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La France, fille aînée de l’athéisme

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Après les attentats du mois de janvier, un débat s’est instauré sur les moyens à envisager pour permettre à la religion musulmane de s’intégrer dans la société française. Parmi les sujets abordés, celui de la laïcité « à la française ». Celle-ci s’oppose à la conception anglo-saxonne (américaine surtout) de la laïcité, notamment par le fait qu’elle privilégie un espace public où les religions doivent se montrer discrètes, voire absentes, à une société où les religions sont à la fois valorisées et mises sur un pied d’égalité. Comment les évolutions sociologiques récentes de la société française peuvent-elles nous amener à réexaminer cette question ?

Le reproche fait à la loi de 1905 repose sur le fait qu’elle a été établie pour contraindre la religion catholique à s’intégrer à la République alors que cette religion avait été ultra-majoritaire pendant des siècles. Et qu’elle ne faisait qu’entériner cette situation de domination en la contraignant à rester dans les limites de la loi. Dans cette logique, l’islam ne pourrait trouver, selon les contempteurs de la loi de 1905, sa place sur un pied d’égalité réelle. Principalement à cause de la quasi-impossibilité de construire des lieux de culte nouveaux.

Mais qu’en est-il de cette situation de domination aujourd’hui ? Regardons de plus près les chiffres. En trente ans, sa pratique, sa pénétration et son influence ont été divisées par trois : le ratio de baptêmes sur le nombre de naissances enregistré est passé de 80% à 36% – le ratio de confirmations est passé de 15% à 5% – le ratio de mariages catholiques sur le nombre d’unions civiles (mariages civils et Pacs) est passé de 35% à 9% – le nombre de prêtres est passé de 38 000 à 13 000 (dont largement plus de la moitié ont dépassé l’âge de la retraite) – le nombre de catholiques pratiquants « une fois par an au moins » est passé de 60% à 27%, celui de pratiquants « une fois par mois au moins » de 40% à 9%. Celui des pratiquants « une fois par semaine » a été divisé par 5, passant à 4%.

La moitié des catholiques déclarés (45% de la population) affirment ne pas croire en Dieu, soit 23% de « catholiques athées » auxquels il faut ajouter une majorité des Français qui se déclarent sans religion (45% de la population aussi). Si on additionne « catholiques athées » et « sans religion athées » (certains « sans religion » sont peut-être déistes), on a sans doute largement plus de 50% des Français qui sont athées. Le reste de la population étant composé de 6 à 8% de musulmans, de 0,5% de juifs religieux (pratiquant ou respectant des prescriptions religieuses), de 1% de protestants déclarés, et de 1% de bouddhistes réguliers.

On est donc passé en trente ans d’une situation où la religion catholique était dominante et incontestée (plus de 80% de la population grosso modo) à une situation ou plus de 50% des Français se déclarent athées, voire près de 70%  si l’on additionne les 23% de catholiques athées (c’est-à-dire des baptisés qui ne pratiquent pas leur religion et qui déclarent ne pas croire en Dieu) et les 45% de « sans religion ». Le « fait catholique », n’est donc plus un fait dominant, loin de là. On peut même imaginer, si l’on prolonge les courbes de tendance, qu’à l’horizon de 20 ou 30 ans, il n’y aura plus en France que 10% de catholiques. À côté de peut-être 10% de musulmans (si l’immigration ne progresse pas démesurément, sinon on peut imaginer un socle de près de 15% de musulmans).
Ceux qui veulent exonérer les musulmans des efforts à faire pour s’adapter à la République française mettent volontiers en avant une situation française où la religion musulmane serait dominée par la religion catholique. Cette situation de domination religieuse étant le reflet d’une situation de domination sociale et culturelle. Mais on a vu que la structure religieuse française n’était plus celle-ci. Et qu’elle le sera encore moins à l’avenir. Le fait religieux dominant, c’est l’athéisme. La France est devenue « fille aînée de l’athéisme » après avoir été celle de l’Église. Il est tout à fait envisageable, on l’a vu, d’imaginer à l’horizon 2050 une France composée de 80% d’athées ou de sans religion, de 10% de catholiques et de 10% de musulmans.

Dans cette situation sans précédent, le catholicisme ne serait plus le fait dominant de notre nation, mais une de ses deux religions minoritaires, à égalité avec l’islam. Le fait dominant sera celui de l’athéisme, ou tout du moins d’une irréligiosité massive de la population. Dans cette perspective, la laïcité change de rôle. Elle n’est plus un instrument de combat pour réduire une religion dominante et la maîtriser mais la base d’un comportement très largement majoritaire qui s’impose à tous. Elle n’essaie plus d’écarter de l’espace public des comportements religieux pour les contraindre à rester dans le domaine privé car ils seront à l’avenir aussi très largement absents du domaine privé. Elle devient un état majoritaire et largement partagé par la population. Le débat ne se pose plus dès lors entre « séparatistes » (au sens de 1905) et « concordataires » (au sens de 1801) , puisqu’il n’y aura plus grand chose à séparer hormis les pratiques minoritaires de 10% de catholiques et de 10% de musulmans et qu’il n’y aura plus grand chose à protéger puisque la religion musulmane sera à égalité avec la religion catholique.

En étant provocateur, on pourrait dire que le déclin de la religion catholique est une grande opportunité pour imposer la laïcité aux musulmans. Car à l’avenir elle n’apparaîtra plus comme l’instrument de domination d’une France blanche et chrétienne sur une France colorée et musulmane, mais comme l’état général et normal de la très grande majorité de la population. C’est pourquoi, ce n’est absolument pas le moment de renoncer ou d’aménager la laïcité au sens où elle a été mise en place en 1905. C’est au contraire le moment de réaffirmer ses valeurs parce qu’elles ont un avenir certain car la laïcité invite tous les Français à se conformer à quelques règles simples de bienséance : ne pas exposer sa religion en public par des signes ostentatoires – tolérer la critique de sa propre religion – ne pas imposer aux autres des règles qui ne les concernent en rien (le fait de dessiner Mahomet par exemple) – et sans doute laïciser aussi les jours fériés (en proposant à chaque français de disposer d’un stock de 5 jours fériés à utiliser à sa propre convenance, religieuse ou pas).

Régis Debray a écrit que la religion chrétienne était en train de laisser la place à une nouvelle religion « athée » qu’il appelle la ROC (Religion de l’Occident Contemporain). Il se trompe sans doute en l’étendant à tout l’Occident car le continent américain en général et les USA en particulier restent très attachés au christianisme. Mais les signes sont très forts en Europe d’une évolution vers la ROC (ou de la REC, Religion de l’Europe Contemporaine). Ils le sont tout particulièrement en France car les 67% de Français qui se déclarent aujourd’hui athées ou sans religion et qui seront sans doute demain 80% de la population sont certainement à l’avant-garde de cette évolution. Sont-ils pour autant sans valeurs ? Non car ils partagent un certain nombre de principes qui sont au cœur de la laïcité : le respect de l’égalité (hommes-femmes) – le respect des minorités (sexuelles en particulier) – la défense des libertés individuelles et collectives – la tolérance. Ce sont les principes fondamentaux de cette religion des droits de l’homme. Ils s’imposent à tous.

Dans un article récent sur Atlantico, Michel Maffesoli décrit une France évoluant vers une forme de tribalisme fondé sur les affinités électives. Il a certainement raison sur le plan culturel, comportemental, vestimentaire, alimentaire… Mais il omet de voir que sur le plan religieux, une tribu dominera très largement les autres : celles des athées sans religion qui représentera 80% de la population. C’est pourquoi il comment une erreur historique en désignant la laïcité comme l’obstacle à l’harmonie globale de la nation. Il veut « une République multiple et tolérante pour que la France ne soit plus une machine à produire des djihadistes ». Oublions le fait qu’il culpabilise inutilement la République laïque comme responsable des crimes commis par ceux qui réfutent la laïcité, nous avons déjà fait un sort à ces mauvaises interprétations du djihadisme, pour considérer qu’il s’interdit d’imaginer que la laïcité peut être vecteur de tolérance. Il n’est pourtant pas difficile d’entrevoir que des citoyens peuvent – doivent – se respecter pour ce qu’ils ont en commun plus que s’interpeller sur ce qui les différencie. Surtout quand 80% d’entre eux n’ont pas de différences à affirmer au plan religieux.

Avec Régis Debray, on peut au contraire envisager la laïcité non pas comme un obstacle à l’épanouissement de l’individu mais comme un projet pour cimenter une nation en déclin spirituel. La laïcité n’est sans doute plus l’ennemie de la religion chrétienne. Elle ne doit pas devenir l’ennemie de la religion musulmane. La France, parce qu’elle a une vocation universelle et parce qu’elle a la première exprimé le désir de liberté, d’égalité et de fraternité sans lesquelles la laïcité n’existe pas, peut jouer un rôle de premier plan pour faire de l’Europe un espace laïc et tolérant dans un monde en proie à l’intolérance et au désordre. Elle peut montrer la voie si elle est sûre d’elle-même et si elle trouve la force de faire partager son projet à tous.

L’athéisme : une religion d’Etat?

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Après les attaques contre Charlie Hebdo et le centre culturel de Copenhague, il est urgent de rendre à la liberté d’expression toute sa place et de réaffirmer l’importance de la laïcité. Mais il est tout aussi important de s’accorder sur le concept de laïcité.

Dans la foulée de ces attentats, confondant peut-être vitesse et précipitation, Reporters Sans Frontières (RSF) a proposé à tous les responsables des cultes de signer une « Proclamation pour la liberté d’expression ». Or, ce texte pose question.

S’il réaffirme avec force le droit au blasphème et évoque la liberté de conscience qui permet à chacun de pratiquer librement sa religion, il semble ne pas accorder aux croyants une liberté d’expression totale. Extrait : « La liberté d’information et d’expression, celle des journalistes comme des citoyens, ne saurait être contrainte ou limitée par les convictions ou les sensibilités des uns ou des autres. (…) Nul ne peut imposer sa conception du sacré à autrui. »

Si la conception du sacré ne « s’impose » effectivement pas à l’autre, on est en droit de se demander au nom de quoi un simple « citoyen » n’aurait pas le droit de parler de sa foi à d’autres. S’agit-il de limiter l’expression de la foi au nom de la laïcité ? La formule choisie pour définir le droit à pratiquer sa religion (« liberté de conscience » plutôt que « liberté d’expression ») semble effectivement aller en ce sens. Le croyant aurait le droit d’avoir la foi, mais à la seule condition que ce soit tout seul et dans son coin.

Puisque « chacun est libre d’exprimer et de diffuser des critiques, même irrévérencieuses, envers tout système de pensée politique, philosophique ou religieux », comme le précise le texte, n’est-il pas légitime que cette même liberté permette de réfuter ces critiques et de soutenir la thèse opposée ? Si l’on souhaite que la liberté d’expression soit la même pour tous, ne devrait-on pas refuser que le blâme de la religion l’emporte sur l’éloge ?

C’est peut-être un détail et on peut légitimement penser qu’en rédigeant ces lignes, RSF entendait surtout prévenir les réactions des croyants aux critiques de leur religion plutôt que limiter l’expression de leur foi. Pourtant, ces lignes traduisent également une tendance perceptible dans la société française, qui consiste à confondre laïcité et athéisme au risque d’en faire une religion, avec son lot de fanatiques.

La laïcité ne doit certes pas transiger avec l’extrémisme mais elle ne doit pas non plus privilégier l’athéisme au détriment de la foi. Le droit au blasphème doit pouvoir s’appliquer aussi bien à l’athéisme – car qu’est-ce que l’athéisme sinon une croyance en l’inexistence de Dieu ? – qu’aux religions.

Rien de plus évident, me direz-vous. J’ai pourtant souvent été surpris de constater que les professeurs croyants se gardaient bien de parler de leur foi à leurs élèves dans le cadre public de l’école, tandis que de nombreux collègues ne se gênaient pas toujours pour faire la publicité de leur athéisme, avec parfois force arguments.

La suspicion a priori vis-à-vis du fait religieux est une attitude très française. Pour preuve, la rapidité avec laquelle on qualifie de prosélytisme la simple affirmation d’une croyance, sans toujours prendre la peine de distinguer entre ce qui relève de la fonction et ce qui relève de l’individu. Pour Le Robert, le prosélytisme, c’est par extension « recruter des adeptes ». Selon Paul Valéry, c’est « vouloir que les autres soient de notre avis ». Or, toute proclamation de sa foi n’est pas nécessairement prosélyte. Elle a autant droit de cité que la profession de foi athée qui, depuis le fameux « je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit » de Don Juan, a fait beaucoup d’adeptes.

Le danger, ce n’est pas la religion comme expression d’une croyance, c’est la religion comme modèle commun. Et cela vaut autant pour l’athéisme que pour les autres croyances, car il serait bien naïf de penser que l’athéisme ne saurait influencer la société au même titre que la foi. « La liberté d’expression n’a pas de religion » écrit RSF. C’est exact. Il importe donc qu’elle ne promeuve pas l’athéisme.

L’enjeu dépasse peut-être le simple cadre des libertés individuelles. Car si l’on veut donner une chance aux croyants de tous bords d’adhérer à notre modèle, il convient avant tout de ne rien y ajouter. Obliger les croyants à choisir entre athéisme et religion, entre laïcité et croyance, c’est leur imposer des contraintes inutiles et prendre le risque de susciter une hostilité superflue. Or choisir de limiter la liberté d’expression des croyants pourrait contribuer à ce que celle-ci s’affirme sous d’autres formes, plus ostentatoires et plus offensives.

Ce qui est inquiétant, dans les réactions post-Charlie Hebdo, ce ne sont pas celles des radicaux, dont il n’y a rien à attendre, ce sont celles de certains soi-disant modérés. Il convient face à cette attitude, nous le répétons, de ne pas céder un pouce sur la laïcité, de réaffirmer avec force le droit au blasphème. Mais il convient également de ne pas se laisser emporter par certaines tendances laïcardes et de ne surtout pas laisser croire que la laïcité serait, par essence, contre les religions.

Dans ce contexte, il paraît opportun de rappeler, à l’heure où l’on érige Voltaire au rang d’étendard de la liberté d’expression et de symbole de la laïcité, que celui-ci, souvent très critique à l’égard des religions, était un théiste convaincu, pour qui le dogme du croyant devait se résumer à quelques éléments essentiels : « Sa religion est la plus simple et la plus étendue ; car l’adoration simple d’un dieu a précédé tous les systèmes du monde. […] Il compte tous les sages pour ses frères. […] Faire le bien, voilà son culte, être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. » (Le Dictionnaire philosophique, article « Théiste »).

On reproche parfois à certains croyants, à raison, la certitude avec laquelle ils affirment l’existence de Dieu. On est en droit d’attendre la même chose de ceux qui penchent pour sa non-existence. Car, au risque d’en décevoir certains, cette question n’est pas tranchée.

Or il y a, de la part de certains intellectuels ou auto-proclamés comme tels, des postures qui frisent le manque d’humilité et la condescendance à l’égard des croyants. Il serait dommage que le soupçon de foi constitue un défaut de pensée, près de deux siècles après qu’on a cessé de considérer l’athéisme comme un défaut de l’esprit.

Dans un article paru sur le site Slate.fr, Eric Leser explique qu’« il y a trois siècles, la croyance en Dieu était universelle y compris parmi les savants et les instruits » mais que « tout cela a changé à la suite du développement de la science moderne et de la capacité de l’homme à dominer et comprendre la nature par l’usage de la raison ». Ce faisant, il semble à la fois tirer un trait sur tout un pan de l’histoire de la philosophie et oublier que de nombreux philosophes ont essayé de prouver l’existence de Dieu par la raison, à commencer par Platon (dans le Phédon notamment). Voltaire lui-même définissait sa croyance comme le simple effet de l’usage de celle-ci : « Qu’est-ce que la foi ? Est-ce de croire ce qui paraît évident ? Non : il m’est évident qu’il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent ; ce n’est pas là de la foi, c’est de la raison. » (Dictionnaire philosophique, article « Foi »). Il oublie également que le relativisme n’a rien de moderne et que Socrate critiquait déjà, il y a plus de deux millénaires, celui des sophistes, notamment Protagoras et Gorgias.

Ce serait un comble que le fait de s’interroger sur l’existence de Dieu devienne le tabou de ceux qui prônent la liberté d’expression !

Pour que la laïcité cesse d’être en crise, il faut réaffirmer notre attachement à celle-ci, il faut rappeler ses principes, son intransigeance, mais également rappeler qu’elle est l’aboutissement de la réflexion de croyants autant que d’athées. Il faut peut-être enfin qu’elle cesse d’être, pour une certaine catégorie de citoyens, une sorte de religion. Il faut que la foi et le fait religieux s’inscrivent de nouveau dans le débat public et qu’ils y trouvent leur place autant que l’athéisme. La laïcité, et c’est là toute sa grandeur, ne distingue pas entre le croyant et l’athée, elle les accueille et les protège de la même façon et ne considère pas l’un comme supérieur à l’autre. C’est sans doute aussi à ce prix que les religions cesseront d’être intolérantes.

*Image : wikicommons.

Ivan Rioufol lève le poing

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« Cesser d’être polis ». C’est par cette formule menaçante qu’Ivan Rioufol appelle les Français à réagir dans Poings sur les i, le recueil de ses bloc-notes publiés dans Le Figaro en 2014. Voilà qui nous change un peu du sempiternel « sursaut républicain », nettement moins punk, auquel nous enjoignent en boucle les tenants du « Système » dont il souhaite « accélérer la chute ».

D’ailleurs, pour le chroniqueur réac – qui pose poing serré (sous le menton) en couverture de son livre – les idées politiques sont aussi fatiguées que les mots employés par nos dirigeants. Ainsi qualifie-t-il d’« utopies dévoyées » le socialisme, l’égalitarisme, l’antiracisme et l’incontournable « vivre ensemble »… Lui voit dans l’année 2014 la poursuite d’une « révolution conservatrice et libérale qui échappe aux partis et dépossède la gauche de sa maîtrise des manifestations de rue ».

