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Mourir pour Conchita?

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fn coluche conchita

Entre l’Eurovision, les européennes et les menaces de guerre en Europe, devinez quel continent a retenu mon attention ce moi-ci. Si vous ne voyez vraiment pas, c’est que vous êtes encore plus nul en géographie que moi en économie − enfin, avant que je ne lise Piketty.

Et si jamais vous faites une surdose d’Europe, pas de problème ! Ici, on cause aussi pop et rock, marxisme et métaphysique, enfer, paradis, n’importe quoi. D’ailleurs, qu’importent les sujets ? L’essentiel, comme disait Nietzsche un de ses bons jours, c’est de « faire les choses avec le sérieux des enfants qui jouent ». Venez visiter mon parc !

La sonate de Garneau

Jeudi 1er mai / trois ans déjà que je bassine mes amis avec Chris Garneau. Je dois être mal entouré ; c’est tout juste si j’ai réussi à en traîner deux ou trois à ses concerts, alors même qu’ils vont secouer la tête devant n’importe quoi, de Wagner à Metallica.

Imaginez donc ma joie en découvrant aujourd’hui, à la « une » de Causeur.fr, un papier élogieux de Sébastien Bataille sur cet auteur-compositeur-interprète injustement méconnu. Mille fois d’accord avec l’auteur quand il fait l’éloge de Chris et de son nouvel album, Winter Games, « triste et majestueusement beau ». Moins convaincu en revanche quand il y voit « une volonté de faire plus accessible, plus ouvert au grand public ».

D’ailleurs, tu le dis toi-même avec tes mots, Sébastien : « L’objet souffre d’une trop grande linéarité. » En bon français, rien n’accroche l’oreille du vulgum pecus. À première ouïe, le CD paraît si plat qu’on n’y distingue guère une chanson d’une autre. Certes, il est loisible de le réécouter à tête reposée ; mais c’est pas comme ça qu’on fait un tube ! À vrai dire, des tubes en puissance, il y en avait plus dans les deux premiers albums de Chris − plus «baroques », comme tu dis et comme j’aime.[access capability= »lire_inedits »]

Ce qu’on aime tous les deux, semble-t-il, c’est l’artiste décidé à suivre son inspiration plutôt que de poursuivre le succès. Prions seulement pour que l’air du temps et la soif de reconnaissance n’aient pas raison un jour de cette authenticité.

En écrivant ça, bien sûr, je pense à Mika, le papillon devenu chenille, puis poupée Ken. Et d’où sort, direz-vous, cette comparaison incongrue ? C’est qu’à ma courte honte, la première fois que j’ai entendu Chris Garneau à la radio, je l’ai pris pour l’autre. Question d’octave.

L’autre, hélas, a déçu les espoirs qu’on avait placés dans son premier CD, un vrai bijou : dix titres, onze tubes. Apparemment, il n’avait rien d’autre en magasin, si j’en crois ses deux disques suivants. Mais qu’importe ! Il est aujourd’hui vedette à la télé, et content de l’être.

Chris, obstiné dans son art, ne semble pas prêt à se transformer ainsi en bateleur. Malheureusement pour lui, la plupart des gens n’écoutent pas la musique comme Swann la sonate de Vinteuil ; ils se contentent de l’entendre, souvent juste pour bouger dessus.

Certains créateurs, pourtant, parviennent à toucher le plus grand nombre rien qu’en fouaillant leurs entrailles ; c’est tout le malheur qu’on souhaite à M. Garneau.

L’enfer intégriste

Mardi 6 mai / toujours un peu en retard dans mes lectures spirituelles, j’aborde seulement maintenant l’encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est (Dieu est amour, pour les hellénistes).

Dans ma religion, Dieu a créé chacun de nous par amour et cet amour, à défaut d’être « tout-puissant », comme Bruce, est inconditionnel. L’erreur commune, chez nos amis intégristes, c’est de croire le péché humain plus fort que l’amour divin. Faute contre l’espérance, péché contre l’Esprit.

Déjà, leurs ancêtres les scribes et les pharisiens dénonçaient le laxisme moral de Jésus : « Il reçoit les pécheurs et mange avec eux ! ». Le Christ leur répond par la parabole de la brebis perdue que le bon pasteur va rechercher, quitte à laisser en plan les quatre-vingt-dix-neuf autres.

« Ainsi, explique-t-il, il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Luc 15,7). Admirons au passage l’ironie christique : les « justes qui n’ont pas besoin de repentance », ça n’existe pas ! « Même le juste pèche sept fois par jour », dit le Livre des Proverbes (24,16). Quant à ceux qui se croient impeccables, ils ne font qu’ajouter à la liste de leurs errements le péché d’orgueil, celui-là même sur lequel repose toute la carrière de Lucifer.

Jésus, qui n’est pas toujours d’humeur badine, dénonce cette mauvaise foi dans un fameux coup de colère en vingt-six versets, dont on ne citera que le plus amène : « […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux du dehors mais qui, au dedans, sont remplis d’ossements de morts et de toute impureté » (Matthieu 23,27).

Même cette malédiction ne vaut pourtant pas damnation éternelle. Simplement, mettez-vous à la place du bon pasteur : il est plus difficile de ramener au bercail une brebis égarée, lorsqu’en plus elle est sûre d’être sur la bonne voie. « Le pire enfer, disait Simone Weil, c’est de se croire au paradis par erreur. »

À droite toute, avec piketty !

Samedi 10 mai / dans le monde de ce soir, je tombe sur une tribune signée du philosophe Didier Éribon et énigmatiquement intitulée : « La gauche contre elle-même ». Par chance, le surtitre est déjà plus explicatif : « Le succès du livre de Thomas Piketty révèle le renoncement théorique des progressistes en France comme aux États-Unis. »

« Renoncement théorique » OK, mais à quoi ? Sur ce coup, Marc Cohen-la-science m’a un peu aidé : à la révolution anticapitaliste, bien sûr ! Aux yeux d’Éribon, Piketty est un social-traître. Avec son réformisme à la mords-moi-le-Keynes, il complote à sauver le capital de lui-même, quand il faudrait l’achever !

Hérésie, schisme et scandale pour les gardiens ultimes du Temple marxiste et de la Vraie Faucille martelée. En fin d’article, ce pauvre Thomas, coupable d’avoir minoré dans ses travaux l’importance des classes sociales, sera même désigné comme co-responsable de la « montée du FN ». Et moi qui croyais être enfin devenu de gauche grâce à lui ! Décidément, on ne peut plus faire confiance à personne…

Sainte Conchita, chantez pour nous ! 

Dimanche 11 mai / Conchita Wurst remporte haut la voix l’Eurovision 2014, au grand dam des tradis de tous poils et surtout de la Russie poutinienne. Dénonçant cette « folie », de nombreux députés de tous bords réclament la création d’une compétition rivale. Quant au vice-premier ministre Dmitri Rogozine, il ne plaisante qu’à moitié lorsqu’il déclare : « Ce palmarès donne aux partisans de l’intégration européenne un aperçu de ce qui les attend en rejoignant l’Europe, à savoir une femme à barbe. »

La lauréate, pour sa part, conclut son discours de remerciements à la ville et au monde par un impressionnant cri de guerre : « We are unity. We are unstoppable ! » A priori, ça fait peur… On imagine déjà la planète assaillie par des hordes de travestis barbus hurlant Rise Like A Phoenix !

Par bonheur, un curé de Touraine, le père Jean-Baptiste Nadler, vient nous rassurer d’un simple tweet : rien de révolutionnaire là-dedans ! Mlle Wurst a tout piqué à sainte Wilgeforte, vierge miraculeusement barbue et martyre crucifiée, entrée dans le martyrologe romain en 1538.

Même système pileux, même physique et jusqu’à la même robe, sur le crucifix qui trône dans l’église Saint-Nicolas de Wissant… Aucun doute : la star a pour modèle la sainte !

Vous me direz : on soupçonne aujourd’hui Wilgeforte d’être « légendaire », et alors ? Conchita aussi, comme disait à peu près Fernandel. Non seulement elle restera comme un jalon dans l’Histoire, au moins celle de l’Eurovision, mais Thomas Neuwirth et nous savons bien qu’elle n’existe pas pour de vrai.

« J’ai créé cette femme à barbe pour montrer au monde qu’on peut faire ce qu’on veut », confiait Tom, le 7 mai, à l’AFP. Bien, et maintenant que c’est fait, quels projets pour sa créature ? Aux dernières nouvelles, elle aspirerait à animer en personne le concours, l’an prochain à Vienne. Dans la situation géopolitique délicate qui prévaut aujourd’hui à l’Est, est-ce bien raisonnable ? D’ici à ce que Poutine en tire prétexte pour envahir l’Autriche…

One, two, three, quatre…

Jeudi 15 mai/ En surfant sur YouTube, je tombe sur Coluche chantant Je veux rester dans le noir aux César 1984. Lunettes noires, jeans, santiags et Perfecto clouté (avec marqué « Maman » dans le dos quand même) : le total look rock’n’roll. Rien d’étonnant : Coluche aurait voulu être chanteur de rock. En plus, il avait la voix… Manquait juste le physique, mais ça compte dans le métier de rock star ; demandez à Little Bob !

De peur qu’on se moque de lui en rockeur, il a préféré faire directement comique, et il (l’)a rudement bien fait. La preuve : au bout du compte, il a eu lui aussi « les filles à ses genoux », comme disait Dutronc.

N’empêche, la musique ne l’a jamais quitté ; cette chanson qu’il ressort là pour les César, deux ans avant sa mort, elle date de ses débuts. C’était même le tube (au sens underground) de Ginette Lacaze, une comédie musicale rock’n’drôle jouée plusieurs mois au Vrai Chic parisien en 1972, et reprise en 1976 à l’Élysée-Montmartre.

Co-auteur de cette parodie, Coluche chantait dès qu’il en avait l’occasion ces pseudo tubes yé-yé avec un plaisir proche du premier degré : The blues in Clermont-Ferrand, Reviens, va t’en, et ce refrain qui tue : « Je marche dans la nuit noire / Je suis un voyou… »

Dans l’histoire d’amour contrariée entre Ginette et Bobby, Coluche incarne ce dernier avec plus de sincérité que la plupart des rockers « sérieux ». Même quand il caricature le Johnny des 60’s avec force cris, borborygmes et improvisations improbables, c’est aussi de lui qu’il parle.

Qui se souvient d’Hallyday hurlant sa solitude devant des milliers de fans en pâmoison : « Je suis seul, DÉSESPÉRÉ […] Y a-t-il quelqu’un ici, CE SOIR / Ah qui veuille bien M’AIMER ? / Ah, je dis M’AIMER… » Eh bien Bobby-Coluche est plus vrai que l’original, même lorsqu’il le singe outrageusement : « Je veux monter là-HAUT / Oui je dis tout là-HAUT / Sur la coLLINEU-deu-mon-malheu-EUR… / Et me jeter dans le préciPICE de mon DESTIN / Waooh ! »

Sans surprise, cette prestation laisse de glace le public choisi des César, mais le mec s’en fout. Il parvient même à faire rire la salle en s’interrompant pour l’apostropher : « Holà ! Réveillez les morts ! Bousculez vos voisins, y’en a peut-être qui dorment seulement. »

De fait, la plupart de ces glands sont toujours vivants, et ils dorment encore. C’est Coluche qui est mouru, lui qui, comme le rock’n’roll, était « here to stay ». Y’a pas de justice.

« On ira tous au paradis… »

Mercredi 20 mai / à La Procure, en cherchant Cinquante nuances de Grey (pour offrir), je tombe par hasard sur Pour nous les hommes et pour notre salut − Jésus notre rédemption, de Jean-Pierre Torrell, un dominicain de 86 ans.  Enfer et damnation ! Exactement le bouquin qu’il me fallait pour prolonger la controverse que j’ai engagée tout seul, ici-même, le 6 mai.

La rédemption, nous dit le père, est l’œuvre de «  l’amour infini de Dieu » envers nous, et certainement pas d’une « caricature de justice humaine » obsédée par le péché. À l’appui de sa thèse, Le R.P. Torrell cite notamment saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin, qui ne passent pas pour des parangons de modernisme (sauf peut-être le dernier, dans certains milieux pointus).

À en croire notre auteur, c’est après le Moyen Âge que Luther, Calvin et autres réformateurs, suivis hélas par les contre-réformateurs catholiques, ont jugé utile d’en rajouter sur la culpabilité et le châtiment, éternel si nécessaire.

Irons-nous pour autant « tous au paradis », comme nous le promet Polnareff ? Derrière ce tube signé Dabadie, les théologiens avertis auront reconnu l’apocatastase selon Origène, qui lui coûta quand même sa canonisation.

Si le deuxième concile de Constantinople a condamné sa doctrine en matière de péché, c’est que, mal comprise, elle peut vite servir d’alibi au je-m’en-foutisme. Quand se brouillent les différences entre « les bonnes sœurs et les voleurs / les saints et les assassins », sur quoi Diable fonder une morale – même athée ?

Sans aller jusque-là, ni confondre Polnareff avec Origène, il est temps d’en finir avec ces théologies de la culpabilité et de l’expiation qui nous ont fait tant de mal en pervertissant le message du président Jésus.

La nouvelle Bonne Nouvelle, selon Jean-Pierre Torrell, c’est que toutes les découvertes récentes sur l’Écriture et les Pères de l’Église nous ramènent à une théologie plus « humaine », si l’on ose dire : la rédemption est « entièrement centrée sur l’initiative de l’agapè divine ». Autrement dit, s’il y a un enfer et quelqu’un dedans, c’est qu’il l’a voulu et n’en démord pas. La seule limite à l’amour de Dieu, c’est la liberté de l’homme.

Séisme de magnitude 25

Lundi 26 mai / tremblement de terre, tsunami et  pommes de terre frites ! Le FN a fait le score prévu depuis trois mois par tous les sondages.

J’ai gardé pour ce lendemain d’élection dramatique une petite phrase de Thierry Pech, patron de Terra Nova, prononcée il y a quinze jours sur France Culture dans « L’Esprit public », de Philippe Meyer. À ses interlocuteurs qui évoquent la « non-campagne », Pech répond, visionnaire : « Le débat sur l’Europe aura lieu après le résultat, parce qu’il risque d’être traumatisant. »

Et d’enchaîner sur sa propre position, hélas moins visionnaire : « Le fédéralisme est contenu dans la monnaie unique, c’est ça qu’on est en train de découvrir dans la crise. » Parle pour toi, Thierry ! Séguin, Pasqua, Villiers, Chevènement et moi, on t’avait prévenu, il y a vingt-deux ans déjà. Où étais-tu en 1992 ?

