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Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.

Replonger dans La Piscine

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piscine alain page

Ils sont beaux, riches et bronzés. Le quatuor infernal de La Piscine murit sa rancœur sur les hauteurs de St-Tropez. Delon et Ronet, au zénith de leur charme vénéneux. Romy et Jane, au sommet de leur érotisme langoureux. Ces quatre-là, Jean-Claude et Marianne, Harry et Pénélope, sont irrésistibles. Nous sommes à la fin des années 60, parenthèse enchantée où les femmes enlèvent le haut, les coupés italiens filent à 200 km/h dans l’arrière-pays et où l’alcool n’est qu’un prétexte à crier son désespoir. Les corps brûlent au soleil de Provence. Les vérités se reflètent dans l’eau trouble. Les baisers s’échangent à l’ombre des cyprès. Et quand la nuit surgit, sur un slow de Paul Anka, les peaux se tendent pour s’entrechoquer dans une danse macabre.

Comme dans un roman de Sagan, ces belles personnes souffrent de la passion, de la jalousie et d’un passé qu’on n’oublie jamais. De toutes ces meurtrissures qu’on accumule et qui finissent par nous achever. En 1969, Jacques Deray avait eu du nez, il avait saisi l’essence du désir : ce parfum de souffre, d’huile solaire et de sexe dans un polar balnéaire. 45 ans après le tournage, La Piscine reste un merveilleux éveil des sens pour les plus jeunes cinéphiles. Le résultat est si convaincant que le spectateur a l’impression d’un voyage en odorama. La chaleur de cette Côte d’Azur mythifiée nous envahit. Notre cinéma ne produit plus rien d’aussi délicat et sauvage. Nous avions atteint-là le paroxysme d’une délicieuse descente aux enfers. La preuve : les images du film servent à vanter une eau de toilette et Alain, vieux Guépard, dépose sa voix d’outre-tombe à chaque fin de spot publicitaire. Quelle femme peut résister aujourd’hui encore à ce timbre puissant chargé de mille vies ? Cette langueur assassine n’a pas échappé à Arnaud Le Guern qui inaugure la nouvelle collection « Un roman, un film culte » chez Archipoche par le roman La Piscine d’Alain Page. Excellente idée de revenir à la source première, des romans oubliés qui ont enfanté de grands succès au box-office. Sont prévus en septembre Nous ne vieillirons pas ensemble, l’unique roman de Maurice Pialat et en octobre, Max et les ferrailleurs, œuvre de Claude Néron adaptée par Claude Sautet. Dans La Piscine, on (re)découvre le texte d’Alain Page revu et corrigé par rapport à celui paru en 1969 aux éditions Raoul Solar sous le nom patronymique de l’auteur, Jean-Emmanuel Conil. C’est sous son vrai nom qu’il avait également signé le scénario.

Alain Page n’est pas un inconnu des écrans, il est l’auteur de Tchao Pantin réalisé par Claude Berri et également le créateur des personnages de la série télévisée Les Cordier, juge et flic. Sa plume légère, imagée, séquencée a séduit plus d’un  réalisateur. La virtuosité de son écriture, son tempo entêtant, sa note poétique, sa profondeur psychologique sont, à l’évidence, le meilleur des terreaux cinématographiques. Dans une préface inédite, l’auteur explique les différences entre l’adaptation et le roman originel. Que les férus d’automobiles racées se rassurent, ils ne perdent pas au change. Ronet a troqué sa Maserati Ghibli pour une Lancia Aurelia Spider de papier tout aussi désirable. Il revient aussi sur la genèse du roman et sur une époque insouciante en apparence mais complexe dans ses rapports humains. Ce qui séduit à la lecture, ce sont les portraits qui claquent, les fulgurances, ces envolées quand il assène à Marianne (Romy Schneider) cette formule assassine : « T’es une cérébrale qui aime baiser. C’est ton drame » ou quand il perçoit chez Pénélope (Jane Birkin) : « l’air blasé des stars fatiguées qu’on les admire ». Jean-Claude (Alain Delon) en prend lui aussi pour son égo : « c’est un bel animal qu’il est flatteur d’avoir chez soi mais le jour où il mord, il faut s’en débarrasser…ou le dresser ». Quant à Harry (Maurice Ronet), cet ami qui ne vous veut pas du bien, il est exécuté par cette saillie : « même lorsqu’il est seul, il doit se créer un public et soigner ses attitudes ». Que vous alliez ou non cet été en vacances dans le Sud, n’oubliez pas La Piscine dans la poche de votre maillot de bain.

La Piscine, Alain Page, Archipoche.

 

La nation et l’œuf de Colomb

nation harouel republiqueLorsque Christophe Colomb, en route vers l’Amérique, démontre à son équipage médusé qu’on peut faire tenir un œuf sur une table, qu’il suffit pour cela d’en briser la coquille, il ignore qu’il vient d’inventer une méthode presque aussi révolutionnaire que ce qu’il découvrira bientôt au bout de sa longue-vue. Une méthode qui consiste à trouver à portée de main la solution d’un problème qui semblait insoluble. Tel l’œuf de Colomb, l’essai de Jean-Louis Harouel, Revenir à la nation, sera sans nul doute accusé de simplisme par ceux qu’il dérange et feignent d’oublier que la simplicité est la marque des grands livres. Celui-ci, de fait, ne s’embarrasse pas de circonlocutions, et il suffit de lire le titre pour comprendre où il veut en venir. Ou en revenir.

À la nation : c’est que celle-ci, bien qu’elle paraisse définitivement ringarde à certains, demeure la cellule fondamentale de l’ordre politique. La nation, qui renvoie à l’idée de naissance, est en effet le lieu de l’héritage : c’est elle qui relie le passé au présent et à l’avenir par l’intermédiaire de la culture et de la mémoire − et Jean-Louis Harouel de rappeler, à ce propos, que même la conception « républicaine » d’Ernest Renan ne se borne pas à une approche volontariste et individualiste : elle la combine à une dimension collective et historique. Si la nation selon Renan peut être « un plébiscite de chaque jour », c’est parce qu’elle traduit « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu », le désir de prolonger un enracinement dans une appartenance commune qui se situe dans le temps pas moins que dans l’espace.

Dans cet ordre, Jean-Louis Harouel observe qu’une démocratie ne se conçoit pas sans le sentiment de former un ensemble solidaire, et il n’hésite pas à citer Rousseau, qui affirmait au début de l’Émile que « là où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens ». Mais plus généralement, la nation conditionne l’existence même du politique, et au-delà encore, de la justice : « Le juste exige un cadre humain et territorial à la fois délimité et le plus homogène possible, dont la forme la plus réussie est l’État-nation. Le fait que l’amour universel n’est pas la justice a été mis en évidence par un rabbin italien d’origine marocaine, mort en 1900, Élie Benamozegh. Partant de l’exemple juif, il considère que la justice ne peut se réaliser vraiment que dans le cadre de la nation et sous le régime de la loi nationale. Garant de la loi, l’État est responsable de la justice. Dans la mesure où elle prétend nier la nation, la fraternité universelle refuse sa légitime part au principe de la justice. » En somme, on ne saurait se passer de la nation.
Or, sur le continent européen qui fut, durant deux millénaires, le lieu de son épanouissement, la nation est en train de disparaître – à l’occasion d’un retournement historique majeur à propos duquel Jean-Louis Harouel avance une hypothèse très pertinente. Selon lui, le « véritable génie du christianisme » a été d’établir une séparation du politique et du religieux fondée sur le précepte christique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les obligations religieuses ne concernaient que les personnes, seules appelées à faire leur salut éternel ; les personnes, pas les États, pour lesquels, selon la formule latine, « le salut du peuple est la loi suprême » et qui, même très chrétiens, n’avaient pas à rougir de leur égoïsme national ni à renoncer à la « raison d’État » lorsque le bien de la nation était en jeu. Préoccupé par le seul salut des âmes, le christianisme permet donc une séparation des genres, donc une forme de laïcité. En revanche, le « post-christianisme » qui lui a succédé en Europe depuis la seconde moitié du XXe siècle instaure une totale confusion. En effet, tandis que les personnes ont très largement abandonné leurs convictions religieuses et se complaisent dans un hédonisme décomplexé , les préceptes évangéliques – « Aime ton prochain comme toi-même », « Tends la joue gauche lorsqu’on te frappe sur la droite », etc. – sont désormais considérés comme applicables aux États. Ceux-ci doivent ainsi apprendre à subordonner leurs propres intérêts, même vitaux, à la fraternité universelle, à une non-discrimination élevée au rang de norme sacrée, à la poursuite de la paix perpétuelle et au principe de « l’amour de l’autre poussé jusqu’à la haine de soi ». Le post-christianisme repose sur l’oubli de la leçon séculaire selon laquelle les chemins de la sanctification individuelle sont suicidaires pour un État, en même temps que criminels et forcément injustes pour sa population.