A la gauche « prolophobe », il oppose « la classe moyenne, les provinces tranquilles, la France catholique [qui] sont définitivement sorties de leur silencieuse hébétude ». Conséquence : « Le camp du bien devine que ses jours sont comptés. Il est sur la défensive. » Mais la « droite » n’en bénéficie pas pour autant : « A mesure que l’ancienne société s’affaisse, se précise le clivage qui relègue droite et gauche au rang des antiquités », diagnostique le docteur Rioufol.

Pour lui, désormais, « le peuple de droite est en attente d’une alternative à Marine Le Pen ». Mais ni Sarkozy ni Juppé ne lui feront de l’ombre en allant chercher des voix « vers le centre et son eau tiède ». Dès lors, son constat se veut résolument alarmiste, et ne laisse rien présager de paisible. « D’où partira l’étincelle ?, s’interroge Rioufol. La faiblesse du pouvoir est telle que, sous ses doigts maladroits, toutes les déflagrations sont imaginables. »

Ivan Rioufol, Poings sur les i, éditions de Passy.

Poings sur les i

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«La partition sociale favorise l’islamisme»

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Laurent Joffrin apartheid terrorisme charlie hebdoLes médias sont sans doute les principaux agents propagateurs de la maladie française de l’autoflagellation. Avec une méthode simple : ils s’interdisent de dire ce qu’ils ne veulent pas voir et nous interdisent de voir ce qu’ils ne veulent pas dire. Reste à comprendre pourquoi ce qu’ils retiennent volontiers de la réalité française se résume à une litanie de fautes, voire de crimes – des discriminations à l’apartheid. Quel meilleur interlocuteur pouvions-nous trouver pour avoir ce débat que le directeur des rédactions de L’Obs et de Libération, en alternance, depuis 1988 ? Laurent Joffrin me reçoit le dimanche 8 février, dans son bureau, à quelques enjambées de la salle de rédaction qu’il prête gracieusement aux survivants de Charlie Hebdo.

Au lendemain du 11 janvier, toute la presse célébrait « l’unité nationale » contre le terrorisme et l’obscurantisme. Quelques semaines plus tard, le 5 février, une question barrait votre une : « Comment abolir l’apartheid en France ? » – comme si l’existence même de l’apartheid était une vérité scientifique. Comment est-on passé de la guerre contre le terrorisme au combat contre les discriminations ?

Si on croit que toute la France a manifesté le 11 janvier, on peut effectivement trouver étrange de voir un journal s’occuper aussitôt des fractures de la société. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu d’« unité nationale » le 11 janvier. Si 4 millions de personnes ont manifesté, ça veut dire que 58 millions ne l’ont pas fait. Une partie des banlieues, pour faire court, considérait que Charlie insultait la religion musulmane. D’autres, à la droite de la droite, ne voulaient pas pleurer un journal qu’ils n’aimaient pas, et considéraient que ça allait masquer les vrais problèmes. D’autres étaient simplement indifférents. Toute la gauche et une partie de la droite républicaine se sont mobilisées. C’est déjà beaucoup. La sensibilité qui a manifesté est majoritaire. Mais la population n’est pas unanime.

D’accord, mais au lieu de se demander ce que signifiait cette abstention des « quartiers », on a expliqué à la jeunesse issue de l’immigration qu’elle était victime d’un système injuste. Quel message lui envoie-t-on ?

Le mot est de Valls, nous l’avons repris à notre compte, même s’il est un peu exagéré, puisqu’on sait qu’il n’y a pas d’apartheid légal en France. C’est une situation de fait. En réalité il faut penser deux choses à la fois : la responsabilité des fanatiques, qui prennent des options criminelles. Et puis les conditions sociales, qui favorisent leur action en mettant à l’écart une partie de la population. D’où notre enquête sur l’apartheid social.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un article du 8 janvier, vous citez Abou Moussab al-Souri, théoricien du « nouveau djihad », qui le justifie par « l’oppression » et « l’humiliation » des musulmans vivant en Occident. Reprendre ses mots, n’est-ce pas faire son jeu ?

J’ai essayé de tenir les deux bouts du raisonnement : ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on a raison d’être fanatique – même Marx ne pensait pas ça, Bourdieu éventuellement, et encore –, mais ce n’est pas parce qu’il y a des fanatiques qu’il ne faut pas se soucier des conditions sociales qui favorisent le fanatisme. C’est une réalité. Cependant, s’il y a des gens à gauche qui cherchent des excuses sociales au terrorisme, ce n’est pas mon cas ni celui du gouvernement.

N’empêche, vous semblez bien plus préoccupé par les conditions sociales que par le fanatisme. Sauf erreur de ma part, le mot « islam » ne figure pas une seule fois dans vos derniers éditos. C’est un choix délibéré ?

Ah, bon ? Alors il faut que j’en refasse un[1. Le lendemain de notre entretien, le 9 février, Laurent Joffrin écrira dans son édito : « Les questions d’immigration et d’islam – la politique de l’identité, comme disent les Anglo-Saxons – sont bien au cœur du malaise français. Quelle laïcité ? Quelle République ? Quelle intégration ? Sans réponse claire à ces questions enchevêtrées, la gauche court au-devant de cruelles déconvenues. » Je n’ose penser que ma question ait pu en être à l’origine…]. J’ai pourtant évoqué cette bataille au sein de l’islam, à la fois théologique et politique. Les intégristes sont des ennemis de la modernité qui lisent le Coran de manière littérale et veulent revenir à l’islam du Moyen Âge. Parmi eux, il y en a qui basculent dans le terrorisme. Non parce qu’ils manquaient d’éducateurs sociaux, mais à cause de ce processus politique interne à l’islam. Je ne crois pas au déterminisme social. Les idées ont aussi une force autonome. En même temps, ce courant a tendance à recruter des jeunes qui viennent des banlieues, parce qu’ils y trouvent une identité, parce que ça donne un sens à leur vie. Ils se sentent rejetés, donc ils sont plus sensibles à la propagande de ces prêcheurs islamistes. Même s’il n’est pas lui-même un exclu, Coulibaly, qui vient de la Grande Borne, à Grigny, a eu un parcours typique de ces gamins de banlieue.

François Hollande a déclaré que « les musulmans [étaient] les premières victimes du terrorisme ». Qu’en avez-vous pensé ?

C’est vrai statistiquement. Depuis vingt ans, l’immense majorité des victimes du terrorisme est musulmane. Le pilote jordanien brûlé par Daesh, c’est un musulman. À Paris, les terroristes ont tué un policier musulman. Hollande tient un raisonnement politique, et il a raison. On a en France environ 10 % de gens d’origine étrangère, dont beaucoup de musulmans qui n’ont rien à voir avec le terrorisme. Tenons un discours qui ne les rejette pas du côté des intégristes. Essayons de les mettre de notre côté. Eux aussi sont visés.

D’accord, mais est-il plus urgent de dénoncer la haine antijuive et antifrançaise d’une partie des musulmans français ou de qualifier Finkielkraut d’« ennemi des musulmans » ?

Finkielkraut ? Ah oui, dans mon premier édito après les attentats[2. Le 7 janvier au soir, dans un éditorial publié sur le site de Libération, Laurent Joffrin soulignait le fait que les terroristes ne s’étaient pas attaqués aux « ennemis des musulmans » qui « ne cessent de hurler au loup islamiste » tels que Houellebecq ou Finkielkraut, mais à la « gauche ouverte, tolérante, laïque », dont ces derniers « se moquent tant ».]… Non, je visais surtout Riposte laïque et des gens comme Renaud Camus. Ou encore Houellebecq, qui explique que l’islam va prendre le pouvoir en France… Mais nous n’avons jamais manqué à la solidarité envers les Français juifs attaqués. Dès cet été, au moment des frappes à Gaza, Libé a fait sa une sur les attaques antisémites à Sarcelles et ailleurs. Et nous sommes le premier journal à avoir écrit sur les juifs tentés par le retour en Israël après l’attentat de l’Hyper Cacher.

Ne participez-vous pas tout de même à entretenir un climat d’autodépréciation permanent ?

La France n’est certes pas responsable de la montée de l’islamisme, mais faut-il passer sous silence la responsabilité de la société à l’égard des banlieues ? Une partition sociale, mentale et territoriale comme celle du Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, où il y a 80 % de musulmans, ne peut que favoriser l’islamisme.

Peut-être, mais à en croire les élus locaux, occidentaliser ces quartiers ne sera pas si simple.

C’est vrai. Certains endroits vivent de facto en dissidence. Mais à la différence de Zemmour et des autres, je pense que la démocratie est un régime très fort. Nos valeurs républicaines s’imposeront, à la longue.

En avril 2012, François Hollande promettait de convaincre les électeurs du Front national… Trois ans plus tard, les scores du FN ne sont-ils pas la preuve de son échec.

Oui, c’est vrai. Mais Sarkozy n’a pas réussi non plus, alors qu’il se positionnait comme l’adversaire le plus efficace du Front national en reprenant une partie de ses thématiques. La gauche anti-lepéniste a sans doute commis des maladresses, mais ce n’est pas l’essentiel. Les Kouachi et Coulibaly sont des agents électoraux formidables pour le Front national. Et la condition ouvrière ne cesse de se dégrader avec la crise, les fermetures d’usines, la progression du chômage… La gauche est censée lutter contre le chômage, si elle échoue, c’est plus grave que si c’est la droite. Et il y a la peur de l’islam, très difficile à maîtriser. Malgré cela, la lutte doit continuer. Je préfère ceux qui luttent, même maladroitement, à ceux qui les dénoncent…[/access]

*Photo : Hannah Assouline

Marine Le Pen présidente en 2017 ?

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marine le pen 2017

La déclaration de Manuel Valls quant à une possible victoire possible de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 a au moins un mérite. Un seul. Elle échappe à une pensée paresseuse de l’avenir qui postule que celui-ci va inévitablement reproduire le visage du passé récent. C’est ainsi que l’armée française de 1939 était prête à gagner la guerre de 14-18. C’est ainsi que Lionel Jospin répétait en 2005 que la nouvelle immigration s’intègrerait à la nation française, après quelques difficultés, comme s’était intégrée la vieille immigration des Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais. Aujourd’hui, les hommes politiques aussi bien que les commentateurs tiennent pour acquis que le 22 avril 2002 a de fortes chances de se reproduire, avec la fille à la place du père : elle sera validée au premier tour. Certes, ils concèdent qu’elle recueillera plus de voix que Jean-Marie, et même qu’elle arrivera peut-être en tête du scrutin. Mais au second tour, le 5 mai 2002 ressuscitera inévitablement dans toute sa splendeur. Quel que soit le candidat opposé à MLP – Hollande, Juppé, Sarkozy, ou Boutin – il triomphera. Le diable a surgi, puis est rentré dans sa boîte en 2002, la diablesse fera trois petits tours et puis s’en ira en 2017.

Or voilà que Manuel Valls, sur le mode hystérique et vaticinant de la pythie de Delphes, profère l’indicible, l’impensable, l’inacceptable : Mme Le Pen peut très bien devenir Présidente de la République Française en 2017. Eh bien, pensons l’impensable. Je crois qu’il faut prendre le Premier ministre au pied de la lettre et considérer cette prophétie en la débarrassant au maximum de sa gangue de terreur et d’enthousiasme. Je crois qu’il est du devoir de chaque Français, et surtout de ceux qui font métier ou passion de penser et d’écrire, d’envisager cette hypothèse sans amour et sans haine. Le prix à gagner à ces réflexions et ajustements préalables : l’évitement d’une guerre civile.

Comme dans la Pologne des « lustrations », comme dans l’Afrique du Sud de la réconciliation ethnique, il faudra d’abord se pardonner les uns aux autres. Désigner des coupables ne servira à rien sinon à attiser les haines mortelles. La gauche s’est bouché les yeux devant la réalité pendant des lustres, la droite l’a imitée et aucun de ses chefs n’a eu le courage singulier de s’allier au Front National pour mieux l’étouffer, comme avait fait Mitterrand avec les communistes. Giscard d’Estaing a sa part de responsabilité avec le regroupement familial, le général Bugeaud avec la conquête de l’Algérie, et aussi les Byzantins qui, s’ils avaient mieux lutté contre les armées fatimides, auraient pu nous laisser une Afrique du Nord chrétienne, ce qui simplifierait évidemment le problème. Et aussi le Christ, qui aurait mieux fait de naître après Mahomet.

C’est bien sûr le nouveau pouvoir qui aura les plus grands efforts à faire pour éviter que sa victoire ne se transforme en conflagration nationale. Je vois un signe encourageant dans le fait que les dirigeants du Front national éliminent impitoyablement leurs candidats qui étalent des opinions racistes. Zemmour trouve Mme Le Pen trop à gauche et c’est tant mieux : la femme politique et le commentateur doivent rester dans leurs rôles respectifs. Comme c’est une fine manœuvrière, je pense que je n’ai même pas besoin de lui souffler à l’oreille une chaude recommandation : celle de s’adresser, dès son premier discours, à nos compatriotes musulmans pour les rassurer. Un moratoire sur l’immigration qui continue à arriver certes, mais l’assurance de l’égalité de leurs droits et devoirs aux musulmans français. Et même une accolade publique avec le recteur Boubakeur, Paris vaut bien une prière du vendredi.

Beaucoup plus difficiles que les rapports avec les musulmans : éviter la panique des milieux économiques, éviter le rejet de la France par le reste de l’Europe. Les deux problèmes sont liés : le refus du libéralisme économique et le refus de l’Europe vont de pair pour le Front national. A priori, il y a là deux ruptures majeures à craindre : avec le patronat, avec le reste de l’Europe. Marine Le Pen et Florian Philippot, s’ils sentent tout le poids des responsabilités qui vont peut-être peser sur leurs épaules, devront entamer un aggiornamento vers le libéralisme et vers l’Europe. L’échec programmé de la Grèce syrizienne et de sa démagogie insensée leur donnera matière à réflexion. Un certain nombre de membres du Front national, à commencer par le père fondateur, n’adhèrent pas au nouveau catéchisme gauchiste du parti. De son côté, le continent européen va glisser inévitablement à droite sous la pression de la menace islamiste. Une conception plus ferme et plus défensive de l’Europe, un patriotisme européen réaffirmé, seraient plus compatibles avec le FN que l’actuel agrégat sans foi ni fierté.

Civiliser le FN, ou disons-le plus poliment, achever de le civiliser, est-ce un rêve fou ? C’est en tout cas un travail à entreprendre dès aujourd’hui en chacun de nous et autour de nous. Il faut recenser les champs de mines les plus dangereux et en extraire les matières les plus explosives : il en va de la paix civile en 2017. Les plus sages et les plus patients auront le droit de rêver à une alternance en 2022.

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00706047_000033.

L’Euthanasie sur France 2: plus belle la mort?

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Euthanasie France 2 sédation fin de vieLe patriarche décide d’en finir. Il a bâti un empire dans le domaine de la pâtisserie artisanale. Il a élevé trois enfants. Il aime la même femme depuis quatre décennies. Il a courageusement lutté contre un cancer. Mais là, il en a marre. Il décide donc de mourir debout, dans la dignité comme il dit, et comme disent tout ceux qui militent en faveur de la légalisation de l’aide active à mourir. Voilà en substance le synopsis du film Des roses en hiver, programmé en première partie de la soirée que France 2 a consacré hier au sujet de la fin de vie. On ne gâchera pas le suspense – il y en a rarement dans les productions télé diffusées aux heures de grande audience – en disant qu’au final l’octogénaire meurt chez lui, naturellement, dans les bras de son épouse bien aimée et bien aimante, à quelques jours de la date qu’il avait choisie pour son départ en Suisse. Grâce à ce dénouement, France 2 a pu habilement ménager son statut de chaîne publique, en s’attaquant à un problème de société majeur sans heurter la sensibilité de certains téléspectateurs et sans faire la promotion de pratiques illégales. Marc Lévy n’aurait pas mieux fait. Sauf que la vie, et surtout la fin de vie, ressemblent rarement à un téléfilm.

En témoignait avec beaucoup de verve Emmanuèle Bernheim dans son décapant récit Tout s’est bien passé (Gallimard, 2013), qui raconte le départ rocambolesque de son père malade pour le pays des Helvètes où, on le sait, on peut bénéficier d’une « mort douce » moyennant la modique somme de 10.000 euros. Quand bien même ce prix du passage à trépas dans la dignité est réservé aux happy few, nous autres aurions tort de les envier. En effet, ce n’est pas dans une chambre avec vue sur le lac que meurent les clients étrangers des associations d’accompagnement au suicide, mais plutôt dans des garages aménagés ou dans des bâtiments industriels, à l’instar du père de Jed Martin, le héros de Houellebecq dans La carte et le territoire. Il n’est toutefois pas question ici de jeter la pierre à nos voisins suisses. Si la vue, ou plus précisément l’absence de celle-ci, nous froisse et si nous trouvons le forfait trop élevé, nous n’avons qu’à nous débrouiller avec nos malheurs et nos cancers en phase terminale. Inutile de dire qu’on n’y arrive pas.

Les choses n’iront pas mieux quand bien même la nouvelle proposition de loi sur la fin de vie, dont débat actuellement l’Assemblée nationale, serait votée. Son co-auteur, Jean Leonetti, présent sur le plateau lors de la discussion qui a suivi la projection du film, est probablement le dernier à croire le contraire. On dirait même que le député UMP a acquis une forme de dignité, dans son obstination déraisonnable à défendre un texte qui semble avoir pour principale qualité de pousser l’art de la nuance à son sommet. Si le projet devait passer, nous aurions en France la possibilité, en cas de maladie grave et incurable, de demander une sédation « profonde et continue » jusqu’au décès, accompagnée de l’arrêt de tout traitement de maintien en vie. Et ce, qu’il s’agisse de techniques invasives de réanimation, de traitements antibiotiques ou de nutrition et d’hydratation artificielles. La loi de 2005 en vigueur offre à peu de détails près une option identique. Certes, il serait désormais impossible de réveiller un patient une fois sédaté, ce qui est le cas à présent, du moins en théorie. Mais justement cette alternative théorique, appelée par certains médecins « le dogme de la réversibilité », marquait symboliquement la différence entre une sédation et une euthanasie. En l’abandonnant, comment nommera-t-on l’acte d’endormissement aussi profond qu’il devient irréversible, sinon euthanasie ? Une « troisième voie », selon le député PS Alain Claeys, l’autre corédacteur de la proposition de loi, laquelle écarte formellement tout recourt à l’euthanasie et au suicide assisté. Reste à savoir si les Français voudront l’emprunter, tant elle paraît sinueuse. En outre, dans la mesure où aucune loi relative à nos fin de vie – ni celle de 1999 qui devait garantir à chacun un droit d’accès aux soins palliatifs, ni celle de 2005 qui promettait de bannir la pratique de l’acharnement thérapeutique – n’a été appliquée, on s’interroge légitimement sur la démarche du législateur.