Mais l’autre fait mine de ne pas m’entendre, et poursuit son raisonnement : « Si on ne veut pas du fédéralisme, il faut sortir de l’euro, et ça aura des conséquences incalculables… »

Sûr que ça aurait fait moins de dégâts si on n’y était point entré… Mais pas de regrets pour Maastricht ! En fait d’Europe, comme on l’a vu treize ans plus tard avec le Traité constitutionnel, un charme maléfique fait que, même quand le peuple dit non, c’est oui.

Bon, c’est pas tout ça, faut que je vous laisse ; j’ai de l’ouvrage au potager.[/access]

*Photo : Picture Perfect/REX/REX/SIPA. REX40326738_000006.

Djihad : après la Syrie, l’Irak

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irak jihad iran qaida

La prise de Mossoul, deuxième ville la plus peuplée d’Irak, par les hommes de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), est une grande victoire pour ce mouvement djihadiste. Depuis le début de l’année 2014, plus de 5000 Irakiens ont été tués dans la guerre civile qui oppose le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, alliés aux autorités du Kurdistan, quasi-indépendant depuis 2003, et l’insurrection sunnite, qui mêle des nostalgiques du régime de Saddam Hussein, des tribus hostiles au pouvoir central, et des groupes islamistes, comme l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, qui a aujourd’hui l’initiative sur tous les fronts.

Un temps affilié à Al-Qaïda, l’EIIL est devenu un puissant mouvement autonome, qui s’étend de la Syrie à l’Irak. Dans les deux pays à la frontière poreuse, il est le plus groupe djihadiste le plus fort, qui impose l’ordre islamique dans les zones qu’il conquiert. Estimé à une dizaine de milliers d’hommes en Syrie, un peu moins en Irak, il attire les nombreuses recrues venues d’Europe : Mehdi Nemmouche, le « loup solitaire », selon la terminologie officielle, du Musée juif de Bruxelles, en aurait grossi les rangs, lors de son séjour guerrier en Syrie.

En Irak, la région du « triangle sunnite » (Falloujah, Ramadi, Tikrit), fief des insurgés sunnites depuis l’invasion américaine du 2003, était en partie contrôlée par l’insurrection depuis mai dernier. Celle-ci pousse maintenant au Nord, mettant en déroute l’armée gouvernementale irakienne, à la valeur militaire inexistante. Après Mossoul, les hommes de l’EIIL menacent de s’emparer de Samara et d’y détruire le mausolée chiite.

Ville sunnite, Mossoul était une cible stratégique pour les rebelles, qui affirment « libérer » la population du régime chiite de Bagdad. On sait que cette « libération » s’est accompagnée d’exactions, de la fuite de 500 000 civils, et de l’évanouissement de la communauté chrétienne locale, qui laisse derrière elle des églises centenaires.

Le pouvoir kurde, disposant de sa propre armée, semble prêt à intervenir pour repousser les rebelles, et en profiter pour étendre son territoire sur Mossoul, historiquement revendiquée par les Kurdes. Le gouvernement de Bagdad s’y refuse, mais n’a plus d’hommes pour imposer son autorité. De leurs côtés, les chrétiens de Qaraqosh ont demandé aux Kurdes de les protéger de la menace imminente des djihadistes. En effet, l’offensive djihadiste met en péril les communautés chrétiennes établies dans la province de Ninive, et en particulier dans la ville de Qaraqosh. Celle-ci, qui compte 50 000 habitants, presque tous de confession syriaque catholique, était un refuge pour les chrétiens qui fuyaient Bagdad ces dernières années.

Onze ans après l’invasion américaine de l’Irak, la situation est pire que jamais. Plaquant leurs représentations idéologiques de « dénazification », les Etats-Unis ont dès leur arrivée détruit la colonne vertébrale du pays, le Parti Baas et l’armée irakienne, en proscrivant leurs membres, qui rejoignirent en masse la rébellion. La démocratisation par le nombre ne pouvait ensuite que donner le pouvoir à la majorité chiite, marginalisant la minorité sunnite, entrée en guerre ouverte contre le gouvernement irakien. Enfin, le djihadisme s’est nourri de ce « choc des civilisations » matérialisé entre Occident et Islam.

Les tardives manœuvres de contre-insurrection, puisées dans les manuels français de Lyautey et de David Galula par le général américain David Petraeus, de 2007 à 2008, limitèrent les dégâts, et scellèrent une alliance improbable entre les militaires américains et certaines tribus sunnites, contre les islamistes. Mais elles n’ont pas réparé des années d’erreurs, ni répondu à la source du problème : la guerre politico-religieuse entre sunnites et chiites. Les djihadistes, exclusivement sunnites, mettent aujourd’hui plus d’énergie à s’attaquer aux hérétiques chiites qu’aux Occidentaux. Dans cette guerre, les Chrétiens d’Irak sont à la fois des victimes collatérales, faciles à rançonner car dépourvues de milices, et des cibles pour les islamistes, qui procèdent à une épuration religieuse. Sur le million de chrétiens qui vivaient en Irak avant 2003, il n’en reste plus que 300 000. Si rien ne change, ils disparaîtront du pays.

Ces derniers événements démontrent, s’il en était encore besoin, combien la « croisade » américaine en Irak fut désastreuse. La vision néoconservatrice, abusée par l’idéologie, s’est durablement écrasée sur les limites humaines, historiques et culturelles de l’Orient compliqué. Toutefois, il convient d’éviter un autre écueil, celui des analphabètes du GUD, qui collèrent il y a quelques années dans les rues de Paris des affiches au slogan inepte : « Chrétiens d’Orient – Et si Saddam avait raison ? ». Il se trouve que le nationalisme arabe, même laïcisant, comme en Irak et en Syrie, n’a jamais considéré les chrétiens comme des citoyens à part entière. Il les tolérait contre leur allégeance au pouvoir, qui demeurait musulman. Le fondateur du parti Baas, Michel Aflak, né grec-orthodoxe puis devenu musulman, préconisait lui aussi cette soumission des chrétiens à l’islam dominant la nation arabe. Défendre des dictatures face à la vague islamiste est compréhensible mais l’aveuglement naïf à leur égard est une faute.

Quant au crime, il résidera, si rien n’est fait, dans l’inaction des chrétiens d’Occident face au drame des chrétiens d’Orient. Comme le résume l’écrivain Sylvain Tesson, dans le dernier numéro du Point, »à la souffrance de ces hommes s’ajoute l’assourdissante indifférence de nos édiles, de nos évêques, lesquels, à force de crier à la discrimination pour tous, ne parviennent même plus à discerner ceux de leurs frères qui la subissent le plus cruellement ».

En revanche, l’inaction américaine dans la lutte contre l’EIIL pourrait être opportune. Face aux djihadistes d’Irak et de Syrie, Washington aurait tout intérêt à « sous-traiter » le combat à des alliés objectifs, qui partagent la nécessité de réduire à l’impuissance l’Etat islamique. Qui ne pense pas à l’Iran?

*Photo : AP/SIPA. AP21581073_000001.

Vous avez dit Le Pen? Comme c’est Le Pen…

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marine pen jean marie

Donc, je résume : de quoi a-t-on entendu parler dans les journaux, sur les radios et à la télé pendant tout le week-end de la Pentecôte ?

Du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ? Un peu, oui. On a su plein de choses utiles sur les tenues de la Reine d’Angleterre.

Du forfait du boulonnais Franck Ribéry pour le Mondial au Brésil ? Un peu aussi, comme quoi ce n’était pas plus mal, que ce joueur avait toujours eu mauvais esprit.

De la mort d’une écolière grecque de 12 ans parce que sa mère n’avait plus les moyens de payer les médicaments antiépileptiques dont sa fille avait besoin car il n’y a plus de sécu depuis la mise en place des politiques austéritaires qui martyrisent le pays ? Ah non, surtout pas ! Puisqu’on vous dit que la Grèce est en bonne santé, qu’elle emprunte à nouveau sur les marchés ! Que la BCE est trop sympa dans son genre puisqu’elle vient de baisser ses taux d’intérêts pour relancer l’économie et surtout les bénéfices des banques qui prêtent aux Etats.

De la manifestation de 3500 jeunes antifascistes à Paris, commémorant la mort de Clément Méric, jeune antifa assassiné par des petites frappes skins ? Ah non plus, vous n’y êtes pas. Qui voulez-vous que ça intéresse, ces histoires de jeunes qui se battent dans la rue ?

Non, non, ce qui a intéressé les médias, comme d’habitude serait-on tenté de dire, c’est Le Pen. Cette fois-ci, on a eu la version père et fille, façon Dupont et Dupond dans Tintin, mais en moins drôle et sans le chapeau melon et la moustache. Donc Le Pen père fait un dérapage. On les avait presque oubliés, les dérapages de Le Pen père. Vous vous rappelez, « Durafour crématoire », « Les chambres à gaz point de détails de l’Histoire. », « l’inégalité des races » ou encore « l’occupation allemande qui n’aurait pas été aussi inhumaine que ça ».

Ce coup-ci, le président d’honneur du parti qui nous pourrit la vie depuis plus de trente ans, parle d’une prochaine « fournée » à propos de tous ces Juifs et assimilés qui encombreraient la société du spectacle. Catastrophe au FN et au Rassemblement bleu marine, cette vitrine faussement souriante censée cacher les marchandises faisandées de l’arrière boutique… Voilà Marine Le Pen qui condamne la phrase de son père, parlant d’  une faute politique ». Et ses premiers lieutenants, Philippot en tête d’embrayer en dénonçant les propos du méchant vieillard. Des commentateurs politiques, qui ont dû prendre psychanalyse en option au brevet des collèges osent même la métaphore freudienne et disent que Marine Le Pen « a tué le père ».

Il y a juste un problème, si elle a tué le père, on rappellera qu’elle vit quand même toujours chez lui, dans l’immense propriété de Montretout. On rappellera qu’elle tient le parti de son unique volonté et surtout, surtout qu’elle cherche depuis les Européennes à faire un groupe avec les souverainistes britanniques qui eux ne veulent pas à cause de « l’ADN raciste et antisémite du FN ». Bref, le dérapage du père, si on regarde un peu plus loin que le bout du nez d’un chien de garde médiatique, en fait, il sert bien la fille.

En prenant ses distances, elle fait croire que vraiment, oui, elle a changé, que le FN a changé et que Jean-Marie Le Pen est comme ces vieux parents un peu gâteux qui sont atteints à table du syndrome de la Tourette et qu’on ramène en urgence dans la chambre pour ne plus entendre leur glossolalie. Mais cela n’empêche pas le feuilleton de continuer, pour la plus grande joie des grands et des petits. Et que je te supprime ton blog du site du parti et que je  réponds en t’écrivant une lettre ouverte. Calculé ou pas, recouvrant de vraies divergences ou pas le conflit est tout de même remarquablement mis en scène et tout le monde attend le prochain épisode.

En même temps, pour qui veut discerner le vrai visage du FN, au delà de cette nouvelle version du roi Lear à la sauce Saint-Cloud,  il suffit d’aller regarder les mesures qu’il prend effectivement dans ses mairies et en particulier à Béziers où Robert Ménard supprime l’accueil du matin au primaire pour les enfants de chômeurs.

Voilà une info plus intéressante qu’elle n’en a l’air et qui  n’aura pas défrayé la chronique frontiste ni bouleversé les médias.  C’est pourtant révélateur. Plutôt que de se complaire dans l’antifascisme de bac à sable,  les  journalistes indignés pourraient par exemple regarder qui a voté pour Ménard lors des dernières municipales. Et je vous fiche mon billet qu’une partie non négligeable des chômeurs a mis un bulletin Ménard dans l’urne.

Et là, s’il y avait encore assez de sens ou de volonté politique à gauche, plutôt que de faire un remake années 90 sur les « dérapages » de papa,  ça vaudrait peut-être le coup d’aller les voir, ces chômeurs bitterrois, un par un, chez eux et leur dire: « Vous avez vu où il vous a mené votre vote protestataire ? Maintenant, vos mômes, vous allez vous les garder, bande de feignasses ! »

Mais il y a peu de chance que l’on exploite cette info pour ce qu’elle révèle. On préfère continuer à se complaire dans les analyses sur “la gauche sans le peuple ». Pourtant, là, c’est  bien le FN qui est sans le peuple, et même contre. Il ne défend pas les pauvres, à Béziers. Il a juste  capté leurs votes et après il leur fait la guerre. Sans pitié. Et tout le reste n’est que littérature.

*Photo : Alain ROBERT/APERCU/SIPA. 00684058_000055.

Mondial, l’éternel retour

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football borges michea

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » Jorge Luis Borges, qui se prenait très au sérieux, est un réservoir de citations qui sont autant de sentences. Mais là quand même, est-ce qu’il n’y irait pas un peu fort ? Ce qui apporte un peu d’eau au moulin de Borges, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Au contraire du cyclisme source de tant d’écrivains. Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo : Beckett, H.G. Wells, Deleuze, Maurice Leblanc, Zola, Alphonse Allais, Jarry, Perret, Gracq, Neruda, Blondin, Buzatt, etc. Car comme le dit Philippe Bordas : « le cyclisme est une province naturelle de la littérature, car rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple ».

Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle » ?  Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ». Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils peuvent bien vouloir dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance. Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane… Chacun a les siens, mais c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu  voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, Poulidoriste comme d’habitude, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, certains intellectuels nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. L’un des chefs de file est Jean Marie Brohm, sociologue érudit, qui nous donne les clés de notre aliénation. Il nous apprend tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle. Mais, cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, que c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, conscient du problème posé par Brohm, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Son père, journaliste sportif à L’Huma lui ayant probablement refilé quelques virus, il adore le foot. Alors il nous dit, que le foot marchandise, c’est mal. Le foot des origines, celui de l’attaque de la morale et de la loyauté, c’est celui du peuple. Celui d’avant donc. Et il faut y revenir. Je vote pour des deux mains, ou plutôt des deux pieds, mais franchement, on n’est pas rendu

Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

Tentons une comparaison avec le rugby, qui lui n’est pas un sport universel. Les deux plus belles et fugaces œuvres d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie sont « l’essai du bout du monde » et « le grand pont sur Mazurkiewicz ». En juillet 1994, la France qui a gagné son premier test contre les All Blacks joue le second à l’Éden Park d’Auckland. À quelques minutes de la fin les Français sont menés, lorsque leur capitaine Philippe Saint-André dans ses 22 m, choisi la relance. Toute l’équipe se déploie, chacun a compris, et accomplit le geste parfait (Abdelatif Benazzi, pour la seule fois de sa vie passe les bras !). Dans un ballet soyeux, neuf joueurs touchent la balle, huit passes. 29 secondes plus tard et 80 m plus loin Jean-Luc Sadourny signe le chef-d’œuvre. Tout le rugby est dans cette séquence. La fierté, l’abnégation, l’intelligence, la fraternité.

