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«Plutôt le Smic jeunes que la précarité»

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hakim karoui smic jeunes

Ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim El Karoui est consultant et essayiste. Il a récemment publié La Lutte des âges (Flammarion, 2013).

Causeur. D’après l’enquête du Monde sur les 18-34 ans[1. Enquête « Génération quoi ? » réalisée auprès de 210 000 Français de 18 à 34 ans. Ipsos, France Télévisions, Le Monde, 26 février 2014.], les jeunes ont aujourd’hui le sentiment d’appartenir à une « génération perdue ». Certes, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 24%. Mais est-ce objectivement plus difficile d’être jeune aujourd’hui qu’en mai 1968 ?

Hakim El-Karoui. La situation économique des jeunes est évidemment plus délicate que celle de leurs aînés. Il faut aujourd’hui sept ans pour obtenir un CDI et vingt-cinq ans pour devenir propriétaire. Pour autant, la jeunesse ne se résume pas à ses difficultés économiques. En 1968, la France s’ennuie et les jeunes font Mai-68. En 2014, la France s’ennuie et les jeunes se disent : « Sauve qui peut ! » Certains partent, d’autres essaient de s’en sortir malgré tout en développant des stratégies individuelles. Ce qui a aussi changé, c’est le regard de la société sur la jeunesse. On entend un discours à la fois catastrophiste  ̶  « C’est horrible d’être jeune aujourd’hui »  ̶  et accusateur   ̶   « Les jeunes ne pensent qu’à eux, ils ne s’organisent pas ».

Ce dernier constat n’est pas entièrement faux. À la différence de leurs parents, la génération CPE ne se mobilise que pour défendre ses avantages hérités de la Libération. On est loin du « Changez tout ! » de Mai-68…

Les jeunes descendent dans la rue pour dire : « Nous aussi, nous avons droit à notre part du gâteau ! » Bref, ils défendent des acquis sociaux dont ils ne bénéficieront pas ou peu, compte tenu du vieillissement de la population et de son impact sur le financement de la protection sociale. Cependant, ils se posent des questions sur leur emploi et leur avenir. Ils voient bien qu’il y a un énorme problème entre les générations, mais ils restent inertes.

Comment décririez-vous ce « problème entre les générations » ?

Les gens qui travaillent contribuent trois fois plus à la solidarité entre les générations que les retraités. Et qu’on ne me dise pas que les grands-parents atténuent ces inégalités en renflouant leurs petits-enfants : la somme des transferts des premiers vers les seconds ne représente que 6% du PIB alors que le transfert des actifs vers les retraités atteint 20%  de la richesse créée. Certes, dans un contexte économique difficile, les parents et grands-parents aident leurs enfants plus que par le passé, mais ils en ont largement les moyens. L’égalité étant profondément ancrée dans la culture française, ils tâchent ainsi de l’atteindre au sein de la famille, sans remettre en cause la concentration du patrimoine chez les plus âgés.

On ne peut tout de même pas reprocher à nos aînés d’avoir profité des fruits de la croissance…

J’observe que nous avons accumulé de la dette à partir de la fin du « baby boom », lorsque nous savions déjà que nous ne pourrions plus payer les retraites. Après avoir endetté la génération de leurs enfants, après s’être enrichie grâce à la hausse de l’immobilier, la génération née entre 1945 et 1960 nous explique aujourd’hui qu’il ne faut rien changer au modèle social conçu en 1945, et finalement très peu amendé depuis dans ses grands principes et ses grands équilibres. Mais si rien ne bouge d’ici à 2025, c’est à la fois la compétitivité de l’économie et le financement de la santé et des retraites des enfants des « baby-boomers » qui sont en danger.

Le vieillissement de la population touche tous les pays développés. Pourquoi ce phénomène grève-t-il spécifiquement l’avenir de la jeunesse française ?

Tout simplement parce que nous n’avons pas engagé les réformes qui s’imposaient. En 2000, l’Allemagne était l’« homme malade » de l’Europe et partait d’une situation comparable à la nôtre : déficits abyssaux, chômage de masse, etc. Conscients de ce marasme, et de la nécessité d’améliorer la compétitivité de l’économie, les dirigeants allemands ont décidé de favoriser les actifs plutôt que les inactifs, et les actifs de l’industrie plutôt que ceux des services. Ils ont violemment réduit les salaires des employés du tertiaire mais n’ont que légèrement baissé ceux des salariés de l’industrie. Résultat : les salaires allemands   ̶   qui partaient de plus haut   ̶   ont baissé de 10% entre 2002 et 2012 quand les salaires français augmentaient de 20%. Dans un pays encore plus âgé que le nôtre, ces réformes ont permis un nouveau partage de la richesse entre les générations car, pendant ce temps, l’âge de la retraite a été repoussé et le taux de remplacement des retraites baissé. Or, en France, si nous ne faisons rien, nous nous heurterons au mur des finances publiques dans dix ans.

Pourquoi ?

En 2025, les Français nés en 1945 auront 80 ans. Les décès de « baby boomers » vont exploser au même rythme que les coûts sociaux car, dans sa dernière année de vie, on dépense cinq fois plus en matière de santé qu’au cours de toutes les années précédentes. Aussi faut-il réformer tant que nous avons encore des retraités qui sont de plus en plus aisés (même si ce n’est évidemment pas le cas de tous !) et en bonne santé. Augmenter progressivement les cotisations sociales qui pèsent sur les retraités et arrêter la revalorisation automatique des prestations de retraite ne serait que justice et, en prime, cela renforcerait la compétitivité de nos entreprises. Certains imaginent des solutions plus radicales : l’inflation ou le défaut partiel sur la dette qui affecterait d’abord les rentiers.

J’imagine mal nos chers retraités – qui sont le socle des majorités politiques – consentir à de tels sacrifices. Mais ne les blâmons pas : à leur place, nous aurions probablement agi à l’identique ! D’une certaine façon, le repli d’une génération sur ses privilèges n’est-il pas symptomatique du malaise occidental que vous diagnostiquiez dans votre précédent essai Réinventer l’Occident (Flammarion, 2010) ?

L’Occident sait qu’il a perdu le monopole de l’Histoire et de l’intelligence. En 2000, l’Union européenne se berçait encore d’illusions lorsqu’elle élaborait l’Agenda de Lisbonne pour bâtir la « société la plus intelligente du monde ». Manque de chance, les Chinois ne sont pas si bêtes ! Ils nous démontrent chaque jour que l’avenir ne s’écrit pas avec le langage de l’Occident et qu’on peut, par exemple, développer l’économie de marché sans démocratie. Si l’Europe reste le plus grand marché au monde, on sent bien que la dynamique n’est plus là : les gens ne caressent plus aucune ambition collective, ils sont dans le sauve-qui-peut individuel.

La proposition d’un « SMIC jeunes » doit vous faire bondir. Mais ne vaut-il pas mieux être mal payé plutôt que chômeur ?

Je vois dans le « SMIC jeunes » un moyen de lutter contre la précarité et les stages dans lesquels toute une tranche d’âge est enfoncée. Aujourd’hui, à travers les stages, les jeunes sont la variable d’ajustement de la compétitivité française ! Un SMIC jeunes pourrait accorder un meilleur statut aux jeunes qui commencent leur carrière et remédier aux rigidités de notre système social. Ce dernier protège tellement les salariés sous CDI qu’il met des barrières de plus en plus difficiles à franchir pour arriver à ce nouveau Graal. Il faut élargir le cercle des « insiders ».

*Photo : HALEY/SIPA. 00577754_000008.

Sus aux cadenas d’amour !

Paris est une grande ville pleine de piétons, de pigeons, de péniches voguant sur la Seine dans le brouillard du petit matin, de Tour Eiffel, de Maison de la radio, de touristes japonais, de musée du Louvre et d’immeubles dotés de tout le confort moderne. A défaut de Manneken-Pis on y trouve le Zouave du pont de l’Alma (qui en a plein les bottes !), et à défaut de la Sagrada Família d’Antoni Gaudí se dresse Notre-Dame de Paris. Ce qui fait déjà beaucoup.
En suivant le cours de la Seine, qui prend sa source en Côte-d’Or et se jette – désespérée par tout ce qu’elle a engrangée au fil de l’eau – dans la Manche, entre Le Havre et Honfleur, on tombe très vite sur le pont des Arts. Ce dernier relie les quais Malaquais et Conti au niveau de l’Académie française. Ce qui explique que beaucoup d’académiciens y ont été vus en train de se balader avec leur sabre. Les rues de Paris ne sont plus sûres!
L’amour, qui est la chose la plus partagée au monde avec la bêtise, vient s’échouer depuis des décennies, sans imagination, sur le pont des Arts où les amoureux scellent invariablement leurs destins avec un cadenas symbolique.
Mais l’élection récente de la belle de Cadix, Anne Hidalgo, à la maire de Paris a radicalement changé la donne. Priorité a été donnée aux sujets prioritaires ! Sus aux cadenas d’amour ! Finies les âneries ! « La mairie de Paris cherche une alternative aux « cadenas d’amour » » titre gravement le Huffington Post français. L’adjoint socialiste en charge de la Culture, Bruno Julliard – ex leader tête-à-claque (apolitique) de la grogne estudiantine de la fin des années 90, explique « C’est d’abord une question de sécurité. Cette masse de cadenas pèse sur les garde-corps jusqu’à risquer de les faire tomber. C’est aussi dangereux pour les passants que pour les bateaux-mouches qui circulent en dessous. »
Le coup est rude. On ne s’attendait pas à ce que la nouvelle mairesse© frappe aussi vigoureusement, surtout en début de mandat. De quoi demain sera fait ? Mystère… On a hâte de connaître l’ « alternative ».

L’alternative aux cadenas d’amour…

Europe : l’année de tous les séismes

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La performance, pourtant attendue, du Front national de Marine Le Pen aux élections européennes en France a fait l’effet d’un coup de flash dans une salle obscure : aveuglant, masquant l’essentiel : l’élection des députés au Parlement européen a été détournée, par ces cochons d’électeurs, en un moyen pour signifier à leurs dirigeants nationaux qu’ils formaient un peuple, reconnu ou non, dans le grand registre des nations. Ils voulaient que cela se sache, et que l’on en tire les conséquences : faute de peuple européen introuvable, soyez à l’écoute de la voix des peuples qui vous ont confié leur destin, ou dégagez !

Si l’on fait le bilan global de tous ces scrutins, sans se laisser leurrer par la grille réductrice proposée par les politologues et éditorialistes installés (droite/gauche, europhiles/eurosceptiques, populistes/partis de gouverne- ment), une constatation s’impose : ces votes vont accélérer la crise généralisée du système de représentation démocratique géré par des partis englués dans des idéologies et des représentations du siècle dernier. L’intensité de cette crise, variable d’un pays à l’autre, ne dépend qu’en partie de la situation économique des nations concernées. Comment expliquer, sinon, que le Parti du peuple danois, étiqueté populiste et xénophobe, soit arrivé en tête dans un pays réputé le plus « heureux » du continent ? Ou la forte progression du FPÖ, allié de Marine Le Pen, dans une Autriche où règne le quasi-plein emploi ?

Le chômage n’explique pas tout. Que ce soit par l’abstention ou le bulletin de vote, les électeurs ont saisi la perche électorale qui leur était tendue pour exprimer des aspirations qui n’ont pas grand-chose à voir  avec les enjeux européens définis par les élites au pouvoir. Ce qui se fait entendre, ou cherche à se faire entendre, derrière les résultats, c’est l’angoisse identitaire de peuples culturellement déstabilisés.[access capability= »lire_inedits »] 

Le malaise de ceux qui ont découvert les limites de l’individualisme hédoniste, éprouvé la réalité accablante du multiculturalisme devenu, sans qu’on le leur demande et sans même qu’on le leur dise, la réponse unique à l’immigration massive, autrement dit le mode d’emploi du « vivre-ensemble », fondé dans les faits sur une séparation de plus ou moins bon aloi. De ce mal, tous sont frappés, jusqu’aux Allemands érigés en modèle de réussite économique et démocratique : la percée des « europhobes » d’Alternative für Deutschland (AfD) est, certes, limitée, mais conforte ceux qui, au sein de la droite, notamment dans la CSU bavaroise, enragent que Berlin soit le dindon de la farce européenne, et jugent intolérable la solidarité financière avec les partenaires en difficulté. La Belgique a aussi eu son séisme avec le triomphe de la Nouvelle Alliance flamande (NVA) de Bart de Wever à l’élection législative : le royaume est reparti pour une nouvelle crise de son modèle fédéral qui le rapproche encore plus de l’éclatement, avec au bout du chemin une  Flandre indépendante. Et puissante. On aurait pu croire que le parti de l’Europe allait se consoler avec la Catalogne : une participation record, en hausse de 9 points par rapport à la dernière fois, quels bons Européens que ces gens-là ! Oui, les Catalans ont voté en masse. Pas pour l’Europe, pour les deux partis indépendantistes, Ezquerra republicana (gauche) et Convergencia y Union (centre droit). Back to Britain ! Au Royaume- Uni, le succès de l’UKIP de Nigel Farage indique sans équivoque le chemin où veut s’engager la majorité des sujets de Sa Majesté. Même si, en raison de la loi électorale, l’UKIP ne pourra probablement faire élire qu’une dizaine de députés aux Communes en 2015, ce message ne peut être ignoré des partis de gouvernement, conservateur et travailliste. Quant aux pays nordiques, Danemark, Suède, Finlande, ils veilleront encore plus jalousement que par le passé sur les attributs de souveraineté qu’ils ont préservés lors de leur entrée dans l’UE : exemptions diverses des règles communes et, pour deux d’entre eux, Suède et Danemark, maintien de leur monnaie nationale. À l’Est, dans les « nouveaux pays » entrés dans l’UE après la chute du communisme, le désintérêt pour l’UE est devenu abyssal, à l’image du taux d’abstention en Slovaquie (87 % !), et guère moins élevé en République tchèque, Hongrie et pays baltes. Seule la Pologne, dont le poids démographique et économique lui permet de faire entendre, de temps en temps, sa voix à Bruxelles, manifeste encore son existence communautaire. La ferveur démocratique des lendemains de liberté retrouvée s’est fracassée sur la corruption et l’incompétence de la nouvelle classe politique. Un phénomène curieux se répand, de Prague à Kiev : la remise du pouvoir entre les mains d’oligarques auxquels le peuple demande d’administrer aussi bien les affaires de l’État qu’ils ont géré leurs affaires personnelles. Et tant pis si cela implique d’échanger son statut de citoyen contre celui d’employé d’une nation-entreprise !

