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Nazis partout, morale nulle part

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point godwin nazi

Au-delà des controverses et des entrechats législatifs sur la liberté d’expression, d’opinion et leurs dangers sur internet, des sketches de Dieudonné aux sites de recrutement djihadistes, sur ce land of freedom qu’est pourtant supposé être le web plane le spectre d’un interdit universel. Formulée dès les balbutiements de la Toile, en 1990 sur un ancêtre des réseaux sociaux, la « loi de Godwin » a connu un succès viral immédiat et – plus rare – pérenne.
Reprenant à son compte l’idée que Leo Strauss résumait par la locution reductio ad hitlerum, Mike Godwin, jeune avocat de l’Etat de New York, avait observé que « plus une discussion dure, plus les chances de voir un interlocuteur se référer aux nazis croissent », étant entendu que franchir cette limite jette aussitôt le discrédit sur qui s’en rend coupable.

L’essai de François de Smet s’appuie sur le constat suivant: la loi de Godwin étant entrée dans les mœurs et dans le vocabulaire des internautes, elle n’est que le panneau indicateur d’un point sensible indépassable, d’un non-dit absolu, d’une part d’ombre qui ternit l’éclat de nos sociétés toutes parées de leurs Droits de l’Homme. L’auteur la traite comme un symptôme, celui d’un phénomène social et d’un pli philosophique, d’un implicite dans la structure mentale des habitués des discussions en ligne de tous bords.
Avec le sérieux d’un essai de philosophie morale, comprenant les questions de fond comme l’autonomie du sujet pensant, l’insociable sociabilité, le rôle de l’identité dans la construction et la prospérité de nos démocraties, mêlées à de solides rappels historiques et à des éléments de culture web, Reductio ad hitlerum, une théorie du point Godwin se propose d’expliquer le règne sans partage des événements de la Seconde guerre mondiale sur notre conception du mal.

Notre échelle de valeurs, d’abord, est déréglée: il y a de quoi s’interroger en constatant que la référence axiologique universelle est restée inchangée depuis plus de soixante dix ans et autant d’horreurs à mettre sur le compte de l’humanité. D’autres épisodes auraient pu s’imposer ou ressurgir des malles de l’Histoire, se hisser, dans les esprits, au niveau de la Shoah pour le plus grand bonheur des complotistes antisémites. Il n’en fut rien. La synonymie entre Mal et Shoah est inébranlable et exclusive. Pire, Francois de Smet relève que le qualificatif « mauvais » a été dévalué dans nos consciences jusqu’à devenir inaudible au profit de « nazi », dont la sphère sémantique s’étend au delà des éléments historiques relatifs au Troisième Reich. Le « nazi » n’est pas seulement cet homme à l’air austère, chaussé de bottes et vociférant en allemand, de même que la Shoah ne désigne pas prioritairement le massacre des Juifs d’Europe par le régime d’Hitler; il ne s’agit pas, plus ou pas encore d’Histoire mais de ce que nous en faisons, de faits sociologiques.
La loi de Godwin montre que sur internet particulièrement, nous sommes tous plus ou moins le nazi de quelqu’un d’autre. Elle nous renvoie à la peur de nous mêmes, de ce que tout homme est capable de faire à l’autre, sur le modèle de l’expérience de Milgram.
L’ostracisme dont est immédiatement victime quiconque dépasse le point Godwin n’est donc pas seulement un blâme intellectuel – la comparaison avec le nazisme est souvent inappropriée – c’est une réaction sécuritaire: les lieux de collectivité virtuelle tachent de se prémunir contre le « rappel de la meute ».
L’évocation des crimes nazis renvoie en effet à l’évidence selon laquelle le mal ne se fait jamais seul mais à plusieurs, de préférence sur un mode multiscalaire comme ce fut le cas dans les années 1930-1940.
Le souvenir de ces événements est « une boîte de Pandore saturée d’anxiolytiques », nulle autre institution n’est susceptible de faire l’unanimité – pas même les droits de l’homme – une mauvaise expérience valant mille fois un bon conseil.

Cette histoire fascine presque autant qu’elle horrifie, si bien que nous ne savons plus où est le mal, le bien, comment combattre le premier et faire triompher le second. Répéter tous les jours combien l’homme est mauvais ne rendra personne bon. La fortune de la loi de Godwin reflète l’échec de la Mémoire à faire barrage à une résurgence potentielle du nazisme et/ou qu’elle est un exercice auquel on a assez de se livrer.
Le nazisme est l’image du Mal tapi en chacun de nous, voilà pourquoi les larmoiements dont on abreuve quotidiennement les Français, entre films, téléfilms, témoignages et autres best-sellers ne suffisent à endiguer aucune violence identitaire.

Ce qu’il nous faudrait, en fait, c’est une bonne guerre. De quoi réactualiser une fois pour toutes nos dispositions morales : nous voyons des nazis partout mais le mal nulle part.

Reductio ad Hitlerum, une théorie du point Godwin, Francois de Smet, PUF.

*Photo : pixabay.

Trois mariages et une incinération

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drederic beigbeder mariage

1. Le passeport rouge à croix blanche

Je n’ai jamais assisté dans ma vie qu’à trois mariages. Je précise : à la mairie, jamais dans un lieu de culte. Les deux premiers furent lugubres. Il se trouve que j’étais le marié, l’homme qui se trouvait pris, malgré lui (enfin pas tout à fait), dans un piège dont il n’eut qu’une hâte : en sortir au plus vite.

La première fois, il avait pour excuse sa jeunesse et un cœur moins sec que celui d’aujourd’hui. La délicieuse vietnamienne avec laquelle il partageait son lit avait perdu sa nationalité après la chute de Saïgon. Devenue apatride, elle aspirait à obtenir le très convoité passeport rouge à croix blanche. Il ne pouvait le lui refuser. Il savait que son avenir professionnel – elle travaillait pour Nestlé – en dépendait. Le mariage fut donc célébré à l’Hôtel de Ville à Lausanne, place de la Palud, suivi d’un déjeuner à La Grappe d’Or avec les deux témoins.

C’était une situation schizophrénique : l’homme qui était moi disait oui et je pensais non. Plus la cérémonie avançait, plus le charme de la jeune mariée s’estompait : je ne voyais plus que le boulet que j’aurais à traîner jusqu’à la fin de mes jours. Elle prétendait que notre amour était fragile comme du cristal, qu’il nous fallait tout sacrifier pour le préserver jusqu’à notre mort. Cela m’incita à le briser au plus vite. Dès qu’elle l’apprit, elle recourut au moyen de chantage le plus médiocre : le suicide. Je n’étais pas très doué pour la culpabilité. Elle ne l’était pas plus pour les solutions extrêmes. Elle monta dans sa Mini Cooper avec l’intention de se jeter dans un précipice. Je n’en valais sans doute pas la peine : je la retrouvai quelques heures plus tard dans un salon de beauté. Toutes les grandes passions s’achèvent pour les femmes dans un salon de beauté. Et pour les hommes dans les bras d’une autre crazy girl.

 2. Le triomphe de l’espérance sur l’expérience

Mon second mariage, bien des années plus tard, ne signa pas le triomphe de l’espérance sur l’expérience, mais bien plutôt mon inaptitude à ce genre d’exercice. Il fut plus étrange encore que le premier, car je vivais dans le plus total dérèglement des sens avec une ex-championne de tennis de table (catégorie cadettes), elle-même passablement dérangée. Ce n’était pas elle que je m’apprêtais à épouser, mais une jeune Japonaise à laquelle, au terme d’un séjour magique dans l’empire du Soleil-Levant, j’avais tout promis, y compris de passer devant le maire du VIIe arrondissement, à Paris. Elle y tenait tant que je n’eus pas le cœur de briser le sien. Ce qui tendrait à prouver que je ne suis pas aussi cruel qu’il y paraît. Je tins donc mon serment dans les mêmes dispositions que la première fois. Et nous dinâmes avec les témoins, un Coréen homosexuel et un philosophe japonais, dans un petit restaurant italien de la rue du Bac. J’éprouvai une fois encore un sentiment d’inquiétante étrangeté : celle d’un homme qui ne cesse de se fourvoyer. Tout semblait parfait, mais tout sonnait faux.

Mais bon, elle était japonaise, ce qui simplifiait tout : il suffit dans l’empire du Soleil-Levant d’envoyer une lettre de rupture à la mairie pour que le divorce soit aussitôt prononcé. Voilà une forme de raffinement qui me soulagea beaucoup. Quant à la jeune épouse, qui était d’une beauté éclatante, mais qui cessa de l’être à mes yeux dès lors que nous fûmes mariés, elle convola quelques mois plus tard avec un autre amant. La championne de tennis de table, elle, perdit rapidement tout attrait pour moi. On est hentaï (pervers, en japonais) ou on ne l’est pas. Il se trouve que j’avais quelques dispositions en la matière.

3. Les lions et la souris

Le troisième mariage fut celui de mon ami Frédéric Beigbeder, à Biarritz, avec une jeune Suissesse à fossettes. Ce fut très chic, très people, avec un Houellebecq déjanté pour l’animation, et je veux croire que l’auteur de L’amour dure trois ans n’a pas éprouvé à la mairie de Guéthary les mêmes sentiments légèrement nauséeux que moi. Inutile de le rappeler : le mariage est une citadelle. Ceux qui sont à l’extérieur aspirent à y entrer, alors que ceux qui sont à l’intérieur sont prêts à sacrifier leur vie pour en sortir. Il existe peut-être de bons mariages (quoique j’en doute), il n’y en a pas de délicieux. Peut-être n’est-ce qu’une manière de montrer aux autres et de se prouver à soi-même qu’on est à l’aise sexuellement et socialement. J’avoue n’y être jamais parvenu.

Woody Allen disait, sauf erreur, qu’il préférait l’incinération à l’enterrement – et tous les deux à un week-end en famille à la campagne. Dire que je le comprends serait un euphémisme. Je me souviens aussi de cette petite souris qui, lors d’un mariage entre lions, se trémoussait et voulait absolument danser avec un fauve. Tous les lions, après l’avoir bien observée, lui firent remarquer respectueusement qu’elle n’était pas des leurs. La souris leur répondit alors humblement : « Mais avant mon mariage, j’étais pourtant comme vous ! ». La leçon que j’en tire : il vaut mieux avoir une raquette en main qu’une bague au doigt. Et puisque je parle de raquette, il est temps que je rappelle l’ex-championne de France de tennis de table pour quelques échanges…

 

Accessible à une certaine mélancolie

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picardie bowie noel

Comment définir cette mélancolie qui, chaque année, m’envahit avant les fêtes de fin d’année ? Un sentiment banal, certes, ressenti par la plupart d’entre nous, donc universel. C’est bien ; on se sent moins seul. A part que chez moi, les déclencheurs et les rituels qui s’ensuivent sont presque toujours les mêmes. Déclencheurs : baisse de lumière ; cette nuit humide qui imbibe les après-midi-éponges de leur jus de jais. Ce duffle-coat qu’il faut remettre avec cette fermeture Eclair qui ne cesse de se coincer et ces boutons qui cognent contre les tables des restaurants. Ces bouffées de froid sec qui surgissent d’on ne sait où, un matin ; elles vous conduisent à sortir votre affreuse petite râpe de plastique bleu pour enlever la glace sur le pare-brise de votre Peugeot 206 verte. Et tous ces souvenirs qui vous remontent à la gueule comme une mauvaise houle, qui vous submergent, ces souvenirs d’abandons, d’abandons hivernaux que l’on tente de combattre en remettant inlassablement le même morceau sur l’autoradio de la 206 : « Life on Mars », de David Bowie. 
 Ces souvenirs d’abandon qui vous serrent le coeur si fort qu’ils font saigner vos larmes.