Le grand pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite. Durée de l’ensemble de la séquence quatre secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport individuel et irrationnel.

Il va y avoir beaucoup de moments désagréables dans le mois qui vient. L’argent va régner en maître. Il y aura de la bêtise et du chauvinisme. Peut-être de la violence, puisqu’il semble qu’elle règne déjà au pays de Lula où l’on nettoie les favelas sans beaucoup d’égards pour la vie humaine. Et que les Brésiliens pauvres ne vont peut-être pas obéir à Michel Platini qui leur intimait de se calmer pendant la durée du tournoi.

Il y aura 68 matchs retransmis à la télévision. Je crains fort, que comme pour les éditions précédentes, je les regarde tous. Décidément, à la réflexion, je crois que c’est Borges qui a raison.

Irak, Syrie : l’heure de l’Iran?

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Depuis plusieurs mois, les différents groupes djihadistes opérant en Irak et en Syrie se renforcent. Non content de combattre les régimes en place dans ces deux pays, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) d’une part et le Front Al-Nosra et le Front islamique d’autre part se paient le luxe de se combattre entre eux, moins en raison de divergences idéologiques, que pour des questions de tactique, de pouvoir politique et d’intérêts matériels bien compris.

Après un accès de faiblesse trompeur fin 2013, l’EIIL replié sur ses bases du Nord de l’Irak a lancé ces derniers jours une vaste offensive qui a conduit à la chute de Falloujah, Mossoul et Tikrit. C’est désormais l’ensemble des régions sunnites de l’Irak qui menace de tomber aux mains de cette faction réputée la plus sanguinaire d’Al-Qaïda.

Après avoir longtemps joué aux allumettes avec le Front Al-Nosra, la Turquie vient de se raviser pour s’être aperçue que cela pouvait brûler. Ankara a bien tardivement inclus ce dernier mouvement sur la liste de ses organisations terroristes, tout en construisant un mur à sa frontière syrienne pour éviter les incursions des forces qu’elle soutenait jusqu’à présent ! En Irak, on est sans nouvelles d’une trentaine de chauffeurs routiers turcs tandis que le personnel du consulat turc de Mossoul est actuellement retenu par les miliciens de l’EIIL. L’ironie de la situation veut que des forces kurdes appuient le revirement turc puisque des premiers heurts se sont produits entre djihadistes et peshmergas du KRG, éventuellement appuyés par des hommes du YPG, la branche syrienne du PKK, qui assurent la retraite de milliers d’Irakiens fuyant la terreur islamique. Aux dernières nouvelles, les Kurdes aurait d’ailleurs repris Mossoul.

Dans ce chaos, on imagine d’autant moins les Etats-Unis risquer la peau d’un seul GI qu’ils ont largement contribué à créer cette situation depuis 2003. Maintenant que le chaos est là – le vrai – on se demande qui pourra arrêter son extension, notamment en direction du petit royaume jordanien, directement limitrophe d’Israël. Car dans la vision des promoteurs de ce qu’un article récent appelait le « Djihadistan », il ne s’agit de rien moins que de créer un véritable califat en abolissant les anciennes frontières nationales héritées de l’accord Sykes-Picot.

Que cela nous plaise ou non, on ne voit guère que l’Iran comme contrepoids régional au Djihadistan. Il se trouve que les préoccupations sécuritaires de l’Europe et des Etats-Unis recoupent assez précisément celles de Téhéran : l’Iran voit avec inquiétude se développer des forces hostiles à ses frontières. Car si Al-Qaïda domine désormais de larges pans des territoires syriens et irakiens, les talibans contrôlent également une bonne partie de l’Afghanistan et du Pakistan, comme nous l’a récemment rappelé l’attaque de l’aéroport de Karachi.

Si les pourparlers sur le nucléaire iranien aboutissaient rapidement sur un consensus international solide et sincère, Téhéran serait en mesure de devenir un de nos rares alliés fiables dans la région.

 

Je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï!

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cohen taddei dieudonne

Patrick Cohen anime la matinale de France Inter du lundi au vendredi.

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Aujourd’hui, on entend souvent dire que le « politiquement correct » a changé de camp. Pensez-vous que ceux qu’on appelle les « nouveaux réactionnaires » dominent le débat public ?

Patrick Cohen. Ils ont en tout cas gagné en influence et en visibilité. On peut le mesurer à diverses enquêtes d’opinion ou au succès de journaux comme Valeurs actuelles. Et si les dirigeants de RTL n’avaient pas pressenti que ce courant d’idées pouvait intéresser leurs auditeurs, ils n’auraient pas engagé Éric Zemmour. Je crois que le débat sur le « mariage pour tous » a marqué un tournant. Depuis l’an dernier, les grands médias accordent une plus grande importance aux « nouveaux réacs ».

Quantitativement, peut-être. Mais très souvent, ils ne sont là que pour servir de repoussoir, pas pour porter des points de vue considérés comme aussi légitimes que les autres. Les reportages de France Inter sur le mariage gay mettaient en scène l’affrontement entre le camp de la vérité et celui de l’intolérance. Sur le mode implicite : on n’a même pas besoin de démontrer que les partisans du mariage gay ont raison, puisque c’est évident.

À l’antenne, mon rôle est d’animer des débats, pas de prendre parti. Pendant toute la période du « mariage pour tous », j’ai pris un soin particulier à choisir mes invités non pas selon leurs opinions mais en fonction de leur niveau intellectuel. On a fait intervenir des pédiatres et des médecins opposés à l’adoption et au « mariage pour tous », dans des débats de très haute tenue, ce qui n’aurait pas été le cas si on avait invité quelqu’un comme Nadine Morano.[access capability= »lire_inedits »] Dans la rue, il me semble que l’outrance a été assez marquée dans le camp de certains opposants au mariage gay, qui ont  donc logiquement subi les sarcasmes de nos humoristes. À charge pour les éditorialistes de France Inter de défendre une pluralité de vues.

C’est une blague ? Certes, vos invités étaient effectivement là pour défendre leurs idées déplorables. Mais connaissez-vous un seul journaliste de France Inter opposé au mariage gay ?

Il y en a peut-être… mais vous ne pouvez pas non plus me citer quinze personnes qui se sont prononcées pour le mariage gay à l’antenne.

Chiche ! Vous ne devez pas souvent écouter votre radio après la matinale ! Sur certains sujets − mariage gay, immigration, islam −, l’unanimisme règne dans les médias non pas dans l’expression des opinions mais dans le traitement de l’information. Si un sondage révèle qu’une majorité de Français a peur de l’islam, on ne se demande pas s’ils ont des raisons d’avoir peur mais comment les faire changer d’avis. Résultat : on a l’impression d’une mainmise inconsciente de l’idéologie dominante sur les médias.

Je ne crois pas au primat de l’idéologie mais au primat des faits. Dans ce cadre, aucun débat démocratique ne me pose problème, y compris la sortie de l’euro ou le mariage gay. Mon ouverture d’esprit s’arrête là où commence la malhonnêteté intellectuelle. C’est notamment arrivé quand certaines personnes ont sorti de fausses études censées démontrer que les enfants élevés par des couples homosexuels étaient traumatisés à vie. Quand on a une responsabilité dans un média de masse, on doit avoir le souci de la cohésion sociale.

Ce souci doit-il pousser les journalistes à  lutter activement contre le Front national, parti que l’on peut juger parfaitement antipathique, mais qui est légal et même légitime ?

Non, je ne le dirais pas comme cela. Du reste, vous conviendrez que j’interviewe Marine Le Pen exactement comme les autres personnalités politiques…

Oui, et c’est tout à votre honneur… Donc, vous admettez que le FN est un parti comme les autres ?

Pas tout à fait. S’agissant d’un parti qui n’a pas seulement donné dans son histoire – c’est le moins qu’on puisse dire – des preuves de démocratie, de tolérance et d’amour du prochain, les journalistes doivent pratiquer leur métier avec un soin, une vigilance et une honnêteté intellectuelle tout particuliers.

Si l’on en croit les sondages, un grand nombre de Français, bien au-delà de l’électorat frontiste, souhaitent qu’on limite les flux migratoires. Est-il raisonnable de postuler que cette position est « raciste », comme c’est fréquemment le cas ?

Non, je ne crois pas que ce soit raisonnable et je ne crois pas non plus que ce soit fréquemment le cas. Comme toute proposition politique, l’arrêt des flux migratoires doit être discuté sur le plan de la faisabilité : est-ce réaliste sur le plan économique ? Peut-on réellement fermer les frontières ?  En revanche, ce que l’on peut assimiler à une forme de racisme, c’est la « préférence nationale » telle que l’a théorisée le Front national depuis trente ans, avec des arrière-pensées ethniques évidentes.

Pardon, mais la « préférence nationale » version Marine Le Pen – à laquelle nous sommes par ailleurs opposés –, donne la priorité à un Français noir ou arabe sur un Suédois. Mais le refus d’envisager cette distinction ne prouve-t-il pas que c’est la nation elle-même, ou l’amour de son pays, qui sont diabolisés ?

C’est justement ce que tente de faire croire le Front national. Le patriotisme et l’amour de son pays ne doivent pas – ne devraient pas – se confondre avec la haine (ou le rejet) de l’étranger.

Revenons au climat qui réduit souvent le débat public à un échange d’invectives où l’on demande volontiers la tête de l’adversaire. Il y a un peu plus d’un an, vous avez reproché à Frédéric Taddeï d’inviter des « cerveaux malades » dans son émission « Ce soir (ou jamais !) ». N’est-ce pas une erreur que de psychiatriser ainsi vos adversaires ?

J’ai simplement demandé à Taddeï si, après son passage de France 3 à France 2, il allait continuer à inviter des gens comme Nabe, Dieudonné, Soral, liste à laquelle j’ai ajouté, peut-être hâtivement, Tariq Ramadan. Bravache, il m’a répondu : « Bien sûr, je vais continuer ! », en ajoutant que c’était sa marque de fabrique que de présenter des gens que l’on ne voyait pas ailleurs. Personnellement, je pense qu’il y a effectivement des cerveaux malades. Aux États-Unis, des gens croient que la Terre est plate et se plaignent à raison de ne pas avoir accès aux médias…

Vous n’êtes pas d’accord avec Taddéï sur l’intérêt de donner la parole à tout le monde :  ça ne fait pas de lui un criminel. On peut trouver qu’il a tort sans lui prêter le noir dessein de chercher à réhabiliter on ne sait quelles idéologies extrémistes, non ?

Je ne lui fais pas ce procès d’intention, mais j’ai souvent été troublé par la composition de ses plateaux et sa posture de neutralité bienveillante à l’égard de tout propos, y compris les plus complotistes. Contrairement à Taddeï, je ne crois pas que toutes les opinions se valent, je ne crois pas au droit de tout dire, n’importe comment, sur n’importe qui, sans jugement ni morale.

Peut-on souhaiter vivre dans un monde où il y aurait à la fois Patrick Cohen et Frédéric Taddeï ?

J’ai les idées larges, ne vous inquiétez pas ! (rires)  Ma limite est une forme de fidélité à une idée très large de la République, des Lumières, etc. Contrairement à ce qui s’est dit, je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï !

Eh bien tant mieux ! Quoi qu’on pense des personnalités que vous avez épinglées, n’est-ce pas le prix à payer pour le pluralisme que de les laisser s’exprimer ? À Causeur, on a bien interviewé Dieudonné !

Ne mélangeons pas tout. J’ai été très intéressé par votre interview de Dieudonné, mais je ne suis pas certain qu’il aurait fallu la diffuser dans un média grand public. Les invitations d’untel ou d’untel dans les grands médias font office de validation. Taddeï, en invitant des personnalités aux thèses délirantes, leur a offert une visibilité qu’ils n’auraient sans doute pas eue sans lui. Il prétend ne pas trier ses invités, ce qui est une absurdité absolue ! Que je sache, il n’invite pas son coiffeur ou son voisin de palier ! De surcroît, il refuse de contextualiser, par souci de ne pas prendre parti, alors que le travail de contextualisation est l’essence même du journalisme. Quand il convie Jean Bricmont à l’émission sur Dieudonné, et le présente comme un  professeur de physique ordinaire, c’est une forme de dissimulation parce que  Bricmont est un camarade de Faurisson et qu’il est là précisément parce qu’il défend Dieudonné. Mais Taddeï ne le dit pas dans son émission…

Même Dieudonné a droit à un avocat… De plus, au-delà de ces exemples extrêmes, beaucoup de gens pensent que les grands médias invitent toujours les mêmes « bons clients ». Ne faut-il pas donner la parole à des personnalités ostracisées, précisément  pour couper court à ce reproche ? 

N’espérez pas calmer ceux qui se plaignent d’être censurés en leur donnant un peu la parole. D’aucuns construisent une partie de leur carrière et de leur réputation en se disant ignorés ou black-listés par les grands médias. Quoi qu’on fasse, et même si on choisit de donner de l’écho à leurs délires, ils continueront à hurler au complot…[/access]

Cadenas, mon amour

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cadenas paris arts

J’espère qu’on me pardonnera cette privauté, aujourd’hui, je vais parler d’amour, oui vous avez bien lu : d’amour. Mais pas du tendre amour qui règne entre père et fille, comme dans Molière et chez les le Pen, et qui peut devenir explosif quand les filles veulent suivre un autre chemin que leur père. Je ne veux pas non plus vous parler de l’amour qui unit les compagnons d’armes, comme à l’UMP : que voulez-vous, la fraternité est parfois soluble dans les rivalités. Non, je veux vous parler du vrai amour, celui qui dure toujours – c’est-à-dire au moins jusqu’à la fin des vacances –, et dont Paris est, paraît-il, la capitale mondiale. En tout cas, c’est ce qu’on dit dans les publicités pour parfums.

