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Le bien-pensant, c’est toujours l’autre

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natacha polony entretien

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Marc Cohen et Daoud Boughezala.

Causeur : Est-ce que ça existe, le « politiquement correct » ? Et si oui, comment le définissez-vous ?

Natacha Polony : Il faudrait déjà rappeler qu’au départ, le politiquement correct désigne une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer. Derrière ce terme, il y a l’idée que le réel est violent et qu’on va l’adoucir en niant ou en contournant les problèmes.

Autrement dit, le politiquement correct est un moyen d’évacuer le réel. Au départ, il s’agissait de lutter contre le racisme en criminalisant les termes blessants ou injurieux – « bougnoule », « youpin »… Puis cette protection sémantique s’est étendue à toutes sortes de groupes – des « non-voyants » aux « personnes de petite taille » ou « vertically defied ».

C’est vrai, mais en même temps, le phénomène s’est emballé jusqu’à l’absurde. Pour moi, on a dépassé les limites du raisonnable quand est passé de « Noir » à « Black ». Je m’explique : on commence par proscrire le mot « Nègre » qui est effectivement un terme très péjoratif hérité de l’époque coloniale. Très bien. Puis c’est le mot « Noir » lui-même qui devient insupportable alors qu’il ne comporte aucun jugement dévalorisant mais décrit une réalité de façon neutre, et on se met à employer « Black ». C’est à ce moment-là que le politiquement correct devient une façon de camoufler le réel.

Peut-être, mais n’était-il pas bon d’obliger les gens à garder par devers eux leurs mauvais affects en poliçant leur langage ?

Il est évidemment souhaitable que l’on évite de se lâcher dans le langage. L’un des principes de base de la vie en société reste la bienséance, y compris verbale. Mais à refuser de nommer les choses, on finit par refuser de les voir puis par les voir comme on pense qu’elles devraient être. Au final, on fausse la réalité et le regard de la société sur elle-même. Quand on s’est mis à dire « musulman » à la place d’« Arabe » – que l’on jugeait discriminant, ce qui est curieux quand on y pense – on a changé la définition d’une communauté et peut-être la perception que ses membres avaient d’eux-mêmes. Ils se pensaient « arabes », ils sont devenus « musulmans ». Or, « Arabe » et « musulman », ce n’est pas la même chose ! Rappelez-vous de Sarkozy annonçant triomphalement qu’il avait nommé un préfet « musulman », ce qui est une aberration totale. Les médias se sont mis à parler de « communauté musulmane » puis, par symétrie, de « communauté catholique ». Le langage crée le réel, en particulier lorsqu’il suscite une concurrence entre les communautés.

Peut-être que cette évolution lexicale prend en compte, de façon inconsciente, une évolution sociologique – des « Arabes » qui se sentent de plus en plus « musulmans ». Mais poursuivons : cette novlangue orwellienne n’est-elle pas le produit du panurgisme
des médias qui, pour l’essentiel, reprennent les mêmes termes sans les remettre en question ?

De fait, même si la référence à la novlangue a été usée jusqu’à la corde, elle reste pertinente. Beaucoup de journalistes n’ont plus aucun sens des nuances. Ils ne maîtrisent pas toujours les subtilités de la langue et ont tendance à reprendre les mots des autres. Du coup, certaines dénominations biaisées se répandent très rapidement et deviennent une façon normale de s’exprimer.

Avez-vous un exemple en tête ?

J’ai souvenir d’un fait divers. Dans une école, un enfant épouvantable de 7 ans agressait ses petits camarades en leur plantant des crayons dans la peau. L’institutrice, ne sachant plus quoi faire, décide de le punir en lui faisant passer ses récréations dans un carré dessiné à la craie : une manière que j’ai trouvée très pédagogique de symboliser les limites. La mère s’est répandue sur les ondes contre ce scandaleux « carré de la honte », terme repris aussitôt et sans aucune précaution par le site du Figaro. En employant, sans même utiliser de guillemets, les mots qui lui avaient été suggérés, l’auteur de l’article reprenait aussi à son compte le jugement de la mère.

Ces derniers jours, certains de nos confrères ont eux aussi oublié les guillemets en reprenant le terme clinique d’« europhobe » qu’emploie le Premier ministre pour qualifier les partis opposés à la construction européenne…

« Eurosceptique » supposait encore une réflexion, une critique argumentée alors qu’« europhobe » nous place dans un registre psychologique de peur panique, avec toutes les associations d’idées qui vont avec : xénophobe, homophobe, islamophobe, etc. Cela me rappelle un autre exemple de manipulation du langage. En septembre 2004, quand François Fillon était ministre de l’Éducation nationale, il n’avait rien trouvé de plus malin que de se faire photographier dans Le Figaro Magazine dans l’école du Grand Meaulnes, sur fond de craie et de tableau noir. Il y avait alors sur M6 une émission assez idiote, « Le Pensionnat de Sarlat », où l’on prétendait replacer des enfants dans les conditions d’une école des années 1930. Le Monde a donc titré : « De Fillon à M6, la nostalgie d’un ordre scolaire disparu ». Traduisez : ordre moral et vieilleries pétaino-maurassiennes. Depuis, ces termes ont été totalement galvaudés. Ils ont connu leur heure de gloire dans les années 1990, au moment où Élisabeth Lévy, Philippe Cohen et Jean-François Kahn, qui a alors fondé Marianne, ont commencé à déboulonner les idoles du politiquement correct.

La « pensée unique » a donc émergé en même temps que sa contradiction ? [access capability= »lire_inedits »]

Entre 1995 et 2002, lorsque sévissait une énorme chape de plomb idéologique dont Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, était le symbole et le relais, il était quasi impossible de dire quoi que ce soit, fût-ce que le niveau de l’École ne montait pas. Le 21 avril 2002 a provoqué une prise de conscience, de même que La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. Et tout le monde s’est mis à dénoncer la « pensée unique » et la « bien-pensance ». Aujourd’hui, les mots de « bien-pensance » et « politiquement correct », sont repris par ceux-là mêmes qui les incarnent. Le bien-pensant, c’est toujours l’autre, la pensée unique, celle de l’autre ! Ces concepts ne signifient plus rien. Il est temps de passer à autre chose.

L’une des raisons de cette pagaille sémantique est que le point de vue défini comme « politiquement incorrect » il y a dix ans est devenu majoritaire ou, à tout le moins, beaucoup plus répandu dans la société. Et beaucoup de gens confondent opinion majoritaire et opinion dominante. On nous dit : « C’est vous les bien-pensants puisque vos idées sont majoritaires »…

C’est une escroquerie intellectuelle ! Nous sommes face à des gens qui nient la fracture entre les élites et le peuple et qui, dans le même mouvement, nient aussi ce que vit le peuple. Il est vrai que, dans les beaux quartiers, l’insécurité n’est même pas un sentiment, l’immigration, exclusivement un enrichissement, et la différence une chatoyante diversité…
Et si vous osez constater cette coupure, ils vous font basculer du côté obscur de la force. Dans ces conditions, débattre est devenu impossible. L’autre jour, dans « On n’est pas couché », j’assistais à une joute surréaliste entre Aymeric Caron et Christophe Conte des Inrocks. Christophe Conte prétendait que les réacs étaient minoritaires dans l’opinion publique, et Aymeric Caron lui répondait qu’une majorité de Français avait peur de l’islam et était donc xénophobe. Voilà nos rebelles…
Je trouve assez comique de voir des gens se battre pour se dire minoritaires. Certes, il est très agréable de se prendre pour Jean Moulin ou de Gaulle, mais si je crois en mes idées, mon premier souhait est qu’elles soient majoritaires car j’estime que le pays irait mieux en les appliquant. De toute manière, pour un penseur, journaliste, ou éditorialiste, le problème ne devrait pas être de savoir si le camp du mal a gagné ou non. La démocratie consiste à respecter la volonté du peuple souverain, donc à appliquer les idées de la majorité, pour peu évidemment que ces idées ne soient pas contraires à nos valeurs et à nos lois. Mais certains n’acceptent pas qu’une majorité de gens ait des idées qui leur déplaisent.

Si les élites politiques sont coupées du reste de la société, c’est aussi parce que nos gouvernants ne tiennent jamais leurs engagements de campagne. En 1995, six mois après son élection, Chirac a décidé d’appliquer la politique contre laquelle il avait été élu, celle de Balladur…

C’est mon premier cocufiage politique ! En 1995, j’ai voté Chirac pour avoir Séguin et je me suis retrouvée avec Juppé ! Je pense que la majorité du peuple aspire à une espèce de gaullisme social, c’est-à-dire un mélange d’adhésion à la République et d’idées socialement généreuses, le tout fondé sur une communauté souveraine. On l’a retrouvé avec la « fracture sociale » en 1995, dans la popularité de Chevènement en 2002, puis dans les discours de Sarkozy écrits par Guaino en 2007. Sauf qu’à chaque élection, le peuple marche à ce « bluff républicain », pour reprendre la formule de feu notre ami Philippe Cohen, et finit déçu. J’ai souvenir d’un débat avec Christophe Barbier de L’Express, où il soutenait que le discours gaulliste social valait pour être élu mais qu’une fois aux responsabilités, la raison imposait une autre politique. Je lui ai répondu qu’il avait le droit de ne pas être démocrate, mais qu’il devait avoir l’honnêteté de l’assumer.

Reste que tout le monde se dit, et d’ailleurs se pense, démocrate. De la même manière, rares sont ceux qui remettent en cause l’économie de marché, la croissance et la sacralité des libertés individuelles, quitte à se disputer sur leur définition. Les polémiques entre réacs et antiréacs ne sont-elles pas l’écran de fumée qui cache le grand consensus général ?

C’est d’autant plus vrai que les pourfendeurs des réacs placent le clivage fondamental au niveau des questions sociétales. Or, mon vieux fond marxiste me fait penser que c’est sur le social et l’économie que cela se joue. Comme Michéa, je crois que les tenants de l’extension des droits individuels et les tenants de l’extension du marché partagent une vision de la société qui consiste à faire de l’individu rationnel le rouage essentiel des constructions humaines. Face à cette réalité, on continue à perpétuer le vieux clivage droite/gauche sur des sujets comme le « mariage pour tous » ou la « théorie du genre ».

Dans les faits, ce que nous appelons, peut-être à tort comme vous l’avez expliqué, « politiquement correct » est tout de même caractéristique d’une certaine gauche…

Ne laissons pas aux libertaires le monopole de la gauche ! Historiquement, les positions du Parti communiste et de la mouvance chevènementiste sur les questions d’immigration, de sécurité et de mœurs tranchent avec celles de la gauche actuelle. À mon sens, il existe aujourd’hui deux grands clivages qui scindent le paysage idéologique.
Primo, est-on pour ou contre la mondialisation telle qu’elle se fait, l’extension indéfinie du marché : il y a d’un côté une tendance plutôt souverainiste au protectionnisme, et de l’autre le credo libéral de l’ouverture. S’ajoute un second clivage autour de la définition du progrès telle que l’a construite l’Occident : faut-il redéfinir le progrès ou au contraire continuer à croire que le progrès technique va apporter le bien-être ? En croisant ces lignes de fracture, on peut à peu près positionner tout le monde de manière cohérente.

Et vous, où vous situez-vous ?

Étant antilibérale et favorable à la décroissance, je refuse de me faire enfermer dans un camp. Mes positions sur les questions sociétales étant liées à mes convictions économiques, je me définis comme à la fois antilibérale sur le plan économique et « réac » sur les questions sociétales.

C’est un bon exemple : il y a vingt ans, il était presque impossible de se définir comme antilibéral. Aujourd’hui, c’est presque obligatoire : les méchants ce sont les libéraux (généralement qualifiés d’« ultras ») et les gentils ceux qui se battent contre le méchant marché…

Ne vous y trompez pas : au moment des choix cruciaux, les gauchistes antilibéraux préféreront toujours frayer avec des libéraux-libertaires plutôt que de se compromettre avec des gens comme moi. Du point de vue des censeurs, le plus grave est de ne pas être ouvert au progressisme.

