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Jean Gabin, chef de char

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jean gabin france libre

Berlin, 20 mars 1942. Danielle Darrieux, Suzy Delair, Viviane Romance et Albert Préjean dînent non loin de Joseph Goebbels à l’occasion de la sortie d’un film d’Henri Decoin, Premier rendez-vous. Je ne leur jette pas la pierre, il y a sans doute des gens à protéger et puis, les engrenages commencent toujours innocemment. Mais c’est plus fort que moi, je me sens beaucoup plus proche de Jean-Marie Legrand, Jean Moncorgé, Jean-Paul Salomons, Jean-Alfred Villain-Marais et Jacques Feydeau.
Legrand, c’est Jean Nohain, né le 16 février 1900 à Paris, producteur de télévision, scénariste, parolier de Mireille ; Jean Moncorgé, Jean Gabin, né le 17 mai 1904 à Paris, comédien ; Jean-Paul Salomons, Jean-Pierre Aumont, né le 5 janvier 1911 à Paris, comédien ; Jean-Alfred Villain-Marais, né le 11 décembre 1911 à Cherbourg. Jean Marais, comédien puis sculpteur, Jacques Feydeau, fils de Georges, né en 1918 à Paris et Jacques Terrane, comédien, ont en commun d’avoir combattu pour la France libre. Le cas le plus beau et le plus terrible, est celui de Jacques Terrane. En 1938, il tourne, sous la direction de Jacques Feyder, La Loi du Nord avec Michèle Morgan, Charles Vanel et Pierre-Richard Wilm. Le film ne sort qu’en 1942 sous le titre de La Piste du Nord. Chacun trouve toutes les qualités à Terrane qui surclasse le falot Richard-Wilm. Terrane est mort, un an avant, en Syrie, dans les combats contre les vichystes.

Jean Nohain rejoint Alger libéré et fonde le Centre artistique de la France libre, qui se propose de divertir les troupes, mais s’engage finalement dans la 2e DB du général Leclerc, armée-modèle pensée par de Gaulle dès les années 1930 qui a tant manqué en juin 1940. Nohain est blessé au visage lors de la prise de Strasbourg, ce qui lui vaut une cicatrice visible quand il présentera « 36 Chandelles » à la télévision dans les années 1950[1. Son frère comédien, Claude Dauphin, parle à Radio Londres en compagnie d’André Gillois (Maurice Diamant-Bergé), réalisateur et scénariste.]. Après deux films à Hollywood, Jean-Pierre Aumont, rejoint la 1ère Division de Français libres (ou plutôt l’ex-DFL rebaptisée Division d’infanterie motorisée) en Italie, où il devient aide de camp du général Brosset. Jean Marais, dont la seule activité de résistance était d’avoir cassé la gueule à un journaliste collabo, Alain Laubreaux, ce qui lui avait valu de gros ennuis, s’engage dans la 2e DB dès la libération de Paris. Il se retrouve dans le Train, n’allant jamais au feu parce qu’en fin de colonne. Son convoi est bombardé. Enfin ! Les hommes se précipitent hors de la route. Il neige. Marais ne veut pas attraper froid et reste dans son camion. Il reçoit la Croix de guerre pour « conduite exemplaire ». Il raconte tout cela avec beaucoup d’humour dans ses souvenirs.

La grande personnalité, celle qui symbolise et même synthétise le mieux le Français râleur mais bon gars, dont on dirait aujourd’hui qu’il est « franchouillard », c’est évidemment Gabin. Il s’emmerde à Hollywood, où il a d’abord tourné une bluette : La Péniche du bonheur. Les mauvaises langues qui prétendent qu’il s’est engagé pour en mettre plein la vue à Marlène Dietrich, voire pour la fuir, en seront pour leurs frais. La raison profonde, il la confie à son ami et biographe André Brunelin : « Je partais avec le sentiment que j’allais laisser ma peau dans cette guerre, que pourtant je voulais faire pour être en règle avec moi-même […] Si j’avais dû rester aux États-Unis, je crois que j’aurais crevé d’ennui, alors, crever pour crever… » Il dit bien « en règle avec moi-même » et non « avec mes idées ». Ce n’est pas un intellectuel, mais un homme. Il rejoint la France libre, qui s’appelle désormais la France combattante, mais ses représentants lui demandent de jouer d’abord dans un film de propagande : L’Imposteur (1943), sous la direction de Julien Duvivier, avec qui il a déjà tourné cinq films. C’est le seul film qui montre la naissance de la France libre en Afrique[2. En Union soviétique, le film de Boris Barnett, Un brave garçon / Ceux de Novgorod (1943), raconte l’histoire d’un aviateur français de Normandie-Niémen abattu et recueilli par les partisans.]. Le tournage bouclé, il s’embarque sur un navire des FNFL qui est attaqué par l’aviation allemande non loin d’Alger. Sa citation, qui lui vaut la médaille militaire, révèle que « embarqué à bord de l’escorteur de pétroliers Elorn, comme capitaine d’armes, [Gabin] a contribué à repousser de violentes attaques d’avions ennemis au large du cap Tenes ». Avant de partir, il avait vu Humphrey Bogart faire la même chose dans le film Convoi pour Mourmansk, ce qui lui inspirera des pensées très sarcastiques…
Il ne rejoint la 2e DB et son régiment blindé de fusiliers marins que pour la prise de Colmar, puis celle de Royan, et retour en Allemagne. Nouvelle citation : « Volontaire du RBFM, a pris, sur sa demande, des fonctions de chef de char du Souffleur II, devenant le plus vieux chef de char du régiment. A participé à toute la fin de la campagne de la division Leclerc, de Royan à Berchtesgaden[3. N’en déplaise au très anti-français Spielberg et à son complice Tom Hanks, ce sont bien les Français qui ont pris Berchtesgaden. Cf. la série télé Band of Brothers.], faisant preuve des plus belles qualités d’allant, de courage et de valeur militaire. » Léger détail : Gabin, de tempérament « anar » était claustrophobe et avait peur du feu. Gabin n’est pas du genre « ancien combattant » mais, le 14 juillet 1945, de sa chambre du Claridge, il voit passer son régiment et son char Souffleur II avec « à sa tête mon second “Gogo” – Le Gonidec – qui avait l’air content d’être là. C’était con, mais j’ai pas pu m’empêcher de chialer. »

