette sur l’herbe sont la preuve d’une prise en main de son destin. On zappe le repas à table, car il agrège, impose une discipline et des hiérarchies. Manger avec son walkman sur la tête montre l’affirmation de sa personnalité, le rejet de l’ordre établi. Du coup, les enseignes de bouffe à emporter, les stands pour manger dans la rue et les préparations « sur le pouce » pullulent. Sucre et graisse à volonté. On en appelle aux cuisines d’ail- leurs pour donner une dimension exotique à la chose. Et voguent le kebab et la pizza libres ! Mais pour- quoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas prolonger l’exercice libératoire à la maison ? Et l’industrie de la malbouffe de concevoir du packaging pour une personne, à consommer chez soi. Comme ça, sous un même toit et à la même heure, qui devant sa télé, qui devant son écran, qui devant sa console, qui devant son jeu vidéo.

Formidable ! Après avoir dévalorisé la patrie, on désagrège la famille. C’est le triomphe absolu de l’individu-roi. Comme le chien devant sa gamelle. Je mange seul, donc je suis. [/access]

*Image : Soleil.

Le retour d’Ulysse à Bordeaux

2
herve corre apres guerre

herve corre apres guerre

Tout comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, l’invraisemblable déluge contemporain de polars de troisième ordre finit par discréditer les grands livres qui relèvent de cette catégorie, et fait oublier du coup que celle-ci ne manque pas de lettres de noblesse. Bien avant Conan Doyle, bien avant Edgar Poe et Charles Baudelaire, le roman noir – si l’on définit ce dernier comme un livre dont le récit est centré autour d’une mort violente -, remonte jusqu’aux racines ultimes de notre culture : l’Odyssée d’Homère qui, au fond, est moins l’histoire d’un voyage que celle d’une vengeance. L’Odyssée dont le nouveau roman d’Hervé Le Corre, Après la guerre, reprend, sans le dire et peut-être inconsciemment mais de façon flamboyante, la structure et le dessin, transposés dans le Bordeaux de la fin des années 1950.

En 1944, Jean Delbos – Ulysse- et sa femme Olga, juive et communiste, ont été dénoncés par un ami du couple, Albert Darlac, un inspecteur de police véreux dont Olga avait refusé les avances. Le voyage pour Auschwitz aurait dû être sans retour, mais si Olga est envoyée à la mort dès son arrivée au camp, Jean a survécu par miracle. Et comme Ulysse après la guerre de Troie, il va mettre plus de dix ans pour revenir. Pour reprendre son souffle. Pour se refaire et pour décider de se venger de Darlac, le traître, celui par qui le malheur est arrivé. Darlac devenu commissaire et qui, à force d’ignominie et de violence, règne désormais en maître sur la ville, Bordeaux, aussi sombre, humide et gluante, aussi dénuée de beauté que les souvenirs et les consciences.

Mais dans Après la guerre – comme dans tous les grands romans noirs -, la vengeance n’est qu’un prétexte. Ulysse, ou Jean, ne parviendra d’ailleurs même pas à l’accomplir, et c’est Darlac qui aura raison de lui, avant que justice ne soit faite. Ce qui importe ici, ce sont les mondes qu’il lui faut traverser, les êtres qu’il lui faut croiser pour en arriver là : « Muse ! Dis-moi le héros aux mille expédients qui tant erra, (…) qui visita les villes et connut les mœurs de tant d’hommes » : à côté des assassins et des tortionnaires, Ulysse retrouve quelques belles figures burinées d’amis loyaux, résolus, dix ans après, à lui ouvrir les bras et à lui prêter main-forte. Des hommes, et surtout des femmes, toutes marquées au coin de la tragédie : Olga, la Pénélope perdue qui chantait sans cesse, Annette, l’épouse bafouée que Darlac s’amuse chaque soir à humilier méthodiquement, ou Hélène, la belle rescapée de Ravensbrück que Jean a  croisée à Paris, et qui lui a avoué que pour oublier l’inconcevable, elle dansait, dansait, dansait  – mais qui finit par se jeter sous un métro, gare de l’Est, rongée à mort par ce passé.