Mais même en matière sociétale, la négation du réel est-elle l’apanage des prétendus « modernes » ? À force de critiquer le progressisme et l’antiracisme, n’en sommes-nous pas venus à fantasmer un monde livré aux lobbies LGBT et du Syndicat de la magistrature ?

Bien sûr, les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp. Je suis frappée de voir certaines personnes dénoncer une espèce de totalitarisme socialo-communiste qui chercherait à nous imposer la pensée syndicale de gauche. Personnellement, j’assume d’être politiquement correcte jusqu’à un certain point. Le racisme me révulse et j’estime qu’il y a des limites à poser. Quand une ministre noire se fait traiter de « guenon », cela me révulse, même si je ne supporte pas l’instrumentalisation de ce fait divers par Taubira et la gauche antiraciste. C’est justement parce que les interdits fusent de tous les côtés qu’il faut développer une pensée nuancée.

Les pourfendeurs des « néo-réacs » et autres « néo-fachos », eux, ne font pas dans le détail !

Ceux qui ont l’impression que leur système s’effondre se montrent particulièrement agressifs. Ils voient une sorte de complot néo-réac dont les instigateurs partageraient une vision (abjecte) et un projet (terrifiant). Pourtant, entre Zemmour, Rioufol, vous et moi, il y a des différences idéologiques absolument majeures. Mais, foin de détails, si la tendance actuelle se poursuit, avec l’émergence de partis que l’on peut appeler « populistes », la victoire du « politiquement incorrect » , ce sera le triomphe électoral du FN. Et nous aurons perdu sur tous les tableaux ! [/access]

Photo : Hannah

Liban : le Hezbollah préféré aux salafistes

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Docteur en science politique, Aurélie Daher est l’auteur de Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014)

Daoud Boughezala : Il y a bientôt huit ans, en juillet 2006, démarrait une guerre de 33 jours entre le Hezbollah et Israël. Au terme d’un mois de bombardements intensifs du Liban par l’armée israélienne, Hassan Nasrallah proclamait sa « victoire divine » et battait des records de popularité au Liban et dans le monde arabe. Aujourd’hui, après avoir volé au secours du régime syrien, le parti de Dieu et son leader n’ont-ils pas perdu une  grande partie de leur crédit auprès de la rue arabe et libanaise ?

Aurélie Daher : Dans le monde arabe, le parti a en effet perdu une partie de sa popularité, plus précisément auprès de la frange de la population syrienne opposée au régime de Bachar al-Assad. Mais la popularité du Hezbollah reste intacte auprès des partisans du pouvoir de Damas. Au Liban, l’engagement du Hezbollah en Syrie n’a pas modifié les allégeances politiques : ceux qui se considéraient membres de la coalition du 14 Mars (anti-syrienne et adversaire du Hezbollah) le sont toujours et les partisans du Hezbollah, malgré quelques commentaires critiques quant à son intervention dans le conflit voisin, le soutiennent toujours. La montée en puissance des jihadistes au sein de l’opposition syrienne effraie d’ailleurs tout autant les Sunnites et les Chrétiens du 14 Mars, adversaires de Damas. Au niveau arabe, les critiques ne changent rien à la position du Hezbollah ni à ses moyens d’action. La force du parti ne dépend en rien de sa popularité en dehors de ses frontières.

La puissance du Hezbollah repose-t-elle avant tout sur sa force de frappe militaire ?

Non. Sa puissance lui vient essentiellement de la qualité de son entraînement. Au Liban, il y a aussi sa connaissance du terrain. En 2006, 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens lors de la grande invasion terrestre du Liban-Sud dans les derniers jours du conflit. En Syrie, c’est très nettement la qualité de la formation des combattants qui donne au Hezbollah le dessus.

Pour avoir longuement analysé les pratiques du Hezbollah, vous en concluez que le parti de Dieu ne cherche pas à islamiser ses bastions régionaux (Bekaa, Sud Liban). Est-ce pour se concentrer sur la lutte armée ?

Plutôt pour mieux assurer les conditions nécessaires à la réussite de la lutte armée. En juin 1982, l’invasion israélienne du Liban provoque la création, par une partie du monde militant chiite libanais, d’une nouvelle organisation militaire, la Résistance islamique au Liban (RIL), dont la mission est de combattre l’occupant. La RIL s’adjoint quelques mois plus tard une structure civile dont le rôle est de défendre ses intérêts sur la scène politique libanaise: le Hezbollah. Les tâches sont nettement réparties. La RIL s’occupe de la lutte armée contre les troupes israéliennes stationnées au Liban-Sud et le Hezbollah se charge d’une double tâche. Il mobilise au nom de la RIL, attirant vers les rangs de celles-ci les jeunes aspirants au combat, et travaille, au sein de la société libanaise, puis bientôt de sa classe politique, à assurer les conditions adéquates pour que la RIL puisse mener à bien sa résistance contre les troupes de Tel-Aviv. Le fait est qu’une observation des pratiques sociales et politiques du Hezbollah confirme bien cet ordre des priorités.

Comment le Hezbollah mobilise-t-il sa base ? Son action sociale et caritative est-elle l’un des ressorts de sa popularité ?

La mobilisation du Hezbollah s’appuie sur plusieurs piliers. Le premier est l’ensemble des réalisations engrangées par la RIL au cours des ans. La Libération du Liban-Sud, aux mains des combattants de la RIL, d’une occupation israélienne qui aura duré 22 ans, puis la victoire de 2006 face à une offensive israélienne de 33 jours et 33 nuits consécutifs, sont les deux principales médailles militaires arborées par le parti. Les échanges de prisonniers entre le Hezbollah et Israël, qui ont permis la libération des derniers Libanais des geôles israéliennes, figurent également à son palmarès. Cela a créé, au sein de la communauté chiite, un large sentiment de fierté et de reconnaissance envers le Hezbollah.

Certes, l’’appareil social du parti et ses associations caritatives aident eux aussi à la mobilisation. Toutefois, contrairement à une idée très répandue, elles ne le font pas en créant un réseau clientélisé autour du parti. Les subventions assurées par les associations du parti ne suffisent pas à répondre aux besoins énormes de la communauté chiite. Leur rôle est avant tout de donner une image positive du parti, en jouant sur des référents moraux et déontologiques.

À vous lire, le Hezbollah serait perçu comme « le seul parti national » libanais. N’est-ce pas paradoxal pour un parti et une communauté chiite doctrinalement très liés aux clercs iraniens ?

Ni le Hezbollah ni la communauté chiite libanaise ne se considèrent iraniens avant d’être libanais, leur allégeance nationale comme identitaire va toujours au Liban. Le rapport de la communauté chiite libanaise à l’Iran consiste essentiellement en une préférence politique et stratégique régionale – comme d’autres au Liban peuvent préférer une alliance stratégique avec les Etats-Unis ou la France, sans se sentir plus américains ou français que libanais pour autant. Cette préférence chiite est agrémentée d’une sympathie d’essence religieuse et culturelle qui n’enlève rien à l’attachement de la communauté chiite à son pays d’origine.

Quid de l’idéologie officielle du Hezbollah, le wilayat-al-faqih, qui le subordonne à la République islamique d’Iran ?

Le principe de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du Jurisconsulte », qui régit le rapport du Hezbollah au commandement iranien n’est pas une relation d’obédience aveugle. Contrairement à une idée répandue, le parti de Dieu  dispose d’une grande marge de manoeuvre dans la prise de décision. Le wilayat-al-Faqih connecte la direction du Hezbollah non pas au gouvernement iranien mais au Guide de la Révolution, lequel ne formule pas des « ordres », mais intervient dans deux types de cas. Il donne son aval ou le refuse a posteriori à une décision du Hezbollah qui pourrait mettre en péril les intérêts de la République iranienne ou dont la légitimité religieuse n’est pas claire. Il joue par ailleurs le rôle d’arbitre si aucune majorité d’opinion ne se dégage au sein de la direction du Hezbollah autour d’un différend qui pourrait mettre l’organisation en danger.

Que pensez-vous des conclusions de l’enquête du journaliste Yves Mamou selon laquelle le Hezbollah tirerait une grande partie de ses revenus du trafic de drogue et du blanchiment d’argent ?

Cette thèse est inexacte. Le Hezbollah dispose de multiples sources de rentrées d’argent, provenant du soutien de la société libanaise elle-même et d’aides ponctuelles de l’Iran en cas de grande crise, comme lors de la guerre de 2006. Yves Mamou s’appuie essentiellement sur le reportage d’un quotidien américain autour des réseaux de drogue impliquant des Libanais chiites en Amérique latine. Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste, qui, ayant visiblement une très pauvre connaissance de la culture chiite, a confondu une pratique religieuse traditionnelle et une exploitation financière pensée, orchestrée par le Hezbollah. Il se trouve que les chiites pieux versent un impôt religieux inconnu du sunnisme, désigné sous le nom de khums (« quint »). Il représente 20% des économies réalisés sur un salaire ou du bénéfice net d’une exploitation commerciale. Il est reversé au marjaa de son choix (le grand clerc dont on a choisi de suivre les édits religieux). Ce marjaa peut être de la nationalité que l’on souhaite. Par conséquent, chaque marjaa a des représentants dans chacun des pays où existe une communauté chiite ; ceux-ci se chargent de collecter ces impôts au nom du marjaa qu’ils représentent. Au Liban et au sein de la diaspora libanaise, les chiites ayant choisi l’ayatollah Ali Khamenei comme marjaa doivent reverser leurs impôts à ses représentants, en l’occurrence Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et Muhammad Yazbeck, membre du Conseil de décision du parti.

Reste que le Hezbollah a pu profiter de l’argent de la drogue par des voies détournées…

Le lien avec certains réseaux de trafiquants de drogue est donc le plus souvent le suivant: certains membres de ses réseaux, d’origine libanaise et chiite, entendent payer leurs impôts islamiques au nom de leur rattachement à la guidance de Khamenei, et envoient donc une partie de leurs revenus vers le Hezbollah. Cela ne signifie pas que la direction du Hezbollah soit consciente de l’origine de ces revenus, comme cela ne peut être présenté comme une gestion planifiée par le parti de réseaux de drogue en Amérique latine.

*Photo : Mohammed Zaatari/AP/SIPA. AP21565693_000001.

Nos élites sont figées dans le dogmatisme

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Michel Maffesoli est sociologue, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France et administrateur du CNRS. Il a récemment co-écrit avec Hélène Strohl Les nouveaux bien-pensants (Éditions du moment).

Causeur : En conclusion de votre dernier livre, Les nouveaux bien-pensants, vous expliquez que l’avenir appartient aux « esprits affranchis », qui viendront demain nous libérer du conformisme des « esprits asservis ». Qu’est-ce qu’un esprit asservi par la pensée unique ?

Michel Maffesoli : Je vise les journalistes, politiques et autres universitaires – souvent soixante-huitards – asservis aux grandes idées de la modernité. Leurs esprits marxisés sont restés bloqués sur les vieilles idées progressistes. Certes, nous n’allons pas cracher dans la soupe : les Lumières, puis le XIXe siècle, ont accompli de belles choses. Reste qu’un nouveau cycle commence.

À vous lire, ce n’est pas dans les milieux universitaires – que vous comparez à l’univers des « racailles » de banlieue ! – que naîtront des esprits affranchis…

Dans les sciences humaines et sociales, un esprit libre a rarement droit de cité à l’Université. Prenez Baudrillard. Il est resté maître de conférences en sociologie toute sa vie et son nom n’apparaît jamais dans les bibliographies. Il y a encore quelques années, la France était la troisième destination des étudiants étrangers. On n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ! Aujourd’hui, on a reculé à la cinquième ou sixième place. Je vais retourner en juin à Shanghai, pour le Forum mondial de la culture. La dernière fois, sur une centaine d’invités, j’étais le seul Français. Et mes trois ou quatre derniers très bons thésards ont refusé de travailler à l’Université. Ce sont des indices de notre perte de crédibilité.