Un dimanche soir de décembre 1974, certainement.  Nous revenons d’un concert minuscule que mon groupe de blues-rock et moi, avons donné à la MJC d’Harly (Aisne). Elle est à mes côtés. Si blonde, si belle. Il fait nuit déjà ; il n’est que 18h30. Nous longeons les voies ferrées entre Quessy-Centre et la gare de Tergnier (Aisne). La nuit est grasse et froide comme les boulets de charbon entreposés dans les caves des cheminots.  Elle me tient à peine la main. Je sens qu’elle va la lâcher comme le sauveteur, épuisé, lâche, impuissant, la main du suicidé que le fleuve noir finit par engloutir. 
    On ne parle pas ; j’ai compris. Un hiver pitoyable, humide et froid. L’agonie de notre petit couple sera longue : celle que j’appelle Delphine dans mon roman Les Matins translucides, finira par me quitter en mai 1975. Mon premier amour massacré. M’en remettrai-je un jour ? Bien sûr que non.

Il y a aussi les marchés de Noël et leurs babioles clinquantes, leurs odeurs de tartiflette. Décembre 2001. Celle qui n’est pas encore mon ex-femme, Féline, vient de m’apprendre qu’elle demande le divorce. J’erre sur le marché de Noël d’Abbeville. Je me saoule de vin chaud qui se refroidit si vite dans mes mains gelées. Je regarde l’enseigne du journal qui scintille. Je sens bien que, sous peu, je ne la verrai plus. Je regarde l’appartement de fonction, au-dessus des bureaux de la rédaction. Deuxième et troisième étage où nous avions été heureux. Vie de famille. Puis l’hiver. Le vin froid et les larmes de sang sous la lumière blafardes de la capitale de la Picardie maritime, égarée au coeur d’un hiver de 2001. Une petite ville noire, aux feux de fête pâle comme une comète perdue. Comme une marionnette affolée dont on eût coupé les fils afin que l’illusion des gestes, donc de la vie, plus jamais ne puissent l’animer.

Décembre 2011. Elle m’annonce qu’elle s’en va. Ma grande Didiche, longue liane aux jambes interminables. Chanteuse de profession. Les jours passent. Les meubles commencent à disparaître. Son bureau, bientôt, se vide. Je retrouve à terre deux ou trois plumes roses qui appartenaient au boa dont elle se drapait quand elle se produisait au cabaret. Deux ou trois plumes roses ; c’est peu pour six ans d’amour. Par la fenêtre, je regarde les guirlandes qui clignotent au-dessus de l’avenue Louis-Blanc. Il fait nuit. Il fait toujours nuit dans ces moments-là. Je prends ma voiture. Sur l’autoradio, en boucle : « Life on Mars », de Bowie. Encore et toujours.

La solitude, bientôt, s’installe dans la maison. Puis le froid. Puis le cafard. Une autre dame blonde qui tente de me réconforter me confie, le soir du Nouvel An qu’elle préfère les Jaguars aux Peugeot 206. Je ne dis rien. Je regarde la nuit noire, humide, glaciale de cet hiver 2011 qui n’en finira pas, qui, à force de tristesse, de ruptures, finissent par ne plus finir et constituer un long hiver sans lumière qu’on persiste à appeler la vie, histoire de se rassurer. « Life on Mars », de Bowie. Une petite chanson dans le noir de la vie. C’est ridicule. Faire un nouveau pas devant l’autre, puis recommencer.

Recommencer.

*Photo : wikicommons.

Jean-Pierre Martinet, stratège de l’échec

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jerome martinet eibel

Certains morts ne dorment que d’un œil. D’outre-tombe, Jean-Pierre Martinet (1944-1993) doit s’amuser du retour en grâce qu’il connaît depuis quelques années. Mort alcoolique à quarante-huit ans, l’ »écrivain maudit » sort peu à peu du quasi-anonymat dans lequel il était confiné. Son chef-d’œuvre, Jérôme, réédité avec succès (Finitude, 2014) et transposé en spectacle de danse, sa nouvelle La Grande Vie adaptée il y a quelques années au théâtre par Denis Lavant, sa vie objet d’un documentaire, bref, la postérité de Martinet ne s’est jamais aussi bien portée. « S’il vivait encore, il serait étonné du succès de Jérôme. Ses livres ne sont quand même pas très réjouissants, ni très drôles », confesse l’ancien éditeur Alfred Eibel, qui fut son meilleur ami.

Pleins d’humour grinçant, les personnages de Martinet forment une grande famille d’éclopés. « Vivre le moins possible pour souffrir le moins possible »[1. La Grande Vie, L’Arbre vengeur, 2006.] est le credo de ces laissés-pour-compte qui retournent contre les autres le mal-être qui les ronge.[access capability= »lire_inedits »] De La Somnolence (1975) à L’Ombre des forêts (1987), on meurt beaucoup chez Martinet, le plus souvent accidentellement, comme si la fatalité s’abattait autour de ces grands fêlés dont le monologue intérieur tient lieu d’intrigue. Ainsi, l’alcoolique et pervers notoire Jérôme Bauche[2. Clin d’œil aux tableaux apocalyptiques de Jérôme Bosch, le nom de Jérôme Bauche correspond parfaitement au personnage contrefait et ultracomplexé qu’est le narrateur de Jérôme.] se met-il en quête de Polly, une gamine de seize ans née des fantasmes de l’auteur. Comme son double, Bauche noie son mal-être dans l’alcool pour supporter le voisinage d’une mère oppressive. La famille Martinet, c’est un peu la version tragique des Deschiens : un père mort très jeune, que Jean-Pierre n’a jamais connu, un frère simple d’esprit, une sœur à moitié folle à l’usage de laquelle on avait fabriqué un revolver en bois parce qu’elle braquait les cafés pendant ses crises de démence et, pour couronner le tout, une mère poule qui harcelait son rejeton au téléphone. C’est dans ce milieu suffocant que Jean-Pierre Martinet évoluera au cours d’une grande partie de sa vie, le foyer maternel de Libourne faisant office de refuge et de prison lors de sa démission de l’ORTF, à la fin de la décennie 1970, puis quelques années plus tard, après le fiasco du kiosque à journaux qu’il avait ouvert à Tours. Empuantie par les miasmes et les déjections, cette littérature viscérale, au sens littéral du terme, met en scène « des corps qui sentent la sueur, l’urine et le foutre ». Dans Jérôme, d’innombrables détails font écho au quotidien de Martinet, comme ces tranches de museau qui soulèvent le cœur du héros, condamné à en manger chaque jour. Un trait de caractère qu’Alfred Eibel ne manquait pas de souligner : « Arrête d’acheter du museau puisque tu dis toi-même que tu ne le digères pas ! ». «  Oui, mais qu’est-ce que tu veux que j’achète d’autre ?! », se voyait-il répondre…

Le parallélisme entre Martinet et ses créatures de papier est à double sens. C’est le livre qui a métamorphosé son auteur, au point que celui-ci a fini par s’identifier à Jérôme Bauche, grossissant, se laissant pousser une barbe naissante, sans cependant tomber dans les mêmes extrémités : il n’est pas dit que le petit Jean-Pierre se soit déjà masturbé dans le yaourt aux fruits de sa mère, Yvonne, ou qu’il ait fréquenté des prostituées. Il semble même qu’on ne lui ait jamais connu de vie privée.

Cependant que Jérôme et la vieille narratrice névrosée de La Somnolence soliloquent jusqu’au grotesque, leur concepteur « trouvait que les gens parlaient trop, souvent pour ne rien dire. Martinet a intégré ces bavardages inutiles en faisant de ces personnages des gens complètement ridicules », raconte Eibel. Aussi ponctuel, travailleur et prévenant que ses personnages se révèlent indolents, égoïstes et refermés sur eux-mêmes, Martinet savait user de gaieté et d’ironie avec ses quelques amis, lors de repas bien arrosés. Son ex-condisciple à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec) Michel Marmin[3. Journaliste, scénariste de Gérard Blain et critique de cinéma né en 1943, qui reste l’une des figures historiques du Grece et de la « Nouvelle Droite » constituée autour d’Alain de Benoist.] se souvient d’un jeune homme moins ombrageux qu’on ne l’imagine, et peu porté sur la boisson. Jean-Pierre Martinet aurait commencé à absorber d’invraisemblables quantités d’alcool après un chagrin amoureux infligé par une jeune femme elle-même éprise de boisson. Quelques années plus tard, faute de réussir à vendre ses auteurs de prédilection dans son kiosque tourangeau, Martinet se réfugie dans les cubis de dix litres.

Un écrivain ayant débuté sa carrière dans la plutôt droitière revue Matulu avant de rejoindre les « gauchistes » Éditions du Sagittaire égare tous les classificateurs. « En lisant son essai sur l’écrivain fantastique A. t’Serstevens, sous-titré Misère de l’utopie, on comprend qu’il n’était pas de gauche », analyse Michel Marmin. Certes, son expérience à l’ORTF l’a vacciné contre « Mai 68 et ses jeunes crétins discoureurs »[4. Voir Gérard Guégan, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001.], l’avant-garde de cette « gauche en mie de pain » dégoulinant de moraline. Mais son antiprogressisme n’en fait pas pour autant un auteur de droite, lui qui se disait « un fort mauvais citoyen car l’avenir de ce pays de cons m’indiffère totalement ! »[5. Capharnaüm n°2, « Jean-Pierre Martinet. Sans illusions », Finitude, été 2011.]

Chez ce réalisateur frustré, l’écriture est tantôt cinématographique et syncopée, tantôt psychotique, lorsque les énumérations se succèdent dans de longues périodes sans ponctuation, à la façon dont les pensées les plus inavouables viendraient à un cerveau malade. S’il est un film à rapprocher de son œuvre, c’est bien Série noire, d’Alain Corneau, tiré d’un polar de Jim Thompson. Patrick Dewaere y croise des figures aussi sordides que la tante avare de Marie Trintignant prostituant sa nièce de seize ans pour s’acheter des visons, dans le décor post-apocalyptique d’une banlieue des années 1970. Comme Thomson, son romancier de chevet, Martinet suinte l’empathie à l’égard de ses personnages disgracieux. Secouez Bérénice, la pute à l’œil et au sein gauche crevés, comme le fait Jérôme, elle sera pleine de larmes. La scène scabreuse durant laquelle Bauche choisit la plus laide des courtisanes, la sodomise, écoute ses malheurs, puis la gratifie d’une rouste, n’est qu’un suicide par procuration. Nul salaud intégral ne se tapit au coin de ces pages dénuées de pathos. S’il propage le Mal, Jérôme ne cherche aucun palliatif au dégoût de lui-même, puisqu’il se sait voué à la damnation… On raconte qu’après avoir lu le manuscrit de Jérôme, son futur éditeur, Gérard Guégan, serait sorti dans la rue pour voir si le ciel était encore bleu tant il trouvait l’atmosphère désespérée et désespérante !

