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10 juin 1944 : le martyre d’Oradour-sur-Glane

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oradour sur glane

Oradour-sur-Glane était un petit village du Limousin apprécié pour le charme de ses paysages et sa rivière poissonneuse. Les habitants de la ville toute proche de Limoges, reliée au village par un tramway, aiment s’y rendre le dimanche pour s’y détendre par les beaux jours d’été. Et soudain…

Le samedi 10 juin 1944, à 15 heures : Une colonne allemande pénètre dans le village et ordonne aux habitants de se réunir sur la place principale (le « Champ de Foire”), officiellement pour un « simple contrôle d’identité”. Il s’agit d’une unité de SS appartenant à la 2ème Division Panzer « Das Reich”. Ne se méfiant de rien, la population obéit dans le calme. Parallèlement, des soldats et chenillettes encerclent et investissent le bourg où ils regroupent également tous les paysans du voisinage.

15 heures 30: Les hommes du village sont répartis en trois groupes, emmenés vers des granges où il sont massés. Surpris, mais pas plus inquiétés (après tout, ils n’ont rien à se reprocher), ceux-ci obéissent, bien qu’intrigués par la présence de mitrailleuses pointées sur eux. Dehors règne la canicule. À l’intérieur, la chaleur est suffocante…

16 heures: Sur le signal d’une explosion entendue à l’extérieur, les mitrailleuses se mettent soudain à cracher leur feu. C’est un massacre,  dans un vacarme assourdissant et une odeur de poudre. Les hommes tombent les uns sur les autres dans des cris de douleur, transformant les granges en enfer. Le massacre terminé, les SS couvrent les corps – certains encore en vie – de paille et y mettent le feu.

17 heures: Les soldats investissent les trois écoles du village et font rassembler tous les enfants sur la place aux côtés des femmes, dont certaines tiennent des bébés dans leurs bras. De là, ils les entraînent vers l’église où ils les entassent et enferment. Débute alors un second carnage: tirs aveugles sans distinction dans la masse depuis les issues, suivis d’une mise à feu de l’église.

19 heures 30: Opération terminée: le bourg est en flammes, nulle trace de vie. Détail morbide: allongés derrière leurs mitrailleuses, les soldats ne se donnèrent même pas la peine de viser le haut des corps, de sorte que, atteints aux jambes, la plupart des victimes périrent dans des souffrances horribles, brûlés vifs.

Bilan : 642 morts, 5 survivants

Ces faits sont fournis par le témoignage de deux rescapés: Robert Hébras (qui avait alors 19 ans) et Madame Rouffanche. Parmi les décombres brûlées, on a retrouvé le lendemain une grande quantité de bouteilles vidées, les tortionnaires (dont l’un des chefs, le sadique commandant Dickmann, était réputé alcoolique) ayant « fêté” l’événement par une beuverie.

Le général Lammerding commandant la division avait fait procéder la veille dans la région (Tulle) à 99 pendaisons. Détail affligeant: parmi les soldats figuraient des Alsaciens, enrôlés de force en 1940.

Pourquoi ce massacre? Aucune explication précise n’en fut donnée par les bourreaux. Mais l’on sait qu’un groupe de maquisards avait capturé la veille un capitaine allemand qui fut exécuté. Par ailleurs, pour ralentir l’avance des Allemands vers le front des troupes alliées récemment débarquées, des résistants avaient fait sauter un pont, entraînant la mort de deux soldats allemands.

Cette action ne fut pas isolée: deux mois plus tard, le jour même de la Libération de Paris  (le 25 août), étaient incendiés les bourgs de Maillé (Indre-et-Loire) et Planchez (Morvan).

Une explication, si tant est que ce terme puisse être appliqué… : ces unités de SS arrivaient tout droit du front Est (Russie, Ukraine) où de telles pratiques étaient courantes.

Un drame qui se passe de tout commentaire. Contentons-nous d’honorer en silence la mémoire de ces innocentes victimes.

 

N.B : D’après le témoignage fourni par Robert Hébras (« Oradour-sur-Glane, le drame heure par heure” Les Productions du Pertuis).

 

*Photo : wikicommons.

Les rien-pensants

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polony zemmour inrocks

Le « politiquement correct », c’est comme le pudding : la preuve de son existence, c’est qu’on en mange tous les jours – et même jusqu’à l’indigestion. Curieux, quand on y pense, vu que nul ou presque ne reconnaît aimer ça. En effet, le terme appartient désormais au répertoire des noms d’oiseaux que l’on s’envoie à la figure dans le débat public. Il y a un quasi-consensus pour le dénoncer et personne pour le revendiquer, des légions de victimes et pas l’ombre d’un coupable. Bref, le politiquement correct est dans toutes les têtes. Surtout dans celles des autres.

C’est que si le mot est omniprésent, chacun a sa petite idée sur la chose. À ce compte-là, on se dit qu’on ferait mieux d’abandonner cette catégorie devenue inopérante à force d’être accommodée à toutes les sauces. Si on ne sait plus qui, de Pascale Clarke ou de Natacha Polony, d’Edwy Plenel ou d’Éric Zemmour, des Inrocks ou de Causeur, incarne le politiquement correct, c’est que ce terme n’a plus de sens. Un destin presque naturel pour une entreprise idéologique qui prétendait transformer le réel en régnant sur les esprits, donc en régentant le langage. Puisque « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde », il devrait suffire de bien les nommer pour lui apporter le bonheur. L’ennui, c’est qu’il y a erreur sur la nature du « bien » dont il est question. Là où Camus parlait de vérité, les apôtres du politiquement correct convoquent la bienséance. Là où il faudrait affronter le réel tel qu’il est, ils entendent nous obliger à le voir tel qu’il devrait être, ou tel qu’ils croient qu’il devrait être. Là où on devrait s’efforcer de bien penser, ils ont inventé la bien-pensance. Au final, ils n’ont pas fait le bonheur du monde, ils nous ont pourri la vie.
Vous me direz qu’il faut choisir. Si le politiquement correct n’existe pas, il est absurde de le dénoncer. Pour sortir de cette impasse, une clarification s’impose.

Né dans les universités américaines dans les années 1970, le politiquement correct est devenu le code culturel des classes urbaines mondialisées avant de s’imposer à tous sous la forme d’une pensée obligatoire et, pour finir, d’une politique. Comment peut-on être contre le mariage gay ? Comment peut-on être eurosceptique ? Comment peut-on souhaiter le retour des frontières ? Comment peut-on être de droite ? Dans son dernier avatar, le politiquement correct n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le viatique progressiste psalmodié en quelques slogans par des benêts à carte de presse : «L’immigration est une chance pour la France », « L’Europe est notre avenir », « La femme est l’avenir de l’homme ». Il se pâme devant la saucisse à barbe et s’étrangle face à la Manif pour tous. Il aime son prochain mais déteste volontiers son voisin. Il adore la différence mais abhorre la divergence.
En se diffusant, le politiquement correct a donc perdu en précision, au point de devenir un vague synonyme de « conformisme », de « bien-pensance », voire simplement de « gauche ». Or, justement, la gauche est, intellectuellement sinon politiquement, en voie d’épuisement. Il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anti-conformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste. Les uns se croient subversifs parce qu’ils épousent une personne de leur sexe, les autres parce qu’ils se marient à l’église. Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolcheviques qui incitent les enfants à la débauche. Et comme toujours, la première victime de cette guerre des récits, c’est la vérité.