Où que l’on se tourne, la nation « ressentie », qu’elle corresponde ou non avec les frontières des États existants, fait un retour en force, mobilisant les affects et les passions de ceux qui estiment en faire partie. Le discours postnational, tel qu’il est par exemple formulé par Jürgen Habermas et popularisé (avec talent) par Dany Cohn-Bendit, ne séduit plus que les post-soixante-huitards attardés qui vont, peu à peu, prendre congé de ce monde.

Que demande un peuple en déshérence ? Sûrement pas le modèle de dirigeant tel qu’il a été engendré par la technostructure des démocraties européennes de la fin du siècle dernier, un produit formaté dans des universités élitaires ou des partis- entreprises, qui ne peuvent pas faire un geste sans l’aval de leurs « communicants » et autres gourous des sondages. Non, ils demandent un guide, ce qui ne signifie pas obligatoirement un dictateur. Les Hongrois ont trouvé le leur avec Viktor Orban, les Flamands avec Bart de Wever, et les Italiens plébiscitent un Renzi, qui a cassé tous les codes du jeu politique italien traditionnel. Le trait commun : ils sont jeunes, ont renversé la table, et se soucient fort peu d’être en conformité avec leur famille politique d’origine. Mais ils ont le sens du peuple. En France, Marine Le Pen occupe par défaut cette position dont elle révèle l’importance sans être en mesure de pouvoir l’assumer pleinement : il faudrait pour cela qu’elle dissolve le Front national, trop marqué par son histoire et par son père. Une place est donc à prendre. Souvenons-nous de Jacques Lacan apostrophant les braillards venus perturber son séminaire en mai 1968 : « Vous cherchez un maître ? Eh bien vous l’aurez ! », avant d’éclater d’un rire sardonique, laissant les « révolutionnaires » sans voix. Le temps est venu.[/access]

*Image : Soleil.

Europe : les deux UMP

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L’UMP traverse une mauvaise passe. Non seulement elle vient d’essuyer un échec relatif aux élections européennes, qui met en lumière ses contradictions sur l’Europe et l’oblige à un examen de conscience douloureux, mais en plus ses dirigeants semblent avoir perdu la raison. Alors que les souverainistes l’ont largement emporté en France aux européennes, ils décident de confier l’organisation, étêtée depuis l’éviction de son président Jean-François Copé, à un triumvirat d’anciens Premiers ministres dont l’engagement pro-européen n’est plus à démontrer. Comprenne qui pourra.

Parmi ces trois éminences, le plus prolixe depuis dimanche est sans conteste Alain Juppé. Après avoir préparé le terrain en signant une lettre d’amour à l’Europe avant les élections, il s’est rapidement placé en sauveur du navire en perdition en s’exprimant pour un rapprochement avec les centristes de l’UDI-Modem – qui, en tant que porteurs historiques du projet européen, font bien pâle figure avec leurs maigres 10%. Car pour le maire de Bordeaux, le sort de l’UMP dépend d’un constat soi-disant limpide : puisque les votants ont plébiscité la droite de la droite, la droite doit aller au centre.

Une telle constance dans l’incapacité (ou le refus) de saisir les attentes d’une partie croissante de l’électorat laisse coi, et songeur : si « le meilleur d’entre [eux] » se trompe à ce point, la droite française est dans de beaux draps. Car, n’en déplaise à Alain Juppé, les déboires de l’UMP aux présidentielles et aux européennes, proviennent essentiellement du fait que son parti n’est plus audible sur un sujet aussi crucial que celui de la place de la France en Europe. Tout simplement parce que cohabitent en son sein deux tendances opposées : la souverainiste ex-RPR et l’européiste ex-UDF.

On arguera que cet artifice a parfaitement fonctionné aux grandes heures de Nicolas Sarkozy. L’homme qui souhaitait réconcilier « la France du oui » et celle du « non » a en effet, ménagé la chèvre souverainiste et le choux fédéraliste en oscillant entre discours gaulliens et « intégrationnisme merkozyen ». Pour satisfaire tous ces gens aux opinions diamétralement opposées sur l’Europe, il suffisait de parler subsidiarité, répartition de compétences, de prôner une Europe « à sa juste place », et de laisser chacun entendre ce qu’il voulait dans ces paroles.

Mais la victoire du FN aux européennes montre que le charme est tombé. Le vote souverainiste a délaissé sa famille politique historique, ex-gaulliste, car il a décelé la supercherie derrière ce subterfuge de la subsidiarité. Celle-ci ne saurait en effet justifier l’économie d’un débat de fond à droite sur la nature de la construction européenne, tout simplement car elle n’est qu’une méthode, une façon de faire et ne peut pas être un projet politique, surtout pas pour une construction européenne sans finalité claire. La subsidiarité requiert en effet d’avoir préalablement distingué le principal du subsidiaire. Or c’est précisément la ligne de fracture aujourd’hui au sein de la droite française: il y a ceux – les souverainistes – pour qui la France est le principal, le cadre naturel de la démocratie et de la politique nationales, et qui conçoivent l’UE comme un appui pour les nations dans la mise en œuvre de leurs nécessaires coopérations. Et il y a les autres – les « intégrationnistes » ou fédéralistes plus ou moins assumés – pour qui l’UE est le nouvel horizon de la politique en Europe ; une organisation engagée dans un processus de construction étatique qui doit progressivement en revêtir les attributs (avoir sa monnaie, sa justice, sa diplomatie etc.)

L’UMP, en souhaitant réunir ces deux tendances contraires sur la question européenne, ne parvient plus à présenter une offre politique claire et cohérente. Contrainte de souffler le chaud et le froid sur l’Union européenne, et sur bien d’autres sujets, l’UMP est aujourd’hui confrontée à une contradiction qui lui est inhérente, et dont la droite française ne se départira qu’en prenant acte de la nécessité de présenter à son électorat les offres politiques qui lui conviennent. Si la droite libérale et pro-européenne semble incarnée par la jeune UDI, il importe de rendre à la démocratie française un grand parti de droite, républicain et souverainiste.

Que les nostalgiques de l’union de ces deux familles se rassurent : elles seront amenées à travailler conjointement, voire à s’entendre pour gouverner ensemble, à  l’image de la « cohabitation » Giscard/Chirac de 1974 à 1976. Mais il est dans l’intérêt d’une démocratie saine que chacun reste soi-même et tente de convaincre l’autre, plutôt que d’essayer, dans une optique purement comptable, de fusionner pour additionner les voix, quitte à nier les divergences.

Si l’huile et le vinaigre se marient très bien en vinaigrette, ils ne pourront jamais être parfaitement solubles l’un dans l’autre.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00681785_000059.

« Le centrisme ne peut pas être le ciment de l’UMP »

henri guaino europe umpAncien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, Hacenri Guaino est député des Yvelines.

Causeur. Vous n’avez pas voté pour votre parti, l’UMP, aux européennes, après avoir publiquement désapprouvé le choix du fédéraliste Alain Lamassoure comme tête de liste en  Île-de-France. Que faites-vous encore tous les deux dans le même parti ?

Henri Guaino. Je respecte les convictions d’Alain Lamassoure, mais je ne pouvais pas me résigner à ce qu’elles symbolisent la ligne politique de l’UMP sur l’Europe, ce qui était le cas dès lors qu’il était placé en tête de liste en Île-de-France. Au moins, Nicolas Sarkozy essayait de dépasser les divergences en dégageant une synthèse dans laquelle les différentes sensibilités pouvaient se reconnaître. Beaucoup de militants, de sympathisants et d’élus UMP partagent la même sensibilité gaulliste que moi. Il faut les respecter.

Votre sens du pluralisme vous honore… Mais, en l’absence d’unité et de cohérence idéologiques, à quoi rime encore l’UMP ?

Il  y a toujours eu des divisions sur ce sujet au sein de la droite française. Il vaudrait mieux dire : « des droites ». Le débat sur l’Europe a commencé avec la construction européenne elle-même. En 1992, lors du débat sur Maastricht, la direction du RPR regroupée autour de Balladur, Chirac et Juppé a voté pour le « oui » alors que les trois quarts de nos élus et militants disaient « non ».  Vingt ans plus tard, les choses n’ont pas tellement changé.

La spectaculaire victoire du Front national aux élections européennes  ne change-t-elle pas la donne ?

Dans la politique française, certainement, parce qu’elle aura des conséquences au sein des deux grands partis que sont le PS et l’UMP. [access capability= »lire_inedits »] Mais cela ne changera rien au fonctionnement de l’UE. Le pire serait qu’aucune leçon ne soit tirée et que cela ne change rien nulle part. Dans ce cas, il y aurait du souci à se faire pour la démocratie. Personne ne peut prévoir jusqu’où irait alors la poussée des populismes et des extrémismes en France et en Europe.

Pardonnez-nous d’insister, mais puisque vous rejetez tant les fédéralistes que les populistes, pourquoi n’essayez-vous pas de constituer un grand rassemblement gaulliste ? Sur la question européenne, vous êtes plus proche d’un Dupont-Aignan ou d’un Chevènement que de Juppé et Lamassoure…

On ne crée pas ex-nihilo un parti capable de peser dans la vie politique. Même le général de Gaulle a échoué avec le RPF. Il faut énormément de temps pour qu’une force politique nouvelle s’ancre dans l’histoire et s’impose sur la scène politique. Et puis les amitiés, les habitudes, les souvenirs des combats communs qui cimentent les familles politiques ne s’effacent pas aisément. Le Front national a mis trente ans à émerger sur la scène nationale. Sachant la difficulté de bouleverser l’équilibre partisan,  un homme politique qui veut agir doit d’abord essayer de devenir majoritaire dans sa formation politique pour en infléchir la ligne.

On a l’impression que le « politiquement correct » vous contraint à édulcorer vos positions. Par exemple, bien qu’opposé à la construction européenne, vous ne cessez de répéter « Je suis pour l’Europe », comme si vous craigniez de blasphémer. Est-ce moralement répréhensible de se dire opposé à l’Europe ? 

Non, c’est simplement absurde : du point de vue de l’histoire, de la géographie, de la civilisation, l’Europe existe et nous en sommes les héritiers. Je me sens profondément européen, solidaire de la civilisation de l’Europe, de sa culture, de son idéal humain. C’est à l’Union européenne telle qu’elle est que je m’oppose, c’est-à-dire à des institutions qui détruisent l’idéal qu’elles sont censées servir. Les institutions ne sont que des institutions. Elles peuvent être critiquées, réformées. Si l’on confond l’Europe et l’UE, si l’on proclame que « l’UE, c’est la paix », on sacralise des institutions qui sont défaillantes et on court à la catastrophe.

On croirait entendre Nicolas Sarkozy ! Dans sa tribune publiée par Le Point, l’ancien président se dit amoureux d’une Union européenne qu’il propose de réformer de fond en comble. N’est-ce pas contradictoire ?

Nicolas Sarkozy éprouve peut-être pour l’Europe un amour plus passionné que le mien. Mais, au-delà des mots et de quelques questions de détail sur les pouvoirs de la Commission européenne,  nous partageons la même démarche. Il faut effectivement tout changer, réformer Schengen, mais aussi que les États reprennent des compétences à Bruxelles. Ce monstre bureaucratique ne peut pas continuer à étouffer les démocraties nationales.

En attendant, on dirait que l’Europe est une religion. Et comme la foi ne se discute pas, il  semble toujours aussi impossible qu’en 2005, ou même en 1993, d’avoir un véritable débat…

S’il n’y a pas de débat, il y aura une grave crise de la démocratie : on ne peut pas continuer à élire des gens qui, le lendemain des élections, proclament qu’ils ne peuvent rien !

Quelles sont les responsabilités politiques respectives des médias et des partis politiques dans la diffusion de la doxa européiste ?

La « doxa européiste », comme vous dites, n’est qu’une pièce du grand puzzle de la pensée unique politique et médiatique qui rejette hors du « cercle de la raison » tout ce qui ne s’accorde pas avec elle. Ce politiquement correct qui ne cherche qu’à exclure et à disqualifier devient insupportable pour un nombre de plus en plus grand de Français parce qu’il exprime un « entre-soi » imperméable aux aspirations et aux difficultés des gens, à ce qu’ils vivent, à ce qu’ils ressentent. Les médias ont leur part de responsabilité parce qu’ils n’offrent plus d’espace propice aux discussions de fond, parce qu’ils sont désormais davantage dans la réaction que dans l’information, parce qu’ils nourrissent, bon gré mal gré, le « Tous pourris ! ». Tout le monde joue avec le feu.

Vous avez déposé, le 16 mai, une proposition de résolution à l’Assemblée réclamant la suspension des poursuites judiciaires engagées à votre encontre pour « outrage à magistrat ». Certains y voient une tentative de vous soustraire à la justice.  Que leur répondez-vous ?