Dépité par ses échecs commerciaux successifs, Jean-Pierre Martinet arrêtera d’écrire à la sortie de L’Ombre des forêts (1987). Une embolie cérébrale mettra définitivement fin à sa réclusion chez sa mère au début de l’année 1993. De sa courte existence, nous reste une grande œuvre, mi-désespérée mi-onirique, fidèle à ce bel aphorisme : « Que le monde soit un gros caca, on n’a pas attendu Cioran pour le savoir. »[/access]

Comme c’est bizarre

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Policiers surinés au cri d’Allahou akbar, automobiliste fonçant sur les passants à Dijon, répétition d’une scène quasi identique à Nantes, cri en moins, ouf, enfin un qui ne s’est pas réclamé du djihad.

Manuel Valls a beau déclarer que « jamais nous n’avons connu un aussi grand danger en matière de terrorisme », on chipote : actes isolés commis par des malades mentaux (et ceux qui vont en Syrie, sains de corps et d’esprit ?) dont seul le premier était repéré comme islamiste patenté; le second ,un déséquilibré notoire , dont la procureur ne relève pas qu’il criait Allahou akbar selon les témoins , et qu’en somme son « délire mystique » ne justifiait pas la saisie du parquet antiterroriste de Paris ; quant au troisième, celui de Nantes, il aurait laissé un carnet contenant, d’après la procureure, « des propos pour le moins confus » où il évoquait « le risque d’être tué par les services secrets ». Cherchez l’erreur : de ce côté-là, il ne risquait pas grand-chose.

Mais, chers médias, le mode opératoire de ces crimes ne vous dit rien ? Rien vraiment, même lorsqu’un de ces meurtriers déclare avoir agi « au nom des enfants de la Palestine » ? Non vraiment rien, aucun rapprochement avec ce qui s’est passé ces dernières semaines en Israël ! Les voitures qui foncent dans la foule, les attaques au couteau… Comme c’est bizarre ce silence : ça vous grattouille ou ça vous chatouille le bien-pensant ?

Et si, pourtant loin de Jérusalem, nous avions ici les mêmes ennemis, ceux qui ont déclaré la guerre à l’Occident, suivant en cela les injonctions des islamistes, pardon, seulement de Daech, leur diable, la charte du Hamas n’étant qu’un conte pour enfants.

Souchon, Voulzy, Daho, Thiéfaine…

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souchon voulzy daho

« Purée infecte » ? (dixit Jean-Louis Murat), « ennui » ? (Le Figaro), le premier album commun des cadors de la chanson française ? Non, juste l’insoutenable légèreté de deux êtres, Souchon et Voulzy, intégralement fusionnés pour la bonne cause et pour la première fois depuis 40 ans. Et comme dans toutes les fusions d’entreprises, l’un des géants a absorbé son partenaire. Ici, nous dirons que Voulzy a pris les commandes de la tendresse Souchonienne pour un survol planant des centrales nucléaires anglaises de la pop folk et psyché. Cet OVNI (objet Voulzy non ignifugé) évoque plus sûrement son dernier album Lys & Love que celui de son alter ego adressé aux enfants, A cause d’elles, mais les deux compères ont enfin enregistré ce Graal d’éternité (vous savez, la mer bretonne allée au soleil de anglo-normand) : le disque ultime pour… les grands enfants bercés aux « Ballade de Jim », à Belle-Ile-en-Mer ou sur la Rive gauche, dans les nuits sans Kim Wilde.

Sa cure de jouvence, Etienne Daho, lui, la prend auprès de la nouvelle génération (Lescop, François Marry – de Frànçois & The Atlas Mountains) et de valeurs sûres (Dominique A), notamment sur le duo magnifique avec ce dernier : « En surface ». Après avoir publié Les Chansons de l’innocence retrouvée en 2013, Daho – notre Dave Gahan national – poursuit rituellement ses libations sonores en public, à dominante eighties mais qui ne prennent pas une ride. Ici, le témoignage live « cuvée 2014 » de sa tournée Diskönoir laisse à penser que la musique de Daho sonne définitivement comme la bande-son du Grand Soir sentimental (ou du grand sommeil récupérateur, selon l’humeur) ! Ces chansons aux titres parfois zemmouriens (« Tombé pour la France », « Des attractions désastre », « Bleu comme toi »…) ravivent tant de souvenirs de notre jeunesse insouciante, infacebookée et intwitterée (on reprend son souffle). Rien que pour la résurrection enlevée de « Soleil de minuit », dédiée à Nico et son fils Ari, vous pouvez foncer les yeux fermés dans ce Diskönoir qui n’a de disco et de noir que le titre (et la sublime pochette, à l’unisson du contenu).

Quant à Hubert-Félix Thiéfaine, c’est auprès de son jeune fils Lucas – âgé de 21 ans et propulsé réalisateur de son nouvel album Stratégie de l’inespoir – qu’il prend sa cure de jouvence. En 2011, son indépassable chef-d’œuvre Suppléments de mensonge résonnait comme un Bleu Pétrole d’outre-monde, quand tant d’autres alimentent la marée noire qui asphyxie la faune musicale. Ici, comme toujours chez Thiéfaine, le soleil est bien le seul à chercher un futur. Le chanteur revient avec sa poésie amie et continue sur sa lancée inspirée, avec toujours ce supplément d’âme Bisontine – cher à ses fans – qui le caractérise. Au détour d’une chanson, Thiéfaine nous sert la Trierweilerie de l’année : « L’aubépine se prend pour la rose / Et l’idiot devient président. » Un autre extrait ? « Sous la plage il y a des pavés / Médiocratie, médiacrité / Des pavés bien intentionnés pour un enfer climatisé »

Il y en a un qui ne manque pas de s’afficher dans son bain de jouvence sur sa pochette, j’ai nommé Francis Zégut, à l’occasion de la sortie de son nouveau coffret 4 CD (au prix d’un CD en Import) : Pop-Rock Station By Zégut, Volume 3. L’animateur légendaire est de retour et rétablit le courant dans l’eau de jouvence avec son électricité pop-rock, sans craindre l’électrocution ! En effet, même s’il vient du hard-rock – Francis montre à quel point il aime la guitare sur le CD 4 consacré aux Lives – le bonhomme offre un programme véritablement éclectique, dans lequel les passionnés, toutes générations confondues, plongeront sans se pincer le nez. Le grand (coffret) bleu comprend ainsi de quoi réchauffer les eaux de la discorde des chapelles musicales internationales : Isaac Hayes (« Shaft »), Gary Numan (« I Am Dust »), Blue Oyster Cult (« (Don’t Fear) The Reaper »), The Stranglers (« Walk On By »), Toto (« White Sister »), Midlake (« This Weight »), etc. (62 titres au total…).

Avec toutes ces belles sorties, c’est nous qui prenons une cure de jouvence. Alors, vive la communauté jouvencelle de France !

 

Alain Souchon et Laurent Voulzy, Alain Souchon & Laurent Voulzy, Parlophone

Etienne Daho, Diskönoir, Polydor/Universal Music

Hubert-Félix THiéfaine, Stratégie de l’inespoir, Sony Music

Francis Zégut, Pop-Rock Station by Zégut Vol.3, Warner Music

 

*Photo : PJB/SIPA. 00698409_000091. 

C’est en lisant qu’on devient liseron

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livres theorie esprit

Les spécialistes des sciences cognitives peuvent sauter le premier paragraphe. Pour les autres, je vais faire court.
Depuis les années 1940,  s’est progressivement développée une Théorie de l’esprit, évoquée souvent sous son acronyme anglais aisément mémorisable, ToM (pour Theory of Mind). Ladite théorie (comme souvent dans les sciences cognitives) formalise un ensemble de constats opérés depuis des siècles, particulièrement en littérature, et qui visent à décrire la capacité de l’esprit à prévoir les pensées de l’Autre, particulièrement quand elles diffèrent des siennes. L’empathie n’est qu’un tout petit bout de cette capacité, en ce qu’elle ne concerne que les émotions, alors que la Théorie de l’Esprit couvre l’ensemble du champ intellectuel. Les tout petits enfants, jusqu’à deux ans, sont incapables de comprendre que l’Autre pense différemment. Puis ils s’y mettent peu à peu. Tout cela relève globalement du champ de la Communication. L’un des intérêts majeurs de ladite théorie est d’analyser les comportements de ceux qui se révèlent incapables de lire dans l’esprit de l’Autre — autistes, schizophrènes, dépressifs et alcooliques majeurs, entre autres.

Evidemment, les écrivains n’ont pas attendu Gregory Bateson, Jean Piaget et Simon Baron-Cohen pour avoir l’intuition du processus et en tirer des applications littéraires innombrables. Mais c’est globalement le cas de l’ensemble du champ psychologique : j’ai un léger doute sur la capacité de Piaget à mieux comprendre l’esprit humain que, mettons, Stendhal, et ce n’est pas par hasard si le cher Pierre Bayard a écrit un lumineux Maupassant, juste avant Freud (Editions de Minuit, 1994) où il démontre, avec son humour habituel, que la rencontre (possible, mais non avérée) de l’auteur du Horla et du père de la psychanalyste sur les bancs de l’amphithéâtre où Charcot donnait ses leçons, et qu’ils fréquentèrent l’un et l’autre, n’est pas une vue de l’esprit : les experts modernes en cognitivisme ont formalisé les portes ouvertes par de grands artistes. Ce que je dis des écrivains de talent est également vrai des peintres : Füssli, cent ans avant Freud, n’avait pas besoin d’avoir lu l’Interprétation des rêves, publié un siècle plus tard, pour peindre ses Cauchemars.
Tout cela pour dire…

Des cognitivistes américains viennent de sortir une étude dont le New York Times se fait l’écho, dans laquelle ils démontrent que la lecture de Tchékhov, et plus globalement de n’importe quel écrivain majeur de fiction, avant une conversation (mettons, un entretien d’embauche) ouvre l’esprit à la perception des pensées de l’Autre. Ce que ne parviennent pas à faire des auteurs populaires de best-sellers, ni des auteurs d’essais, même de bon niveau. Si vous postulez pour un emploi de commis-charcutier, lisez trois pages de Zola avant d’affronter votre futur employeur. Si vous ambitionnez d’entrer à la Poste, lavez-vous l’esprit, au préalable, avec Voltaire. Et le futur comptable a tout intérêt à lire Swift ou Dostoïevski avant tout entretien.

À vrai dire, les amateurs de belles lettres ne seront pas étonnés, et trouveront même que ces chercheurs américains viennent de découvrir la lune. Au début des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil raconte qu’elle a lu successivement un chapitre du Sopha (de Crébillon), une lettre d’Héloïse (celle d’Abélard, ou, plus probablement, celle de Rousseau) et deux contes de La Fontaine « pour recorder les différents tons que je voulais prendre », ajoute-t-elle. Le tout pour « rendre heureux » son amant du moment. Résumons : Le Sopha pour le brillant de la conversation, Héloïse pour la tendresse, La Fontaine pour le grivois. Le total donne assez envie de connaître la dame.
Je conseille d’ailleurs aux cognitivistes de lire La Nuit et le moment de ce même Crébillon (ici, si vous ne l’avez pas), escrime d’un homme et d’une femme qui se cherchent, se devinent, pénètrent chacun l’esprit de l’autre, le tout afin de vérifier si leur projet (probablement partagé dès le début) de coucher ensemble était ou non une bonne idée, et si chacun méritait l’Autre.