Ce qui importe, c’est l’époque, magistralement décrite, et son ambiance suffocante où « après la guerre, parfois la guerre continue ». Et même, reprend de plus belle, avec l’Algérie où l’on envoie Daniel – le fils de Jean et d’Olga, échappé in extremis à la rafle de 1944. Comme le Télémaque de l’Odyssée, Daniel va y éprouver à son tour les beautés fugaces et l’immense misère du monde. Il va ressentir sous le soleil blanc ce que Fernand Léger appelait « le goût acre et fade du sang tiède », et l’amertume du vers d’Aragon qui en quelques mots résume toute l’horreur de l’aventure : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

Ce qui importe, c’est le temps qui court et s’en va pour ne plus revenir, ce sont les occasions manquées, les âmes et les amours mortes. Ce sont les copains qui ont trahi et qui doivent payer, même si c’était il y a si longtemps. Et même si, vus à travers l’épaisseur des années, ils semblent n’avoir été que des ordures banales, des crapules ordinaires confrontés à des circonstances exceptionnelles. C’est d’ailleurs ce que chantent, en sourdine, d’autres vers d’Aragon que se répètent les personnages :

« C’était un temps déraisonnable,

on avait mis les morts à table,

on faisait des châteaux de sable,

on prenait les loups pour des chiens. »

Le temps qui pèse sur les épaules du héros vieillissant, Ulysse las et fatigué dont le seul titre de gloire est d’avoir vécu, mais dont la seule raison de vivre encore est de revoir Télémaque une dernière fois – et de faire la peau, avant de partir, au loup qu’il avait pris pour un chien, celui qui envoya Pénélope à Auschwitz.

Hervé Le Corre, Après la guerre, Rivages/Thriller, 2014.

*Photo : wikimedia.

Roland Garros ouvre ses courts

7
roland garros tsonga

roland garros tsonga

Chaque année, la machine à souvenirs s’emballe fin mai. On a beau se prémunir contre ces accès de tendresse, d’enfance, on est pris dans les filets de Roland-Garros. Et pourtant, depuis 1983, les Internationaux de France mettent nos nerfs à rude épreuve. Comme d’habitude, on pestera contre le niveau des joueurs tricolores en espérant secrètement qu’ils défendent nos couleurs en deuxième semaine. On critiquera, pêle-mêle, la professionnalisation qui a tué le beau jeu, les sponsors omniprésents, le manque de charisme des sportifs, l’absence d’éclairage nocturne et les « trop » riches dotations (1 650 000 euros pour le vainqueur en simple (monsieur et dame), parité oblige !). Nos colères sentent le réchauffé. À défaut d’être originales, nos indignations nous plongent dans un passé douillet. Ne gâchons pas notre plaisir ! C’est réconfortant de se rappeler d’une époque où le tennis empruntait les voies de la démocratisation et du sport business. L’argent allié à la technique se chargerait bientôt de modifier les règles à la marge et la manière de jouer en profondeur.

Déjà en 1978, dans le magazine masculin Vogue Hommes, on présentait ces changements en titrant : « L’ère des canonniers face aux derniers violonistes ». Les anciens virtuoses s’appelaient Ilie Nastase, Adriano Panatta ou Patrice Dominguez. Les modernes cogneurs : l’impassible Borg et le poétique Vilas. Combat perdu d’avance. C’en était fini du mou dans la raquette ! Entraînement intensif, diététique et conférence de presse au programme. Mécanique de précision, le tennisman contemporain a, en fait, bien peu d’aspérités. Il tape fort mais ses frappes sont trop calibrées, répétitives comme son langage. Il ennuie souvent sur le court et en dehors. On est loin du temps de l’américain Vitas Gerulaitis (1954-1994), surnommé « le dernier seigneur », habitué de Castel et Régine, qui affirmait dans une interview : « je ne peux pas me coucher à dix heures. J’ai besoin de danser, d’entendre la musique hurler, de me défouler ! Le tennis est ma passion, mais je veux aussi profiter de la vie ». Le temps des jouisseurs est définitivement révolu, place aux statisticiens.

