Accessible à une certaine mélancolie

Accessible à une certaine mélancolie

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Comment définir cette mélancolie qui, chaque année, m’envahit avant les fêtes de fin d’année ? Un sentiment banal, certes, ressenti par la plupart d’entre nous, donc universel. C’est bien ; on se sent moins seul. A part que chez moi, les déclencheurs et les rituels qui s’ensuivent sont presque toujours les mêmes. Déclencheurs : baisse de lumière ; cette nuit humide qui imbibe les après-midi-éponges de leur jus de jais. Ce duffle-coat qu’il faut remettre avec cette fermeture Eclair qui ne cesse de se coincer et ces boutons qui cognent contre les tables des restaurants. Ces bouffées de froid sec qui surgissent d’on ne sait où, un matin ; elles vous conduisent à sortir votre affreuse petite râpe de plastique bleu pour enlever la glace sur le pare-brise de votre Peugeot 206 verte. Et tous ces souvenirs qui vous remontent à la gueule comme une mauvaise houle, qui vous submergent, ces souvenirs d’abandons, d’abandons hivernaux que l’on tente de combattre en remettant inlassablement le même morceau sur l’autoradio de la 206 : « Life on Mars », de David Bowie. 
 Ces souvenirs d’abandon qui vous serrent le coeur si fort qu’ils font saigner vos larmes.

Un dimanche soir de décembre 1974, certainement.  Nous revenons d’un concert minuscule que mon groupe de blues-rock et moi, avons donné à la MJC d’Harly (Aisne). Elle est à mes côtés. Si blonde, si belle. Il fait nuit déjà ; il n’est que 18h30. Nous longeons les voies ferrées entre Quessy-Centre et la gare de Tergnier (Aisne). La nuit est grasse et froide comme les boulets de charbon entreposés dans les caves des cheminots.  Elle me tient à peine la main. Je sens qu’elle va la lâcher comme le sauveteur, épuisé, lâche, impuissant, la main du suicidé que le fleuve noir finit par engloutir. 
    On ne parle pas ; j’ai compris. Un hiver pitoyable, humide et froid. L’agonie de notre petit couple sera longue : celle que j’appelle Delphine dans mon roman Les Matins translucides, finira par me quitter en mai 1975. Mon premier amour massacré. M’en remettrai-je un jour ? Bien sûr que non.

Il y a aussi les marchés de Noël et leurs babioles clinquantes, leurs odeurs de tartiflette. Décembre 2001. Celle qui n’est pas encore mon ex-femme, Féline, vient de m’apprendre qu’elle demande le divorce. J’erre sur le marché de Noël d’Abbeville. Je me saoule de vin chaud qui se refroidit si vite dans mes mains gelées. Je regarde l’enseigne du journal qui scintille. Je sens bien que, sous peu, je ne la verrai plus. Je regarde l’appartement de fonction, au-dessus des bureaux de la rédaction. Deuxième et troisième étage où nous avions été heureux. Vie de famille. Puis l’hiver. Le vin froid et les larmes de sang sous la lumière blafardes de la capitale de la Picardie maritime, égarée au coeur d’un hiver de 2001. Une petite ville noire, aux feux de fête pâle comme une comète perdue. Comme une marionnette affolée dont on eût coupé les fils afin que l’illusion des gestes, donc de la vie, plus jamais ne puissent l’animer.

Décembre 2011. Elle m’annonce qu’elle s’en va. Ma grande Didiche, longue liane aux jambes interminables. Chanteuse de profession. Les jours passent. Les meubles commencent à disparaître. Son bureau, bientôt, se vide. Je retrouve à terre deux ou trois plumes roses qui appartenaient au boa dont elle se drapait quand elle se produisait au cabaret. Deux ou trois plumes roses ; c’est peu pour six ans d’amour. Par la fenêtre, je regarde les guirlandes qui clignotent au-dessus de l’avenue Louis-Blanc. Il fait nuit. Il fait toujours nuit dans ces moments-là. Je prends ma voiture. Sur l’autoradio, en boucle : « Life on Mars », de Bowie. Encore et toujours.

La solitude, bientôt, s’installe dans la maison. Puis le froid. Puis le cafard. Une autre dame blonde qui tente de me réconforter me confie, le soir du Nouvel An qu’elle préfère les Jaguars aux Peugeot 206. Je ne dis rien. Je regarde la nuit noire, humide, glaciale de cet hiver 2011 qui n’en finira pas, qui, à force de tristesse, de ruptures, finissent par ne plus finir et constituer un long hiver sans lumière qu’on persiste à appeler la vie, histoire de se rassurer. « Life on Mars », de Bowie. Une petite chanson dans le noir de la vie. C’est ridicule. Faire un nouveau pas devant l’autre, puis recommencer.

Recommencer.

*Photo : wikicommons.


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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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