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Église : Mgr Charamsa sort du placard

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  « Depuis que je suis tombé amoureux d’un homme, je suis devenu un meilleur prêtre, j’ai commencé à faire de meilleurs prêches, j’aide mieux les autres, je suis plus heureux ! », s’est confié le désormais célébrissime Monseigneur Charamsa à la journaliste de l’édition polonaise de Newsweek. Si on me demandait mon avis d’athée indécrottable concernant cette affaire, je répondrais spontanément : « quelle affaire » ? Un homme, accessoirement haut dignitaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi et professeur de théologie dans deux académies papales, a décidé de renoncer à la carrière ecclésiastique au profit d’une relation passionnelle avec un autre homme. « Il aurait pu devenir évêque, il a choisi l’amour » a titré la presse à scandales polonaise, résumant parfaitement la portée de ce fait divers. En effet, des coming outs aussi spectaculaires, on n’en a pas vu beaucoup et, écartant l’hypothèse que le grand mufti de Jérusalem ou autre recteur d’une grande mosquée emboîte le pas au prêtre polonais  pour déclarer à son tour une nette préférence pour les garçons, on voit mal qui pourrait faire mieux dans le domaine du sensationnel. Et le problème loge précisément là, dans l’aspect « sensass », vaguement « people » et outrageusement « harlequinesque » de la déclaration de Krzysztof Charamsa. Nullement spontanée, contrairement à ce que soutient son auteur, celle-ci relève d’une mise en scène digne d’Almodovar pour éclipser, de ce fait, le débat sur l’attitude « homophobe » de l’Église catholique et le célibat des prêtres, qu’elle était censée ouvrir. Au lieu d’un débat, un grand cancan. Et pour cause. Quand l’ancien collaborateur de Joseph Ratzinger choisit de présenter son petit copain dans le restaurant où Federico Fellini a écrit le scénario de la Dolce Vita, on a quand même le droit de s’arrêter sur l’image, en oubliant le reste. Sans priver son charmant amant catalan de gestes tendres devant les caméras, un aller simple pour Barcelone déjà dans la poche, le père Charamsa a obstinément tenté de nous faire croire que le sort des croyants homosexuels continuait à le préoccuper en premier lieu…

Que le Saint-Siège, par la voix de son porte-parole Federico Lombardi, juge le one man show du Polonais « très grave et irresponsable » paraît pour le moins justifiable. Après tout, le monde est ainsi fait que l’armée ne recrute pas de déficients moteurs, et que les sourds ont peu de chance d’entrer au conservatoire (encore que…). Krzysztof Charamsa savait où il mettait les pieds. Le célibat sacerdotal n’étant pas un dogme, reste néanmoins une règle dans l’Église catholique romaine, affirmée et justifié dans le Code de droit canonique. Évidemment, on peut comprendre le déchirement d’un jeune homme qui, ayant reçu le sacrement de l’ordination, découvre son homosexualité. Mais il aurait été autrement plus courageux et honnête de sa part de mettre un terme à son ministère, plutôt que de mener une double vie pendant dix-huit ans pour, in fine, fustiger l’hypocrisie d’un clergé  qu’il estime  « largement homosexuel » et « homophobe jusqu’à la paranoïa car paralysé par le manque d’acceptation de sa propre orientation sexuelle ».

Charamsa s’est rêvé en nouveau Martin Luther clouant le drapeau arc-en-ciel à la Porte de l’Église. Il a, de peu, raté le coche. L’article « Théologie et violence » qu’il avait publié dans le prestigieux Tygodnik Powszechny quelques jours avant son vaudevillesque coming out, sonnait vrai et fort. Il y soulevait la question des discours haineux à l’égard de la communauté gay, dont un certain père Dariusz Oko a fait sa spécialité. Le résultat ne s’est pas laissé attendre. Si Charamsa n’a pas réussi à rompre le silence coupable de l’Episcopat polonais qui n’a jamais condamné le langage infâme de son représentant, plusieurs milliers d’internautes ont signé une pétition exigeant des médias publics polonais d’interdire le père Oko des plateaux de télé. Une initiative significative dans un pays où tabasser les « pédés » fait office de sport national. Il se peut que Krzysztof Charamsa porte dans son cœur, comme il le déclare, « toutes les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transsexuels ». Ce qui est certain, c’est qu’il s’est disqualifié en tant qu’avocat de leur cause auprès du Vatican. Et le retour de bâtons risque d’être dur.