Gabin et Aumont, et Nohain, et Marais, et Terrane[4. Comment oublier Robert Lynen, né le 24 mai 1920, Poil de Carotte en 1932, résistant, exécuté le 1er avril 1944 à Karlsruhe ? Et comment ne pas évoquer l’écrivain Jean Prévost, mort au Vercors, fusillé le 1er août 1944 et dont le second, Jean Valère, devint réalisateur de films ?] nous donnent une leçon, sans doute une leçon pour l’avenir. On est français, on fait preuve de toutes les qualités nationales d’indiscipline mais, devant ce qu’on sait être son devoir, on l’accomplit puis on retourne à ses occupations.

Bibliographie : André Brunelin : Gabin (Robert Laffont) ; Jean-Pierre Aumont : Le Soleil et les Ombres (Robert Laffont).

Résistance, j’écris ton nom

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giles perrault resistance

Le 6 juin, ce fut la grande déferlante sur les plages normandes. Des héros par milliers. De la musique militaire à gogo. Du solennel, du hiératique, du cérémonial. De l’émotion aussi. Alors ne jouons ni les cyniques, ni les procureurs de l’Histoire, le Débarquement a libéré les espoirs et ravivé notre flamme nationale éteinte en 1940, notre funeste année zéro. Gilles Perrault, écrivain, grand reporter, déçu de l’Union de la Gauche qui le fit passer du PS au PC en un temps qui semble si lointain, vient de publier chez Plon-Fayard son Dictionnaire amoureux de la Résistance.

Ouvrage indispensable à lire sur les plages d’Utah ou d’Omaha Beach en ces jours de commémoration. Dictionnaire à fleur de peau, foutraque, sensible, hors des sentiers de la gloire, courageux par certaines de ses entrées, remonté sur d’autres, mais toujours à hauteur d’homme. L’ex-para qui a quitté la robe d’avocat pour devenir un auteur à succès n’a rien perdu de son capital d’indignation. On aime Perrault pour sa pugnacité à déterrer les dossiers éprouvants et à mettre en lumière les héros ordinaires de la Résistance. Pour ceux qui ont appris la Seconde Guerre Mondiale en lisant Drôle de jeu de Roger Vailland (Prix Interallié 1945) et Les Combattants du petit bonheur d’Alphonse Boudard (Prix Renaudot 1977), ce dictionnaire amoureux emprunte les mêmes chemins buissonniers.
L’emphase n’est pas son rayon. Perrault n’a pas la mémoire sélective, cette terrible maladie de l’après-guerre, il n’oublie pas la diversité de la Résistance, ce grand n’importe quoi qui lui fait écrire « c’est le miracle de la Résistance, son originalité et son charme. A-t-on jamais vu dans notre histoire une aventure collective présentant une telle disparate humaine ? ». Les amateurs de ligne claire risquent d’être fortement déçus. Car la Résistance, c’est la marge, les extrêmes, les irréconciliables, les fortes têtes : les métèques et les aristos, les cocos et les camelots, les prolos et les intellos, les cathos et les bouffeurs de curés, le sang mêlé en somme. De la mauvaise graine qui poussait à l’ombre des fridolins. Perrault les aime ces moutons noirs qui ont osé braver l’impensable, juste relever la tête car l’uniforme vert-de-gris leur donnait la nausée. On sent poindre chez Perrault le regret de ne pas avoir eu 20 ans en 1940. Dans notre époque aseptisée, on désapprouverait ce bellicisme honteux. On ne comprendrait rien aux motivations profondes de ces gamins, cette extraordinaire communion de corps et d’esprit qui fait aujourd’hui encore notre fierté.