Bien sûr, cet amour-là, capable de transformer n’importe quel intellectuel en blonde égarée sévit dans le monde entier, de Pékin à Roanne, de Stuttgart à Lyon, de Florence à Strasbourg. Mais ces temps-ci, c’est à Paris qu’il se déchaîne ou plutôt qu’il s’enchaîne. En effet, pour se prouver la profondeur de leurs sentiments, les amants en goguette dans la ville Lumière fixent sur le parapet d’un pont un cadenas dont ils jettent la clé dans la Seine. C’est ainsi qu’après la Passerelle des arts – nouveau nom, semble-t-il, du Pont des Arts de Brassens où l’on croise le vent fripon, maraud et toutes autres sortes de coquineries –, tous les ponts de la capitale disposant de grilles se sont couverts de ces bouts de ferraille multicolores, vendus à prix d’or par de petits malins embusqués à proximité. Il paraît qu’on commence à en trouver au sommet de la tour Eiffel, des cadenas de l’amour.

Ne vous méprenez pas, moi aussi j’ai un cœur et l’amour, je suis grave pour. N’empêche, le symbole du cadenas est curieusement choisi. S’agit-il d’informer son ou sa chère et tendre qu’il (oui, oui, ou « elle ») est désormais prisonnier et que jamais, il ne pourra remettre la main sur la clé de sa cage ? Il me semble au contraire que le véritable amour devrait s’accommoder de la liberté de l’être aimé, ce qui n’est pas simple, je vous l’accorde.

En attendant, la catastrophe annoncée s’est produite : dimanche, l’une des grilles de la Passerelle des amoureux cadenassés s’est effondrée sous le poids des cadenas d’amour. Heureusement, si l’amour n’a pas vaincu la pesanteur, il n’a tué personne. Encore que ça nous aurait fait des chouettes titres, genre « Mort d’amour à Paris », ça aurait eu de la gueule, non ?

Las, le drame n’a pas eu lieu. Il a simplement fallu interdire la passerelle au public et déléguer une équipe de la ville pour récupérer l’objet du délit. Parce que ne croyez pas qu’on se contente de jeter tout ça dans le bac « objets métalliques » de la déchetterie. À en croire une légende urbaine, qui pourrait bien être parfaitement authentique, la municipalité procèderait régulièrement au retrait des grillages saturés, lesquels seraient précieusement conservés. Ils doivent avoir peur d’attirer la malédiction des dieux de l’amour, à la mairie de Paris, parce qu’on peut rigoler de toutes les religions, sauf de celle-là. Ou peut-être craignent-ils d’être submergés par les plaintes et réclamations d’amoureux courroucés expliquant que plus rien ne va dans leur couple depuis qu’on a jeté leur cadenas. Alors, je ne suis pas sûre que l’amour dure toujours, mais à l’évidence, il a un point commun avec le tourisme : il rend idiot !

*Photo : HOUPLINE RENARD/SIPA. 00676689_000007.

Ouïgours, entre terroristes et communistes

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Il y a une multitude de parcs et places « du peuple » dans les villes de Chine. C’est l’un des nombreux détails par lesquels le maoïsme signale encore sa présence au pays de l’économie socialiste de marché. Parmi les autres signes patents, on peut relever également l’autoritarisme du Parti Communiste Chinois, en particulier dans les régions situées les plus aux confins du pays. Le gouvernement central impose une poigne de fer aux « régions autonomes » qui bordent des frontières très sensibles avec l’Inde, l’Afghanistan, le Pakistan ou la Russie, et cela ne date pas d’hier. Depuis les lointains affrontements avec les Xiongnu Mongols, au temps de la conquête de l’ouest chinoise, les empereurs Hans ont toujours dû avoir recours à une présence militaire importante dans les provinces de l’ouest pour assurer l’unité de l’empire du Milieu.

Au début du XXe siècle, au moment où les Chinois réaffirmaient avec peine leur autorité lointaine sur le « Turkménistan oriental », livré aux seigneurs de la guerre et aux « diables blancs » qui s’accaparèrent une partie des richesses archéologiques de la région pour le compte du British Museum ou des collections du Louvres, la ville d’Urumqi n’était encore qu’une bourgade sans importance aux portes du désert ; un caravane-sérail poussiéreux autour duquel se serraient quelques grossières bâtisses de terre cuite, si l’on se fie à la description qu’en donnait l’archéologue anglais Sir Aurel Stein dans Ruins of desert Cathay en 1912. Rien à voir avec la métropole de trois millions d’habitants qui se dresse aujourd’hui dans les sables : la population de Paris aux portes du Taklamakan, l’un des déserts les plus arides au monde. En moins de vingt ans, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, Urumqi a vu couler à flot l’argent des investisseurs attirés par la formidable manne énergétique représentée par les sous-sols du Xinjiang. Pétrole, gaz et peut-être aussi gaz de schiste ; les entreprises d’Etat assurent aujourd’hui l’exploitation des ressources de la région, toujours plus prometteuses. Quelques entreprises étrangères, françaises notamment, ont-elles aussi élu domicile dans cet eldorado inhospitalier.

Urumqi offre au visiteur une vitrine pour le moins ambitieuse du développement économique du Xinjiang, l’une des cinq « provinces autonomes » chinoises, grande comme trois fois la France et peuplée de seulement vingt millions d’habitants, dont dix millions de Ouïgours. La cité reste bourdonnante d’activité, de jour comme de nuit, et ses gratte-ciels impressionnants et ses hôtels de luxe rivalisent avec ceux de Shanghai. En périphérie d’Urumqi s’étale une immense zone industrielle dans laquelle usines et centrales thermiques poussent comme des champignons. Une agréable promenade court le long de la rivière Ürumqi, la « rivière des Tanneurs », qui traverse la ville, bordée de surprenantes statues de style pseudo-antique et Renaissance devant lesquelles passent les joggeurs et les cadres en pause-déjeuner. A côté du plus grand souk de la ville, un Carrefour a ouvert ses portes, à deux pas de la mosquée d’où partirent les émeutes – les « incidents » dans le langage officiel – de 2009. Au centre de la ville , familles et écoliers viennent en fin d’après-midi s’adonner aux plaisirs du roller, du cerf-volant ou de la gymnastique rythmique en groupe, sur l’immense dalle bétonnée du « parc du peuple » encadrée par les silhouettes massives des gratte-ciels. Un écran géant diffuse les nouvelles du jour et, dans un coin du « parc », de petites tables et des sièges de jardin ombragés par des rangées de peupliers accueillent les clients d’une petite roulotte itinérante proposant boissons, œufs durs et pâtisseries de toutes sortes. Le public est surtout adolescent et se livre à de multiples concours de breakdance ou de skateboard. Les garçons roulent des épaules en marcel à imprimé, discrètement reluqués par les grappes de filles qui passent en ricanant, mp3 vissé sur les oreilles. La Chine de Mao paraît bien loin.

 

À quelques rues de là, on rentre déjà dans le quartier ouïgour. Les petites échoppes qui se succèdent vendent des épices, des fruits et légumes et des articles plus improbables : peaux de serpents, crânes de rongeurs et ossements aux vertus aphrodisiaques. On vend aussi de multiples bijoux en pierre de jade, l’autre richesse du Xinjiang et des provinces de l’est depuis plus de deux millénaires. Il y a même à deux pas un marché des pierres précieuses dans lequel des Ouigours ou des Hans à l’air suspicieux se tiennent à côté d’énormes blocs de jade vert, noir, jaune, blanc ou rouge étalés sur des tapis. Un peu partout, de restaurants ambulants qui ressemblent à de petites locomotives posées çà et là sur les trottoirs, proposent des grillades et de délicieuses brochettes de moutons.

 

Le quartier et ses marchés est beaucoup fréquentés par les Hans et c’est ici qu’a eu lieu le dernier attentat perpétré par les « terroristes » que le gouvernement de Pékin voit avec anxiété gagner en audace et en efficacité. Le 22 mai dernier, à six heures du matin, deux 4×4 non immatriculés ont fait irruption dans l’artère principale, percutant violemment des piétons et lançant des engins explosifs par les fenêtres des véhicules. L’un des deux véhicules a lui-même pris feu et une partie des assaillants ont été tués par la police, ainsi que trente et une personnes au moins dans la foule. Depuis les sanglantes émeutes de 2009, qui avait fait deux-cent morts, les actes de violence se multiplient et atteignent une ampleur nouvelle au Xinjiang et, ce qui est beaucoup plus inquiétant pour Pékin, hors du Xinjiang. En juin 2013, une série d’attaques autour de Khotan, Urumqi ou Kashgar, ont fait des dizaines de morts, aussi bien parmi les assaillants que la police ou les populations civiles et ont semblé sonner le réveil du terrorisme fondamentaliste dans la région. Puis, les attentats se sont succédés, jusqu’à l’attaque à la voiture piégée sur la place Tiananmen le 28 octobre 2013 et celle au couteau à la gare d’Urumqi le 30 avril de cette année, qui a causé la mort de trente personnes également.

 

La multiplication des attentats et l’intensification des violences montrent à l’évidence qu’il est très difficile pour Pékin de contrôler efficacement un territoire aussi vaste que le Xinjiang tout d’abord et l’activité de groupes terroristes de plus en plus mobiles ensuite. Elle montre aussi un changement de nature et d’objectifs au sein de ces groupes séparatistes avec lesquels Pékin semble avoir perdu désormais tout contact, au point d’être engagé dans une logique de confrontation de plus en plus meurtrière. Alors que les craintes du gouvernement central se focalisent sur le risque d’une résurgence de l’indépendantisme et du séparatisme ouigour, tout en minimisant systématiquement, dans le discours officiel, tout risque de ce type, il semble que les organisations à la fois fondamentalistes, dont les camps retranchés sont installés dans les zones tribales pakistano-afghanes, n’aient en réalité d’autre but que d’installer un véritable climat de défiance et de terreur au sein des populations ouïgoures et Hans en exportant dans cette région les méthodes du djihadisme qui sont désormais bien connues au Moyen-Orient et jusqu’en occident, mais relativement nouvelles pour cette partie de la Chine. Il n’est pas certain que les terroristes du 22 mai soient tous d’origine Ouïgoure, ou véritablement dévoués à cette cause. La vague de violence qui secoue à nouveau le Xinjiang pourrait moins viser à la reconnaissance de la culture ouïgoure qu’à l’instauration d’un véritable djihadisme qui aurait pour cible tout autant les Hans que l’islam soufi des Ouïgours, beaucoup trop ouvert et progressiste aux yeux des fondamentalistes d’inspiration talibane ou pakistanaise.

Ce qui est certain à l’heure actuelle, c’est que le gouvernement de Pékin et sa politique unilatéralement répressive à l’encontre des Ouïgours a fait, depuis 2009, le jeu du terrorisme radical au Xinjiang. En rompant le contact avec les autorités culturelles ouïgoures et en pratiquant, par le biais d’une omniprésence militaire et policière, une politique de répression féroce à l’encontre de cette communauté, les autorités chinoises ont pris le risque d’en rejeter une partie dans la radicalisation et le fondamentalisme religieux. C’est bien ce qu’il semble être en train de se passer en Chine où le risque vient désormais aujourd’hui aussi d’ « éléments importés », en provenance d’Afghanistan ou du Pakistan, susceptibles de traverser une frontière poreuse et de toute façon impossible à surveiller intégralement. A l’heure où cet article est publié, Urumqi est entièrement bouclée : on ne sort et on ne rentre que difficilement, à travers un dispositif de sécurité impressionnant. Des villes entières, comme Khotan ou Tourfan, grand centre touristique de la région en raison de la proximité des vestiges d’antiques cités de la route de la soie comme Jiaohe et Gaochang, sont complètement bouclées et les contrôles de police incessants. L’avenir est sombre pour le Xinjiang qui, peu à peu, s’intègre lui aussi au Dar-al-Harb, le « domaine de la guerre » du djihadisme international.

Dictionnaire amoureux de la laïcité

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laicite pena ruiz

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).

Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument La République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Dictionnaire amoureux de la laïcité, Henri Pena-Ruiz, Plon, 2014.

*Photo : wikicommons.

Rugby : Orgueil et mal jugés

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Après la débâcle de Melbourne, le XV de France continue, lentement mais sûrement, sa descente vers les abysses d’un rugby qui n’est même plus l’ombre de lui-même. Alors bon… on fait quoi maintenant Philippe  Saint-André ? Premier match en Australie le week-end dernier, première rouste. 50-23 : sept essais à deux. Des erreurs de défenses ahurissantes, un physique minable, une technique déplorable et un orgueil insupportable au moment de débriefer le match. « On prend deux essais casquettes… On ne s’est pas reconnu. On ne joue pas à notre niveau… ce n’est pas nous »… du flan tout ça ! Dans la vie, on est ce que l’on fait. Point.

On a tort de ne pas prêter une oreille attentive aux propos des joueurs de l’équipe de France. Ils en disent long sur leur manière de penser et vivre. La palme de la phrase reviendra sans conteste à Parra, rentré dix min avant la fin et auteur d’un essai d’orgueil (toujours lui) On ne s’attendait pas à une intensité aussi forte, à une technique aussi forte”.  La fin pourrait être comique si elle n’était pas affligeante et désarmante : “On n’a rien à envier à ces équipes dans le jeu.” Ça Morgan, ça reste à prouver et voilà trois ans qu’on l’attend.

Le match des Blacks face aux Anglais, par exemple, était un beau moment. Premier match de l’année 2014 pour nos champions du monde édition 2013 (13 match, 13 victoires). Il y a, évidemment, encore un peu d’huile à ajouter dans ces vrombissantes turbines mais voilà, comme dans 90% des matchs qu’ils jouent, les Blacks gagnent ! On note trois franches et belles occasions d’essai chez les Blacks, manqués d’un rien face à des Anglais tenaces, nerveux, solides mais qui, même s’ils seront près en 2015,n’ont jamais vraiment inquiété la Nouvelle-Zélande. Alors, évidemment, dans une semaine, les « tous noirs » ne feront pas les même erreurs. C’est d’ailleurs tout l’objet d’un test : se jauger, s’étalonner… À bon entendeur !

Mourir pour Conchita?