Pour sauver la nation et l’immense trésor qui s’y rattache, il faut donc, explique Harouel, oser aller à contre-courant, répudier le « post-christianisme », et adopter à sa place le modèle juif – autrement dit, celui d’un État-nation « à la vigueur identitaire exemplaire ». À ce propos, l’auteur, qui est par ailleurs l’un des maîtres contemporains de l’histoire des institutions, rappelle que les nations de l’Europe médiévale furent conçues sur le modèle de l’État hébreu de l’Ancien Testament : le cas étant particulièrement net pour l’État français, qui a su tirer très précocement de la Bible « l’armature doctrinale de son édification » – qu’il s’agisse du sacre du roi ou du rapport très intime entre le chef et la nation qu’il dirige, rapport impliquant notamment que seul un prince français peut monter sur le trône.
Le modèle proposé par Harouel a donc le mérite insigne d’être indemne de ce « post-christianisme » où s’est engluée l’Europe : l’État d’Israël refuse en effet de considérer comme dépassées les notions d’indépendance et d’identité, et il admet sans restriction l’usage des moyens nécessaires pour les défendre. C’est ainsi qu’ Israël apparaît à ses yeux comme « le seul État européen à avoir conservé un contenu national précis et qui continue à se comporter en véritable État », c’est-à-dire, en État dont « la seule raison d’être » est le service de la nation.

En somme, conclut Jean-Louis Harouel, « pour revivre pleinement, les nations européennes doivent retrouver ce qui fut jadis la part juive de leur identité chrétienne : l’aptitude à la fierté et l’amour de soi comme groupement humain particulier ». C’est ainsi, et pas autrement, qu’elles pourront « reprendre place dans l’histoire, dont elles étaient sorties ».

Revenir à la nation, Jean-Louis Harouel,  éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Photo : Michel GILE/SIPA/00680868_000001.

Européennes : CDU et SPD, ça marche !

angela merkel et ses alliés

Comme aux pires moments de la crise financière, une grande partie de la zone euro est balayée par des ouragans. Pourtant, l’Allemagne est à peine effleurée par ces intempéries et reste sereine au milieu des tempêtes.
En France, tout le monde parle de « séisme » après le scrutin européen qui a vu le Front national arriver en tête de tous les partis. Et Marine Le Pen s’est adressée au pays comme si elle avait déjà été élue présidente de la République. En Grande-Bretagne, pour la première fois depuis cent ans, un tiers parti, l’UKIP de Nigel Farage, gagne une élection devant les travaillistes et les conservateurs. En conséquence, la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, d’ailleurs promis par David Cameron, devient incontournable, avec comme issue prévisible un retrait de l’Union européenne.
Et l’Allemagne, dans tout cela ? [access capability= »lire_inedits »] Certes, la CDU de la chancelière Angela Merkel essuie quelques pertes minimes − d’ailleurs principalement subies par son aile bavaroise, la CSU, qui avait donné une tonalité eurosceptique à sa campagne − mais reste, et de loin, la première formation politique du pays. Le SPD a certes grappillé quelques points, mais il faut avoir la foi sociale-démocrate bien ancrée pour fêter un score de 27% après deux défaites consécutives aux législatives. Il est vrai qu’un nouveau parti eurocritique, Alternative für Deustchland (AfD), que l’on ne peut pas classer à l’extrême droite, obtient 7% des voix, et enverra une poignée de députés à Strasbourg. Mais peut-on considérer ce score comme un succès dans un pays où la controverse sur les garanties financières accordées aux pays en crise a fait rage des mois durant, remontant jusqu’à la Cour suprême ? Les partisans de l’AfD et les nombreux économistes qui, depuis des années, mènent une croisade contre le sauvetage de l’euro avec l’argent du contribuable allemand espéraient un score meilleur, au moins 10%…
Les Allemands, qui avaient accueilli l’euro de mauvais gré, ont fini par s’en accommoder, sans toutefois éprouver pour cette monnaie l’amour qu’ils portaient jadis au deutschemark. Ils n’ont donc pas voulu courir le risque de confier une parcelle de pouvoir, à Berlin, à un parti qui n’a pas fait ses preuves. Les électeurs ont préféré s’en tenir à du solide : ils sont visiblement satisfaits de la manière dont Angela Merkel gouverne le pays depuis 2005, tantôt avec les sociaux-démocrates, tantôt avec les libéraux.
Cela vaut tout autant pour la politique européenne que pour la politique intérieure. On doit à la vérité de constater que, sur l’Europe, il n’y a aucune divergence fondamentale entre la CDU, le SPD, les libéraux du FDP et même les Verts. On ne peut parler que de nuances, et encore celles-ci ne s’expriment que lorsque ces partis sont dans l’opposition. Par exemple, lorsqu’il ne participait pas au gouvernement, le SPD défendait une politique de relance économique à l’échelle européenne. On l’a même entendu, une ou deux fois, prononcer le mot tabou « eurobonds », synonyme de prêts communautaires aux pays en difficulté de la zone euro. Une fois arrivé au pouvoir, il a vite été persuadé par Mme Merkel de se conformer à la ligne rigide suivie sur ce point par Berlin, ligne d’ailleurs définie dès le début de la crise, en 2008, par le ministre social-démocrate des Finances Peer Steinbrück.
En matière budgétaire, le SPD a vite abandonné l’idée de combler le déficit par des hausses d’impôts. De plus, les sociaux-démocrates n’ont pas le moindre doute sur les potions que les pays européens, dont la France, devraient ingurgiter pour soigner leurs maux. Pour eux, l’ordonnance du bon Dr Gerhard Schröder est la seule qui vaille pour retrouver la croissance et faire reculer le chômage : dérégulation du marché du travail, coupes drastiques dans les budgets sociaux, réforme des retraites etc… Pour préserver la paix du ménage gouvernemental, Mme Merkel est cependant prête à faire quelques concessions aux socialos sur les retraites et le salaire minimum. Comment l’électeur allemand pourrait-il alors être mécontent de cette politique ? Le pays va bien, mieux en tous cas que presque tous ses voisins. Les Allemands observent avec une moue dubitative les résistances auxquelles se heurtent les gouvernements français, de droite comme de gauche, pour engager les réformes exigées par la situation : on ne répond pas aux problèmes du jour avec les recettes de la veille. Ici, personne ne croit que l’on peut sortir de la mondialisation comme on sauterait d’un train qui irait dans la mauvaise direction. Les résultats du commerce extérieur de l’Allemagne démontrent que ses entreprises peuvent s’adapter à un contexte de concurrence acharnée. On peut se plaindre de la casse qu’elle provoque parfois, mais il vaut mieux considérer ces difficultés comme une incitation à devenir meilleurs. On risque alors une seule chose : réussir. [/access]

Photo: Reynaldo Paganelli/SIPA/00671798_000028

D-Day : N’oubliez pas les Tommies

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Hier, nous avons commémoré l’anniversaire du débarquement. Le mythe de l’Amérique libératrice est tellement puissant que vous n’entendrez parler que des GI’s tombés pour la libération de la France. Ils sont 47 500 Américains à avoir débarqué le 6 juin lors de l’assaut sur Omaha et Utah.

C’est sans compter sur les Britanniques qui étaient 53 500 à débarquer à Sword et Gold (+ 21 400 canadiens sous commandement britannique à Juno).

Alors, ayez aussi une petite pensée pour eux : ils n’ont pas démérité, même s’ils appartiennent à la vieille Europe… Et qu’ils n’ont pas droit à la une des journaux, ni même aux pages intérieures…

Pensez à eux parce qu’ils ont combattu sans relâche de 1939 à 1945 sur tous les continents et toutes les mers (et pas seulement de 1942 à 1945). Pensez à eux parce qu’ils sont nombreux à être morts au combat (244 000 sur 5 120 000 engagés soit un ratio de 4,5% de tués au combats – USA = 291 000 sur 12 300 000 soit 2,3%).

Pensez aux 150 000 civils anglais tombés sous les bombes pendant le Blitz et à ceux qui ont tenu bon en silence…

Tant que vous y êtes, pensez aussi aux 210 000 soldats français (sur 4 100 000 engagés soit un ratio de 5,12 % de tués au combat) ainsi qu’aux 430 000 civils français morts entre 1939 et 1945. On dit qu’ils se sont mal battus en 1940, mais les chiffres montrent qu’ils ne manquaient pas d’ardeur à défendre leur patrie.

Pensez aussi aux 26 millions de Russes (dont 13 millions de soldats morts au combat) qui ont permis par leur sacrifice que les Américains débarquent somme toute assez facilement en Normandie en figeant plus de 300 divisions allemandes sur le front de l’est. Mais la russophobie ambiante ne devrait pas trop vous y aider.