Sans eux, sans cette poignée d’hommes et de femmes, à Londres ou à Paris, notre drapeau aurait été souillé à jamais. Ils resteront pour toujours cette lumière durant les années noires d’Occupation. Perrault leur rend hommage sans tirer des larmes et sans oublier personne. Son dictionnaire n’élude rien des dangers, de la violence, des haines, des trahisons, des ambitions, il restitue pourtant un puissant goût du bonheur. Car il faut l’aimer la vie pour la risquer, la perdre le plus souvent. Perrault se méfie des donneurs de leçons, il ne magnifie pas l’héroïsme qui n’est jamais d’un seul bloc. Je me rappelle une de ces anecdotes qu’il a racontée dans un vieux reportage télé des années 80. Un Gi s’était planqué le D-Day dans les toilettes au fond d’un jardin de Sainte-Marie-du-Mont, il avait attendu patiemment la fin des combats pendant des heures. Perrault soulignait fort justement que s’il avait manqué de courage ce jour-là, une semaine après, il avait, peut-être, fait preuve d’une témérité exemplaire lors de cette longue et exténuante Bataille de Normandie.

Dans son livre, Perrault s’attache à montrer cette complexité-là. Il est parfois taquin quand il met à l’honneur les résistants de l’Ile de Batz « la méconnue, l’oubliée, l’escamotée, la toujours occultée par sa grande petite voisine ». « L’ile de Sein, c’est donc le quart de la France » selon le bon mot du Général. Perrault déniche des personnages hauts en couleur, célèbres ou moins connus comme cette Jeanne Bohec surnommée la plastiqueuse à bicyclette. Il réhabilite avec panache la mémoire du Colonel de La Rocque qui était loin d’être insignifiant, comme l’avait hâtivement qualifié Paxton. Et puis il émeut quand il rappelle le destin de Marcel Rayman, instructeur des FTP de la MOI, l’un des dix de l’Affiche Rouge, écrivant ses derniers mots à sa mère, avant d’être fusillé au mont Valérien : « Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que je t’aime plus que tout au monde et que j’aurais voulu vivre rien que pour toi. Je t’aime, je t’embrasse, mais les mots ne peuvent dépeindre ce que je ressens. […] Je t’adore et vive la vie ». Je me répète, un dictionnaire indispensable.

Dictionnaire amoureux de la Résistance, Gilles Perrault, Plon-Fayard.

*Photo : wikicommons.

L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.

Irak : la nation impossible?

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irak nation jihad

Réagissant aux derniers événements en Irak, certains commentateurs imputent aux Etats-Unis et à l’administration George Bush la responsabilité du chaos actuel. Sans entrer dans ce débat, précisons qu’il s’agit de deux questions différentes : la guerre destinée à abattre le régime de Saddam Hussein ne se confond pas avec la gestion de l’occupation et la reconstruction. Autrement dit, les Américains ont peut-être moins péché au départ qu’à l’arrivée, la « dé-baathisation » et la mise à l’écart des sunnites ayant plongé l’Irak dans une quasi-guerre civile. De toute manière,  l’analyse des responsabilités n’a qu’une importance secondaire à l’heure où, faute de nation en son sein, un Etat arabe de plus est en train de s’écrouler…

Qu’il s’agisse du Liban, des pays secoués par le « printemps arabe » comme la Syrie, la Libye ou le Yémen ou de ceux travaillés par des conflits plus anciens comme la Somalie et le Soudan, nombre d’Etats arabes se trouvent au bord de l’éclatement, sans que les Tomahawk, chars Abrams et GI’s n’y soient pour rien. La chute de Mossoul et l’avancée vers Bagdad des forces sunnites – au-delà d’un petit carré de fanatiques, toute une communauté se sent laissée pour compte – derrière les drapeaux noirs d’Al-Qaïda rappellent les événements de janvier 2013 au Mali.

De nouveau, se pose la question des conditions d’établissement de la démocratie dans certains Etats arabes, du moins dans leurs frontières actuelles. Et c’est là tout le problème : après plusieurs décennies, parfois presque un siècle, tous les régimes qui se sont succédé dans ces pays n’ont pas réussi à « fondre » les différents groupes ethno-religieux se trouvant par hasard à l’intérieur de leurs frontières. Si ces nations artificielles achoppent sur la religion, l’ethnie, la tribu, ou le clan avant de s’y briser, il faut tout simplement en prendre acte.

Il est vain de vouloir corseter des sociétés hétéroclites dans des camisoles de force.  Plutôt que de chercher d’improbables amalgames, réfléchissons à la possibilité d’adapter les frontières aux corps politiques capables de soutenir des Etats stables. Une fois cet objectif atteint, les drapeaux, défilés militaires, ambassades et sièges dans les organisations internationales seront autre chose qu’une façade. Qui sait, avec le temps, des démocraties libérales pourraient même y naître…

*Image : wiki commons.

De la Syrie à l’Irak, les jihadistes ne font pas le printemps

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jihad irak kurdes syrie

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) forme « l’un des groupes terroristes les plus dangereux du monde« , s’est alarmé l’ambassadeur américain en Irak, Stuart Jones, sidéré par l’offensive des jihadistes. Peu après, une réunion de l’OTAN était demandée en urgence par la Turquie dont le consul à Mossoul et environ 80 de ses ressortissants seraient retenus en otage.