La séduction, c’est bien cette entreprise de lecture à travers le front rebaptisée « Théorie de l’esprit ». Que des Américains aient eu à cœur de prouver que la bonne littérature mène au lit ou à l’embauche me paraît un signe encourageant : encore un siècle ou deux, et ces gens-là entreront dans la civilisation.

*Image : wikicommons.

Aux armes, citadins!

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armes autodefense chasse
« les gens estiment ne pas être défendus à cause du délitement du lien social »

 

Quand la tentation de l’autodéfense se développe, celle de s’acheter une arme n’est jamais bien loin. Confrontés à la montée de l’insécurité, chaque année, quelques dizaines de milliers de Français supplémentaires ont recours aux deux grandes voies légales qui permettent l’obtention d’une arme à feu : le stand de tir et le permis de chasse. Quant aux armes illégales, il semble bien qu’elles soient de plus en plus faciles à trouver.

D’après Patrice Bouveret, président de l’Observatoire des transferts d’armement, « les gens estiment ne pas être défendus à cause du délitement du lien social, les commerçants notamment. Du coup, ils pratiquent ce qui leur semble être de la légitime défense. Mais cela peut conduire à des meurtres, et souvent, l’arme se retourne contre eux. C’est un phénomène dangereux mais marginal ».

Restent les chiffres, éloquents. La Fédération française de tir se réjouit bien naturellement de la croissance de ses effectifs, passés de 133 000 adhérents en 2000 à 171 000  en 2014, on peut légitimement s’interroger sur cette tendance lourde.[access capability= »lire_inedits »]  La licence de chasse rencontre le même succès chez les citadins, et pas seulement parce que les néo-urbains rêvent de traquer la bécasse, le dimanche en famille. On dénombre quelque 120 000 nouvelles licences établies ces six dernières années, un nombre en croissance chaque année. François, un avocat parisien de 30 ans, marié, avec deux enfants, a franchi le pas sous couvert de retour aux traditions : « Je souhaite tendre vers l’autonomie, par principe de liberté. Je considère que l’État est défaillant là où il devrait être opérant – on le voit avec l’augmentation des cambriolages – alors qu’il nous contrôle en permanence. Je considère qu’on devrait avoir le droit de porter une arme pour des raisons de légitime défense et de droit à la propriété. »

Moins inquiet, le ministère de l’Intérieur pratique la politique de l’autruche en ne recensant que 3 millions d’armes déclarées – contre 10 ou 12 millions en circulation selon les estimations. Dormez braves gens, il paraît que les chiffres des cambriolages s’améliorent ! Et pour compléter le décor de village Potemkine que la place Beauvau édifie méthodiquement, on nous présente des statistiques rassurantes sur la possession d’armes. Officiellement, le total d’armes à feu détenues par les Français dégringole depuis vingt-cinq ans. C’est ignorer les transactions sous le manteau de la part d’armuriers pas toujours très regardants sur la licence de leurs clients.

Mais soyons optimistes. Si l’on met de côté l’arsenal du grand banditisme ainsi que les fusils et autres 22 long rifle hérités de la Seconde Guerre mondiale sans avoir jamais été recensés, on pourrait croire à la fiction du ministère : l’État joue son rôle et les Français ne s’arment pas. En poussant le bouchon un peu plus loin, on dira qu’il en va de l’armement comme de l’insécurité, ceux qui en voient partout ne font qu’exprimer des sentiments déconnectés de la réalité…[/access]

*Photo : wikicommons.

Obama is back

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barack obama russie etat islamique

C’est un renversement aussi spectaculaire qu’inattendu. Confronté à une vague républicaine aux élections législatives de novembre, ayant vu les démocrates se faire laminer dans les urnes, tenu à l’écart par nombre d’élus de son propre parti, parvenu à l’automne de sa présidence, Barack Obama a tout du « canard boiteux ». C’est un président que l’on dit affaibli, marginalisé, déjà sur la touche, ou presque.

Or que constate-t-on depuis deux mois ? Obama est hyperactif et prend seul les décisions qu’il n’a pas réussi à obtenir du Congrès pendant six ans. Résultat, il renaît. Il est plus que jamais à la barre, et a retrouvé sa place d’homme le plus puissant du pays. Mieux, il est en train de se ménager une place de choix dans l’histoire. C’est un président apaisé, heureux, souriant et décontracté qui est apparu devant les journalistes, pour sa dernière conférence de presse de l’année. « Ma présidence est entrée dans son dernier quart-temps. Il se passe toujours des choses intéressantes dans le dernier quart-temps » a-t-il déclaré,  radieux. Tombé à zéro en novembre, il est redevenu un héros en décembre.

Comment une telle métamorphose a-t-elle été possible ? Réponse : en quatre étapes et deux décrets.

En premier, un accord sur la lutte contre le réchauffement climatique  a été conclu avec la Chine le 11 novembre. Un accord mineur, sur le fond, puisqu’ n’impose aucune contrainte aux deux signataires, et donne à la Chine, premier pollueur mondial, jusqu’à 2030 avant de commencer à réduire ses émissions… Mais, sur la forme, l’événement est crucial. C’est la première fois que la Chine s’engage sur la question du climat. Comme si Obama avait su susciter, chez Xi Jinping, une prise de conscience. Et c’est un gage de bonne foi donné par Obama à ses électeurs qui attendaient depuis six ans un geste sur cette question. La cote de popularité d’Obama en a fait un grand bond en avant…

Puis, le 20 novembre, Obama a signé un décret présidentiel offrant une amnistie à cinq millions d’immigrants clandestins. Une décision forte et de longue portée. Une réforme de l’immigration est en discussion au Congrès depuis des années. Sans aboutir, faute de parvenir à un texte qui  rassemble une majorité d’élu et puisse être voté. Obama a donc fait d’une pierre deux coups, voire trois. Il a tranché dans le sens qu’il souhaitait. Il a mis en évidence l’immobilisme du Congrès  et il a défié la nouvelle majorité républicaine de s’opposer à son décret en passant son propre texte de loi. A deux ans d’une élection présidentielle il a pris le pari que les Républicains ne mettraient pas le sujet sur la table par crainte de s’aliéner le vote des minorités issues de l’immigration. Pari gagnant pour l’instant.

Troisième étape, l’effondrement du rouble, la monnaie russe qui, combiné à la baisse du prix du pétrole a précipité le pays de Vladimir Poutine dans la crise financière. Il n’y a pas forcément de quoi se réjouir, sauf si l’on s’appelle Barack Obama et que l’on a instauré des sanctions internationales contre la Russie, pour la punir de son ingérence brutale en Ukraine, et de la menace que ce comportement fait peser sur la paix en Europe. Ce conflit n’est pas résolu, mais Obama a obtenu ce qu’il souhaitait, c’est-à-dire démontrer l’efficacité d’un mode pacifique de gestion des conflits.  Il a réussi à faire perdre de sa superbe au chef du Kremlin et en espère un comportement plus coopératif à l’avenir…

Et enfin il y eut cette annonce surprise d’une main tendue vers Cuba après 54 ans d’embargo contre le régime Castriste. Il y a un an, aux obsèques de Nelson Mandela, Obama avait serré la main de Raul Castro. Cette fois, il a décidé de « normaliser » les relations entre les deux pays, en desserrant l’étau américain sur l’île et en proposant de rouvrir une ambassade à La Havane. Techniquement, il n’a pas « levé » l’embargo. Il n’en n’a pas le pouvoir. Seul un vote du Congrès peut en décider. Mais il a marqué les esprits et peut-être l’histoire. Tout comme il y eut en 1972 le voyage de Nixon en Chine, pour rétablir des relations après un hiatus de vingt-cinq ans, on se souviendra qu’il y eut en 2014, cette avancée américaine du président Obama. Avancée quasi gratuite, il faut le noter. Obama n’a rien demandé en contrepartie, sinon la libération de deux prisonniers américains.

Il est à présent question d’un accord historique imminent avec l’Iran sur leur programme nucléaire. Obama a également obtenu du nouveau gouvernement de Kaboul que des militaires américains demeurent stationnés en Afghanistan, au-delà de la limite de décembre 2014. Ce que le président Karzaï avait refusé. Et les frappes américaines et alliées contre Daech, ont stoppé la progression de ce mouvement en Irak et en Syrie.

En politique intérieure, Obama a enfin approuvé une nouvelle règlementation environnementale limitant les concentrations d’ozone, et il a obtenu un accord sur le budget qui a évité un baissé de rideau du gouvernement, c’est-à-dire la fermeture des services administratifs, faute de crédits.

Pour un président dit « boiteux », voilà une rare et impressionnante série de succès. Loin d’être battu et affaibli, Obama apparaît, tel Prométhée, libéré. Déchainé, même.

Il y a une explication très simple, et très politique, à la multiplication des décisions prises par le président Obama. Le calendrier. Obama veut agir avant que la nouvelle session du Congrès ne s’ouvre à la mi-janvier, afin de couper l’herbe sous le pied de la nouvelle majorité républicaine. En clair, il veut en faire le plus possible tant qu’il le peut encore.

Il y a une autre explication. Obama veut mettre à profit les deux années qui lui restent pour instituer les changements promis durant ses campagnes et sur lesquels il n’a jamais réussi à s’entendre avec le Congrès. Même du temps où le Sénat avait encore une majorité démocrate. Si au passage il peut se ménager une place de choix dans l’histoire, c’est encore mieux pour lui.

Il y a, toutefois, un problème sur la méthode. Le président agit par décret. C’est-à-dire sur le seul pouvoir de son autorité de chef de l’exécutif. Au mépris, pourrait-on dire, de l’opinion publique, et de l’appareil législatif. Car si les électeurs ont voté massivement en novembre pour des candidats républicains, c’est peut-être que la politique menée par les démocrates, ne leur convenait pas. Ce dont le président Obama se soucie comme d’une guigne. Il agit pour lui et pour son camp, dans le respect de la lettre des institutions, mais pas de l’esprit…

Par ailleurs, les décisions de Barack Obama sont soutenues par une part importante de l’électorat, en particulier les minorités (pour la question de l’immigration), les jeunes (pour la question cubaine et l’environnement) et les femmes (qui n’aiment pas les blocages institutionnels). Cet électorat est, certes, déjà acquis aux démocrates. Mais son enthousiasme à soutenir la cause vient d’être revivifié par le  succès.

L’ironie est qu’Obama va ainsi à l’encontre de ce qu’il avait toujours affirmé. En 2008 il avait fait campagne contre la « présidence impériale », c’est-à-dire un exécutif coupé du peuple et agissant sans contrôle. «Le problème le plus sérieux qui affecte nos institutions, disait-il alors, est celui d’un pouvoir  exécutif trop puissant et d’un président qui ne passerait jamais par le congrès » (31 mars 2008).

Deux ans plus tard, en octobre 2010, lors d’une conférence de presse, devenue fameuse, il était revenu sur la question : « Je ne suis pas roi. Je ne suis que président, avait-il dit.   Je ne peux pas agir seul,  à ma guise…. Notre système de gouvernement impose au Congrès et au président de travailler ensemble… Mon devoir est d’exécuter la loi, pas de faire la loi. »

Obama est devenu aujourd’hui le personnage qu’il combattait hier.  Il fait pour son compte ce qu’il dénonçait chez un autre. Mais, comme chacun sait, seuls les imbéciles ne changent jamais  d’avis.

*Photo : wikicommons.