Dans ces conditions, dira-t-on, autant reconnaître que le politiquement correct a changé de camp. Caron et ses innombrables clones ont assurément perdu la bataille des idées. C’est bien ce qui les enrage. C’est d’abord avec stupeur, puis avec dégoût, qu’ils ont assisté à la montée en puissance de leurs adversaires, affublés du gentil surnom de « néo-réacs ». Non contents d’exister, ce qui était déjà gonflé, ces malfaisants osaient marcher sur leurs plates-bandes médiatiques – sur la pointe des pieds, certes, mais c’était déjà trop. Pour un Zemmour ou une Polony autorisés (comme votre servante) à exprimer une opinion inconvenante, combien de centaines d’éditorialistes convenables et surtout, combien de soutiers anonymes qui, sans même en être conscients, distillent une vérité officielle qu’il ne leur viendrait même pas à l’idée de contester ?
C’est alors qu’est née l’idée de retourner à l’envoyeur cette arme de guerre sémantique : le politiquement correct, c’est vous !
Tout doux mes bijoux ! La manœuvre, fort habile au demeurant, repose sur une entourloupe. De fait, hier triomphant, le politiquement correct est aujourd’hui minoritaire, ce qui lui permet de se parer de l’habit flatteur de la résistance. Il n’en reste pas moins hégémonique. Maître des lieux où se fabrique l’opinion – les médias et, dans une moindre mesure, l’Université –, il se la joue rebelle tout en exerçant férocement la police du langage, de la pensée et même des arrière-pensées. De ce point de vue, Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, est un cas d’école, le mètre-étalon que l’on devrait empailler (après sa mort, que l’on souhaite la plus tardive possible), pour l’exposer au pavillon des poids et mesures de Sèvres. Caron ne pense pas, mais il pense bien.

N’empêche, il serait cruel de lui disputer le macaron de la rébellion auquel il semble tant tenir. Après tout, je veux bien endosser le maillot du politiquement correct – pour peu qu’il soit seyant et ajusté. Tant qu’à faire, j’aimerais autant exercer le pouvoir qui va avec.
Cette bataille de chiffonniers pour décrocher la médaille de l’incorrection est certes hautement comique, mais aussi parfaitement dérisoire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle révèle une fracture profonde, peut-être irréductible. On peut avoir des désaccords, c’est même le sel de l’existence. On peut se détester, et même se mépriser. Mais quand on ne s’accorde plus sur les mots et sur le récit, on ne vit plus dans le même monde. On ne saurait s’y résoudre car, malgré tout ce qui nous sépare, nous n’en avons pas d’autre sous la main. En vérité, nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre à parler le même langage – c’est-à-dire, littéralement retrouver un sens commun. Le bon de préférence.

Cet article en accès libre est issu du numéro de juin de Causeur. Pour lire tous les articles et accéder aux archives, abonnez-vous !

Causeur 14 - juin 2014   

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*Photo : ALFRED/SIPA. 00543003_000006.

Bruel, Le Pen et l’AFP : il n’est de bon juif que confessionnel

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Je n’ajouterai qu’un bref commentaire au flot de paroles et d’écrits déversés à l’occasion du nouveau dérapage langagier du président d’honneur du FN.  Vieux cabotin de la scène politique, Jean-Marie Le Pen prend tous les risques, y compris celui de mettre sa fille en difficulté, pour se retrouver sous les feux de l’actualité. Jean-Marie Le Pen est et restera jusqu’à son trépas un antisémite de la vieille école française, celle des antidreyfusards et des maurrassiens. Au fil du temps, cet antisémitisme-là s’est dégradé en sorties graveleuses de fin de banquet. Il  est haïssable, mais il n’est pas exterminationniste comme celui des nazis, ni tueur de juifs comme celui des Merah et Nemmouche. Pour une certaine gauche, le Pen est le vieillard que l’on adore haïr, comme feu Stéphane Hessel était celui qu’on aimait adorer. Tous deux ont ou avaient une obsession : les juifs pour le premier, Israël pour le second. Ils ne méritent ni tant d’honneur, ni tant d’indignité.

En revanche, j’avoue avoir été irrité par la formulation employée par l’Agence France-Presse, reprise par l’ensemble des médias, pour expliquer que menacer Patrick Bruel d’une « fournée » était particulièrement ignoble : Patrick Bruel est «  de confession juive ». Pourquoi cette formule alambiquée alors qu’il était si simple de signaler  que le chanteur est juif, qualité qu’il a d’ailleurs toujours revendiquée. Avez-vous entendu Patrick Bruel déclarer qu’il est «  de confession juive » à un journaliste ? Non, jamais ! L’usage récurrent de cette expression dans le discours public montre combien il est difficile d’admettre, en France que l’appartenance au peuple juif n’est pas une simple affiliation religieuse, mais un destin collectif. Que, de plus cette appartenance n’est pas exclusive, bien au contraire, d’une loyauté sans faille et d’un amour profond pour la patrie française ? Lorsque les journalistes de l’Agence France-Presse et des grands médias auront compris cela, l’antisémitisme aura plus reculé qu’après une énième condamnation judiciaire de Jean-Marie Le Pen.

Sarkozix chez les Helvètes

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suisse nicolas sarkozy

Nicolas Sarkozy fait parler de lui en Suisse. Hier après-midi, le quotidien helvétique Le Matin rapportait que l’’ancien président aurait eu des mots plus que désobligeants envers le système politique de la Confédération, le qualifiant « d’inefficace » et lui reprochant sa volonté de ne pas intégrer l’Union européenne. En fait, le scoop, à l’origine, n’est pas du Matin mais du Sonntag Blicks, hebdomadaire très populaire du côté de Berne. D’après le rédacteur en chef d’un autre journal suisse avec lequel j’ai pu échanger, Le Matin n’a pas laissé l’occasion de titrer sur ce scoop, en faisant réagir l’un des protagonistes de la réunion organisée sur les hauteurs d’Interlaken.

Nicolas Sarkozy ayant demandé que la presse et les journalistes de télévision ne soient pas conviés à l’événement, il pensait pouvoir parler librement. Il s’est donc laissé aller à ces considérations peu amènes sur le système politique suisse. S’il n’a pas explicitement attaqué la démocratie directe, véritable pilier de la démocratie suisse, le cœur y était. On sait en effet très bien que sans elle, cela ferait belle lurette que les Suisses seraient membres de l’UE, et peut-être même de l’euro. On sait aussi la considération que Nicolas Sarkozy porte aux consultations directes des peuples. Sur cette question, il a toujours été plus proche de Jean Quatremer que de Patrick Buisson.

Toujours est-il que cette intervention n’a pas eu l’heur de plaire à Adolf Ogi, ex-président de la Confédération, lequel lui aurait vertement expliqué que la démocratie suisse n’avait guère de leçons à recevoir en la matière. Il faut également tenir compte de la popularité d’Adolf Ogi en Suisse, qui tranche avec le sentiment assez répandu là-bas que les Français les prennent un peu de haut, alors que ce sont bien les Helvètes qui habitent à la montagne.

Le papier du Matin a évidemment eu de l’écho en France. C’est là que cela devient encore plus drôle. Car on a assisté à un concert de sifflets sur les réseaux sociaux contre Nicolas Sarkozy, qui a une nouvelle fois ridiculisé la France à l’étranger par son comportement  irrespectueux. Mais la plupart de ceux qui ont trouvé là l’occasion de se payer Sarkozy conspuaient il y a peu la démocratie directe suisse, qui permet à ses citoyens de refuser des minarets ou de limiter l’immigration. L’antisarkozysme moutonnier a ceci d’absurde que ses pratiquants s’attaquent à un Sarkozy en phase avec leurs convictions européennes et leur aversion pour la souveraineté de peuples forcément dangereux.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000025.

Natacha Polony chez Guillaume Erner sur France Inter, c’est ce matin !