Onze ans après l’entrée des troupes américaines en Irak et la chute de Saddam, le bilan de l’opération américaine, qu’on savait déjà désastreux, n’en finit plus de s’alourdir. L’armée irakienne, équipée et formée pendant une décennie, s’est évaporée face à quelques centaines de mitrailleuses montées sur pick-up. Plus de 4800 soldats de la coalition auront donc donné leur vie pour que la nouvelle armée démocratique irakienne s’effondre en deux jours devant les apôtres de Ben Laden… Sur le plan matériel, l’Amérique a récemment vendu pour 14 milliards de dollars d’équipements militaires à l’Irak, expliquait le contre-amiral Kirby pour rassurer. Mais où sont passés les Hummers, les Humvees, où sont passés les blindés livrés par le Pentagone? Eh bien, une bonne partie de ces équipements est entre les mains des djihadistes…

Le Département d’État sonne le tocsin,  annonce une mobilisation générale (des Irakiens, bien sûr), et « s’inquiète pour la stabilité de toute la région! » Mais les brigades d’EIIL ne sont-elles pas celles qui résistent courageusement depuis trois ans à la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad? Ces brigades n’ont-elles pas été armées par les Saoudiens, les Turcs et les Qataris, fidèles alliés de la Maison-Blanche?

Aujourd’hui, on s’alarme de voir les colonnes djihadistes aux portes de Bagdad mais hier on se réjouissait quand elles arrivaient devant Alep et Raqqa. Pas plus tard qu’en septembre la France et les Etats-Unis étaient à deux doigts de confier les clés de Damas aux « rebelles »! Il s’en est fallu de peu que Barack Obama cède aux faucons de son administration et du Congrès. Dès 2011, la vigie démocrate des droits de l’Homme, Hillary Clinton, opportunément alliée au cow-boy républicain de l’Arizona John Mc Cain, était prête à dégainer. Dix ans plus tôt, le sénateur de l’Illinois avait pressenti l’aventurisme des néoconservateurs de tous bords. Or, grâce à la retenue d’Obama, qui n’a pas voulu faire tomber Assad, les djihadistes se battent aujourd’hui sur plusieurs fronts. Pris en étau entre l’armée syrienne, Al-Maliki et les Kurdes (appuyés par l’Iran, la Russie et les milices chiites), ils ne pourront tenir le terrain. De son côté, la diplomatie américaine a déjà annoncé un soutien strictement politique et logistique à l’Irak. Mais va-t-elle financer la logistique de « l’opposition démocratique » en Syrie et organiser celle du régime de Nouri Al-Maliki en Irak? À ce petit jeu à somme nulle, la guérilla peut se poursuivre encore des années… Car les djihadistes deviennent des ennemis de l’Amérique à la seule condition qu’ils passent la frontière syro-irakienne. Une fois revenus en Syrie, ils ne risquent plus rien.

Les leçons de l’Afghanistan, du temps où la CIA fournissait l’armement de Ben Laden, n’ont donc pas encore été complètement tirées. Celles de l’Irak non plus. En 2003, G.W. Bush était persuadé que la chute de Saddam allait tout changer, aujourd’hui on attend encore la très hypothétique chute d’Assad.

Quant aux Européens, toujours engoncés dans leur rhétorique du « printemps arabe », ils ne disent mot. Ça peut se comprendre : quand on du mal à juguler une menace sur son propre territoire, on n’a plus le temps de songer à une expédition punitive à l’extérieur.

*Photo : capture d’écran Youtube.

Mondial : coup d’envoi pour les erreurs d’arbitrage !

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Le Mondial ne serait pas le mondial sans ses erreurs d’arbitrage, réelles ou supposées, et le match Brésil-Croatie d’hier n’a déçu personne de ce coté-là (et de ce côté-là seulement, in my opinion). On n’a pas fini de causer du penalty offert en cadeau d’accueil aux Auriverde par l’arbitre japonais Yuichi Nishimura à la 70e minute pour une faute imaginaire sur Fred, qui s’est écroulé tout seul comme un grand devant la cage de Stipe Pletikosa – c’est d’ailleurs la seule fois où l’on verra Fred de tout le match.

Et on ne peut que partager les commentaires un rien amers de l’entraîneur croate Niko Kovac à l’issue du match : « Je ne peux pas en vouloir à Fred, tout le monde essaie d’obtenir des penalties. Ça fait partie du jeu, qu’on le veuille ou non ». N’empêche il est furax, vraiment furax: « Je ne suis pas du genre à me plaindre des arbitres mais si on continue comme ça, ça va être le cirque (…) il y aura cent penalties sifflés durant cette Coupe du monde ».