Nazis partout, morale nulle part

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point godwin nazi

point godwin nazi

Au-delà des controverses et des entrechats législatifs sur la liberté d’expression, d’opinion et leurs dangers sur internet, des sketches de Dieudonné aux sites de recrutement djihadistes, sur ce land of freedom qu’est pourtant supposé être le web plane le spectre d’un interdit universel. Formulée dès les balbutiements de la Toile, en 1990 sur un ancêtre des réseaux sociaux, la « loi de Godwin » a connu un succès viral immédiat et – plus rare – pérenne.
Reprenant à son compte l’idée que Leo Strauss résumait par la locution reductio ad hitlerum, Mike Godwin, jeune avocat de l’Etat de New York, avait observé que « plus une discussion dure, plus les chances de voir un interlocuteur se référer aux nazis croissent », étant entendu que franchir cette limite jette aussitôt le discrédit sur qui s’en rend coupable.

L’essai de François de Smet s’appuie sur le constat suivant: la loi de Godwin étant entrée dans les mœurs et dans le vocabulaire des internautes, elle n’est que le panneau indicateur d’un point sensible indépassable, d’un non-dit absolu, d’une part d’ombre qui ternit l’éclat de nos sociétés toutes parées de leurs Droits de l’Homme. L’auteur la traite comme un symptôme, celui d’un phénomène social et d’un pli philosophique, d’un implicite dans la structure mentale des habitués des discussions en ligne de tous bords.
Avec le sérieux d’un essai de philosophie morale, comprenant les questions de fond comme l’autonomie du sujet pensant, l’insociable sociabilité, le rôle de l’identité dans la construction et la prospérité de nos démocraties, mêlées à de solides rappels historiques et à des éléments de culture web, Reductio ad hitlerum, une théorie du point Godwin se propose d’expliquer le règne sans partage des événements de la Seconde guerre mondiale sur notre conception du mal.

Notre échelle de valeurs, d’abord, est déréglée: il y a de quoi s’interroger en constatant que la référence axiologique universelle est restée inchangée depuis plus de soixante dix ans et autant d’horreurs à mettre sur le compte de l’humanité. D’autres épisodes auraient pu s’imposer ou ressurgir des malles de l’Histoire, se hisser, dans les esprits, au niveau de la Shoah pour le plus grand bonheur des complotistes antisémites. Il n’en fut rien. La synonymie entre Mal et Shoah est inébranlable et exclusive. Pire, Francois de Smet relève que le qualificatif « mauvais » a été dévalué dans nos consciences jusqu’à devenir inaudible au profit de « nazi », dont la sphère sémantique s’étend au delà des éléments historiques relatifs au Troisième Reich. Le « nazi » n’est pas seulement cet homme à l’air austère, chaussé de bottes et vociférant en allemand, de même que la Shoah ne désigne pas prioritairement le massacre des Juifs d’Europe par le régime d’Hitler; il ne s’agit pas, plus ou pas encore d’Histoire mais de ce que nous en faisons, de faits sociologiques.
La loi de Godwin montre que sur internet particulièrement, nous sommes tous plus ou moins le nazi de quelqu’un d’autre. Elle nous renvoie à la peur de nous mêmes, de ce que tout homme est capable de faire à l’autre, sur le modèle de l’expérience de Milgram.
L’ostracisme dont est immédiatement victime quiconque dépasse le point Godwin n’est donc pas seulement un blâme intellectuel – la comparaison avec le nazisme est souvent inappropriée – c’est une réaction sécuritaire: les lieux de collectivité virtuelle tachent de se prémunir contre le « rappel de la meute ».
L’évocation des crimes nazis renvoie en effet à l’évidence selon laquelle le mal ne se fait jamais seul mais à plusieurs, de préférence sur un mode multiscalaire comme ce fut le cas dans les années 1930-1940.
Le souvenir de ces événements est « une boîte de Pandore saturée d’anxiolytiques », nulle autre institution n’est susceptible de faire l’unanimité – pas même les droits de l’homme – une mauvaise expérience valant mille fois un bon conseil.

Cette histoire fascine presque autant qu’elle horrifie, si bien que nous ne savons plus où est le mal, le bien, comment combattre le premier et faire triompher le second. Répéter tous les jours combien l’homme est mauvais ne rendra personne bon. La fortune de la loi de Godwin reflète l’échec de la Mémoire à faire barrage à une résurgence potentielle du nazisme et/ou qu’elle est un exercice auquel on a assez de se livrer.
Le nazisme est l’image du Mal tapi en chacun de nous, voilà pourquoi les larmoiements dont on abreuve quotidiennement les Français, entre films, téléfilms, témoignages et autres best-sellers ne suffisent à endiguer aucune violence identitaire.

Ce qu’il nous faudrait, en fait, c’est une bonne guerre. De quoi réactualiser une fois pour toutes nos dispositions morales : nous voyons des nazis partout mais le mal nulle part.

Reductio ad Hitlerum, une théorie du point Godwin, Francois de Smet, PUF.

*Photo : pixabay.

Trois mariages et une incinération

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drederic beigbeder mariage

drederic beigbeder mariage

1. Le passeport rouge à croix blanche

Je n’ai jamais assisté dans ma vie qu’à trois mariages. Je précise : à la mairie, jamais dans un lieu de culte. Les deux premiers furent lugubres. Il se trouve que j’étais le marié, l’homme qui se trouvait pris, malgré lui (enfin pas tout à fait), dans un piège dont il n’eut qu’une hâte : en sortir au plus vite.

La première fois, il avait pour excuse sa jeunesse et un cœur moins sec que celui d’aujourd’hui. La délicieuse vietnamienne avec laquelle il partageait son lit avait perdu sa nationalité après la chute de Saïgon. Devenue apatride, elle aspirait à obtenir le très convoité passeport rouge à croix blanche. Il ne pouvait le lui refuser. Il savait que son avenir professionnel – elle travaillait pour Nestlé – en dépendait. Le mariage fut donc célébré à l’Hôtel de Ville à Lausanne, place de la Palud, suivi d’un déjeuner à La Grappe d’Or avec les deux témoins.

C’était une situation schizophrénique : l’homme qui était moi disait oui et je pensais non. Plus la cérémonie avançait, plus le charme de la jeune mariée s’estompait : je ne voyais plus que le boulet que j’aurais à traîner jusqu’à la fin de mes jours. Elle prétendait que notre amour était fragile comme du cristal, qu’il nous fallait tout sacrifier pour le préserver jusqu’à notre mort. Cela m’incita à le briser au plus vite. Dès qu’elle l’apprit, elle recourut au moyen de chantage le plus médiocre : le suicide. Je n’étais pas très doué pour la culpabilité. Elle ne l’était pas plus pour les solutions extrêmes. Elle monta dans sa Mini Cooper avec l’intention de se jeter dans un précipice. Je n’en valais sans doute pas la peine : je la retrouvai quelques heures plus tard dans un salon de beauté. Toutes les grandes passions s’achèvent pour les femmes dans un salon de beauté. Et pour les hommes dans les bras d’une autre crazy girl.

 2. Le triomphe de l’espérance sur l’expérience

Mon second mariage, bien des années plus tard, ne signa pas le triomphe de l’espérance sur l’expérience, mais bien plutôt mon inaptitude à ce genre d’exercice. Il fut plus étrange encore que le premier, car je vivais dans le plus total dérèglement des sens avec une ex-championne de tennis de table (catégorie cadettes), elle-même passablement dérangée. Ce n’était pas elle que je m’apprêtais à épouser, mais une jeune Japonaise à laquelle, au terme d’un séjour magique dans l’empire du Soleil-Levant, j’avais tout promis, y compris de passer devant le maire du VIIe arrondissement, à Paris. Elle y tenait tant que je n’eus pas le cœur de briser le sien. Ce qui tendrait à prouver que je ne suis pas aussi cruel qu’il y paraît. Je tins donc mon serment dans les mêmes dispositions que la première fois. Et nous dinâmes avec les témoins, un Coréen homosexuel et un philosophe japonais, dans un petit restaurant italien de la rue du Bac. J’éprouvai une fois encore un sentiment d’inquiétante étrangeté : celle d’un homme qui ne cesse de se fourvoyer. Tout semblait parfait, mais tout sonnait faux.

Mais bon, elle était japonaise, ce qui simplifiait tout : il suffit dans l’empire du Soleil-Levant d’envoyer une lettre de rupture à la mairie pour que le divorce soit aussitôt prononcé. Voilà une forme de raffinement qui me soulagea beaucoup. Quant à la jeune épouse, qui était d’une beauté éclatante, mais qui cessa de l’être à mes yeux dès lors que nous fûmes mariés, elle convola quelques mois plus tard avec un autre amant. La championne de tennis de table, elle, perdit rapidement tout attrait pour moi. On est hentaï (pervers, en japonais) ou on ne l’est pas. Il se trouve que j’avais quelques dispositions en la matière.

3. Les lions et la souris

Le troisième mariage fut celui de mon ami Frédéric Beigbeder, à Biarritz, avec une jeune Suissesse à fossettes. Ce fut très chic, très people, avec un Houellebecq déjanté pour l’animation, et je veux croire que l’auteur de L’amour dure trois ans n’a pas éprouvé à la mairie de Guéthary les mêmes sentiments légèrement nauséeux que moi. Inutile de le rappeler : le mariage est une citadelle. Ceux qui sont à l’extérieur aspirent à y entrer, alors que ceux qui sont à l’intérieur sont prêts à sacrifier leur vie pour en sortir. Il existe peut-être de bons mariages (quoique j’en doute), il n’y en a pas de délicieux. Peut-être n’est-ce qu’une manière de montrer aux autres et de se prouver à soi-même qu’on est à l’aise sexuellement et socialement. J’avoue n’y être jamais parvenu.

Woody Allen disait, sauf erreur, qu’il préférait l’incinération à l’enterrement – et tous les deux à un week-end en famille à la campagne. Dire que je le comprends serait un euphémisme. Je me souviens aussi de cette petite souris qui, lors d’un mariage entre lions, se trémoussait et voulait absolument danser avec un fauve. Tous les lions, après l’avoir bien observée, lui firent remarquer respectueusement qu’elle n’était pas des leurs. La souris leur répondit alors humblement : « Mais avant mon mariage, j’étais pourtant comme vous ! ». La leçon que j’en tire : il vaut mieux avoir une raquette en main qu’une bague au doigt. Et puisque je parle de raquette, il est temps que je rappelle l’ex-championne de France de tennis de table pour quelques échanges…

 

Accessible à une certaine mélancolie

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picardie bowie noel

picardie bowie noel

Comment définir cette mélancolie qui, chaque année, m’envahit avant les fêtes de fin d’année ? Un sentiment banal, certes, ressenti par la plupart d’entre nous, donc universel. C’est bien ; on se sent moins seul. A part que chez moi, les déclencheurs et les rituels qui s’ensuivent sont presque toujours les mêmes. Déclencheurs : baisse de lumière ; cette nuit humide qui imbibe les après-midi-éponges de leur jus de jais. Ce duffle-coat qu’il faut remettre avec cette fermeture Eclair qui ne cesse de se coincer et ces boutons qui cognent contre les tables des restaurants. Ces bouffées de froid sec qui surgissent d’on ne sait où, un matin ; elles vous conduisent à sortir votre affreuse petite râpe de plastique bleu pour enlever la glace sur le pare-brise de votre Peugeot 206 verte. Et tous ces souvenirs qui vous remontent à la gueule comme une mauvaise houle, qui vous submergent, ces souvenirs d’abandons, d’abandons hivernaux que l’on tente de combattre en remettant inlassablement le même morceau sur l’autoradio de la 206 : « Life on Mars », de David Bowie. 
 Ces souvenirs d’abandon qui vous serrent le coeur si fort qu’ils font saigner vos larmes.