Aussi « cool » qu’il soit, le Pape François ne saura forcer, lors des travaux du Synode sur la famille, quelques timides réformes concernant la simplification de la procédure de divorce ou le recours à la contraception. Ne parlons même pas du célibat des prêtres, point sensible auquel aucun des 360 prélats n’osera faire allusion dans le contexte actuel. Quant à l’accueil des homosexuels au sein de l’Église, il y a fort à parier que rien ne bougera non plus. Jugés « intrinsèquement désordonnés » par la doctrine, les actes homosexuels demeureront blâmables quand pratiqués par les fidèles et peu ou prou tolérables quand « commis » par le clergé. Ce qui a fait une brève carrière médiatique sous l’appellation de « mafia de lavande », censée désigner un puissant réseau de prêtres homosexuels actif aux États-Unis, existe probablement aussi ailleurs. L’affaire Monseigneur Battista Ricca, prétendu « homme de confiance » du pape François qui avait néanmoins oublié de confesser à son patron avoir employé à la nonciature de Montevideo son ami et amant, un ancien capitaine de l’armée suisse, n’est pas encore tout à fait passée à la trappe. En tout cas, pas au point d’empêcher les mauvaises langues de propager des rumeurs sur un « lobby gay » au Vatican. À moins qu’il ne s’agisse pas que de rumeurs… mais on laisse volontiers à Dan Brown le soin de le vérifier.

L’ex-père Charamsa a estimé le nombre d’homosexuels parmi le clergé à 15%. Un chiffre contesté par le père Wojciech Wegrzyniak. « Peut-être que je ne suis pas attirant sexuellement ou peut-être que je ne vois pas des choses que les autres voient », s’est-il questionné dans une lettre ouverte adressée, nomen omen, à ses collègues homosexuels. D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là. Quiconque pleure sur le sort des prêtres homosexuels n’a qu’à jeter un coup d’œil sur sa lettre pour vite comprendre dans quelle géhenne sont jetés les curés hétéros. « Sous plusieurs aspects, vous les homos, vous avez une vie beaucoup plus facile que nous, les prêtres hétéros », est entré doucement en matière le père Wegrzyniak pour vite changer de ton : « Vous, vous pouvez partir ensemble en vacances. Nous ne le pouvons pas avec des femmes ! Vous, vous pouvez passer une nuit chez un collègue, nous ne pouvons même pas y songer. Vous, vous pouvez vous lier d’amitié tandis que nous, avec les femmes, nous sommes tout de suite soupçonnés. Enfin, vous pouvez avoir une vie sexuelle sereine, sans peur que votre partenaire tombe enceinte. Alors, soyez gentils et veuillez admettre que s’il ne manque pas de ceux qui vous rendent l’existence difficile, ce n’est sans doute pas l’Église ! ». Inutile d’expliquer que ce n’est pas auprès du clergé hétéro que les prêtres homos trouveront un soutien moral. Sous la plume du père Wegrzyniak, les hétéros en soutane les mettent en garde : « Plus vous insisterez à vouloir du changement, plus nous nous y opposerons. Nous n’avons pas mis une croix sur le mariage, sur l’amour d’une femme et sur la joie de voir ses enfants grandir, pour maintenant nous plier devant les exigences des homosexuels ». Disons que c’est un point de vue sur le problème et qu’il ne manque pas de naïveté. Après que le père Charamsa a présenté urbi et orbi son fidèle (enfin, il faut l’espérer) compagnon, quelquepart dans les couloirs du Vatican un autre éminent pontife ne préparerait-il pas une prochaine apparition publique avec son ami et leur enfant conçu grâce à la GPA ? Reprocher leur conservatisme aux cathos serait imprudent.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21802609_000001.