 

NB : j’avais fait paraître ce texte en juin 2004 à l’occasion du 60ème anniversaire. Force est de constater que, dix ans plus tard, il reste d’actualité tant les médias n’en ont que pour l’Amérique.

Manuel Sorel

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Valls Rastignac Sorel

Dans les portraits qui ont suivi sa nomination à Matignon, la presse a le plus souvent comparé Manuel Valls à Rastignac. Le problème est que Rastignac, en l’occurrence, ne renvoyait plus nécessairement au personnage de Balzac mais plutôt au cliché passé dans le langage courant : l’archétype de l’ambitieux sans scrupule. Il serait pourtant intéressant de pousser plus loin le parallèle en revenant au texte balzacien. [access capability= »lire_inedits »]  Rappelons d’abord que Rastignac, après avoir été un jeune provincial étudiant en droit est devenu à force d’intrigues, de mariages heureux et de coups financiers ministre de Louis-Philippe. Il n’y a pas ici, à notre connaissance, matière à parallèle ! Mais on trouve ailleurs, en revanche, un vrai point de convergence : la conception que Rastignac se fait de la réussite en politique est, tout comme chez Valls, de s’arranger pour apparaître comme le seul recours possible à un moment donné : « En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre (…) et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir. »(1)

Pour rester dans le registre de l’ambition, Valls ressemble à un autre héros de roman, Julien Sorel. A moins que cela ne soit l’inverse ; lisez plutôt : « De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncés, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant.Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. »

Ce n’est pas compliqué, cela ferait de Manuel Valls le candidat idéal pour le casting d’une nouvelle adaptation du Rouge et le Noir. Valls, d’après les commentateurs, c’est l’énergie et l’énergie est précisément la caractéristique principale, selon Stendhal, du héros en général et de Julien Sorel en particulier : « J’aime la force, et de la force que j’aime, une fourmi peut en montrer autant qu’un éléphant. » La fourmi Valls comme la fourmi Sorel puisent leur énergie dans des admirations hétérodoxes par rapport aux goûts de leur temps et de leur camp. Julien adore Napoléon sous une Restauration qui en a fait le Grand Satan tandis que Valls préfère Clémenceau à Jaurès, vrai crime de lèse-socialisme. Cela veut-il dire que le nouveau premier ministre a, comme Julien avec l’Empereur, le portrait du Tigre caché sous sa paillasse ? Nous ne sommes pas assez intime avec lui pour en avoir la certitude. [/access]

Photo : WITT/SIPA/00684469_000001

Peugeot ne veut plus de Sochaux

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FC Sochaux Peugeot

Le cruel dénouement de la dernière journée de championnat de France ne m’a pas laissé indifférent, vous vous en doutez, puisque je vous avais part de ma passion pour le FC Sochaux quelques jours plus tôt. Attristé, j’avais fini par prendre les choses avec philosophie. Après tout, j’avais déjà connu trois relégations pour autant de remontées dans l’élite. Pourquoi la quatrième ferait-elle exception ? Seulement voilà, nous sommes en 2014. Et la dimension économique a pris, lors des dix dernières années une place sans commune mesure avec la situation de 1999, année de l’avant-dernière relégation du FCSM. Ce poids du business dans le foot se double d’une situation économique générale dans notre pays, et particulièrement dans le secteur automobile.

Or, Sochaux, c’est Peugeot. Et voilà que PSA vient d’annoncer qu’il recherchait des nouveaux partenaires, voire un repreneur si c’est possible. Vous avez bien lu : la firme qui avait créé le club mais aussi initié le championnat professionnel de football en France veut vendre le FC Sochaux. C’est une révolution. Le président de la SASP[1. Société Anonyme Sportive Professionnelle.], Alain Cordier, a démissionné en même temps que l’annonce de cette nouvelle. Il ne souhaitait visiblement pas être l’homme de la vente du FC Sochaux. Les supporteurs craignent la mort de leur club, car beaucoup de clubs dans cette situation ont fini par périr, les Strasbourgeois savent de quoi je parle. Jean-Claude Plessis, le dernier président à avoir offert des trophées au FCSM, se range, comme les supporteurs, dans le camp des inquiets.

Né en 1928, et après avoir passé soixante-six ans dans l’élite, soit plus que n’importe quel autre club français, mon club est sans doute en train de crever. La passion du gamin de dix ans, que je vous expliquais il y a deux semaines, ne s’éteindra jamais, mais je frémis à l’idée que plus jamais un autre gamin de dix ans ne connaisse la même passion que la mienne.

Tout cela n’est pas très grave, vous lis-je déjà commenter sous ce texte. Ce n’est après tout qu’une histoire de mecs qui courent après un ballon. Sauf que.

Sauf que cette volonté de PSA n’est pas isolée d’un contexte. Si Carlos Tavares, son nouveau président qui a fait ses classes chez Renault, a pris cette décision, c’est dans le cadre d’une stratégie plus vaste. Une stratégie selon laquelle le groupe doit se concentrer sur la filière automobile et ne plus se disperser. Où être actionnaire d’un club de football, et mettre la main à la poche de temps à autre pour combler un trou (comme c’est souvent le cas avec les clubs formateurs en 2014), ce n’est plus vraiment la priorité. Mais cette explication ne va pas assez loin. En vendant le FCSM dont le stade jouxte les usines de Sochaux-Montbéliard, Tavarès coupe volontairement le groupe de son histoire. Il la coupe d’une partie de ses racines. Et, selon Carlos Tavares, et Carlos Ghosn, pour un groupe mondialisé, les racines, l’Histoire, c’est superfétatoire. C’est là que le supporteur, qui n’est parfois pas chroniqueur à Causeur, mais tout simplement ouvrier à Sochaux, prend peur.

Ne serait-on pas prêt, après avoir vendu sa passion du samedi soir, de couper les racines géographiques du groupe et de poser sur la table le postulat suivant : l’avenir du groupe PSA n’est plus forcément lié au Pays de Montbéliard ? Le site industriel de Sochaux n’est-il pas en danger ? Des délocalisations se préparent-elles ? Que ceux qui étaient prêts à m’expliquer que le sort d’un club de foot passe après les emplois des ouvriers en soient bien conscients : les deux ne sont pas incompatibles, ils sont même très liés. Le FCSM, c’est le trait d’union entre Peugeot et Sochaux. Penser à l’un, c’est penser à l’autre, car il y a l’histoire et il y a la géographie.

Ce monument en péril peut-il encore être sauvé ? Assurément. Tous les regards sont aujourd’hui tournés en direction de la Famille Peugeot, à la tête d’une des plus grandes fortunes de France. Si, en mémoire de ses ancêtres qui avaient installés les usines dans le  Pays de Montbéliard[2. Parce que beaucoup de leurs coreligionnaires protestants y vivaient.], cette famille pouvait racheter les parts du club (goutte d’eau par rapport à l’étendue de son patrimoine), le FCSM ne mourrait pas. Et un signe serait envoyé à Monsieur Tavares : un grand groupe industriel ne se coupe pas de ses racines. Les zélateurs du modèle allemand, d’ailleurs, ne me contrediront pas. Bayer Leverkusen et VSL Wolfsburg existent, après tout.

*Photo: Laurent Cipriani/AP/SIPA.AP21559032_000007.

PMA : Et 343 de plus !

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manifeste 343 liberation pma

Libération a toujours eu le mot pour rire. C’est même à ça qu’on reconnaît ce journal, dont les titres à base de détournements et autres jeux de mots constituent la marque de fabrique. Pour son numéro du vendredi 6 juin, on aurait pu s’attendre à quelque chose comme « Hollande ne manque pas D-Day », ou encore « Welcome to Omaha, bitch ! » Mais non. Le quotidien régional du Marais (pas celui de Ségo, l’autre) a trouvé beaucoup mieux. Plus frais, plus accrocheur.

À la « une », un gros titre : « Procréation médicalement assistée POUR TOUS ! » Et en-dessous : « Le manifeste des 343 fraudeuses. » La référence est reconnaissable au premier coup d’œil. Oui, c’est bien la même qui avait valu à votre magazine préféré un procès en moralité digne de l’Inquisition à l’occasion de son numéro spécial « Touche pas à ma pute ! », sous-titré « Le manifeste des 343 salauds ». Cette fois, de façon incompréhensible, personne ne moufte. À croire que 343 signatures sont, au choix, féminines ou sacrilèges. Mais passons. À l’origine, « Le manifeste des 343 salopes » avait réuni autant de femmes qui avouaient avoir avorté. Il s’agissait d’aide médicale à la non-procréation. Désormais, il est question d’aide médicale à la procréation. Exactement l’inverse, quoi.