La situation de notre enseignement supérieur paraît préoccupante. Mais faut-il en imputer la responsabilité à notre intelligentsia pétrie de « politiquement correct » ? [access capability= »lire_inedits »]

Nos élites intellectuelles nomment les choses par leur contraire. Certains adeptes du conformisme le plus plat se qualifient de rebelles. Comme dans 1984 et Le meilleur des mondes, ils utilisent le principe de l’antiphrase absolue et sont prêts à appeler le ministère de la guerre « ministère de l’amour ». Mais ils savent leur cause perdue : une idéologie s’achève quand elle n’a plus les mots pour décrire le réel.

Justement, vous jugez que les mots de « république, démocratie, citoyen » sont devenus de simples incantations dont politiques et médias nous rebattent les oreilles. Est-ce vraiment politiquement correct de défendre ces grands principes à la dérive ?

Comme l’avait compris Michel Foucault, quand un mot ne désigne plus rien de probant, il devient incantatoire. On ne peut plus penser la République comme étant « une et indivisible ». Dès lors, il faut trouver d’autres mots. Un peu par provocation, j’ai lancé l’idée de « tribus » pour penser la mosaïque de groupes divers auxquels nous appartenons aujourd’hui.

La remise en cause de l’unité républicaine, la détestation des politiques et la méfiance envers les médias ne se sont jamais aussi bien portées. Dans ce sens, ces idées sont-elles encore « incorrectes » ?

Ces idées se portent bien, mais pas chez ceux qui ont le pouvoir d’écrire. Actuellement, nos élites restent figées sur la dogmatique moderne, autour de la fiction d’un individu qui se réalise par le travail, au moyen de la raison, en fonction de l’avenir. Quand Sarkozy parlait de la « valeur travail », je lui avais dit qu’il était marxiste jusqu’au bout des ongles ! Ça, c’est le politiquement correct. Le simple fait de vouloir dépasser les grandes idées modernes – progrès, valeur travail, rationalisme – suffit à être accusé d’hérésie.

Il y a quand même des esprits frondeurs à l’Université et dans la presse. Vous en êtes la preuve vivante !

Pour avoir essuyé des critiques violentes parce que ma pensée postmoderne fait appel à l’imagination, et pas simplement à la raison, je peux vous certifier qu’il n’y a pas un seul « incorrect » dans le milieu universitaire. On entend quelques voix dissonantes dans les médias, mais Éric Zemmour, Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut peinent à couvrir le discours des 80% de bien-pensants.

Je vais me faire l’avocat du diable. Un certain « politiquement correct » n’est-il pas nécessaire pour éviter de libérer un discours populiste ?

À force de diaboliser le « populisme » et le « communautarisme », la France est vraiment déphasée. On dénonce en permanence le communautarisme, alors qu’il faut reconnaître l’existence des communautés. De la même manière, il y a chez nos gens de gauche une telle peur, un tel mépris du peuple, qu’ils vont taxer de « populisme » tout ce qui est la simple expression du bon sens.

Pourquoi réhabilitez-vous le bon sens ?

Un arbre ne peut croître s’il n’a pas de racines. Je défends donc l’enracinement dynamique : on vient d’un lieu, d’un pays, d’un village, sans se sentir étranger à ce qui se passe de par le monde. Le bon sens, c’est aussi dire qu’il y a des sexes, contre la « théorie du genre », cette construction abstraite de la société. Paradoxalement, les discours démagogiques à la Mélenchon ou Le Pen sont un symptôme de notre incapacité à dire ce qui est vécu. Souvenons-nous, ici, de Descartes qui en appelait au « bon sens et à la droite raison réunis ».

Dans votre analyse de la falsification du réel, vous pointez l’influence des « trois M » (Minute, Mediapart et Marianne)…

Je connais moins Minute, mais je considère que Marianne et Mediapart sont des inquisiteurs, au sens où ils reproduisent les méthodes de l’Inquisition, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. Ce n’étaient pas les curés qui tuaient. Ils se contentaient, hypocritement, pour sauver l’âme, de dénoncer, puis ils passaient le relais au bras séculier. Aujourd’hui, Plenel se contente de dénoncer, puis ce sont les juges qui sanctionnent. Ce travail de flic m’inquiète. Au fond, les anciens trotskards comme Plenel restent ce qu’ils sont : des commissaires du peuple. Il n’est bien sûr pas question de donner un satisfecit au fraudeur Cahuzac, mais je reste très marqué par une vieille idée situ : on ne combat pas l’aliénation avec des moyens d’aliéné ! [/access]

*Photo : Hannah

10 juin 1944 : le martyre d’Oradour-sur-Glane

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oradour sur glane

Oradour-sur-Glane était un petit village du Limousin apprécié pour le charme de ses paysages et sa rivière poissonneuse. Les habitants de la ville toute proche de Limoges, reliée au village par un tramway, aiment s’y rendre le dimanche pour s’y détendre par les beaux jours d’été. Et soudain…

Le samedi 10 juin 1944, à 15 heures : Une colonne allemande pénètre dans le village et ordonne aux habitants de se réunir sur la place principale (le « Champ de Foire”), officiellement pour un « simple contrôle d’identité”. Il s’agit d’une unité de SS appartenant à la 2ème Division Panzer « Das Reich”. Ne se méfiant de rien, la population obéit dans le calme. Parallèlement, des soldats et chenillettes encerclent et investissent le bourg où ils regroupent également tous les paysans du voisinage.

15 heures 30: Les hommes du village sont répartis en trois groupes, emmenés vers des granges où il sont massés. Surpris, mais pas plus inquiétés (après tout, ils n’ont rien à se reprocher), ceux-ci obéissent, bien qu’intrigués par la présence de mitrailleuses pointées sur eux. Dehors règne la canicule. À l’intérieur, la chaleur est suffocante…

16 heures: Sur le signal d’une explosion entendue à l’extérieur, les mitrailleuses se mettent soudain à cracher leur feu. C’est un massacre,  dans un vacarme assourdissant et une odeur de poudre. Les hommes tombent les uns sur les autres dans des cris de douleur, transformant les granges en enfer. Le massacre terminé, les SS couvrent les corps – certains encore en vie – de paille et y mettent le feu.

17 heures: Les soldats investissent les trois écoles du village et font rassembler tous les enfants sur la place aux côtés des femmes, dont certaines tiennent des bébés dans leurs bras. De là, ils les entraînent vers l’église où ils les entassent et enferment. Débute alors un second carnage: tirs aveugles sans distinction dans la masse depuis les issues, suivis d’une mise à feu de l’église.

19 heures 30: Opération terminée: le bourg est en flammes, nulle trace de vie. Détail morbide: allongés derrière leurs mitrailleuses, les soldats ne se donnèrent même pas la peine de viser le haut des corps, de sorte que, atteints aux jambes, la plupart des victimes périrent dans des souffrances horribles, brûlés vifs.

Bilan : 642 morts, 5 survivants

Ces faits sont fournis par le témoignage de deux rescapés: Robert Hébras (qui avait alors 19 ans) et Madame Rouffanche. Parmi les décombres brûlées, on a retrouvé le lendemain une grande quantité de bouteilles vidées, les tortionnaires (dont l’un des chefs, le sadique commandant Dickmann, était réputé alcoolique) ayant « fêté” l’événement par une beuverie.

Le général Lammerding commandant la division avait fait procéder la veille dans la région (Tulle) à 99 pendaisons. Détail affligeant: parmi les soldats figuraient des Alsaciens, enrôlés de force en 1940.

Pourquoi ce massacre? Aucune explication précise n’en fut donnée par les bourreaux. Mais l’on sait qu’un groupe de maquisards avait capturé la veille un capitaine allemand qui fut exécuté. Par ailleurs, pour ralentir l’avance des Allemands vers le front des troupes alliées récemment débarquées, des résistants avaient fait sauter un pont, entraînant la mort de deux soldats allemands.

Cette action ne fut pas isolée: deux mois plus tard, le jour même de la Libération de Paris  (le 25 août), étaient incendiés les bourgs de Maillé (Indre-et-Loire) et Planchez (Morvan).

Une explication, si tant est que ce terme puisse être appliqué… : ces unités de SS arrivaient tout droit du front Est (Russie, Ukraine) où de telles pratiques étaient courantes.

Un drame qui se passe de tout commentaire. Contentons-nous d’honorer en silence la mémoire de ces innocentes victimes.

 

N.B : D’après le témoignage fourni par Robert Hébras (« Oradour-sur-Glane, le drame heure par heure” Les Productions du Pertuis).

 

*Photo : wikicommons.

Les rien-pensants

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polony zemmour inrocks

Le « politiquement correct », c’est comme le pudding : la preuve de son existence, c’est qu’on en mange tous les jours – et même jusqu’à l’indigestion. Curieux, quand on y pense, vu que nul ou presque ne reconnaît aimer ça. En effet, le terme appartient désormais au répertoire des noms d’oiseaux que l’on s’envoie à la figure dans le débat public. Il y a un quasi-consensus pour le dénoncer et personne pour le revendiquer, des légions de victimes et pas l’ombre d’un coupable. Bref, le politiquement correct est dans toutes les têtes. Surtout dans celles des autres.

C’est que si le mot est omniprésent, chacun a sa petite idée sur la chose. À ce compte-là, on se dit qu’on ferait mieux d’abandonner cette catégorie devenue inopérante à force d’être accommodée à toutes les sauces. Si on ne sait plus qui, de Pascale Clarke ou de Natacha Polony, d’Edwy Plenel ou d’Éric Zemmour, des Inrocks ou de Causeur, incarne le politiquement correct, c’est que ce terme n’a plus de sens. Un destin presque naturel pour une entreprise idéologique qui prétendait transformer le réel en régnant sur les esprits, donc en régentant le langage. Puisque « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde », il devrait suffire de bien les nommer pour lui apporter le bonheur. L’ennui, c’est qu’il y a erreur sur la nature du « bien » dont il est question. Là où Camus parlait de vérité, les apôtres du politiquement correct convoquent la bienséance. Là où il faudrait affronter le réel tel qu’il est, ils entendent nous obliger à le voir tel qu’il devrait être, ou tel qu’ils croient qu’il devrait être. Là où on devrait s’efforcer de bien penser, ils ont inventé la bien-pensance. Au final, ils n’ont pas fait le bonheur du monde, ils nous ont pourri la vie.
Vous me direz qu’il faut choisir. Si le politiquement correct n’existe pas, il est absurde de le dénoncer. Pour sortir de cette impasse, une clarification s’impose.

Né dans les universités américaines dans les années 1970, le politiquement correct est devenu le code culturel des classes urbaines mondialisées avant de s’imposer à tous sous la forme d’une pensée obligatoire et, pour finir, d’une politique. Comment peut-on être contre le mariage gay ? Comment peut-on être eurosceptique ? Comment peut-on souhaiter le retour des frontières ? Comment peut-on être de droite ? Dans son dernier avatar, le politiquement correct n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le viatique progressiste psalmodié en quelques slogans par des benêts à carte de presse : «L’immigration est une chance pour la France », « L’Europe est notre avenir », « La femme est l’avenir de l’homme ». Il se pâme devant la saucisse à barbe et s’étrangle face à la Manif pour tous. Il aime son prochain mais déteste volontiers son voisin. Il adore la différence mais abhorre la divergence.
En se diffusant, le politiquement correct a donc perdu en précision, au point de devenir un vague synonyme de « conformisme », de « bien-pensance », voire simplement de « gauche ». Or, justement, la gauche est, intellectuellement sinon politiquement, en voie d’épuisement. Il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anti-conformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste. Les uns se croient subversifs parce qu’ils épousent une personne de leur sexe, les autres parce qu’ils se marient à l’église. Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolcheviques qui incitent les enfants à la débauche. Et comme toujours, la première victime de cette guerre des récits, c’est la vérité.