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C’est très inhabituel de commencer une brève par de plates excuses, mais il se trouve que dans le dernier numéro de Causeur Magazine, où nous avons longuement interviewé Natacha Polony, nous avons par erreur indiqué la référence de son avant-dernier livre. Pas très malin, non ? Celui qui vient de paraître, chez Plon, a pour titre Ce pays qu’on abat. Il y a trop peu de bons livres politiques qui sortent, si en plus, on les signale mal, rien ne va plus. Heureusement que Natacha est bonne fille.

Cela dit, pour le même prix, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. En attendant de filer chez votre libraire favori,  vous pourrez retrouver Natacha dès ce matin entre 10h et 11h, sur France Inter dans l’émission « Service Public » de Guillaume Erner.

Depuis quelque temps, la rumeur courait que cette même émission abriterait un débat Polony-Caron. Débat qui aurait été sans doute animé, puisqu’il semblerait, à la lecture de leurs livres, que les deux collègues ne partagent pas exactement la même opinion sur le cours des choses. Ce ne sera hélas pas le cas, puisque d’après nos informations, Caron s’est défilé deux fois.

La première fois on a argué, côté végétarien, d’un problème de choix dans la date. La deuxième fois, l’attachée de presse de Fayard a carrément expliqué que le bel Aymeric ne faisait plus de promo pour son livre. Si l’info était exacte, – on n’ose imaginer qu’Aymeric ait eu les chocottes de débattre avec Natacha – j’appellerais cela de l’ingratitude. Ne pas assurer le service après-vente de son propre livre, c’est comment dire, heu, incorrect…

Au secours, l’héroïne revient?

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heroine drogue usa

Le New-York Times évoque l’explosion du marché américain de l’héroïne. Les saisies ont en effet atteint un niveau record depuis deux décennies, faisant émerger une nouvelle drug-generation qui diffère de ses devancières.

Si le modus operandi n’a que peu changé (on commence par le sniff puis on se tourne majoritairement vers l’injection), ce sont les groupes à risques qui ont dévié lentement. Les exemples d’overdoses cités par le journal de l’acteur Philip Seymour Hoffman  ou de jeunes de la « middle class » ont illustré ces changements sociologiques. Le New-York Times explique que le XXIème siècle a déplacé les lieux de consommation, des pauvres des centres-villes aux repaires de la classe moyenne péri-urbains.

Si l’héroïne a décliné à partir du milieu des années 90, c’est que l’arrivée massive sur le marché des drogues de synthèse (metamphétamine, crack) et la banalisation de la cocaïne ont provoqué un mouvement de balancier sur la consommation, plus que la politique de prohibition.

Ces chiffres new-yorkais sont avancés par les associations locales de prévention pour justifier l’ouverture immédiate d’un moratoire, destiné à précéder  le mouvement mécanique inévitable de la (re)consommation. Car les « tendances » dans ce milieu sont généralement dictées par la loi de l’offre et la demande. Ainsi, l’explosion de la consommation de cocaïne (dans les années 70-80)  ne répondait pas tant à une demande croissante qu’à un afflux massif du produit en provenance du Mexique, les cartels ayant décidé d’ « inonder » le marché, tirant les prix vers le bas.

À New-York, c’est d’abord à Staten Island qu’on observe un regain de la consommation. Lieu stratégique d’import/export, iconoclaste au sein du paysage new-yorkais, l’île illustre le déménagement de la toxicomanie des centre-villes aux milieux péri-urbains voire ruraux. Là-bas, les ravages de la drogue ont entraîné une prise de conscience (tardive) ces derniers mois et la mise en place de politiques visant à l’enrayer.

En France, la situation paraît différente. L’AFR (association française de réduction des risques) indique que la consommation d’héroïne semble stable dans l’hexagone, bien qu’à l’instar des Etats-Unis, elle a quitté la seule consommation urbaine pour « envahir » la France ruraleChez nous, plutôt que l’héroïne, ce sont ses dérivés médicamenteux qui ont la cote. L’injection de médicaments, avec en tête de liste le Skenan, un anti-douleur issu de la morphine, représente le péril sanitaire le plus important . Notre généreux système de santé est un miroir des cartels mexicains d’outre-Atlantique de l’époque. En un peu moins sexy, cela va sans dire.

La nouvelle « French connection » porte plutôt la blouse, quelques médecins ou pharmaciens véreux créant l’offre et la demande sur le marché de la dope hexagonal. Dans le même temps, la France continue à condamner pénalement le simple consommateur, alors que peu de ces « dealers » diplômés sont inquiétés. Un autre versant de l’exception culturelle française.  

*Photo : B.A.D.

Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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eurovision conchita autriche

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

FN : Marine Le Pen a tué le père

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Une nouvelle opération Overlord est annoncée. Sous le haut commandement du général Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme, les troupes de choc de l’antifascisme plient leur paquetage pour terrasser la peste brune. Vous décelez l’anachronisme ? Petit rappel aux retardataires, le 6 juin, Jean-Marie Le Pen a endossé son costume de clown triste en évoquant tous les artistes qui avaient juré de quitter la France si le Front national arrivait en tête aux européennes : à propos des Yannick Noah, Guy Bedos et… Patrick Bruel, le vieux briscard a lâché : « Cochon qui s’en dédit. On fera une fournée ! » Antisémitisme ou simple provocation ? SOS Racisme s’apprête à porter plainte, Jean-Marie Le Pen plaide le malentendu. Passons sur les subtilités exégétiques, s’agissant d’un multirécidiviste de l’ambiguïté. Depuis une trentaine d’années, son grenier à petites phrases va du calembour franchement douteux (« Monsieur Durafour-crématoire ») au clin d’œil révisionniste (le fameux « point de détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale », en passant par les jeux de mots rappelant son vieux fonds poujadiste (« Moscou-Vichy », « (les bals autrichiens) c’est Strauss sans Kahn », etc.).

Jusque-là, Marine Le Pen, tout en prenant ses distances avec les excès verbaux de son père, les avait un peu facilement mis sur le compte d’un anarchisme de droite. Ces dernières années cependant, chaque nouvelle provocation de Le Pen père suscitait des toussotements gênés de la direction du Front national. Dans la famille Le Pen, les héritages se transmettent dans la douleur : en 2011, à quelques secondes de son premier discours en tant présidente du parti, alors qu’elle venait de triompher de Bruno Gollnisch, Marine Le Pen avait dû éviter une peau de banane jetée par son père. En coulisses, Jean-Marie pestait contre un journaliste se plaignant d’avoir été molesté par le service d’ordre du parti, pour la seule raison qu’il était juif. Riposte amusée du patriarche : « Cela ne se voyait pas sur le bout de son nez… » L’instinct paternel, sans doute… Plus récemment, Le Pen père aurait pu plomber la campagne européenne du Front après sa fameuse sortie sur « Monseigneur Ebola », qui n’empêcha finalement pas les listes FN de laisser loin derrière ses concurrentes. La fille aurait passé un savon à son incontrôlable de père après cette pénultième outrance.

Cette fois, il faut croire que la coupe était pleine : lasse de crier à la manipulation à chaque sortie lepéniste, Marine Le Pen vient de taper un grand coup en dénonçant ni plus ni moins qu’une « faute politique » : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qui est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences. Si cette polémique peut avoir une retombée positive, c’est celle de me permettre de rappeler que le Front national condamne de la manière la plus ferme toute forme d’antisémitisme, de quelque nature que ce soit », a-t-elle confié au FigaroLe message a le mérite d’être clair : Marine Le Pen coupe officiellement le cordon avec son père. Si je voulais jouer au psy d’opérette, je dirais qu’elle a enfin tué le père. Un père-sévère – mais je vire lacanien, arrêtez-moi !- qui lui a mis le pied à l’étrier avant de s’employer à lui savonner la planche. 