Cette réaction démagogique est l’exemple type de ce qui nourrit la crise de la démocratie. La procédure de suspension des poursuites est prévue par la Constitution. C’est une très ancienne tradition républicaine utilisée sous la IIIe, la IVe et la Ve République. Si la proposition était adoptée, elle suspendrait les poursuites pour seulement quelques jours, jusqu’à la fin de la session, le 30 juin ! Aucune protection, donc. C’est un acte symbolique pour que l’Assemblée se prononce sur l’exercice de la liberté la plus fondamentale dans une démocratie : la liberté d’expression, et d’abord celle des parlementaires qui ont mandat de parler et d’agir au nom des citoyens. Les mêmes qui critiquent devraient se souvenir qu’il n’y a pas longtemps ils criaient : « La caricature plutôt que la censure ! ». 

Depuis les aveux télévisés de Jérôme Lavrilleux, proche de Jean-François Copé qui fut directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, sur le surfacturage de certains meetings, la crise est ouverte à l’UMP. Aux différends idéologiques et aux dissensions entre copéistes et fillonistes, s’ajoute un scandale financier. L’UMP peut-elle y survivre ?

Aujourd’hui l’UMP est dévastée. Elle a l’avenir que voudront lui construire ses élus, ses militants et les électeurs. Si toutes les sensibilités réunies au sein de l’UMP veulent vivre ensemble, travailler ensemble et faire de leur diversité une richesse, alors l’UMP aura un avenir. Il est vrai que cette diversité a besoin d’un ciment. Ce ciment ne peut pas être le centrisme mais plutôt quelque chose qui s’inspirerait du Gaullisme, c’est-à-dire d’une volonté, non de trouver un juste milieu mais de dépasser les clivages.
Quant à moi, je suis déterminé à tout faire pour changer ma famille politique de l’intérieur. Mais il faut être bien conscient de ce qui se joue: la disparition de l’UMP laisserait un trou béant entre un Centre fragilisé et un FN triomphant. C’est ce qui arrivera si nous abandonnons l’Etat, la République, l’autorité, la question nationale et la question locale au FN. L’UMP a besoin de se reconstruire moralement et intellectuellement avant de se préoccuper de ses alliances.
Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a du travail. Une fois de plus c’est l’élection présidentielle qui sera décisive. [/access]

Photo : Hannah

Tiens tiens, Sarkozy revient

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J’ai récemment pronostiqué que les futurs candidats à la primaire de l’UMP trouveraient un homme de consensus pour présider leur parti en la personne de François Baroin. Dimanche, sur France 5, Xavier Bertrand a confirmé mon intuition en citant le nom du député-maire de Troyes comme meilleur repreneur de ce paquebot à la dérive. Je pensais également qu’un ticket Guaino-Wauquiez pourrait compléter la distribution du film et nourrir un débat idéologique intéressant au sein de l’UMP. Mais la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy a mis à bas cet édifice. Nadine Morano, dimanche, puis Brice Hortefeux, Pierre Charon et Roger Karoutchi ont dégainé mercredi. Pour eux, Nicolas Sarkozy doit être candidat à la présidence de l’UMP. Les chevau-légers du sarkozysme plastronnent : leur champion serait le seul à pouvoir remettre de l’ordre dans la maison UMP, ce qui exigerait la suppression de l’élection primaire qu’ils vouent aux gémonies. On imagine difficilement que cette sortie coordonnée ait pu se faire sans le feu vert de l’ancien président de la République ; on peut même légitimement penser qu’il l’a demandée.

Certes, dans son entourage, d’autres plaident pour qu’il se désintéresse de l’appareil politique vermoulu de l’UMP et qu’il construise sa candidature de façon gaullienne, hors des partis. Peut-être garde-t-il ces deux fers au feu. S’il se décide finalement à ne pas aller au congrès d’octobre, l’aimable invitation de  Morano et Hortefeux apparaîtra d’autant plus comme une manière de dire : « Vous voyez, j’aurais pu y aller et j’aurais gagné, mais je suis au-dessus de tout cela. »

Ce n’est visiblement pas ce que pense François Fillon. Mardi soir, il a tenu un discours d’une violence rare à la tribune de son club Force Républicaine. C’est bien Nicolas Sarkozy et son éventuel retour qui étaient visés. Qu’on en juge : « Des millions d’euros détournés… C’est cela la politique ? La fin justifie les moyens ? On peut mentir, tricher, détourner l’argent des adhérents et des sympathisants et prétendre représenter la France et les Français ? Non ! ».

On a peine à croire que la cible de Fillon puisse être Jean-François Copé. Ce dernier, conscient de sa cote de popularité, a abandonné toute ambition pour 2017.  Fillon visait probablement celui qui, selon l’avocat de Bygmalion et Jérôme Lavrilleux, aurait bénéficié de  fausses facturations pour sa campagne présidentielle.

Les sarkozystes savent bien que cette ligne de défense ne tient pas. Domenach et Zemmour faisaient remarquer que Nicolas Sarkozy était le meilleur spécialiste français de l’organisation de meeting. Partant, comment croire qu’il ignorait le coût des grands barnums de Villepinte, de la Concorde et du Trocadéro ? C’est pourquoi, sa garde rapprochée dément en bloc les accusations de Maître Maisonneuve et Jérôme Lavrilleux, pointant plutôt du doigt un enrichissement de Bygmalion – ce qui mouille davantage le clan Copé – sur le dos de l’UMP.

L’affaire Bygmalion, c’est le caillou dans la chaussure de Sarkozy. Pourquoi, alors que policiers et juges ont mis leur nez dans les comptes de l’UMP, Nicolas Sarkozy aurait intérêt à aller en plein milieu du nid de frelons ? Mais un retour comporte aussi ses avantages. Le premier, c’est que la place est libre et que ses concurrents Juppé et Fillon ne comptaient  envisageaient de placer un homme de paille à la présidence du parti pour mieux préparer la primaire en vue de 2017.  Or, une candidature de Sarkozy à la présidence de l’UMP jetterait leur plan à la rivière. L’ancien président battrait tout candidat de seconde catégorie à plates coutures. Il met donc la pression sur Fillon Juppé en les poussant à se dévoiler. Juppé et Fillon pourraient-il oser affronter directement Sarkozy dans un congrès de l’UMP ?  Juppé aurait toute légitimité à le faire, fort d’arguments idéologiques et politiques. Mais de toute évidence, on ne le voit pas aller au feu.

Reste Fillon. Son discours viril de mardi soir annonce-t-il sa future candidature face à Nicolas Sarkozy ? Si tel était le cas, la campagne pour la présidence de l’UMP serait d’une telle violence qu’elle ferait passer celle de l’hiver 2012 pour les aventures de Oui-Oui.

Dans une telle bataille, il ne faudrait pas sous-estimer l’ancien Premier ministre, soutenu  par de nombreux parlementaires et anciens ministres. Toutefois, s’il défiait Sarkozy, le parti irait vers la scission et à la double candidature pour 2017. Du sang sur les murs.

À moins que François Fillon ne finisse par se déballonner, en homme auto-émasculé comme le décrit Jérôme Lavrilleux dans la dernière livraison du Point. S’il se ralliait au panache de Nicolas Sarkozy avant l’élection du président de l’UMP, il devrait espérer que son éternel rival soit finalement rattrapé par une quelconque « affaire » d’ici 2017. Les prochaines semaines nous en diront beaucoup sur le caractère de François Fillon. Ce n’est pas le moindre intérêt de l’éventuelle candidature de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP.

*Photo : Paul White/AP/SIPA. AP21573770_000005.

Un gay frontiste un peu trop Têtu…

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« Je suis quelqu’un de très sensible face à la détresse humaine, mais également à celle des animaux. Je suis devenu végétarien à l’âge de 16 ans et à 13 ans tout juste, je militais déjà dans les rues, distribuais des tracts aux passants et essayais de crier haut et fort la détresse du monde dans lequel on vit », confiait Matthieu, après son élection comme « Mister gay » du mois de mai par les internautes naviguant sur le site du journal Têtu. Ce discours aussi lisse qu’un torse épilé seyait parfaitement à l’occasion : on attend d’une Miss France queer qu’elle aime l’humanité et les petits oiseaux, pas qu’elle discute des mérites littéraires respectifs de Rimbaud et Baudelaire. Comble de bons sentiments, Matthieu annonçait dans la foulée qu’il allait bientôt poser pour le calendrier d’une association LGBT luttant contre les discriminations. Jusqu’ici, tout allait si bien que vous devez vous demander quel est l’intérêt de cette brève mollassonne. Ne zappez pas, vous louperiez le meilleur.

Le drame commence lorsque le sympathique Matthieu, déclare sa flamme… au Front national ! Vous avez bien lu : sur sa page Facebook, l’heureux élu n’y est allé avec le dos de la cuillère, publiant carrément la vidéo de l’agression d’une jeune femme blanche par un homme noir, assortie de ce commentaire : « « Voilà Pourquoi je Voterais FN ! » (sic, la marque du conditionnel étant sans doute involontaire).  Émoi et consternation sur le réseau social. Pour préciser le tir, sans toutefois le rectifier, Matthieu rétorque : « « Ce sont à coup sur ces memes gens qui n’ont pas de travail, qui n’en cherchent pas, qui se plaignent qu’il n’y en a pas, qui atendent que ça leur tombe tout cru ! Ce sont à coup sur ces memes gens qui ont giflé leur prof à l’école, qui ce sont fait renvoyés de leur lycée ou qui n’y sont plus allé d’eux meme ! A coup sur, ce sont ces meme gens qui viennent vous pourrir votre manif à Paris, qui brulent les voitures, qui volent vos téléphones dans le Metro, qui vous défonsse la gueule à votre sortie de boite de nuit« . (re-sic)

Pour couronner le tout, lorsque l’un de ses amis Facebook traite l’agresseur noir de « primate », le playboy ne trouve rien de mieux à lui opposer qu’un « MDR Bien » (re-re-sic). Ne pouvant pas plaider le malentendu, la direction de Têtu riposte par une série de Scud sur Twitter.

tetu matthieu fn

Eh oui, le racisme, c’est mal. Sans ironie aucune. Les mauvais esprits ricaneront devant la promotion d’un sympathisant frontiste par LE magazine gay. Têtu ayant été détenu par Pierre Bergé puis repris par un proche de François Hollande, on ne saurait l’accuser de collusion, même involontaire, avec le Front national. Imaginons qu’un magazine féminin ait connu la même mésaventure.  Des féministes aurait tôt fait de crier au sexisme en jouant les Cassandre : « Voilà ce qui arrive quand on met en valeur les ventres plats et les silhouettes d’anorexiques ».

Qui sait, il se trouvera peut-être des militants homosexuels assez subversifs pour s’indigner que les « Misters Têtu » soient élus sur la seule foi de leur plastique. On peut toujours rêver…

FN : On n’a pas fini de décoder

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fn sarkozy cope

Pendant quelques heures, on a cru qu’ils avaient compris. Ou au moins qu’ils voulaient comprendre. Comme si le « choc », que dis-je, le « séisme », la « tornade », le « tsunami », bref comme si cette élection européenne qui a vu le front national arriver en tête avait eu le salutaire effet d’une douche froide sur une gueule de bois. Au soir du scrutin, la plupart des commentateurs semblaient en effet avoir renoncé aux habituels poncifs antifascistes et autres fanfreluches moralisantes qui leur tiennent habituellement lieu d’analyse politique en pareille circonstance. Ils paraissaient même avoir réalisé que, pour contrer Marine Le Pen, il vaudrait mieux cesser de lui laisser le monopole de la France après lui avoir concédé celui du réel.  Cette crise de lucidité aura duré moins que les roses. Dès le lendemain, chacun retrouvait ses bonnes habitudes, à l’instar d’une Cécile Duflot affirmant qu’il s’agissait d’une « tache » sur notre pays – sans préciser comment elle comptait faire disparaître ces électeurs qui, sotte- ment, se croient indélébiles. On ne change pas une politique qui perd : chacun ayant répété que plus rien ne serait comme avant, le président a promis que tout serait exactement pareil.

Il s’est bien gardé de parler à ces malpropres d’électeurs du FN, il a parlé d’eux : ces malheureux ont « peur du déclin de la France et de la mondialisation », on se demande pourquoi. Allez les gars, un petit effort pour être cool, ouverts et modernes. Au début, ça fait mal, mais vous verrez, on s’habitue très vite. Peu importait, dès lors, que l’UMP, fût-ce par électoralisme de bas étage, allait promptement abjurer la religion européiste qui a achevé de transformer en impasse le boulevard que les socialistes se sont employés avec zèle à ouvrir à la droite. Que nenni ! Marine Le Pen a dû sauter de joie en entendant le « sage autoproclamé » Alain Juppé décréter que l’urgence était de recréer « les bases d’un accord entre droite et centre ». En somme, chers électeurs, puisque vous craignez que l’Europe soit une machine à faire disparaître les peuples, on va vous donner encore plus d’Europe – des fois que ça vous passerait l’envie de voter. Ce énième remake du même navet commençait à être lassant quand l’affaire Bygmalion lança une chasse au Copé d’autant plus réjouissante que la meute espérait bien, et espère toujours, se payer un plus gros gibier : mes estimables confrères sont convaincus qu’à force d’ânonner le nom honni de Sarkozy (leur dahu à eux) et de lancer les juges sur toutes les pistes imaginables, ils finiront par l’avoir. Suggérons-leur aimablement d’attendre un peu avant de vendre le scalp si convoité.