Un dimanche soir de décembre 1974, certainement.  Nous revenons d’un concert minuscule que mon groupe de blues-rock et moi, avons donné à la MJC d’Harly (Aisne). Elle est à mes côtés. Si blonde, si belle. Il fait nuit déjà ; il n’est que 18h30. Nous longeons les voies ferrées entre Quessy-Centre et la gare de Tergnier (Aisne). La nuit est grasse et froide comme les boulets de charbon entreposés dans les caves des cheminots.  Elle me tient à peine la main. Je sens qu’elle va la lâcher comme le sauveteur, épuisé, lâche, impuissant, la main du suicidé que le fleuve noir finit par engloutir. 
    On ne parle pas ; j’ai compris. Un hiver pitoyable, humide et froid. L’agonie de notre petit couple sera longue : celle que j’appelle Delphine dans mon roman Les Matins translucides, finira par me quitter en mai 1975. Mon premier amour massacré. M’en remettrai-je un jour ? Bien sûr que non.

Il y a aussi les marchés de Noël et leurs babioles clinquantes, leurs odeurs de tartiflette. Décembre 2001. Celle qui n’est pas encore mon ex-femme, Féline, vient de m’apprendre qu’elle demande le divorce. J’erre sur le marché de Noël d’Abbeville. Je me saoule de vin chaud qui se refroidit si vite dans mes mains gelées. Je regarde l’enseigne du journal qui scintille. Je sens bien que, sous peu, je ne la verrai plus. Je regarde l’appartement de fonction, au-dessus des bureaux de la rédaction. Deuxième et troisième étage où nous avions été heureux. Vie de famille. Puis l’hiver. Le vin froid et les larmes de sang sous la lumière blafardes de la capitale de la Picardie maritime, égarée au coeur d’un hiver de 2001. Une petite ville noire, aux feux de fête pâle comme une comète perdue. Comme une marionnette affolée dont on eût coupé les fils afin que l’illusion des gestes, donc de la vie, plus jamais ne puissent l’animer.

Décembre 2011. Elle m’annonce qu’elle s’en va. Ma grande Didiche, longue liane aux jambes interminables. Chanteuse de profession. Les jours passent. Les meubles commencent à disparaître. Son bureau, bientôt, se vide. Je retrouve à terre deux ou trois plumes roses qui appartenaient au boa dont elle se drapait quand elle se produisait au cabaret. Deux ou trois plumes roses ; c’est peu pour six ans d’amour. Par la fenêtre, je regarde les guirlandes qui clignotent au-dessus de l’avenue Louis-Blanc. Il fait nuit. Il fait toujours nuit dans ces moments-là. Je prends ma voiture. Sur l’autoradio, en boucle : « Life on Mars », de Bowie. Encore et toujours.

La solitude, bientôt, s’installe dans la maison. Puis le froid. Puis le cafard. Une autre dame blonde qui tente de me réconforter me confie, le soir du Nouvel An qu’elle préfère les Jaguars aux Peugeot 206. Je ne dis rien. Je regarde la nuit noire, humide, glaciale de cet hiver 2011 qui n’en finira pas, qui, à force de tristesse, de ruptures, finissent par ne plus finir et constituer un long hiver sans lumière qu’on persiste à appeler la vie, histoire de se rassurer. « Life on Mars », de Bowie. Une petite chanson dans le noir de la vie. C’est ridicule. Faire un nouveau pas devant l’autre, puis recommencer.

Recommencer.

*Photo : wikicommons.

Jean-Pierre Martinet, stratège de l’échec

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jerome martinet eibel

jerome martinet eibel

Certains morts ne dorment que d’un œil. D’outre-tombe, Jean-Pierre Martinet (1944-1993) doit s’amuser du retour en grâce qu’il connaît depuis quelques années. Mort alcoolique à quarante-huit ans, l’ »écrivain maudit » sort peu à peu du quasi-anonymat dans lequel il était confiné. Son chef-d’œuvre, Jérôme, réédité avec succès (Finitude, 2014) et transposé en spectacle de danse, sa nouvelle La Grande Vie adaptée il y a quelques années au théâtre par Denis Lavant, sa vie objet d’un documentaire, bref, la postérité de Martinet ne s’est jamais aussi bien portée. « S’il vivait encore, il serait étonné du succès de Jérôme. Ses livres ne sont quand même pas très réjouissants, ni très drôles », confesse l’ancien éditeur Alfred Eibel, qui fut son meilleur ami.

Pleins d’humour grinçant, les personnages de Martinet forment une grande famille d’éclopés. « Vivre le moins possible pour souffrir le moins possible »[1. La Grande Vie, L’Arbre vengeur, 2006.] est le credo de ces laissés-pour-compte qui retournent contre les autres le mal-être qui les ronge.[access capability= »lire_inedits »] De La Somnolence (1975) à L’Ombre des forêts (1987), on meurt beaucoup chez Martinet, le plus souvent accidentellement, comme si la fatalité s’abattait autour de ces grands fêlés dont le monologue intérieur tient lieu d’intrigue. Ainsi, l’alcoolique et pervers notoire Jérôme Bauche[2. Clin d’œil aux tableaux apocalyptiques de Jérôme Bosch, le nom de Jérôme Bauche correspond parfaitement au personnage contrefait et ultracomplexé qu’est le narrateur de Jérôme.] se met-il en quête de Polly, une gamine de seize ans née des fantasmes de l’auteur. Comme son double, Bauche noie son mal-être dans l’alcool pour supporter le voisinage d’une mère oppressive. La famille Martinet, c’est un peu la version tragique des Deschiens : un père mort très jeune, que Jean-Pierre n’a jamais connu, un frère simple d’esprit, une sœur à moitié folle à l’usage de laquelle on avait fabriqué un revolver en bois parce qu’elle braquait les cafés pendant ses crises de démence et, pour couronner le tout, une mère poule qui harcelait son rejeton au téléphone. C’est dans ce milieu suffocant que Jean-Pierre Martinet évoluera au cours d’une grande partie de sa vie, le foyer maternel de Libourne faisant office de refuge et de prison lors de sa démission de l’ORTF, à la fin de la décennie 1970, puis quelques années plus tard, après le fiasco du kiosque à journaux qu’il avait ouvert à Tours. Empuantie par les miasmes et les déjections, cette littérature viscérale, au sens littéral du terme, met en scène « des corps qui sentent la sueur, l’urine et le foutre ». Dans Jérôme, d’innombrables détails font écho au quotidien de Martinet, comme ces tranches de museau qui soulèvent le cœur du héros, condamné à en manger chaque jour. Un trait de caractère qu’Alfred Eibel ne manquait pas de souligner : « Arrête d’acheter du museau puisque tu dis toi-même que tu ne le digères pas ! ». «  Oui, mais qu’est-ce que tu veux que j’achète d’autre ?! », se voyait-il répondre…

Le parallélisme entre Martinet et ses créatures de papier est à double sens. C’est le livre qui a métamorphosé son auteur, au point que celui-ci a fini par s’identifier à Jérôme Bauche, grossissant, se laissant pousser une barbe naissante, sans cependant tomber dans les mêmes extrémités : il n’est pas dit que le petit Jean-Pierre se soit déjà masturbé dans le yaourt aux fruits de sa mère, Yvonne, ou qu’il ait fréquenté des prostituées. Il semble même qu’on ne lui ait jamais connu de vie privée.

Cependant que Jérôme et la vieille narratrice névrosée de La Somnolence soliloquent jusqu’au grotesque, leur concepteur « trouvait que les gens parlaient trop, souvent pour ne rien dire. Martinet a intégré ces bavardages inutiles en faisant de ces personnages des gens complètement ridicules », raconte Eibel. Aussi ponctuel, travailleur et prévenant que ses personnages se révèlent indolents, égoïstes et refermés sur eux-mêmes, Martinet savait user de gaieté et d’ironie avec ses quelques amis, lors de repas bien arrosés. Son ex-condisciple à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec) Michel Marmin[3. Journaliste, scénariste de Gérard Blain et critique de cinéma né en 1943, qui reste l’une des figures historiques du Grece et de la « Nouvelle Droite » constituée autour d’Alain de Benoist.] se souvient d’un jeune homme moins ombrageux qu’on ne l’imagine, et peu porté sur la boisson. Jean-Pierre Martinet aurait commencé à absorber d’invraisemblables quantités d’alcool après un chagrin amoureux infligé par une jeune femme elle-même éprise de boisson. Quelques années plus tard, faute de réussir à vendre ses auteurs de prédilection dans son kiosque tourangeau, Martinet se réfugie dans les cubis de dix litres.

Un écrivain ayant débuté sa carrière dans la plutôt droitière revue Matulu avant de rejoindre les « gauchistes » Éditions du Sagittaire égare tous les classificateurs. « En lisant son essai sur l’écrivain fantastique A. t’Serstevens, sous-titré Misère de l’utopie, on comprend qu’il n’était pas de gauche », analyse Michel Marmin. Certes, son expérience à l’ORTF l’a vacciné contre « Mai 68 et ses jeunes crétins discoureurs »[4. Voir Gérard Guégan, Ascendant Sagittaire, Parenthèses, 2001.], l’avant-garde de cette « gauche en mie de pain » dégoulinant de moraline. Mais son antiprogressisme n’en fait pas pour autant un auteur de droite, lui qui se disait « un fort mauvais citoyen car l’avenir de ce pays de cons m’indiffère totalement ! »[5. Capharnaüm n°2, « Jean-Pierre Martinet. Sans illusions », Finitude, été 2011.]

Chez ce réalisateur frustré, l’écriture est tantôt cinématographique et syncopée, tantôt psychotique, lorsque les énumérations se succèdent dans de longues périodes sans ponctuation, à la façon dont les pensées les plus inavouables viendraient à un cerveau malade. S’il est un film à rapprocher de son œuvre, c’est bien Série noire, d’Alain Corneau, tiré d’un polar de Jim Thompson. Patrick Dewaere y croise des figures aussi sordides que la tante avare de Marie Trintignant prostituant sa nièce de seize ans pour s’acheter des visons, dans le décor post-apocalyptique d’une banlieue des années 1970. Comme Thomson, son romancier de chevet, Martinet suinte l’empathie à l’égard de ses personnages disgracieux. Secouez Bérénice, la pute à l’œil et au sein gauche crevés, comme le fait Jérôme, elle sera pleine de larmes. La scène scabreuse durant laquelle Bauche choisit la plus laide des courtisanes, la sodomise, écoute ses malheurs, puis la gratifie d’une rouste, n’est qu’un suicide par procuration. Nul salaud intégral ne se tapit au coin de ces pages dénuées de pathos. S’il propage le Mal, Jérôme ne cherche aucun palliatif au dégoût de lui-même, puisqu’il se sait voué à la damnation… On raconte qu’après avoir lu le manuscrit de Jérôme, son futur éditeur, Gérard Guégan, serait sorti dans la rue pour voir si le ciel était encore bleu tant il trouvait l’atmosphère désespérée et désespérante !