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fn coluche conchita

fn coluche conchita

Entre l’Eurovision, les européennes et les menaces de guerre en Europe, devinez quel continent a retenu mon attention ce moi-ci. Si vous ne voyez vraiment pas, c’est que vous êtes encore plus nul en géographie que moi en économie − enfin, avant que je ne lise Piketty.

Et si jamais vous faites une surdose d’Europe, pas de problème ! Ici, on cause aussi pop et rock, marxisme et métaphysique, enfer, paradis, n’importe quoi. D’ailleurs, qu’importent les sujets ? L’essentiel, comme disait Nietzsche un de ses bons jours, c’est de « faire les choses avec le sérieux des enfants qui jouent ». Venez visiter mon parc !

La sonate de Garneau

Jeudi 1er mai / trois ans déjà que je bassine mes amis avec Chris Garneau. Je dois être mal entouré ; c’est tout juste si j’ai réussi à en traîner deux ou trois à ses concerts, alors même qu’ils vont secouer la tête devant n’importe quoi, de Wagner à Metallica.

Imaginez donc ma joie en découvrant aujourd’hui, à la « une » de Causeur.fr, un papier élogieux de Sébastien Bataille sur cet auteur-compositeur-interprète injustement méconnu. Mille fois d’accord avec l’auteur quand il fait l’éloge de Chris et de son nouvel album, Winter Games, « triste et majestueusement beau ». Moins convaincu en revanche quand il y voit « une volonté de faire plus accessible, plus ouvert au grand public ».

D’ailleurs, tu le dis toi-même avec tes mots, Sébastien : « L’objet souffre d’une trop grande linéarité. » En bon français, rien n’accroche l’oreille du vulgum pecus. À première ouïe, le CD paraît si plat qu’on n’y distingue guère une chanson d’une autre. Certes, il est loisible de le réécouter à tête reposée ; mais c’est pas comme ça qu’on fait un tube ! À vrai dire, des tubes en puissance, il y en avait plus dans les deux premiers albums de Chris − plus «baroques », comme tu dis et comme j’aime.[access capability= »lire_inedits »]

Ce qu’on aime tous les deux, semble-t-il, c’est l’artiste décidé à suivre son inspiration plutôt que de poursuivre le succès. Prions seulement pour que l’air du temps et la soif de reconnaissance n’aient pas raison un jour de cette authenticité.

En écrivant ça, bien sûr, je pense à Mika, le papillon devenu chenille, puis poupée Ken. Et d’où sort, direz-vous, cette comparaison incongrue ? C’est qu’à ma courte honte, la première fois que j’ai entendu Chris Garneau à la radio, je l’ai pris pour l’autre. Question d’octave.

L’autre, hélas, a déçu les espoirs qu’on avait placés dans son premier CD, un vrai bijou : dix titres, onze tubes. Apparemment, il n’avait rien d’autre en magasin, si j’en crois ses deux disques suivants. Mais qu’importe ! Il est aujourd’hui vedette à la télé, et content de l’être.

Chris, obstiné dans son art, ne semble pas prêt à se transformer ainsi en bateleur. Malheureusement pour lui, la plupart des gens n’écoutent pas la musique comme Swann la sonate de Vinteuil ; ils se contentent de l’entendre, souvent juste pour bouger dessus.

Certains créateurs, pourtant, parviennent à toucher le plus grand nombre rien qu’en fouaillant leurs entrailles ; c’est tout le malheur qu’on souhaite à M. Garneau.

L’enfer intégriste

Mardi 6 mai / toujours un peu en retard dans mes lectures spirituelles, j’aborde seulement maintenant l’encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est (Dieu est amour, pour les hellénistes).

Dans ma religion, Dieu a créé chacun de nous par amour et cet amour, à défaut d’être « tout-puissant », comme Bruce, est inconditionnel. L’erreur commune, chez nos amis intégristes, c’est de croire le péché humain plus fort que l’amour divin. Faute contre l’espérance, péché contre l’Esprit.

Déjà, leurs ancêtres les scribes et les pharisiens dénonçaient le laxisme moral de Jésus : « Il reçoit les pécheurs et mange avec eux ! ». Le Christ leur répond par la parabole de la brebis perdue que le bon pasteur va rechercher, quitte à laisser en plan les quatre-vingt-dix-neuf autres.

« Ainsi, explique-t-il, il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Luc 15,7). Admirons au passage l’ironie christique : les « justes qui n’ont pas besoin de repentance », ça n’existe pas ! « Même le juste pèche sept fois par jour », dit le Livre des Proverbes (24,16). Quant à ceux qui se croient impeccables, ils ne font qu’ajouter à la liste de leurs errements le péché d’orgueil, celui-là même sur lequel repose toute la carrière de Lucifer.

Jésus, qui n’est pas toujours d’humeur badine, dénonce cette mauvaise foi dans un fameux coup de colère en vingt-six versets, dont on ne citera que le plus amène : « […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux du dehors mais qui, au dedans, sont remplis d’ossements de morts et de toute impureté » (Matthieu 23,27).

Même cette malédiction ne vaut pourtant pas damnation éternelle. Simplement, mettez-vous à la place du bon pasteur : il est plus difficile de ramener au bercail une brebis égarée, lorsqu’en plus elle est sûre d’être sur la bonne voie. « Le pire enfer, disait Simone Weil, c’est de se croire au paradis par erreur. »

À droite toute, avec piketty !

Samedi 10 mai / dans le monde de ce soir, je tombe sur une tribune signée du philosophe Didier Éribon et énigmatiquement intitulée : « La gauche contre elle-même ». Par chance, le surtitre est déjà plus explicatif : « Le succès du livre de Thomas Piketty révèle le renoncement théorique des progressistes en France comme aux États-Unis. »

« Renoncement théorique » OK, mais à quoi ? Sur ce coup, Marc Cohen-la-science m’a un peu aidé : à la révolution anticapitaliste, bien sûr ! Aux yeux d’Éribon, Piketty est un social-traître. Avec son réformisme à la mords-moi-le-Keynes, il complote à sauver le capital de lui-même, quand il faudrait l’achever !

Hérésie, schisme et scandale pour les gardiens ultimes du Temple marxiste et de la Vraie Faucille martelée. En fin d’article, ce pauvre Thomas, coupable d’avoir minoré dans ses travaux l’importance des classes sociales, sera même désigné comme co-responsable de la « montée du FN ». Et moi qui croyais être enfin devenu de gauche grâce à lui ! Décidément, on ne peut plus faire confiance à personne…

Sainte Conchita, chantez pour nous ! 

Dimanche 11 mai / Conchita Wurst remporte haut la voix l’Eurovision 2014, au grand dam des tradis de tous poils et surtout de la Russie poutinienne. Dénonçant cette « folie », de nombreux députés de tous bords réclament la création d’une compétition rivale. Quant au vice-premier ministre Dmitri Rogozine, il ne plaisante qu’à moitié lorsqu’il déclare : « Ce palmarès donne aux partisans de l’intégration européenne un aperçu de ce qui les attend en rejoignant l’Europe, à savoir une femme à barbe. »

La lauréate, pour sa part, conclut son discours de remerciements à la ville et au monde par un impressionnant cri de guerre : « We are unity. We are unstoppable ! » A priori, ça fait peur… On imagine déjà la planète assaillie par des hordes de travestis barbus hurlant Rise Like A Phoenix !

Par bonheur, un curé de Touraine, le père Jean-Baptiste Nadler, vient nous rassurer d’un simple tweet : rien de révolutionnaire là-dedans ! Mlle Wurst a tout piqué à sainte Wilgeforte, vierge miraculeusement barbue et martyre crucifiée, entrée dans le martyrologe romain en 1538.

Même système pileux, même physique et jusqu’à la même robe, sur le crucifix qui trône dans l’église Saint-Nicolas de Wissant… Aucun doute : la star a pour modèle la sainte !

Vous me direz : on soupçonne aujourd’hui Wilgeforte d’être « légendaire », et alors ? Conchita aussi, comme disait à peu près Fernandel. Non seulement elle restera comme un jalon dans l’Histoire, au moins celle de l’Eurovision, mais Thomas Neuwirth et nous savons bien qu’elle n’existe pas pour de vrai.

« J’ai créé cette femme à barbe pour montrer au monde qu’on peut faire ce qu’on veut », confiait Tom, le 7 mai, à l’AFP. Bien, et maintenant que c’est fait, quels projets pour sa créature ? Aux dernières nouvelles, elle aspirerait à animer en personne le concours, l’an prochain à Vienne. Dans la situation géopolitique délicate qui prévaut aujourd’hui à l’Est, est-ce bien raisonnable ? D’ici à ce que Poutine en tire prétexte pour envahir l’Autriche…

One, two, three, quatre…

Jeudi 15 mai/ En surfant sur YouTube, je tombe sur Coluche chantant Je veux rester dans le noir aux César 1984. Lunettes noires, jeans, santiags et Perfecto clouté (avec marqué « Maman » dans le dos quand même) : le total look rock’n’roll. Rien d’étonnant : Coluche aurait voulu être chanteur de rock. En plus, il avait la voix… Manquait juste le physique, mais ça compte dans le métier de rock star ; demandez à Little Bob !

De peur qu’on se moque de lui en rockeur, il a préféré faire directement comique, et il (l’)a rudement bien fait. La preuve : au bout du compte, il a eu lui aussi « les filles à ses genoux », comme disait Dutronc.

N’empêche, la musique ne l’a jamais quitté ; cette chanson qu’il ressort là pour les César, deux ans avant sa mort, elle date de ses débuts. C’était même le tube (au sens underground) de Ginette Lacaze, une comédie musicale rock’n’drôle jouée plusieurs mois au Vrai Chic parisien en 1972, et reprise en 1976 à l’Élysée-Montmartre.

Co-auteur de cette parodie, Coluche chantait dès qu’il en avait l’occasion ces pseudo tubes yé-yé avec un plaisir proche du premier degré : The blues in Clermont-Ferrand, Reviens, va t’en, et ce refrain qui tue : « Je marche dans la nuit noire / Je suis un voyou… »

Dans l’histoire d’amour contrariée entre Ginette et Bobby, Coluche incarne ce dernier avec plus de sincérité que la plupart des rockers « sérieux ». Même quand il caricature le Johnny des 60’s avec force cris, borborygmes et improvisations improbables, c’est aussi de lui qu’il parle.

Qui se souvient d’Hallyday hurlant sa solitude devant des milliers de fans en pâmoison : « Je suis seul, DÉSESPÉRÉ […] Y a-t-il quelqu’un ici, CE SOIR / Ah qui veuille bien M’AIMER ? / Ah, je dis M’AIMER… » Eh bien Bobby-Coluche est plus vrai que l’original, même lorsqu’il le singe outrageusement : « Je veux monter là-HAUT / Oui je dis tout là-HAUT / Sur la coLLINEU-deu-mon-malheu-EUR… / Et me jeter dans le préciPICE de mon DESTIN / Waooh ! »

Sans surprise, cette prestation laisse de glace le public choisi des César, mais le mec s’en fout. Il parvient même à faire rire la salle en s’interrompant pour l’apostropher : « Holà ! Réveillez les morts ! Bousculez vos voisins, y’en a peut-être qui dorment seulement. »

De fait, la plupart de ces glands sont toujours vivants, et ils dorment encore. C’est Coluche qui est mouru, lui qui, comme le rock’n’roll, était « here to stay ». Y’a pas de justice.

« On ira tous au paradis… »

Mercredi 20 mai / à La Procure, en cherchant Cinquante nuances de Grey (pour offrir), je tombe par hasard sur Pour nous les hommes et pour notre salut − Jésus notre rédemption, de Jean-Pierre Torrell, un dominicain de 86 ans.  Enfer et damnation ! Exactement le bouquin qu’il me fallait pour prolonger la controverse que j’ai engagée tout seul, ici-même, le 6 mai.

La rédemption, nous dit le père, est l’œuvre de «  l’amour infini de Dieu » envers nous, et certainement pas d’une « caricature de justice humaine » obsédée par le péché. À l’appui de sa thèse, Le R.P. Torrell cite notamment saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin, qui ne passent pas pour des parangons de modernisme (sauf peut-être le dernier, dans certains milieux pointus).

À en croire notre auteur, c’est après le Moyen Âge que Luther, Calvin et autres réformateurs, suivis hélas par les contre-réformateurs catholiques, ont jugé utile d’en rajouter sur la culpabilité et le châtiment, éternel si nécessaire.

Irons-nous pour autant « tous au paradis », comme nous le promet Polnareff ? Derrière ce tube signé Dabadie, les théologiens avertis auront reconnu l’apocatastase selon Origène, qui lui coûta quand même sa canonisation.

Si le deuxième concile de Constantinople a condamné sa doctrine en matière de péché, c’est que, mal comprise, elle peut vite servir d’alibi au je-m’en-foutisme. Quand se brouillent les différences entre « les bonnes sœurs et les voleurs / les saints et les assassins », sur quoi Diable fonder une morale – même athée ?

Sans aller jusque-là, ni confondre Polnareff avec Origène, il est temps d’en finir avec ces théologies de la culpabilité et de l’expiation qui nous ont fait tant de mal en pervertissant le message du président Jésus.

La nouvelle Bonne Nouvelle, selon Jean-Pierre Torrell, c’est que toutes les découvertes récentes sur l’Écriture et les Pères de l’Église nous ramènent à une théologie plus « humaine », si l’on ose dire : la rédemption est « entièrement centrée sur l’initiative de l’agapè divine ». Autrement dit, s’il y a un enfer et quelqu’un dedans, c’est qu’il l’a voulu et n’en démord pas. La seule limite à l’amour de Dieu, c’est la liberté de l’homme.

Séisme de magnitude 25

Lundi 26 mai / tremblement de terre, tsunami et  pommes de terre frites ! Le FN a fait le score prévu depuis trois mois par tous les sondages.

J’ai gardé pour ce lendemain d’élection dramatique une petite phrase de Thierry Pech, patron de Terra Nova, prononcée il y a quinze jours sur France Culture dans « L’Esprit public », de Philippe Meyer. À ses interlocuteurs qui évoquent la « non-campagne », Pech répond, visionnaire : « Le débat sur l’Europe aura lieu après le résultat, parce qu’il risque d’être traumatisant. »

Et d’enchaîner sur sa propre position, hélas moins visionnaire : « Le fédéralisme est contenu dans la monnaie unique, c’est ça qu’on est en train de découvrir dans la crise. » Parle pour toi, Thierry ! Séguin, Pasqua, Villiers, Chevènement et moi, on t’avait prévenu, il y a vingt-deux ans déjà. Où étais-tu en 1992 ?