Du coup, même chez les antifascistes patentés, on a beau sortir ses gousses d’ail, reprendre paroles et musique des années 1980, on n’y croit plus vraiment. Signe qui ne trompe pas, le gouvernement ne pavoise pas aux couleurs de l’antiracisme, le secrétaire d’Etat au charcutage territorial André Vallini s’étant fendu d’une simple interpellation : « Jean-Marie Le Pen peut-il rester membre du FN? Président d’honneur du Front national ? » Qu’est-ce d’autre qu’une reconnaissance tacite de la mutation du FN ? Il est fini le temps où l’on pouvait se rassurer à bon compte en crachant sur le quart de français qui vote mal, ou en les assimilant aux néo-nazis ukrainiens, comme vient de le faire un Bernard Kouchner qui peut se permettre ce genre d’écarts, puisque le Dieu de la politique l’a depuis longtemps délivré des électeurs…

Dans son propre parti, la cheffe d’orchestre a donné le ton. Même le très jean-mariste Louis Aliot, compagnon de Marine à la ville et qu’on dit guère emballé par le virage crypto-chevènementiste de son parti, a eu des mots très durs contre son ancien mentor. Quant à Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, il a carrément appelé Jean-Marie Le Pen à se mettre à la retraite. Réplique verte de l’intéressé : « Il devrait changer les consonnes de son nom. » On n’attaque pas impunément un vieux chansonnier de la IVe République…

Devant ce concert d’indignation, les antifas n’ont plus qu’un dernier argument : le double langage. La « vidéo a été retirée à la hâte, sans aucune forme d’explication, ce qui est une volonté pour le Front national et sa présidente d’éluder toute responsabilité », nous dit Klugman, embourbé dans le sophisme après le désaveu cinglant qu’a infligé Marine à Jean-Marie. Si l’on s’en tient à sa version des choses, l‘une récure la façade pendant que l’autre orne l’arrière-boutique de colifichets peu ragoûtants. Faute de grain à moudre, les survivants de l’antiracisme se raccrochent ainsi à la vieille branche racornie que leur tend Le Pen senior, de peur de sombrer dans le fleuve de l’oubli. La diabolisation, c’est un peu comme le tango, il faut être deux pour que ça marche…

Quoi qu’en pense de la machine frontiste, une chose saute aux yeux : Marine Le Pen veut accéder au pouvoir[1. Quitte à renier son programme social en s’alliant à une UMP moribonde, s’il le faut.]. Après son triomphe aux européennes, qu’elle ne doit qu’à elle-même, l’eurodéputée se sent suffisamment forte pour piétiner les plates-bandes paternelles. Et comme le pays d’Ubu n’est jamais à un paradoxe près, les gros couacs d’hier pourraient convaincre les Français que le FN a acquis une vraie culture de gouvernement![2. Rendons à l’ami Frédéric Magellan la paternité de cette chute.].

*Photo : LCHAM/SIPA. 00682266_000001.

La tradition, garantie de l’avenir

remi brague moderne

« La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir et exige que nous lui laissions la voie libre. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission. » Concluant son Modérément moderne par ces mots, Rémi Brague jette, avec son dernier ouvrage, méthodique et inspiré, un pavé dans la mare du « présentisme » qui nous tient à la gorge. Culpabilité face à « l’histoire avec une grande hache » d’un côté, crainte de l’avenir de l’autre.

Nous sommes prisonniers d’un présent qui, ayant détruit ce qu’il a reçu, ne permet pas non plus d’envisager l’avenir. De façon emblématique, le futurisme est passé de mode. Au mieux, comme le souligne le philosophe, le long terme désigne pour ceux qui nous gouvernent les cinq années d’un quinquennat, au pire, qui n’est pas le moins probable, deux ou trois années sans élections. Cet avenir qui se dérobe interroge donc à nouveau notre rapport à la tradition. Eluder la question, parce qu’elle égratignerait notre égo d’homme moderne qui se pensait libre et sans lien serait suicidaire. On ne se propose pas de renouveler artificiellement le combat entre Anciens et Modernes, qui s’est déjà produit mille fois dans l’histoire. Simplement d’échapper à l’écrasement sur soi auquel l’époque nous contraint.

Le progressiste et le traditionaliste, comme l’avers et le revers d’une même monnaie, fondent leur différend sur une erreur commune : idole ou repoussoir, la tradition est figée dans le marbre de la permanence. Elle y gagne aux yeux des uns son caractère sacré, tandis que leurs adversaires la rejettent comme l’antithèse de la nouveauté qu’ils poursuivent de leurs vœux. L’étymologie corrige cette double méprise. Plutôt qu’un culte au passé, la tradition est un mouvement, rigoureusement, une transmission, qui fonde sur l’héritage du monde passé la possibilité du monde à venir. Ce qui renvoie, de fait, dos à dos le réactionnaire nostalgique et le progressiste hors-sol.

Le legs du monde qui nous accueille quand on est enfant est immense, immensément plus large que la petite fleur d’une existence féconde, fût-elle de celle de Rimbaud ou de Thérèse de Lisieux, qui ont, avec une précocité exemplaire, porté les facultés du cœur humain à une incandescence inouïe. Bernard de Chartres avait cette formule lumineuse au XIIe siècle : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque ».

Tout le paradoxe de la tradition, qui en fait un mouvement et non une posture, gît dans cette formule : la réception du monde qui nous précède est la seule manière de porter notre regard au-delà du présent qui nous contient. Le premier mouvement de confiance et d’humilité auquel nous enjoint la tradition est un gage de lucidité pour l’avenir. Comme le dirait Chesterton, cité par Brague, les morts ont validé ce qui valait la peine d’être transmis : « La tradition signifie que l’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes, nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. »[1. Gilbert K. Chesterton, Orthodoxie, 1908.] Ce suffrage est digne de confiance puisqu’il a au moins l’avantage, face à un avenir qui n’est jamais sûr d’advenir, d’avoir existé.

Succédant à un XIXe siècle résolument traditionnaliste, bien que travaillé par les forces révolutionnaires, le XXe siècle a été celui d’un modernisme assumé, produisant parfois le meilleur, les Trente Glorieuses, souvent le pire, l’industrie concentrationnaire. Aujourd’hui, nos progrès sont indéniables, la tranquillité est une chose acquise en Europe. Mais le bonheur nous échappe. Comme le disait déjà Bergson, nous gémissons sous le poids de nos progrès. Parce qu’en nous privant de nos racines, ils nous privent aussi d’horizon. Notre époque, si raisonnable par ailleurs, « ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle »[2. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.]. La formule de l’apôtre Paul éclaire la conscience angoissée de l’homme moderne qui perçoit confusément les limites  du progrès auquel il voue toute son énergie : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai reçu ». La transmission est prioritaire mais elle n’est pas exclusive. Elle est même la condition d’un regard neuf sur le monde, d’une liberté vivante et irriguée. Elle n’est peut-être même qu’un détour qui, par l’enracinement, nous libère de nous-mêmes, pour nous restituer plus pleinement notre liberté.

Le XXIe siècle comprendra-t-il que la seule manière pour l’humanité d’accomplir sa vocation anthropologique profonde, c’est de transmettre ? Vigie éclairée du monde moderne, Rémi Brague nous libère de nous-mêmes et change notre cœur en oiseau[3. Voir Philippe Jaccottet, La Semaison, mai 1954.].

Modérément moderne, Rémi Brague (Flammarion, 2014).

*Photo : Orphée, Chagall. wikicommons.

Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.