Décidément, les temps changent. Mais le détournement du titre est double, puisqu’il reprend aussi l’incontournable expression « pour tous », accolée à tout et n’importe quoi depuis qu’on a décrété que le mariage était un droit, et l’enfant itou. En attendant la « maternelle pour tous » ouverte aux retraités, ou « l’hôpital pour tous » ouvert aux valides, nous voilà donc en présence d’une revendication de « PMA pour tous ». Toutes ? Non, tous. Hommes et femmes compris, puisque le masculin l’emporte.

« Il y a en France un principe fort ridicule et qui est vivement enraciné, c’est que l’égalité consiste à ce que chacun puisse prétendre à tout. », écrivait Joseph Fiévée (1767-1839), dans ses Correspondances et relations avec Bonaparte. Homosexuel assumé à une époque où tout n’était pas si facile, sa femme était morte en couches en lui laissant un enfant. Il a élevé son rejeton et vécu auprès de son compagnon jusqu’à sa mort, et partage aujourd’hui avec lui une tombe au Père-Lachaise. Jamais, sans doute, cet homme libre qui fut journaliste, écrivain, haut-fonctionnaire et agent secret n’aurait cru si bien dire.

La PMA « pour tous » était à l’origine un « pilier » de la loi sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, selon son rapporteur à l’Assemblée Erwann Binet. Mais face au mouvement de contestation le plus important depuis 45 ans, le gouvernement l’a finalement rangée dans un tiroir. Il n’en fallait pas plus pour que la gazette des bourgeois-bohème du 4ème arrondissement de Paris reprenne les armes. Les lesbiennes fertiles sont des malades comme les autres ! Elles ont « droit » à une aide médicale puisqu’elles ne peuvent pas procréer entre elles. Vite, un manifeste !

Problème : dans l’argumentaire déroulé sous le titre de Libé, la logique élémentaire en prend un méchant coup. Premier point : « Nous réclamons l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, sans discrimination. » Ça tombe bien, il n’y a jamais eu de discrimination selon l’orientation sexuelle pour bénéficier de la PMA, pas plus que pour se marier. Deuxième point : « Nous réclamons que la loi ouvrant l’adoption aux couples de même sexe soit appliquée partout en France. » Bonne nouvelle, c’est le cas : conformément à la décision du Conseil Constitutionnel, les tribunaux jugent au cas par cas de l’intérêt de l’enfant.

C’est après que ça se complique. Troisième point : « Nous réclamons l’égalité entre couples homosexuels et hétérosexuels pour l’établissement de la filiation de leurs enfants. » Pas évident, vu qu’aucun couple hétérosexuel fertile et en bonne santé n’aura jamais besoin de la PMA, contrairement à un couple de lesbiennes, même en pleine forme. Quatrième et dernier point : « Nous réclamons que tous les enfants de France puissent bénéficier des mêmes droits et que cessent immédiatement les discriminations dont sont victimes les enfants élevés dans les familles homoparentales. » Sur ce sujet, patience, les tribunaux recueilleront d’ici quelques années les centaines de demandes d’accès à leurs origines réelles d’enfants réputés « nés de » (sic) deux mères. Et nul doute qu’on se rappellera alors la seule chose qui soit vraiment le cas « pour tous » : chaque être humain naît d’un père et d’une mère.

Poutine et ses drôles de dames

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poutine femen meurtreIl n’est pas certain que les moins de vingt ans aient tout compris, mais enfin, ce fut une belle fête, l’endroit où il fallait être quand on fait partie des grands de ce monde. Obama, Poutine, sa Gracieuse Majesté Elisabeth II et son ébouriffante collection de chapeaux, David Cameron, Angela Merkel et quelques autres : pour le soixante-dixième anniversaire du D-Day, une vingtaine de chefs d’Etat et de gouvernement étaient invités, vainqueurs et vaincus se donnant la main pour sceller la grande réconciliation planétaire sur l’autel du « Plus jamais ça ! ». Comme l’a justement remarqué l’excellent Guillaume Erner sur France Inter, il est peu probable que la belle jeunesse à laquelle se sont adressés tous les discours sache pourquoi le président ukrainien était convié en même temps que son grand frère ennemi russe – tout simplement parce qu’une proportion notable des civils et des soldats soviétiques tués pendant la guerre étaient ukrainiens….

On laissera cependant aux commentateurs plus avisés le soin d’analyser le vaudeville diplomatico-gastronomique orchestré autour de quelques bonnes tables parisiennes en marge de ces festivités, de disséquer les poignées de mains échangées et les rencontres qui n’ont pas eu lieu, pour s’intéresser à une question autrement plus palpitante : Poutine et les femmes ou, plus précisément, Poutine, Valérie Trierweiler et les Femen.
Je vous le concède, les Femen peuvent être très énervantes avec leurs provocations à deux balles, par exemple quand elles déboulent à Notre Dame dépoitraillées, conformément au dress-code qui les a rendues célèbres ; elles sont carrément dégoûtantes quand elles urinent collectivement et publiquement sur le portrait de Poutine, comme elles l’ont fait le 1er décembre. Reste qu’elles sont un rêve de journal télévisé et de journal tout court. Grâce à elles, en effet, on peut afficher des seins nus à la « une », bonne conscience féministe en prime. Aujourd’hui, on peut donc se délecter de la photo de l’une d’elles, seins à l’air comme il se doit, massacrant Poutine à coups de pieu sous le regard égaré de François Hollande, Barack Obama et Juan Carlos. Toutefois, si la dame et ses gracieux attributs sont bien réels, les chefs d’Etat ne sont que des effigies de cire puisque la scène s’est déroulée jeudi au Musée Grévin. Ajoutons que le dragon terrassé par la belle ressemble plus à Claude François qu’au chef de la Sainte Russie, mais bon, cela doit être un problème d’éclairage.

À vrai dire le coup du musée Grévin n’est pas de première fraîcheur. Les militants nationalistes qui, en 1980, avaient enlevé la statue de Georges Marchais pour l’abandonner dans la fosse aux ours du Jardin des Plantes – fine allusion à l’ours soviétique – étaient un peu plus rigolos que nos belles, même s’ils ne disposaient pas d’arguments aussi convaincants. N’empêche, en termes d’agit-prop, ce n’est pas si mal vu : si les Femen s’étaient contentées de publier un communiqué furieux contre Poutine, cela n’aurait guère passionné les foules. Mais en offrant aux fleurons de la « grande presse » – dont Causeur…– un excellent alibi pour appâter le chaland avec des filles à poils, comme des tabloïds de bas étages, nos amazones ont inventé l’actu-porno : c’est sexy, c’est pour la bonne cause et ça marche !

Certes, les raisons de critiquer vertement Poutine – et même plus – ne manquaient pas bien avant qu’une erreur de traduction le fasse passer, en plus du reste, pour un sacré mufle. Lorsque, dans le cours du long entretien qu’il a accordé jeudi à TF1, il a été interrogé sur les propos de Hillary Clinton qui, toute en nuances, l’avait comparé à Hitler, le président russe n’a pas répondu, comme on l’a d’abord dit « Il ne faut pas débattre avec les femmes », mais « Il est toujours préférable de ne pas se disputer avec les femmes ». Or, quelle que soit notre envie de le dépeindre en monstre, de tels propos relèvent plutôt de la galanterie à l’ancienne que de la goujaterie. Bien sûr, Valérie Trierweiler ne s’est pas embarrassée de telles subtilités. L’ex première girl-friend et reine du tweet s’est sentie obligée de faire savoir à la France qu’elle était bien contente de ne pas avoir à serrer la main de l’ours russe. Information du plus haut intérêt, semble-t-il, puisqu’elle a été « retweetée » des centaines de fois et abondamment commentée – on attend désormais les réflexions de Julie Gayet sur la nouvelle politique de la Banque centrale européenne.

En attendant, elle n’est jamais contente, l’ex-première chipie de France. Voyez-vous, elle trouve qu’on en a trop fait avec ses états d’âme anti-Poutine alors que quand elle se fend d’un tweet pour dire que c’est bien triste qu’il y ait des enfants malades, tout le monde s’en fiche. En somme, elle fait son intéressante pour qu’on parle d’elle et quand on parle d’elle, elle fait sa sucrée, allez comprendre.
La morale de l’histoire, c’est que si vous rêvez d’être célèbre, il est inutile de vous donner la peine d’accomplir de grandes choses, surtout si vous êtes une femme. Essayez plutôt d’être la femme ou l’ex de : avec un tel titre de gloire, vous n’aurez même pas besoin d’enlever le haut.

Photo : Twitter d’Inna Schevchenko https://twitter.com/femeninna

Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.