Devant le spectacle de tous ces marteaux tapant rageusement sur le même clou, ça m’a vite démangé de prendre la défense de Jean-François Copé. Je vous accorde qu’il ne mérite pas un premier prix de vertu, mais on a du mal à croire que tous ceux qui ont participé de si bon cœur à son lynchage soient aussi irréprochables que cela. Si Copé s’est contenté de pomper dans les caisses de l’UMP pour financer la campagne du candidat de l’UMP, il est coupable d’une infraction pénale, ce qui n’est pas bien. On me permettra de relativiser sa faute morale. Le financement occulte, ou disons, pas totalement dans les clous, ça se pratique dans tous les grands partis. Il n’y a pas des bons et des méchants, il y a ceux qui se font pincer et ceux qui passent au travers. Il est vrai qu’au moment où vous lisez ces lignes, on a peut-être appris que Copé avait découpé sa grand-mère en morceaux, mangé des enfants ou, qui sait, qu’il s’était constitué un petit trésor de guerre en vue de la bataille de 2017, ce qui serait une autre histoire. Reste que si ce présumé innocent est coupable, il n’est pas le seul. Ni dans son camp, ni dans celui d’en face.  En attendant que la vérité surgisse du tourbillon des révélations, j’ai cherché, chers lecteurs, une bonne nouvelle à vous annoncer.

Je commence par la mauvaise : d’après une étude publiée par l’éducation nationale, les enfants qui arrivent en CE2 savent de moins en moins lire. Rien de grave, cependant, car s’ils ont de plus en plus de mal à déchiffrer un texte, « leurs capacités de décodage n’ont pas régressé entre 1997 et 2011 ». Moi, j’adore les enfants- décodeurs. Ce jargon veut sans doute dire qu’ils comprennent vaguement ce dont il est question, même s’ils sont incapables de lire phrase par phrase. En tout cas, la responsable de l’évaluation au ministère, Catherine Moisan, mérite le premier prix de novlangue. « Cette étude ne signifie pas que le niveau baisse, a-t-elle déclaré au Monde. Elle pointe davantage une inquiétude quant à la maîtrise du langage et de la compréhension. Elle montre également une petite régression en orthographe, sur l’accord du groupe nominal notamment. » Langage, compréhension, orthographe : on ne va pas chipoter pour pareilles broutilles. Du reste, à quoi servirait-il de lire quand il y a tant d’écrans devant lesquels on peut tranquillement s’abrutir ? Alors oui, cette honorable fonctionnaire et tous ceux qui, avec elle et au nom d’une pseudo-égalité, conspirent avec zèle à former des générations ignares et inaptes à l’effort, me semblent bien plus criminels que Jean-François Copé. Il est vrai que, grâce à eux, on ne pourra bientôt plus soupçonner aucun chef de parti de piquer dans la caisse, puisqu’ils ne sauront ni lire, ni écrire, ni compter.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00684786_000003. 

Cet article en accès libre est issu du numéro de juin de Causeur. Pour lire tous les articles et accéder aux archives, abonnez-vous !

Causeur 14 - juin 2014   

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Causeur n°14 : Politiquement correct toi-même !

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En juin, Causeur s’attaque au politiquement correct… et à ses adversaires ! Car, aujourd’hui, tout le monde se pique d’anticonformisme et pousse des clameurs d’indignation en proclamant que « la bien-pensance, c’est les autres » ! Sans bourse délier, ou presque, vous aurez un large aperçu des polémiques de la prochaine rentrée littéraire où réacs bornés et progressistes aux idées courtes rivaliseront d’hémiplégie. Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy dresse un constat accablant de réalisme : « il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anticonformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste (…) Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolchéviques qui incitent les enfants à la débauche ».

De quoi donner raison à Natacha Polony, selon laquelle « les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp ». Interrogée par nos soins, la journaliste du Figaro et d’Europe 1 remonte aux racines du politiquement correct, initialement « une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer » jusqu’à ce qu’à ce que l’euphémisme vire à la novlangue influençant le réel lui-même. Ainsi, arabe étant devenu  un mot tabou, il n’est plus question que de communauté musulmane dans les bouches de journalistes confondant religion et origine ethnique. Ce genre de glissement sémantique est d’ailleurs monnaie courante chez certains « antiracistes » patentés. Dans un bel article contre « la méchanceté des bonnes intentions », Alain Finkielkraut montre comment certains de ses détracteurs basculent dans le déterminisme ethnique le plus crasse en glosant sur ses origines polonaises.

De manière générale, « l’homme, ce trop connu » (Scutenaire) brille rarement par sa liberté de pensée. Journalistes et universitaires communient bien souvent aux mêmes autels, soutient le sociologue Michel Maffesoli, auteur des Nouveaux bien-pensants, dans l’entretien qu’il a accordé à Pascal Bories, transfuge de Technikart  que nous sommes heureux d’accueillir. Dans son sillage, Rachida Dati estime qu’« être de droite » relève du quasi-délit idéologique dans le petit milieu médiatico-journalistique qui fait la pluie et le beau temps dans la capitale. Patrick Cohen nous assure en revanche que la radio publique ne penche d’aucun côté de la balance et garantit l’égale expression de toutes les opinions démocratiques, sur des sujets aussi sensibles que l’euro ou le mariage homosexuel. Pas sûr, lui rétorque Eugénie Bastié, au terme de son enquête à l’intérieur des écoles de journalisme, véritables fabriques du prêt-à-penser de demain, où des cerveaux déjà formatés appliquent doctement les préceptes de leurs professeurs.

Muni de votre zappette digitale (avec les doigts, quoi !), il vous sera loisible de passer de notre dossier central aux pages actualités, particulièrement riches ce mois-ci. Après l’irruption du grand méchant loup populiste aux élections européennes, Causeur interroge Henri Guaino et ouvre ses colonnes à notre confrère allemand Günther Nonnenmacher pour analyser les brillants résultats des partis de la coalition gouvernementale CDU-SPD. Outre-Rhin, l’UMPS n’est pas une insulte ! Plus au sud, Antoine Menusier nous amène sur les traces d’une communauté en voie de disparition : les juifs de Tunisie. Sur le terrain sociétal, l’ancienne militante homosexuelle Marie-Josèphe Bonnet décortique la dérive bourgeoise du mouvement gay, qui revendique désormais mariage et enfants pour tous. En plein dans l’actualité économique, notre ami libéral Guillaume Nicoulaud disperse façon puzzle Le Capital du XXIe siècle, l’essai de Thomas Piketty dont se gargarise la presse américaine.

En ce mois de commémorations, Jérôme Leroy, Alain Paucard et Patrick Mandon invoquent les mânes de la France libre contre Vichy, dont l’historien israélien Zeev Sternhell fait le point d’aboutissement d’une certaine idéologie française. Paul Thibaud lui répond avec force arguments. Sans oublier nos rendez-vous incontournables que sont les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, les chroniques de Roland Jaccard, Félix Groin et Jérôme Leroy, une dernière prière du soir vous attend. Comme vous y exhorte le repenti Cyril Bennasar, ne vous mariez pas et surtout ne vous remariez jamais mais par contre, rien ne vous interdit de vous abonner ou de vous réabonner !

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Qui c’est? C’est l’huissier!

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huissiers vautours

La dernière fois que je suis allé au tribunal pour avoir conduit et reconduit sans permis, ou plutôt sans points sur mon permis, j’en suis sorti avec le sentiment de m’en être bien tiré. J’entends encore le juge m’annoncer, derrière ses lunettes cerclées de rose : « Puisqu’il semble que les amendes ne vous touchent pas, je vous colle quatre mois de prison avec sursis. Et la prochaine fois, c’est comparution immédiate et nuit à Fleury. »

Je me souviens m’être demandé s’il ne devenait pas nécessaire de légiférer sur le port ostensible de signes d’appartenance à une minorité sexuelle au sein de la magistrature, où l’impartialité devrait être garantie jusque dans les apparences car il me semblait que, pour mon juge, la déontologie ne suffisait pas. Et la robe non plus. Après tout, qui peut me garantir que mes manières d’hétérosexuel décomplexé n’ont pas joué en ma défaveur ? [access capability= »lire_inedits »]

Je me souviens aussi que, malgré l’apparente sévérité de la sentence, j’étais sorti soulagé. Je redoutais une amende. Celles que je paye me restent en travers de la gorge et celles que je ne paye pas me laissent une épine dans le pied. Au bout de quelques mois de rappels et commandements de payer, des lettres d’huissiers aux couleurs, aux caractères et aux propos de plus en plus menaçants affluent dans ma boîte aux lettres et composent une pile qui, depuis le temps, pourrait caler une armoire sacrément bancale. Mais je ne cède pas plus à la menace terroriste qu’aux ordres par courrier, et si je n’aime pas qu’on me prenne mes sous de force, j’aime encore moins les donner de crainte.

Comme je fais le mort, l’huissier mandaté par le Trésor public tente de saisir la somme sur mon compte bancaire car l’endroit où l’argent est le moins à l’abri de ce genre de prédation, c’est la banque. Sur demande, le banquier ouvre ses coffres et livre vos économies au premier rapace assermenté qui passe. Aussi, j’ai pris l’habitude de maintenir mon compte à peine au-dessus de la ligne de flottaison et de l’alimenter au compte-gouttes parce que, si la somme réclamée n’y figure pas, le juriste rapiat se casse le nez et repart bredouille. Cela demande une attention particulière et une gymnastique un peu compliquée, mais on ne résiste pas au système sans certains sacrifices.

Un jour ou l’autre, le voleur de la République finit par cogner à ma porte pour dresser un inventaire de mes meubles, outils et véhicules, qu’il promet de vendre en place publique si je refuse de m’exécuter. Et je refuse. Qu’on ne compte pas sur moi pour ça. D’abord, je suis moins attaché à mes affaires qu’à mon argent. Les vautours à mallette ne convoitent que ce qui rapporte et tout ce qui m’est précieux (mes livres, disques, lettres ou photos) ne l’est que pour moi. Le reste, les meubles et objets monnayables ne sont que liberté déjà prise quand mon compte abrite tant de libertés à prendre. Ensuite, depuis le temps que l’on me promet, je n’ai rien vu venir. On inventorie, on continue le bluff affranchi et recommandé, et on en reste là. Que de la gueule.

Même si je suis rodé à cette pratique de la semi-clandestinité à laquelle tout alter contribuable doit savoir se livrer, l’amende reste un ennui à rallonge dont je me passe volontiers. Voilà pourquoi, à l’annonce du verdict, j’étais ravi d’y avoir échappé pour écoper d’une peine de prison avec sursis. J’allais rouler encore quelques mois sans me faire pincer, repasser mon permis et toute cette histoire serait enterrée. Et quand bien même, si je devais repasser devant le juge, je ne croyais pas à son histoire de comparution immédiate. Après tout, je suis des citoyens qu’on rééduque, pas des délinquants qu’on réprime. Et comme de toutes façons, on ne réprime plus les délinquants, je préférais être placé dans la file des milliers de condamnés à un séjour à l’ombre mais qui restent sous le soleil plutôt qu’être frappé au porte-monnaie comme un mafieux corse. J’avais échappé à une sentence sonnante et trébuchante pour une peine plus qu’hypothétique. Tout allait bien.

Mais la justice n’avait pas dit son dernier mot. Un autre courrier m’apprit qu’un autre juge avait étudié mon cas et que, le délit ne méritant pas une peine de prison, même virtuelle, celle-ci était commuée en amende bien réelle. J’acceptais d’être réprimé pour de faux et j’allais devoir raquer pour de bon. J’ai écrit pour me plaindre sur le thème « Merci pour le laxisme, mais la répression m’allait bien… » mais la décision était sans appel. Évidemment, pour que ma protestation soit prise au sérieux, je n’ai pas payé. Et la ronde des papiers roses et bleus a repris quelques mois, jusqu’à la visite d’un huissier, courtois et même sympathique, accompagné de quatre ou cinq types plus renfrognés. Inventaire, au revoir Monsieur et pluie d’avertissements, de commandements et de menaces dans la boîte aux lettres. J’entrai en résistance, cachai ma guitare quelque temps et laissai le reste, déjà listé maintes fois par d’autres spolieurs mais toujours là, en pâture pour ce spolieur-là.

Au bout de longs mois, je commençais à croire en ma victoire dans cette guerre des nerfs où le grand bluff semblait s’être dégonflé devant mon inertie, mais le fâcheux revint avec son gang en mon absence, et dressa une nouvelle liste qui comptait les affaires de ma fille, bien rangées dans sa chambre. Cette fois, si je ne payais pas, si je ne cédais pas, on viendrait arracher à mon enfant quelques années de cadeaux d’anniversaire. Dans la savane, quand une meute de hyènes dépèce un petit gnou sous les yeux de sa mère, les fauves ont l’excuse d’être des animaux. L’huissier, dans sa grande perversité, avait trouvé mon point faible. Cent fois je faillis faillir, et cent fois je retrouvai le sens du combat en revoyant cette scène de western où, après une attaque de la banque, le shérif tente de recruter des adjoints pour poursuivre les bandits et se tourne vers un type qui lui dit : « Tu sais ce que c’est, Joe, j’ai une femme et des gosses… » − « Je sais, Franck, rentre chez toi. » Vers l’âge de 10 ans, je jurai de ne jamais être un Franck, celui que la paternité privait de bagarre. Mais je ne veux pas qu’on dépèce mon gnou.

À présent, je suis déchiré, en pleine tragédie, tenaillé par le conflit des devoirs, tantôt acharné à résister aux injonctions timbrées, tantôt sur le point de me rendre, par chèque ou par carte bleue. J’en ai parlé à ma mère qui m’a dit : « Tu as eu 50 ans, c’est pas un peu fini ces conneries ? Paye ton amende et arrête de faire tout ce foin ! Qu’est-ce que ça veut dire ? » Il y a du vrai. Mais cela dure depuis trente ans et il me reste environ trente ans à vivre, je ne peux pas plier maintenant. J’ai quand même plus de fierté que de bibelots. Quant à ma fille, si cette mésaventure lui apprend qu’on ne doit jamais laisser personne vous tenir par les choses, elle n’aura pas tout perdu. [/access]

Image : Soleil

«Plutôt le Smic jeunes que la précarité»

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hakim karoui smic jeunes

hakim karoui smic jeunes

Ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, Hakim El Karoui est consultant et essayiste. Il a récemment publié La Lutte des âges (Flammarion, 2013).