Mais l’autre fait mine de ne pas m’entendre, et poursuit son raisonnement : « Si on ne veut pas du fédéralisme, il faut sortir de l’euro, et ça aura des conséquences incalculables… »

Sûr que ça aurait fait moins de dégâts si on n’y était point entré… Mais pas de regrets pour Maastricht ! En fait d’Europe, comme on l’a vu treize ans plus tard avec le Traité constitutionnel, un charme maléfique fait que, même quand le peuple dit non, c’est oui.

Bon, c’est pas tout ça, faut que je vous laisse ; j’ai de l’ouvrage au potager.[/access]

*Photo : Picture Perfect/REX/REX/SIPA. REX40326738_000006.

Djihad : après la Syrie, l’Irak

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irak jihad iran qaida

irak jihad iran qaida

La prise de Mossoul, deuxième ville la plus peuplée d’Irak, par les hommes de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), est une grande victoire pour ce mouvement djihadiste. Depuis le début de l’année 2014, plus de 5000 Irakiens ont été tués dans la guerre civile qui oppose le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, alliés aux autorités du Kurdistan, quasi-indépendant depuis 2003, et l’insurrection sunnite, qui mêle des nostalgiques du régime de Saddam Hussein, des tribus hostiles au pouvoir central, et des groupes islamistes, comme l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, qui a aujourd’hui l’initiative sur tous les fronts.

Un temps affilié à Al-Qaïda, l’EIIL est devenu un puissant mouvement autonome, qui s’étend de la Syrie à l’Irak. Dans les deux pays à la frontière poreuse, il est le plus groupe djihadiste le plus fort, qui impose l’ordre islamique dans les zones qu’il conquiert. Estimé à une dizaine de milliers d’hommes en Syrie, un peu moins en Irak, il attire les nombreuses recrues venues d’Europe : Mehdi Nemmouche, le « loup solitaire », selon la terminologie officielle, du Musée juif de Bruxelles, en aurait grossi les rangs, lors de son séjour guerrier en Syrie.

En Irak, la région du « triangle sunnite » (Falloujah, Ramadi, Tikrit), fief des insurgés sunnites depuis l’invasion américaine du 2003, était en partie contrôlée par l’insurrection depuis mai dernier. Celle-ci pousse maintenant au Nord, mettant en déroute l’armée gouvernementale irakienne, à la valeur militaire inexistante. Après Mossoul, les hommes de l’EIIL menacent de s’emparer de Samara et d’y détruire le mausolée chiite.

Ville sunnite, Mossoul était une cible stratégique pour les rebelles, qui affirment « libérer » la population du régime chiite de Bagdad. On sait que cette « libération » s’est accompagnée d’exactions, de la fuite de 500 000 civils, et de l’évanouissement de la communauté chrétienne locale, qui laisse derrière elle des églises centenaires.

Le pouvoir kurde, disposant de sa propre armée, semble prêt à intervenir pour repousser les rebelles, et en profiter pour étendre son territoire sur Mossoul, historiquement revendiquée par les Kurdes. Le gouvernement de Bagdad s’y refuse, mais n’a plus d’hommes pour imposer son autorité. De leurs côtés, les chrétiens de Qaraqosh ont demandé aux Kurdes de les protéger de la menace imminente des djihadistes. En effet, l’offensive djihadiste met en péril les communautés chrétiennes établies dans la province de Ninive, et en particulier dans la ville de Qaraqosh. Celle-ci, qui compte 50 000 habitants, presque tous de confession syriaque catholique, était un refuge pour les chrétiens qui fuyaient Bagdad ces dernières années.

Onze ans après l’invasion américaine de l’Irak, la situation est pire que jamais. Plaquant leurs représentations idéologiques de « dénazification », les Etats-Unis ont dès leur arrivée détruit la colonne vertébrale du pays, le Parti Baas et l’armée irakienne, en proscrivant leurs membres, qui rejoignirent en masse la rébellion. La démocratisation par le nombre ne pouvait ensuite que donner le pouvoir à la majorité chiite, marginalisant la minorité sunnite, entrée en guerre ouverte contre le gouvernement irakien. Enfin, le djihadisme s’est nourri de ce « choc des civilisations » matérialisé entre Occident et Islam.

Les tardives manœuvres de contre-insurrection, puisées dans les manuels français de Lyautey et de David Galula par le général américain David Petraeus, de 2007 à 2008, limitèrent les dégâts, et scellèrent une alliance improbable entre les militaires américains et certaines tribus sunnites, contre les islamistes. Mais elles n’ont pas réparé des années d’erreurs, ni répondu à la source du problème : la guerre politico-religieuse entre sunnites et chiites. Les djihadistes, exclusivement sunnites, mettent aujourd’hui plus d’énergie à s’attaquer aux hérétiques chiites qu’aux Occidentaux. Dans cette guerre, les Chrétiens d’Irak sont à la fois des victimes collatérales, faciles à rançonner car dépourvues de milices, et des cibles pour les islamistes, qui procèdent à une épuration religieuse. Sur le million de chrétiens qui vivaient en Irak avant 2003, il n’en reste plus que 300 000. Si rien ne change, ils disparaîtront du pays.

Ces derniers événements démontrent, s’il en était encore besoin, combien la « croisade » américaine en Irak fut désastreuse. La vision néoconservatrice, abusée par l’idéologie, s’est durablement écrasée sur les limites humaines, historiques et culturelles de l’Orient compliqué. Toutefois, il convient d’éviter un autre écueil, celui des analphabètes du GUD, qui collèrent il y a quelques années dans les rues de Paris des affiches au slogan inepte : « Chrétiens d’Orient – Et si Saddam avait raison ? ». Il se trouve que le nationalisme arabe, même laïcisant, comme en Irak et en Syrie, n’a jamais considéré les chrétiens comme des citoyens à part entière. Il les tolérait contre leur allégeance au pouvoir, qui demeurait musulman. Le fondateur du parti Baas, Michel Aflak, né grec-orthodoxe puis devenu musulman, préconisait lui aussi cette soumission des chrétiens à l’islam dominant la nation arabe. Défendre des dictatures face à la vague islamiste est compréhensible mais l’aveuglement naïf à leur égard est une faute.

Quant au crime, il résidera, si rien n’est fait, dans l’inaction des chrétiens d’Occident face au drame des chrétiens d’Orient. Comme le résume l’écrivain Sylvain Tesson, dans le dernier numéro du Point, »à la souffrance de ces hommes s’ajoute l’assourdissante indifférence de nos édiles, de nos évêques, lesquels, à force de crier à la discrimination pour tous, ne parviennent même plus à discerner ceux de leurs frères qui la subissent le plus cruellement ».

En revanche, l’inaction américaine dans la lutte contre l’EIIL pourrait être opportune. Face aux djihadistes d’Irak et de Syrie, Washington aurait tout intérêt à « sous-traiter » le combat à des alliés objectifs, qui partagent la nécessité de réduire à l’impuissance l’Etat islamique. Qui ne pense pas à l’Iran?

*Photo : AP/SIPA. AP21581073_000001.

Vous avez dit Le Pen? Comme c’est Le Pen…

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marine pen jean marie

marine pen jean marie

Donc, je résume : de quoi a-t-on entendu parler dans les journaux, sur les radios et à la télé pendant tout le week-end de la Pentecôte ?

Du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ? Un peu, oui. On a su plein de choses utiles sur les tenues de la Reine d’Angleterre.

Du forfait du boulonnais Franck Ribéry pour le Mondial au Brésil ? Un peu aussi, comme quoi ce n’était pas plus mal, que ce joueur avait toujours eu mauvais esprit.

De la mort d’une écolière grecque de 12 ans parce que sa mère n’avait plus les moyens de payer les médicaments antiépileptiques dont sa fille avait besoin car il n’y a plus de sécu depuis la mise en place des politiques austéritaires qui martyrisent le pays ? Ah non, surtout pas ! Puisqu’on vous dit que la Grèce est en bonne santé, qu’elle emprunte à nouveau sur les marchés ! Que la BCE est trop sympa dans son genre puisqu’elle vient de baisser ses taux d’intérêts pour relancer l’économie et surtout les bénéfices des banques qui prêtent aux Etats.

De la manifestation de 3500 jeunes antifascistes à Paris, commémorant la mort de Clément Méric, jeune antifa assassiné par des petites frappes skins ? Ah non plus, vous n’y êtes pas. Qui voulez-vous que ça intéresse, ces histoires de jeunes qui se battent dans la rue ?

Non, non, ce qui a intéressé les médias, comme d’habitude serait-on tenté de dire, c’est Le Pen. Cette fois-ci, on a eu la version père et fille, façon Dupont et Dupond dans Tintin, mais en moins drôle et sans le chapeau melon et la moustache. Donc Le Pen père fait un dérapage. On les avait presque oubliés, les dérapages de Le Pen père. Vous vous rappelez, « Durafour crématoire », « Les chambres à gaz point de détails de l’Histoire. », « l’inégalité des races » ou encore « l’occupation allemande qui n’aurait pas été aussi inhumaine que ça ».

Ce coup-ci, le président d’honneur du parti qui nous pourrit la vie depuis plus de trente ans, parle d’une prochaine « fournée » à propos de tous ces Juifs et assimilés qui encombreraient la société du spectacle. Catastrophe au FN et au Rassemblement bleu marine, cette vitrine faussement souriante censée cacher les marchandises faisandées de l’arrière boutique… Voilà Marine Le Pen qui condamne la phrase de son père, parlant d’  une faute politique ». Et ses premiers lieutenants, Philippot en tête d’embrayer en dénonçant les propos du méchant vieillard. Des commentateurs politiques, qui ont dû prendre psychanalyse en option au brevet des collèges osent même la métaphore freudienne et disent que Marine Le Pen « a tué le père ».

Il y a juste un problème, si elle a tué le père, on rappellera qu’elle vit quand même toujours chez lui, dans l’immense propriété de Montretout. On rappellera qu’elle tient le parti de son unique volonté et surtout, surtout qu’elle cherche depuis les Européennes à faire un groupe avec les souverainistes britanniques qui eux ne veulent pas à cause de « l’ADN raciste et antisémite du FN ». Bref, le dérapage du père, si on regarde un peu plus loin que le bout du nez d’un chien de garde médiatique, en fait, il sert bien la fille.

En prenant ses distances, elle fait croire que vraiment, oui, elle a changé, que le FN a changé et que Jean-Marie Le Pen est comme ces vieux parents un peu gâteux qui sont atteints à table du syndrome de la Tourette et qu’on ramène en urgence dans la chambre pour ne plus entendre leur glossolalie. Mais cela n’empêche pas le feuilleton de continuer, pour la plus grande joie des grands et des petits. Et que je te supprime ton blog du site du parti et que je  réponds en t’écrivant une lettre ouverte. Calculé ou pas, recouvrant de vraies divergences ou pas le conflit est tout de même remarquablement mis en scène et tout le monde attend le prochain épisode.

En même temps, pour qui veut discerner le vrai visage du FN, au delà de cette nouvelle version du roi Lear à la sauce Saint-Cloud,  il suffit d’aller regarder les mesures qu’il prend effectivement dans ses mairies et en particulier à Béziers où Robert Ménard supprime l’accueil du matin au primaire pour les enfants de chômeurs.

Voilà une info plus intéressante qu’elle n’en a l’air et qui  n’aura pas défrayé la chronique frontiste ni bouleversé les médias.  C’est pourtant révélateur. Plutôt que de se complaire dans l’antifascisme de bac à sable,  les  journalistes indignés pourraient par exemple regarder qui a voté pour Ménard lors des dernières municipales. Et je vous fiche mon billet qu’une partie non négligeable des chômeurs a mis un bulletin Ménard dans l’urne.

Et là, s’il y avait encore assez de sens ou de volonté politique à gauche, plutôt que de faire un remake années 90 sur les « dérapages » de papa,  ça vaudrait peut-être le coup d’aller les voir, ces chômeurs bitterrois, un par un, chez eux et leur dire: « Vous avez vu où il vous a mené votre vote protestataire ? Maintenant, vos mômes, vous allez vous les garder, bande de feignasses ! »

Mais il y a peu de chance que l’on exploite cette info pour ce qu’elle révèle. On préfère continuer à se complaire dans les analyses sur “la gauche sans le peuple ». Pourtant, là, c’est  bien le FN qui est sans le peuple, et même contre. Il ne défend pas les pauvres, à Béziers. Il a juste  capté leurs votes et après il leur fait la guerre. Sans pitié. Et tout le reste n’est que littérature.

*Photo : Alain ROBERT/APERCU/SIPA. 00684058_000055.

Mondial, l’éternel retour

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football borges michea

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » Jorge Luis Borges, qui se prenait très au sérieux, est un réservoir de citations qui sont autant de sentences. Mais là quand même, est-ce qu’il n’y irait pas un peu fort ? Ce qui apporte un peu d’eau au moulin de Borges, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Au contraire du cyclisme source de tant d’écrivains. Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo : Beckett, H.G. Wells, Deleuze, Maurice Leblanc, Zola, Alphonse Allais, Jarry, Perret, Gracq, Neruda, Blondin, Buzatt, etc. Car comme le dit Philippe Bordas : « le cyclisme est une province naturelle de la littérature, car rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple ».

Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle » ?  Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ». Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils peuvent bien vouloir dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance. Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane… Chacun a les siens, mais c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu  voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, Poulidoriste comme d’habitude, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, certains intellectuels nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. L’un des chefs de file est Jean Marie Brohm, sociologue érudit, qui nous donne les clés de notre aliénation. Il nous apprend tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle. Mais, cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, que c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, conscient du problème posé par Brohm, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Son père, journaliste sportif à L’Huma lui ayant probablement refilé quelques virus, il adore le foot. Alors il nous dit, que le foot marchandise, c’est mal. Le foot des origines, celui de l’attaque de la morale et de la loyauté, c’est celui du peuple. Celui d’avant donc. Et il faut y revenir. Je vote pour des deux mains, ou plutôt des deux pieds, mais franchement, on n’est pas rendu

Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

Tentons une comparaison avec le rugby, qui lui n’est pas un sport universel. Les deux plus belles et fugaces œuvres d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie sont « l’essai du bout du monde » et « le grand pont sur Mazurkiewicz ». En juillet 1994, la France qui a gagné son premier test contre les All Blacks joue le second à l’Éden Park d’Auckland. À quelques minutes de la fin les Français sont menés, lorsque leur capitaine Philippe Saint-André dans ses 22 m, choisi la relance. Toute l’équipe se déploie, chacun a compris, et accomplit le geste parfait (Abdelatif Benazzi, pour la seule fois de sa vie passe les bras !). Dans un ballet soyeux, neuf joueurs touchent la balle, huit passes. 29 secondes plus tard et 80 m plus loin Jean-Luc Sadourny signe le chef-d’œuvre. Tout le rugby est dans cette séquence. La fierté, l’abnégation, l’intelligence, la fraternité.