10 juin 1944 : le martyre d’Oradour-sur-Glane

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oradour sur glane

oradour sur glane

Oradour-sur-Glane était un petit village du Limousin apprécié pour le charme de ses paysages et sa rivière poissonneuse. Les habitants de la ville toute proche de Limoges, reliée au village par un tramway, aiment s’y rendre le dimanche pour s’y détendre par les beaux jours d’été. Et soudain…

Le samedi 10 juin 1944, à 15 heures : Une colonne allemande pénètre dans le village et ordonne aux habitants de se réunir sur la place principale (le « Champ de Foire”), officiellement pour un « simple contrôle d’identité”. Il s’agit d’une unité de SS appartenant à la 2ème Division Panzer « Das Reich”. Ne se méfiant de rien, la population obéit dans le calme. Parallèlement, des soldats et chenillettes encerclent et investissent le bourg où ils regroupent également tous les paysans du voisinage.

15 heures 30: Les hommes du village sont répartis en trois groupes, emmenés vers des granges où il sont massés. Surpris, mais pas plus inquiétés (après tout, ils n’ont rien à se reprocher), ceux-ci obéissent, bien qu’intrigués par la présence de mitrailleuses pointées sur eux. Dehors règne la canicule. À l’intérieur, la chaleur est suffocante…

16 heures: Sur le signal d’une explosion entendue à l’extérieur, les mitrailleuses se mettent soudain à cracher leur feu. C’est un massacre,  dans un vacarme assourdissant et une odeur de poudre. Les hommes tombent les uns sur les autres dans des cris de douleur, transformant les granges en enfer. Le massacre terminé, les SS couvrent les corps – certains encore en vie – de paille et y mettent le feu.

17 heures: Les soldats investissent les trois écoles du village et font rassembler tous les enfants sur la place aux côtés des femmes, dont certaines tiennent des bébés dans leurs bras. De là, ils les entraînent vers l’église où ils les entassent et enferment. Débute alors un second carnage: tirs aveugles sans distinction dans la masse depuis les issues, suivis d’une mise à feu de l’église.

19 heures 30: Opération terminée: le bourg est en flammes, nulle trace de vie. Détail morbide: allongés derrière leurs mitrailleuses, les soldats ne se donnèrent même pas la peine de viser le haut des corps, de sorte que, atteints aux jambes, la plupart des victimes périrent dans des souffrances horribles, brûlés vifs.

Bilan : 642 morts, 5 survivants

Ces faits sont fournis par le témoignage de deux rescapés: Robert Hébras (qui avait alors 19 ans) et Madame Rouffanche. Parmi les décombres brûlées, on a retrouvé le lendemain une grande quantité de bouteilles vidées, les tortionnaires (dont l’un des chefs, le sadique commandant Dickmann, était réputé alcoolique) ayant « fêté” l’événement par une beuverie.

Le général Lammerding commandant la division avait fait procéder la veille dans la région (Tulle) à 99 pendaisons. Détail affligeant: parmi les soldats figuraient des Alsaciens, enrôlés de force en 1940.

Pourquoi ce massacre? Aucune explication précise n’en fut donnée par les bourreaux. Mais l’on sait qu’un groupe de maquisards avait capturé la veille un capitaine allemand qui fut exécuté. Par ailleurs, pour ralentir l’avance des Allemands vers le front des troupes alliées récemment débarquées, des résistants avaient fait sauter un pont, entraînant la mort de deux soldats allemands.

Cette action ne fut pas isolée: deux mois plus tard, le jour même de la Libération de Paris  (le 25 août), étaient incendiés les bourgs de Maillé (Indre-et-Loire) et Planchez (Morvan).

Une explication, si tant est que ce terme puisse être appliqué… : ces unités de SS arrivaient tout droit du front Est (Russie, Ukraine) où de telles pratiques étaient courantes.

Un drame qui se passe de tout commentaire. Contentons-nous d’honorer en silence la mémoire de ces innocentes victimes.

 

N.B : D’après le témoignage fourni par Robert Hébras (« Oradour-sur-Glane, le drame heure par heure” Les Productions du Pertuis).

 

*Photo : wikicommons.

Les rien-pensants

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polony zemmour inrocks

polony zemmour inrocks

Le « politiquement correct », c’est comme le pudding : la preuve de son existence, c’est qu’on en mange tous les jours – et même jusqu’à l’indigestion. Curieux, quand on y pense, vu que nul ou presque ne reconnaît aimer ça. En effet, le terme appartient désormais au répertoire des noms d’oiseaux que l’on s’envoie à la figure dans le débat public. Il y a un quasi-consensus pour le dénoncer et personne pour le revendiquer, des légions de victimes et pas l’ombre d’un coupable. Bref, le politiquement correct est dans toutes les têtes. Surtout dans celles des autres.

C’est que si le mot est omniprésent, chacun a sa petite idée sur la chose. À ce compte-là, on se dit qu’on ferait mieux d’abandonner cette catégorie devenue inopérante à force d’être accommodée à toutes les sauces. Si on ne sait plus qui, de Pascale Clarke ou de Natacha Polony, d’Edwy Plenel ou d’Éric Zemmour, des Inrocks ou de Causeur, incarne le politiquement correct, c’est que ce terme n’a plus de sens. Un destin presque naturel pour une entreprise idéologique qui prétendait transformer le réel en régnant sur les esprits, donc en régentant le langage. Puisque « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde », il devrait suffire de bien les nommer pour lui apporter le bonheur. L’ennui, c’est qu’il y a erreur sur la nature du « bien » dont il est question. Là où Camus parlait de vérité, les apôtres du politiquement correct convoquent la bienséance. Là où il faudrait affronter le réel tel qu’il est, ils entendent nous obliger à le voir tel qu’il devrait être, ou tel qu’ils croient qu’il devrait être. Là où on devrait s’efforcer de bien penser, ils ont inventé la bien-pensance. Au final, ils n’ont pas fait le bonheur du monde, ils nous ont pourri la vie.
Vous me direz qu’il faut choisir. Si le politiquement correct n’existe pas, il est absurde de le dénoncer. Pour sortir de cette impasse, une clarification s’impose.

Né dans les universités américaines dans les années 1970, le politiquement correct est devenu le code culturel des classes urbaines mondialisées avant de s’imposer à tous sous la forme d’une pensée obligatoire et, pour finir, d’une politique. Comment peut-on être contre le mariage gay ? Comment peut-on être eurosceptique ? Comment peut-on souhaiter le retour des frontières ? Comment peut-on être de droite ? Dans son dernier avatar, le politiquement correct n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le viatique progressiste psalmodié en quelques slogans par des benêts à carte de presse : «L’immigration est une chance pour la France », « L’Europe est notre avenir », « La femme est l’avenir de l’homme ». Il se pâme devant la saucisse à barbe et s’étrangle face à la Manif pour tous. Il aime son prochain mais déteste volontiers son voisin. Il adore la différence mais abhorre la divergence.
En se diffusant, le politiquement correct a donc perdu en précision, au point de devenir un vague synonyme de « conformisme », de « bien-pensance », voire simplement de « gauche ». Or, justement, la gauche est, intellectuellement sinon politiquement, en voie d’épuisement. Il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anti-conformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste. Les uns se croient subversifs parce qu’ils épousent une personne de leur sexe, les autres parce qu’ils se marient à l’église. Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolcheviques qui incitent les enfants à la débauche. Et comme toujours, la première victime de cette guerre des récits, c’est la vérité.