Depuis des décennies, on nous rabâche que les résultats des sondages d’opinion qui démontrent l’appui massif des Français à la légalisation de l’euthanasie ne démontreraient en réalité que leur ignorance en la matière. Ce n’est pas entièrement faux. Un des fils du vieil homme, dans Des roses en hiver, apprenant le souhait de son père, pose d’ailleurs la question : « Comment ça se passe alors ? » La veille, depuis la tribune à l’Assemblée nationale, Jean Leonetti a rappelé, non sans raison, que « ça » se passe toujours de façon violente, puisque la mort est un arrachement. Reste que pour beaucoup d’entre nous et de nos proches, « ça » pourrait se passer moins violement si nous n’étions pas obligés, par peur justifiée d’être mal ou pas du tout soulagés en France, de nous exiler pour mourir sans souffrance physique. « Ça » pourrait même se passer sans violence, si tous les Français qui en ont besoin avaient l’opportunité de profiter des soins palliatifs. Ils ne sont que 20 % à en bénéficier et souvent dans les tous derniers jours ou instants de vie. Il faudra encore attendre une trentaine d’années pour que cette couverture soit étendue à tous les mourants nécessitants. Qu’il nous soit alors permis de croire naïvement qu’en Suisse « ça » se passe dans des chambres avec vue sur le lac et de continuer de réclamer, à travers les sondages, que « ça » se passe de la même manière en France aussi.

Paulina Dalmayer est l’auteur d’un ouvrage sur l’euthanasie : Je vous tiendrai la main, à paraître le 19 mars aux éditions Plein Jour.

Je vous tiendrai la main

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Yonne : Souriez, c’est un braquage!

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braquage yonne avallon

Les braqueurs de l’Yonne, une quinzaine de gonzes qui ont des valseuses grosses comme une dette souveraine hellène et qui ont délesté de 9 millions d’euros deux fourgons de joncaille au péage d’Avallon, tiennent à préciser quelques petites choses. Ils ont bien entravé que chez les caves des chaines infos en continu et autres canards à sensation pour donner des frissons à la ménagère de moins de cinquante ans qu’a des mélancolies bovaryste dans le frifri, on allait assez vite narrer des inepties pour songe-creux et des calembredaines hypothétiques, voire des calomnies. Il fallait donc communiquer. Alors, ils communiquent, qu’est-ce que tu veux Paulo, on est bien forcé, sinon c’est les autres qui parlent dans ton dos comme des lopettes lorgnant sur ton drageoir à épices.

Ils précisent donc pour les mal-comprenants que :

1°) Ils ne sont pas des islamos cherchant à financer des réseaux de décapiteurs ou autres énervés de la gâchette coranique. Ils n’affirment pas qu’on ne trouverait pas chez eux un ou deux blazes aux consonances qui sentent le sable chaud mais bon ça les a jamais empêché de choucrouter entre potes chez Bollinger quand le braquo a réussi.

2°) Ils ne sont pas des zadistes passés à l’action directe. Ils aiment trop les belles pompes et les limaces club en soie sauvage pour porter des dreadlocks douteuses et des fringues de griveton en déroute. En plus, ils sont impitoyables sur la propreté des sous-vêtements de ces dames. C’est pas à leur âge qu’ils vont commencer à bouillaver de la crasseuse, même conscientisée. En plus les zadistes, c’est des mous. Faut voir comment ils se laissent bousculer par la maison poulaga ou quelques croquants à fourche sans même défourailler.

3°) Ils ne sont pas des gagne-petits suburbains ensuqués par la came et prêts à faire n’importe quoi pour trouver un képa, y compris des violences sur des vioques. Non, eux, ils braquent juste pour l’argent et pas pour faire monter les statistiques sur l’insécurité. D’ailleurs, la politique, c’est pas leur truc. C’est rien que des ennuis et des motifs de fâcheries. On se souvient encore comment ça a décimé des fratries, l’Occup, avec ceusses qu’étaient de la Carlingue et ceusses qu’avaient vibré en entendant le Grand Charles. Sans compter ceux qu’on finit au SAC pour aider au collage d’affiche contre les partageux sauf qu’à la première embrouille un peu sérieuse, les politiques, ça vous lâche pire qu’une gagneuse qu’a pas de mentalité.

4°) Il ne s’agissait pas d’une émission téléréalité. Alfred-le-Diplômé, qu’a des lettres parce qu’il a été en zonzon à une époque avec des énarques banquiers dans le quartier VIP, il dit même que téléréalité, c’est un oxymore. Cependant, la bande ne nie pas que certaines chaines leur ont proposé des reportages plus bidonnés que des statistiques sur les chômedus mais ils aiment pas trop qu’on les prennent pour des bêtes de cirque avec la frimousse floutée pour faire vrai. En plus, c’est pas pour dire, mais quand il s’agit de conduire la grosse berline qui va te faire gicler loin des ennuis une fois que t’as récupéré la caverne d’Ali Baba, ils font plus confiance à leur production à eux qu’à celle de TF1 et ils préfèrent le petit Jacquot de Montreuil à un pilote argentin sous-payé. Qualité France d’abord, monsieur…

5°) Il ne s’agit pas non plus d’une crainte d’un Grexit précipité suivi d’un écroulement de l’euro. Eux, les sueurs froides des pignoufs de Bruxelles, ça les laisse de marbre. Ils ont toujours aimé les cailloux gros comme le Ritz pour leur côté valeur refuge même si les fourgues sont plus voleurs qu’une politique fiscale social-libérale

Enfin bref, pas d’affolement, c’est juste un braquage à l’ancienne, un genre de survivance du monde d’avant, comme les cabines téléphoniques à pièces, les crêpes Suzette et la retraite à soixante piges.

Que faire face au Front national?

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fn ump ps antisemitisme

L’Allemagne, l’Italie et la France ont toutes trois, durant la Seconde guerre mondiale, été dirigées par des partis autoritaires et démagogues. Pourtant, seule la France accorde aujourd’hui une place électorale si considérable à un mouvement politique qui tire l’essentiel de sa propagande de thèmes utilisés il y a soixante-dix ans : absurde et mortifère repli sur soi économique, xénophobie, et enfin un antisémitisme, hier encore affiché, aujourd’hui dissimulé mais toujours « dans son ADN ».

Le peuple allemand et le peuple italien ont eu à subir la défaite et l’humiliation en raison des décisions prises par deux démagogues dans lesquels ils avaient placés de grands espoirs lors de circonstances économiques difficiles. De Gaulle a apporté à la France, presque miraculeusement et par son inflexible volonté patriotique, une victoire qui lui a permis de figurer au rang des grandes nations alliées et de siéger au Conseil de Sécurité des Nations Unies

Au-delà des Alpes et du Rhin, les consciences politiques italienne et allemande ont assimilé une pénible leçon qui a été épargnée à la France et qui les a détournées du démagogue. C’est sans doute moins le cas en France.

Outre la conséquence du chômage élevé et de la crise qui déchaîne toutes les intolérances, cette percée du FN est aussi une réaction épidermique au refus obstiné de la vaste majorité de l’intelligentsia et du « système » de reconnaître l’héritage chrétien de la France et la volonté profonde des Français de maintenir leur identité nationale. Cet héritage chrétien de la France existe, il se manifeste par les clochers autour desquels se regroupent tous les villages et toutes les villes. Il en va de même pour l’héritage historique et héroïque de la France qui, réalité unique dans le monde, se manifeste par un monument aux morts dans chacune de nos 37 000 communes exprimant la volonté indéfectible de la France et des Français, aux prix des plus grands sacrifices, de demeurer libres et Français. Nos coutumes ont été élaborées par des siècles de vie commune, c’est un héritage global auquel nous nous identifions même s’il se modifie progressivement au gré des influences et du temps qui passe. Les Français sont d’accord pour que les choses changent à un rythme d’omnibus mais pas à un rythme de TGV. Ils ne sont pas réactionnaires pour autant.

L’immigration que l’on ne parvient pas, ou que l’on ne veut pas, contrôler joue elle aussi un rôle prépondérant dans la montée du FN. Toutes les vagues d’immigration ont posé des problèmes, il a fallu du temps pour que les étrangers s’intègrent mais le flux d’immigration récent, celui des trente dernières années, pose plus de problèmes : les cultures sont différentes, la religion et la manière de vivre au quotidien cette religion aussi. Cela ne signifie pas que ces personnes ne peuvent pas s’intégrer, une vaste majorité l’est, mais une frange ne l’est pas et cela cause des problèmes.
Il faut baisser l’immigration – non pas parce qu’il y a trop d’étrangers en France, la France est loin d’avoir le premier rang en ce domaine – mais parce qu’une partie des étrangers venant du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne ne veut pas ou ne peut pas faire d’efforts pour s’intégrer, tout en en voulant au pays qui les accueille, alors que la France est un pays généreux par rapport à presque tous les autres pays sur la planète.

La France n’est pas raciste ou pas plus et certainement moins que d’autres nations. Les Français saluent les vertus du métissage, les sangs qui se mélangent, le renouveau que cela apporte, le brassage des cultures, l’énergie qui s’en développe mais ils veulent que cela se fasse sur des valeurs communes et ces valeurs sont surtout : le respect du pays dans lequel on arrive pour s’y installer, le respect des femmes, celui des traditions et surtout une manière discrète de pratiquer sa religion.

Pour combattre l’extrême droite, la gauche doit adapter son idéologie aux nouvelles circonstances. Quant à la droite, si elle revient au pouvoir, elle devra, cette fois ci, assurer ce qu’elle promet : restaurer l’autorité de l’Etat et, jusqu’à ce que les conditions économiques s’améliorent, diminuer sensiblement l’immigration. Avant d’accéder au pouvoir, elle devra expliquer aux électeurs, sans démagogie, sans formule lapidaire mais concrètement avec pédagogie comment elle réalisera en pratique cet objectif tout en maintenant nos valeurs d’humanité.

Mais l’électeur de droite classique doit toujours se souvenir que le Front national c’est :

– L’appauvrissement immédiat de la plupart des Français en cas d’élection
– L’absence de programme économique ou le caractère contradictoire de ce dernier
– La gerbe sur la tombe de Pétain et sa réhabilitation
– La sortie de la France de l’Europe, qui assure depuis près de 70 ans la paix ;
– La solidarité sans faille envers son président d’honneur, pour qui « les chambres à gaz, si elles ont existé, sont un point de détail de la seconde guerre mondiale » et pour qui « l’occupation allemande en France n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables »
– Le retour sur les discours historiques de Jacques Chirac et François Hollande au Vel’ d’Hiv
– La complaisance amicale envers les dictateurs les plus sanguinaires, tels Assad ou avant lui Saddam
– La légitimité pour l’Iran de se doter de la bombe atomique

Tout cela, c’est ce qui est sûr, mais nous savons aussi par les leçons du passé que dès que les démagogues extrémistes accèdent au pouvoir, la misère, la répression policière, les carcans idéologiques et une explosion de xénophobie et d’antisémitisme s’abattent sur les peuples. Ceux qui ont voté national-socialiste en 1933 croyaient obtenir l’ordre et la paix, ils ont eu la destruction et la guerre.

Pour toutes ces raisons, si j’ai le choix entre un candidat FN et un candidat PS, je ne m’abstiendrai pas mais voterai toujours pour le candidat du Parti socialiste.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA. 00683492_000003.

Xavier Lemoine : «Apartheid? Un mensonge!»

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Causeur. Montfermeil, la ville dont vous êtes le maire depuis 2002, mais où vous travaillez depuis 1987, a accédé à la gloire médiatique lors des émeutes de 2005 en même temps que Clichy-sous-Bois, commune limitrophe alors gérée par le socialiste Claude Dilain. Mais, tandis que celui-ci était sacré par la presse comme un maire humaniste, vous y avez conquis la réputation d’un homme de « droite dure », et certains vous soupçonnent de nourrir une hostilité de principe envers l’islam. Est-ce le cas ?

Xavier Lemoine. C’est ridicule ! Je travaille depuis près de trente ans dans une ville où coexistent quarante nationalités, arrivées avec les vagues migratoires successives qui, à Montfermeil et dans l’ensemble de la Seine-Saint-Denis, sont massivement issues de pays musulmans – d’abord du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, puis, à partir des années 1990, de Turquie et, aujourd’hui, du Pakistan et du Sri Lanka. Et, avant de m’établir à Montfermeil, j’avais passé dix ans à naviguer au sein de la marine marchande, ce qui m’avait donné l’occasion d’observer in situ la vie économique et politique d’un certain nombre de pays musulmans. Alors, non seulement je n’ai pas d’hostilité à l’égard de la culture musulmane, mais elle m’est assez familière. Ce qui me distingue de Claude Dilain et, aujourd’hui, d’Olivier Klein, qui lui a succédé en 2014 à la mairie de Clichy-sous-Bois, c’est précisément que j’attache une grande importance aux facteurs culturels. Pour moi, l’enjeu prioritaire dans nos quartiers n’est ni social, ni économique, ni urbain, en dépit de tous les dysfonctionnements, bien réels, existant dans ces domaines, il est culturel. On pourra continuer à déverser des milliards, on ne réglera pas le problème.[access capability= »lire_inedits »]

Vous voyez bien que le problème, pour vous, c’est l’islam !

Je veux tout d’abord préciser que, quand je parle de l’islam, je fais référence à un système politico-religieux traversé par différents courants, pas aux hommes et aux femmes de culture ou de confession musulmane, qui jouissent à titre personnel comme tout un chacun de la liberté de croire et de pratiquer leur religion. Cela étant, le problème n’est pas l’islam, mais la façon dont nous avons géré et organisé son accueil en France. Au lieu d’imposer des règles, on s’est contenté de la célébration tonitruante – quoiqu’un peu moins depuis quelques semaines, je vous l’accorde – du multiculturalisme et du droit à la différence, ce qui a installé dans les esprits un relativisme absolu où tout se vaut et s’équivaut.

D’accord, mais la vie n’est pas faite de « ismes ». En quoi les bons sentiments affichés par les médias ont-ils affecté la réalité ?

Ils ne l’ont pas changée, ils l’ont occultée. Résultat, nous n’avons pas pris la mesure des basculements culturels et démographiques en cours, sans précédents dans l’histoire de France.
Ce droit exacerbé à la différence, qui a entraîné ce relativisme absolu, a été l’outil principal de notre paralysie intellectuelle face à des modes de vie, des cultures, des comportements qui ont redessiné nos métropoles et nos villes sur des critères non plus socio-économiques mais de plus en plus socioculturels. C’est ainsi que se sont formés bon nombre de ghettos. De surcroît, tous les travaux des démographes qui ont voulu quantifier ces phénomènes ont été censurés. Seule une Michèle Tribalat, avec beaucoup de courage, a pu faire ce travail, travail conforté par les travaux d’Hugues Lagrange.

La proportion des mariages mixtes est l’objet d’insondables controverses entre démographes. Qu’en est-il à Montfermeil ?

Sur les 50 ou 60 mariages que nous célébrons chaque année, très peu sont exogamiques. Quand on ne trouve pas son conjoint sur place, à l’intérieur de sa communauté, on va le chercher dans son pays d’origine.

N’avez-vous pas vous-même encouragé l’affichage des communautés et des origines, par exemple en lançant, après les émeutes de 2005, un défilé annuel « Cultures et création » ?

Les communautés d’origine sont une réalité, un élu doit faire avec. Les émeutes de 2005 avaient laissé une ville fracassée, divisée par de très fortes oppositions entre quartiers. Il fallait rassembler tout le monde – et pour ce faire, qu’on le veuille ou non, passer par les communautés. D’où une manifestation en deux temps : d’abord un défilé en habits traditionnels où chaque groupe montre ce qu’il a de plus beau, ensuite une création originale sur une idée commune. Il serait absurde de nier les histoires particulières : tout le monde a une origine, une histoire, des ascendants, et doit pouvoir être reconnu dans cette partie-là de sa personnalité. Mais jusqu’à une certaine limite. Dès lors qu’ils vivent en France, que leurs enfants et petits-enfants vivent en France et que, pour une grande part, ils sont ou deviennent français, ils doivent s’approprier notre culture française.

Donc, il y a une culture hégémonique à laquelle doivent s’adapter les étrangers. Pouvez-vous en définir les principaux traits constitutifs, les options fondamentales qui ne sont pas négociables ? Et jusqu’à quel point peut-on imposer une norme culturelle ?

Tout d’abord, la culture ne tombe pas de nulle part, elle est toujours l’expression profane d’un culte, le produit laïque de la religion majoritaire historiquement. La culture occidentale a, pour une part considérable, été façonnée par le christianisme. L’égale dignité entre l’homme et la femme est inscrite dans la Bible – « homme et femme il les créa » –, de même que le statut inférieur de la femme est inscrit dans les textes de l’islam.

On a mis pas mal de temps à trouver ça dans la Bible, non ? Mais n’entrons pas dans une querelle théologique. Concrètement, quelles exigences devrions-nous poser ? Et comment justifier que des exigences particulières soient imposées à certains citoyens français ?