Dans ces conditions, dira-t-on, autant reconnaître que le politiquement correct a changé de camp. Caron et ses innombrables clones ont assurément perdu la bataille des idées. C’est bien ce qui les enrage. C’est d’abord avec stupeur, puis avec dégoût, qu’ils ont assisté à la montée en puissance de leurs adversaires, affublés du gentil surnom de « néo-réacs ». Non contents d’exister, ce qui était déjà gonflé, ces malfaisants osaient marcher sur leurs plates-bandes médiatiques – sur la pointe des pieds, certes, mais c’était déjà trop. Pour un Zemmour ou une Polony autorisés (comme votre servante) à exprimer une opinion inconvenante, combien de centaines d’éditorialistes convenables et surtout, combien de soutiers anonymes qui, sans même en être conscients, distillent une vérité officielle qu’il ne leur viendrait même pas à l’idée de contester ?
C’est alors qu’est née l’idée de retourner à l’envoyeur cette arme de guerre sémantique : le politiquement correct, c’est vous !
Tout doux mes bijoux ! La manœuvre, fort habile au demeurant, repose sur une entourloupe. De fait, hier triomphant, le politiquement correct est aujourd’hui minoritaire, ce qui lui permet de se parer de l’habit flatteur de la résistance. Il n’en reste pas moins hégémonique. Maître des lieux où se fabrique l’opinion – les médias et, dans une moindre mesure, l’Université –, il se la joue rebelle tout en exerçant férocement la police du langage, de la pensée et même des arrière-pensées. De ce point de vue, Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, est un cas d’école, le mètre-étalon que l’on devrait empailler (après sa mort, que l’on souhaite la plus tardive possible), pour l’exposer au pavillon des poids et mesures de Sèvres. Caron ne pense pas, mais il pense bien.

N’empêche, il serait cruel de lui disputer le macaron de la rébellion auquel il semble tant tenir. Après tout, je veux bien endosser le maillot du politiquement correct – pour peu qu’il soit seyant et ajusté. Tant qu’à faire, j’aimerais autant exercer le pouvoir qui va avec.
Cette bataille de chiffonniers pour décrocher la médaille de l’incorrection est certes hautement comique, mais aussi parfaitement dérisoire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle révèle une fracture profonde, peut-être irréductible. On peut avoir des désaccords, c’est même le sel de l’existence. On peut se détester, et même se mépriser. Mais quand on ne s’accorde plus sur les mots et sur le récit, on ne vit plus dans le même monde. On ne saurait s’y résoudre car, malgré tout ce qui nous sépare, nous n’en avons pas d’autre sous la main. En vérité, nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre à parler le même langage – c’est-à-dire, littéralement retrouver un sens commun. Le bon de préférence.

Cet article en accès libre est issu du numéro de juin de Causeur. Pour lire tous les articles et accéder aux archives, abonnez-vous !

Causeur 14 - juin 2014   

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*Photo : ALFRED/SIPA. 00543003_000006.

Bruel, Le Pen et l’AFP : il n’est de bon juif que confessionnel

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Je n’ajouterai qu’un bref commentaire au flot de paroles et d’écrits déversés à l’occasion du nouveau dérapage langagier du président d’honneur du FN.  Vieux cabotin de la scène politique, Jean-Marie Le Pen prend tous les risques, y compris celui de mettre sa fille en difficulté, pour se retrouver sous les feux de l’actualité. Jean-Marie Le Pen est et restera jusqu’à son trépas un antisémite de la vieille école française, celle des antidreyfusards et des maurrassiens. Au fil du temps, cet antisémitisme-là s’est dégradé en sorties graveleuses de fin de banquet. Il  est haïssable, mais il n’est pas exterminationniste comme celui des nazis, ni tueur de juifs comme celui des Merah et Nemmouche. Pour une certaine gauche, le Pen est le vieillard que l’on adore haïr, comme feu Stéphane Hessel était celui qu’on aimait adorer. Tous deux ont ou avaient une obsession : les juifs pour le premier, Israël pour le second. Ils ne méritent ni tant d’honneur, ni tant d’indignité.

En revanche, j’avoue avoir été irrité par la formulation employée par l’Agence France-Presse, reprise par l’ensemble des médias, pour expliquer que menacer Patrick Bruel d’une « fournée » était particulièrement ignoble : Patrick Bruel est «  de confession juive ». Pourquoi cette formule alambiquée alors qu’il était si simple de signaler  que le chanteur est juif, qualité qu’il a d’ailleurs toujours revendiquée. Avez-vous entendu Patrick Bruel déclarer qu’il est «  de confession juive » à un journaliste ? Non, jamais ! L’usage récurrent de cette expression dans le discours public montre combien il est difficile d’admettre, en France que l’appartenance au peuple juif n’est pas une simple affiliation religieuse, mais un destin collectif. Que, de plus cette appartenance n’est pas exclusive, bien au contraire, d’une loyauté sans faille et d’un amour profond pour la patrie française ? Lorsque les journalistes de l’Agence France-Presse et des grands médias auront compris cela, l’antisémitisme aura plus reculé qu’après une énième condamnation judiciaire de Jean-Marie Le Pen.

Sarkozix chez les Helvètes

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suisse nicolas sarkozy

Nicolas Sarkozy fait parler de lui en Suisse. Hier après-midi, le quotidien helvétique Le Matin rapportait que l’’ancien président aurait eu des mots plus que désobligeants envers le système politique de la Confédération, le qualifiant « d’inefficace » et lui reprochant sa volonté de ne pas intégrer l’Union européenne. En fait, le scoop, à l’origine, n’est pas du Matin mais du Sonntag Blicks, hebdomadaire très populaire du côté de Berne. D’après le rédacteur en chef d’un autre journal suisse avec lequel j’ai pu échanger, Le Matin n’a pas laissé l’occasion de titrer sur ce scoop, en faisant réagir l’un des protagonistes de la réunion organisée sur les hauteurs d’Interlaken.

Nicolas Sarkozy ayant demandé que la presse et les journalistes de télévision ne soient pas conviés à l’événement, il pensait pouvoir parler librement. Il s’est donc laissé aller à ces considérations peu amènes sur le système politique suisse. S’il n’a pas explicitement attaqué la démocratie directe, véritable pilier de la démocratie suisse, le cœur y était. On sait en effet très bien que sans elle, cela ferait belle lurette que les Suisses seraient membres de l’UE, et peut-être même de l’euro. On sait aussi la considération que Nicolas Sarkozy porte aux consultations directes des peuples. Sur cette question, il a toujours été plus proche de Jean Quatremer que de Patrick Buisson.

Toujours est-il que cette intervention n’a pas eu l’heur de plaire à Adolf Ogi, ex-président de la Confédération, lequel lui aurait vertement expliqué que la démocratie suisse n’avait guère de leçons à recevoir en la matière. Il faut également tenir compte de la popularité d’Adolf Ogi en Suisse, qui tranche avec le sentiment assez répandu là-bas que les Français les prennent un peu de haut, alors que ce sont bien les Helvètes qui habitent à la montagne.

Le papier du Matin a évidemment eu de l’écho en France. C’est là que cela devient encore plus drôle. Car on a assisté à un concert de sifflets sur les réseaux sociaux contre Nicolas Sarkozy, qui a une nouvelle fois ridiculisé la France à l’étranger par son comportement  irrespectueux. Mais la plupart de ceux qui ont trouvé là l’occasion de se payer Sarkozy conspuaient il y a peu la démocratie directe suisse, qui permet à ses citoyens de refuser des minarets ou de limiter l’immigration. L’antisarkozysme moutonnier a ceci d’absurde que ses pratiquants s’attaquent à un Sarkozy en phase avec leurs convictions européennes et leur aversion pour la souveraineté de peuples forcément dangereux.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000025.

Natacha Polony chez Guillaume Erner sur France Inter, c’est ce matin !

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C’est très inhabituel de commencer une brève par de plates excuses, mais il se trouve que dans le dernier numéro de Causeur Magazine, où nous avons longuement interviewé Natacha Polony, nous avons par erreur indiqué la référence de son avant-dernier livre. Pas très malin, non ? Celui qui vient de paraître, chez Plon, a pour titre Ce pays qu’on abat. Il y a trop peu de bons livres politiques qui sortent, si en plus, on les signale mal, rien ne va plus. Heureusement que Natacha est bonne fille.

Cela dit, pour le même prix, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. En attendant de filer chez votre libraire favori,  vous pourrez retrouver Natacha dès ce matin entre 10h et 11h, sur France Inter dans l’émission « Service Public » de Guillaume Erner.

Depuis quelque temps, la rumeur courait que cette même émission abriterait un débat Polony-Caron. Débat qui aurait été sans doute animé, puisqu’il semblerait, à la lecture de leurs livres, que les deux collègues ne partagent pas exactement la même opinion sur le cours des choses. Ce ne sera hélas pas le cas, puisque d’après nos informations, Caron s’est défilé deux fois.

La première fois on a argué, côté végétarien, d’un problème de choix dans la date. La deuxième fois, l’attachée de presse de Fayard a carrément expliqué que le bel Aymeric ne faisait plus de promo pour son livre. Si l’info était exacte, – on n’ose imaginer qu’Aymeric ait eu les chocottes de débattre avec Natacha – j’appellerais cela de l’ingratitude. Ne pas assurer le service après-vente de son propre livre, c’est comment dire, heu, incorrect…

Au secours, l’héroïne revient?

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heroine drogue usa

Le New-York Times évoque l’explosion du marché américain de l’héroïne. Les saisies ont en effet atteint un niveau record depuis deux décennies, faisant émerger une nouvelle drug-generation qui diffère de ses devancières.

Si le modus operandi n’a que peu changé (on commence par le sniff puis on se tourne majoritairement vers l’injection), ce sont les groupes à risques qui ont dévié lentement. Les exemples d’overdoses cités par le journal de l’acteur Philip Seymour Hoffman  ou de jeunes de la « middle class » ont illustré ces changements sociologiques. Le New-York Times explique que le XXIème siècle a déplacé les lieux de consommation, des pauvres des centres-villes aux repaires de la classe moyenne péri-urbains.

Si l’héroïne a décliné à partir du milieu des années 90, c’est que l’arrivée massive sur le marché des drogues de synthèse (metamphétamine, crack) et la banalisation de la cocaïne ont provoqué un mouvement de balancier sur la consommation, plus que la politique de prohibition.

Ces chiffres new-yorkais sont avancés par les associations locales de prévention pour justifier l’ouverture immédiate d’un moratoire, destiné à précéder  le mouvement mécanique inévitable de la (re)consommation. Car les « tendances » dans ce milieu sont généralement dictées par la loi de l’offre et la demande. Ainsi, l’explosion de la consommation de cocaïne (dans les années 70-80)  ne répondait pas tant à une demande croissante qu’à un afflux massif du produit en provenance du Mexique, les cartels ayant décidé d’ « inonder » le marché, tirant les prix vers le bas.

À New-York, c’est d’abord à Staten Island qu’on observe un regain de la consommation. Lieu stratégique d’import/export, iconoclaste au sein du paysage new-yorkais, l’île illustre le déménagement de la toxicomanie des centre-villes aux milieux péri-urbains voire ruraux. Là-bas, les ravages de la drogue ont entraîné une prise de conscience (tardive) ces derniers mois et la mise en place de politiques visant à l’enrayer.

En France, la situation paraît différente. L’AFR (association française de réduction des risques) indique que la consommation d’héroïne semble stable dans l’hexagone, bien qu’à l’instar des Etats-Unis, elle a quitté la seule consommation urbaine pour « envahir » la France ruraleChez nous, plutôt que l’héroïne, ce sont ses dérivés médicamenteux qui ont la cote. L’injection de médicaments, avec en tête de liste le Skenan, un anti-douleur issu de la morphine, représente le péril sanitaire le plus important . Notre généreux système de santé est un miroir des cartels mexicains d’outre-Atlantique de l’époque. En un peu moins sexy, cela va sans dire.

La nouvelle « French connection » porte plutôt la blouse, quelques médecins ou pharmaciens véreux créant l’offre et la demande sur le marché de la dope hexagonal. Dans le même temps, la France continue à condamner pénalement le simple consommateur, alors que peu de ces « dealers » diplômés sont inquiétés. Un autre versant de l’exception culturelle française.  

*Photo : B.A.D.

Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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eurovision conchita autriche

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

Le bien-pensant, c’est toujours l’autre

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natacha polony entretien

natacha polony entretien

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Marc Cohen et Daoud Boughezala.

Causeur : Est-ce que ça existe, le « politiquement correct » ? Et si oui, comment le définissez-vous ?