Causeur. D’après l’enquête du Monde sur les 18-34 ans[1. Enquête « Génération quoi ? » réalisée auprès de 210 000 Français de 18 à 34 ans. Ipsos, France Télévisions, Le Monde, 26 février 2014.], les jeunes ont aujourd’hui le sentiment d’appartenir à une « génération perdue ». Certes, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 24%. Mais est-ce objectivement plus difficile d’être jeune aujourd’hui qu’en mai 1968 ?

Hakim El-Karoui. La situation économique des jeunes est évidemment plus délicate que celle de leurs aînés. Il faut aujourd’hui sept ans pour obtenir un CDI et vingt-cinq ans pour devenir propriétaire. Pour autant, la jeunesse ne se résume pas à ses difficultés économiques. En 1968, la France s’ennuie et les jeunes font Mai-68. En 2014, la France s’ennuie et les jeunes se disent : « Sauve qui peut ! » Certains partent, d’autres essaient de s’en sortir malgré tout en développant des stratégies individuelles. Ce qui a aussi changé, c’est le regard de la société sur la jeunesse. On entend un discours à la fois catastrophiste  ̶  « C’est horrible d’être jeune aujourd’hui »  ̶  et accusateur   ̶   « Les jeunes ne pensent qu’à eux, ils ne s’organisent pas ».

Ce dernier constat n’est pas entièrement faux. À la différence de leurs parents, la génération CPE ne se mobilise que pour défendre ses avantages hérités de la Libération. On est loin du « Changez tout ! » de Mai-68…

Les jeunes descendent dans la rue pour dire : « Nous aussi, nous avons droit à notre part du gâteau ! » Bref, ils défendent des acquis sociaux dont ils ne bénéficieront pas ou peu, compte tenu du vieillissement de la population et de son impact sur le financement de la protection sociale. Cependant, ils se posent des questions sur leur emploi et leur avenir. Ils voient bien qu’il y a un énorme problème entre les générations, mais ils restent inertes.

Comment décririez-vous ce « problème entre les générations » ?

Les gens qui travaillent contribuent trois fois plus à la solidarité entre les générations que les retraités. Et qu’on ne me dise pas que les grands-parents atténuent ces inégalités en renflouant leurs petits-enfants : la somme des transferts des premiers vers les seconds ne représente que 6% du PIB alors que le transfert des actifs vers les retraités atteint 20%  de la richesse créée. Certes, dans un contexte économique difficile, les parents et grands-parents aident leurs enfants plus que par le passé, mais ils en ont largement les moyens. L’égalité étant profondément ancrée dans la culture française, ils tâchent ainsi de l’atteindre au sein de la famille, sans remettre en cause la concentration du patrimoine chez les plus âgés.

On ne peut tout de même pas reprocher à nos aînés d’avoir profité des fruits de la croissance…

J’observe que nous avons accumulé de la dette à partir de la fin du « baby boom », lorsque nous savions déjà que nous ne pourrions plus payer les retraites. Après avoir endetté la génération de leurs enfants, après s’être enrichie grâce à la hausse de l’immobilier, la génération née entre 1945 et 1960 nous explique aujourd’hui qu’il ne faut rien changer au modèle social conçu en 1945, et finalement très peu amendé depuis dans ses grands principes et ses grands équilibres. Mais si rien ne bouge d’ici à 2025, c’est à la fois la compétitivité de l’économie et le financement de la santé et des retraites des enfants des « baby-boomers » qui sont en danger.

Le vieillissement de la population touche tous les pays développés. Pourquoi ce phénomène grève-t-il spécifiquement l’avenir de la jeunesse française ?

Tout simplement parce que nous n’avons pas engagé les réformes qui s’imposaient. En 2000, l’Allemagne était l’« homme malade » de l’Europe et partait d’une situation comparable à la nôtre : déficits abyssaux, chômage de masse, etc. Conscients de ce marasme, et de la nécessité d’améliorer la compétitivité de l’économie, les dirigeants allemands ont décidé de favoriser les actifs plutôt que les inactifs, et les actifs de l’industrie plutôt que ceux des services. Ils ont violemment réduit les salaires des employés du tertiaire mais n’ont que légèrement baissé ceux des salariés de l’industrie. Résultat : les salaires allemands   ̶   qui partaient de plus haut   ̶   ont baissé de 10% entre 2002 et 2012 quand les salaires français augmentaient de 20%. Dans un pays encore plus âgé que le nôtre, ces réformes ont permis un nouveau partage de la richesse entre les générations car, pendant ce temps, l’âge de la retraite a été repoussé et le taux de remplacement des retraites baissé. Or, en France, si nous ne faisons rien, nous nous heurterons au mur des finances publiques dans dix ans.

Pourquoi ?

En 2025, les Français nés en 1945 auront 80 ans. Les décès de « baby boomers » vont exploser au même rythme que les coûts sociaux car, dans sa dernière année de vie, on dépense cinq fois plus en matière de santé qu’au cours de toutes les années précédentes. Aussi faut-il réformer tant que nous avons encore des retraités qui sont de plus en plus aisés (même si ce n’est évidemment pas le cas de tous !) et en bonne santé. Augmenter progressivement les cotisations sociales qui pèsent sur les retraités et arrêter la revalorisation automatique des prestations de retraite ne serait que justice et, en prime, cela renforcerait la compétitivité de nos entreprises. Certains imaginent des solutions plus radicales : l’inflation ou le défaut partiel sur la dette qui affecterait d’abord les rentiers.

J’imagine mal nos chers retraités – qui sont le socle des majorités politiques – consentir à de tels sacrifices. Mais ne les blâmons pas : à leur place, nous aurions probablement agi à l’identique ! D’une certaine façon, le repli d’une génération sur ses privilèges n’est-il pas symptomatique du malaise occidental que vous diagnostiquiez dans votre précédent essai Réinventer l’Occident (Flammarion, 2010) ?

L’Occident sait qu’il a perdu le monopole de l’Histoire et de l’intelligence. En 2000, l’Union européenne se berçait encore d’illusions lorsqu’elle élaborait l’Agenda de Lisbonne pour bâtir la « société la plus intelligente du monde ». Manque de chance, les Chinois ne sont pas si bêtes ! Ils nous démontrent chaque jour que l’avenir ne s’écrit pas avec le langage de l’Occident et qu’on peut, par exemple, développer l’économie de marché sans démocratie. Si l’Europe reste le plus grand marché au monde, on sent bien que la dynamique n’est plus là : les gens ne caressent plus aucune ambition collective, ils sont dans le sauve-qui-peut individuel.

La proposition d’un « SMIC jeunes » doit vous faire bondir. Mais ne vaut-il pas mieux être mal payé plutôt que chômeur ?

Je vois dans le « SMIC jeunes » un moyen de lutter contre la précarité et les stages dans lesquels toute une tranche d’âge est enfoncée. Aujourd’hui, à travers les stages, les jeunes sont la variable d’ajustement de la compétitivité française ! Un SMIC jeunes pourrait accorder un meilleur statut aux jeunes qui commencent leur carrière et remédier aux rigidités de notre système social. Ce dernier protège tellement les salariés sous CDI qu’il met des barrières de plus en plus difficiles à franchir pour arriver à ce nouveau Graal. Il faut élargir le cercle des « insiders ».

*Photo : HALEY/SIPA. 00577754_000008.

Sus aux cadenas d’amour !

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Paris est une grande ville pleine de piétons, de pigeons, de péniches voguant sur la Seine dans le brouillard du petit matin, de Tour Eiffel, de Maison de la radio, de touristes japonais, de musée du Louvre et d’immeubles dotés de tout le confort moderne. A défaut de Manneken-Pis on y trouve le Zouave du pont de l’Alma (qui en a plein les bottes !), et à défaut de la Sagrada Família d’Antoni Gaudí se dresse Notre-Dame de Paris. Ce qui fait déjà beaucoup.
En suivant le cours de la Seine, qui prend sa source en Côte-d’Or et se jette – désespérée par tout ce qu’elle a engrangée au fil de l’eau – dans la Manche, entre Le Havre et Honfleur, on tombe très vite sur le pont des Arts. Ce dernier relie les quais Malaquais et Conti au niveau de l’Académie française. Ce qui explique que beaucoup d’académiciens y ont été vus en train de se balader avec leur sabre. Les rues de Paris ne sont plus sûres!
L’amour, qui est la chose la plus partagée au monde avec la bêtise, vient s’échouer depuis des décennies, sans imagination, sur le pont des Arts où les amoureux scellent invariablement leurs destins avec un cadenas symbolique.
Mais l’élection récente de la belle de Cadix, Anne Hidalgo, à la maire de Paris a radicalement changé la donne. Priorité a été donnée aux sujets prioritaires ! Sus aux cadenas d’amour ! Finies les âneries ! « La mairie de Paris cherche une alternative aux « cadenas d’amour » » titre gravement le Huffington Post français. L’adjoint socialiste en charge de la Culture, Bruno Julliard – ex leader tête-à-claque (apolitique) de la grogne estudiantine de la fin des années 90, explique « C’est d’abord une question de sécurité. Cette masse de cadenas pèse sur les garde-corps jusqu’à risquer de les faire tomber. C’est aussi dangereux pour les passants que pour les bateaux-mouches qui circulent en dessous. »
Le coup est rude. On ne s’attendait pas à ce que la nouvelle mairesse© frappe aussi vigoureusement, surtout en début de mandat. De quoi demain sera fait ? Mystère… On a hâte de connaître l’ « alternative ».

L’alternative aux cadenas d’amour…

Europe : l’année de tous les séismes

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europe fn orban farage

europe fn orban farage

La performance, pourtant attendue, du Front national de Marine Le Pen aux élections européennes en France a fait l’effet d’un coup de flash dans une salle obscure : aveuglant, masquant l’essentiel : l’élection des députés au Parlement européen a été détournée, par ces cochons d’électeurs, en un moyen pour signifier à leurs dirigeants nationaux qu’ils formaient un peuple, reconnu ou non, dans le grand registre des nations. Ils voulaient que cela se sache, et que l’on en tire les conséquences : faute de peuple européen introuvable, soyez à l’écoute de la voix des peuples qui vous ont confié leur destin, ou dégagez !

Si l’on fait le bilan global de tous ces scrutins, sans se laisser leurrer par la grille réductrice proposée par les politologues et éditorialistes installés (droite/gauche, europhiles/eurosceptiques, populistes/partis de gouverne- ment), une constatation s’impose : ces votes vont accélérer la crise généralisée du système de représentation démocratique géré par des partis englués dans des idéologies et des représentations du siècle dernier. L’intensité de cette crise, variable d’un pays à l’autre, ne dépend qu’en partie de la situation économique des nations concernées. Comment expliquer, sinon, que le Parti du peuple danois, étiqueté populiste et xénophobe, soit arrivé en tête dans un pays réputé le plus « heureux » du continent ? Ou la forte progression du FPÖ, allié de Marine Le Pen, dans une Autriche où règne le quasi-plein emploi ?

Le chômage n’explique pas tout. Que ce soit par l’abstention ou le bulletin de vote, les électeurs ont saisi la perche électorale qui leur était tendue pour exprimer des aspirations qui n’ont pas grand-chose à voir  avec les enjeux européens définis par les élites au pouvoir. Ce qui se fait entendre, ou cherche à se faire entendre, derrière les résultats, c’est l’angoisse identitaire de peuples culturellement déstabilisés.[access capability= »lire_inedits »] 

Le malaise de ceux qui ont découvert les limites de l’individualisme hédoniste, éprouvé la réalité accablante du multiculturalisme devenu, sans qu’on le leur demande et sans même qu’on le leur dise, la réponse unique à l’immigration massive, autrement dit le mode d’emploi du « vivre-ensemble », fondé dans les faits sur une séparation de plus ou moins bon aloi. De ce mal, tous sont frappés, jusqu’aux Allemands érigés en modèle de réussite économique et démocratique : la percée des « europhobes » d’Alternative für Deutschland (AfD) est, certes, limitée, mais conforte ceux qui, au sein de la droite, notamment dans la CSU bavaroise, enragent que Berlin soit le dindon de la farce européenne, et jugent intolérable la solidarité financière avec les partenaires en difficulté. La Belgique a aussi eu son séisme avec le triomphe de la Nouvelle Alliance flamande (NVA) de Bart de Wever à l’élection législative : le royaume est reparti pour une nouvelle crise de son modèle fédéral qui le rapproche encore plus de l’éclatement, avec au bout du chemin une  Flandre indépendante. Et puissante. On aurait pu croire que le parti de l’Europe allait se consoler avec la Catalogne : une participation record, en hausse de 9 points par rapport à la dernière fois, quels bons Européens que ces gens-là ! Oui, les Catalans ont voté en masse. Pas pour l’Europe, pour les deux partis indépendantistes, Ezquerra republicana (gauche) et Convergencia y Union (centre droit). Back to Britain ! Au Royaume- Uni, le succès de l’UKIP de Nigel Farage indique sans équivoque le chemin où veut s’engager la majorité des sujets de Sa Majesté. Même si, en raison de la loi électorale, l’UKIP ne pourra probablement faire élire qu’une dizaine de députés aux Communes en 2015, ce message ne peut être ignoré des partis de gouvernement, conservateur et travailliste. Quant aux pays nordiques, Danemark, Suède, Finlande, ils veilleront encore plus jalousement que par le passé sur les attributs de souveraineté qu’ils ont préservés lors de leur entrée dans l’UE : exemptions diverses des règles communes et, pour deux d’entre eux, Suède et Danemark, maintien de leur monnaie nationale. À l’Est, dans les « nouveaux pays » entrés dans l’UE après la chute du communisme, le désintérêt pour l’UE est devenu abyssal, à l’image du taux d’abstention en Slovaquie (87 % !), et guère moins élevé en République tchèque, Hongrie et pays baltes. Seule la Pologne, dont le poids démographique et économique lui permet de faire entendre, de temps en temps, sa voix à Bruxelles, manifeste encore son existence communautaire. La ferveur démocratique des lendemains de liberté retrouvée s’est fracassée sur la corruption et l’incompétence de la nouvelle classe politique. Un phénomène curieux se répand, de Prague à Kiev : la remise du pouvoir entre les mains d’oligarques auxquels le peuple demande d’administrer aussi bien les affaires de l’État qu’ils ont géré leurs affaires personnelles. Et tant pis si cela implique d’échanger son statut de citoyen contre celui d’employé d’une nation-entreprise !