Le grand pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite. Durée de l’ensemble de la séquence quatre secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport individuel et irrationnel.

Il va y avoir beaucoup de moments désagréables dans le mois qui vient. L’argent va régner en maître. Il y aura de la bêtise et du chauvinisme. Peut-être de la violence, puisqu’il semble qu’elle règne déjà au pays de Lula où l’on nettoie les favelas sans beaucoup d’égards pour la vie humaine. Et que les Brésiliens pauvres ne vont peut-être pas obéir à Michel Platini qui leur intimait de se calmer pendant la durée du tournoi.

Il y aura 68 matchs retransmis à la télévision. Je crains fort, que comme pour les éditions précédentes, je les regarde tous. Décidément, à la réflexion, je crois que c’est Borges qui a raison.

Irak, Syrie : l’heure de l’Iran?

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Depuis plusieurs mois, les différents groupes djihadistes opérant en Irak et en Syrie se renforcent. Non content de combattre les régimes en place dans ces deux pays, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) d’une part et le Front Al-Nosra et le Front islamique d’autre part se paient le luxe de se combattre entre eux, moins en raison de divergences idéologiques, que pour des questions de tactique, de pouvoir politique et d’intérêts matériels bien compris.

Après un accès de faiblesse trompeur fin 2013, l’EIIL replié sur ses bases du Nord de l’Irak a lancé ces derniers jours une vaste offensive qui a conduit à la chute de Falloujah, Mossoul et Tikrit. C’est désormais l’ensemble des régions sunnites de l’Irak qui menace de tomber aux mains de cette faction réputée la plus sanguinaire d’Al-Qaïda.

Après avoir longtemps joué aux allumettes avec le Front Al-Nosra, la Turquie vient de se raviser pour s’être aperçue que cela pouvait brûler. Ankara a bien tardivement inclus ce dernier mouvement sur la liste de ses organisations terroristes, tout en construisant un mur à sa frontière syrienne pour éviter les incursions des forces qu’elle soutenait jusqu’à présent ! En Irak, on est sans nouvelles d’une trentaine de chauffeurs routiers turcs tandis que le personnel du consulat turc de Mossoul est actuellement retenu par les miliciens de l’EIIL. L’ironie de la situation veut que des forces kurdes appuient le revirement turc puisque des premiers heurts se sont produits entre djihadistes et peshmergas du KRG, éventuellement appuyés par des hommes du YPG, la branche syrienne du PKK, qui assurent la retraite de milliers d’Irakiens fuyant la terreur islamique. Aux dernières nouvelles, les Kurdes aurait d’ailleurs repris Mossoul.

Dans ce chaos, on imagine d’autant moins les Etats-Unis risquer la peau d’un seul GI qu’ils ont largement contribué à créer cette situation depuis 2003. Maintenant que le chaos est là – le vrai – on se demande qui pourra arrêter son extension, notamment en direction du petit royaume jordanien, directement limitrophe d’Israël. Car dans la vision des promoteurs de ce qu’un article récent appelait le « Djihadistan », il ne s’agit de rien moins que de créer un véritable califat en abolissant les anciennes frontières nationales héritées de l’accord Sykes-Picot.

Que cela nous plaise ou non, on ne voit guère que l’Iran comme contrepoids régional au Djihadistan. Il se trouve que les préoccupations sécuritaires de l’Europe et des Etats-Unis recoupent assez précisément celles de Téhéran : l’Iran voit avec inquiétude se développer des forces hostiles à ses frontières. Car si Al-Qaïda domine désormais de larges pans des territoires syriens et irakiens, les talibans contrôlent également une bonne partie de l’Afghanistan et du Pakistan, comme nous l’a récemment rappelé l’attaque de l’aéroport de Karachi.

Si les pourparlers sur le nucléaire iranien aboutissaient rapidement sur un consensus international solide et sincère, Téhéran serait en mesure de devenir un de nos rares alliés fiables dans la région.

 

Je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï!

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cohen taddei dieudonne

cohen taddei dieudonne

Patrick Cohen anime la matinale de France Inter du lundi au vendredi.

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Aujourd’hui, on entend souvent dire que le « politiquement correct » a changé de camp. Pensez-vous que ceux qu’on appelle les « nouveaux réactionnaires » dominent le débat public ?

Patrick Cohen. Ils ont en tout cas gagné en influence et en visibilité. On peut le mesurer à diverses enquêtes d’opinion ou au succès de journaux comme Valeurs actuelles. Et si les dirigeants de RTL n’avaient pas pressenti que ce courant d’idées pouvait intéresser leurs auditeurs, ils n’auraient pas engagé Éric Zemmour. Je crois que le débat sur le « mariage pour tous » a marqué un tournant. Depuis l’an dernier, les grands médias accordent une plus grande importance aux « nouveaux réacs ».

Quantitativement, peut-être. Mais très souvent, ils ne sont là que pour servir de repoussoir, pas pour porter des points de vue considérés comme aussi légitimes que les autres. Les reportages de France Inter sur le mariage gay mettaient en scène l’affrontement entre le camp de la vérité et celui de l’intolérance. Sur le mode implicite : on n’a même pas besoin de démontrer que les partisans du mariage gay ont raison, puisque c’est évident.

À l’antenne, mon rôle est d’animer des débats, pas de prendre parti. Pendant toute la période du « mariage pour tous », j’ai pris un soin particulier à choisir mes invités non pas selon leurs opinions mais en fonction de leur niveau intellectuel. On a fait intervenir des pédiatres et des médecins opposés à l’adoption et au « mariage pour tous », dans des débats de très haute tenue, ce qui n’aurait pas été le cas si on avait invité quelqu’un comme Nadine Morano.[access capability= »lire_inedits »] Dans la rue, il me semble que l’outrance a été assez marquée dans le camp de certains opposants au mariage gay, qui ont  donc logiquement subi les sarcasmes de nos humoristes. À charge pour les éditorialistes de France Inter de défendre une pluralité de vues.

C’est une blague ? Certes, vos invités étaient effectivement là pour défendre leurs idées déplorables. Mais connaissez-vous un seul journaliste de France Inter opposé au mariage gay ?

Il y en a peut-être… mais vous ne pouvez pas non plus me citer quinze personnes qui se sont prononcées pour le mariage gay à l’antenne.

Chiche ! Vous ne devez pas souvent écouter votre radio après la matinale ! Sur certains sujets − mariage gay, immigration, islam −, l’unanimisme règne dans les médias non pas dans l’expression des opinions mais dans le traitement de l’information. Si un sondage révèle qu’une majorité de Français a peur de l’islam, on ne se demande pas s’ils ont des raisons d’avoir peur mais comment les faire changer d’avis. Résultat : on a l’impression d’une mainmise inconsciente de l’idéologie dominante sur les médias.

Je ne crois pas au primat de l’idéologie mais au primat des faits. Dans ce cadre, aucun débat démocratique ne me pose problème, y compris la sortie de l’euro ou le mariage gay. Mon ouverture d’esprit s’arrête là où commence la malhonnêteté intellectuelle. C’est notamment arrivé quand certaines personnes ont sorti de fausses études censées démontrer que les enfants élevés par des couples homosexuels étaient traumatisés à vie. Quand on a une responsabilité dans un média de masse, on doit avoir le souci de la cohésion sociale.

Ce souci doit-il pousser les journalistes à  lutter activement contre le Front national, parti que l’on peut juger parfaitement antipathique, mais qui est légal et même légitime ?

Non, je ne le dirais pas comme cela. Du reste, vous conviendrez que j’interviewe Marine Le Pen exactement comme les autres personnalités politiques…

Oui, et c’est tout à votre honneur… Donc, vous admettez que le FN est un parti comme les autres ?

Pas tout à fait. S’agissant d’un parti qui n’a pas seulement donné dans son histoire – c’est le moins qu’on puisse dire – des preuves de démocratie, de tolérance et d’amour du prochain, les journalistes doivent pratiquer leur métier avec un soin, une vigilance et une honnêteté intellectuelle tout particuliers.

Si l’on en croit les sondages, un grand nombre de Français, bien au-delà de l’électorat frontiste, souhaitent qu’on limite les flux migratoires. Est-il raisonnable de postuler que cette position est « raciste », comme c’est fréquemment le cas ?

Non, je ne crois pas que ce soit raisonnable et je ne crois pas non plus que ce soit fréquemment le cas. Comme toute proposition politique, l’arrêt des flux migratoires doit être discuté sur le plan de la faisabilité : est-ce réaliste sur le plan économique ? Peut-on réellement fermer les frontières ?  En revanche, ce que l’on peut assimiler à une forme de racisme, c’est la « préférence nationale » telle que l’a théorisée le Front national depuis trente ans, avec des arrière-pensées ethniques évidentes.

Pardon, mais la « préférence nationale » version Marine Le Pen – à laquelle nous sommes par ailleurs opposés –, donne la priorité à un Français noir ou arabe sur un Suédois. Mais le refus d’envisager cette distinction ne prouve-t-il pas que c’est la nation elle-même, ou l’amour de son pays, qui sont diabolisés ?

C’est justement ce que tente de faire croire le Front national. Le patriotisme et l’amour de son pays ne doivent pas – ne devraient pas – se confondre avec la haine (ou le rejet) de l’étranger.

Revenons au climat qui réduit souvent le débat public à un échange d’invectives où l’on demande volontiers la tête de l’adversaire. Il y a un peu plus d’un an, vous avez reproché à Frédéric Taddeï d’inviter des « cerveaux malades » dans son émission « Ce soir (ou jamais !) ». N’est-ce pas une erreur que de psychiatriser ainsi vos adversaires ?

J’ai simplement demandé à Taddeï si, après son passage de France 3 à France 2, il allait continuer à inviter des gens comme Nabe, Dieudonné, Soral, liste à laquelle j’ai ajouté, peut-être hâtivement, Tariq Ramadan. Bravache, il m’a répondu : « Bien sûr, je vais continuer ! », en ajoutant que c’était sa marque de fabrique que de présenter des gens que l’on ne voyait pas ailleurs. Personnellement, je pense qu’il y a effectivement des cerveaux malades. Aux États-Unis, des gens croient que la Terre est plate et se plaignent à raison de ne pas avoir accès aux médias…

Vous n’êtes pas d’accord avec Taddéï sur l’intérêt de donner la parole à tout le monde :  ça ne fait pas de lui un criminel. On peut trouver qu’il a tort sans lui prêter le noir dessein de chercher à réhabiliter on ne sait quelles idéologies extrémistes, non ?

Je ne lui fais pas ce procès d’intention, mais j’ai souvent été troublé par la composition de ses plateaux et sa posture de neutralité bienveillante à l’égard de tout propos, y compris les plus complotistes. Contrairement à Taddeï, je ne crois pas que toutes les opinions se valent, je ne crois pas au droit de tout dire, n’importe comment, sur n’importe qui, sans jugement ni morale.

Peut-on souhaiter vivre dans un monde où il y aurait à la fois Patrick Cohen et Frédéric Taddeï ?

J’ai les idées larges, ne vous inquiétez pas ! (rires)  Ma limite est une forme de fidélité à une idée très large de la République, des Lumières, etc. Contrairement à ce qui s’est dit, je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï !

Eh bien tant mieux ! Quoi qu’on pense des personnalités que vous avez épinglées, n’est-ce pas le prix à payer pour le pluralisme que de les laisser s’exprimer ? À Causeur, on a bien interviewé Dieudonné !

Ne mélangeons pas tout. J’ai été très intéressé par votre interview de Dieudonné, mais je ne suis pas certain qu’il aurait fallu la diffuser dans un média grand public. Les invitations d’untel ou d’untel dans les grands médias font office de validation. Taddeï, en invitant des personnalités aux thèses délirantes, leur a offert une visibilité qu’ils n’auraient sans doute pas eue sans lui. Il prétend ne pas trier ses invités, ce qui est une absurdité absolue ! Que je sache, il n’invite pas son coiffeur ou son voisin de palier ! De surcroît, il refuse de contextualiser, par souci de ne pas prendre parti, alors que le travail de contextualisation est l’essence même du journalisme. Quand il convie Jean Bricmont à l’émission sur Dieudonné, et le présente comme un  professeur de physique ordinaire, c’est une forme de dissimulation parce que  Bricmont est un camarade de Faurisson et qu’il est là précisément parce qu’il défend Dieudonné. Mais Taddeï ne le dit pas dans son émission…

Même Dieudonné a droit à un avocat… De plus, au-delà de ces exemples extrêmes, beaucoup de gens pensent que les grands médias invitent toujours les mêmes « bons clients ». Ne faut-il pas donner la parole à des personnalités ostracisées, précisément  pour couper court à ce reproche ? 

N’espérez pas calmer ceux qui se plaignent d’être censurés en leur donnant un peu la parole. D’aucuns construisent une partie de leur carrière et de leur réputation en se disant ignorés ou black-listés par les grands médias. Quoi qu’on fasse, et même si on choisit de donner de l’écho à leurs délires, ils continueront à hurler au complot…[/access]

Cadenas, mon amour

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cadenas paris arts

cadenas paris arts

J’espère qu’on me pardonnera cette privauté, aujourd’hui, je vais parler d’amour, oui vous avez bien lu : d’amour. Mais pas du tendre amour qui règne entre père et fille, comme dans Molière et chez les le Pen, et qui peut devenir explosif quand les filles veulent suivre un autre chemin que leur père. Je ne veux pas non plus vous parler de l’amour qui unit les compagnons d’armes, comme à l’UMP : que voulez-vous, la fraternité est parfois soluble dans les rivalités. Non, je veux vous parler du vrai amour, celui qui dure toujours – c’est-à-dire au moins jusqu’à la fin des vacances –, et dont Paris est, paraît-il, la capitale mondiale. En tout cas, c’est ce qu’on dit dans les publicités pour parfums.