Dans ces conditions, dira-t-on, autant reconnaître que le politiquement correct a changé de camp. Caron et ses innombrables clones ont assurément perdu la bataille des idées. C’est bien ce qui les enrage. C’est d’abord avec stupeur, puis avec dégoût, qu’ils ont assisté à la montée en puissance de leurs adversaires, affublés du gentil surnom de « néo-réacs ». Non contents d’exister, ce qui était déjà gonflé, ces malfaisants osaient marcher sur leurs plates-bandes médiatiques – sur la pointe des pieds, certes, mais c’était déjà trop. Pour un Zemmour ou une Polony autorisés (comme votre servante) à exprimer une opinion inconvenante, combien de centaines d’éditorialistes convenables et surtout, combien de soutiers anonymes qui, sans même en être conscients, distillent une vérité officielle qu’il ne leur viendrait même pas à l’idée de contester ?
C’est alors qu’est née l’idée de retourner à l’envoyeur cette arme de guerre sémantique : le politiquement correct, c’est vous !
Tout doux mes bijoux ! La manœuvre, fort habile au demeurant, repose sur une entourloupe. De fait, hier triomphant, le politiquement correct est aujourd’hui minoritaire, ce qui lui permet de se parer de l’habit flatteur de la résistance. Il n’en reste pas moins hégémonique. Maître des lieux où se fabrique l’opinion – les médias et, dans une moindre mesure, l’Université –, il se la joue rebelle tout en exerçant férocement la police du langage, de la pensée et même des arrière-pensées. De ce point de vue, Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, est un cas d’école, le mètre-étalon que l’on devrait empailler (après sa mort, que l’on souhaite la plus tardive possible), pour l’exposer au pavillon des poids et mesures de Sèvres. Caron ne pense pas, mais il pense bien.

N’empêche, il serait cruel de lui disputer le macaron de la rébellion auquel il semble tant tenir. Après tout, je veux bien endosser le maillot du politiquement correct – pour peu qu’il soit seyant et ajusté. Tant qu’à faire, j’aimerais autant exercer le pouvoir qui va avec.
Cette bataille de chiffonniers pour décrocher la médaille de l’incorrection est certes hautement comique, mais aussi parfaitement dérisoire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle révèle une fracture profonde, peut-être irréductible. On peut avoir des désaccords, c’est même le sel de l’existence. On peut se détester, et même se mépriser. Mais quand on ne s’accorde plus sur les mots et sur le récit, on ne vit plus dans le même monde. On ne saurait s’y résoudre car, malgré tout ce qui nous sépare, nous n’en avons pas d’autre sous la main. En vérité, nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre à parler le même langage – c’est-à-dire, littéralement retrouver un sens commun. Le bon de préférence.

Cet article en accès libre est issu du numéro de juin de Causeur. Pour lire tous les articles et accéder aux archives, abonnez-vous !

Causeur 14 - juin 2014   

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*Photo : ALFRED/SIPA. 00543003_000006.

Bruel, Le Pen et l’AFP : il n’est de bon juif que confessionnel

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Je n’ajouterai qu’un bref commentaire au flot de paroles et d’écrits déversés à l’occasion du nouveau dérapage langagier du président d’honneur du FN.  Vieux cabotin de la scène politique, Jean-Marie Le Pen prend tous les risques, y compris celui de mettre sa fille en difficulté, pour se retrouver sous les feux de l’actualité. Jean-Marie Le Pen est et restera jusqu’à son trépas un antisémite de la vieille école française, celle des antidreyfusards et des maurrassiens. Au fil du temps, cet antisémitisme-là s’est dégradé en sorties graveleuses de fin de banquet. Il  est haïssable, mais il n’est pas exterminationniste comme celui des nazis, ni tueur de juifs comme celui des Merah et Nemmouche. Pour une certaine gauche, le Pen est le vieillard que l’on adore haïr, comme feu Stéphane Hessel était celui qu’on aimait adorer. Tous deux ont ou avaient une obsession : les juifs pour le premier, Israël pour le second. Ils ne méritent ni tant d’honneur, ni tant d’indignité.

En revanche, j’avoue avoir été irrité par la formulation employée par l’Agence France-Presse, reprise par l’ensemble des médias, pour expliquer que menacer Patrick Bruel d’une « fournée » était particulièrement ignoble : Patrick Bruel est «  de confession juive ». Pourquoi cette formule alambiquée alors qu’il était si simple de signaler  que le chanteur est juif, qualité qu’il a d’ailleurs toujours revendiquée. Avez-vous entendu Patrick Bruel déclarer qu’il est «  de confession juive » à un journaliste ? Non, jamais ! L’usage récurrent de cette expression dans le discours public montre combien il est difficile d’admettre, en France que l’appartenance au peuple juif n’est pas une simple affiliation religieuse, mais un destin collectif. Que, de plus cette appartenance n’est pas exclusive, bien au contraire, d’une loyauté sans faille et d’un amour profond pour la patrie française ? Lorsque les journalistes de l’Agence France-Presse et des grands médias auront compris cela, l’antisémitisme aura plus reculé qu’après une énième condamnation judiciaire de Jean-Marie Le Pen.

Sarkozix chez les Helvètes

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suisse nicolas sarkozy

suisse nicolas sarkozy

Nicolas Sarkozy fait parler de lui en Suisse. Hier après-midi, le quotidien helvétique Le Matin rapportait que l’’ancien président aurait eu des mots plus que désobligeants envers le système politique de la Confédération, le qualifiant « d’inefficace » et lui reprochant sa volonté de ne pas intégrer l’Union européenne. En fait, le scoop, à l’origine, n’est pas du Matin mais du Sonntag Blicks, hebdomadaire très populaire du côté de Berne. D’après le rédacteur en chef d’un autre journal suisse avec lequel j’ai pu échanger, Le Matin n’a pas laissé l’occasion de titrer sur ce scoop, en faisant réagir l’un des protagonistes de la réunion organisée sur les hauteurs d’Interlaken.

Nicolas Sarkozy ayant demandé que la presse et les journalistes de télévision ne soient pas conviés à l’événement, il pensait pouvoir parler librement. Il s’est donc laissé aller à ces considérations peu amènes sur le système politique suisse. S’il n’a pas explicitement attaqué la démocratie directe, véritable pilier de la démocratie suisse, le cœur y était. On sait en effet très bien que sans elle, cela ferait belle lurette que les Suisses seraient membres de l’UE, et peut-être même de l’euro. On sait aussi la considération que Nicolas Sarkozy porte aux consultations directes des peuples. Sur cette question, il a toujours été plus proche de Jean Quatremer que de Patrick Buisson.

Toujours est-il que cette intervention n’a pas eu l’heur de plaire à Adolf Ogi, ex-président de la Confédération, lequel lui aurait vertement expliqué que la démocratie suisse n’avait guère de leçons à recevoir en la matière. Il faut également tenir compte de la popularité d’Adolf Ogi en Suisse, qui tranche avec le sentiment assez répandu là-bas que les Français les prennent un peu de haut, alors que ce sont bien les Helvètes qui habitent à la montagne.

Le papier du Matin a évidemment eu de l’écho en France. C’est là que cela devient encore plus drôle. Car on a assisté à un concert de sifflets sur les réseaux sociaux contre Nicolas Sarkozy, qui a une nouvelle fois ridiculisé la France à l’étranger par son comportement  irrespectueux. Mais la plupart de ceux qui ont trouvé là l’occasion de se payer Sarkozy conspuaient il y a peu la démocratie directe suisse, qui permet à ses citoyens de refuser des minarets ou de limiter l’immigration. L’antisarkozysme moutonnier a ceci d’absurde que ses pratiquants s’attaquent à un Sarkozy en phase avec leurs convictions européennes et leur aversion pour la souveraineté de peuples forcément dangereux.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000025.

Natacha Polony chez Guillaume Erner sur France Inter, c’est ce matin !