Où que l’on se tourne, la nation « ressentie », qu’elle corresponde ou non avec les frontières des États existants, fait un retour en force, mobilisant les affects et les passions de ceux qui estiment en faire partie. Le discours postnational, tel qu’il est par exemple formulé par Jürgen Habermas et popularisé (avec talent) par Dany Cohn-Bendit, ne séduit plus que les post-soixante-huitards attardés qui vont, peu à peu, prendre congé de ce monde.

Que demande un peuple en déshérence ? Sûrement pas le modèle de dirigeant tel qu’il a été engendré par la technostructure des démocraties européennes de la fin du siècle dernier, un produit formaté dans des universités élitaires ou des partis- entreprises, qui ne peuvent pas faire un geste sans l’aval de leurs « communicants » et autres gourous des sondages. Non, ils demandent un guide, ce qui ne signifie pas obligatoirement un dictateur. Les Hongrois ont trouvé le leur avec Viktor Orban, les Flamands avec Bart de Wever, et les Italiens plébiscitent un Renzi, qui a cassé tous les codes du jeu politique italien traditionnel. Le trait commun : ils sont jeunes, ont renversé la table, et se soucient fort peu d’être en conformité avec leur famille politique d’origine. Mais ils ont le sens du peuple. En France, Marine Le Pen occupe par défaut cette position dont elle révèle l’importance sans être en mesure de pouvoir l’assumer pleinement : il faudrait pour cela qu’elle dissolve le Front national, trop marqué par son histoire et par son père. Une place est donc à prendre. Souvenons-nous de Jacques Lacan apostrophant les braillards venus perturber son séminaire en mai 1968 : « Vous cherchez un maître ? Eh bien vous l’aurez ! », avant d’éclater d’un rire sardonique, laissant les « révolutionnaires » sans voix. Le temps est venu.[/access]

*Image : Soleil.

Europe : les deux UMP

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ump europe juppe fillon

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L’UMP traverse une mauvaise passe. Non seulement elle vient d’essuyer un échec relatif aux élections européennes, qui met en lumière ses contradictions sur l’Europe et l’oblige à un examen de conscience douloureux, mais en plus ses dirigeants semblent avoir perdu la raison. Alors que les souverainistes l’ont largement emporté en France aux européennes, ils décident de confier l’organisation, étêtée depuis l’éviction de son président Jean-François Copé, à un triumvirat d’anciens Premiers ministres dont l’engagement pro-européen n’est plus à démontrer. Comprenne qui pourra.

Parmi ces trois éminences, le plus prolixe depuis dimanche est sans conteste Alain Juppé. Après avoir préparé le terrain en signant une lettre d’amour à l’Europe avant les élections, il s’est rapidement placé en sauveur du navire en perdition en s’exprimant pour un rapprochement avec les centristes de l’UDI-Modem – qui, en tant que porteurs historiques du projet européen, font bien pâle figure avec leurs maigres 10%. Car pour le maire de Bordeaux, le sort de l’UMP dépend d’un constat soi-disant limpide : puisque les votants ont plébiscité la droite de la droite, la droite doit aller au centre.

Une telle constance dans l’incapacité (ou le refus) de saisir les attentes d’une partie croissante de l’électorat laisse coi, et songeur : si « le meilleur d’entre [eux] » se trompe à ce point, la droite française est dans de beaux draps. Car, n’en déplaise à Alain Juppé, les déboires de l’UMP aux présidentielles et aux européennes, proviennent essentiellement du fait que son parti n’est plus audible sur un sujet aussi crucial que celui de la place de la France en Europe. Tout simplement parce que cohabitent en son sein deux tendances opposées : la souverainiste ex-RPR et l’européiste ex-UDF.

On arguera que cet artifice a parfaitement fonctionné aux grandes heures de Nicolas Sarkozy. L’homme qui souhaitait réconcilier « la France du oui » et celle du « non » a en effet, ménagé la chèvre souverainiste et le choux fédéraliste en oscillant entre discours gaulliens et « intégrationnisme merkozyen ». Pour satisfaire tous ces gens aux opinions diamétralement opposées sur l’Europe, il suffisait de parler subsidiarité, répartition de compétences, de prôner une Europe « à sa juste place », et de laisser chacun entendre ce qu’il voulait dans ces paroles.

Mais la victoire du FN aux européennes montre que le charme est tombé. Le vote souverainiste a délaissé sa famille politique historique, ex-gaulliste, car il a décelé la supercherie derrière ce subterfuge de la subsidiarité. Celle-ci ne saurait en effet justifier l’économie d’un débat de fond à droite sur la nature de la construction européenne, tout simplement car elle n’est qu’une méthode, une façon de faire et ne peut pas être un projet politique, surtout pas pour une construction européenne sans finalité claire. La subsidiarité requiert en effet d’avoir préalablement distingué le principal du subsidiaire. Or c’est précisément la ligne de fracture aujourd’hui au sein de la droite française: il y a ceux – les souverainistes – pour qui la France est le principal, le cadre naturel de la démocratie et de la politique nationales, et qui conçoivent l’UE comme un appui pour les nations dans la mise en œuvre de leurs nécessaires coopérations. Et il y a les autres – les « intégrationnistes » ou fédéralistes plus ou moins assumés – pour qui l’UE est le nouvel horizon de la politique en Europe ; une organisation engagée dans un processus de construction étatique qui doit progressivement en revêtir les attributs (avoir sa monnaie, sa justice, sa diplomatie etc.)

L’UMP, en souhaitant réunir ces deux tendances contraires sur la question européenne, ne parvient plus à présenter une offre politique claire et cohérente. Contrainte de souffler le chaud et le froid sur l’Union européenne, et sur bien d’autres sujets, l’UMP est aujourd’hui confrontée à une contradiction qui lui est inhérente, et dont la droite française ne se départira qu’en prenant acte de la nécessité de présenter à son électorat les offres politiques qui lui conviennent. Si la droite libérale et pro-européenne semble incarnée par la jeune UDI, il importe de rendre à la démocratie française un grand parti de droite, républicain et souverainiste.

Que les nostalgiques de l’union de ces deux familles se rassurent : elles seront amenées à travailler conjointement, voire à s’entendre pour gouverner ensemble, à  l’image de la « cohabitation » Giscard/Chirac de 1974 à 1976. Mais il est dans l’intérêt d’une démocratie saine que chacun reste soi-même et tente de convaincre l’autre, plutôt que d’essayer, dans une optique purement comptable, de fusionner pour additionner les voix, quitte à nier les divergences.

Si l’huile et le vinaigre se marient très bien en vinaigrette, ils ne pourront jamais être parfaitement solubles l’un dans l’autre.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00681785_000059.

« Le centrisme ne peut pas être le ciment de l’UMP »

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henri guaino europe ump

henri guaino europe umpAncien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, Hacenri Guaino est député des Yvelines.

Causeur. Vous n’avez pas voté pour votre parti, l’UMP, aux européennes, après avoir publiquement désapprouvé le choix du fédéraliste Alain Lamassoure comme tête de liste en  Île-de-France. Que faites-vous encore tous les deux dans le même parti ?

Henri Guaino. Je respecte les convictions d’Alain Lamassoure, mais je ne pouvais pas me résigner à ce qu’elles symbolisent la ligne politique de l’UMP sur l’Europe, ce qui était le cas dès lors qu’il était placé en tête de liste en Île-de-France. Au moins, Nicolas Sarkozy essayait de dépasser les divergences en dégageant une synthèse dans laquelle les différentes sensibilités pouvaient se reconnaître. Beaucoup de militants, de sympathisants et d’élus UMP partagent la même sensibilité gaulliste que moi. Il faut les respecter.

Votre sens du pluralisme vous honore… Mais, en l’absence d’unité et de cohérence idéologiques, à quoi rime encore l’UMP ?

Il  y a toujours eu des divisions sur ce sujet au sein de la droite française. Il vaudrait mieux dire : « des droites ». Le débat sur l’Europe a commencé avec la construction européenne elle-même. En 1992, lors du débat sur Maastricht, la direction du RPR regroupée autour de Balladur, Chirac et Juppé a voté pour le « oui » alors que les trois quarts de nos élus et militants disaient « non ».  Vingt ans plus tard, les choses n’ont pas tellement changé.

La spectaculaire victoire du Front national aux élections européennes  ne change-t-elle pas la donne ?

Dans la politique française, certainement, parce qu’elle aura des conséquences au sein des deux grands partis que sont le PS et l’UMP. [access capability= »lire_inedits »] Mais cela ne changera rien au fonctionnement de l’UE. Le pire serait qu’aucune leçon ne soit tirée et que cela ne change rien nulle part. Dans ce cas, il y aurait du souci à se faire pour la démocratie. Personne ne peut prévoir jusqu’où irait alors la poussée des populismes et des extrémismes en France et en Europe.

Pardonnez-nous d’insister, mais puisque vous rejetez tant les fédéralistes que les populistes, pourquoi n’essayez-vous pas de constituer un grand rassemblement gaulliste ? Sur la question européenne, vous êtes plus proche d’un Dupont-Aignan ou d’un Chevènement que de Juppé et Lamassoure…

On ne crée pas ex-nihilo un parti capable de peser dans la vie politique. Même le général de Gaulle a échoué avec le RPF. Il faut énormément de temps pour qu’une force politique nouvelle s’ancre dans l’histoire et s’impose sur la scène politique. Et puis les amitiés, les habitudes, les souvenirs des combats communs qui cimentent les familles politiques ne s’effacent pas aisément. Le Front national a mis trente ans à émerger sur la scène nationale. Sachant la difficulté de bouleverser l’équilibre partisan,  un homme politique qui veut agir doit d’abord essayer de devenir majoritaire dans sa formation politique pour en infléchir la ligne.

On a l’impression que le « politiquement correct » vous contraint à édulcorer vos positions. Par exemple, bien qu’opposé à la construction européenne, vous ne cessez de répéter « Je suis pour l’Europe », comme si vous craigniez de blasphémer. Est-ce moralement répréhensible de se dire opposé à l’Europe ? 

Non, c’est simplement absurde : du point de vue de l’histoire, de la géographie, de la civilisation, l’Europe existe et nous en sommes les héritiers. Je me sens profondément européen, solidaire de la civilisation de l’Europe, de sa culture, de son idéal humain. C’est à l’Union européenne telle qu’elle est que je m’oppose, c’est-à-dire à des institutions qui détruisent l’idéal qu’elles sont censées servir. Les institutions ne sont que des institutions. Elles peuvent être critiquées, réformées. Si l’on confond l’Europe et l’UE, si l’on proclame que « l’UE, c’est la paix », on sacralise des institutions qui sont défaillantes et on court à la catastrophe.

On croirait entendre Nicolas Sarkozy ! Dans sa tribune publiée par Le Point, l’ancien président se dit amoureux d’une Union européenne qu’il propose de réformer de fond en comble. N’est-ce pas contradictoire ?

Nicolas Sarkozy éprouve peut-être pour l’Europe un amour plus passionné que le mien. Mais, au-delà des mots et de quelques questions de détail sur les pouvoirs de la Commission européenne,  nous partageons la même démarche. Il faut effectivement tout changer, réformer Schengen, mais aussi que les États reprennent des compétences à Bruxelles. Ce monstre bureaucratique ne peut pas continuer à étouffer les démocraties nationales.

En attendant, on dirait que l’Europe est une religion. Et comme la foi ne se discute pas, il  semble toujours aussi impossible qu’en 2005, ou même en 1993, d’avoir un véritable débat…

S’il n’y a pas de débat, il y aura une grave crise de la démocratie : on ne peut pas continuer à élire des gens qui, le lendemain des élections, proclament qu’ils ne peuvent rien !

Quelles sont les responsabilités politiques respectives des médias et des partis politiques dans la diffusion de la doxa européiste ?

La « doxa européiste », comme vous dites, n’est qu’une pièce du grand puzzle de la pensée unique politique et médiatique qui rejette hors du « cercle de la raison » tout ce qui ne s’accorde pas avec elle. Ce politiquement correct qui ne cherche qu’à exclure et à disqualifier devient insupportable pour un nombre de plus en plus grand de Français parce qu’il exprime un « entre-soi » imperméable aux aspirations et aux difficultés des gens, à ce qu’ils vivent, à ce qu’ils ressentent. Les médias ont leur part de responsabilité parce qu’ils n’offrent plus d’espace propice aux discussions de fond, parce qu’ils sont désormais davantage dans la réaction que dans l’information, parce qu’ils nourrissent, bon gré mal gré, le « Tous pourris ! ». Tout le monde joue avec le feu.

Vous avez déposé, le 16 mai, une proposition de résolution à l’Assemblée réclamant la suspension des poursuites judiciaires engagées à votre encontre pour « outrage à magistrat ». Certains y voient une tentative de vous soustraire à la justice.  Que leur répondez-vous ?