Ajoutez à cela que le même ref nippon a refusé quelques minutes plus tard un but d’égalisation aux rouges et blancs pour une faute disons, indubitablement douteuse d’Olic sur le gardien brésilien Júlio César et vous comprendrez le léger sentiment d’injustice qui m’a étreint en cette deuxième moitié de deuxième mi-temps– à tel point que j’avais déjà zappé quand les hôtes ont marqué le troisième, on boycotte comme on peut…

Cela dit, comme nous l’expliquait avec profondeur et panache l’ami Castelnau, ce jeu bizarre produit sur les humains des effets étranges : v’là que je me retrouve à défendre la Croatie…

Jean Gabin, chef de char

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jean gabin france libre

jean gabin france libre

Berlin, 20 mars 1942. Danielle Darrieux, Suzy Delair, Viviane Romance et Albert Préjean dînent non loin de Joseph Goebbels à l’occasion de la sortie d’un film d’Henri Decoin, Premier rendez-vous. Je ne leur jette pas la pierre, il y a sans doute des gens à protéger et puis, les engrenages commencent toujours innocemment. Mais c’est plus fort que moi, je me sens beaucoup plus proche de Jean-Marie Legrand, Jean Moncorgé, Jean-Paul Salomons, Jean-Alfred Villain-Marais et Jacques Feydeau.
Legrand, c’est Jean Nohain, né le 16 février 1900 à Paris, producteur de télévision, scénariste, parolier de Mireille ; Jean Moncorgé, Jean Gabin, né le 17 mai 1904 à Paris, comédien ; Jean-Paul Salomons, Jean-Pierre Aumont, né le 5 janvier 1911 à Paris, comédien ; Jean-Alfred Villain-Marais, né le 11 décembre 1911 à Cherbourg. Jean Marais, comédien puis sculpteur, Jacques Feydeau, fils de Georges, né en 1918 à Paris et Jacques Terrane, comédien, ont en commun d’avoir combattu pour la France libre. Le cas le plus beau et le plus terrible, est celui de Jacques Terrane. En 1938, il tourne, sous la direction de Jacques Feyder, La Loi du Nord avec Michèle Morgan, Charles Vanel et Pierre-Richard Wilm. Le film ne sort qu’en 1942 sous le titre de La Piste du Nord. Chacun trouve toutes les qualités à Terrane qui surclasse le falot Richard-Wilm. Terrane est mort, un an avant, en Syrie, dans les combats contre les vichystes.

Jean Nohain rejoint Alger libéré et fonde le Centre artistique de la France libre, qui se propose de divertir les troupes, mais s’engage finalement dans la 2e DB du général Leclerc, armée-modèle pensée par de Gaulle dès les années 1930 qui a tant manqué en juin 1940. Nohain est blessé au visage lors de la prise de Strasbourg, ce qui lui vaut une cicatrice visible quand il présentera « 36 Chandelles » à la télévision dans les années 1950[1. Son frère comédien, Claude Dauphin, parle à Radio Londres en compagnie d’André Gillois (Maurice Diamant-Bergé), réalisateur et scénariste.]. Après deux films à Hollywood, Jean-Pierre Aumont, rejoint la 1ère Division de Français libres (ou plutôt l’ex-DFL rebaptisée Division d’infanterie motorisée) en Italie, où il devient aide de camp du général Brosset. Jean Marais, dont la seule activité de résistance était d’avoir cassé la gueule à un journaliste collabo, Alain Laubreaux, ce qui lui avait valu de gros ennuis, s’engage dans la 2e DB dès la libération de Paris. Il se retrouve dans le Train, n’allant jamais au feu parce qu’en fin de colonne. Son convoi est bombardé. Enfin ! Les hommes se précipitent hors de la route. Il neige. Marais ne veut pas attraper froid et reste dans son camion. Il reçoit la Croix de guerre pour « conduite exemplaire ». Il raconte tout cela avec beaucoup d’humour dans ses souvenirs.

La grande personnalité, celle qui symbolise et même synthétise le mieux le Français râleur mais bon gars, dont on dirait aujourd’hui qu’il est « franchouillard », c’est évidemment Gabin. Il s’emmerde à Hollywood, où il a d’abord tourné une bluette : La Péniche du bonheur. Les mauvaises langues qui prétendent qu’il s’est engagé pour en mettre plein la vue à Marlène Dietrich, voire pour la fuir, en seront pour leurs frais. La raison profonde, il la confie à son ami et biographe André Brunelin : « Je partais avec le sentiment que j’allais laisser ma peau dans cette guerre, que pourtant je voulais faire pour être en règle avec moi-même […] Si j’avais dû rester aux États-Unis, je crois que j’aurais crevé d’ennui, alors, crever pour crever… » Il dit bien « en règle avec moi-même » et non « avec mes idées ». Ce n’est pas un intellectuel, mais un homme. Il rejoint la France libre, qui s’appelle désormais la France combattante, mais ses représentants lui demandent de jouer d’abord dans un film de propagande : L’Imposteur (1943), sous la direction de Julien Duvivier, avec qui il a déjà tourné cinq films. C’est le seul film qui montre la naissance de la France libre en Afrique[2. En Union soviétique, le film de Boris Barnett, Un brave garçon / Ceux de Novgorod (1943), raconte l’histoire d’un aviateur français de Normandie-Niémen abattu et recueilli par les partisans.]. Le tournage bouclé, il s’embarque sur un navire des FNFL qui est attaqué par l’aviation allemande non loin d’Alger. Sa citation, qui lui vaut la médaille militaire, révèle que « embarqué à bord de l’escorteur de pétroliers Elorn, comme capitaine d’armes, [Gabin] a contribué à repousser de violentes attaques d’avions ennemis au large du cap Tenes ». Avant de partir, il avait vu Humphrey Bogart faire la même chose dans le film Convoi pour Mourmansk, ce qui lui inspirera des pensées très sarcastiques…
Il ne rejoint la 2e DB et son régiment blindé de fusiliers marins que pour la prise de Colmar, puis celle de Royan, et retour en Allemagne. Nouvelle citation : « Volontaire du RBFM, a pris, sur sa demande, des fonctions de chef de char du Souffleur II, devenant le plus vieux chef de char du régiment. A participé à toute la fin de la campagne de la division Leclerc, de Royan à Berchtesgaden[3. N’en déplaise au très anti-français Spielberg et à son complice Tom Hanks, ce sont bien les Français qui ont pris Berchtesgaden. Cf. la série télé Band of Brothers.], faisant preuve des plus belles qualités d’allant, de courage et de valeur militaire. » Léger détail : Gabin, de tempérament « anar » était claustrophobe et avait peur du feu. Gabin n’est pas du genre « ancien combattant » mais, le 14 juillet 1945, de sa chambre du Claridge, il voit passer son régiment et son char Souffleur II avec « à sa tête mon second “Gogo” – Le Gonidec – qui avait l’air content d’être là. C’était con, mais j’ai pas pu m’empêcher de chialer. »