Dans son numéro « spécial Roland Garros » actuellement en kiosques, Tennis Magazine célèbre la victoire du suédois en 1974. À tout juste 18 ans, Borg avait profité de l’absence de Connors pour asseoir son emprise. Le tennis serait dorénavant suédois et monotone. Bandeau sur la tête, habillé par l’italien Fila « la mesure de la perfection », Donnay en main « si Borg est le plus fort, c’est (aussi) grâce à sa raquette », Bjorn envoûtera durant quelques années, les équipementiers, les télés et les jeunes filles. Le tennis devint alors un sport populaire, signe de décadence pour certains et grand spectacle mondialisé pour d’autres. N’empêche que Roland, on l’appelle par son prénom car nous sommes intimes depuis si longtemps, rythmera nos journées du 25 mai au 8 juin 2014. Une quinzaine hors du temps, hors des sinistres affaires qui secouent le tennis. Une quinzaine où cette satanée balle jaune nous obsèdera. Hypnotique et féerique, elle n’en fera qu’à son bon vouloir.

C’est pour ça que l’Ovalie a toujours respecté le tennis. Au rugby, on connaît les sautes d’humeur du ballon. Et puis, il y a cette terre battue, la plus belle surface, rouge, instable, capricieuse, exténuante maîtresse qui oblige les joueurs à savonner le terrain. Les courts de la Porte d’Auteuil, sous un soleil parfois taquin, annoncent les vacances qui se rapprochent, les examens qui se terminent et l’année qui bascule vers un ailleurs. Métronome de nos émotions, le Central capte ces moments d’errements où la vie s’arrête après le déjeuner pour ne reprendre qu’à l’heure de l’apéritif. Paris somnole et la province se languit de ces quelques heures passées dans les tribunes ou devant son poste de télévision. Roland, c’est au théâtre cet après-midi, dans les loges, on reconnaît Belmondo et Charles Gérard, Jean-Loup Dabadie et Claude Brasseur, immuables spectateurs qui nous font croire que la France a encore des fondements solides. Une année où la moustache de Ion Tiriac ne frémirait pas au moindre coup de vent, on se dirait que cette fois-ci, c’est foutu, notre pays aurait perdu tout repère.

*Photo : Jamie Ling/BPI/REX/REX/SIPA. REX40326631_000052.

Une vie en périphérie

18
graffiste

graffiste

On les appelle par défaut les « petits Blancs » ou, quand on est un peu lettré en sociologie, les représentants de la « France à la Guilluy », du nom de ce géographe qui, dans Fractures sociales, a révélé ce dont on se doutait confusément sans parvenir à bien l’énoncer : le phénomène de « péri-urbanisation » de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, d’abord expulsées des centres-villes par la « gentrification » ou la « boboïsation », puis repoussées hors des banlieues proches par les immigrés récents. Dire « petits Blancs » est évidemment aussi réducteur que de considérer les habitants des grandes cités HLM comme exclusivement maghrébins ou africains. Il y a parmi eux nombre de petits-enfants ou d’arrière-petits-enfants, métissés ou non, des premières vagues d’immigration nord-africaine, à qui une relative ascension sociale a permis de concrétiser leur « rêve pavillonnaire ». S’il a fallu autant de temps pour identifier cette population française pourtant très nombreuse, c’est précisément parce qu’elle ne constitue pas, et pour cause, une classe propre, dans le sens socialiste habituel qui requiert que la classe aie conscience d’elle-même. Et pour cause, disons-nous, parce que leur éparpillement sur le territoire, leur déracinement ou leur ré-enracinement tout frais empêchent ces hommes et ces femmes de voir qu’ils ne sont pas solitaires dans leur poursuite individuelle de la tranquillité et du confort matériel. « Comme le Spectacle les aura durement traités », disait Debord en 1978, dans In girum imus nocte et consumimur igni. Parlant de leurs parents, il levait déjà, prophétiquement, un voile sur l’avenir : la désaffiliation, la désappartenance, si l’on peut se permettre ces mots grossiers, qui vendaient en fait à ces salariés, dans l’illusion de la maîtrise de leur destin, la perte de leur inscription dans une histoire propre, qu’elle soit familiale, culturelle, provinciale ou nationale. Population perdue, oubliée de l’Histoire, vouée au néant ? Pas si sûr. Elle aussi a encore ses rêves, ses utopies, sa volonté de changer la vie.[access capability= »lire_inedits »]