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C’est très inhabituel de commencer une brève par de plates excuses, mais il se trouve que dans le dernier numéro de Causeur Magazine, où nous avons longuement interviewé Natacha Polony, nous avons par erreur indiqué la référence de son avant-dernier livre. Pas très malin, non ? Celui qui vient de paraître, chez Plon, a pour titre Ce pays qu’on abat. Il y a trop peu de bons livres politiques qui sortent, si en plus, on les signale mal, rien ne va plus. Heureusement que Natacha est bonne fille.

Cela dit, pour le même prix, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. En attendant de filer chez votre libraire favori,  vous pourrez retrouver Natacha dès ce matin entre 10h et 11h, sur France Inter dans l’émission « Service Public » de Guillaume Erner.

Depuis quelque temps, la rumeur courait que cette même émission abriterait un débat Polony-Caron. Débat qui aurait été sans doute animé, puisqu’il semblerait, à la lecture de leurs livres, que les deux collègues ne partagent pas exactement la même opinion sur le cours des choses. Ce ne sera hélas pas le cas, puisque d’après nos informations, Caron s’est défilé deux fois.

La première fois on a argué, côté végétarien, d’un problème de choix dans la date. La deuxième fois, l’attachée de presse de Fayard a carrément expliqué que le bel Aymeric ne faisait plus de promo pour son livre. Si l’info était exacte, – on n’ose imaginer qu’Aymeric ait eu les chocottes de débattre avec Natacha – j’appellerais cela de l’ingratitude. Ne pas assurer le service après-vente de son propre livre, c’est comment dire, heu, incorrect…

Au secours, l’héroïne revient?

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heroine drogue usa

heroine drogue usa

Le New-York Times évoque l’explosion du marché américain de l’héroïne. Les saisies ont en effet atteint un niveau record depuis deux décennies, faisant émerger une nouvelle drug-generation qui diffère de ses devancières.

Si le modus operandi n’a que peu changé (on commence par le sniff puis on se tourne majoritairement vers l’injection), ce sont les groupes à risques qui ont dévié lentement. Les exemples d’overdoses cités par le journal de l’acteur Philip Seymour Hoffman  ou de jeunes de la « middle class » ont illustré ces changements sociologiques. Le New-York Times explique que le XXIème siècle a déplacé les lieux de consommation, des pauvres des centres-villes aux repaires de la classe moyenne péri-urbains.

Si l’héroïne a décliné à partir du milieu des années 90, c’est que l’arrivée massive sur le marché des drogues de synthèse (metamphétamine, crack) et la banalisation de la cocaïne ont provoqué un mouvement de balancier sur la consommation, plus que la politique de prohibition.

Ces chiffres new-yorkais sont avancés par les associations locales de prévention pour justifier l’ouverture immédiate d’un moratoire, destiné à précéder  le mouvement mécanique inévitable de la (re)consommation. Car les « tendances » dans ce milieu sont généralement dictées par la loi de l’offre et la demande. Ainsi, l’explosion de la consommation de cocaïne (dans les années 70-80)  ne répondait pas tant à une demande croissante qu’à un afflux massif du produit en provenance du Mexique, les cartels ayant décidé d’ « inonder » le marché, tirant les prix vers le bas.

À New-York, c’est d’abord à Staten Island qu’on observe un regain de la consommation. Lieu stratégique d’import/export, iconoclaste au sein du paysage new-yorkais, l’île illustre le déménagement de la toxicomanie des centre-villes aux milieux péri-urbains voire ruraux. Là-bas, les ravages de la drogue ont entraîné une prise de conscience (tardive) ces derniers mois et la mise en place de politiques visant à l’enrayer.

En France, la situation paraît différente. L’AFR (association française de réduction des risques) indique que la consommation d’héroïne semble stable dans l’hexagone, bien qu’à l’instar des Etats-Unis, elle a quitté la seule consommation urbaine pour « envahir » la France ruraleChez nous, plutôt que l’héroïne, ce sont ses dérivés médicamenteux qui ont la cote. L’injection de médicaments, avec en tête de liste le Skenan, un anti-douleur issu de la morphine, représente le péril sanitaire le plus important . Notre généreux système de santé est un miroir des cartels mexicains d’outre-Atlantique de l’époque. En un peu moins sexy, cela va sans dire.

La nouvelle « French connection » porte plutôt la blouse, quelques médecins ou pharmaciens véreux créant l’offre et la demande sur le marché de la dope hexagonal. Dans le même temps, la France continue à condamner pénalement le simple consommateur, alors que peu de ces « dealers » diplômés sont inquiétés. Un autre versant de l’exception culturelle française.  

*Photo : B.A.D.

Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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eurovision conchita autriche

eurovision conchita autriche

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

FN : Marine Le Pen a tué le père

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marine le pen jean marie

marine le pen jean marie

Une nouvelle opération Overlord est annoncée. Sous le haut commandement du général Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme, les troupes de choc de l’antifascisme plient leur paquetage pour terrasser la peste brune. Vous décelez l’anachronisme ? Petit rappel aux retardataires, le 6 juin, Jean-Marie Le Pen a endossé son costume de clown triste en évoquant tous les artistes qui avaient juré de quitter la France si le Front national arrivait en tête aux européennes : à propos des Yannick Noah, Guy Bedos et… Patrick Bruel, le vieux briscard a lâché : « Cochon qui s’en dédit. On fera une fournée ! » Antisémitisme ou simple provocation ? SOS Racisme s’apprête à porter plainte, Jean-Marie Le Pen plaide le malentendu. Passons sur les subtilités exégétiques, s’agissant d’un multirécidiviste de l’ambiguïté. Depuis une trentaine d’années, son grenier à petites phrases va du calembour franchement douteux (« Monsieur Durafour-crématoire ») au clin d’œil révisionniste (le fameux « point de détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale », en passant par les jeux de mots rappelant son vieux fonds poujadiste (« Moscou-Vichy », « (les bals autrichiens) c’est Strauss sans Kahn », etc.).

Jusque-là, Marine Le Pen, tout en prenant ses distances avec les excès verbaux de son père, les avait un peu facilement mis sur le compte d’un anarchisme de droite. Ces dernières années cependant, chaque nouvelle provocation de Le Pen père suscitait des toussotements gênés de la direction du Front national. Dans la famille Le Pen, les héritages se transmettent dans la douleur : en 2011, à quelques secondes de son premier discours en tant présidente du parti, alors qu’elle venait de triompher de Bruno Gollnisch, Marine Le Pen avait dû éviter une peau de banane jetée par son père. En coulisses, Jean-Marie pestait contre un journaliste se plaignant d’avoir été molesté par le service d’ordre du parti, pour la seule raison qu’il était juif. Riposte amusée du patriarche : « Cela ne se voyait pas sur le bout de son nez… » L’instinct paternel, sans doute… Plus récemment, Le Pen père aurait pu plomber la campagne européenne du Front après sa fameuse sortie sur « Monseigneur Ebola », qui n’empêcha finalement pas les listes FN de laisser loin derrière ses concurrentes. La fille aurait passé un savon à son incontrôlable de père après cette pénultième outrance.

Cette fois, il faut croire que la coupe était pleine : lasse de crier à la manipulation à chaque sortie lepéniste, Marine Le Pen vient de taper un grand coup en dénonçant ni plus ni moins qu’une « faute politique » : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qui est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences. Si cette polémique peut avoir une retombée positive, c’est celle de me permettre de rappeler que le Front national condamne de la manière la plus ferme toute forme d’antisémitisme, de quelque nature que ce soit », a-t-elle confié au FigaroLe message a le mérite d’être clair : Marine Le Pen coupe officiellement le cordon avec son père. Si je voulais jouer au psy d’opérette, je dirais qu’elle a enfin tué le père. Un père-sévère – mais je vire lacanien, arrêtez-moi !- qui lui a mis le pied à l’étrier avant de s’employer à lui savonner la planche. 