Elles le sont à tous. Nous devons dire clairement que, sur le plan des principes, des mœurs, des comportements, toutes les options ne se valent pas. Je ne parle évidemment pas de boubous ou de couscous. La cravate a été apportée par les Croates dans les années 1870 et je ne crois pas que cela ait menacé la culture occidentale. Mais tout n’est pas négociable, surtout pas les fondamentaux, ce qui constitue le cœur de la culture occidentale. En plus de l’égale dignité entre l’homme et la femme que j’ai évoquée, je mentionnerai la laïcité comprise comme la distinction entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, et non la séparation, qui est une forme d’athéisme déguisé et, bien sûr, la liberté de conscience, non dans une vision d’insouciance vis-à-vis du spirituel mais de la liberté dans la recherche de la vérité. Si on est d’accord là-dessus, peu m’importe qu’on prie à l’église, à la mosquée, à la synagogue ou pas du tout, qu’on chante avec des youyous ou du rap, qu’on mange du couscous ou du cassoulet. Au contraire, dès lors qu’on s’accorde sur le même cadre intellectuel, on l’enrichit en intégrant des expressions diverses et des apports extérieurs.

Du reste, vous avez, en collaboration avec Claude Dilain, soutenu l’installation d’une mosquée dans un territoire commun à vos deux villes. Cela vous permet-il d’exercer un contrôle sur ce qui s’y dit ou fait ?

Si on croit à la liberté de conscience, on ne peut pas s’opposer à la liberté de culte. Pour autant, celle-ci n’est pas un absolu, elle doit être assujettie au respect de l’ordre public, et c’est là que la discussion se complique, car il faut le définir, cet ordre public. Pour moi, il suppose l’acceptation des fondements du vivre ensemble de notre société, que j’ai brièvement recensés. Dès lors que ce cadre est respecté, la pratique d’un culte, quel qu’il soit, doit pouvoir se faire dignement.

Reste à savoir comment réaliser votre harmonieux programme de transmission de notre culture contre le gré d’une partie des intéressés. En somme, il y a deux méthodes, la compassion ou la fermeté, l’apologie gentillette de la diversité ou la force de fer de la loi. Quelle est la vôtre ?

Un élu local n’a pas le choix, il lui faut évidemment user des deux. Encore une fois, un maire est obligé de composer avec la réalité concrète, telle qu’elle résulte de tous les choix ou dysfonctionnements politiques faits en amont. Nous sommes en bout de chaîne, avec un double devoir, celui de dénoncer avec vigueur tous ces funestes dysfonctionnements ou aveuglements, voire trahisons, mais également celui de prendre cette réalité locale, humaine, à bras-le-corps et de donner le meilleur de ce que nous avons à donner. Je dois respecter cette réalité et, en même temps, mon rôle est de guider les habitants, en particulier les primo-arrivants, vers ce qui fait la réalité culturelle et sociologique de notre pays. C’est pourquoi, par exemple, les cours de français sont une priorité. Nous avons en ce moment 90 mères qui les suivent et 140 autres en attente. L’objet est de leur apprendre la langue, mais aussi de leur faire comprendre les us et coutumes, les codes culturels, la laïcité, l’égale dignité entre l’homme et la femme, la liberté de conscience…

Eh bien, à en juger par certaines réactions après les attentats, ce n’est pas gagné !

On peut œuvrer dans ce qu’on estime être la bonne direction, sans pour autant se bercer d’illusions. Et ce que j’entends et vois tous les jours m’avait fait perdre les miennes, même avant les attentats de janvier. Il y a peu, une mère de famille de Montfermeil, musulmane pratiquante appartenant à la classe moyenne, m’a dit avec un grand sourire : « Monsieur le Maire, comprenez bien, nous vivons un moment eschatologique. Le rétablissement du califat annonce pour nous le retour du Mahdi, et chaque musulman a le devoir d’y contribuer quel que soit l’endroit où il se trouve ! » Et elle n’est pas la seule, loin s’en faut, à penser de la sorte. Et aucune politique ne peut empêcher la propagation de cet état d’esprit. Quel que soit le lieu d’accueil des familles primo-arrivantes, le tissu associatif, les réseaux sociaux, le satellite, l’Internet permettent de vivre en quasi-autarcie culturelle. Pour encourager la mixité, il aurait fallu agir il y a vingt ans. Aujourd’hui, c’est trop tard.

Trop tard ? Faut-il alors se résigner à vivre dans un pays fragmenté en communautés ?

Il est certain que nous sommes à ce jour face à un défi que jamais encore notre pays n’avait connu et qu’à vue humaine la situation peut paraître totalement compromise. Pour autant, l’histoire de France est faite d’immenses tragédies et de sublimes résurrections. C’est donc là, pour vous répondre, qu’intervient la vertu d’espérance. La France a dans son bagage intellectuel, culturel et spirituel les clés du dénouement.

Les maires de banlieue sont en première ligne pour défendre la laïcité et la règle républicaine, mais ils se plaignent souvent d’être abandonnés par l’État. Est-ce votre sentiment ?

Non. Peut-être est-ce dû au fait que Montfermeil est une ville emblématique, en tout cas, à quelques rares exceptions près, j’ai pu faire accepter et financer partiellement par l’État mes trois priorités : l’apprentissage du français, l’aide à la parentalité – les critères d’une bonne éducation dans le pays d’origine pouvant produire des catastrophes chez nous – et la découverte des grandes œuvres culturelles françaises. Tous nos habitants, de la maternelle jusqu’aux seniors, peuvent découvrir Versailles, le Louvre, Orsay, au cours de visites encadrées.

N’empêche, quand on vous écoute, on dirait qu’on a perdu le contrôle sans le vouloir et sans même le savoir. Concrètement, pouvez-vous décrire la situation de votre ville, en termes migratoires ? Quelle proportion des habitants ne possède pas la nationalité française ? Les « Français de souche » sont-ils concentrés dans certains quartiers ?

Pour donner la mesure des enjeux, prenons comme exemple le département de la Seine-Saint-Denis, sachant qu’une ville comme Montfermeil est structurée de la même manière. Notre département compte 1,5 million d’habitants recensés et passe sous silence les 200 000 clandestins estimés. Ce million et demi d’habitants se décompose ainsi : 500 000 personnes étrangères, titulaires d’une carte de séjour ; 500 000 personnes françaises d’origine étrangère très enracinées dans leur culture d’origine – ce chiffre est notamment dû à l’effet mécanique du droit du sol et des naturalisations ; 500 000 personnes françaises dites « de souche », par ailleurs plutôt vieillissantes et enclines au déménagement. De plus, si vous prenez les taux de natalité, celui des deux premiers tiers est quasiment le double de celui du troisième tiers. C’est donc une véritable bascule démographique et culturelle à laquelle nous assistons. Bien évidemment, la vie sociale de tous les jours est bien plus complexe et subtile que la vision statistique.

Le devoir d’accueil d’un maire est-il illimité ?

Non, le devoir d’accueil d’un maire n’est pas illimité, il est subordonné à la charge du bien commun, dont nous sommes dépositaires, et cela passe par la préservation d’équilibres sociaux facteurs de paix civile. Nous en sommes bien loin. Si la France avait voulu garder la maîtrise de ses frontières, c’est aux maires qu’elle aurait dû les confier.

Chaque année, il faut en outre accueillir des primo-arrivants. La rotation de la population s’est-elle accélérée, créant des quartiers condamnés à n’être que des sas de transition ?

C’était le cas jusqu’au renouvellement urbain initié par la loi Borloo de 2003. Il y avait beaucoup de copropriétés en faillite de plus en plus délabrées, livrées aux marchands de sommeil et condamnées à un turnover permanent. La loi Borloo a permis de transformer ces copropriétés en logements sociaux, après avoir au passage épongé la dette des propriétaires qui étaient devenus insolvables. Prenons l’exemple du quartier des Bosquets, qui comptait environ 9 000 habitants pour 1 500 logements. Tant qu’il s’agissait de locatif, le taux moyen d’occupation des logements était de 6 personnes par logement contre une moyenne régionale de 2,35 et, en l’espace d’un mandat, on renouvelait la totalité de la population : 9 000 personnes en six ans ! Depuis le plan Borloo, le turnover de la population est très faible, à peine 2 %. La population du quartier est fixée, ce qui permet au moins d’inscrire dans la durée les politiques sociales d’accompagnement. Il faut dire qu’en plus l’ouverture, dans la foulée des émeutes, d’un nouveau commissariat pour Montfermeil et Clichy-sous-Bois a permis de ramener la délinquance à un niveau raisonnable. Aujourd’hui, le quartier des Bosquets ne pose pas de problème aigu.

On peut donc reconquérir les « territoires perdus » ? Enfin, une bonne nouvelle !

La véritable reconquête, ce serait celle des esprits. Si la rénovation urbaine, en redonnant dignité et fierté à nos habitants, est un préalable indispensable, le véritable enjeu reste culturel. Par ailleurs, si la loi Borloo et des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et l’ANAH (Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat) ont permis aux pouvoirs publics de reprendre pied dans les quartiers d’habitat collectif, dans les centres-villes anciens, c’est en mobilisant d’importants moyens financiers.
À Montfermeil, nous avons mobilisé 18 millions d’euros pour faire jouer notre droit de préemption et acheter des biens qui, sinon, seraient tombés entre les mains des marchands de sommeil. Seulement, maintenant qu’ils ont été chassés des cités et que les centres-villes sont sous contrôle, ces derniers s’attaquent au pavillonnaire. Ils achètent des pavillons et les divisent en micro-appartements afin d’y entasser le plus grand nombre de familles possible. Certains travaillent pour des filières organisées par pays d’origine – égyptiennes, pakistanaises, etc. À Montfermeil, comme ailleurs, c’est désormais dans ces zones pavillonnaires que des primo-arrivants sont logés dans des conditions indignes. J’en suis sûr, c’est là que se trouvent les futurs territoires de la politique de la ville.

Jusqu’au début des années 2000, ces quartiers que l’on disait « résidentiels » étaient le refuge de la petite classe moyenne qui échappait aux tours et aux cités. L’arrivée des marchands de sommeil et des populations les plus précaires risque d’entraîner une dégradation de l’habitat et une chute des prix de l’immobilier qui feront fuir les familles les plus aisées. Ce scénario est malheureusement banal, mais à Montfermeil, nous sommes attentifs à ce danger depuis longtemps et nous avons pris les mesures qu’il fallait. Le résultat, c’est que la population de ces zones fait confiance à la municipalité et qu’elle ne part pas.

Venons-en à la question de la radicalisation. Est-elle liée d’une quelconque façon aux problématiques urbaines ? Peut-on repérer des éléments qui constituent un terreau favorable ?

Le djihadisme n’est certes pas un phénomène hors-sol, mais à mon sens il relève plutôt de logiques individuelles. Au départ, il y a souvent une personnalité qui jouit d’une certaine crédibilité auprès des jeunes et peut les influencer, parfois jusqu’au passage à l’acte. En revanche, je récuse la lecture misérabiliste qui impute les dérives à l’alibi « chômage-famille éclatée-échec scolaire ». En acceptant et en légitimant cette rhétorique de l’excuse, nos politiques se montrent au mieux ignorants des ressorts fondamentaux de l’islam, au pire complaisants à leur endroit. Aveuglés par le primat que nous donnons à la raison, nous sommes aveugles aux dynamiques psychologiques. Quand on vous a toujours dit que la communauté musulmane était la meilleure, quand on vous a inculqué, à longueur de prières, de prêches, de lectures, que les autres, les chrétiens et les juifs, pouvaient être assujettis à un statut inférieur, voire, pour les fanatiques, qu’il était bon de les tuer, quand on vous a appris que les mécréants avaient le choix entre la conversion et la mort, vous avez beaucoup de chances de nourrir une vision binaire du monde, de la société, des rapports humains : d’un côté les purs, qui connaissent la vérité, de l’autre les infidèles, les athées, les adorateurs du mensonge. Dans ce partage manichéen, qui n’est pas avec moi est contre moi.

Ce sécessionnisme n’est-il pas pour une part réactif ? Vous avez évoqué la « préférence pour la différence », que les élites ont imposée au peuple. Cela n’a-t-il pas suscité en retour une montée du racisme dans la société française, qui a elle-même nourri le séparatisme ?

Non, je refuse cette grille de lecture. Face aux réclamations du droit à la différence, la réponse des Français n’est pas le racisme, mais l’exigence du droit à l’indifférence, ce qui signifie la possibilité pour chaque individu de mener la vie qui lui plaît, à condition de respecter la loi commune. Le problème, c’est que, dans l’islam, la liberté et la responsabilité individuelles ont peu de poids face au contrôle de la communauté – c’est le « nous » qui prédomine, et ce « nous » finit souvent par désigner comme « eux » les étrangers au groupe – « les Français », comme disent nombre de jeunes Français.

Ce poids du groupe, à quoi le voyez-vous ?

Par exemple à la manière dont on me dit bonjour, qui varie selon que la personne se trouve dans le quartier ou pas, sous l’œil de la communauté ou pas. Dans le quartier, on me salue plus discrètement, peut-être parce qu’on n’a pas envie de passer pour une balance. Loin des regards, c’est plus chaleureux. De même, combien de femmes adoptent des tenues vestimentaires qui ne doivent rien à leur liberté et à leur décision, mais à la pression incessante de l’entourage, à laquelle elles se conforment pour avoir la paix… Voilà pour les exemples les plus innoncents.

Il est paradoxal d’observer cette prévalence du groupe sur l’individu et d’imputer les processus qui mènent au djihadisme à des dérives personnelles. Est-il possible que la radicalisation vienne de la défaillance de communautés qui ne joueraient plus leur rôle structurant ?

On peut évidemment être très religieux, et même fondamentaliste, sans basculer dans la violence, mais l’inverse est aussi possible. L’extrême piété et la contrainte sociale qui l’accompagne peuvent aller de pair avec la radicalisation. Les jeunes djihadistes de Lunel provenaient de la même mosquée et de la même communauté. Et, de ce que j’ai pu en lire, les membres de cette communauté interrogés par les médias se sont contentés d’une condamnation assez molle. Les jeunes qui sont partis ont pu avoir l’impression qu’ils étaient encouragés ou, au minimum, qu’ils n’étaient pas clairement découragés.

Que faudrait-il faire pour construire cet « islam de France » que chacun appelle de ses vœux ?

Faute de clergé, de doctrine, donc d’intermédiaires légitimes pour dire ce qu’il convient de comprendre, de croire ou de ne pas croire, pour moi, l’islam de France est un leurre. Aussi la République devrait-elle se contenter de fixer les règles. Certes on aimerait que nos gouvernants s’adressent aux musulmans à la manière dont Napoléon s’est adressé à la communauté juive. Mais, aujourd’hui, personne n’ose parler comme ça à quiconque. Dommage, car cela a été bénéfique pour tout le monde. En attendant, les récents événements imposent peut-être des mises au point un peu brutales. Reste à savoir si elles viendront.

Après les attentats, on a commencé à s’interroger sur le rôle des associations. Dans notre dernier numéro, nous avons publié un reportage montrant le rôle ambigu joué par certaines qui, si elles ne contribuent pas directement à l’endoctrinement des jeunes, diffusent « une vision halal du monde » qui favorise le séparatisme. Que vous inspire votre expérience à ce sujet ?

Je distinguerai trois cas de figure. En premier lieu, certaines associations ont établi un rapport de force avec les politiques et sont devenues les points de passage obligés entre les pouvoirs publics au sens large et les populations visées par les politiques publiques. Même si ce n’est pas le style de la maison, je ne saurais prétendre que cette logique des grands frères, très dangereuse par sa philosophie, est totalement absente de Montfermeil. Ensuite, il y a une deuxième catégorie d’associations qui interviennent dans des domaines précis avec des objectifs définis avec les pouvoirs publics. L’ennui, c’est que, compte tenu des moyens mobilisés, elles ont tout intérêt à ce que la situation ne s’améliore pas, car cela signerait leur mort. Enfin, il y a les associations qui répondent à un appel à projet lancé par la commune et qu’on sélectionne en fonction de leur conformité au cahier des charges. Dans ce cas, le recours à une association permet d’avoir une certaine souplesse dans le fonctionnement. Reste que, dès qu’il s’agit de sujets sensibles, je préfère maîtriser toute la chaîne de l’action publique, donc éviter de faire trop appel aux associations.

Le Premier ministre a employé le terme « apartheid » pour qualifier la situation de nos banlieues. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est une faute. L’apartheid est une situation dans laquelle il y a un bourreau et une victime. Employer ce terme, c’est accréditer l’idée que le Français, après avoir été colonialiste, pétainiste, collaborationniste, est toujours raciste – comme s’il s’agissait d’un caractère génétique. Aussi sa victime ne peut-elle demander qu’une chose : réparation. Une victime ne se demande pas si elle a une part de responsabilité – je dis bien « une part » – dans ce qui lui arrive. De plus, ce mensonge historique exonère tous ceux qui nous ont mis dans la situation dramatique où nous sommes. Il serait temps qu’ils assument leurs responsabilités.[/access]

Alain Finkielkraut revient sur la charge de Netanyahou contre Obama

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Ce dimanche, Alain Finkielkraut évoquait la charge de Benyamin Netanyahou, au Congrès américain, contre la « détente » voulue par Obama entre les Etats-Unis et l’Iran. « Impressionné par son éloquence », il partage son inquiétude d’assister à une prolifération des armes nucléaires au Proche-Orient, mais considère qu’en l’occurrence le Premier ministre israélien en campagne « fait un mauvais procès à la Maison Blanche ».

Autre actualité de la semaine dernière, la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe – qui lui reproche de ne pas assez sanctionner la fessée – a donné l’occasion à Alain Finkielkraut de rappeler que la « taloche sporadique » n’a rien de comparable avec un « tabassage ». Pour lui, « l’Europe pénitentielle » est passée de l’humanisme à l’angélisme. Comme des féministes laissent entendre qu’il y aurait une pente glissante entre la galanterie et le viol, « on en vient à criminaliser la civilisation pour mieux combattre la barbarie. »

La France, fille aînée de l’athéisme

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eglise laicite atheisme

eglise laicite atheisme

Après les attentats du mois de janvier, un débat s’est instauré sur les moyens à envisager pour permettre à la religion musulmane de s’intégrer dans la société française. Parmi les sujets abordés, celui de la laïcité « à la française ». Celle-ci s’oppose à la conception anglo-saxonne (américaine surtout) de la laïcité, notamment par le fait qu’elle privilégie un espace public où les religions doivent se montrer discrètes, voire absentes, à une société où les religions sont à la fois valorisées et mises sur un pied d’égalité. Comment les évolutions sociologiques récentes de la société française peuvent-elles nous amener à réexaminer cette question ?