Natacha Polony : Il faudrait déjà rappeler qu’au départ, le politiquement correct désigne une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer. Derrière ce terme, il y a l’idée que le réel est violent et qu’on va l’adoucir en niant ou en contournant les problèmes.

Autrement dit, le politiquement correct est un moyen d’évacuer le réel. Au départ, il s’agissait de lutter contre le racisme en criminalisant les termes blessants ou injurieux – « bougnoule », « youpin »… Puis cette protection sémantique s’est étendue à toutes sortes de groupes – des « non-voyants » aux « personnes de petite taille » ou « vertically defied ».

C’est vrai, mais en même temps, le phénomène s’est emballé jusqu’à l’absurde. Pour moi, on a dépassé les limites du raisonnable quand est passé de « Noir » à « Black ». Je m’explique : on commence par proscrire le mot « Nègre » qui est effectivement un terme très péjoratif hérité de l’époque coloniale. Très bien. Puis c’est le mot « Noir » lui-même qui devient insupportable alors qu’il ne comporte aucun jugement dévalorisant mais décrit une réalité de façon neutre, et on se met à employer « Black ». C’est à ce moment-là que le politiquement correct devient une façon de camoufler le réel.

Peut-être, mais n’était-il pas bon d’obliger les gens à garder par devers eux leurs mauvais affects en poliçant leur langage ?

Il est évidemment souhaitable que l’on évite de se lâcher dans le langage. L’un des principes de base de la vie en société reste la bienséance, y compris verbale. Mais à refuser de nommer les choses, on finit par refuser de les voir puis par les voir comme on pense qu’elles devraient être. Au final, on fausse la réalité et le regard de la société sur elle-même. Quand on s’est mis à dire « musulman » à la place d’« Arabe » – que l’on jugeait discriminant, ce qui est curieux quand on y pense – on a changé la définition d’une communauté et peut-être la perception que ses membres avaient d’eux-mêmes. Ils se pensaient « arabes », ils sont devenus « musulmans ». Or, « Arabe » et « musulman », ce n’est pas la même chose ! Rappelez-vous de Sarkozy annonçant triomphalement qu’il avait nommé un préfet « musulman », ce qui est une aberration totale. Les médias se sont mis à parler de « communauté musulmane » puis, par symétrie, de « communauté catholique ». Le langage crée le réel, en particulier lorsqu’il suscite une concurrence entre les communautés.

Peut-être que cette évolution lexicale prend en compte, de façon inconsciente, une évolution sociologique – des « Arabes » qui se sentent de plus en plus « musulmans ». Mais poursuivons : cette novlangue orwellienne n’est-elle pas le produit du panurgisme
des médias qui, pour l’essentiel, reprennent les mêmes termes sans les remettre en question ?

De fait, même si la référence à la novlangue a été usée jusqu’à la corde, elle reste pertinente. Beaucoup de journalistes n’ont plus aucun sens des nuances. Ils ne maîtrisent pas toujours les subtilités de la langue et ont tendance à reprendre les mots des autres. Du coup, certaines dénominations biaisées se répandent très rapidement et deviennent une façon normale de s’exprimer.

Avez-vous un exemple en tête ?

J’ai souvenir d’un fait divers. Dans une école, un enfant épouvantable de 7 ans agressait ses petits camarades en leur plantant des crayons dans la peau. L’institutrice, ne sachant plus quoi faire, décide de le punir en lui faisant passer ses récréations dans un carré dessiné à la craie : une manière que j’ai trouvée très pédagogique de symboliser les limites. La mère s’est répandue sur les ondes contre ce scandaleux « carré de la honte », terme repris aussitôt et sans aucune précaution par le site du Figaro. En employant, sans même utiliser de guillemets, les mots qui lui avaient été suggérés, l’auteur de l’article reprenait aussi à son compte le jugement de la mère.

Ces derniers jours, certains de nos confrères ont eux aussi oublié les guillemets en reprenant le terme clinique d’« europhobe » qu’emploie le Premier ministre pour qualifier les partis opposés à la construction européenne…

« Eurosceptique » supposait encore une réflexion, une critique argumentée alors qu’« europhobe » nous place dans un registre psychologique de peur panique, avec toutes les associations d’idées qui vont avec : xénophobe, homophobe, islamophobe, etc. Cela me rappelle un autre exemple de manipulation du langage. En septembre 2004, quand François Fillon était ministre de l’Éducation nationale, il n’avait rien trouvé de plus malin que de se faire photographier dans Le Figaro Magazine dans l’école du Grand Meaulnes, sur fond de craie et de tableau noir. Il y avait alors sur M6 une émission assez idiote, « Le Pensionnat de Sarlat », où l’on prétendait replacer des enfants dans les conditions d’une école des années 1930. Le Monde a donc titré : « De Fillon à M6, la nostalgie d’un ordre scolaire disparu ». Traduisez : ordre moral et vieilleries pétaino-maurassiennes. Depuis, ces termes ont été totalement galvaudés. Ils ont connu leur heure de gloire dans les années 1990, au moment où Élisabeth Lévy, Philippe Cohen et Jean-François Kahn, qui a alors fondé Marianne, ont commencé à déboulonner les idoles du politiquement correct.

La « pensée unique » a donc émergé en même temps que sa contradiction ? [access capability= »lire_inedits »]

Entre 1995 et 2002, lorsque sévissait une énorme chape de plomb idéologique dont Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, était le symbole et le relais, il était quasi impossible de dire quoi que ce soit, fût-ce que le niveau de l’École ne montait pas. Le 21 avril 2002 a provoqué une prise de conscience, de même que La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. Et tout le monde s’est mis à dénoncer la « pensée unique » et la « bien-pensance ». Aujourd’hui, les mots de « bien-pensance » et « politiquement correct », sont repris par ceux-là mêmes qui les incarnent. Le bien-pensant, c’est toujours l’autre, la pensée unique, celle de l’autre ! Ces concepts ne signifient plus rien. Il est temps de passer à autre chose.

L’une des raisons de cette pagaille sémantique est que le point de vue défini comme « politiquement incorrect » il y a dix ans est devenu majoritaire ou, à tout le moins, beaucoup plus répandu dans la société. Et beaucoup de gens confondent opinion majoritaire et opinion dominante. On nous dit : « C’est vous les bien-pensants puisque vos idées sont majoritaires »…

C’est une escroquerie intellectuelle ! Nous sommes face à des gens qui nient la fracture entre les élites et le peuple et qui, dans le même mouvement, nient aussi ce que vit le peuple. Il est vrai que, dans les beaux quartiers, l’insécurité n’est même pas un sentiment, l’immigration, exclusivement un enrichissement, et la différence une chatoyante diversité…
Et si vous osez constater cette coupure, ils vous font basculer du côté obscur de la force. Dans ces conditions, débattre est devenu impossible. L’autre jour, dans « On n’est pas couché », j’assistais à une joute surréaliste entre Aymeric Caron et Christophe Conte des Inrocks. Christophe Conte prétendait que les réacs étaient minoritaires dans l’opinion publique, et Aymeric Caron lui répondait qu’une majorité de Français avait peur de l’islam et était donc xénophobe. Voilà nos rebelles…
Je trouve assez comique de voir des gens se battre pour se dire minoritaires. Certes, il est très agréable de se prendre pour Jean Moulin ou de Gaulle, mais si je crois en mes idées, mon premier souhait est qu’elles soient majoritaires car j’estime que le pays irait mieux en les appliquant. De toute manière, pour un penseur, journaliste, ou éditorialiste, le problème ne devrait pas être de savoir si le camp du mal a gagné ou non. La démocratie consiste à respecter la volonté du peuple souverain, donc à appliquer les idées de la majorité, pour peu évidemment que ces idées ne soient pas contraires à nos valeurs et à nos lois. Mais certains n’acceptent pas qu’une majorité de gens ait des idées qui leur déplaisent.

Si les élites politiques sont coupées du reste de la société, c’est aussi parce que nos gouvernants ne tiennent jamais leurs engagements de campagne. En 1995, six mois après son élection, Chirac a décidé d’appliquer la politique contre laquelle il avait été élu, celle de Balladur…

C’est mon premier cocufiage politique ! En 1995, j’ai voté Chirac pour avoir Séguin et je me suis retrouvée avec Juppé ! Je pense que la majorité du peuple aspire à une espèce de gaullisme social, c’est-à-dire un mélange d’adhésion à la République et d’idées socialement généreuses, le tout fondé sur une communauté souveraine. On l’a retrouvé avec la « fracture sociale » en 1995, dans la popularité de Chevènement en 2002, puis dans les discours de Sarkozy écrits par Guaino en 2007. Sauf qu’à chaque élection, le peuple marche à ce « bluff républicain », pour reprendre la formule de feu notre ami Philippe Cohen, et finit déçu. J’ai souvenir d’un débat avec Christophe Barbier de L’Express, où il soutenait que le discours gaulliste social valait pour être élu mais qu’une fois aux responsabilités, la raison imposait une autre politique. Je lui ai répondu qu’il avait le droit de ne pas être démocrate, mais qu’il devait avoir l’honnêteté de l’assumer.

Reste que tout le monde se dit, et d’ailleurs se pense, démocrate. De la même manière, rares sont ceux qui remettent en cause l’économie de marché, la croissance et la sacralité des libertés individuelles, quitte à se disputer sur leur définition. Les polémiques entre réacs et antiréacs ne sont-elles pas l’écran de fumée qui cache le grand consensus général ?

C’est d’autant plus vrai que les pourfendeurs des réacs placent le clivage fondamental au niveau des questions sociétales. Or, mon vieux fond marxiste me fait penser que c’est sur le social et l’économie que cela se joue. Comme Michéa, je crois que les tenants de l’extension des droits individuels et les tenants de l’extension du marché partagent une vision de la société qui consiste à faire de l’individu rationnel le rouage essentiel des constructions humaines. Face à cette réalité, on continue à perpétuer le vieux clivage droite/gauche sur des sujets comme le « mariage pour tous » ou la « théorie du genre ».

Dans les faits, ce que nous appelons, peut-être à tort comme vous l’avez expliqué, « politiquement correct » est tout de même caractéristique d’une certaine gauche…

Ne laissons pas aux libertaires le monopole de la gauche ! Historiquement, les positions du Parti communiste et de la mouvance chevènementiste sur les questions d’immigration, de sécurité et de mœurs tranchent avec celles de la gauche actuelle. À mon sens, il existe aujourd’hui deux grands clivages qui scindent le paysage idéologique.
Primo, est-on pour ou contre la mondialisation telle qu’elle se fait, l’extension indéfinie du marché : il y a d’un côté une tendance plutôt souverainiste au protectionnisme, et de l’autre le credo libéral de l’ouverture. S’ajoute un second clivage autour de la définition du progrès telle que l’a construite l’Occident : faut-il redéfinir le progrès ou au contraire continuer à croire que le progrès technique va apporter le bien-être ? En croisant ces lignes de fracture, on peut à peu près positionner tout le monde de manière cohérente.

Et vous, où vous situez-vous ?

Étant antilibérale et favorable à la décroissance, je refuse de me faire enfermer dans un camp. Mes positions sur les questions sociétales étant liées à mes convictions économiques, je me définis comme à la fois antilibérale sur le plan économique et « réac » sur les questions sociétales.

C’est un bon exemple : il y a vingt ans, il était presque impossible de se définir comme antilibéral. Aujourd’hui, c’est presque obligatoire : les méchants ce sont les libéraux (généralement qualifiés d’« ultras ») et les gentils ceux qui se battent contre le méchant marché…

Ne vous y trompez pas : au moment des choix cruciaux, les gauchistes antilibéraux préféreront toujours frayer avec des libéraux-libertaires plutôt que de se compromettre avec des gens comme moi. Du point de vue des censeurs, le plus grave est de ne pas être ouvert au progressisme.

Mais même en matière sociétale, la négation du réel est-elle l’apanage des prétendus « modernes » ? À force de critiquer le progressisme et l’antiracisme, n’en sommes-nous pas venus à fantasmer un monde livré aux lobbies LGBT et du Syndicat de la magistrature ?