Dépité par ses échecs commerciaux successifs, Jean-Pierre Martinet arrêtera d’écrire à la sortie de L’Ombre des forêts (1987). Une embolie cérébrale mettra définitivement fin à sa réclusion chez sa mère au début de l’année 1993. De sa courte existence, nous reste une grande œuvre, mi-désespérée mi-onirique, fidèle à ce bel aphorisme : « Que le monde soit un gros caca, on n’a pas attendu Cioran pour le savoir. »[/access]

Comme c’est bizarre

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Policiers surinés au cri d’Allahou akbar, automobiliste fonçant sur les passants à Dijon, répétition d’une scène quasi identique à Nantes, cri en moins, ouf, enfin un qui ne s’est pas réclamé du djihad.

Manuel Valls a beau déclarer que « jamais nous n’avons connu un aussi grand danger en matière de terrorisme », on chipote : actes isolés commis par des malades mentaux (et ceux qui vont en Syrie, sains de corps et d’esprit ?) dont seul le premier était repéré comme islamiste patenté; le second ,un déséquilibré notoire , dont la procureur ne relève pas qu’il criait Allahou akbar selon les témoins , et qu’en somme son « délire mystique » ne justifiait pas la saisie du parquet antiterroriste de Paris ; quant au troisième, celui de Nantes, il aurait laissé un carnet contenant, d’après la procureure, « des propos pour le moins confus » où il évoquait « le risque d’être tué par les services secrets ». Cherchez l’erreur : de ce côté-là, il ne risquait pas grand-chose.

Mais, chers médias, le mode opératoire de ces crimes ne vous dit rien ? Rien vraiment, même lorsqu’un de ces meurtriers déclare avoir agi « au nom des enfants de la Palestine » ? Non vraiment rien, aucun rapprochement avec ce qui s’est passé ces dernières semaines en Israël ! Les voitures qui foncent dans la foule, les attaques au couteau… Comme c’est bizarre ce silence : ça vous grattouille ou ça vous chatouille le bien-pensant ?

Et si, pourtant loin de Jérusalem, nous avions ici les mêmes ennemis, ceux qui ont déclaré la guerre à l’Occident, suivant en cela les injonctions des islamistes, pardon, seulement de Daech, leur diable, la charte du Hamas n’étant qu’un conte pour enfants.

Souchon, Voulzy, Daho, Thiéfaine…

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souchon voulzy daho

souchon voulzy daho

« Purée infecte » ? (dixit Jean-Louis Murat), « ennui » ? (Le Figaro), le premier album commun des cadors de la chanson française ? Non, juste l’insoutenable légèreté de deux êtres, Souchon et Voulzy, intégralement fusionnés pour la bonne cause et pour la première fois depuis 40 ans. Et comme dans toutes les fusions d’entreprises, l’un des géants a absorbé son partenaire. Ici, nous dirons que Voulzy a pris les commandes de la tendresse Souchonienne pour un survol planant des centrales nucléaires anglaises de la pop folk et psyché. Cet OVNI (objet Voulzy non ignifugé) évoque plus sûrement son dernier album Lys & Love que celui de son alter ego adressé aux enfants, A cause d’elles, mais les deux compères ont enfin enregistré ce Graal d’éternité (vous savez, la mer bretonne allée au soleil de anglo-normand) : le disque ultime pour… les grands enfants bercés aux « Ballade de Jim », à Belle-Ile-en-Mer ou sur la Rive gauche, dans les nuits sans Kim Wilde.

Sa cure de jouvence, Etienne Daho, lui, la prend auprès de la nouvelle génération (Lescop, François Marry – de Frànçois & The Atlas Mountains) et de valeurs sûres (Dominique A), notamment sur le duo magnifique avec ce dernier : « En surface ». Après avoir publié Les Chansons de l’innocence retrouvée en 2013, Daho – notre Dave Gahan national – poursuit rituellement ses libations sonores en public, à dominante eighties mais qui ne prennent pas une ride. Ici, le témoignage live « cuvée 2014 » de sa tournée Diskönoir laisse à penser que la musique de Daho sonne définitivement comme la bande-son du Grand Soir sentimental (ou du grand sommeil récupérateur, selon l’humeur) ! Ces chansons aux titres parfois zemmouriens (« Tombé pour la France », « Des attractions désastre », « Bleu comme toi »…) ravivent tant de souvenirs de notre jeunesse insouciante, infacebookée et intwitterée (on reprend son souffle). Rien que pour la résurrection enlevée de « Soleil de minuit », dédiée à Nico et son fils Ari, vous pouvez foncer les yeux fermés dans ce Diskönoir qui n’a de disco et de noir que le titre (et la sublime pochette, à l’unisson du contenu).

Quant à Hubert-Félix Thiéfaine, c’est auprès de son jeune fils Lucas – âgé de 21 ans et propulsé réalisateur de son nouvel album Stratégie de l’inespoir – qu’il prend sa cure de jouvence. En 2011, son indépassable chef-d’œuvre Suppléments de mensonge résonnait comme un Bleu Pétrole d’outre-monde, quand tant d’autres alimentent la marée noire qui asphyxie la faune musicale. Ici, comme toujours chez Thiéfaine, le soleil est bien le seul à chercher un futur. Le chanteur revient avec sa poésie amie et continue sur sa lancée inspirée, avec toujours ce supplément d’âme Bisontine – cher à ses fans – qui le caractérise. Au détour d’une chanson, Thiéfaine nous sert la Trierweilerie de l’année : « L’aubépine se prend pour la rose / Et l’idiot devient président. » Un autre extrait ? « Sous la plage il y a des pavés / Médiocratie, médiacrité / Des pavés bien intentionnés pour un enfer climatisé »

Il y en a un qui ne manque pas de s’afficher dans son bain de jouvence sur sa pochette, j’ai nommé Francis Zégut, à l’occasion de la sortie de son nouveau coffret 4 CD (au prix d’un CD en Import) : Pop-Rock Station By Zégut, Volume 3. L’animateur légendaire est de retour et rétablit le courant dans l’eau de jouvence avec son électricité pop-rock, sans craindre l’électrocution ! En effet, même s’il vient du hard-rock – Francis montre à quel point il aime la guitare sur le CD 4 consacré aux Lives – le bonhomme offre un programme véritablement éclectique, dans lequel les passionnés, toutes générations confondues, plongeront sans se pincer le nez. Le grand (coffret) bleu comprend ainsi de quoi réchauffer les eaux de la discorde des chapelles musicales internationales : Isaac Hayes (« Shaft »), Gary Numan (« I Am Dust »), Blue Oyster Cult (« (Don’t Fear) The Reaper »), The Stranglers (« Walk On By »), Toto (« White Sister »), Midlake (« This Weight »), etc. (62 titres au total…).

Avec toutes ces belles sorties, c’est nous qui prenons une cure de jouvence. Alors, vive la communauté jouvencelle de France !

 

Alain Souchon et Laurent Voulzy, Alain Souchon & Laurent Voulzy, Parlophone

Etienne Daho, Diskönoir, Polydor/Universal Music

Hubert-Félix THiéfaine, Stratégie de l’inespoir, Sony Music

Francis Zégut, Pop-Rock Station by Zégut Vol.3, Warner Music

 

*Photo : PJB/SIPA. 00698409_000091. 

C’est en lisant qu’on devient liseron

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livres theorie esprit

livres theorie esprit

Les spécialistes des sciences cognitives peuvent sauter le premier paragraphe. Pour les autres, je vais faire court.
Depuis les années 1940,  s’est progressivement développée une Théorie de l’esprit, évoquée souvent sous son acronyme anglais aisément mémorisable, ToM (pour Theory of Mind). Ladite théorie (comme souvent dans les sciences cognitives) formalise un ensemble de constats opérés depuis des siècles, particulièrement en littérature, et qui visent à décrire la capacité de l’esprit à prévoir les pensées de l’Autre, particulièrement quand elles diffèrent des siennes. L’empathie n’est qu’un tout petit bout de cette capacité, en ce qu’elle ne concerne que les émotions, alors que la Théorie de l’Esprit couvre l’ensemble du champ intellectuel. Les tout petits enfants, jusqu’à deux ans, sont incapables de comprendre que l’Autre pense différemment. Puis ils s’y mettent peu à peu. Tout cela relève globalement du champ de la Communication. L’un des intérêts majeurs de ladite théorie est d’analyser les comportements de ceux qui se révèlent incapables de lire dans l’esprit de l’Autre — autistes, schizophrènes, dépressifs et alcooliques majeurs, entre autres.

Evidemment, les écrivains n’ont pas attendu Gregory Bateson, Jean Piaget et Simon Baron-Cohen pour avoir l’intuition du processus et en tirer des applications littéraires innombrables. Mais c’est globalement le cas de l’ensemble du champ psychologique : j’ai un léger doute sur la capacité de Piaget à mieux comprendre l’esprit humain que, mettons, Stendhal, et ce n’est pas par hasard si le cher Pierre Bayard a écrit un lumineux Maupassant, juste avant Freud (Editions de Minuit, 1994) où il démontre, avec son humour habituel, que la rencontre (possible, mais non avérée) de l’auteur du Horla et du père de la psychanalyste sur les bancs de l’amphithéâtre où Charcot donnait ses leçons, et qu’ils fréquentèrent l’un et l’autre, n’est pas une vue de l’esprit : les experts modernes en cognitivisme ont formalisé les portes ouvertes par de grands artistes. Ce que je dis des écrivains de talent est également vrai des peintres : Füssli, cent ans avant Freud, n’avait pas besoin d’avoir lu l’Interprétation des rêves, publié un siècle plus tard, pour peindre ses Cauchemars.
Tout cela pour dire…

Des cognitivistes américains viennent de sortir une étude dont le New York Times se fait l’écho, dans laquelle ils démontrent que la lecture de Tchékhov, et plus globalement de n’importe quel écrivain majeur de fiction, avant une conversation (mettons, un entretien d’embauche) ouvre l’esprit à la perception des pensées de l’Autre. Ce que ne parviennent pas à faire des auteurs populaires de best-sellers, ni des auteurs d’essais, même de bon niveau. Si vous postulez pour un emploi de commis-charcutier, lisez trois pages de Zola avant d’affronter votre futur employeur. Si vous ambitionnez d’entrer à la Poste, lavez-vous l’esprit, au préalable, avec Voltaire. Et le futur comptable a tout intérêt à lire Swift ou Dostoïevski avant tout entretien.

À vrai dire, les amateurs de belles lettres ne seront pas étonnés, et trouveront même que ces chercheurs américains viennent de découvrir la lune. Au début des Liaisons dangereuses, la marquise de Merteuil raconte qu’elle a lu successivement un chapitre du Sopha (de Crébillon), une lettre d’Héloïse (celle d’Abélard, ou, plus probablement, celle de Rousseau) et deux contes de La Fontaine « pour recorder les différents tons que je voulais prendre », ajoute-t-elle. Le tout pour « rendre heureux » son amant du moment. Résumons : Le Sopha pour le brillant de la conversation, Héloïse pour la tendresse, La Fontaine pour le grivois. Le total donne assez envie de connaître la dame.
Je conseille d’ailleurs aux cognitivistes de lire La Nuit et le moment de ce même Crébillon (ici, si vous ne l’avez pas), escrime d’un homme et d’une femme qui se cherchent, se devinent, pénètrent chacun l’esprit de l’autre, le tout afin de vérifier si leur projet (probablement partagé dès le début) de coucher ensemble était ou non une bonne idée, et si chacun méritait l’Autre.