Bien sûr, cet amour-là, capable de transformer n’importe quel intellectuel en blonde égarée sévit dans le monde entier, de Pékin à Roanne, de Stuttgart à Lyon, de Florence à Strasbourg. Mais ces temps-ci, c’est à Paris qu’il se déchaîne ou plutôt qu’il s’enchaîne. En effet, pour se prouver la profondeur de leurs sentiments, les amants en goguette dans la ville Lumière fixent sur le parapet d’un pont un cadenas dont ils jettent la clé dans la Seine. C’est ainsi qu’après la Passerelle des arts – nouveau nom, semble-t-il, du Pont des Arts de Brassens où l’on croise le vent fripon, maraud et toutes autres sortes de coquineries –, tous les ponts de la capitale disposant de grilles se sont couverts de ces bouts de ferraille multicolores, vendus à prix d’or par de petits malins embusqués à proximité. Il paraît qu’on commence à en trouver au sommet de la tour Eiffel, des cadenas de l’amour.

Ne vous méprenez pas, moi aussi j’ai un cœur et l’amour, je suis grave pour. N’empêche, le symbole du cadenas est curieusement choisi. S’agit-il d’informer son ou sa chère et tendre qu’il (oui, oui, ou « elle ») est désormais prisonnier et que jamais, il ne pourra remettre la main sur la clé de sa cage ? Il me semble au contraire que le véritable amour devrait s’accommoder de la liberté de l’être aimé, ce qui n’est pas simple, je vous l’accorde.

En attendant, la catastrophe annoncée s’est produite : dimanche, l’une des grilles de la Passerelle des amoureux cadenassés s’est effondrée sous le poids des cadenas d’amour. Heureusement, si l’amour n’a pas vaincu la pesanteur, il n’a tué personne. Encore que ça nous aurait fait des chouettes titres, genre « Mort d’amour à Paris », ça aurait eu de la gueule, non ?

Las, le drame n’a pas eu lieu. Il a simplement fallu interdire la passerelle au public et déléguer une équipe de la ville pour récupérer l’objet du délit. Parce que ne croyez pas qu’on se contente de jeter tout ça dans le bac « objets métalliques » de la déchetterie. À en croire une légende urbaine, qui pourrait bien être parfaitement authentique, la municipalité procèderait régulièrement au retrait des grillages saturés, lesquels seraient précieusement conservés. Ils doivent avoir peur d’attirer la malédiction des dieux de l’amour, à la mairie de Paris, parce qu’on peut rigoler de toutes les religions, sauf de celle-là. Ou peut-être craignent-ils d’être submergés par les plaintes et réclamations d’amoureux courroucés expliquant que plus rien ne va dans leur couple depuis qu’on a jeté leur cadenas. Alors, je ne suis pas sûre que l’amour dure toujours, mais à l’évidence, il a un point commun avec le tourisme : il rend idiot !

*Photo : HOUPLINE RENARD/SIPA. 00676689_000007.

Ouïgours, entre terroristes et communistes

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chine ouigours manif

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Il y a une multitude de parcs et places « du peuple » dans les villes de Chine. C’est l’un des nombreux détails par lesquels le maoïsme signale encore sa présence au pays de l’économie socialiste de marché. Parmi les autres signes patents, on peut relever également l’autoritarisme du Parti Communiste Chinois, en particulier dans les régions situées les plus aux confins du pays. Le gouvernement central impose une poigne de fer aux « régions autonomes » qui bordent des frontières très sensibles avec l’Inde, l’Afghanistan, le Pakistan ou la Russie, et cela ne date pas d’hier. Depuis les lointains affrontements avec les Xiongnu Mongols, au temps de la conquête de l’ouest chinoise, les empereurs Hans ont toujours dû avoir recours à une présence militaire importante dans les provinces de l’ouest pour assurer l’unité de l’empire du Milieu.

Au début du XXe siècle, au moment où les Chinois réaffirmaient avec peine leur autorité lointaine sur le « Turkménistan oriental », livré aux seigneurs de la guerre et aux « diables blancs » qui s’accaparèrent une partie des richesses archéologiques de la région pour le compte du British Museum ou des collections du Louvres, la ville d’Urumqi n’était encore qu’une bourgade sans importance aux portes du désert ; un caravane-sérail poussiéreux autour duquel se serraient quelques grossières bâtisses de terre cuite, si l’on se fie à la description qu’en donnait l’archéologue anglais Sir Aurel Stein dans Ruins of desert Cathay en 1912. Rien à voir avec la métropole de trois millions d’habitants qui se dresse aujourd’hui dans les sables : la population de Paris aux portes du Taklamakan, l’un des déserts les plus arides au monde. En moins de vingt ans, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, Urumqi a vu couler à flot l’argent des investisseurs attirés par la formidable manne énergétique représentée par les sous-sols du Xinjiang. Pétrole, gaz et peut-être aussi gaz de schiste ; les entreprises d’Etat assurent aujourd’hui l’exploitation des ressources de la région, toujours plus prometteuses. Quelques entreprises étrangères, françaises notamment, ont-elles aussi élu domicile dans cet eldorado inhospitalier.

Urumqi offre au visiteur une vitrine pour le moins ambitieuse du développement économique du Xinjiang, l’une des cinq « provinces autonomes » chinoises, grande comme trois fois la France et peuplée de seulement vingt millions d’habitants, dont dix millions de Ouïgours. La cité reste bourdonnante d’activité, de jour comme de nuit, et ses gratte-ciels impressionnants et ses hôtels de luxe rivalisent avec ceux de Shanghai. En périphérie d’Urumqi s’étale une immense zone industrielle dans laquelle usines et centrales thermiques poussent comme des champignons. Une agréable promenade court le long de la rivière Ürumqi, la « rivière des Tanneurs », qui traverse la ville, bordée de surprenantes statues de style pseudo-antique et Renaissance devant lesquelles passent les joggeurs et les cadres en pause-déjeuner. A côté du plus grand souk de la ville, un Carrefour a ouvert ses portes, à deux pas de la mosquée d’où partirent les émeutes – les « incidents » dans le langage officiel – de 2009. Au centre de la ville , familles et écoliers viennent en fin d’après-midi s’adonner aux plaisirs du roller, du cerf-volant ou de la gymnastique rythmique en groupe, sur l’immense dalle bétonnée du « parc du peuple » encadrée par les silhouettes massives des gratte-ciels. Un écran géant diffuse les nouvelles du jour et, dans un coin du « parc », de petites tables et des sièges de jardin ombragés par des rangées de peupliers accueillent les clients d’une petite roulotte itinérante proposant boissons, œufs durs et pâtisseries de toutes sortes. Le public est surtout adolescent et se livre à de multiples concours de breakdance ou de skateboard. Les garçons roulent des épaules en marcel à imprimé, discrètement reluqués par les grappes de filles qui passent en ricanant, mp3 vissé sur les oreilles. La Chine de Mao paraît bien loin.

 

À quelques rues de là, on rentre déjà dans le quartier ouïgour. Les petites échoppes qui se succèdent vendent des épices, des fruits et légumes et des articles plus improbables : peaux de serpents, crânes de rongeurs et ossements aux vertus aphrodisiaques. On vend aussi de multiples bijoux en pierre de jade, l’autre richesse du Xinjiang et des provinces de l’est depuis plus de deux millénaires. Il y a même à deux pas un marché des pierres précieuses dans lequel des Ouigours ou des Hans à l’air suspicieux se tiennent à côté d’énormes blocs de jade vert, noir, jaune, blanc ou rouge étalés sur des tapis. Un peu partout, de restaurants ambulants qui ressemblent à de petites locomotives posées çà et là sur les trottoirs, proposent des grillades et de délicieuses brochettes de moutons.

 

Le quartier et ses marchés est beaucoup fréquentés par les Hans et c’est ici qu’a eu lieu le dernier attentat perpétré par les « terroristes » que le gouvernement de Pékin voit avec anxiété gagner en audace et en efficacité. Le 22 mai dernier, à six heures du matin, deux 4×4 non immatriculés ont fait irruption dans l’artère principale, percutant violemment des piétons et lançant des engins explosifs par les fenêtres des véhicules. L’un des deux véhicules a lui-même pris feu et une partie des assaillants ont été tués par la police, ainsi que trente et une personnes au moins dans la foule. Depuis les sanglantes émeutes de 2009, qui avait fait deux-cent morts, les actes de violence se multiplient et atteignent une ampleur nouvelle au Xinjiang et, ce qui est beaucoup plus inquiétant pour Pékin, hors du Xinjiang. En juin 2013, une série d’attaques autour de Khotan, Urumqi ou Kashgar, ont fait des dizaines de morts, aussi bien parmi les assaillants que la police ou les populations civiles et ont semblé sonner le réveil du terrorisme fondamentaliste dans la région. Puis, les attentats se sont succédés, jusqu’à l’attaque à la voiture piégée sur la place Tiananmen le 28 octobre 2013 et celle au couteau à la gare d’Urumqi le 30 avril de cette année, qui a causé la mort de trente personnes également.

 

La multiplication des attentats et l’intensification des violences montrent à l’évidence qu’il est très difficile pour Pékin de contrôler efficacement un territoire aussi vaste que le Xinjiang tout d’abord et l’activité de groupes terroristes de plus en plus mobiles ensuite. Elle montre aussi un changement de nature et d’objectifs au sein de ces groupes séparatistes avec lesquels Pékin semble avoir perdu désormais tout contact, au point d’être engagé dans une logique de confrontation de plus en plus meurtrière. Alors que les craintes du gouvernement central se focalisent sur le risque d’une résurgence de l’indépendantisme et du séparatisme ouigour, tout en minimisant systématiquement, dans le discours officiel, tout risque de ce type, il semble que les organisations à la fois fondamentalistes, dont les camps retranchés sont installés dans les zones tribales pakistano-afghanes, n’aient en réalité d’autre but que d’installer un véritable climat de défiance et de terreur au sein des populations ouïgoures et Hans en exportant dans cette région les méthodes du djihadisme qui sont désormais bien connues au Moyen-Orient et jusqu’en occident, mais relativement nouvelles pour cette partie de la Chine. Il n’est pas certain que les terroristes du 22 mai soient tous d’origine Ouïgoure, ou véritablement dévoués à cette cause. La vague de violence qui secoue à nouveau le Xinjiang pourrait moins viser à la reconnaissance de la culture ouïgoure qu’à l’instauration d’un véritable djihadisme qui aurait pour cible tout autant les Hans que l’islam soufi des Ouïgours, beaucoup trop ouvert et progressiste aux yeux des fondamentalistes d’inspiration talibane ou pakistanaise.

Ce qui est certain à l’heure actuelle, c’est que le gouvernement de Pékin et sa politique unilatéralement répressive à l’encontre des Ouïgours a fait, depuis 2009, le jeu du terrorisme radical au Xinjiang. En rompant le contact avec les autorités culturelles ouïgoures et en pratiquant, par le biais d’une omniprésence militaire et policière, une politique de répression féroce à l’encontre de cette communauté, les autorités chinoises ont pris le risque d’en rejeter une partie dans la radicalisation et le fondamentalisme religieux. C’est bien ce qu’il semble être en train de se passer en Chine où le risque vient désormais aujourd’hui aussi d’ « éléments importés », en provenance d’Afghanistan ou du Pakistan, susceptibles de traverser une frontière poreuse et de toute façon impossible à surveiller intégralement. A l’heure où cet article est publié, Urumqi est entièrement bouclée : on ne sort et on ne rentre que difficilement, à travers un dispositif de sécurité impressionnant. Des villes entières, comme Khotan ou Tourfan, grand centre touristique de la région en raison de la proximité des vestiges d’antiques cités de la route de la soie comme Jiaohe et Gaochang, sont complètement bouclées et les contrôles de police incessants. L’avenir est sombre pour le Xinjiang qui, peu à peu, s’intègre lui aussi au Dar-al-Harb, le « domaine de la guerre » du djihadisme international.

Dictionnaire amoureux de la laïcité

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laicite pena ruiz

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L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).

Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument La République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Dictionnaire amoureux de la laïcité, Henri Pena-Ruiz, Plon, 2014.

*Photo : wikicommons.

Rugby : Orgueil et mal jugés

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Après la débâcle de Melbourne, le XV de France continue, lentement mais sûrement, sa descente vers les abysses d’un rugby qui n’est même plus l’ombre de lui-même. Alors bon… on fait quoi maintenant Philippe  Saint-André ? Premier match en Australie le week-end dernier, première rouste. 50-23 : sept essais à deux. Des erreurs de défenses ahurissantes, un physique minable, une technique déplorable et un orgueil insupportable au moment de débriefer le match. « On prend deux essais casquettes… On ne s’est pas reconnu. On ne joue pas à notre niveau… ce n’est pas nous »… du flan tout ça ! Dans la vie, on est ce que l’on fait. Point.

On a tort de ne pas prêter une oreille attentive aux propos des joueurs de l’équipe de France. Ils en disent long sur leur manière de penser et vivre. La palme de la phrase reviendra sans conteste à Parra, rentré dix min avant la fin et auteur d’un essai d’orgueil (toujours lui) On ne s’attendait pas à une intensité aussi forte, à une technique aussi forte”.  La fin pourrait être comique si elle n’était pas affligeante et désarmante : “On n’a rien à envier à ces équipes dans le jeu.” Ça Morgan, ça reste à prouver et voilà trois ans qu’on l’attend.

Le match des Blacks face aux Anglais, par exemple, était un beau moment. Premier match de l’année 2014 pour nos champions du monde édition 2013 (13 match, 13 victoires). Il y a, évidemment, encore un peu d’huile à ajouter dans ces vrombissantes turbines mais voilà, comme dans 90% des matchs qu’ils jouent, les Blacks gagnent ! On note trois franches et belles occasions d’essai chez les Blacks, manqués d’un rien face à des Anglais tenaces, nerveux, solides mais qui, même s’ils seront près en 2015,n’ont jamais vraiment inquiété la Nouvelle-Zélande. Alors, évidemment, dans une semaine, les « tous noirs » ne feront pas les même erreurs. C’est d’ailleurs tout l’objet d’un test : se jauger, s’étalonner… À bon entendeur !