Replonger dans La Piscine

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piscine alain page

piscine alain page

Ils sont beaux, riches et bronzés. Le quatuor infernal de La Piscine murit sa rancœur sur les hauteurs de St-Tropez. Delon et Ronet, au zénith de leur charme vénéneux. Romy et Jane, au sommet de leur érotisme langoureux. Ces quatre-là, Jean-Claude et Marianne, Harry et Pénélope, sont irrésistibles. Nous sommes à la fin des années 60, parenthèse enchantée où les femmes enlèvent le haut, les coupés italiens filent à 200 km/h dans l’arrière-pays et où l’alcool n’est qu’un prétexte à crier son désespoir. Les corps brûlent au soleil de Provence. Les vérités se reflètent dans l’eau trouble. Les baisers s’échangent à l’ombre des cyprès. Et quand la nuit surgit, sur un slow de Paul Anka, les peaux se tendent pour s’entrechoquer dans une danse macabre.

Comme dans un roman de Sagan, ces belles personnes souffrent de la passion, de la jalousie et d’un passé qu’on n’oublie jamais. De toutes ces meurtrissures qu’on accumule et qui finissent par nous achever. En 1969, Jacques Deray avait eu du nez, il avait saisi l’essence du désir : ce parfum de souffre, d’huile solaire et de sexe dans un polar balnéaire. 45 ans après le tournage, La Piscine reste un merveilleux éveil des sens pour les plus jeunes cinéphiles. Le résultat est si convaincant que le spectateur a l’impression d’un voyage en odorama. La chaleur de cette Côte d’Azur mythifiée nous envahit. Notre cinéma ne produit plus rien d’aussi délicat et sauvage. Nous avions atteint-là le paroxysme d’une délicieuse descente aux enfers. La preuve : les images du film servent à vanter une eau de toilette et Alain, vieux Guépard, dépose sa voix d’outre-tombe à chaque fin de spot publicitaire. Quelle femme peut résister aujourd’hui encore à ce timbre puissant chargé de mille vies ? Cette langueur assassine n’a pas échappé à Arnaud Le Guern qui inaugure la nouvelle collection « Un roman, un film culte » chez Archipoche par le roman La Piscine d’Alain Page. Excellente idée de revenir à la source première, des romans oubliés qui ont enfanté de grands succès au box-office. Sont prévus en septembre Nous ne vieillirons pas ensemble, l’unique roman de Maurice Pialat et en octobre, Max et les ferrailleurs, œuvre de Claude Néron adaptée par Claude Sautet. Dans La Piscine, on (re)découvre le texte d’Alain Page revu et corrigé par rapport à celui paru en 1969 aux éditions Raoul Solar sous le nom patronymique de l’auteur, Jean-Emmanuel Conil. C’est sous son vrai nom qu’il avait également signé le scénario.

Alain Page n’est pas un inconnu des écrans, il est l’auteur de Tchao Pantin réalisé par Claude Berri et également le créateur des personnages de la série télévisée Les Cordier, juge et flic. Sa plume légère, imagée, séquencée a séduit plus d’un  réalisateur. La virtuosité de son écriture, son tempo entêtant, sa note poétique, sa profondeur psychologique sont, à l’évidence, le meilleur des terreaux cinématographiques. Dans une préface inédite, l’auteur explique les différences entre l’adaptation et le roman originel. Que les férus d’automobiles racées se rassurent, ils ne perdent pas au change. Ronet a troqué sa Maserati Ghibli pour une Lancia Aurelia Spider de papier tout aussi désirable. Il revient aussi sur la genèse du roman et sur une époque insouciante en apparence mais complexe dans ses rapports humains. Ce qui séduit à la lecture, ce sont les portraits qui claquent, les fulgurances, ces envolées quand il assène à Marianne (Romy Schneider) cette formule assassine : « T’es une cérébrale qui aime baiser. C’est ton drame » ou quand il perçoit chez Pénélope (Jane Birkin) : « l’air blasé des stars fatiguées qu’on les admire ». Jean-Claude (Alain Delon) en prend lui aussi pour son égo : « c’est un bel animal qu’il est flatteur d’avoir chez soi mais le jour où il mord, il faut s’en débarrasser…ou le dresser ». Quant à Harry (Maurice Ronet), cet ami qui ne vous veut pas du bien, il est exécuté par cette saillie : « même lorsqu’il est seul, il doit se créer un public et soigner ses attitudes ». Que vous alliez ou non cet été en vacances dans le Sud, n’oubliez pas La Piscine dans la poche de votre maillot de bain.

La Piscine, Alain Page, Archipoche.

 

La nation et l’œuf de Colomb

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nation harouel republique

nation harouel republiqueLorsque Christophe Colomb, en route vers l’Amérique, démontre à son équipage médusé qu’on peut faire tenir un œuf sur une table, qu’il suffit pour cela d’en briser la coquille, il ignore qu’il vient d’inventer une méthode presque aussi révolutionnaire que ce qu’il découvrira bientôt au bout de sa longue-vue. Une méthode qui consiste à trouver à portée de main la solution d’un problème qui semblait insoluble. Tel l’œuf de Colomb, l’essai de Jean-Louis Harouel, Revenir à la nation, sera sans nul doute accusé de simplisme par ceux qu’il dérange et feignent d’oublier que la simplicité est la marque des grands livres. Celui-ci, de fait, ne s’embarrasse pas de circonlocutions, et il suffit de lire le titre pour comprendre où il veut en venir. Ou en revenir.

À la nation : c’est que celle-ci, bien qu’elle paraisse définitivement ringarde à certains, demeure la cellule fondamentale de l’ordre politique. La nation, qui renvoie à l’idée de naissance, est en effet le lieu de l’héritage : c’est elle qui relie le passé au présent et à l’avenir par l’intermédiaire de la culture et de la mémoire − et Jean-Louis Harouel de rappeler, à ce propos, que même la conception « républicaine » d’Ernest Renan ne se borne pas à une approche volontariste et individualiste : elle la combine à une dimension collective et historique. Si la nation selon Renan peut être « un plébiscite de chaque jour », c’est parce qu’elle traduit « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu », le désir de prolonger un enracinement dans une appartenance commune qui se situe dans le temps pas moins que dans l’espace.

Dans cet ordre, Jean-Louis Harouel observe qu’une démocratie ne se conçoit pas sans le sentiment de former un ensemble solidaire, et il n’hésite pas à citer Rousseau, qui affirmait au début de l’Émile que « là où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens ». Mais plus généralement, la nation conditionne l’existence même du politique, et au-delà encore, de la justice : « Le juste exige un cadre humain et territorial à la fois délimité et le plus homogène possible, dont la forme la plus réussie est l’État-nation. Le fait que l’amour universel n’est pas la justice a été mis en évidence par un rabbin italien d’origine marocaine, mort en 1900, Élie Benamozegh. Partant de l’exemple juif, il considère que la justice ne peut se réaliser vraiment que dans le cadre de la nation et sous le régime de la loi nationale. Garant de la loi, l’État est responsable de la justice. Dans la mesure où elle prétend nier la nation, la fraternité universelle refuse sa légitime part au principe de la justice. » En somme, on ne saurait se passer de la nation.
Or, sur le continent européen qui fut, durant deux millénaires, le lieu de son épanouissement, la nation est en train de disparaître – à l’occasion d’un retournement historique majeur à propos duquel Jean-Louis Harouel avance une hypothèse très pertinente. Selon lui, le « véritable génie du christianisme » a été d’établir une séparation du politique et du religieux fondée sur le précepte christique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les obligations religieuses ne concernaient que les personnes, seules appelées à faire leur salut éternel ; les personnes, pas les États, pour lesquels, selon la formule latine, « le salut du peuple est la loi suprême » et qui, même très chrétiens, n’avaient pas à rougir de leur égoïsme national ni à renoncer à la « raison d’État » lorsque le bien de la nation était en jeu. Préoccupé par le seul salut des âmes, le christianisme permet donc une séparation des genres, donc une forme de laïcité. En revanche, le « post-christianisme » qui lui a succédé en Europe depuis la seconde moitié du XXe siècle instaure une totale confusion. En effet, tandis que les personnes ont très largement abandonné leurs convictions religieuses et se complaisent dans un hédonisme décomplexé , les préceptes évangéliques – « Aime ton prochain comme toi-même », « Tends la joue gauche lorsqu’on te frappe sur la droite », etc. – sont désormais considérés comme applicables aux États. Ceux-ci doivent ainsi apprendre à subordonner leurs propres intérêts, même vitaux, à la fraternité universelle, à une non-discrimination élevée au rang de norme sacrée, à la poursuite de la paix perpétuelle et au principe de « l’amour de l’autre poussé jusqu’à la haine de soi ». Le post-christianisme repose sur l’oubli de la leçon séculaire selon laquelle les chemins de la sanctification individuelle sont suicidaires pour un État, en même temps que criminels et forcément injustes pour sa population.