La séduction, c’est bien cette entreprise de lecture à travers le front rebaptisée « Théorie de l’esprit ». Que des Américains aient eu à cœur de prouver que la bonne littérature mène au lit ou à l’embauche me paraît un signe encourageant : encore un siècle ou deux, et ces gens-là entreront dans la civilisation.

*Image : wikicommons.

Aux armes, citadins!

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armes autodefense chasse
armes autodefense chasse
« les gens estiment ne pas être défendus à cause du délitement du lien social »

 

Quand la tentation de l’autodéfense se développe, celle de s’acheter une arme n’est jamais bien loin. Confrontés à la montée de l’insécurité, chaque année, quelques dizaines de milliers de Français supplémentaires ont recours aux deux grandes voies légales qui permettent l’obtention d’une arme à feu : le stand de tir et le permis de chasse. Quant aux armes illégales, il semble bien qu’elles soient de plus en plus faciles à trouver.

D’après Patrice Bouveret, président de l’Observatoire des transferts d’armement, « les gens estiment ne pas être défendus à cause du délitement du lien social, les commerçants notamment. Du coup, ils pratiquent ce qui leur semble être de la légitime défense. Mais cela peut conduire à des meurtres, et souvent, l’arme se retourne contre eux. C’est un phénomène dangereux mais marginal ».

Restent les chiffres, éloquents. La Fédération française de tir se réjouit bien naturellement de la croissance de ses effectifs, passés de 133 000 adhérents en 2000 à 171 000  en 2014, on peut légitimement s’interroger sur cette tendance lourde.[access capability= »lire_inedits »]  La licence de chasse rencontre le même succès chez les citadins, et pas seulement parce que les néo-urbains rêvent de traquer la bécasse, le dimanche en famille. On dénombre quelque 120 000 nouvelles licences établies ces six dernières années, un nombre en croissance chaque année. François, un avocat parisien de 30 ans, marié, avec deux enfants, a franchi le pas sous couvert de retour aux traditions : « Je souhaite tendre vers l’autonomie, par principe de liberté. Je considère que l’État est défaillant là où il devrait être opérant – on le voit avec l’augmentation des cambriolages – alors qu’il nous contrôle en permanence. Je considère qu’on devrait avoir le droit de porter une arme pour des raisons de légitime défense et de droit à la propriété. »

Moins inquiet, le ministère de l’Intérieur pratique la politique de l’autruche en ne recensant que 3 millions d’armes déclarées – contre 10 ou 12 millions en circulation selon les estimations. Dormez braves gens, il paraît que les chiffres des cambriolages s’améliorent ! Et pour compléter le décor de village Potemkine que la place Beauvau édifie méthodiquement, on nous présente des statistiques rassurantes sur la possession d’armes. Officiellement, le total d’armes à feu détenues par les Français dégringole depuis vingt-cinq ans. C’est ignorer les transactions sous le manteau de la part d’armuriers pas toujours très regardants sur la licence de leurs clients.

Mais soyons optimistes. Si l’on met de côté l’arsenal du grand banditisme ainsi que les fusils et autres 22 long rifle hérités de la Seconde Guerre mondiale sans avoir jamais été recensés, on pourrait croire à la fiction du ministère : l’État joue son rôle et les Français ne s’arment pas. En poussant le bouchon un peu plus loin, on dira qu’il en va de l’armement comme de l’insécurité, ceux qui en voient partout ne font qu’exprimer des sentiments déconnectés de la réalité…[/access]

*Photo : wikicommons.

Obama is back

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barack obama russie etat islamique

barack obama russie etat islamique

C’est un renversement aussi spectaculaire qu’inattendu. Confronté à une vague républicaine aux élections législatives de novembre, ayant vu les démocrates se faire laminer dans les urnes, tenu à l’écart par nombre d’élus de son propre parti, parvenu à l’automne de sa présidence, Barack Obama a tout du « canard boiteux ». C’est un président que l’on dit affaibli, marginalisé, déjà sur la touche, ou presque.

Or que constate-t-on depuis deux mois ? Obama est hyperactif et prend seul les décisions qu’il n’a pas réussi à obtenir du Congrès pendant six ans. Résultat, il renaît. Il est plus que jamais à la barre, et a retrouvé sa place d’homme le plus puissant du pays. Mieux, il est en train de se ménager une place de choix dans l’histoire. C’est un président apaisé, heureux, souriant et décontracté qui est apparu devant les journalistes, pour sa dernière conférence de presse de l’année. « Ma présidence est entrée dans son dernier quart-temps. Il se passe toujours des choses intéressantes dans le dernier quart-temps » a-t-il déclaré,  radieux. Tombé à zéro en novembre, il est redevenu un héros en décembre.

Comment une telle métamorphose a-t-elle été possible ? Réponse : en quatre étapes et deux décrets.

En premier, un accord sur la lutte contre le réchauffement climatique  a été conclu avec la Chine le 11 novembre. Un accord mineur, sur le fond, puisqu’ n’impose aucune contrainte aux deux signataires, et donne à la Chine, premier pollueur mondial, jusqu’à 2030 avant de commencer à réduire ses émissions… Mais, sur la forme, l’événement est crucial. C’est la première fois que la Chine s’engage sur la question du climat. Comme si Obama avait su susciter, chez Xi Jinping, une prise de conscience. Et c’est un gage de bonne foi donné par Obama à ses électeurs qui attendaient depuis six ans un geste sur cette question. La cote de popularité d’Obama en a fait un grand bond en avant…

Puis, le 20 novembre, Obama a signé un décret présidentiel offrant une amnistie à cinq millions d’immigrants clandestins. Une décision forte et de longue portée. Une réforme de l’immigration est en discussion au Congrès depuis des années. Sans aboutir, faute de parvenir à un texte qui  rassemble une majorité d’élu et puisse être voté. Obama a donc fait d’une pierre deux coups, voire trois. Il a tranché dans le sens qu’il souhaitait. Il a mis en évidence l’immobilisme du Congrès  et il a défié la nouvelle majorité républicaine de s’opposer à son décret en passant son propre texte de loi. A deux ans d’une élection présidentielle il a pris le pari que les Républicains ne mettraient pas le sujet sur la table par crainte de s’aliéner le vote des minorités issues de l’immigration. Pari gagnant pour l’instant.

Troisième étape, l’effondrement du rouble, la monnaie russe qui, combiné à la baisse du prix du pétrole a précipité le pays de Vladimir Poutine dans la crise financière. Il n’y a pas forcément de quoi se réjouir, sauf si l’on s’appelle Barack Obama et que l’on a instauré des sanctions internationales contre la Russie, pour la punir de son ingérence brutale en Ukraine, et de la menace que ce comportement fait peser sur la paix en Europe. Ce conflit n’est pas résolu, mais Obama a obtenu ce qu’il souhaitait, c’est-à-dire démontrer l’efficacité d’un mode pacifique de gestion des conflits.  Il a réussi à faire perdre de sa superbe au chef du Kremlin et en espère un comportement plus coopératif à l’avenir…

Et enfin il y eut cette annonce surprise d’une main tendue vers Cuba après 54 ans d’embargo contre le régime Castriste. Il y a un an, aux obsèques de Nelson Mandela, Obama avait serré la main de Raul Castro. Cette fois, il a décidé de « normaliser » les relations entre les deux pays, en desserrant l’étau américain sur l’île et en proposant de rouvrir une ambassade à La Havane. Techniquement, il n’a pas « levé » l’embargo. Il n’en n’a pas le pouvoir. Seul un vote du Congrès peut en décider. Mais il a marqué les esprits et peut-être l’histoire. Tout comme il y eut en 1972 le voyage de Nixon en Chine, pour rétablir des relations après un hiatus de vingt-cinq ans, on se souviendra qu’il y eut en 2014, cette avancée américaine du président Obama. Avancée quasi gratuite, il faut le noter. Obama n’a rien demandé en contrepartie, sinon la libération de deux prisonniers américains.

Il est à présent question d’un accord historique imminent avec l’Iran sur leur programme nucléaire. Obama a également obtenu du nouveau gouvernement de Kaboul que des militaires américains demeurent stationnés en Afghanistan, au-delà de la limite de décembre 2014. Ce que le président Karzaï avait refusé. Et les frappes américaines et alliées contre Daech, ont stoppé la progression de ce mouvement en Irak et en Syrie.

En politique intérieure, Obama a enfin approuvé une nouvelle règlementation environnementale limitant les concentrations d’ozone, et il a obtenu un accord sur le budget qui a évité un baissé de rideau du gouvernement, c’est-à-dire la fermeture des services administratifs, faute de crédits.

Pour un président dit « boiteux », voilà une rare et impressionnante série de succès. Loin d’être battu et affaibli, Obama apparaît, tel Prométhée, libéré. Déchainé, même.

Il y a une explication très simple, et très politique, à la multiplication des décisions prises par le président Obama. Le calendrier. Obama veut agir avant que la nouvelle session du Congrès ne s’ouvre à la mi-janvier, afin de couper l’herbe sous le pied de la nouvelle majorité républicaine. En clair, il veut en faire le plus possible tant qu’il le peut encore.

Il y a une autre explication. Obama veut mettre à profit les deux années qui lui restent pour instituer les changements promis durant ses campagnes et sur lesquels il n’a jamais réussi à s’entendre avec le Congrès. Même du temps où le Sénat avait encore une majorité démocrate. Si au passage il peut se ménager une place de choix dans l’histoire, c’est encore mieux pour lui.

Il y a, toutefois, un problème sur la méthode. Le président agit par décret. C’est-à-dire sur le seul pouvoir de son autorité de chef de l’exécutif. Au mépris, pourrait-on dire, de l’opinion publique, et de l’appareil législatif. Car si les électeurs ont voté massivement en novembre pour des candidats républicains, c’est peut-être que la politique menée par les démocrates, ne leur convenait pas. Ce dont le président Obama se soucie comme d’une guigne. Il agit pour lui et pour son camp, dans le respect de la lettre des institutions, mais pas de l’esprit…

Par ailleurs, les décisions de Barack Obama sont soutenues par une part importante de l’électorat, en particulier les minorités (pour la question de l’immigration), les jeunes (pour la question cubaine et l’environnement) et les femmes (qui n’aiment pas les blocages institutionnels). Cet électorat est, certes, déjà acquis aux démocrates. Mais son enthousiasme à soutenir la cause vient d’être revivifié par le  succès.

L’ironie est qu’Obama va ainsi à l’encontre de ce qu’il avait toujours affirmé. En 2008 il avait fait campagne contre la « présidence impériale », c’est-à-dire un exécutif coupé du peuple et agissant sans contrôle. «Le problème le plus sérieux qui affecte nos institutions, disait-il alors, est celui d’un pouvoir  exécutif trop puissant et d’un président qui ne passerait jamais par le congrès » (31 mars 2008).

Deux ans plus tard, en octobre 2010, lors d’une conférence de presse, devenue fameuse, il était revenu sur la question : « Je ne suis pas roi. Je ne suis que président, avait-il dit.   Je ne peux pas agir seul,  à ma guise…. Notre système de gouvernement impose au Congrès et au président de travailler ensemble… Mon devoir est d’exécuter la loi, pas de faire la loi. »

Obama est devenu aujourd’hui le personnage qu’il combattait hier.  Il fait pour son compte ce qu’il dénonçait chez un autre. Mais, comme chacun sait, seuls les imbéciles ne changent jamais  d’avis.

*Photo : wikicommons.