Il habite près de Melun, a 20 ans et ne veut pas donner son nom, pour des raisons professionnelles. Combs-la-Ville, tranquille petite cité du fond de la région parisienne, à la lisière des champs, frontière de la campagne. Un vieux centre, autour des pavillons, quelques barres parsemées. Lui, c’est dans une maison qu’il habite, c’est là qu’il est né, dans cette bicoque engoncée entre des barres. Combs-la-ville est une banlieue à peu près autonome, comme il le précise : « On y trouve des tabacs, des bars, un centre commercial… » Beaucoup d’espaces verts aussi. Selon lui, « on n’est pas au zoo ici », c’est-à-dire que ce ne sont pas les bandes qui font régner la terreur – ou l’ordre, selon le point de vue que l’on adopte. Dans certaines villes voisines, en revanche, ça barde parfois. Vingt ans qu’il est là : il y a fait son école primaire, son collège et son lycée. Un lycée général vite écourté, puisqu’après une « seconde poubelle », on l’a orienté vers un bac professionnel agricole. Ensuite, il a commencé un BTS, mais là encore, il a dû arrêter : « Wate Acr », comme il veut qu’on l’appelle, a besoin d’argent : il doit subvenir aux besoins de sa famille, c’est-à-dire aux siens et à ceux de sa mère. Depuis sept mois, il est titulaire d’un CDI d’ouvrier qualifié, jardinier apprenti-paysagiste, dans une grosse boîte parisienne qui l’emploie à l’entretien des parcs privés de riches, de notables, voire de stars. Ça lui plaît ? – « Mouais, plus ou moins. Ce que j’aime, si, c’est qu’on travaille de façon éthique, c’est-à-dire qu’on végétalise la ville. » Mais c’est quoi, sa vie, au-delà de son emploi ? Wate Acr est « graffeur », c’est-à-dire qu’il pratique le dessin sauvage en milieu urbain. Une bonne part de son temps libre est voué à cette activité qu’il considère comme un art. Peut-on en vivre ? Malheureusement non. Quelques billets tombent parfois, quand on lui demande de décorer un lieu privé, comme une façade de magasin. Mais ceux qui en ont fait leur métier principal ont généralement tourné leurs talents vers le tatouage. La rue, les trains, les voies ferrées, les établissements scolaires : il graffe sur tous les supports qui passent à sa portée. Est-ce autorisé ? Certainement non, ou très rarement. Est-ce du vandalisme ? Pas dans son esprit : il distingue nettement entre les artistes de son acabit et les gamins dont le seul but est de salir les murs. Ressent-il de la vergogne à braver ainsi les lois ? « Si les toiles et les pinceaux coûtaient moins cher, nous n’irions pas chercher ce type de support urbain », rétorque-t-il. Drôle d’économies puisque, lorsqu’ils se font prendre, lui et ses copains récoltent de très lourdes amendes. L’État peut leur infliger en sus des TIG, voire de la prison. Et ils doivent payer des dommages et intérêts à la SNCF, leur victime habituelle. Il y a deux semaines, il a été condamné à verser 17 000 euros, une paille… mais une somme qu’il estime assez basse sur le marché de la peine pour graffeurs : certains de ses camarades ont écopé de 40 000 euros. Il ira en appel, mais s’il perd, le cycle infernal continuera : il devra travailler plus encore pour solder sa dette à la société.

Son art, c’est principalement décliner son pseudo, Wate Acr, sous toutes les calligraphies possibles, et en couleur. Rien de figuratif. Graffeur, un destin de la banlieue ? Pas vraiment, selon lui : il a peu d’anciens camarades de collège ou de lycée qui aient choisi cette voie du coloriage urbain. Sa vocation lui est venue en « [s’]emmerdant au lycée », à une époque où rien ne l’intéressait et où, pour passer les longues heures de classe, il « grattait des feuilles ». Avant de commencer à « gauler des bombes de peinture ». Il n’y a pas d’école du « graff’ », pas de mentor, seulement des compagnons plus vieux avec qui il discute le bout de gras.