Pour sauver la nation et l’immense trésor qui s’y rattache, il faut donc, explique Harouel, oser aller à contre-courant, répudier le « post-christianisme », et adopter à sa place le modèle juif – autrement dit, celui d’un État-nation « à la vigueur identitaire exemplaire ». À ce propos, l’auteur, qui est par ailleurs l’un des maîtres contemporains de l’histoire des institutions, rappelle que les nations de l’Europe médiévale furent conçues sur le modèle de l’État hébreu de l’Ancien Testament : le cas étant particulièrement net pour l’État français, qui a su tirer très précocement de la Bible « l’armature doctrinale de son édification » – qu’il s’agisse du sacre du roi ou du rapport très intime entre le chef et la nation qu’il dirige, rapport impliquant notamment que seul un prince français peut monter sur le trône.
Le modèle proposé par Harouel a donc le mérite insigne d’être indemne de ce « post-christianisme » où s’est engluée l’Europe : l’État d’Israël refuse en effet de considérer comme dépassées les notions d’indépendance et d’identité, et il admet sans restriction l’usage des moyens nécessaires pour les défendre. C’est ainsi qu’ Israël apparaît à ses yeux comme « le seul État européen à avoir conservé un contenu national précis et qui continue à se comporter en véritable État », c’est-à-dire, en État dont « la seule raison d’être » est le service de la nation.

En somme, conclut Jean-Louis Harouel, « pour revivre pleinement, les nations européennes doivent retrouver ce qui fut jadis la part juive de leur identité chrétienne : l’aptitude à la fierté et l’amour de soi comme groupement humain particulier ». C’est ainsi, et pas autrement, qu’elles pourront « reprendre place dans l’histoire, dont elles étaient sorties ».

Revenir à la nation, Jean-Louis Harouel,  éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Photo : Michel GILE/SIPA/00680868_000001.

Européennes : CDU et SPD, ça marche !

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angela merkel et ses alliés

angela merkel et ses alliés

Comme aux pires moments de la crise financière, une grande partie de la zone euro est balayée par des ouragans. Pourtant, l’Allemagne est à peine effleurée par ces intempéries et reste sereine au milieu des tempêtes.
En France, tout le monde parle de « séisme » après le scrutin européen qui a vu le Front national arriver en tête de tous les partis. Et Marine Le Pen s’est adressée au pays comme si elle avait déjà été élue présidente de la République. En Grande-Bretagne, pour la première fois depuis cent ans, un tiers parti, l’UKIP de Nigel Farage, gagne une élection devant les travaillistes et les conservateurs. En conséquence, la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, d’ailleurs promis par David Cameron, devient incontournable, avec comme issue prévisible un retrait de l’Union européenne.
Et l’Allemagne, dans tout cela ? [access capability= »lire_inedits »] Certes, la CDU de la chancelière Angela Merkel essuie quelques pertes minimes − d’ailleurs principalement subies par son aile bavaroise, la CSU, qui avait donné une tonalité eurosceptique à sa campagne − mais reste, et de loin, la première formation politique du pays. Le SPD a certes grappillé quelques points, mais il faut avoir la foi sociale-démocrate bien ancrée pour fêter un score de 27% après deux défaites consécutives aux législatives. Il est vrai qu’un nouveau parti eurocritique, Alternative für Deustchland (AfD), que l’on ne peut pas classer à l’extrême droite, obtient 7% des voix, et enverra une poignée de députés à Strasbourg. Mais peut-on considérer ce score comme un succès dans un pays où la controverse sur les garanties financières accordées aux pays en crise a fait rage des mois durant, remontant jusqu’à la Cour suprême ? Les partisans de l’AfD et les nombreux économistes qui, depuis des années, mènent une croisade contre le sauvetage de l’euro avec l’argent du contribuable allemand espéraient un score meilleur, au moins 10%…
Les Allemands, qui avaient accueilli l’euro de mauvais gré, ont fini par s’en accommoder, sans toutefois éprouver pour cette monnaie l’amour qu’ils portaient jadis au deutschemark. Ils n’ont donc pas voulu courir le risque de confier une parcelle de pouvoir, à Berlin, à un parti qui n’a pas fait ses preuves. Les électeurs ont préféré s’en tenir à du solide : ils sont visiblement satisfaits de la manière dont Angela Merkel gouverne le pays depuis 2005, tantôt avec les sociaux-démocrates, tantôt avec les libéraux.
Cela vaut tout autant pour la politique européenne que pour la politique intérieure. On doit à la vérité de constater que, sur l’Europe, il n’y a aucune divergence fondamentale entre la CDU, le SPD, les libéraux du FDP et même les Verts. On ne peut parler que de nuances, et encore celles-ci ne s’expriment que lorsque ces partis sont dans l’opposition. Par exemple, lorsqu’il ne participait pas au gouvernement, le SPD défendait une politique de relance économique à l’échelle européenne. On l’a même entendu, une ou deux fois, prononcer le mot tabou « eurobonds », synonyme de prêts communautaires aux pays en difficulté de la zone euro. Une fois arrivé au pouvoir, il a vite été persuadé par Mme Merkel de se conformer à la ligne rigide suivie sur ce point par Berlin, ligne d’ailleurs définie dès le début de la crise, en 2008, par le ministre social-démocrate des Finances Peer Steinbrück.
En matière budgétaire, le SPD a vite abandonné l’idée de combler le déficit par des hausses d’impôts. De plus, les sociaux-démocrates n’ont pas le moindre doute sur les potions que les pays européens, dont la France, devraient ingurgiter pour soigner leurs maux. Pour eux, l’ordonnance du bon Dr Gerhard Schröder est la seule qui vaille pour retrouver la croissance et faire reculer le chômage : dérégulation du marché du travail, coupes drastiques dans les budgets sociaux, réforme des retraites etc… Pour préserver la paix du ménage gouvernemental, Mme Merkel est cependant prête à faire quelques concessions aux socialos sur les retraites et le salaire minimum. Comment l’électeur allemand pourrait-il alors être mécontent de cette politique ? Le pays va bien, mieux en tous cas que presque tous ses voisins. Les Allemands observent avec une moue dubitative les résistances auxquelles se heurtent les gouvernements français, de droite comme de gauche, pour engager les réformes exigées par la situation : on ne répond pas aux problèmes du jour avec les recettes de la veille. Ici, personne ne croit que l’on peut sortir de la mondialisation comme on sauterait d’un train qui irait dans la mauvaise direction. Les résultats du commerce extérieur de l’Allemagne démontrent que ses entreprises peuvent s’adapter à un contexte de concurrence acharnée. On peut se plaindre de la casse qu’elle provoque parfois, mais il vaut mieux considérer ces difficultés comme une incitation à devenir meilleurs. On risque alors une seule chose : réussir. [/access]

Photo: Reynaldo Paganelli/SIPA/00671798_000028

D-Day : N’oubliez pas les Tommies

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Hier, nous avons commémoré l’anniversaire du débarquement. Le mythe de l’Amérique libératrice est tellement puissant que vous n’entendrez parler que des GI’s tombés pour la libération de la France. Ils sont 47 500 Américains à avoir débarqué le 6 juin lors de l’assaut sur Omaha et Utah.

C’est sans compter sur les Britanniques qui étaient 53 500 à débarquer à Sword et Gold (+ 21 400 canadiens sous commandement britannique à Juno).

Alors, ayez aussi une petite pensée pour eux : ils n’ont pas démérité, même s’ils appartiennent à la vieille Europe… Et qu’ils n’ont pas droit à la une des journaux, ni même aux pages intérieures…

Pensez à eux parce qu’ils ont combattu sans relâche de 1939 à 1945 sur tous les continents et toutes les mers (et pas seulement de 1942 à 1945). Pensez à eux parce qu’ils sont nombreux à être morts au combat (244 000 sur 5 120 000 engagés soit un ratio de 4,5% de tués au combats – USA = 291 000 sur 12 300 000 soit 2,3%).

Pensez aux 150 000 civils anglais tombés sous les bombes pendant le Blitz et à ceux qui ont tenu bon en silence…

Tant que vous y êtes, pensez aussi aux 210 000 soldats français (sur 4 100 000 engagés soit un ratio de 5,12 % de tués au combat) ainsi qu’aux 430 000 civils français morts entre 1939 et 1945. On dit qu’ils se sont mal battus en 1940, mais les chiffres montrent qu’ils ne manquaient pas d’ardeur à défendre leur patrie.

Pensez aussi aux 26 millions de Russes (dont 13 millions de soldats morts au combat) qui ont permis par leur sacrifice que les Américains débarquent somme toute assez facilement en Normandie en figeant plus de 300 divisions allemandes sur le front de l’est. Mais la russophobie ambiante ne devrait pas trop vous y aider.