Gabin et Aumont, et Nohain, et Marais, et Terrane[4. Comment oublier Robert Lynen, né le 24 mai 1920, Poil de Carotte en 1932, résistant, exécuté le 1er avril 1944 à Karlsruhe ? Et comment ne pas évoquer l’écrivain Jean Prévost, mort au Vercors, fusillé le 1er août 1944 et dont le second, Jean Valère, devint réalisateur de films ?] nous donnent une leçon, sans doute une leçon pour l’avenir. On est français, on fait preuve de toutes les qualités nationales d’indiscipline mais, devant ce qu’on sait être son devoir, on l’accomplit puis on retourne à ses occupations.

Bibliographie : André Brunelin : Gabin (Robert Laffont) ; Jean-Pierre Aumont : Le Soleil et les Ombres (Robert Laffont).

Résistance, j’écris ton nom

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giles perrault resistance

giles perrault resistance

Le 6 juin, ce fut la grande déferlante sur les plages normandes. Des héros par milliers. De la musique militaire à gogo. Du solennel, du hiératique, du cérémonial. De l’émotion aussi. Alors ne jouons ni les cyniques, ni les procureurs de l’Histoire, le Débarquement a libéré les espoirs et ravivé notre flamme nationale éteinte en 1940, notre funeste année zéro. Gilles Perrault, écrivain, grand reporter, déçu de l’Union de la Gauche qui le fit passer du PS au PC en un temps qui semble si lointain, vient de publier chez Plon-Fayard son Dictionnaire amoureux de la Résistance.

Ouvrage indispensable à lire sur les plages d’Utah ou d’Omaha Beach en ces jours de commémoration. Dictionnaire à fleur de peau, foutraque, sensible, hors des sentiers de la gloire, courageux par certaines de ses entrées, remonté sur d’autres, mais toujours à hauteur d’homme. L’ex-para qui a quitté la robe d’avocat pour devenir un auteur à succès n’a rien perdu de son capital d’indignation. On aime Perrault pour sa pugnacité à déterrer les dossiers éprouvants et à mettre en lumière les héros ordinaires de la Résistance. Pour ceux qui ont appris la Seconde Guerre Mondiale en lisant Drôle de jeu de Roger Vailland (Prix Interallié 1945) et Les Combattants du petit bonheur d’Alphonse Boudard (Prix Renaudot 1977), ce dictionnaire amoureux emprunte les mêmes chemins buissonniers.
L’emphase n’est pas son rayon. Perrault n’a pas la mémoire sélective, cette terrible maladie de l’après-guerre, il n’oublie pas la diversité de la Résistance, ce grand n’importe quoi qui lui fait écrire « c’est le miracle de la Résistance, son originalité et son charme. A-t-on jamais vu dans notre histoire une aventure collective présentant une telle disparate humaine ? ». Les amateurs de ligne claire risquent d’être fortement déçus. Car la Résistance, c’est la marge, les extrêmes, les irréconciliables, les fortes têtes : les métèques et les aristos, les cocos et les camelots, les prolos et les intellos, les cathos et les bouffeurs de curés, le sang mêlé en somme. De la mauvaise graine qui poussait à l’ombre des fridolins. Perrault les aime ces moutons noirs qui ont osé braver l’impensable, juste relever la tête car l’uniforme vert-de-gris leur donnait la nausée. On sent poindre chez Perrault le regret de ne pas avoir eu 20 ans en 1940. Dans notre époque aseptisée, on désapprouverait ce bellicisme honteux. On ne comprendrait rien aux motivations profondes de ces gamins, cette extraordinaire communion de corps et d’esprit qui fait aujourd’hui encore notre fierté.