Cette réaction démagogique est l’exemple type de ce qui nourrit la crise de la démocratie. La procédure de suspension des poursuites est prévue par la Constitution. C’est une très ancienne tradition républicaine utilisée sous la IIIe, la IVe et la Ve République. Si la proposition était adoptée, elle suspendrait les poursuites pour seulement quelques jours, jusqu’à la fin de la session, le 30 juin ! Aucune protection, donc. C’est un acte symbolique pour que l’Assemblée se prononce sur l’exercice de la liberté la plus fondamentale dans une démocratie : la liberté d’expression, et d’abord celle des parlementaires qui ont mandat de parler et d’agir au nom des citoyens. Les mêmes qui critiquent devraient se souvenir qu’il n’y a pas longtemps ils criaient : « La caricature plutôt que la censure ! ». 

Depuis les aveux télévisés de Jérôme Lavrilleux, proche de Jean-François Copé qui fut directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, sur le surfacturage de certains meetings, la crise est ouverte à l’UMP. Aux différends idéologiques et aux dissensions entre copéistes et fillonistes, s’ajoute un scandale financier. L’UMP peut-elle y survivre ?

Aujourd’hui l’UMP est dévastée. Elle a l’avenir que voudront lui construire ses élus, ses militants et les électeurs. Si toutes les sensibilités réunies au sein de l’UMP veulent vivre ensemble, travailler ensemble et faire de leur diversité une richesse, alors l’UMP aura un avenir. Il est vrai que cette diversité a besoin d’un ciment. Ce ciment ne peut pas être le centrisme mais plutôt quelque chose qui s’inspirerait du Gaullisme, c’est-à-dire d’une volonté, non de trouver un juste milieu mais de dépasser les clivages.
Quant à moi, je suis déterminé à tout faire pour changer ma famille politique de l’intérieur. Mais il faut être bien conscient de ce qui se joue: la disparition de l’UMP laisserait un trou béant entre un Centre fragilisé et un FN triomphant. C’est ce qui arrivera si nous abandonnons l’Etat, la République, l’autorité, la question nationale et la question locale au FN. L’UMP a besoin de se reconstruire moralement et intellectuellement avant de se préoccuper de ses alliances.
Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a du travail. Une fois de plus c’est l’élection présidentielle qui sera décisive. [/access]

Photo : Hannah

Tiens tiens, Sarkozy revient

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sarkozy ump bygmalion juppe

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J’ai récemment pronostiqué que les futurs candidats à la primaire de l’UMP trouveraient un homme de consensus pour présider leur parti en la personne de François Baroin. Dimanche, sur France 5, Xavier Bertrand a confirmé mon intuition en citant le nom du député-maire de Troyes comme meilleur repreneur de ce paquebot à la dérive. Je pensais également qu’un ticket Guaino-Wauquiez pourrait compléter la distribution du film et nourrir un débat idéologique intéressant au sein de l’UMP. Mais la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy a mis à bas cet édifice. Nadine Morano, dimanche, puis Brice Hortefeux, Pierre Charon et Roger Karoutchi ont dégainé mercredi. Pour eux, Nicolas Sarkozy doit être candidat à la présidence de l’UMP. Les chevau-légers du sarkozysme plastronnent : leur champion serait le seul à pouvoir remettre de l’ordre dans la maison UMP, ce qui exigerait la suppression de l’élection primaire qu’ils vouent aux gémonies. On imagine difficilement que cette sortie coordonnée ait pu se faire sans le feu vert de l’ancien président de la République ; on peut même légitimement penser qu’il l’a demandée.

Certes, dans son entourage, d’autres plaident pour qu’il se désintéresse de l’appareil politique vermoulu de l’UMP et qu’il construise sa candidature de façon gaullienne, hors des partis. Peut-être garde-t-il ces deux fers au feu. S’il se décide finalement à ne pas aller au congrès d’octobre, l’aimable invitation de  Morano et Hortefeux apparaîtra d’autant plus comme une manière de dire : « Vous voyez, j’aurais pu y aller et j’aurais gagné, mais je suis au-dessus de tout cela. »

Ce n’est visiblement pas ce que pense François Fillon. Mardi soir, il a tenu un discours d’une violence rare à la tribune de son club Force Républicaine. C’est bien Nicolas Sarkozy et son éventuel retour qui étaient visés. Qu’on en juge : « Des millions d’euros détournés… C’est cela la politique ? La fin justifie les moyens ? On peut mentir, tricher, détourner l’argent des adhérents et des sympathisants et prétendre représenter la France et les Français ? Non ! ».

On a peine à croire que la cible de Fillon puisse être Jean-François Copé. Ce dernier, conscient de sa cote de popularité, a abandonné toute ambition pour 2017.  Fillon visait probablement celui qui, selon l’avocat de Bygmalion et Jérôme Lavrilleux, aurait bénéficié de  fausses facturations pour sa campagne présidentielle.

Les sarkozystes savent bien que cette ligne de défense ne tient pas. Domenach et Zemmour faisaient remarquer que Nicolas Sarkozy était le meilleur spécialiste français de l’organisation de meeting. Partant, comment croire qu’il ignorait le coût des grands barnums de Villepinte, de la Concorde et du Trocadéro ? C’est pourquoi, sa garde rapprochée dément en bloc les accusations de Maître Maisonneuve et Jérôme Lavrilleux, pointant plutôt du doigt un enrichissement de Bygmalion – ce qui mouille davantage le clan Copé – sur le dos de l’UMP.

L’affaire Bygmalion, c’est le caillou dans la chaussure de Sarkozy. Pourquoi, alors que policiers et juges ont mis leur nez dans les comptes de l’UMP, Nicolas Sarkozy aurait intérêt à aller en plein milieu du nid de frelons ? Mais un retour comporte aussi ses avantages. Le premier, c’est que la place est libre et que ses concurrents Juppé et Fillon ne comptaient  envisageaient de placer un homme de paille à la présidence du parti pour mieux préparer la primaire en vue de 2017.  Or, une candidature de Sarkozy à la présidence de l’UMP jetterait leur plan à la rivière. L’ancien président battrait tout candidat de seconde catégorie à plates coutures. Il met donc la pression sur Fillon Juppé en les poussant à se dévoiler. Juppé et Fillon pourraient-il oser affronter directement Sarkozy dans un congrès de l’UMP ?  Juppé aurait toute légitimité à le faire, fort d’arguments idéologiques et politiques. Mais de toute évidence, on ne le voit pas aller au feu.

Reste Fillon. Son discours viril de mardi soir annonce-t-il sa future candidature face à Nicolas Sarkozy ? Si tel était le cas, la campagne pour la présidence de l’UMP serait d’une telle violence qu’elle ferait passer celle de l’hiver 2012 pour les aventures de Oui-Oui.

Dans une telle bataille, il ne faudrait pas sous-estimer l’ancien Premier ministre, soutenu  par de nombreux parlementaires et anciens ministres. Toutefois, s’il défiait Sarkozy, le parti irait vers la scission et à la double candidature pour 2017. Du sang sur les murs.

À moins que François Fillon ne finisse par se déballonner, en homme auto-émasculé comme le décrit Jérôme Lavrilleux dans la dernière livraison du Point. S’il se ralliait au panache de Nicolas Sarkozy avant l’élection du président de l’UMP, il devrait espérer que son éternel rival soit finalement rattrapé par une quelconque « affaire » d’ici 2017. Les prochaines semaines nous en diront beaucoup sur le caractère de François Fillon. Ce n’est pas le moindre intérêt de l’éventuelle candidature de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP.

*Photo : Paul White/AP/SIPA. AP21573770_000005.

Un gay frontiste un peu trop Têtu…

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« Je suis quelqu’un de très sensible face à la détresse humaine, mais également à celle des animaux. Je suis devenu végétarien à l’âge de 16 ans et à 13 ans tout juste, je militais déjà dans les rues, distribuais des tracts aux passants et essayais de crier haut et fort la détresse du monde dans lequel on vit », confiait Matthieu, après son élection comme « Mister gay » du mois de mai par les internautes naviguant sur le site du journal Têtu. Ce discours aussi lisse qu’un torse épilé seyait parfaitement à l’occasion : on attend d’une Miss France queer qu’elle aime l’humanité et les petits oiseaux, pas qu’elle discute des mérites littéraires respectifs de Rimbaud et Baudelaire. Comble de bons sentiments, Matthieu annonçait dans la foulée qu’il allait bientôt poser pour le calendrier d’une association LGBT luttant contre les discriminations. Jusqu’ici, tout allait si bien que vous devez vous demander quel est l’intérêt de cette brève mollassonne. Ne zappez pas, vous louperiez le meilleur.

Le drame commence lorsque le sympathique Matthieu, déclare sa flamme… au Front national ! Vous avez bien lu : sur sa page Facebook, l’heureux élu n’y est allé avec le dos de la cuillère, publiant carrément la vidéo de l’agression d’une jeune femme blanche par un homme noir, assortie de ce commentaire : « « Voilà Pourquoi je Voterais FN ! » (sic, la marque du conditionnel étant sans doute involontaire).  Émoi et consternation sur le réseau social. Pour préciser le tir, sans toutefois le rectifier, Matthieu rétorque : « « Ce sont à coup sur ces memes gens qui n’ont pas de travail, qui n’en cherchent pas, qui se plaignent qu’il n’y en a pas, qui atendent que ça leur tombe tout cru ! Ce sont à coup sur ces memes gens qui ont giflé leur prof à l’école, qui ce sont fait renvoyés de leur lycée ou qui n’y sont plus allé d’eux meme ! A coup sur, ce sont ces meme gens qui viennent vous pourrir votre manif à Paris, qui brulent les voitures, qui volent vos téléphones dans le Metro, qui vous défonsse la gueule à votre sortie de boite de nuit« . (re-sic)

Pour couronner le tout, lorsque l’un de ses amis Facebook traite l’agresseur noir de « primate », le playboy ne trouve rien de mieux à lui opposer qu’un « MDR Bien » (re-re-sic). Ne pouvant pas plaider le malentendu, la direction de Têtu riposte par une série de Scud sur Twitter.

tetu matthieu fn

Eh oui, le racisme, c’est mal. Sans ironie aucune. Les mauvais esprits ricaneront devant la promotion d’un sympathisant frontiste par LE magazine gay. Têtu ayant été détenu par Pierre Bergé puis repris par un proche de François Hollande, on ne saurait l’accuser de collusion, même involontaire, avec le Front national. Imaginons qu’un magazine féminin ait connu la même mésaventure.  Des féministes aurait tôt fait de crier au sexisme en jouant les Cassandre : « Voilà ce qui arrive quand on met en valeur les ventres plats et les silhouettes d’anorexiques ».

Qui sait, il se trouvera peut-être des militants homosexuels assez subversifs pour s’indigner que les « Misters Têtu » soient élus sur la seule foi de leur plastique. On peut toujours rêver…

FN : On n’a pas fini de décoder

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fn sarkozy cope

fn sarkozy cope

Pendant quelques heures, on a cru qu’ils avaient compris. Ou au moins qu’ils voulaient comprendre. Comme si le « choc », que dis-je, le « séisme », la « tornade », le « tsunami », bref comme si cette élection européenne qui a vu le front national arriver en tête avait eu le salutaire effet d’une douche froide sur une gueule de bois. Au soir du scrutin, la plupart des commentateurs semblaient en effet avoir renoncé aux habituels poncifs antifascistes et autres fanfreluches moralisantes qui leur tiennent habituellement lieu d’analyse politique en pareille circonstance. Ils paraissaient même avoir réalisé que, pour contrer Marine Le Pen, il vaudrait mieux cesser de lui laisser le monopole de la France après lui avoir concédé celui du réel.  Cette crise de lucidité aura duré moins que les roses. Dès le lendemain, chacun retrouvait ses bonnes habitudes, à l’instar d’une Cécile Duflot affirmant qu’il s’agissait d’une « tache » sur notre pays – sans préciser comment elle comptait faire disparaître ces électeurs qui, sotte- ment, se croient indélébiles. On ne change pas une politique qui perd : chacun ayant répété que plus rien ne serait comme avant, le président a promis que tout serait exactement pareil.

Il s’est bien gardé de parler à ces malpropres d’électeurs du FN, il a parlé d’eux : ces malheureux ont « peur du déclin de la France et de la mondialisation », on se demande pourquoi. Allez les gars, un petit effort pour être cool, ouverts et modernes. Au début, ça fait mal, mais vous verrez, on s’habitue très vite. Peu importait, dès lors, que l’UMP, fût-ce par électoralisme de bas étage, allait promptement abjurer la religion européiste qui a achevé de transformer en impasse le boulevard que les socialistes se sont employés avec zèle à ouvrir à la droite. Que nenni ! Marine Le Pen a dû sauter de joie en entendant le « sage autoproclamé » Alain Juppé décréter que l’urgence était de recréer « les bases d’un accord entre droite et centre ». En somme, chers électeurs, puisque vous craignez que l’Europe soit une machine à faire disparaître les peuples, on va vous donner encore plus d’Europe – des fois que ça vous passerait l’envie de voter. Ce énième remake du même navet commençait à être lassant quand l’affaire Bygmalion lança une chasse au Copé d’autant plus réjouissante que la meute espérait bien, et espère toujours, se payer un plus gros gibier : mes estimables confrères sont convaincus qu’à force d’ânonner le nom honni de Sarkozy (leur dahu à eux) et de lancer les juges sur toutes les pistes imaginables, ils finiront par l’avoir. Suggérons-leur aimablement d’attendre un peu avant de vendre le scalp si convoité.