Du coup, même chez les antifascistes patentés, on a beau sortir ses gousses d’ail, reprendre paroles et musique des années 1980, on n’y croit plus vraiment. Signe qui ne trompe pas, le gouvernement ne pavoise pas aux couleurs de l’antiracisme, le secrétaire d’Etat au charcutage territorial André Vallini s’étant fendu d’une simple interpellation : « Jean-Marie Le Pen peut-il rester membre du FN? Président d’honneur du Front national ? » Qu’est-ce d’autre qu’une reconnaissance tacite de la mutation du FN ? Il est fini le temps où l’on pouvait se rassurer à bon compte en crachant sur le quart de français qui vote mal, ou en les assimilant aux néo-nazis ukrainiens, comme vient de le faire un Bernard Kouchner qui peut se permettre ce genre d’écarts, puisque le Dieu de la politique l’a depuis longtemps délivré des électeurs…

Dans son propre parti, la cheffe d’orchestre a donné le ton. Même le très jean-mariste Louis Aliot, compagnon de Marine à la ville et qu’on dit guère emballé par le virage crypto-chevènementiste de son parti, a eu des mots très durs contre son ancien mentor. Quant à Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, il a carrément appelé Jean-Marie Le Pen à se mettre à la retraite. Réplique verte de l’intéressé : « Il devrait changer les consonnes de son nom. » On n’attaque pas impunément un vieux chansonnier de la IVe République…

Devant ce concert d’indignation, les antifas n’ont plus qu’un dernier argument : le double langage. La « vidéo a été retirée à la hâte, sans aucune forme d’explication, ce qui est une volonté pour le Front national et sa présidente d’éluder toute responsabilité », nous dit Klugman, embourbé dans le sophisme après le désaveu cinglant qu’a infligé Marine à Jean-Marie. Si l’on s’en tient à sa version des choses, l‘une récure la façade pendant que l’autre orne l’arrière-boutique de colifichets peu ragoûtants. Faute de grain à moudre, les survivants de l’antiracisme se raccrochent ainsi à la vieille branche racornie que leur tend Le Pen senior, de peur de sombrer dans le fleuve de l’oubli. La diabolisation, c’est un peu comme le tango, il faut être deux pour que ça marche…

Quoi qu’en pense de la machine frontiste, une chose saute aux yeux : Marine Le Pen veut accéder au pouvoir[1. Quitte à renier son programme social en s’alliant à une UMP moribonde, s’il le faut.]. Après son triomphe aux européennes, qu’elle ne doit qu’à elle-même, l’eurodéputée se sent suffisamment forte pour piétiner les plates-bandes paternelles. Et comme le pays d’Ubu n’est jamais à un paradoxe près, les gros couacs d’hier pourraient convaincre les Français que le FN a acquis une vraie culture de gouvernement![2. Rendons à l’ami Frédéric Magellan la paternité de cette chute.].

*Photo : LCHAM/SIPA. 00682266_000001.

La tradition, garantie de l’avenir

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remi brague moderne

remi brague moderne

« La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir et exige que nous lui laissions la voie libre. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission. » Concluant son Modérément moderne par ces mots, Rémi Brague jette, avec son dernier ouvrage, méthodique et inspiré, un pavé dans la mare du « présentisme » qui nous tient à la gorge. Culpabilité face à « l’histoire avec une grande hache » d’un côté, crainte de l’avenir de l’autre.

Nous sommes prisonniers d’un présent qui, ayant détruit ce qu’il a reçu, ne permet pas non plus d’envisager l’avenir. De façon emblématique, le futurisme est passé de mode. Au mieux, comme le souligne le philosophe, le long terme désigne pour ceux qui nous gouvernent les cinq années d’un quinquennat, au pire, qui n’est pas le moins probable, deux ou trois années sans élections. Cet avenir qui se dérobe interroge donc à nouveau notre rapport à la tradition. Eluder la question, parce qu’elle égratignerait notre égo d’homme moderne qui se pensait libre et sans lien serait suicidaire. On ne se propose pas de renouveler artificiellement le combat entre Anciens et Modernes, qui s’est déjà produit mille fois dans l’histoire. Simplement d’échapper à l’écrasement sur soi auquel l’époque nous contraint.

Le progressiste et le traditionaliste, comme l’avers et le revers d’une même monnaie, fondent leur différend sur une erreur commune : idole ou repoussoir, la tradition est figée dans le marbre de la permanence. Elle y gagne aux yeux des uns son caractère sacré, tandis que leurs adversaires la rejettent comme l’antithèse de la nouveauté qu’ils poursuivent de leurs vœux. L’étymologie corrige cette double méprise. Plutôt qu’un culte au passé, la tradition est un mouvement, rigoureusement, une transmission, qui fonde sur l’héritage du monde passé la possibilité du monde à venir. Ce qui renvoie, de fait, dos à dos le réactionnaire nostalgique et le progressiste hors-sol.

Le legs du monde qui nous accueille quand on est enfant est immense, immensément plus large que la petite fleur d’une existence féconde, fût-elle de celle de Rimbaud ou de Thérèse de Lisieux, qui ont, avec une précocité exemplaire, porté les facultés du cœur humain à une incandescence inouïe. Bernard de Chartres avait cette formule lumineuse au XIIe siècle : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque ».

Tout le paradoxe de la tradition, qui en fait un mouvement et non une posture, gît dans cette formule : la réception du monde qui nous précède est la seule manière de porter notre regard au-delà du présent qui nous contient. Le premier mouvement de confiance et d’humilité auquel nous enjoint la tradition est un gage de lucidité pour l’avenir. Comme le dirait Chesterton, cité par Brague, les morts ont validé ce qui valait la peine d’être transmis : « La tradition signifie que l’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes, nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. »[1. Gilbert K. Chesterton, Orthodoxie, 1908.] Ce suffrage est digne de confiance puisqu’il a au moins l’avantage, face à un avenir qui n’est jamais sûr d’advenir, d’avoir existé.

Succédant à un XIXe siècle résolument traditionnaliste, bien que travaillé par les forces révolutionnaires, le XXe siècle a été celui d’un modernisme assumé, produisant parfois le meilleur, les Trente Glorieuses, souvent le pire, l’industrie concentrationnaire. Aujourd’hui, nos progrès sont indéniables, la tranquillité est une chose acquise en Europe. Mais le bonheur nous échappe. Comme le disait déjà Bergson, nous gémissons sous le poids de nos progrès. Parce qu’en nous privant de nos racines, ils nous privent aussi d’horizon. Notre époque, si raisonnable par ailleurs, « ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle »[2. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.]. La formule de l’apôtre Paul éclaire la conscience angoissée de l’homme moderne qui perçoit confusément les limites  du progrès auquel il voue toute son énergie : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai reçu ». La transmission est prioritaire mais elle n’est pas exclusive. Elle est même la condition d’un regard neuf sur le monde, d’une liberté vivante et irriguée. Elle n’est peut-être même qu’un détour qui, par l’enracinement, nous libère de nous-mêmes, pour nous restituer plus pleinement notre liberté.

Le XXIe siècle comprendra-t-il que la seule manière pour l’humanité d’accomplir sa vocation anthropologique profonde, c’est de transmettre ? Vigie éclairée du monde moderne, Rémi Brague nous libère de nous-mêmes et change notre cœur en oiseau[3. Voir Philippe Jaccottet, La Semaison, mai 1954.].

Modérément moderne, Rémi Brague (Flammarion, 2014).

*Photo : Orphée, Chagall. wikicommons.

Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.