Le reproche fait à la loi de 1905 repose sur le fait qu’elle a été établie pour contraindre la religion catholique à s’intégrer à la République alors que cette religion avait été ultra-majoritaire pendant des siècles. Et qu’elle ne faisait qu’entériner cette situation de domination en la contraignant à rester dans les limites de la loi. Dans cette logique, l’islam ne pourrait trouver, selon les contempteurs de la loi de 1905, sa place sur un pied d’égalité réelle. Principalement à cause de la quasi-impossibilité de construire des lieux de culte nouveaux.

Mais qu’en est-il de cette situation de domination aujourd’hui ? Regardons de plus près les chiffres. En trente ans, sa pratique, sa pénétration et son influence ont été divisées par trois : le ratio de baptêmes sur le nombre de naissances enregistré est passé de 80% à 36% – le ratio de confirmations est passé de 15% à 5% – le ratio de mariages catholiques sur le nombre d’unions civiles (mariages civils et Pacs) est passé de 35% à 9% – le nombre de prêtres est passé de 38 000 à 13 000 (dont largement plus de la moitié ont dépassé l’âge de la retraite) – le nombre de catholiques pratiquants « une fois par an au moins » est passé de 60% à 27%, celui de pratiquants « une fois par mois au moins » de 40% à 9%. Celui des pratiquants « une fois par semaine » a été divisé par 5, passant à 4%.

La moitié des catholiques déclarés (45% de la population) affirment ne pas croire en Dieu, soit 23% de « catholiques athées » auxquels il faut ajouter une majorité des Français qui se déclarent sans religion (45% de la population aussi). Si on additionne « catholiques athées » et « sans religion athées » (certains « sans religion » sont peut-être déistes), on a sans doute largement plus de 50% des Français qui sont athées. Le reste de la population étant composé de 6 à 8% de musulmans, de 0,5% de juifs religieux (pratiquant ou respectant des prescriptions religieuses), de 1% de protestants déclarés, et de 1% de bouddhistes réguliers.

On est donc passé en trente ans d’une situation où la religion catholique était dominante et incontestée (plus de 80% de la population grosso modo) à une situation ou plus de 50% des Français se déclarent athées, voire près de 70%  si l’on additionne les 23% de catholiques athées (c’est-à-dire des baptisés qui ne pratiquent pas leur religion et qui déclarent ne pas croire en Dieu) et les 45% de « sans religion ». Le « fait catholique », n’est donc plus un fait dominant, loin de là. On peut même imaginer, si l’on prolonge les courbes de tendance, qu’à l’horizon de 20 ou 30 ans, il n’y aura plus en France que 10% de catholiques. À côté de peut-être 10% de musulmans (si l’immigration ne progresse pas démesurément, sinon on peut imaginer un socle de près de 15% de musulmans).
Ceux qui veulent exonérer les musulmans des efforts à faire pour s’adapter à la République française mettent volontiers en avant une situation française où la religion musulmane serait dominée par la religion catholique. Cette situation de domination religieuse étant le reflet d’une situation de domination sociale et culturelle. Mais on a vu que la structure religieuse française n’était plus celle-ci. Et qu’elle le sera encore moins à l’avenir. Le fait religieux dominant, c’est l’athéisme. La France est devenue « fille aînée de l’athéisme » après avoir été celle de l’Église. Il est tout à fait envisageable, on l’a vu, d’imaginer à l’horizon 2050 une France composée de 80% d’athées ou de sans religion, de 10% de catholiques et de 10% de musulmans.

Dans cette situation sans précédent, le catholicisme ne serait plus le fait dominant de notre nation, mais une de ses deux religions minoritaires, à égalité avec l’islam. Le fait dominant sera celui de l’athéisme, ou tout du moins d’une irréligiosité massive de la population. Dans cette perspective, la laïcité change de rôle. Elle n’est plus un instrument de combat pour réduire une religion dominante et la maîtriser mais la base d’un comportement très largement majoritaire qui s’impose à tous. Elle n’essaie plus d’écarter de l’espace public des comportements religieux pour les contraindre à rester dans le domaine privé car ils seront à l’avenir aussi très largement absents du domaine privé. Elle devient un état majoritaire et largement partagé par la population. Le débat ne se pose plus dès lors entre « séparatistes » (au sens de 1905) et « concordataires » (au sens de 1801) , puisqu’il n’y aura plus grand chose à séparer hormis les pratiques minoritaires de 10% de catholiques et de 10% de musulmans et qu’il n’y aura plus grand chose à protéger puisque la religion musulmane sera à égalité avec la religion catholique.

En étant provocateur, on pourrait dire que le déclin de la religion catholique est une grande opportunité pour imposer la laïcité aux musulmans. Car à l’avenir elle n’apparaîtra plus comme l’instrument de domination d’une France blanche et chrétienne sur une France colorée et musulmane, mais comme l’état général et normal de la très grande majorité de la population. C’est pourquoi, ce n’est absolument pas le moment de renoncer ou d’aménager la laïcité au sens où elle a été mise en place en 1905. C’est au contraire le moment de réaffirmer ses valeurs parce qu’elles ont un avenir certain car la laïcité invite tous les Français à se conformer à quelques règles simples de bienséance : ne pas exposer sa religion en public par des signes ostentatoires – tolérer la critique de sa propre religion – ne pas imposer aux autres des règles qui ne les concernent en rien (le fait de dessiner Mahomet par exemple) – et sans doute laïciser aussi les jours fériés (en proposant à chaque français de disposer d’un stock de 5 jours fériés à utiliser à sa propre convenance, religieuse ou pas).

Régis Debray a écrit que la religion chrétienne était en train de laisser la place à une nouvelle religion « athée » qu’il appelle la ROC (Religion de l’Occident Contemporain). Il se trompe sans doute en l’étendant à tout l’Occident car le continent américain en général et les USA en particulier restent très attachés au christianisme. Mais les signes sont très forts en Europe d’une évolution vers la ROC (ou de la REC, Religion de l’Europe Contemporaine). Ils le sont tout particulièrement en France car les 67% de Français qui se déclarent aujourd’hui athées ou sans religion et qui seront sans doute demain 80% de la population sont certainement à l’avant-garde de cette évolution. Sont-ils pour autant sans valeurs ? Non car ils partagent un certain nombre de principes qui sont au cœur de la laïcité : le respect de l’égalité (hommes-femmes) – le respect des minorités (sexuelles en particulier) – la défense des libertés individuelles et collectives – la tolérance. Ce sont les principes fondamentaux de cette religion des droits de l’homme. Ils s’imposent à tous.

Dans un article récent sur Atlantico, Michel Maffesoli décrit une France évoluant vers une forme de tribalisme fondé sur les affinités électives. Il a certainement raison sur le plan culturel, comportemental, vestimentaire, alimentaire… Mais il omet de voir que sur le plan religieux, une tribu dominera très largement les autres : celles des athées sans religion qui représentera 80% de la population. C’est pourquoi il comment une erreur historique en désignant la laïcité comme l’obstacle à l’harmonie globale de la nation. Il veut « une République multiple et tolérante pour que la France ne soit plus une machine à produire des djihadistes ». Oublions le fait qu’il culpabilise inutilement la République laïque comme responsable des crimes commis par ceux qui réfutent la laïcité, nous avons déjà fait un sort à ces mauvaises interprétations du djihadisme, pour considérer qu’il s’interdit d’imaginer que la laïcité peut être vecteur de tolérance. Il n’est pourtant pas difficile d’entrevoir que des citoyens peuvent – doivent – se respecter pour ce qu’ils ont en commun plus que s’interpeller sur ce qui les différencie. Surtout quand 80% d’entre eux n’ont pas de différences à affirmer au plan religieux.

Avec Régis Debray, on peut au contraire envisager la laïcité non pas comme un obstacle à l’épanouissement de l’individu mais comme un projet pour cimenter une nation en déclin spirituel. La laïcité n’est sans doute plus l’ennemie de la religion chrétienne. Elle ne doit pas devenir l’ennemie de la religion musulmane. La France, parce qu’elle a une vocation universelle et parce qu’elle a la première exprimé le désir de liberté, d’égalité et de fraternité sans lesquelles la laïcité n’existe pas, peut jouer un rôle de premier plan pour faire de l’Europe un espace laïc et tolérant dans un monde en proie à l’intolérance et au désordre. Elle peut montrer la voie si elle est sûre d’elle-même et si elle trouve la force de faire partager son projet à tous.

L’athéisme : une religion d’Etat?

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atheisme laicite religion

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Après les attaques contre Charlie Hebdo et le centre culturel de Copenhague, il est urgent de rendre à la liberté d’expression toute sa place et de réaffirmer l’importance de la laïcité. Mais il est tout aussi important de s’accorder sur le concept de laïcité.

Dans la foulée de ces attentats, confondant peut-être vitesse et précipitation, Reporters Sans Frontières (RSF) a proposé à tous les responsables des cultes de signer une « Proclamation pour la liberté d’expression ». Or, ce texte pose question.

S’il réaffirme avec force le droit au blasphème et évoque la liberté de conscience qui permet à chacun de pratiquer librement sa religion, il semble ne pas accorder aux croyants une liberté d’expression totale. Extrait : « La liberté d’information et d’expression, celle des journalistes comme des citoyens, ne saurait être contrainte ou limitée par les convictions ou les sensibilités des uns ou des autres. (…) Nul ne peut imposer sa conception du sacré à autrui. »

Si la conception du sacré ne « s’impose » effectivement pas à l’autre, on est en droit de se demander au nom de quoi un simple « citoyen » n’aurait pas le droit de parler de sa foi à d’autres. S’agit-il de limiter l’expression de la foi au nom de la laïcité ? La formule choisie pour définir le droit à pratiquer sa religion (« liberté de conscience » plutôt que « liberté d’expression ») semble effectivement aller en ce sens. Le croyant aurait le droit d’avoir la foi, mais à la seule condition que ce soit tout seul et dans son coin.

Puisque « chacun est libre d’exprimer et de diffuser des critiques, même irrévérencieuses, envers tout système de pensée politique, philosophique ou religieux », comme le précise le texte, n’est-il pas légitime que cette même liberté permette de réfuter ces critiques et de soutenir la thèse opposée ? Si l’on souhaite que la liberté d’expression soit la même pour tous, ne devrait-on pas refuser que le blâme de la religion l’emporte sur l’éloge ?

C’est peut-être un détail et on peut légitimement penser qu’en rédigeant ces lignes, RSF entendait surtout prévenir les réactions des croyants aux critiques de leur religion plutôt que limiter l’expression de leur foi. Pourtant, ces lignes traduisent également une tendance perceptible dans la société française, qui consiste à confondre laïcité et athéisme au risque d’en faire une religion, avec son lot de fanatiques.

La laïcité ne doit certes pas transiger avec l’extrémisme mais elle ne doit pas non plus privilégier l’athéisme au détriment de la foi. Le droit au blasphème doit pouvoir s’appliquer aussi bien à l’athéisme – car qu’est-ce que l’athéisme sinon une croyance en l’inexistence de Dieu ? – qu’aux religions.

Rien de plus évident, me direz-vous. J’ai pourtant souvent été surpris de constater que les professeurs croyants se gardaient bien de parler de leur foi à leurs élèves dans le cadre public de l’école, tandis que de nombreux collègues ne se gênaient pas toujours pour faire la publicité de leur athéisme, avec parfois force arguments.

La suspicion a priori vis-à-vis du fait religieux est une attitude très française. Pour preuve, la rapidité avec laquelle on qualifie de prosélytisme la simple affirmation d’une croyance, sans toujours prendre la peine de distinguer entre ce qui relève de la fonction et ce qui relève de l’individu. Pour Le Robert, le prosélytisme, c’est par extension « recruter des adeptes ». Selon Paul Valéry, c’est « vouloir que les autres soient de notre avis ». Or, toute proclamation de sa foi n’est pas nécessairement prosélyte. Elle a autant droit de cité que la profession de foi athée qui, depuis le fameux « je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit » de Don Juan, a fait beaucoup d’adeptes.

Le danger, ce n’est pas la religion comme expression d’une croyance, c’est la religion comme modèle commun. Et cela vaut autant pour l’athéisme que pour les autres croyances, car il serait bien naïf de penser que l’athéisme ne saurait influencer la société au même titre que la foi. « La liberté d’expression n’a pas de religion » écrit RSF. C’est exact. Il importe donc qu’elle ne promeuve pas l’athéisme.

L’enjeu dépasse peut-être le simple cadre des libertés individuelles. Car si l’on veut donner une chance aux croyants de tous bords d’adhérer à notre modèle, il convient avant tout de ne rien y ajouter. Obliger les croyants à choisir entre athéisme et religion, entre laïcité et croyance, c’est leur imposer des contraintes inutiles et prendre le risque de susciter une hostilité superflue. Or choisir de limiter la liberté d’expression des croyants pourrait contribuer à ce que celle-ci s’affirme sous d’autres formes, plus ostentatoires et plus offensives.

Ce qui est inquiétant, dans les réactions post-Charlie Hebdo, ce ne sont pas celles des radicaux, dont il n’y a rien à attendre, ce sont celles de certains soi-disant modérés. Il convient face à cette attitude, nous le répétons, de ne pas céder un pouce sur la laïcité, de réaffirmer avec force le droit au blasphème. Mais il convient également de ne pas se laisser emporter par certaines tendances laïcardes et de ne surtout pas laisser croire que la laïcité serait, par essence, contre les religions.

Dans ce contexte, il paraît opportun de rappeler, à l’heure où l’on érige Voltaire au rang d’étendard de la liberté d’expression et de symbole de la laïcité, que celui-ci, souvent très critique à l’égard des religions, était un théiste convaincu, pour qui le dogme du croyant devait se résumer à quelques éléments essentiels : « Sa religion est la plus simple et la plus étendue ; car l’adoration simple d’un dieu a précédé tous les systèmes du monde. […] Il compte tous les sages pour ses frères. […] Faire le bien, voilà son culte, être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. » (Le Dictionnaire philosophique, article « Théiste »).

On reproche parfois à certains croyants, à raison, la certitude avec laquelle ils affirment l’existence de Dieu. On est en droit d’attendre la même chose de ceux qui penchent pour sa non-existence. Car, au risque d’en décevoir certains, cette question n’est pas tranchée.

Or il y a, de la part de certains intellectuels ou auto-proclamés comme tels, des postures qui frisent le manque d’humilité et la condescendance à l’égard des croyants. Il serait dommage que le soupçon de foi constitue un défaut de pensée, près de deux siècles après qu’on a cessé de considérer l’athéisme comme un défaut de l’esprit.

Dans un article paru sur le site Slate.fr, Eric Leser explique qu’« il y a trois siècles, la croyance en Dieu était universelle y compris parmi les savants et les instruits » mais que « tout cela a changé à la suite du développement de la science moderne et de la capacité de l’homme à dominer et comprendre la nature par l’usage de la raison ». Ce faisant, il semble à la fois tirer un trait sur tout un pan de l’histoire de la philosophie et oublier que de nombreux philosophes ont essayé de prouver l’existence de Dieu par la raison, à commencer par Platon (dans le Phédon notamment). Voltaire lui-même définissait sa croyance comme le simple effet de l’usage de celle-ci : « Qu’est-ce que la foi ? Est-ce de croire ce qui paraît évident ? Non : il m’est évident qu’il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent ; ce n’est pas là de la foi, c’est de la raison. » (Dictionnaire philosophique, article « Foi »). Il oublie également que le relativisme n’a rien de moderne et que Socrate critiquait déjà, il y a plus de deux millénaires, celui des sophistes, notamment Protagoras et Gorgias.

Ce serait un comble que le fait de s’interroger sur l’existence de Dieu devienne le tabou de ceux qui prônent la liberté d’expression !

Pour que la laïcité cesse d’être en crise, il faut réaffirmer notre attachement à celle-ci, il faut rappeler ses principes, son intransigeance, mais également rappeler qu’elle est l’aboutissement de la réflexion de croyants autant que d’athées. Il faut peut-être enfin qu’elle cesse d’être, pour une certaine catégorie de citoyens, une sorte de religion. Il faut que la foi et le fait religieux s’inscrivent de nouveau dans le débat public et qu’ils y trouvent leur place autant que l’athéisme. La laïcité, et c’est là toute sa grandeur, ne distingue pas entre le croyant et l’athée, elle les accueille et les protège de la même façon et ne considère pas l’un comme supérieur à l’autre. C’est sans doute aussi à ce prix que les religions cesseront d’être intolérantes.

*Image : wikicommons.

Ivan Rioufol lève le poing

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« Cesser d’être polis ». C’est par cette formule menaçante qu’Ivan Rioufol appelle les Français à réagir dans Poings sur les i, le recueil de ses bloc-notes publiés dans Le Figaro en 2014. Voilà qui nous change un peu du sempiternel « sursaut républicain », nettement moins punk, auquel nous enjoignent en boucle les tenants du « Système » dont il souhaite « accélérer la chute ».

D’ailleurs, pour le chroniqueur réac – qui pose poing serré (sous le menton) en couverture de son livre – les idées politiques sont aussi fatiguées que les mots employés par nos dirigeants. Ainsi qualifie-t-il d’« utopies dévoyées » le socialisme, l’égalitarisme, l’antiracisme et l’incontournable « vivre ensemble »… Lui voit dans l’année 2014 la poursuite d’une « révolution conservatrice et libérale qui échappe aux partis et dépossède la gauche de sa maîtrise des manifestations de rue ».

A la gauche « prolophobe », il oppose « la classe moyenne, les provinces tranquilles, la France catholique [qui] sont définitivement sorties de leur silencieuse hébétude ». Conséquence : « Le camp du bien devine que ses jours sont comptés. Il est sur la défensive. » Mais la « droite » n’en bénéficie pas pour autant : « A mesure que l’ancienne société s’affaisse, se précise le clivage qui relègue droite et gauche au rang des antiquités », diagnostique le docteur Rioufol.