Sans eux, sans cette poignée d’hommes et de femmes, à Londres ou à Paris, notre drapeau aurait été souillé à jamais. Ils resteront pour toujours cette lumière durant les années noires d’Occupation. Perrault leur rend hommage sans tirer des larmes et sans oublier personne. Son dictionnaire n’élude rien des dangers, de la violence, des haines, des trahisons, des ambitions, il restitue pourtant un puissant goût du bonheur. Car il faut l’aimer la vie pour la risquer, la perdre le plus souvent. Perrault se méfie des donneurs de leçons, il ne magnifie pas l’héroïsme qui n’est jamais d’un seul bloc. Je me rappelle une de ces anecdotes qu’il a racontée dans un vieux reportage télé des années 80. Un Gi s’était planqué le D-Day dans les toilettes au fond d’un jardin de Sainte-Marie-du-Mont, il avait attendu patiemment la fin des combats pendant des heures. Perrault soulignait fort justement que s’il avait manqué de courage ce jour-là, une semaine après, il avait, peut-être, fait preuve d’une témérité exemplaire lors de cette longue et exténuante Bataille de Normandie.

Dans son livre, Perrault s’attache à montrer cette complexité-là. Il est parfois taquin quand il met à l’honneur les résistants de l’Ile de Batz « la méconnue, l’oubliée, l’escamotée, la toujours occultée par sa grande petite voisine ». « L’ile de Sein, c’est donc le quart de la France » selon le bon mot du Général. Perrault déniche des personnages hauts en couleur, célèbres ou moins connus comme cette Jeanne Bohec surnommée la plastiqueuse à bicyclette. Il réhabilite avec panache la mémoire du Colonel de La Rocque qui était loin d’être insignifiant, comme l’avait hâtivement qualifié Paxton. Et puis il émeut quand il rappelle le destin de Marcel Rayman, instructeur des FTP de la MOI, l’un des dix de l’Affiche Rouge, écrivant ses derniers mots à sa mère, avant d’être fusillé au mont Valérien : « Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que je t’aime plus que tout au monde et que j’aurais voulu vivre rien que pour toi. Je t’aime, je t’embrasse, mais les mots ne peuvent dépeindre ce que je ressens. […] Je t’adore et vive la vie ». Je me répète, un dictionnaire indispensable.

Dictionnaire amoureux de la Résistance, Gilles Perrault, Plon-Fayard.

*Photo : wikicommons.

L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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europhobe ue reuters

europhobe ue reuters

Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.

Irak : la nation impossible?

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irak nation jihad

irak nation jihad

Réagissant aux derniers événements en Irak, certains commentateurs imputent aux Etats-Unis et à l’administration George Bush la responsabilité du chaos actuel. Sans entrer dans ce débat, précisons qu’il s’agit de deux questions différentes : la guerre destinée à abattre le régime de Saddam Hussein ne se confond pas avec la gestion de l’occupation et la reconstruction. Autrement dit, les Américains ont peut-être moins péché au départ qu’à l’arrivée, la « dé-baathisation » et la mise à l’écart des sunnites ayant plongé l’Irak dans une quasi-guerre civile. De toute manière,  l’analyse des responsabilités n’a qu’une importance secondaire à l’heure où, faute de nation en son sein, un Etat arabe de plus est en train de s’écrouler…

Qu’il s’agisse du Liban, des pays secoués par le « printemps arabe » comme la Syrie, la Libye ou le Yémen ou de ceux travaillés par des conflits plus anciens comme la Somalie et le Soudan, nombre d’Etats arabes se trouvent au bord de l’éclatement, sans que les Tomahawk, chars Abrams et GI’s n’y soient pour rien. La chute de Mossoul et l’avancée vers Bagdad des forces sunnites – au-delà d’un petit carré de fanatiques, toute une communauté se sent laissée pour compte – derrière les drapeaux noirs d’Al-Qaïda rappellent les événements de janvier 2013 au Mali.

De nouveau, se pose la question des conditions d’établissement de la démocratie dans certains Etats arabes, du moins dans leurs frontières actuelles. Et c’est là tout le problème : après plusieurs décennies, parfois presque un siècle, tous les régimes qui se sont succédé dans ces pays n’ont pas réussi à « fondre » les différents groupes ethno-religieux se trouvant par hasard à l’intérieur de leurs frontières. Si ces nations artificielles achoppent sur la religion, l’ethnie, la tribu, ou le clan avant de s’y briser, il faut tout simplement en prendre acte.

Il est vain de vouloir corseter des sociétés hétéroclites dans des camisoles de force.  Plutôt que de chercher d’improbables amalgames, réfléchissons à la possibilité d’adapter les frontières aux corps politiques capables de soutenir des Etats stables. Une fois cet objectif atteint, les drapeaux, défilés militaires, ambassades et sièges dans les organisations internationales seront autre chose qu’une façade. Qui sait, avec le temps, des démocraties libérales pourraient même y naître…

*Image : wiki commons.

De la Syrie à l’Irak, les jihadistes ne font pas le printemps

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jihad irak kurdes syrie

jihad irak kurdes syrie

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) forme « l’un des groupes terroristes les plus dangereux du monde« , s’est alarmé l’ambassadeur américain en Irak, Stuart Jones, sidéré par l’offensive des jihadistes. Peu après, une réunion de l’OTAN était demandée en urgence par la Turquie dont le consul à Mossoul et environ 80 de ses ressortissants seraient retenus en otage.