 

NB : j’avais fait paraître ce texte en juin 2004 à l’occasion du 60ème anniversaire. Force est de constater que, dix ans plus tard, il reste d’actualité tant les médias n’en ont que pour l’Amérique.

Manuel Sorel

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Valls Rastignac Sorel

Valls Rastignac Sorel

Dans les portraits qui ont suivi sa nomination à Matignon, la presse a le plus souvent comparé Manuel Valls à Rastignac. Le problème est que Rastignac, en l’occurrence, ne renvoyait plus nécessairement au personnage de Balzac mais plutôt au cliché passé dans le langage courant : l’archétype de l’ambitieux sans scrupule. Il serait pourtant intéressant de pousser plus loin le parallèle en revenant au texte balzacien. [access capability= »lire_inedits »]  Rappelons d’abord que Rastignac, après avoir été un jeune provincial étudiant en droit est devenu à force d’intrigues, de mariages heureux et de coups financiers ministre de Louis-Philippe. Il n’y a pas ici, à notre connaissance, matière à parallèle ! Mais on trouve ailleurs, en revanche, un vrai point de convergence : la conception que Rastignac se fait de la réussite en politique est, tout comme chez Valls, de s’arranger pour apparaître comme le seul recours possible à un moment donné : « En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre (…) et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir. »(1)

Pour rester dans le registre de l’ambition, Valls ressemble à un autre héros de roman, Julien Sorel. A moins que cela ne soit l’inverse ; lisez plutôt : « De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncés, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant.Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. »

Ce n’est pas compliqué, cela ferait de Manuel Valls le candidat idéal pour le casting d’une nouvelle adaptation du Rouge et le Noir. Valls, d’après les commentateurs, c’est l’énergie et l’énergie est précisément la caractéristique principale, selon Stendhal, du héros en général et de Julien Sorel en particulier : « J’aime la force, et de la force que j’aime, une fourmi peut en montrer autant qu’un éléphant. » La fourmi Valls comme la fourmi Sorel puisent leur énergie dans des admirations hétérodoxes par rapport aux goûts de leur temps et de leur camp. Julien adore Napoléon sous une Restauration qui en a fait le Grand Satan tandis que Valls préfère Clémenceau à Jaurès, vrai crime de lèse-socialisme. Cela veut-il dire que le nouveau premier ministre a, comme Julien avec l’Empereur, le portrait du Tigre caché sous sa paillasse ? Nous ne sommes pas assez intime avec lui pour en avoir la certitude. [/access]

Photo : WITT/SIPA/00684469_000001

Peugeot ne veut plus de Sochaux

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FC Sochaux Peugeot

Le cruel dénouement de la dernière journée de championnat de France ne m’a pas laissé indifférent, vous vous en doutez, puisque je vous avais part de ma passion pour le FC Sochaux quelques jours plus tôt. Attristé, j’avais fini par prendre les choses avec philosophie. Après tout, j’avais déjà connu trois relégations pour autant de remontées dans l’élite. Pourquoi la quatrième ferait-elle exception ? Seulement voilà, nous sommes en 2014. Et la dimension économique a pris, lors des dix dernières années une place sans commune mesure avec la situation de 1999, année de l’avant-dernière relégation du FCSM. Ce poids du business dans le foot se double d’une situation économique générale dans notre pays, et particulièrement dans le secteur automobile.

Or, Sochaux, c’est Peugeot. Et voilà que PSA vient d’annoncer qu’il recherchait des nouveaux partenaires, voire un repreneur si c’est possible. Vous avez bien lu : la firme qui avait créé le club mais aussi initié le championnat professionnel de football en France veut vendre le FC Sochaux. C’est une révolution. Le président de la SASP[1. Société Anonyme Sportive Professionnelle.], Alain Cordier, a démissionné en même temps que l’annonce de cette nouvelle. Il ne souhaitait visiblement pas être l’homme de la vente du FC Sochaux. Les supporteurs craignent la mort de leur club, car beaucoup de clubs dans cette situation ont fini par périr, les Strasbourgeois savent de quoi je parle. Jean-Claude Plessis, le dernier président à avoir offert des trophées au FCSM, se range, comme les supporteurs, dans le camp des inquiets.

Né en 1928, et après avoir passé soixante-six ans dans l’élite, soit plus que n’importe quel autre club français, mon club est sans doute en train de crever. La passion du gamin de dix ans, que je vous expliquais il y a deux semaines, ne s’éteindra jamais, mais je frémis à l’idée que plus jamais un autre gamin de dix ans ne connaisse la même passion que la mienne.

Tout cela n’est pas très grave, vous lis-je déjà commenter sous ce texte. Ce n’est après tout qu’une histoire de mecs qui courent après un ballon. Sauf que.

Sauf que cette volonté de PSA n’est pas isolée d’un contexte. Si Carlos Tavares, son nouveau président qui a fait ses classes chez Renault, a pris cette décision, c’est dans le cadre d’une stratégie plus vaste. Une stratégie selon laquelle le groupe doit se concentrer sur la filière automobile et ne plus se disperser. Où être actionnaire d’un club de football, et mettre la main à la poche de temps à autre pour combler un trou (comme c’est souvent le cas avec les clubs formateurs en 2014), ce n’est plus vraiment la priorité. Mais cette explication ne va pas assez loin. En vendant le FCSM dont le stade jouxte les usines de Sochaux-Montbéliard, Tavarès coupe volontairement le groupe de son histoire. Il la coupe d’une partie de ses racines. Et, selon Carlos Tavares, et Carlos Ghosn, pour un groupe mondialisé, les racines, l’Histoire, c’est superfétatoire. C’est là que le supporteur, qui n’est parfois pas chroniqueur à Causeur, mais tout simplement ouvrier à Sochaux, prend peur.

Ne serait-on pas prêt, après avoir vendu sa passion du samedi soir, de couper les racines géographiques du groupe et de poser sur la table le postulat suivant : l’avenir du groupe PSA n’est plus forcément lié au Pays de Montbéliard ? Le site industriel de Sochaux n’est-il pas en danger ? Des délocalisations se préparent-elles ? Que ceux qui étaient prêts à m’expliquer que le sort d’un club de foot passe après les emplois des ouvriers en soient bien conscients : les deux ne sont pas incompatibles, ils sont même très liés. Le FCSM, c’est le trait d’union entre Peugeot et Sochaux. Penser à l’un, c’est penser à l’autre, car il y a l’histoire et il y a la géographie.

Ce monument en péril peut-il encore être sauvé ? Assurément. Tous les regards sont aujourd’hui tournés en direction de la Famille Peugeot, à la tête d’une des plus grandes fortunes de France. Si, en mémoire de ses ancêtres qui avaient installés les usines dans le  Pays de Montbéliard[2. Parce que beaucoup de leurs coreligionnaires protestants y vivaient.], cette famille pouvait racheter les parts du club (goutte d’eau par rapport à l’étendue de son patrimoine), le FCSM ne mourrait pas. Et un signe serait envoyé à Monsieur Tavares : un grand groupe industriel ne se coupe pas de ses racines. Les zélateurs du modèle allemand, d’ailleurs, ne me contrediront pas. Bayer Leverkusen et VSL Wolfsburg existent, après tout.

*Photo: Laurent Cipriani/AP/SIPA.AP21559032_000007.

PMA : Et 343 de plus !

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manifeste 343 liberation pma

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Libération a toujours eu le mot pour rire. C’est même à ça qu’on reconnaît ce journal, dont les titres à base de détournements et autres jeux de mots constituent la marque de fabrique. Pour son numéro du vendredi 6 juin, on aurait pu s’attendre à quelque chose comme « Hollande ne manque pas D-Day », ou encore « Welcome to Omaha, bitch ! » Mais non. Le quotidien régional du Marais (pas celui de Ségo, l’autre) a trouvé beaucoup mieux. Plus frais, plus accrocheur.

À la « une », un gros titre : « Procréation médicalement assistée POUR TOUS ! » Et en-dessous : « Le manifeste des 343 fraudeuses. » La référence est reconnaissable au premier coup d’œil. Oui, c’est bien la même qui avait valu à votre magazine préféré un procès en moralité digne de l’Inquisition à l’occasion de son numéro spécial « Touche pas à ma pute ! », sous-titré « Le manifeste des 343 salauds ». Cette fois, de façon incompréhensible, personne ne moufte. À croire que 343 signatures sont, au choix, féminines ou sacrilèges. Mais passons. À l’origine, « Le manifeste des 343 salopes » avait réuni autant de femmes qui avouaient avoir avorté. Il s’agissait d’aide médicale à la non-procréation. Désormais, il est question d’aide médicale à la procréation. Exactement l’inverse, quoi.