Pour lui, désormais, « le peuple de droite est en attente d’une alternative à Marine Le Pen ». Mais ni Sarkozy ni Juppé ne lui feront de l’ombre en allant chercher des voix « vers le centre et son eau tiède ». Dès lors, son constat se veut résolument alarmiste, et ne laisse rien présager de paisible. « D’où partira l’étincelle ?, s’interroge Rioufol. La faiblesse du pouvoir est telle que, sous ses doigts maladroits, toutes les déflagrations sont imaginables. »

Ivan Rioufol, Poings sur les i, éditions de Passy.

Poings sur les i

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«La partition sociale favorise l’islamisme»

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Laurent Joffrin apartheid terrorisme charlie hebdo

Laurent Joffrin apartheid terrorisme charlie hebdoLes médias sont sans doute les principaux agents propagateurs de la maladie française de l’autoflagellation. Avec une méthode simple : ils s’interdisent de dire ce qu’ils ne veulent pas voir et nous interdisent de voir ce qu’ils ne veulent pas dire. Reste à comprendre pourquoi ce qu’ils retiennent volontiers de la réalité française se résume à une litanie de fautes, voire de crimes – des discriminations à l’apartheid. Quel meilleur interlocuteur pouvions-nous trouver pour avoir ce débat que le directeur des rédactions de L’Obs et de Libération, en alternance, depuis 1988 ? Laurent Joffrin me reçoit le dimanche 8 février, dans son bureau, à quelques enjambées de la salle de rédaction qu’il prête gracieusement aux survivants de Charlie Hebdo.

Au lendemain du 11 janvier, toute la presse célébrait « l’unité nationale » contre le terrorisme et l’obscurantisme. Quelques semaines plus tard, le 5 février, une question barrait votre une : « Comment abolir l’apartheid en France ? » – comme si l’existence même de l’apartheid était une vérité scientifique. Comment est-on passé de la guerre contre le terrorisme au combat contre les discriminations ?

Si on croit que toute la France a manifesté le 11 janvier, on peut effectivement trouver étrange de voir un journal s’occuper aussitôt des fractures de la société. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu d’« unité nationale » le 11 janvier. Si 4 millions de personnes ont manifesté, ça veut dire que 58 millions ne l’ont pas fait. Une partie des banlieues, pour faire court, considérait que Charlie insultait la religion musulmane. D’autres, à la droite de la droite, ne voulaient pas pleurer un journal qu’ils n’aimaient pas, et considéraient que ça allait masquer les vrais problèmes. D’autres étaient simplement indifférents. Toute la gauche et une partie de la droite républicaine se sont mobilisées. C’est déjà beaucoup. La sensibilité qui a manifesté est majoritaire. Mais la population n’est pas unanime.

D’accord, mais au lieu de se demander ce que signifiait cette abstention des « quartiers », on a expliqué à la jeunesse issue de l’immigration qu’elle était victime d’un système injuste. Quel message lui envoie-t-on ?

Le mot est de Valls, nous l’avons repris à notre compte, même s’il est un peu exagéré, puisqu’on sait qu’il n’y a pas d’apartheid légal en France. C’est une situation de fait. En réalité il faut penser deux choses à la fois : la responsabilité des fanatiques, qui prennent des options criminelles. Et puis les conditions sociales, qui favorisent leur action en mettant à l’écart une partie de la population. D’où notre enquête sur l’apartheid social.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un article du 8 janvier, vous citez Abou Moussab al-Souri, théoricien du « nouveau djihad », qui le justifie par « l’oppression » et « l’humiliation » des musulmans vivant en Occident. Reprendre ses mots, n’est-ce pas faire son jeu ?

J’ai essayé de tenir les deux bouts du raisonnement : ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on a raison d’être fanatique – même Marx ne pensait pas ça, Bourdieu éventuellement, et encore –, mais ce n’est pas parce qu’il y a des fanatiques qu’il ne faut pas se soucier des conditions sociales qui favorisent le fanatisme. C’est une réalité. Cependant, s’il y a des gens à gauche qui cherchent des excuses sociales au terrorisme, ce n’est pas mon cas ni celui du gouvernement.

N’empêche, vous semblez bien plus préoccupé par les conditions sociales que par le fanatisme. Sauf erreur de ma part, le mot « islam » ne figure pas une seule fois dans vos derniers éditos. C’est un choix délibéré ?

Ah, bon ? Alors il faut que j’en refasse un[1. Le lendemain de notre entretien, le 9 février, Laurent Joffrin écrira dans son édito : « Les questions d’immigration et d’islam – la politique de l’identité, comme disent les Anglo-Saxons – sont bien au cœur du malaise français. Quelle laïcité ? Quelle République ? Quelle intégration ? Sans réponse claire à ces questions enchevêtrées, la gauche court au-devant de cruelles déconvenues. » Je n’ose penser que ma question ait pu en être à l’origine…]. J’ai pourtant évoqué cette bataille au sein de l’islam, à la fois théologique et politique. Les intégristes sont des ennemis de la modernité qui lisent le Coran de manière littérale et veulent revenir à l’islam du Moyen Âge. Parmi eux, il y en a qui basculent dans le terrorisme. Non parce qu’ils manquaient d’éducateurs sociaux, mais à cause de ce processus politique interne à l’islam. Je ne crois pas au déterminisme social. Les idées ont aussi une force autonome. En même temps, ce courant a tendance à recruter des jeunes qui viennent des banlieues, parce qu’ils y trouvent une identité, parce que ça donne un sens à leur vie. Ils se sentent rejetés, donc ils sont plus sensibles à la propagande de ces prêcheurs islamistes. Même s’il n’est pas lui-même un exclu, Coulibaly, qui vient de la Grande Borne, à Grigny, a eu un parcours typique de ces gamins de banlieue.

François Hollande a déclaré que « les musulmans [étaient] les premières victimes du terrorisme ». Qu’en avez-vous pensé ?

C’est vrai statistiquement. Depuis vingt ans, l’immense majorité des victimes du terrorisme est musulmane. Le pilote jordanien brûlé par Daesh, c’est un musulman. À Paris, les terroristes ont tué un policier musulman. Hollande tient un raisonnement politique, et il a raison. On a en France environ 10 % de gens d’origine étrangère, dont beaucoup de musulmans qui n’ont rien à voir avec le terrorisme. Tenons un discours qui ne les rejette pas du côté des intégristes. Essayons de les mettre de notre côté. Eux aussi sont visés.

D’accord, mais est-il plus urgent de dénoncer la haine antijuive et antifrançaise d’une partie des musulmans français ou de qualifier Finkielkraut d’« ennemi des musulmans » ?

Finkielkraut ? Ah oui, dans mon premier édito après les attentats[2. Le 7 janvier au soir, dans un éditorial publié sur le site de Libération, Laurent Joffrin soulignait le fait que les terroristes ne s’étaient pas attaqués aux « ennemis des musulmans » qui « ne cessent de hurler au loup islamiste » tels que Houellebecq ou Finkielkraut, mais à la « gauche ouverte, tolérante, laïque », dont ces derniers « se moquent tant ».]… Non, je visais surtout Riposte laïque et des gens comme Renaud Camus. Ou encore Houellebecq, qui explique que l’islam va prendre le pouvoir en France… Mais nous n’avons jamais manqué à la solidarité envers les Français juifs attaqués. Dès cet été, au moment des frappes à Gaza, Libé a fait sa une sur les attaques antisémites à Sarcelles et ailleurs. Et nous sommes le premier journal à avoir écrit sur les juifs tentés par le retour en Israël après l’attentat de l’Hyper Cacher.

Ne participez-vous pas tout de même à entretenir un climat d’autodépréciation permanent ?

La France n’est certes pas responsable de la montée de l’islamisme, mais faut-il passer sous silence la responsabilité de la société à l’égard des banlieues ? Une partition sociale, mentale et territoriale comme celle du Val Fourré, à Mantes-la-Jolie, où il y a 80 % de musulmans, ne peut que favoriser l’islamisme.

Peut-être, mais à en croire les élus locaux, occidentaliser ces quartiers ne sera pas si simple.

C’est vrai. Certains endroits vivent de facto en dissidence. Mais à la différence de Zemmour et des autres, je pense que la démocratie est un régime très fort. Nos valeurs républicaines s’imposeront, à la longue.

En avril 2012, François Hollande promettait de convaincre les électeurs du Front national… Trois ans plus tard, les scores du FN ne sont-ils pas la preuve de son échec.

Oui, c’est vrai. Mais Sarkozy n’a pas réussi non plus, alors qu’il se positionnait comme l’adversaire le plus efficace du Front national en reprenant une partie de ses thématiques. La gauche anti-lepéniste a sans doute commis des maladresses, mais ce n’est pas l’essentiel. Les Kouachi et Coulibaly sont des agents électoraux formidables pour le Front national. Et la condition ouvrière ne cesse de se dégrader avec la crise, les fermetures d’usines, la progression du chômage… La gauche est censée lutter contre le chômage, si elle échoue, c’est plus grave que si c’est la droite. Et il y a la peur de l’islam, très difficile à maîtriser. Malgré cela, la lutte doit continuer. Je préfère ceux qui luttent, même maladroitement, à ceux qui les dénoncent…[/access]

*Photo : Hannah Assouline

Marine Le Pen présidente en 2017 ?

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marine le pen 2017

marine le pen 2017

La déclaration de Manuel Valls quant à une possible victoire possible de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 a au moins un mérite. Un seul. Elle échappe à une pensée paresseuse de l’avenir qui postule que celui-ci va inévitablement reproduire le visage du passé récent. C’est ainsi que l’armée française de 1939 était prête à gagner la guerre de 14-18. C’est ainsi que Lionel Jospin répétait en 2005 que la nouvelle immigration s’intègrerait à la nation française, après quelques difficultés, comme s’était intégrée la vieille immigration des Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais. Aujourd’hui, les hommes politiques aussi bien que les commentateurs tiennent pour acquis que le 22 avril 2002 a de fortes chances de se reproduire, avec la fille à la place du père : elle sera validée au premier tour. Certes, ils concèdent qu’elle recueillera plus de voix que Jean-Marie, et même qu’elle arrivera peut-être en tête du scrutin. Mais au second tour, le 5 mai 2002 ressuscitera inévitablement dans toute sa splendeur. Quel que soit le candidat opposé à MLP – Hollande, Juppé, Sarkozy, ou Boutin – il triomphera. Le diable a surgi, puis est rentré dans sa boîte en 2002, la diablesse fera trois petits tours et puis s’en ira en 2017.

Or voilà que Manuel Valls, sur le mode hystérique et vaticinant de la pythie de Delphes, profère l’indicible, l’impensable, l’inacceptable : Mme Le Pen peut très bien devenir Présidente de la République Française en 2017. Eh bien, pensons l’impensable. Je crois qu’il faut prendre le Premier ministre au pied de la lettre et considérer cette prophétie en la débarrassant au maximum de sa gangue de terreur et d’enthousiasme. Je crois qu’il est du devoir de chaque Français, et surtout de ceux qui font métier ou passion de penser et d’écrire, d’envisager cette hypothèse sans amour et sans haine. Le prix à gagner à ces réflexions et ajustements préalables : l’évitement d’une guerre civile.

Comme dans la Pologne des « lustrations », comme dans l’Afrique du Sud de la réconciliation ethnique, il faudra d’abord se pardonner les uns aux autres. Désigner des coupables ne servira à rien sinon à attiser les haines mortelles. La gauche s’est bouché les yeux devant la réalité pendant des lustres, la droite l’a imitée et aucun de ses chefs n’a eu le courage singulier de s’allier au Front National pour mieux l’étouffer, comme avait fait Mitterrand avec les communistes. Giscard d’Estaing a sa part de responsabilité avec le regroupement familial, le général Bugeaud avec la conquête de l’Algérie, et aussi les Byzantins qui, s’ils avaient mieux lutté contre les armées fatimides, auraient pu nous laisser une Afrique du Nord chrétienne, ce qui simplifierait évidemment le problème. Et aussi le Christ, qui aurait mieux fait de naître après Mahomet.

C’est bien sûr le nouveau pouvoir qui aura les plus grands efforts à faire pour éviter que sa victoire ne se transforme en conflagration nationale. Je vois un signe encourageant dans le fait que les dirigeants du Front national éliminent impitoyablement leurs candidats qui étalent des opinions racistes. Zemmour trouve Mme Le Pen trop à gauche et c’est tant mieux : la femme politique et le commentateur doivent rester dans leurs rôles respectifs. Comme c’est une fine manœuvrière, je pense que je n’ai même pas besoin de lui souffler à l’oreille une chaude recommandation : celle de s’adresser, dès son premier discours, à nos compatriotes musulmans pour les rassurer. Un moratoire sur l’immigration qui continue à arriver certes, mais l’assurance de l’égalité de leurs droits et devoirs aux musulmans français. Et même une accolade publique avec le recteur Boubakeur, Paris vaut bien une prière du vendredi.

Beaucoup plus difficiles que les rapports avec les musulmans : éviter la panique des milieux économiques, éviter le rejet de la France par le reste de l’Europe. Les deux problèmes sont liés : le refus du libéralisme économique et le refus de l’Europe vont de pair pour le Front national. A priori, il y a là deux ruptures majeures à craindre : avec le patronat, avec le reste de l’Europe. Marine Le Pen et Florian Philippot, s’ils sentent tout le poids des responsabilités qui vont peut-être peser sur leurs épaules, devront entamer un aggiornamento vers le libéralisme et vers l’Europe. L’échec programmé de la Grèce syrizienne et de sa démagogie insensée leur donnera matière à réflexion. Un certain nombre de membres du Front national, à commencer par le père fondateur, n’adhèrent pas au nouveau catéchisme gauchiste du parti. De son côté, le continent européen va glisser inévitablement à droite sous la pression de la menace islamiste. Une conception plus ferme et plus défensive de l’Europe, un patriotisme européen réaffirmé, seraient plus compatibles avec le FN que l’actuel agrégat sans foi ni fierté.

Civiliser le FN, ou disons-le plus poliment, achever de le civiliser, est-ce un rêve fou ? C’est en tout cas un travail à entreprendre dès aujourd’hui en chacun de nous et autour de nous. Il faut recenser les champs de mines les plus dangereux et en extraire les matières les plus explosives : il en va de la paix civile en 2017. Les plus sages et les plus patients auront le droit de rêver à une alternance en 2022.

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00706047_000033.

L’Euthanasie sur France 2: plus belle la mort?

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Euthanasie France 2 sédation fin de vie

Euthanasie France 2 sédation fin de vieLe patriarche décide d’en finir. Il a bâti un empire dans le domaine de la pâtisserie artisanale. Il a élevé trois enfants. Il aime la même femme depuis quatre décennies. Il a courageusement lutté contre un cancer. Mais là, il en a marre. Il décide donc de mourir debout, dans la dignité comme il dit, et comme disent tout ceux qui militent en faveur de la légalisation de l’aide active à mourir. Voilà en substance le synopsis du film Des roses en hiver, programmé en première partie de la soirée que France 2 a consacré hier au sujet de la fin de vie. On ne gâchera pas le suspense – il y en a rarement dans les productions télé diffusées aux heures de grande audience – en disant qu’au final l’octogénaire meurt chez lui, naturellement, dans les bras de son épouse bien aimée et bien aimante, à quelques jours de la date qu’il avait choisie pour son départ en Suisse. Grâce à ce dénouement, France 2 a pu habilement ménager son statut de chaîne publique, en s’attaquant à un problème de société majeur sans heurter la sensibilité de certains téléspectateurs et sans faire la promotion de pratiques illégales. Marc Lévy n’aurait pas mieux fait. Sauf que la vie, et surtout la fin de vie, ressemblent rarement à un téléfilm.

En témoignait avec beaucoup de verve Emmanuèle Bernheim dans son décapant récit Tout s’est bien passé (Gallimard, 2013), qui raconte le départ rocambolesque de son père malade pour le pays des Helvètes où, on le sait, on peut bénéficier d’une « mort douce » moyennant la modique somme de 10.000 euros. Quand bien même ce prix du passage à trépas dans la dignité est réservé aux happy few, nous autres aurions tort de les envier. En effet, ce n’est pas dans une chambre avec vue sur le lac que meurent les clients étrangers des associations d’accompagnement au suicide, mais plutôt dans des garages aménagés ou dans des bâtiments industriels, à l’instar du père de Jed Martin, le héros de Houellebecq dans La carte et le territoire. Il n’est toutefois pas question ici de jeter la pierre à nos voisins suisses. Si la vue, ou plus précisément l’absence de celle-ci, nous froisse et si nous trouvons le forfait trop élevé, nous n’avons qu’à nous débrouiller avec nos malheurs et nos cancers en phase terminale. Inutile de dire qu’on n’y arrive pas.

Les choses n’iront pas mieux quand bien même la nouvelle proposition de loi sur la fin de vie, dont débat actuellement l’Assemblée nationale, serait votée. Son co-auteur, Jean Leonetti, présent sur le plateau lors de la discussion qui a suivi la projection du film, est probablement le dernier à croire le contraire. On dirait même que le député UMP a acquis une forme de dignité, dans son obstination déraisonnable à défendre un texte qui semble avoir pour principale qualité de pousser l’art de la nuance à son sommet. Si le projet devait passer, nous aurions en France la possibilité, en cas de maladie grave et incurable, de demander une sédation « profonde et continue » jusqu’au décès, accompagnée de l’arrêt de tout traitement de maintien en vie. Et ce, qu’il s’agisse de techniques invasives de réanimation, de traitements antibiotiques ou de nutrition et d’hydratation artificielles. La loi de 2005 en vigueur offre à peu de détails près une option identique. Certes, il serait désormais impossible de réveiller un patient une fois sédaté, ce qui est le cas à présent, du moins en théorie. Mais justement cette alternative théorique, appelée par certains médecins « le dogme de la réversibilité », marquait symboliquement la différence entre une sédation et une euthanasie. En l’abandonnant, comment nommera-t-on l’acte d’endormissement aussi profond qu’il devient irréversible, sinon euthanasie ? Une « troisième voie », selon le député PS Alain Claeys, l’autre corédacteur de la proposition de loi, laquelle écarte formellement tout recourt à l’euthanasie et au suicide assisté. Reste à savoir si les Français voudront l’emprunter, tant elle paraît sinueuse. En outre, dans la mesure où aucune loi relative à nos fin de vie – ni celle de 1999 qui devait garantir à chacun un droit d’accès aux soins palliatifs, ni celle de 2005 qui promettait de bannir la pratique de l’acharnement thérapeutique – n’a été appliquée, on s’interroge légitimement sur la démarche du législateur.