Onze ans après l’entrée des troupes américaines en Irak et la chute de Saddam, le bilan de l’opération américaine, qu’on savait déjà désastreux, n’en finit plus de s’alourdir. L’armée irakienne, équipée et formée pendant une décennie, s’est évaporée face à quelques centaines de mitrailleuses montées sur pick-up. Plus de 4800 soldats de la coalition auront donc donné leur vie pour que la nouvelle armée démocratique irakienne s’effondre en deux jours devant les apôtres de Ben Laden… Sur le plan matériel, l’Amérique a récemment vendu pour 14 milliards de dollars d’équipements militaires à l’Irak, expliquait le contre-amiral Kirby pour rassurer. Mais où sont passés les Hummers, les Humvees, où sont passés les blindés livrés par le Pentagone? Eh bien, une bonne partie de ces équipements est entre les mains des djihadistes…

Le Département d’État sonne le tocsin,  annonce une mobilisation générale (des Irakiens, bien sûr), et « s’inquiète pour la stabilité de toute la région! » Mais les brigades d’EIIL ne sont-elles pas celles qui résistent courageusement depuis trois ans à la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad? Ces brigades n’ont-elles pas été armées par les Saoudiens, les Turcs et les Qataris, fidèles alliés de la Maison-Blanche?

Aujourd’hui, on s’alarme de voir les colonnes djihadistes aux portes de Bagdad mais hier on se réjouissait quand elles arrivaient devant Alep et Raqqa. Pas plus tard qu’en septembre la France et les Etats-Unis étaient à deux doigts de confier les clés de Damas aux « rebelles »! Il s’en est fallu de peu que Barack Obama cède aux faucons de son administration et du Congrès. Dès 2011, la vigie démocrate des droits de l’Homme, Hillary Clinton, opportunément alliée au cow-boy républicain de l’Arizona John Mc Cain, était prête à dégainer. Dix ans plus tôt, le sénateur de l’Illinois avait pressenti l’aventurisme des néoconservateurs de tous bords. Or, grâce à la retenue d’Obama, qui n’a pas voulu faire tomber Assad, les djihadistes se battent aujourd’hui sur plusieurs fronts. Pris en étau entre l’armée syrienne, Al-Maliki et les Kurdes (appuyés par l’Iran, la Russie et les milices chiites), ils ne pourront tenir le terrain. De son côté, la diplomatie américaine a déjà annoncé un soutien strictement politique et logistique à l’Irak. Mais va-t-elle financer la logistique de « l’opposition démocratique » en Syrie et organiser celle du régime de Nouri Al-Maliki en Irak? À ce petit jeu à somme nulle, la guérilla peut se poursuivre encore des années… Car les djihadistes deviennent des ennemis de l’Amérique à la seule condition qu’ils passent la frontière syro-irakienne. Une fois revenus en Syrie, ils ne risquent plus rien.

Les leçons de l’Afghanistan, du temps où la CIA fournissait l’armement de Ben Laden, n’ont donc pas encore été complètement tirées. Celles de l’Irak non plus. En 2003, G.W. Bush était persuadé que la chute de Saddam allait tout changer, aujourd’hui on attend encore la très hypothétique chute d’Assad.

Quant aux Européens, toujours engoncés dans leur rhétorique du « printemps arabe », ils ne disent mot. Ça peut se comprendre : quand on du mal à juguler une menace sur son propre territoire, on n’a plus le temps de songer à une expédition punitive à l’extérieur.

*Photo : capture d’écran Youtube.

Mondial : coup d’envoi pour les erreurs d’arbitrage !

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Le Mondial ne serait pas le mondial sans ses erreurs d’arbitrage, réelles ou supposées, et le match Brésil-Croatie d’hier n’a déçu personne de ce coté-là (et de ce côté-là seulement, in my opinion). On n’a pas fini de causer du penalty offert en cadeau d’accueil aux Auriverde par l’arbitre japonais Yuichi Nishimura à la 70e minute pour une faute imaginaire sur Fred, qui s’est écroulé tout seul comme un grand devant la cage de Stipe Pletikosa – c’est d’ailleurs la seule fois où l’on verra Fred de tout le match.

Et on ne peut que partager les commentaires un rien amers de l’entraîneur croate Niko Kovac à l’issue du match : « Je ne peux pas en vouloir à Fred, tout le monde essaie d’obtenir des penalties. Ça fait partie du jeu, qu’on le veuille ou non ». N’empêche il est furax, vraiment furax: « Je ne suis pas du genre à me plaindre des arbitres mais si on continue comme ça, ça va être le cirque (…) il y aura cent penalties sifflés durant cette Coupe du monde ».

Ajoutez à cela que le même ref nippon a refusé quelques minutes plus tard un but d’égalisation aux rouges et blancs pour une faute disons, indubitablement douteuse d’Olic sur le gardien brésilien Júlio César et vous comprendrez le léger sentiment d’injustice qui m’a étreint en cette deuxième moitié de deuxième mi-temps– à tel point que j’avais déjà zappé quand les hôtes ont marqué le troisième, on boycotte comme on peut…

Cela dit, comme nous l’expliquait avec profondeur et panache l’ami Castelnau, ce jeu bizarre produit sur les humains des effets étranges : v’là que je me retrouve à défendre la Croatie…