Bien sûr, les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp. Je suis frappée de voir certaines personnes dénoncer une espèce de totalitarisme socialo-communiste qui chercherait à nous imposer la pensée syndicale de gauche. Personnellement, j’assume d’être politiquement correcte jusqu’à un certain point. Le racisme me révulse et j’estime qu’il y a des limites à poser. Quand une ministre noire se fait traiter de « guenon », cela me révulse, même si je ne supporte pas l’instrumentalisation de ce fait divers par Taubira et la gauche antiraciste. C’est justement parce que les interdits fusent de tous les côtés qu’il faut développer une pensée nuancée.

Les pourfendeurs des « néo-réacs » et autres « néo-fachos », eux, ne font pas dans le détail !

Ceux qui ont l’impression que leur système s’effondre se montrent particulièrement agressifs. Ils voient une sorte de complot néo-réac dont les instigateurs partageraient une vision (abjecte) et un projet (terrifiant). Pourtant, entre Zemmour, Rioufol, vous et moi, il y a des différences idéologiques absolument majeures. Mais, foin de détails, si la tendance actuelle se poursuit, avec l’émergence de partis que l’on peut appeler « populistes », la victoire du « politiquement incorrect » , ce sera le triomphe électoral du FN. Et nous aurons perdu sur tous les tableaux ! [/access]

Photo : Hannah

Liban : le Hezbollah préféré aux salafistes

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hezbollah syrie liban daher

hezbollah syrie liban daher

Docteur en science politique, Aurélie Daher est l’auteur de Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014)

Daoud Boughezala : Il y a bientôt huit ans, en juillet 2006, démarrait une guerre de 33 jours entre le Hezbollah et Israël. Au terme d’un mois de bombardements intensifs du Liban par l’armée israélienne, Hassan Nasrallah proclamait sa « victoire divine » et battait des records de popularité au Liban et dans le monde arabe. Aujourd’hui, après avoir volé au secours du régime syrien, le parti de Dieu et son leader n’ont-ils pas perdu une  grande partie de leur crédit auprès de la rue arabe et libanaise ?

Aurélie Daher : Dans le monde arabe, le parti a en effet perdu une partie de sa popularité, plus précisément auprès de la frange de la population syrienne opposée au régime de Bachar al-Assad. Mais la popularité du Hezbollah reste intacte auprès des partisans du pouvoir de Damas. Au Liban, l’engagement du Hezbollah en Syrie n’a pas modifié les allégeances politiques : ceux qui se considéraient membres de la coalition du 14 Mars (anti-syrienne et adversaire du Hezbollah) le sont toujours et les partisans du Hezbollah, malgré quelques commentaires critiques quant à son intervention dans le conflit voisin, le soutiennent toujours. La montée en puissance des jihadistes au sein de l’opposition syrienne effraie d’ailleurs tout autant les Sunnites et les Chrétiens du 14 Mars, adversaires de Damas. Au niveau arabe, les critiques ne changent rien à la position du Hezbollah ni à ses moyens d’action. La force du parti ne dépend en rien de sa popularité en dehors de ses frontières.

La puissance du Hezbollah repose-t-elle avant tout sur sa force de frappe militaire ?

Non. Sa puissance lui vient essentiellement de la qualité de son entraînement. Au Liban, il y a aussi sa connaissance du terrain. En 2006, 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens lors de la grande invasion terrestre du Liban-Sud dans les derniers jours du conflit. En Syrie, c’est très nettement la qualité de la formation des combattants qui donne au Hezbollah le dessus.

Pour avoir longuement analysé les pratiques du Hezbollah, vous en concluez que le parti de Dieu ne cherche pas à islamiser ses bastions régionaux (Bekaa, Sud Liban). Est-ce pour se concentrer sur la lutte armée ?

Plutôt pour mieux assurer les conditions nécessaires à la réussite de la lutte armée. En juin 1982, l’invasion israélienne du Liban provoque la création, par une partie du monde militant chiite libanais, d’une nouvelle organisation militaire, la Résistance islamique au Liban (RIL), dont la mission est de combattre l’occupant. La RIL s’adjoint quelques mois plus tard une structure civile dont le rôle est de défendre ses intérêts sur la scène politique libanaise: le Hezbollah. Les tâches sont nettement réparties. La RIL s’occupe de la lutte armée contre les troupes israéliennes stationnées au Liban-Sud et le Hezbollah se charge d’une double tâche. Il mobilise au nom de la RIL, attirant vers les rangs de celles-ci les jeunes aspirants au combat, et travaille, au sein de la société libanaise, puis bientôt de sa classe politique, à assurer les conditions adéquates pour que la RIL puisse mener à bien sa résistance contre les troupes de Tel-Aviv. Le fait est qu’une observation des pratiques sociales et politiques du Hezbollah confirme bien cet ordre des priorités.

Comment le Hezbollah mobilise-t-il sa base ? Son action sociale et caritative est-elle l’un des ressorts de sa popularité ?

La mobilisation du Hezbollah s’appuie sur plusieurs piliers. Le premier est l’ensemble des réalisations engrangées par la RIL au cours des ans. La Libération du Liban-Sud, aux mains des combattants de la RIL, d’une occupation israélienne qui aura duré 22 ans, puis la victoire de 2006 face à une offensive israélienne de 33 jours et 33 nuits consécutifs, sont les deux principales médailles militaires arborées par le parti. Les échanges de prisonniers entre le Hezbollah et Israël, qui ont permis la libération des derniers Libanais des geôles israéliennes, figurent également à son palmarès. Cela a créé, au sein de la communauté chiite, un large sentiment de fierté et de reconnaissance envers le Hezbollah.

Certes, l’’appareil social du parti et ses associations caritatives aident eux aussi à la mobilisation. Toutefois, contrairement à une idée très répandue, elles ne le font pas en créant un réseau clientélisé autour du parti. Les subventions assurées par les associations du parti ne suffisent pas à répondre aux besoins énormes de la communauté chiite. Leur rôle est avant tout de donner une image positive du parti, en jouant sur des référents moraux et déontologiques.

À vous lire, le Hezbollah serait perçu comme « le seul parti national » libanais. N’est-ce pas paradoxal pour un parti et une communauté chiite doctrinalement très liés aux clercs iraniens ?

Ni le Hezbollah ni la communauté chiite libanaise ne se considèrent iraniens avant d’être libanais, leur allégeance nationale comme identitaire va toujours au Liban. Le rapport de la communauté chiite libanaise à l’Iran consiste essentiellement en une préférence politique et stratégique régionale – comme d’autres au Liban peuvent préférer une alliance stratégique avec les Etats-Unis ou la France, sans se sentir plus américains ou français que libanais pour autant. Cette préférence chiite est agrémentée d’une sympathie d’essence religieuse et culturelle qui n’enlève rien à l’attachement de la communauté chiite à son pays d’origine.

Quid de l’idéologie officielle du Hezbollah, le wilayat-al-faqih, qui le subordonne à la République islamique d’Iran ?

Le principe de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du Jurisconsulte », qui régit le rapport du Hezbollah au commandement iranien n’est pas une relation d’obédience aveugle. Contrairement à une idée répandue, le parti de Dieu  dispose d’une grande marge de manoeuvre dans la prise de décision. Le wilayat-al-Faqih connecte la direction du Hezbollah non pas au gouvernement iranien mais au Guide de la Révolution, lequel ne formule pas des « ordres », mais intervient dans deux types de cas. Il donne son aval ou le refuse a posteriori à une décision du Hezbollah qui pourrait mettre en péril les intérêts de la République iranienne ou dont la légitimité religieuse n’est pas claire. Il joue par ailleurs le rôle d’arbitre si aucune majorité d’opinion ne se dégage au sein de la direction du Hezbollah autour d’un différend qui pourrait mettre l’organisation en danger.

Que pensez-vous des conclusions de l’enquête du journaliste Yves Mamou selon laquelle le Hezbollah tirerait une grande partie de ses revenus du trafic de drogue et du blanchiment d’argent ?

Cette thèse est inexacte. Le Hezbollah dispose de multiples sources de rentrées d’argent, provenant du soutien de la société libanaise elle-même et d’aides ponctuelles de l’Iran en cas de grande crise, comme lors de la guerre de 2006. Yves Mamou s’appuie essentiellement sur le reportage d’un quotidien américain autour des réseaux de drogue impliquant des Libanais chiites en Amérique latine. Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste, qui, ayant visiblement une très pauvre connaissance de la culture chiite, a confondu une pratique religieuse traditionnelle et une exploitation financière pensée, orchestrée par le Hezbollah. Il se trouve que les chiites pieux versent un impôt religieux inconnu du sunnisme, désigné sous le nom de khums (« quint »). Il représente 20% des économies réalisés sur un salaire ou du bénéfice net d’une exploitation commerciale. Il est reversé au marjaa de son choix (le grand clerc dont on a choisi de suivre les édits religieux). Ce marjaa peut être de la nationalité que l’on souhaite. Par conséquent, chaque marjaa a des représentants dans chacun des pays où existe une communauté chiite ; ceux-ci se chargent de collecter ces impôts au nom du marjaa qu’ils représentent. Au Liban et au sein de la diaspora libanaise, les chiites ayant choisi l’ayatollah Ali Khamenei comme marjaa doivent reverser leurs impôts à ses représentants, en l’occurrence Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et Muhammad Yazbeck, membre du Conseil de décision du parti.

Reste que le Hezbollah a pu profiter de l’argent de la drogue par des voies détournées…

Le lien avec certains réseaux de trafiquants de drogue est donc le plus souvent le suivant: certains membres de ses réseaux, d’origine libanaise et chiite, entendent payer leurs impôts islamiques au nom de leur rattachement à la guidance de Khamenei, et envoient donc une partie de leurs revenus vers le Hezbollah. Cela ne signifie pas que la direction du Hezbollah soit consciente de l’origine de ces revenus, comme cela ne peut être présenté comme une gestion planifiée par le parti de réseaux de drogue en Amérique latine.

*Photo : Mohammed Zaatari/AP/SIPA. AP21565693_000001.

Nos élites sont figées dans le dogmatisme

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michel maffesoli elites

michel maffesoli elites
Michel Maffesoli est sociologue, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France et administrateur du CNRS. Il a récemment co-écrit avec Hélène Strohl Les nouveaux bien-pensants (Éditions du moment).

Causeur : En conclusion de votre dernier livre, Les nouveaux bien-pensants, vous expliquez que l’avenir appartient aux « esprits affranchis », qui viendront demain nous libérer du conformisme des « esprits asservis ». Qu’est-ce qu’un esprit asservi par la pensée unique ?

Michel Maffesoli : Je vise les journalistes, politiques et autres universitaires – souvent soixante-huitards – asservis aux grandes idées de la modernité. Leurs esprits marxisés sont restés bloqués sur les vieilles idées progressistes. Certes, nous n’allons pas cracher dans la soupe : les Lumières, puis le XIXe siècle, ont accompli de belles choses. Reste qu’un nouveau cycle commence.

À vous lire, ce n’est pas dans les milieux universitaires – que vous comparez à l’univers des « racailles » de banlieue ! – que naîtront des esprits affranchis…

Dans les sciences humaines et sociales, un esprit libre a rarement droit de cité à l’Université. Prenez Baudrillard. Il est resté maître de conférences en sociologie toute sa vie et son nom n’apparaît jamais dans les bibliographies. Il y a encore quelques années, la France était la troisième destination des étudiants étrangers. On n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ! Aujourd’hui, on a reculé à la cinquième ou sixième place. Je vais retourner en juin à Shanghai, pour le Forum mondial de la culture. La dernière fois, sur une centaine d’invités, j’étais le seul Français. Et mes trois ou quatre derniers très bons thésards ont refusé de travailler à l’Université. Ce sont des indices de notre perte de crédibilité.

La situation de notre enseignement supérieur paraît préoccupante. Mais faut-il en imputer la responsabilité à notre intelligentsia pétrie de « politiquement correct » ? [access capability= »lire_inedits »]

Nos élites intellectuelles nomment les choses par leur contraire. Certains adeptes du conformisme le plus plat se qualifient de rebelles. Comme dans 1984 et Le meilleur des mondes, ils utilisent le principe de l’antiphrase absolue et sont prêts à appeler le ministère de la guerre « ministère de l’amour ». Mais ils savent leur cause perdue : une idéologie s’achève quand elle n’a plus les mots pour décrire le réel.