Destin inattendu pour ce fils de divorcés qui vit avec une mère au chômage, qu’il dit « marginalisée » depuis quinze ans. Son père, qui habite maintenant vers Provins, est bien peintre, mais en bâtiment. Un père à la fois lointain et présent qu’il décrit comme plus strict que sa mère, mais parfois, ajoute-t-il, à mauvais escient. À ce fils de prolétaires, rien n’avait été donné à la naissance, et le français extrêmement correct dans lequel il s’exprime, et dénué de toute forme d’accent banlieusard moderne, il le doit, affirme-t-il, à l’intérêt qu’il a manifesté pour le rap  depuis cette fameuse seconde où il s’ennuyait comme un rat mort : « Kerry James, Disiz, Assassin… », égrène-t-il. Amour de la langue : lit-il ? Non, jamais, il n’en a pas besoin. Se sent-il confiné dans une classe sociale ? Pas vraiment, commence-t-il, j’ai des amis qui vivent richement à Paris, d’autres qui sont des vagabonds, certains autres encore inclus dans la classe moyenne. Myriade de trajectoires pour ces banlieusards à l’apparence interchangeable. Mais quand même, « si, face à des gens aisés, gratifiés d’une culture plus élaborée, je ressens parfois une distance. En réalité, c’est plutôt quand ils apprennent d’où je viens que les préjugés refont surface. Je vois une appréhension se manifester, difficilement palpable, mais qui est tout de même là. C’est peut être aussi à cause de mes habits  » larges » », suppute-t-il. Oui, bien sûr, il aurait aimé que la vie lui permette de faire une école des beaux-arts, et il en reste un peu frustré, mais le travail et la vie avant tout. S’il arrête de travailler, il prendra de toute façon quatre mois de prison ferme selon son dernier jugement. Wate Acr est sous surveillance.

Le reste de sa culture autodidacte, ce sont les films qu’il télécharge à foison sur Internet : « Le cinéma, c’est un budget, et je n’ai pas les moyens. » Soit, des films copiés, mais lesquels ? – « T’as qu’à dire des films pornos… », glisse malicieusement, par la porte, sa copine qui repasse ses leçons dans la pièce d’à-côté. En vrai, ou en plus, il regarde ce qui lui tombe sous la main, ce qu’on lui a conseillé, sans discrimination, avec tout de même une dilection pour V pour Vendetta ou l’univers tordu et coloré de Tim Burton, ces « ambiances lourdes et bizarres » dans quoi il voit un reflet de sa personnalité.

Sinon, quelle est l’ambiance locale ? Oh, pas de tensions véritables, dit-il, pas de rivalités ethniques, tout le monde s’entend bien. Si, parfois, des sales affaires dans les villes voisines, des « histoires de poissons rouges » : c’est-à-dire, selon une célèbre chanson de rap, de picrocholins débats qui finissent dans la violence, parfois mortelle. Oui, il aime sa ville, sa banlieue, mais tout de même, parfois, il aimerait sortir de là, voyager, pas vraiment à Paris même ou dans une autre ville française, mais vers cet étranger lointain où il n’aurait enfin plus besoin de prouver à des dominants qu’il est capable, lui aussi, de grandes choses. Ces « dominants », ces gens aisés, il les voit bien et en direct dans les lieux où il travaille comme apprenti-paysagiste, et sans cesse ils le renvoient à ses origines. Pourquoi pas l’Amérique latine, là où tout serait plus simple ? « Nous, on sait se comporter, on est poli, alors pourquoi nous traite-t-on comme ça ? » Le Parisien, surtout, le répugne, qui fait la gueule parce qu’il a cassé son dernier iPhone ou parce qu’on lui a écrasé le pied dans le métro. Et la politique ? Il vote et votera toujours « pour le moins con ». C’est-à-dire ? Celui qui évite le pire – le pire étant pour lui le petit nom du Front national, à qui il reproche par exemple sa volonté de franciser les prénoms, insupportable tentative d’assimilation. Mais bien sûr, il a des potes qui votent Front et qui restent malgré tout ses amis, même si leurs débats sont vifs. À ceux qui veulent plus de sécurité, qui veulent sortir de l’Europe, qui en ont « marre des Noirs et des Arabes », il explique qu’ils sont soit des frustrés, soit des gens qui n’ont pas lu entièrement le programme du FN.