Depuis des décennies, on nous rabâche que les résultats des sondages d’opinion qui démontrent l’appui massif des Français à la légalisation de l’euthanasie ne démontreraient en réalité que leur ignorance en la matière. Ce n’est pas entièrement faux. Un des fils du vieil homme, dans Des roses en hiver, apprenant le souhait de son père, pose d’ailleurs la question : « Comment ça se passe alors ? » La veille, depuis la tribune à l’Assemblée nationale, Jean Leonetti a rappelé, non sans raison, que « ça » se passe toujours de façon violente, puisque la mort est un arrachement. Reste que pour beaucoup d’entre nous et de nos proches, « ça » pourrait se passer moins violement si nous n’étions pas obligés, par peur justifiée d’être mal ou pas du tout soulagés en France, de nous exiler pour mourir sans souffrance physique. « Ça » pourrait même se passer sans violence, si tous les Français qui en ont besoin avaient l’opportunité de profiter des soins palliatifs. Ils ne sont que 20 % à en bénéficier et souvent dans les tous derniers jours ou instants de vie. Il faudra encore attendre une trentaine d’années pour que cette couverture soit étendue à tous les mourants nécessitants. Qu’il nous soit alors permis de croire naïvement qu’en Suisse « ça » se passe dans des chambres avec vue sur le lac et de continuer de réclamer, à travers les sondages, que « ça » se passe de la même manière en France aussi.

Paulina Dalmayer est l’auteur d’un ouvrage sur l’euthanasie : Je vous tiendrai la main, à paraître le 19 mars aux éditions Plein Jour.

Je vous tiendrai la main

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Yonne : Souriez, c’est un braquage!

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braquage yonne avallon

braquage yonne avallon

Les braqueurs de l’Yonne, une quinzaine de gonzes qui ont des valseuses grosses comme une dette souveraine hellène et qui ont délesté de 9 millions d’euros deux fourgons de joncaille au péage d’Avallon, tiennent à préciser quelques petites choses. Ils ont bien entravé que chez les caves des chaines infos en continu et autres canards à sensation pour donner des frissons à la ménagère de moins de cinquante ans qu’a des mélancolies bovaryste dans le frifri, on allait assez vite narrer des inepties pour songe-creux et des calembredaines hypothétiques, voire des calomnies. Il fallait donc communiquer. Alors, ils communiquent, qu’est-ce que tu veux Paulo, on est bien forcé, sinon c’est les autres qui parlent dans ton dos comme des lopettes lorgnant sur ton drageoir à épices.

Ils précisent donc pour les mal-comprenants que :

1°) Ils ne sont pas des islamos cherchant à financer des réseaux de décapiteurs ou autres énervés de la gâchette coranique. Ils n’affirment pas qu’on ne trouverait pas chez eux un ou deux blazes aux consonances qui sentent le sable chaud mais bon ça les a jamais empêché de choucrouter entre potes chez Bollinger quand le braquo a réussi.

2°) Ils ne sont pas des zadistes passés à l’action directe. Ils aiment trop les belles pompes et les limaces club en soie sauvage pour porter des dreadlocks douteuses et des fringues de griveton en déroute. En plus, ils sont impitoyables sur la propreté des sous-vêtements de ces dames. C’est pas à leur âge qu’ils vont commencer à bouillaver de la crasseuse, même conscientisée. En plus les zadistes, c’est des mous. Faut voir comment ils se laissent bousculer par la maison poulaga ou quelques croquants à fourche sans même défourailler.

3°) Ils ne sont pas des gagne-petits suburbains ensuqués par la came et prêts à faire n’importe quoi pour trouver un képa, y compris des violences sur des vioques. Non, eux, ils braquent juste pour l’argent et pas pour faire monter les statistiques sur l’insécurité. D’ailleurs, la politique, c’est pas leur truc. C’est rien que des ennuis et des motifs de fâcheries. On se souvient encore comment ça a décimé des fratries, l’Occup, avec ceusses qu’étaient de la Carlingue et ceusses qu’avaient vibré en entendant le Grand Charles. Sans compter ceux qu’on finit au SAC pour aider au collage d’affiche contre les partageux sauf qu’à la première embrouille un peu sérieuse, les politiques, ça vous lâche pire qu’une gagneuse qu’a pas de mentalité.

4°) Il ne s’agissait pas d’une émission téléréalité. Alfred-le-Diplômé, qu’a des lettres parce qu’il a été en zonzon à une époque avec des énarques banquiers dans le quartier VIP, il dit même que téléréalité, c’est un oxymore. Cependant, la bande ne nie pas que certaines chaines leur ont proposé des reportages plus bidonnés que des statistiques sur les chômedus mais ils aiment pas trop qu’on les prennent pour des bêtes de cirque avec la frimousse floutée pour faire vrai. En plus, c’est pas pour dire, mais quand il s’agit de conduire la grosse berline qui va te faire gicler loin des ennuis une fois que t’as récupéré la caverne d’Ali Baba, ils font plus confiance à leur production à eux qu’à celle de TF1 et ils préfèrent le petit Jacquot de Montreuil à un pilote argentin sous-payé. Qualité France d’abord, monsieur…

5°) Il ne s’agit pas non plus d’une crainte d’un Grexit précipité suivi d’un écroulement de l’euro. Eux, les sueurs froides des pignoufs de Bruxelles, ça les laisse de marbre. Ils ont toujours aimé les cailloux gros comme le Ritz pour leur côté valeur refuge même si les fourgues sont plus voleurs qu’une politique fiscale social-libérale

Enfin bref, pas d’affolement, c’est juste un braquage à l’ancienne, un genre de survivance du monde d’avant, comme les cabines téléphoniques à pièces, les crêpes Suzette et la retraite à soixante piges.

Que faire face au Front national?

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fn ump ps antisemitisme

fn ump ps antisemitisme

L’Allemagne, l’Italie et la France ont toutes trois, durant la Seconde guerre mondiale, été dirigées par des partis autoritaires et démagogues. Pourtant, seule la France accorde aujourd’hui une place électorale si considérable à un mouvement politique qui tire l’essentiel de sa propagande de thèmes utilisés il y a soixante-dix ans : absurde et mortifère repli sur soi économique, xénophobie, et enfin un antisémitisme, hier encore affiché, aujourd’hui dissimulé mais toujours « dans son ADN ».

Le peuple allemand et le peuple italien ont eu à subir la défaite et l’humiliation en raison des décisions prises par deux démagogues dans lesquels ils avaient placés de grands espoirs lors de circonstances économiques difficiles. De Gaulle a apporté à la France, presque miraculeusement et par son inflexible volonté patriotique, une victoire qui lui a permis de figurer au rang des grandes nations alliées et de siéger au Conseil de Sécurité des Nations Unies

Au-delà des Alpes et du Rhin, les consciences politiques italienne et allemande ont assimilé une pénible leçon qui a été épargnée à la France et qui les a détournées du démagogue. C’est sans doute moins le cas en France.

Outre la conséquence du chômage élevé et de la crise qui déchaîne toutes les intolérances, cette percée du FN est aussi une réaction épidermique au refus obstiné de la vaste majorité de l’intelligentsia et du « système » de reconnaître l’héritage chrétien de la France et la volonté profonde des Français de maintenir leur identité nationale. Cet héritage chrétien de la France existe, il se manifeste par les clochers autour desquels se regroupent tous les villages et toutes les villes. Il en va de même pour l’héritage historique et héroïque de la France qui, réalité unique dans le monde, se manifeste par un monument aux morts dans chacune de nos 37 000 communes exprimant la volonté indéfectible de la France et des Français, aux prix des plus grands sacrifices, de demeurer libres et Français. Nos coutumes ont été élaborées par des siècles de vie commune, c’est un héritage global auquel nous nous identifions même s’il se modifie progressivement au gré des influences et du temps qui passe. Les Français sont d’accord pour que les choses changent à un rythme d’omnibus mais pas à un rythme de TGV. Ils ne sont pas réactionnaires pour autant.

L’immigration que l’on ne parvient pas, ou que l’on ne veut pas, contrôler joue elle aussi un rôle prépondérant dans la montée du FN. Toutes les vagues d’immigration ont posé des problèmes, il a fallu du temps pour que les étrangers s’intègrent mais le flux d’immigration récent, celui des trente dernières années, pose plus de problèmes : les cultures sont différentes, la religion et la manière de vivre au quotidien cette religion aussi. Cela ne signifie pas que ces personnes ne peuvent pas s’intégrer, une vaste majorité l’est, mais une frange ne l’est pas et cela cause des problèmes.
Il faut baisser l’immigration – non pas parce qu’il y a trop d’étrangers en France, la France est loin d’avoir le premier rang en ce domaine – mais parce qu’une partie des étrangers venant du Maghreb ou de l’Afrique sub-saharienne ne veut pas ou ne peut pas faire d’efforts pour s’intégrer, tout en en voulant au pays qui les accueille, alors que la France est un pays généreux par rapport à presque tous les autres pays sur la planète.

La France n’est pas raciste ou pas plus et certainement moins que d’autres nations. Les Français saluent les vertus du métissage, les sangs qui se mélangent, le renouveau que cela apporte, le brassage des cultures, l’énergie qui s’en développe mais ils veulent que cela se fasse sur des valeurs communes et ces valeurs sont surtout : le respect du pays dans lequel on arrive pour s’y installer, le respect des femmes, celui des traditions et surtout une manière discrète de pratiquer sa religion.

Pour combattre l’extrême droite, la gauche doit adapter son idéologie aux nouvelles circonstances. Quant à la droite, si elle revient au pouvoir, elle devra, cette fois ci, assurer ce qu’elle promet : restaurer l’autorité de l’Etat et, jusqu’à ce que les conditions économiques s’améliorent, diminuer sensiblement l’immigration. Avant d’accéder au pouvoir, elle devra expliquer aux électeurs, sans démagogie, sans formule lapidaire mais concrètement avec pédagogie comment elle réalisera en pratique cet objectif tout en maintenant nos valeurs d’humanité.

Mais l’électeur de droite classique doit toujours se souvenir que le Front national c’est :

– L’appauvrissement immédiat de la plupart des Français en cas d’élection
– L’absence de programme économique ou le caractère contradictoire de ce dernier
– La gerbe sur la tombe de Pétain et sa réhabilitation
– La sortie de la France de l’Europe, qui assure depuis près de 70 ans la paix ;
– La solidarité sans faille envers son président d’honneur, pour qui « les chambres à gaz, si elles ont existé, sont un point de détail de la seconde guerre mondiale » et pour qui « l’occupation allemande en France n’a pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures, inévitables »
– Le retour sur les discours historiques de Jacques Chirac et François Hollande au Vel’ d’Hiv
– La complaisance amicale envers les dictateurs les plus sanguinaires, tels Assad ou avant lui Saddam
– La légitimité pour l’Iran de se doter de la bombe atomique

Tout cela, c’est ce qui est sûr, mais nous savons aussi par les leçons du passé que dès que les démagogues extrémistes accèdent au pouvoir, la misère, la répression policière, les carcans idéologiques et une explosion de xénophobie et d’antisémitisme s’abattent sur les peuples. Ceux qui ont voté national-socialiste en 1933 croyaient obtenir l’ordre et la paix, ils ont eu la destruction et la guerre.

Pour toutes ces raisons, si j’ai le choix entre un candidat FN et un candidat PS, je ne m’abstiendrai pas mais voterai toujours pour le candidat du Parti socialiste.

*Photo : GILE MICHEL/SIPA. 00683492_000003.

Xavier Lemoine : «Apartheid? Un mensonge!»

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xavier lemoine islam banlieues

xavier lemoine islam banlieues

Causeur. Montfermeil, la ville dont vous êtes le maire depuis 2002, mais où vous travaillez depuis 1987, a accédé à la gloire médiatique lors des émeutes de 2005 en même temps que Clichy-sous-Bois, commune limitrophe alors gérée par le socialiste Claude Dilain. Mais, tandis que celui-ci était sacré par la presse comme un maire humaniste, vous y avez conquis la réputation d’un homme de « droite dure », et certains vous soupçonnent de nourrir une hostilité de principe envers l’islam. Est-ce le cas ?

Xavier Lemoine. C’est ridicule ! Je travaille depuis près de trente ans dans une ville où coexistent quarante nationalités, arrivées avec les vagues migratoires successives qui, à Montfermeil et dans l’ensemble de la Seine-Saint-Denis, sont massivement issues de pays musulmans – d’abord du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, puis, à partir des années 1990, de Turquie et, aujourd’hui, du Pakistan et du Sri Lanka. Et, avant de m’établir à Montfermeil, j’avais passé dix ans à naviguer au sein de la marine marchande, ce qui m’avait donné l’occasion d’observer in situ la vie économique et politique d’un certain nombre de pays musulmans. Alors, non seulement je n’ai pas d’hostilité à l’égard de la culture musulmane, mais elle m’est assez familière. Ce qui me distingue de Claude Dilain et, aujourd’hui, d’Olivier Klein, qui lui a succédé en 2014 à la mairie de Clichy-sous-Bois, c’est précisément que j’attache une grande importance aux facteurs culturels. Pour moi, l’enjeu prioritaire dans nos quartiers n’est ni social, ni économique, ni urbain, en dépit de tous les dysfonctionnements, bien réels, existant dans ces domaines, il est culturel. On pourra continuer à déverser des milliards, on ne réglera pas le problème.[access capability= »lire_inedits »]

Vous voyez bien que le problème, pour vous, c’est l’islam !

Je veux tout d’abord préciser que, quand je parle de l’islam, je fais référence à un système politico-religieux traversé par différents courants, pas aux hommes et aux femmes de culture ou de confession musulmane, qui jouissent à titre personnel comme tout un chacun de la liberté de croire et de pratiquer leur religion. Cela étant, le problème n’est pas l’islam, mais la façon dont nous avons géré et organisé son accueil en France. Au lieu d’imposer des règles, on s’est contenté de la célébration tonitruante – quoiqu’un peu moins depuis quelques semaines, je vous l’accorde – du multiculturalisme et du droit à la différence, ce qui a installé dans les esprits un relativisme absolu où tout se vaut et s’équivaut.

D’accord, mais la vie n’est pas faite de « ismes ». En quoi les bons sentiments affichés par les médias ont-ils affecté la réalité ?

Ils ne l’ont pas changée, ils l’ont occultée. Résultat, nous n’avons pas pris la mesure des basculements culturels et démographiques en cours, sans précédents dans l’histoire de France.
Ce droit exacerbé à la différence, qui a entraîné ce relativisme absolu, a été l’outil principal de notre paralysie intellectuelle face à des modes de vie, des cultures, des comportements qui ont redessiné nos métropoles et nos villes sur des critères non plus socio-économiques mais de plus en plus socioculturels. C’est ainsi que se sont formés bon nombre de ghettos. De surcroît, tous les travaux des démographes qui ont voulu quantifier ces phénomènes ont été censurés. Seule une Michèle Tribalat, avec beaucoup de courage, a pu faire ce travail, travail conforté par les travaux d’Hugues Lagrange.

La proportion des mariages mixtes est l’objet d’insondables controverses entre démographes. Qu’en est-il à Montfermeil ?

Sur les 50 ou 60 mariages que nous célébrons chaque année, très peu sont exogamiques. Quand on ne trouve pas son conjoint sur place, à l’intérieur de sa communauté, on va le chercher dans son pays d’origine.

N’avez-vous pas vous-même encouragé l’affichage des communautés et des origines, par exemple en lançant, après les émeutes de 2005, un défilé annuel « Cultures et création » ?

Les communautés d’origine sont une réalité, un élu doit faire avec. Les émeutes de 2005 avaient laissé une ville fracassée, divisée par de très fortes oppositions entre quartiers. Il fallait rassembler tout le monde – et pour ce faire, qu’on le veuille ou non, passer par les communautés. D’où une manifestation en deux temps : d’abord un défilé en habits traditionnels où chaque groupe montre ce qu’il a de plus beau, ensuite une création originale sur une idée commune. Il serait absurde de nier les histoires particulières : tout le monde a une origine, une histoire, des ascendants, et doit pouvoir être reconnu dans cette partie-là de sa personnalité. Mais jusqu’à une certaine limite. Dès lors qu’ils vivent en France, que leurs enfants et petits-enfants vivent en France et que, pour une grande part, ils sont ou deviennent français, ils doivent s’approprier notre culture française.

Donc, il y a une culture hégémonique à laquelle doivent s’adapter les étrangers. Pouvez-vous en définir les principaux traits constitutifs, les options fondamentales qui ne sont pas négociables ? Et jusqu’à quel point peut-on imposer une norme culturelle ?

Tout d’abord, la culture ne tombe pas de nulle part, elle est toujours l’expression profane d’un culte, le produit laïque de la religion majoritaire historiquement. La culture occidentale a, pour une part considérable, été façonnée par le christianisme. L’égale dignité entre l’homme et la femme est inscrite dans la Bible – « homme et femme il les créa » –, de même que le statut inférieur de la femme est inscrit dans les textes de l’islam.

On a mis pas mal de temps à trouver ça dans la Bible, non ? Mais n’entrons pas dans une querelle théologique. Concrètement, quelles exigences devrions-nous poser ? Et comment justifier que des exigences particulières soient imposées à certains citoyens français ?