Devant le spectacle de tous ces marteaux tapant rageusement sur le même clou, ça m’a vite démangé de prendre la défense de Jean-François Copé. Je vous accorde qu’il ne mérite pas un premier prix de vertu, mais on a du mal à croire que tous ceux qui ont participé de si bon cœur à son lynchage soient aussi irréprochables que cela. Si Copé s’est contenté de pomper dans les caisses de l’UMP pour financer la campagne du candidat de l’UMP, il est coupable d’une infraction pénale, ce qui n’est pas bien. On me permettra de relativiser sa faute morale. Le financement occulte, ou disons, pas totalement dans les clous, ça se pratique dans tous les grands partis. Il n’y a pas des bons et des méchants, il y a ceux qui se font pincer et ceux qui passent au travers. Il est vrai qu’au moment où vous lisez ces lignes, on a peut-être appris que Copé avait découpé sa grand-mère en morceaux, mangé des enfants ou, qui sait, qu’il s’était constitué un petit trésor de guerre en vue de la bataille de 2017, ce qui serait une autre histoire. Reste que si ce présumé innocent est coupable, il n’est pas le seul. Ni dans son camp, ni dans celui d’en face.  En attendant que la vérité surgisse du tourbillon des révélations, j’ai cherché, chers lecteurs, une bonne nouvelle à vous annoncer.

Je commence par la mauvaise : d’après une étude publiée par l’éducation nationale, les enfants qui arrivent en CE2 savent de moins en moins lire. Rien de grave, cependant, car s’ils ont de plus en plus de mal à déchiffrer un texte, « leurs capacités de décodage n’ont pas régressé entre 1997 et 2011 ». Moi, j’adore les enfants- décodeurs. Ce jargon veut sans doute dire qu’ils comprennent vaguement ce dont il est question, même s’ils sont incapables de lire phrase par phrase. En tout cas, la responsable de l’évaluation au ministère, Catherine Moisan, mérite le premier prix de novlangue. « Cette étude ne signifie pas que le niveau baisse, a-t-elle déclaré au Monde. Elle pointe davantage une inquiétude quant à la maîtrise du langage et de la compréhension. Elle montre également une petite régression en orthographe, sur l’accord du groupe nominal notamment. » Langage, compréhension, orthographe : on ne va pas chipoter pour pareilles broutilles. Du reste, à quoi servirait-il de lire quand il y a tant d’écrans devant lesquels on peut tranquillement s’abrutir ? Alors oui, cette honorable fonctionnaire et tous ceux qui, avec elle et au nom d’une pseudo-égalité, conspirent avec zèle à former des générations ignares et inaptes à l’effort, me semblent bien plus criminels que Jean-François Copé. Il est vrai que, grâce à eux, on ne pourra bientôt plus soupçonner aucun chef de parti de piquer dans la caisse, puisqu’ils ne sauront ni lire, ni écrire, ni compter.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00684786_000003. 

Cet article en accès libre est issu du numéro de juin de Causeur. Pour lire tous les articles et accéder aux archives, abonnez-vous !

Causeur 14 - juin 2014   

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Causeur n°14 : Politiquement correct toi-même !

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En juin, Causeur s’attaque au politiquement correct… et à ses adversaires ! Car, aujourd’hui, tout le monde se pique d’anticonformisme et pousse des clameurs d’indignation en proclamant que « la bien-pensance, c’est les autres » ! Sans bourse délier, ou presque, vous aurez un large aperçu des polémiques de la prochaine rentrée littéraire où réacs bornés et progressistes aux idées courtes rivaliseront d’hémiplégie. Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy dresse un constat accablant de réalisme : « il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anticonformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste (…) Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolchéviques qui incitent les enfants à la débauche ».

De quoi donner raison à Natacha Polony, selon laquelle « les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp ». Interrogée par nos soins, la journaliste du Figaro et d’Europe 1 remonte aux racines du politiquement correct, initialement « une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer » jusqu’à ce qu’à ce que l’euphémisme vire à la novlangue influençant le réel lui-même. Ainsi, arabe étant devenu  un mot tabou, il n’est plus question que de communauté musulmane dans les bouches de journalistes confondant religion et origine ethnique. Ce genre de glissement sémantique est d’ailleurs monnaie courante chez certains « antiracistes » patentés. Dans un bel article contre « la méchanceté des bonnes intentions », Alain Finkielkraut montre comment certains de ses détracteurs basculent dans le déterminisme ethnique le plus crasse en glosant sur ses origines polonaises.

De manière générale, « l’homme, ce trop connu » (Scutenaire) brille rarement par sa liberté de pensée. Journalistes et universitaires communient bien souvent aux mêmes autels, soutient le sociologue Michel Maffesoli, auteur des Nouveaux bien-pensants, dans l’entretien qu’il a accordé à Pascal Bories, transfuge de Technikart  que nous sommes heureux d’accueillir. Dans son sillage, Rachida Dati estime qu’« être de droite » relève du quasi-délit idéologique dans le petit milieu médiatico-journalistique qui fait la pluie et le beau temps dans la capitale. Patrick Cohen nous assure en revanche que la radio publique ne penche d’aucun côté de la balance et garantit l’égale expression de toutes les opinions démocratiques, sur des sujets aussi sensibles que l’euro ou le mariage homosexuel. Pas sûr, lui rétorque Eugénie Bastié, au terme de son enquête à l’intérieur des écoles de journalisme, véritables fabriques du prêt-à-penser de demain, où des cerveaux déjà formatés appliquent doctement les préceptes de leurs professeurs.

Muni de votre zappette digitale (avec les doigts, quoi !), il vous sera loisible de passer de notre dossier central aux pages actualités, particulièrement riches ce mois-ci. Après l’irruption du grand méchant loup populiste aux élections européennes, Causeur interroge Henri Guaino et ouvre ses colonnes à notre confrère allemand Günther Nonnenmacher pour analyser les brillants résultats des partis de la coalition gouvernementale CDU-SPD. Outre-Rhin, l’UMPS n’est pas une insulte ! Plus au sud, Antoine Menusier nous amène sur les traces d’une communauté en voie de disparition : les juifs de Tunisie. Sur le terrain sociétal, l’ancienne militante homosexuelle Marie-Josèphe Bonnet décortique la dérive bourgeoise du mouvement gay, qui revendique désormais mariage et enfants pour tous. En plein dans l’actualité économique, notre ami libéral Guillaume Nicoulaud disperse façon puzzle Le Capital du XXIe siècle, l’essai de Thomas Piketty dont se gargarise la presse américaine.

En ce mois de commémorations, Jérôme Leroy, Alain Paucard et Patrick Mandon invoquent les mânes de la France libre contre Vichy, dont l’historien israélien Zeev Sternhell fait le point d’aboutissement d’une certaine idéologie française. Paul Thibaud lui répond avec force arguments. Sans oublier nos rendez-vous incontournables que sont les journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch, les chroniques de Roland Jaccard, Félix Groin et Jérôme Leroy, une dernière prière du soir vous attend. Comme vous y exhorte le repenti Cyril Bennasar, ne vous mariez pas et surtout ne vous remariez jamais mais par contre, rien ne vous interdit de vous abonner ou de vous réabonner !

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Qui c’est? C’est l’huissier!

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huissiers vautours

huissiers vautours

La dernière fois que je suis allé au tribunal pour avoir conduit et reconduit sans permis, ou plutôt sans points sur mon permis, j’en suis sorti avec le sentiment de m’en être bien tiré. J’entends encore le juge m’annoncer, derrière ses lunettes cerclées de rose : « Puisqu’il semble que les amendes ne vous touchent pas, je vous colle quatre mois de prison avec sursis. Et la prochaine fois, c’est comparution immédiate et nuit à Fleury. »

Je me souviens m’être demandé s’il ne devenait pas nécessaire de légiférer sur le port ostensible de signes d’appartenance à une minorité sexuelle au sein de la magistrature, où l’impartialité devrait être garantie jusque dans les apparences car il me semblait que, pour mon juge, la déontologie ne suffisait pas. Et la robe non plus. Après tout, qui peut me garantir que mes manières d’hétérosexuel décomplexé n’ont pas joué en ma défaveur ? [access capability= »lire_inedits »]

Je me souviens aussi que, malgré l’apparente sévérité de la sentence, j’étais sorti soulagé. Je redoutais une amende. Celles que je paye me restent en travers de la gorge et celles que je ne paye pas me laissent une épine dans le pied. Au bout de quelques mois de rappels et commandements de payer, des lettres d’huissiers aux couleurs, aux caractères et aux propos de plus en plus menaçants affluent dans ma boîte aux lettres et composent une pile qui, depuis le temps, pourrait caler une armoire sacrément bancale. Mais je ne cède pas plus à la menace terroriste qu’aux ordres par courrier, et si je n’aime pas qu’on me prenne mes sous de force, j’aime encore moins les donner de crainte.

Comme je fais le mort, l’huissier mandaté par le Trésor public tente de saisir la somme sur mon compte bancaire car l’endroit où l’argent est le moins à l’abri de ce genre de prédation, c’est la banque. Sur demande, le banquier ouvre ses coffres et livre vos économies au premier rapace assermenté qui passe. Aussi, j’ai pris l’habitude de maintenir mon compte à peine au-dessus de la ligne de flottaison et de l’alimenter au compte-gouttes parce que, si la somme réclamée n’y figure pas, le juriste rapiat se casse le nez et repart bredouille. Cela demande une attention particulière et une gymnastique un peu compliquée, mais on ne résiste pas au système sans certains sacrifices.

Un jour ou l’autre, le voleur de la République finit par cogner à ma porte pour dresser un inventaire de mes meubles, outils et véhicules, qu’il promet de vendre en place publique si je refuse de m’exécuter. Et je refuse. Qu’on ne compte pas sur moi pour ça. D’abord, je suis moins attaché à mes affaires qu’à mon argent. Les vautours à mallette ne convoitent que ce qui rapporte et tout ce qui m’est précieux (mes livres, disques, lettres ou photos) ne l’est que pour moi. Le reste, les meubles et objets monnayables ne sont que liberté déjà prise quand mon compte abrite tant de libertés à prendre. Ensuite, depuis le temps que l’on me promet, je n’ai rien vu venir. On inventorie, on continue le bluff affranchi et recommandé, et on en reste là. Que de la gueule.

Même si je suis rodé à cette pratique de la semi-clandestinité à laquelle tout alter contribuable doit savoir se livrer, l’amende reste un ennui à rallonge dont je me passe volontiers. Voilà pourquoi, à l’annonce du verdict, j’étais ravi d’y avoir échappé pour écoper d’une peine de prison avec sursis. J’allais rouler encore quelques mois sans me faire pincer, repasser mon permis et toute cette histoire serait enterrée. Et quand bien même, si je devais repasser devant le juge, je ne croyais pas à son histoire de comparution immédiate. Après tout, je suis des citoyens qu’on rééduque, pas des délinquants qu’on réprime. Et comme de toutes façons, on ne réprime plus les délinquants, je préférais être placé dans la file des milliers de condamnés à un séjour à l’ombre mais qui restent sous le soleil plutôt qu’être frappé au porte-monnaie comme un mafieux corse. J’avais échappé à une sentence sonnante et trébuchante pour une peine plus qu’hypothétique. Tout allait bien.

Mais la justice n’avait pas dit son dernier mot. Un autre courrier m’apprit qu’un autre juge avait étudié mon cas et que, le délit ne méritant pas une peine de prison, même virtuelle, celle-ci était commuée en amende bien réelle. J’acceptais d’être réprimé pour de faux et j’allais devoir raquer pour de bon. J’ai écrit pour me plaindre sur le thème « Merci pour le laxisme, mais la répression m’allait bien… » mais la décision était sans appel. Évidemment, pour que ma protestation soit prise au sérieux, je n’ai pas payé. Et la ronde des papiers roses et bleus a repris quelques mois, jusqu’à la visite d’un huissier, courtois et même sympathique, accompagné de quatre ou cinq types plus renfrognés. Inventaire, au revoir Monsieur et pluie d’avertissements, de commandements et de menaces dans la boîte aux lettres. J’entrai en résistance, cachai ma guitare quelque temps et laissai le reste, déjà listé maintes fois par d’autres spolieurs mais toujours là, en pâture pour ce spolieur-là.

Au bout de longs mois, je commençais à croire en ma victoire dans cette guerre des nerfs où le grand bluff semblait s’être dégonflé devant mon inertie, mais le fâcheux revint avec son gang en mon absence, et dressa une nouvelle liste qui comptait les affaires de ma fille, bien rangées dans sa chambre. Cette fois, si je ne payais pas, si je ne cédais pas, on viendrait arracher à mon enfant quelques années de cadeaux d’anniversaire. Dans la savane, quand une meute de hyènes dépèce un petit gnou sous les yeux de sa mère, les fauves ont l’excuse d’être des animaux. L’huissier, dans sa grande perversité, avait trouvé mon point faible. Cent fois je faillis faillir, et cent fois je retrouvai le sens du combat en revoyant cette scène de western où, après une attaque de la banque, le shérif tente de recruter des adjoints pour poursuivre les bandits et se tourne vers un type qui lui dit : « Tu sais ce que c’est, Joe, j’ai une femme et des gosses… » − « Je sais, Franck, rentre chez toi. » Vers l’âge de 10 ans, je jurai de ne jamais être un Franck, celui que la paternité privait de bagarre. Mais je ne veux pas qu’on dépèce mon gnou.

À présent, je suis déchiré, en pleine tragédie, tenaillé par le conflit des devoirs, tantôt acharné à résister aux injonctions timbrées, tantôt sur le point de me rendre, par chèque ou par carte bleue. J’en ai parlé à ma mère qui m’a dit : « Tu as eu 50 ans, c’est pas un peu fini ces conneries ? Paye ton amende et arrête de faire tout ce foin ! Qu’est-ce que ça veut dire ? » Il y a du vrai. Mais cela dure depuis trente ans et il me reste environ trente ans à vivre, je ne peux pas plier maintenant. J’ai quand même plus de fierté que de bibelots. Quant à ma fille, si cette mésaventure lui apprend qu’on ne doit jamais laisser personne vous tenir par les choses, elle n’aura pas tout perdu. [/access]

Image : Soleil