Justement, vous jugez que les mots de « république, démocratie, citoyen » sont devenus de simples incantations dont politiques et médias nous rebattent les oreilles. Est-ce vraiment politiquement correct de défendre ces grands principes à la dérive ?

Comme l’avait compris Michel Foucault, quand un mot ne désigne plus rien de probant, il devient incantatoire. On ne peut plus penser la République comme étant « une et indivisible ». Dès lors, il faut trouver d’autres mots. Un peu par provocation, j’ai lancé l’idée de « tribus » pour penser la mosaïque de groupes divers auxquels nous appartenons aujourd’hui.

La remise en cause de l’unité républicaine, la détestation des politiques et la méfiance envers les médias ne se sont jamais aussi bien portées. Dans ce sens, ces idées sont-elles encore « incorrectes » ?

Ces idées se portent bien, mais pas chez ceux qui ont le pouvoir d’écrire. Actuellement, nos élites restent figées sur la dogmatique moderne, autour de la fiction d’un individu qui se réalise par le travail, au moyen de la raison, en fonction de l’avenir. Quand Sarkozy parlait de la « valeur travail », je lui avais dit qu’il était marxiste jusqu’au bout des ongles ! Ça, c’est le politiquement correct. Le simple fait de vouloir dépasser les grandes idées modernes – progrès, valeur travail, rationalisme – suffit à être accusé d’hérésie.

Il y a quand même des esprits frondeurs à l’Université et dans la presse. Vous en êtes la preuve vivante !

Pour avoir essuyé des critiques violentes parce que ma pensée postmoderne fait appel à l’imagination, et pas simplement à la raison, je peux vous certifier qu’il n’y a pas un seul « incorrect » dans le milieu universitaire. On entend quelques voix dissonantes dans les médias, mais Éric Zemmour, Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut peinent à couvrir le discours des 80% de bien-pensants.

Je vais me faire l’avocat du diable. Un certain « politiquement correct » n’est-il pas nécessaire pour éviter de libérer un discours populiste ?

À force de diaboliser le « populisme » et le « communautarisme », la France est vraiment déphasée. On dénonce en permanence le communautarisme, alors qu’il faut reconnaître l’existence des communautés. De la même manière, il y a chez nos gens de gauche une telle peur, un tel mépris du peuple, qu’ils vont taxer de « populisme » tout ce qui est la simple expression du bon sens.

Pourquoi réhabilitez-vous le bon sens ?

Un arbre ne peut croître s’il n’a pas de racines. Je défends donc l’enracinement dynamique : on vient d’un lieu, d’un pays, d’un village, sans se sentir étranger à ce qui se passe de par le monde. Le bon sens, c’est aussi dire qu’il y a des sexes, contre la « théorie du genre », cette construction abstraite de la société. Paradoxalement, les discours démagogiques à la Mélenchon ou Le Pen sont un symptôme de notre incapacité à dire ce qui est vécu. Souvenons-nous, ici, de Descartes qui en appelait au « bon sens et à la droite raison réunis ».

Dans votre analyse de la falsification du réel, vous pointez l’influence des « trois M » (Minute, Mediapart et Marianne)…

Je connais moins Minute, mais je considère que Marianne et Mediapart sont des inquisiteurs, au sens où ils reproduisent les méthodes de l’Inquisition, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. Ce n’étaient pas les curés qui tuaient. Ils se contentaient, hypocritement, pour sauver l’âme, de dénoncer, puis ils passaient le relais au bras séculier. Aujourd’hui, Plenel se contente de dénoncer, puis ce sont les juges qui sanctionnent. Ce travail de flic m’inquiète. Au fond, les anciens trotskards comme Plenel restent ce qu’ils sont : des commissaires du peuple. Il n’est bien sûr pas question de donner un satisfecit au fraudeur Cahuzac, mais je reste très marqué par une vieille idée situ : on ne combat pas l’aliénation avec des moyens d’aliéné ! [/access]

*Photo : Hannah

10 juin 1944 : le martyre d’Oradour-sur-Glane

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oradour sur glane

oradour sur glane

Oradour-sur-Glane était un petit village du Limousin apprécié pour le charme de ses paysages et sa rivière poissonneuse. Les habitants de la ville toute proche de Limoges, reliée au village par un tramway, aiment s’y rendre le dimanche pour s’y détendre par les beaux jours d’été. Et soudain…

Le samedi 10 juin 1944, à 15 heures : Une colonne allemande pénètre dans le village et ordonne aux habitants de se réunir sur la place principale (le « Champ de Foire”), officiellement pour un « simple contrôle d’identité”. Il s’agit d’une unité de SS appartenant à la 2ème Division Panzer « Das Reich”. Ne se méfiant de rien, la population obéit dans le calme. Parallèlement, des soldats et chenillettes encerclent et investissent le bourg où ils regroupent également tous les paysans du voisinage.

15 heures 30: Les hommes du village sont répartis en trois groupes, emmenés vers des granges où il sont massés. Surpris, mais pas plus inquiétés (après tout, ils n’ont rien à se reprocher), ceux-ci obéissent, bien qu’intrigués par la présence de mitrailleuses pointées sur eux. Dehors règne la canicule. À l’intérieur, la chaleur est suffocante…

16 heures: Sur le signal d’une explosion entendue à l’extérieur, les mitrailleuses se mettent soudain à cracher leur feu. C’est un massacre,  dans un vacarme assourdissant et une odeur de poudre. Les hommes tombent les uns sur les autres dans des cris de douleur, transformant les granges en enfer. Le massacre terminé, les SS couvrent les corps – certains encore en vie – de paille et y mettent le feu.

17 heures: Les soldats investissent les trois écoles du village et font rassembler tous les enfants sur la place aux côtés des femmes, dont certaines tiennent des bébés dans leurs bras. De là, ils les entraînent vers l’église où ils les entassent et enferment. Débute alors un second carnage: tirs aveugles sans distinction dans la masse depuis les issues, suivis d’une mise à feu de l’église.

19 heures 30: Opération terminée: le bourg est en flammes, nulle trace de vie. Détail morbide: allongés derrière leurs mitrailleuses, les soldats ne se donnèrent même pas la peine de viser le haut des corps, de sorte que, atteints aux jambes, la plupart des victimes périrent dans des souffrances horribles, brûlés vifs.

Bilan : 642 morts, 5 survivants

Ces faits sont fournis par le témoignage de deux rescapés: Robert Hébras (qui avait alors 19 ans) et Madame Rouffanche. Parmi les décombres brûlées, on a retrouvé le lendemain une grande quantité de bouteilles vidées, les tortionnaires (dont l’un des chefs, le sadique commandant Dickmann, était réputé alcoolique) ayant « fêté” l’événement par une beuverie.

Le général Lammerding commandant la division avait fait procéder la veille dans la région (Tulle) à 99 pendaisons. Détail affligeant: parmi les soldats figuraient des Alsaciens, enrôlés de force en 1940.

Pourquoi ce massacre? Aucune explication précise n’en fut donnée par les bourreaux. Mais l’on sait qu’un groupe de maquisards avait capturé la veille un capitaine allemand qui fut exécuté. Par ailleurs, pour ralentir l’avance des Allemands vers le front des troupes alliées récemment débarquées, des résistants avaient fait sauter un pont, entraînant la mort de deux soldats allemands.

Cette action ne fut pas isolée: deux mois plus tard, le jour même de la Libération de Paris  (le 25 août), étaient incendiés les bourgs de Maillé (Indre-et-Loire) et Planchez (Morvan).

Une explication, si tant est que ce terme puisse être appliqué… : ces unités de SS arrivaient tout droit du front Est (Russie, Ukraine) où de telles pratiques étaient courantes.

Un drame qui se passe de tout commentaire. Contentons-nous d’honorer en silence la mémoire de ces innocentes victimes.

 

N.B : D’après le témoignage fourni par Robert Hébras (« Oradour-sur-Glane, le drame heure par heure” Les Productions du Pertuis).

 

*Photo : wikicommons.

Les rien-pensants

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polony zemmour inrocks

polony zemmour inrocks

Le « politiquement correct », c’est comme le pudding : la preuve de son existence, c’est qu’on en mange tous les jours – et même jusqu’à l’indigestion. Curieux, quand on y pense, vu que nul ou presque ne reconnaît aimer ça. En effet, le terme appartient désormais au répertoire des noms d’oiseaux que l’on s’envoie à la figure dans le débat public. Il y a un quasi-consensus pour le dénoncer et personne pour le revendiquer, des légions de victimes et pas l’ombre d’un coupable. Bref, le politiquement correct est dans toutes les têtes. Surtout dans celles des autres.

C’est que si le mot est omniprésent, chacun a sa petite idée sur la chose. À ce compte-là, on se dit qu’on ferait mieux d’abandonner cette catégorie devenue inopérante à force d’être accommodée à toutes les sauces. Si on ne sait plus qui, de Pascale Clarke ou de Natacha Polony, d’Edwy Plenel ou d’Éric Zemmour, des Inrocks ou de Causeur, incarne le politiquement correct, c’est que ce terme n’a plus de sens. Un destin presque naturel pour une entreprise idéologique qui prétendait transformer le réel en régnant sur les esprits, donc en régentant le langage. Puisque « mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde », il devrait suffire de bien les nommer pour lui apporter le bonheur. L’ennui, c’est qu’il y a erreur sur la nature du « bien » dont il est question. Là où Camus parlait de vérité, les apôtres du politiquement correct convoquent la bienséance. Là où il faudrait affronter le réel tel qu’il est, ils entendent nous obliger à le voir tel qu’il devrait être, ou tel qu’ils croient qu’il devrait être. Là où on devrait s’efforcer de bien penser, ils ont inventé la bien-pensance. Au final, ils n’ont pas fait le bonheur du monde, ils nous ont pourri la vie.
Vous me direz qu’il faut choisir. Si le politiquement correct n’existe pas, il est absurde de le dénoncer. Pour sortir de cette impasse, une clarification s’impose.

Né dans les universités américaines dans les années 1970, le politiquement correct est devenu le code culturel des classes urbaines mondialisées avant de s’imposer à tous sous la forme d’une pensée obligatoire et, pour finir, d’une politique. Comment peut-on être contre le mariage gay ? Comment peut-on être eurosceptique ? Comment peut-on souhaiter le retour des frontières ? Comment peut-on être de droite ? Dans son dernier avatar, le politiquement correct n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le viatique progressiste psalmodié en quelques slogans par des benêts à carte de presse : «L’immigration est une chance pour la France », « L’Europe est notre avenir », « La femme est l’avenir de l’homme ». Il se pâme devant la saucisse à barbe et s’étrangle face à la Manif pour tous. Il aime son prochain mais déteste volontiers son voisin. Il adore la différence mais abhorre la divergence.
En se diffusant, le politiquement correct a donc perdu en précision, au point de devenir un vague synonyme de « conformisme », de « bien-pensance », voire simplement de « gauche ». Or, justement, la gauche est, intellectuellement sinon politiquement, en voie d’épuisement. Il serait absurde de nier qu’il existe un conformisme de l’anti-conformisme ou, pour le dire autrement, une doxa conservatrice qui s’oppose à la doxa progressiste. Les uns se croient subversifs parce qu’ils épousent une personne de leur sexe, les autres parce qu’ils se marient à l’église. Le monde fantasmatique des premiers est peuplé de réactionnaires et de suppôts de l’ordre moral, celui des autres est livré aux syndicats gauchistes et aux enseignants bolcheviques qui incitent les enfants à la débauche. Et comme toujours, la première victime de cette guerre des récits, c’est la vérité.