Décidément, les temps changent. Mais le détournement du titre est double, puisqu’il reprend aussi l’incontournable expression « pour tous », accolée à tout et n’importe quoi depuis qu’on a décrété que le mariage était un droit, et l’enfant itou. En attendant la « maternelle pour tous » ouverte aux retraités, ou « l’hôpital pour tous » ouvert aux valides, nous voilà donc en présence d’une revendication de « PMA pour tous ». Toutes ? Non, tous. Hommes et femmes compris, puisque le masculin l’emporte.

« Il y a en France un principe fort ridicule et qui est vivement enraciné, c’est que l’égalité consiste à ce que chacun puisse prétendre à tout. », écrivait Joseph Fiévée (1767-1839), dans ses Correspondances et relations avec Bonaparte. Homosexuel assumé à une époque où tout n’était pas si facile, sa femme était morte en couches en lui laissant un enfant. Il a élevé son rejeton et vécu auprès de son compagnon jusqu’à sa mort, et partage aujourd’hui avec lui une tombe au Père-Lachaise. Jamais, sans doute, cet homme libre qui fut journaliste, écrivain, haut-fonctionnaire et agent secret n’aurait cru si bien dire.

La PMA « pour tous » était à l’origine un « pilier » de la loi sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, selon son rapporteur à l’Assemblée Erwann Binet. Mais face au mouvement de contestation le plus important depuis 45 ans, le gouvernement l’a finalement rangée dans un tiroir. Il n’en fallait pas plus pour que la gazette des bourgeois-bohème du 4ème arrondissement de Paris reprenne les armes. Les lesbiennes fertiles sont des malades comme les autres ! Elles ont « droit » à une aide médicale puisqu’elles ne peuvent pas procréer entre elles. Vite, un manifeste !

Problème : dans l’argumentaire déroulé sous le titre de Libé, la logique élémentaire en prend un méchant coup. Premier point : « Nous réclamons l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, sans discrimination. » Ça tombe bien, il n’y a jamais eu de discrimination selon l’orientation sexuelle pour bénéficier de la PMA, pas plus que pour se marier. Deuxième point : « Nous réclamons que la loi ouvrant l’adoption aux couples de même sexe soit appliquée partout en France. » Bonne nouvelle, c’est le cas : conformément à la décision du Conseil Constitutionnel, les tribunaux jugent au cas par cas de l’intérêt de l’enfant.

C’est après que ça se complique. Troisième point : « Nous réclamons l’égalité entre couples homosexuels et hétérosexuels pour l’établissement de la filiation de leurs enfants. » Pas évident, vu qu’aucun couple hétérosexuel fertile et en bonne santé n’aura jamais besoin de la PMA, contrairement à un couple de lesbiennes, même en pleine forme. Quatrième et dernier point : « Nous réclamons que tous les enfants de France puissent bénéficier des mêmes droits et que cessent immédiatement les discriminations dont sont victimes les enfants élevés dans les familles homoparentales. » Sur ce sujet, patience, les tribunaux recueilleront d’ici quelques années les centaines de demandes d’accès à leurs origines réelles d’enfants réputés « nés de » (sic) deux mères. Et nul doute qu’on se rappellera alors la seule chose qui soit vraiment le cas « pour tous » : chaque être humain naît d’un père et d’une mère.

Poutine et ses drôles de dames

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poutine femen meurtre

poutine femen meurtreIl n’est pas certain que les moins de vingt ans aient tout compris, mais enfin, ce fut une belle fête, l’endroit où il fallait être quand on fait partie des grands de ce monde. Obama, Poutine, sa Gracieuse Majesté Elisabeth II et son ébouriffante collection de chapeaux, David Cameron, Angela Merkel et quelques autres : pour le soixante-dixième anniversaire du D-Day, une vingtaine de chefs d’Etat et de gouvernement étaient invités, vainqueurs et vaincus se donnant la main pour sceller la grande réconciliation planétaire sur l’autel du « Plus jamais ça ! ». Comme l’a justement remarqué l’excellent Guillaume Erner sur France Inter, il est peu probable que la belle jeunesse à laquelle se sont adressés tous les discours sache pourquoi le président ukrainien était convié en même temps que son grand frère ennemi russe – tout simplement parce qu’une proportion notable des civils et des soldats soviétiques tués pendant la guerre étaient ukrainiens….

On laissera cependant aux commentateurs plus avisés le soin d’analyser le vaudeville diplomatico-gastronomique orchestré autour de quelques bonnes tables parisiennes en marge de ces festivités, de disséquer les poignées de mains échangées et les rencontres qui n’ont pas eu lieu, pour s’intéresser à une question autrement plus palpitante : Poutine et les femmes ou, plus précisément, Poutine, Valérie Trierweiler et les Femen.
Je vous le concède, les Femen peuvent être très énervantes avec leurs provocations à deux balles, par exemple quand elles déboulent à Notre Dame dépoitraillées, conformément au dress-code qui les a rendues célèbres ; elles sont carrément dégoûtantes quand elles urinent collectivement et publiquement sur le portrait de Poutine, comme elles l’ont fait le 1er décembre. Reste qu’elles sont un rêve de journal télévisé et de journal tout court. Grâce à elles, en effet, on peut afficher des seins nus à la « une », bonne conscience féministe en prime. Aujourd’hui, on peut donc se délecter de la photo de l’une d’elles, seins à l’air comme il se doit, massacrant Poutine à coups de pieu sous le regard égaré de François Hollande, Barack Obama et Juan Carlos. Toutefois, si la dame et ses gracieux attributs sont bien réels, les chefs d’Etat ne sont que des effigies de cire puisque la scène s’est déroulée jeudi au Musée Grévin. Ajoutons que le dragon terrassé par la belle ressemble plus à Claude François qu’au chef de la Sainte Russie, mais bon, cela doit être un problème d’éclairage.

À vrai dire le coup du musée Grévin n’est pas de première fraîcheur. Les militants nationalistes qui, en 1980, avaient enlevé la statue de Georges Marchais pour l’abandonner dans la fosse aux ours du Jardin des Plantes – fine allusion à l’ours soviétique – étaient un peu plus rigolos que nos belles, même s’ils ne disposaient pas d’arguments aussi convaincants. N’empêche, en termes d’agit-prop, ce n’est pas si mal vu : si les Femen s’étaient contentées de publier un communiqué furieux contre Poutine, cela n’aurait guère passionné les foules. Mais en offrant aux fleurons de la « grande presse » – dont Causeur…– un excellent alibi pour appâter le chaland avec des filles à poils, comme des tabloïds de bas étages, nos amazones ont inventé l’actu-porno : c’est sexy, c’est pour la bonne cause et ça marche !

Certes, les raisons de critiquer vertement Poutine – et même plus – ne manquaient pas bien avant qu’une erreur de traduction le fasse passer, en plus du reste, pour un sacré mufle. Lorsque, dans le cours du long entretien qu’il a accordé jeudi à TF1, il a été interrogé sur les propos de Hillary Clinton qui, toute en nuances, l’avait comparé à Hitler, le président russe n’a pas répondu, comme on l’a d’abord dit « Il ne faut pas débattre avec les femmes », mais « Il est toujours préférable de ne pas se disputer avec les femmes ». Or, quelle que soit notre envie de le dépeindre en monstre, de tels propos relèvent plutôt de la galanterie à l’ancienne que de la goujaterie. Bien sûr, Valérie Trierweiler ne s’est pas embarrassée de telles subtilités. L’ex première girl-friend et reine du tweet s’est sentie obligée de faire savoir à la France qu’elle était bien contente de ne pas avoir à serrer la main de l’ours russe. Information du plus haut intérêt, semble-t-il, puisqu’elle a été « retweetée » des centaines de fois et abondamment commentée – on attend désormais les réflexions de Julie Gayet sur la nouvelle politique de la Banque centrale européenne.

En attendant, elle n’est jamais contente, l’ex-première chipie de France. Voyez-vous, elle trouve qu’on en a trop fait avec ses états d’âme anti-Poutine alors que quand elle se fend d’un tweet pour dire que c’est bien triste qu’il y ait des enfants malades, tout le monde s’en fiche. En somme, elle fait son intéressante pour qu’on parle d’elle et quand on parle d’elle, elle fait sa sucrée, allez comprendre.
La morale de l’histoire, c’est que si vous rêvez d’être célèbre, il est inutile de vous donner la peine d’accomplir de grandes choses, surtout si vous êtes une femme. Essayez plutôt d’être la femme ou l’ex de : avec un tel titre de gloire, vous n’aurez même pas besoin d’enlever le haut.

Photo : Twitter d’Inna Schevchenko https://twitter.com/femeninna