Sans le vouloir, on en arrive à la question pénible du moment : que pense-t-il de Dieudonné ? La réponse est d’abord dilatoire, dans un « Ah ah ah ! » qui veut dire : « Vous aimeriez bien le savoir… » Puis Wate Acr confesse que oui, il regarde ses vidéos, qu’il aime son humour, même s’il n’est pas d’accord avec tout, mais qu’au moins il a le mérite de défendre une certaine population blessée par la façon dont on la traite : « Regardez l’affaire des caricatures de Mahomet, par exemple… » Et puis la liberté d’expression, ça ne se négocie pas. Mais ce Dieudonné et cette population maltraités, le sont-ils parce qu’une certaine élite – suivez mon regard – tiendrait les manettes ? Oh non, ce ne sont pas les juifs – « On ne peut pas cibler les gens par rapport à leur religion » – mais il existe bien une élite qui contrôle la pensée et le spectacle, celle qui, comme les Bolloré ou les Bouygues, possède les chaînes de télé par exemple. Ce n’est pas un complot puisqu’ils ne se sont jamais caché d’exercer ce pouvoir. Ici, c’est le discours altermondialiste qui s’enclenche : la télé-réalité, les nouvelles technologies, la publicité, la télévision en général asservissent les esprits et assomment le petit peuple, l’empêchant de réfléchir. Lui se vante d’en être préservé, parce qu’il est de ces enfants d’Internet qui picorent où ils veulent, qui exercent leur capacité critique en recoupant les informations, en cherchant à percer le voile. Altermondialiste, il l’est dans ce sens où il ne se satisfait pas de parcourir les magasins avec une carte bleue, où il préfère vivre dehors avec ses potes. Les boîtes, très peu pour eux, ils aiment les friches, les terrains vagues où ils peuvent fumer et boire entre eux en refaisant le monde.

Un monde qui n’est celui d’aucune religion, d’aucune croyance, même s’il a été baptisé, qui est seulement celui de la nature, de cette terre qui nous nourrit et qui, peut-être, contrairement à cette société,  pour Wate Acr, le graffeur urbain, elle, ne ment pas.[/access]

*Photo: Hannah

Tinder : le retour du téléphone rose

12

Connaissez-vous le phénomène Tinder ? C’est une application iPhone qui fait des ravages en facilitant les rencontres sexuelles.

Cette nouvelle appli est un dérivé des sites de rencontre, en plus simple, plus rapide, et plus ludique.  Rencontrer vite la « bonne personne » devient une manipulation facile. Caressez du bout de votre pouce les profils qui se présentent à vous. Un coup vers la gauche : poubelle ; un coup vers la droite : rencontre !

Une fois n’est pas coutume, ce ne sont pas les geeks qui ont donné le ton mais les gays. L’appli Grindr, la grande sœur de Tinder, fait déjà un tabac dans la communauté. Le but avéré : trouver le plus rapidement possible un partenaire sexuel dans son périmètre environnant. Une petite envie ? Grindr, grâce à la géolocalisation, signale les volontaires à proximité. Un fast-food du sexe, en quelque sorte, le prix en moins.

Tinder se veut un chouïa plus sophistiquée : il faut cocher un certain nombre de centres d’intérêt et poster sa plus belle photo.  L’appli, reliée à Facebook, dresse ensuite la liste des « friends » en commun. Pas d’erreur sur la marchandise.  Olivier, 24 ans, chef de projet dans une agence e-marketing à Paris, a téléchargé Tinder il y a six mois. Il souligne ce côté « club privé » : « Nous sommes dans un cercle restreint, plutôt CSP+ puisqu’il faut être détenteur d’un smartphone. »

Un club privé qui n’a jamais été aussi ouvert. La mode dépasse largement  le cercle des habitués du téléphone rose. Les trentenaires  de Paris s’y mettent sans vergogne, des « sympas, pas forcément des pervers » souligne Anne, jeune utilisatrice de Tinder, avocate célibataire mais pas du tout désespérée.

Ce qui est amusant dans cette affaire- à part le fait d’ouvrir nos lecteurs au monde du numérique coquin- c’est que l’internaute finit par rencontrer, par l’application, la personne qu’il aurait pu croiser en bas de chez lui, par hasard.

Drôle de vie où, cachés sous nos casques, les yeux rivés sur nos écrans, la seule chose qui nous fasse lever la tête, c’est l’écran justement. Pris d’un soudain vertige numérique, notre voyage digital et charnel s’embourgeoise. L’écran qui nous a mené pendant des décennies de l’autre côté du monde, celui, qui, en trois clics, nous permettait de surfer en Australie, de flirter en Russie et de faire la fête à Cracovie, nous ramène subitement à la maison. Puis, en trois pas, dans le lit familier du voisin de palier.

Les mœurs sexuels se démocratisent, mais ne se libèrent pas. Ils s’ankylosent.