Dans ces conditions, dira-t-on, autant reconnaître que le politiquement correct a changé de camp. Caron et ses innombrables clones ont assurément perdu la bataille des idées. C’est bien ce qui les enrage. C’est d’abord avec stupeur, puis avec dégoût, qu’ils ont assisté à la montée en puissance de leurs adversaires, affublés du gentil surnom de « néo-réacs ». Non contents d’exister, ce qui était déjà gonflé, ces malfaisants osaient marcher sur leurs plates-bandes médiatiques – sur la pointe des pieds, certes, mais c’était déjà trop. Pour un Zemmour ou une Polony autorisés (comme votre servante) à exprimer une opinion inconvenante, combien de centaines d’éditorialistes convenables et surtout, combien de soutiers anonymes qui, sans même en être conscients, distillent une vérité officielle qu’il ne leur viendrait même pas à l’idée de contester ?
C’est alors qu’est née l’idée de retourner à l’envoyeur cette arme de guerre sémantique : le politiquement correct, c’est vous !
Tout doux mes bijoux ! La manœuvre, fort habile au demeurant, repose sur une entourloupe. De fait, hier triomphant, le politiquement correct est aujourd’hui minoritaire, ce qui lui permet de se parer de l’habit flatteur de la résistance. Il n’en reste pas moins hégémonique. Maître des lieux où se fabrique l’opinion – les médias et, dans une moindre mesure, l’Université –, il se la joue rebelle tout en exerçant férocement la police du langage, de la pensée et même des arrière-pensées. De ce point de vue, Aymeric Caron, chroniqueur gauche de Laurent Ruquier, est un cas d’école, le mètre-étalon que l’on devrait empailler (après sa mort, que l’on souhaite la plus tardive possible), pour l’exposer au pavillon des poids et mesures de Sèvres. Caron ne pense pas, mais il pense bien.

N’empêche, il serait cruel de lui disputer le macaron de la rébellion auquel il semble tant tenir. Après tout, je veux bien endosser le maillot du politiquement correct – pour peu qu’il soit seyant et ajusté. Tant qu’à faire, j’aimerais autant exercer le pouvoir qui va avec.
Cette bataille de chiffonniers pour décrocher la médaille de l’incorrection est certes hautement comique, mais aussi parfaitement dérisoire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle révèle une fracture profonde, peut-être irréductible. On peut avoir des désaccords, c’est même le sel de l’existence. On peut se détester, et même se mépriser. Mais quand on ne s’accorde plus sur les mots et sur le récit, on ne vit plus dans le même monde. On ne saurait s’y résoudre car, malgré tout ce qui nous sépare, nous n’en avons pas d’autre sous la main. En vérité, nous n’avons pas d’autre choix que de réapprendre à parler le même langage – c’est-à-dire, littéralement retrouver un sens commun. Le bon de préférence.

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Causeur 14 - juin 2014   

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*Photo : ALFRED/SIPA. 00543003_000006.

Bruel, Le Pen et l’AFP : il n’est de bon juif que confessionnel

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Je n’ajouterai qu’un bref commentaire au flot de paroles et d’écrits déversés à l’occasion du nouveau dérapage langagier du président d’honneur du FN.  Vieux cabotin de la scène politique, Jean-Marie Le Pen prend tous les risques, y compris celui de mettre sa fille en difficulté, pour se retrouver sous les feux de l’actualité. Jean-Marie Le Pen est et restera jusqu’à son trépas un antisémite de la vieille école française, celle des antidreyfusards et des maurrassiens. Au fil du temps, cet antisémitisme-là s’est dégradé en sorties graveleuses de fin de banquet. Il  est haïssable, mais il n’est pas exterminationniste comme celui des nazis, ni tueur de juifs comme celui des Merah et Nemmouche. Pour une certaine gauche, le Pen est le vieillard que l’on adore haïr, comme feu Stéphane Hessel était celui qu’on aimait adorer. Tous deux ont ou avaient une obsession : les juifs pour le premier, Israël pour le second. Ils ne méritent ni tant d’honneur, ni tant d’indignité.

En revanche, j’avoue avoir été irrité par la formulation employée par l’Agence France-Presse, reprise par l’ensemble des médias, pour expliquer que menacer Patrick Bruel d’une « fournée » était particulièrement ignoble : Patrick Bruel est «  de confession juive ». Pourquoi cette formule alambiquée alors qu’il était si simple de signaler  que le chanteur est juif, qualité qu’il a d’ailleurs toujours revendiquée. Avez-vous entendu Patrick Bruel déclarer qu’il est «  de confession juive » à un journaliste ? Non, jamais ! L’usage récurrent de cette expression dans le discours public montre combien il est difficile d’admettre, en France que l’appartenance au peuple juif n’est pas une simple affiliation religieuse, mais un destin collectif. Que, de plus cette appartenance n’est pas exclusive, bien au contraire, d’une loyauté sans faille et d’un amour profond pour la patrie française ? Lorsque les journalistes de l’Agence France-Presse et des grands médias auront compris cela, l’antisémitisme aura plus reculé qu’après une énième condamnation judiciaire de Jean-Marie Le Pen.

Sarkozix chez les Helvètes

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suisse nicolas sarkozy

suisse nicolas sarkozy

Nicolas Sarkozy fait parler de lui en Suisse. Hier après-midi, le quotidien helvétique Le Matin rapportait que l’’ancien président aurait eu des mots plus que désobligeants envers le système politique de la Confédération, le qualifiant « d’inefficace » et lui reprochant sa volonté de ne pas intégrer l’Union européenne. En fait, le scoop, à l’origine, n’est pas du Matin mais du Sonntag Blicks, hebdomadaire très populaire du côté de Berne. D’après le rédacteur en chef d’un autre journal suisse avec lequel j’ai pu échanger, Le Matin n’a pas laissé l’occasion de titrer sur ce scoop, en faisant réagir l’un des protagonistes de la réunion organisée sur les hauteurs d’Interlaken.

Nicolas Sarkozy ayant demandé que la presse et les journalistes de télévision ne soient pas conviés à l’événement, il pensait pouvoir parler librement. Il s’est donc laissé aller à ces considérations peu amènes sur le système politique suisse. S’il n’a pas explicitement attaqué la démocratie directe, véritable pilier de la démocratie suisse, le cœur y était. On sait en effet très bien que sans elle, cela ferait belle lurette que les Suisses seraient membres de l’UE, et peut-être même de l’euro. On sait aussi la considération que Nicolas Sarkozy porte aux consultations directes des peuples. Sur cette question, il a toujours été plus proche de Jean Quatremer que de Patrick Buisson.

Toujours est-il que cette intervention n’a pas eu l’heur de plaire à Adolf Ogi, ex-président de la Confédération, lequel lui aurait vertement expliqué que la démocratie suisse n’avait guère de leçons à recevoir en la matière. Il faut également tenir compte de la popularité d’Adolf Ogi en Suisse, qui tranche avec le sentiment assez répandu là-bas que les Français les prennent un peu de haut, alors que ce sont bien les Helvètes qui habitent à la montagne.

Le papier du Matin a évidemment eu de l’écho en France. C’est là que cela devient encore plus drôle. Car on a assisté à un concert de sifflets sur les réseaux sociaux contre Nicolas Sarkozy, qui a une nouvelle fois ridiculisé la France à l’étranger par son comportement  irrespectueux. Mais la plupart de ceux qui ont trouvé là l’occasion de se payer Sarkozy conspuaient il y a peu la démocratie directe suisse, qui permet à ses citoyens de refuser des minarets ou de limiter l’immigration. L’antisarkozysme moutonnier a ceci d’absurde que ses pratiquants s’attaquent à un Sarkozy en phase avec leurs convictions européennes et leur aversion pour la souveraineté de peuples forcément dangereux.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000025.

Natacha Polony chez Guillaume Erner sur France Inter, c’est ce matin !

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C’est très inhabituel de commencer une brève par de plates excuses, mais il se trouve que dans le dernier numéro de Causeur Magazine, où nous avons longuement interviewé Natacha Polony, nous avons par erreur indiqué la référence de son avant-dernier livre. Pas très malin, non ? Celui qui vient de paraître, chez Plon, a pour titre Ce pays qu’on abat. Il y a trop peu de bons livres politiques qui sortent, si en plus, on les signale mal, rien ne va plus. Heureusement que Natacha est bonne fille.

Cela dit, pour le même prix, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. En attendant de filer chez votre libraire favori,  vous pourrez retrouver Natacha dès ce matin entre 10h et 11h, sur France Inter dans l’émission « Service Public » de Guillaume Erner.

Depuis quelque temps, la rumeur courait que cette même émission abriterait un débat Polony-Caron. Débat qui aurait été sans doute animé, puisqu’il semblerait, à la lecture de leurs livres, que les deux collègues ne partagent pas exactement la même opinion sur le cours des choses. Ce ne sera hélas pas le cas, puisque d’après nos informations, Caron s’est défilé deux fois.

La première fois on a argué, côté végétarien, d’un problème de choix dans la date. La deuxième fois, l’attachée de presse de Fayard a carrément expliqué que le bel Aymeric ne faisait plus de promo pour son livre. Si l’info était exacte, – on n’ose imaginer qu’Aymeric ait eu les chocottes de débattre avec Natacha – j’appellerais cela de l’ingratitude. Ne pas assurer le service après-vente de son propre livre, c’est comment dire, heu, incorrect…

Au secours, l’héroïne revient?

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heroine drogue usa

heroine drogue usa

Le New-York Times évoque l’explosion du marché américain de l’héroïne. Les saisies ont en effet atteint un niveau record depuis deux décennies, faisant émerger une nouvelle drug-generation qui diffère de ses devancières.

Si le modus operandi n’a que peu changé (on commence par le sniff puis on se tourne majoritairement vers l’injection), ce sont les groupes à risques qui ont dévié lentement. Les exemples d’overdoses cités par le journal de l’acteur Philip Seymour Hoffman  ou de jeunes de la « middle class » ont illustré ces changements sociologiques. Le New-York Times explique que le XXIème siècle a déplacé les lieux de consommation, des pauvres des centres-villes aux repaires de la classe moyenne péri-urbains.

Si l’héroïne a décliné à partir du milieu des années 90, c’est que l’arrivée massive sur le marché des drogues de synthèse (metamphétamine, crack) et la banalisation de la cocaïne ont provoqué un mouvement de balancier sur la consommation, plus que la politique de prohibition.

Ces chiffres new-yorkais sont avancés par les associations locales de prévention pour justifier l’ouverture immédiate d’un moratoire, destiné à précéder  le mouvement mécanique inévitable de la (re)consommation. Car les « tendances » dans ce milieu sont généralement dictées par la loi de l’offre et la demande. Ainsi, l’explosion de la consommation de cocaïne (dans les années 70-80)  ne répondait pas tant à une demande croissante qu’à un afflux massif du produit en provenance du Mexique, les cartels ayant décidé d’ « inonder » le marché, tirant les prix vers le bas.

À New-York, c’est d’abord à Staten Island qu’on observe un regain de la consommation. Lieu stratégique d’import/export, iconoclaste au sein du paysage new-yorkais, l’île illustre le déménagement de la toxicomanie des centre-villes aux milieux péri-urbains voire ruraux. Là-bas, les ravages de la drogue ont entraîné une prise de conscience (tardive) ces derniers mois et la mise en place de politiques visant à l’enrayer.

En France, la situation paraît différente. L’AFR (association française de réduction des risques) indique que la consommation d’héroïne semble stable dans l’hexagone, bien qu’à l’instar des Etats-Unis, elle a quitté la seule consommation urbaine pour « envahir » la France ruraleChez nous, plutôt que l’héroïne, ce sont ses dérivés médicamenteux qui ont la cote. L’injection de médicaments, avec en tête de liste le Skenan, un anti-douleur issu de la morphine, représente le péril sanitaire le plus important . Notre généreux système de santé est un miroir des cartels mexicains d’outre-Atlantique de l’époque. En un peu moins sexy, cela va sans dire.

La nouvelle « French connection » porte plutôt la blouse, quelques médecins ou pharmaciens véreux créant l’offre et la demande sur le marché de la dope hexagonal. Dans le même temps, la France continue à condamner pénalement le simple consommateur, alors que peu de ces « dealers » diplômés sont inquiétés. Un autre versant de l’exception culturelle française.  

*Photo : B.A.D.

Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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eurovision conchita autriche

eurovision conchita autriche

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.