Elles le sont à tous. Nous devons dire clairement que, sur le plan des principes, des mœurs, des comportements, toutes les options ne se valent pas. Je ne parle évidemment pas de boubous ou de couscous. La cravate a été apportée par les Croates dans les années 1870 et je ne crois pas que cela ait menacé la culture occidentale. Mais tout n’est pas négociable, surtout pas les fondamentaux, ce qui constitue le cœur de la culture occidentale. En plus de l’égale dignité entre l’homme et la femme que j’ai évoquée, je mentionnerai la laïcité comprise comme la distinction entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel, et non la séparation, qui est une forme d’athéisme déguisé et, bien sûr, la liberté de conscience, non dans une vision d’insouciance vis-à-vis du spirituel mais de la liberté dans la recherche de la vérité. Si on est d’accord là-dessus, peu m’importe qu’on prie à l’église, à la mosquée, à la synagogue ou pas du tout, qu’on chante avec des youyous ou du rap, qu’on mange du couscous ou du cassoulet. Au contraire, dès lors qu’on s’accorde sur le même cadre intellectuel, on l’enrichit en intégrant des expressions diverses et des apports extérieurs.

Du reste, vous avez, en collaboration avec Claude Dilain, soutenu l’installation d’une mosquée dans un territoire commun à vos deux villes. Cela vous permet-il d’exercer un contrôle sur ce qui s’y dit ou fait ?

Si on croit à la liberté de conscience, on ne peut pas s’opposer à la liberté de culte. Pour autant, celle-ci n’est pas un absolu, elle doit être assujettie au respect de l’ordre public, et c’est là que la discussion se complique, car il faut le définir, cet ordre public. Pour moi, il suppose l’acceptation des fondements du vivre ensemble de notre société, que j’ai brièvement recensés. Dès lors que ce cadre est respecté, la pratique d’un culte, quel qu’il soit, doit pouvoir se faire dignement.

Reste à savoir comment réaliser votre harmonieux programme de transmission de notre culture contre le gré d’une partie des intéressés. En somme, il y a deux méthodes, la compassion ou la fermeté, l’apologie gentillette de la diversité ou la force de fer de la loi. Quelle est la vôtre ?

Un élu local n’a pas le choix, il lui faut évidemment user des deux. Encore une fois, un maire est obligé de composer avec la réalité concrète, telle qu’elle résulte de tous les choix ou dysfonctionnements politiques faits en amont. Nous sommes en bout de chaîne, avec un double devoir, celui de dénoncer avec vigueur tous ces funestes dysfonctionnements ou aveuglements, voire trahisons, mais également celui de prendre cette réalité locale, humaine, à bras-le-corps et de donner le meilleur de ce que nous avons à donner. Je dois respecter cette réalité et, en même temps, mon rôle est de guider les habitants, en particulier les primo-arrivants, vers ce qui fait la réalité culturelle et sociologique de notre pays. C’est pourquoi, par exemple, les cours de français sont une priorité. Nous avons en ce moment 90 mères qui les suivent et 140 autres en attente. L’objet est de leur apprendre la langue, mais aussi de leur faire comprendre les us et coutumes, les codes culturels, la laïcité, l’égale dignité entre l’homme et la femme, la liberté de conscience…

Eh bien, à en juger par certaines réactions après les attentats, ce n’est pas gagné !

On peut œuvrer dans ce qu’on estime être la bonne direction, sans pour autant se bercer d’illusions. Et ce que j’entends et vois tous les jours m’avait fait perdre les miennes, même avant les attentats de janvier. Il y a peu, une mère de famille de Montfermeil, musulmane pratiquante appartenant à la classe moyenne, m’a dit avec un grand sourire : « Monsieur le Maire, comprenez bien, nous vivons un moment eschatologique. Le rétablissement du califat annonce pour nous le retour du Mahdi, et chaque musulman a le devoir d’y contribuer quel que soit l’endroit où il se trouve ! » Et elle n’est pas la seule, loin s’en faut, à penser de la sorte. Et aucune politique ne peut empêcher la propagation de cet état d’esprit. Quel que soit le lieu d’accueil des familles primo-arrivantes, le tissu associatif, les réseaux sociaux, le satellite, l’Internet permettent de vivre en quasi-autarcie culturelle. Pour encourager la mixité, il aurait fallu agir il y a vingt ans. Aujourd’hui, c’est trop tard.

Trop tard ? Faut-il alors se résigner à vivre dans un pays fragmenté en communautés ?

Il est certain que nous sommes à ce jour face à un défi que jamais encore notre pays n’avait connu et qu’à vue humaine la situation peut paraître totalement compromise. Pour autant, l’histoire de France est faite d’immenses tragédies et de sublimes résurrections. C’est donc là, pour vous répondre, qu’intervient la vertu d’espérance. La France a dans son bagage intellectuel, culturel et spirituel les clés du dénouement.

Les maires de banlieue sont en première ligne pour défendre la laïcité et la règle républicaine, mais ils se plaignent souvent d’être abandonnés par l’État. Est-ce votre sentiment ?

Non. Peut-être est-ce dû au fait que Montfermeil est une ville emblématique, en tout cas, à quelques rares exceptions près, j’ai pu faire accepter et financer partiellement par l’État mes trois priorités : l’apprentissage du français, l’aide à la parentalité – les critères d’une bonne éducation dans le pays d’origine pouvant produire des catastrophes chez nous – et la découverte des grandes œuvres culturelles françaises. Tous nos habitants, de la maternelle jusqu’aux seniors, peuvent découvrir Versailles, le Louvre, Orsay, au cours de visites encadrées.

N’empêche, quand on vous écoute, on dirait qu’on a perdu le contrôle sans le vouloir et sans même le savoir. Concrètement, pouvez-vous décrire la situation de votre ville, en termes migratoires ? Quelle proportion des habitants ne possède pas la nationalité française ? Les « Français de souche » sont-ils concentrés dans certains quartiers ?

Pour donner la mesure des enjeux, prenons comme exemple le département de la Seine-Saint-Denis, sachant qu’une ville comme Montfermeil est structurée de la même manière. Notre département compte 1,5 million d’habitants recensés et passe sous silence les 200 000 clandestins estimés. Ce million et demi d’habitants se décompose ainsi : 500 000 personnes étrangères, titulaires d’une carte de séjour ; 500 000 personnes françaises d’origine étrangère très enracinées dans leur culture d’origine – ce chiffre est notamment dû à l’effet mécanique du droit du sol et des naturalisations ; 500 000 personnes françaises dites « de souche », par ailleurs plutôt vieillissantes et enclines au déménagement. De plus, si vous prenez les taux de natalité, celui des deux premiers tiers est quasiment le double de celui du troisième tiers. C’est donc une véritable bascule démographique et culturelle à laquelle nous assistons. Bien évidemment, la vie sociale de tous les jours est bien plus complexe et subtile que la vision statistique.

Le devoir d’accueil d’un maire est-il illimité ?

Non, le devoir d’accueil d’un maire n’est pas illimité, il est subordonné à la charge du bien commun, dont nous sommes dépositaires, et cela passe par la préservation d’équilibres sociaux facteurs de paix civile. Nous en sommes bien loin. Si la France avait voulu garder la maîtrise de ses frontières, c’est aux maires qu’elle aurait dû les confier.

Chaque année, il faut en outre accueillir des primo-arrivants. La rotation de la population s’est-elle accélérée, créant des quartiers condamnés à n’être que des sas de transition ?

C’était le cas jusqu’au renouvellement urbain initié par la loi Borloo de 2003. Il y avait beaucoup de copropriétés en faillite de plus en plus délabrées, livrées aux marchands de sommeil et condamnées à un turnover permanent. La loi Borloo a permis de transformer ces copropriétés en logements sociaux, après avoir au passage épongé la dette des propriétaires qui étaient devenus insolvables. Prenons l’exemple du quartier des Bosquets, qui comptait environ 9 000 habitants pour 1 500 logements. Tant qu’il s’agissait de locatif, le taux moyen d’occupation des logements était de 6 personnes par logement contre une moyenne régionale de 2,35 et, en l’espace d’un mandat, on renouvelait la totalité de la population : 9 000 personnes en six ans ! Depuis le plan Borloo, le turnover de la population est très faible, à peine 2 %. La population du quartier est fixée, ce qui permet au moins d’inscrire dans la durée les politiques sociales d’accompagnement. Il faut dire qu’en plus l’ouverture, dans la foulée des émeutes, d’un nouveau commissariat pour Montfermeil et Clichy-sous-Bois a permis de ramener la délinquance à un niveau raisonnable. Aujourd’hui, le quartier des Bosquets ne pose pas de problème aigu.

On peut donc reconquérir les « territoires perdus » ? Enfin, une bonne nouvelle !

La véritable reconquête, ce serait celle des esprits. Si la rénovation urbaine, en redonnant dignité et fierté à nos habitants, est un préalable indispensable, le véritable enjeu reste culturel. Par ailleurs, si la loi Borloo et des agences comme l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et l’ANAH (Agence nationale pour l’amélioration de l’habitat) ont permis aux pouvoirs publics de reprendre pied dans les quartiers d’habitat collectif, dans les centres-villes anciens, c’est en mobilisant d’importants moyens financiers.
À Montfermeil, nous avons mobilisé 18 millions d’euros pour faire jouer notre droit de préemption et acheter des biens qui, sinon, seraient tombés entre les mains des marchands de sommeil. Seulement, maintenant qu’ils ont été chassés des cités et que les centres-villes sont sous contrôle, ces derniers s’attaquent au pavillonnaire. Ils achètent des pavillons et les divisent en micro-appartements afin d’y entasser le plus grand nombre de familles possible. Certains travaillent pour des filières organisées par pays d’origine – égyptiennes, pakistanaises, etc. À Montfermeil, comme ailleurs, c’est désormais dans ces zones pavillonnaires que des primo-arrivants sont logés dans des conditions indignes. J’en suis sûr, c’est là que se trouvent les futurs territoires de la politique de la ville.

Jusqu’au début des années 2000, ces quartiers que l’on disait « résidentiels » étaient le refuge de la petite classe moyenne qui échappait aux tours et aux cités. L’arrivée des marchands de sommeil et des populations les plus précaires risque d’entraîner une dégradation de l’habitat et une chute des prix de l’immobilier qui feront fuir les familles les plus aisées. Ce scénario est malheureusement banal, mais à Montfermeil, nous sommes attentifs à ce danger depuis longtemps et nous avons pris les mesures qu’il fallait. Le résultat, c’est que la population de ces zones fait confiance à la municipalité et qu’elle ne part pas.

Venons-en à la question de la radicalisation. Est-elle liée d’une quelconque façon aux problématiques urbaines ? Peut-on repérer des éléments qui constituent un terreau favorable ?

Le djihadisme n’est certes pas un phénomène hors-sol, mais à mon sens il relève plutôt de logiques individuelles. Au départ, il y a souvent une personnalité qui jouit d’une certaine crédibilité auprès des jeunes et peut les influencer, parfois jusqu’au passage à l’acte. En revanche, je récuse la lecture misérabiliste qui impute les dérives à l’alibi « chômage-famille éclatée-échec scolaire ». En acceptant et en légitimant cette rhétorique de l’excuse, nos politiques se montrent au mieux ignorants des ressorts fondamentaux de l’islam, au pire complaisants à leur endroit. Aveuglés par le primat que nous donnons à la raison, nous sommes aveugles aux dynamiques psychologiques. Quand on vous a toujours dit que la communauté musulmane était la meilleure, quand on vous a inculqué, à longueur de prières, de prêches, de lectures, que les autres, les chrétiens et les juifs, pouvaient être assujettis à un statut inférieur, voire, pour les fanatiques, qu’il était bon de les tuer, quand on vous a appris que les mécréants avaient le choix entre la conversion et la mort, vous avez beaucoup de chances de nourrir une vision binaire du monde, de la société, des rapports humains : d’un côté les purs, qui connaissent la vérité, de l’autre les infidèles, les athées, les adorateurs du mensonge. Dans ce partage manichéen, qui n’est pas avec moi est contre moi.

Ce sécessionnisme n’est-il pas pour une part réactif ? Vous avez évoqué la « préférence pour la différence », que les élites ont imposée au peuple. Cela n’a-t-il pas suscité en retour une montée du racisme dans la société française, qui a elle-même nourri le séparatisme ?

Non, je refuse cette grille de lecture. Face aux réclamations du droit à la différence, la réponse des Français n’est pas le racisme, mais l’exigence du droit à l’indifférence, ce qui signifie la possibilité pour chaque individu de mener la vie qui lui plaît, à condition de respecter la loi commune. Le problème, c’est que, dans l’islam, la liberté et la responsabilité individuelles ont peu de poids face au contrôle de la communauté – c’est le « nous » qui prédomine, et ce « nous » finit souvent par désigner comme « eux » les étrangers au groupe – « les Français », comme disent nombre de jeunes Français.

Ce poids du groupe, à quoi le voyez-vous ?

Par exemple à la manière dont on me dit bonjour, qui varie selon que la personne se trouve dans le quartier ou pas, sous l’œil de la communauté ou pas. Dans le quartier, on me salue plus discrètement, peut-être parce qu’on n’a pas envie de passer pour une balance. Loin des regards, c’est plus chaleureux. De même, combien de femmes adoptent des tenues vestimentaires qui ne doivent rien à leur liberté et à leur décision, mais à la pression incessante de l’entourage, à laquelle elles se conforment pour avoir la paix… Voilà pour les exemples les plus innoncents.

Il est paradoxal d’observer cette prévalence du groupe sur l’individu et d’imputer les processus qui mènent au djihadisme à des dérives personnelles. Est-il possible que la radicalisation vienne de la défaillance de communautés qui ne joueraient plus leur rôle structurant ?

On peut évidemment être très religieux, et même fondamentaliste, sans basculer dans la violence, mais l’inverse est aussi possible. L’extrême piété et la contrainte sociale qui l’accompagne peuvent aller de pair avec la radicalisation. Les jeunes djihadistes de Lunel provenaient de la même mosquée et de la même communauté. Et, de ce que j’ai pu en lire, les membres de cette communauté interrogés par les médias se sont contentés d’une condamnation assez molle. Les jeunes qui sont partis ont pu avoir l’impression qu’ils étaient encouragés ou, au minimum, qu’ils n’étaient pas clairement découragés.

Que faudrait-il faire pour construire cet « islam de France » que chacun appelle de ses vœux ?

Faute de clergé, de doctrine, donc d’intermédiaires légitimes pour dire ce qu’il convient de comprendre, de croire ou de ne pas croire, pour moi, l’islam de France est un leurre. Aussi la République devrait-elle se contenter de fixer les règles. Certes on aimerait que nos gouvernants s’adressent aux musulmans à la manière dont Napoléon s’est adressé à la communauté juive. Mais, aujourd’hui, personne n’ose parler comme ça à quiconque. Dommage, car cela a été bénéfique pour tout le monde. En attendant, les récents événements imposent peut-être des mises au point un peu brutales. Reste à savoir si elles viendront.

Après les attentats, on a commencé à s’interroger sur le rôle des associations. Dans notre dernier numéro, nous avons publié un reportage montrant le rôle ambigu joué par certaines qui, si elles ne contribuent pas directement à l’endoctrinement des jeunes, diffusent « une vision halal du monde » qui favorise le séparatisme. Que vous inspire votre expérience à ce sujet ?

Je distinguerai trois cas de figure. En premier lieu, certaines associations ont établi un rapport de force avec les politiques et sont devenues les points de passage obligés entre les pouvoirs publics au sens large et les populations visées par les politiques publiques. Même si ce n’est pas le style de la maison, je ne saurais prétendre que cette logique des grands frères, très dangereuse par sa philosophie, est totalement absente de Montfermeil. Ensuite, il y a une deuxième catégorie d’associations qui interviennent dans des domaines précis avec des objectifs définis avec les pouvoirs publics. L’ennui, c’est que, compte tenu des moyens mobilisés, elles ont tout intérêt à ce que la situation ne s’améliore pas, car cela signerait leur mort. Enfin, il y a les associations qui répondent à un appel à projet lancé par la commune et qu’on sélectionne en fonction de leur conformité au cahier des charges. Dans ce cas, le recours à une association permet d’avoir une certaine souplesse dans le fonctionnement. Reste que, dès qu’il s’agit de sujets sensibles, je préfère maîtriser toute la chaîne de l’action publique, donc éviter de faire trop appel aux associations.

Le Premier ministre a employé le terme « apartheid » pour qualifier la situation de nos banlieues. Qu’en avez-vous pensé ?

C’est une faute. L’apartheid est une situation dans laquelle il y a un bourreau et une victime. Employer ce terme, c’est accréditer l’idée que le Français, après avoir été colonialiste, pétainiste, collaborationniste, est toujours raciste – comme s’il s’agissait d’un caractère génétique. Aussi sa victime ne peut-elle demander qu’une chose : réparation. Une victime ne se demande pas si elle a une part de responsabilité – je dis bien « une part » – dans ce qui lui arrive. De plus, ce mensonge historique exonère tous ceux qui nous ont mis dans la situation dramatique où nous sommes. Il serait temps qu’ils assument leurs responsabilités.[/access]

Alain Finkielkraut revient sur la charge de Netanyahou contre Obama

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Alain Finkielkraut Netanyahou Obama Israël Etats-Unis Iran fessée

Ce dimanche, Alain Finkielkraut évoquait la charge de Benyamin Netanyahou, au Congrès américain, contre la « détente » voulue par Obama entre les Etats-Unis et l’Iran. « Impressionné par son éloquence », il partage son inquiétude d’assister à une prolifération des armes nucléaires au Proche-Orient, mais considère qu’en l’occurrence le Premier ministre israélien en campagne « fait un mauvais procès à la Maison Blanche ».

Autre actualité de la semaine dernière, la condamnation de la France par le Conseil de l’Europe – qui lui reproche de ne pas assez sanctionner la fessée – a donné l’occasion à Alain Finkielkraut de rappeler que la « taloche sporadique » n’a rien de comparable avec un « tabassage ». Pour lui, « l’Europe pénitentielle » est passée de l’humanisme à l’angélisme. Comme des féministes laissent entendre qu’il y aurait une pente glissante entre la galanterie et le viol, « on en vient à criminaliser la civilisation pour mieux combattre la barbarie. »