Svetlana Alexievitch reine des lettres

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svetlana alexievitch prix nobel

L’écrivain biélorusse Svetlana Alexievitch vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. J’ai bien dit écrivain, en dépit des mauvais procès que les puristes de la plume intentent à cette formidable mémorialiste de l’Union soviétique. Certes très engagée contre Vladimir Poutine et son allié satrape de Minsk Alexandre Loukachenko, Alexievitch n’en reste pas moins une conteuse parfaitement objective, qui retranscrit fidèlement les témoignages des nostalgiques de l’homo sovieticus, nourrissons ravagés par la catastrophe de Tchernobyl et autres traumatisés de la guerre d’Afghanistan. Œuvrant dans chacun de ses livres à la manière d’un tisserand, Alexievitch efface son ego d’auteur pour entrelacer mille récits qui n’en composent finalement qu’un seul : le roman du désenchantement post-soviétique.

Quelles qu’aient été les intentions de l’Académie suédoise, que l’on sait non dénuée d’arrière-pensées (géo?)politiques, je me réjouis de voir cette grande journaliste enfin consacrée. Avant de crier au complot de l’OTAN, poutiniens chagrins, opposants russes et fétichistes de la littérature devraient lire celle qui désacralise la littérature pour notre plus grand bonheur : avez-vous jamais essayé de bouquiner du haut d’un piédestal ?

Je saisis cette heureuse occasion pour republier ma recension de La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013), son chef d’œuvre dont la traduction française a paru il y a plus de deux ans. Depuis, son éditeur Actes Sud a réuni ses Œuvres en un volume sur lequel il faut se précipiter. 

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.





*Photo : Wikimedia.

Une rentrée magique

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rentrée université Harry Potter

Pour la rentrée 2015, l’université d’Avignon, fondée en 1303 par le pape Boniface VIII a choisi de se placer sous le patronage d’Albus Dumbledore, directeur de l’école de Poudlard dans Harry Potter, pour vanter auprès de ses futurs étudiants la qualité de ses enseignements. « C’est ce que nous faisons qui détermine ce que nous sommes », proclamait une grande affiche dans le métro, indiquant bien que la citation n’a pas été puisée dans les œuvres complètes de Jean-Paul Sartre mais bien empruntée au personnage de JK Rowling. Confrontée elle aussi à une explosion du nombre d’inscrits en 2015, l’Université d’Avignon a donc fait appel à l’expertise du magicien de JK Rowling pour rassurer ses futurs étudiants sur leur avenir. Avec 65.000 étudiants en plus en septembre et François Hollande qui annonce l’objectif de 60 % d’une classe d’âge en master, il faudra en effet un bon coup de baguette magique pour gérer un afflux qui ira croissant en 2016 et 2017. En attendant de trouver la formule, le ministère recase les candidats où il peut, bien souvent aux dépens des projets d’orientation. Vous déterminerez qui vous êtes quand on vous aura casé où on peut…

Ce n’est pas la politique adoptée au lycée qui devrait rassurer les présidents d’université. Les résultats du baccalauréat ont été aussi bons que l’année précédente : 87,8% d’admis, soit 617.000 nouveaux bacheliers, dont 350.000 ont choisi l’université en septembre, où ils tenteront de s’accrocher malgré les amphis surchargés. Et la vague n’a pas fini de déferler puisque le ministère prévoit encore 27.000 élèves de plus en lycée cette année, et peut-être 29.000 en 2016. Parmi les nombreuses causes, notamment démographiques, on peut aussi souligner la quasi-disparition du redoublement au collège, qui contribue à gonfler plus encore les effectifs d’entrée au lycée. Une quasi-disparition officiellement actée par le décret du 20 novembre 2014 qui rend la mesure désormais « exceptionnelle ». Un redoublement ne pourra plus intervenir qu’en cas d’absence prolongée de l’élève, pour des raisons familiales ou médicales, ou à la demande des parents eux-mêmes, ou encore de l’élève majeur si ce dernier n’est pas satisfait de l’orientation proposée par le conseil de classe. Les professeurs d’université pourront ainsi continuer à se plaindre que le niveau baisse continuellement et que les effectifs sont pléthoriques, mais il s’agit, après tout, d’un marché assez équitable : les universitaires participent à la conception des réformes éducatives, les professeurs du secondaire confient en retour le produit de ces réformes aux bons soins de leurs collègues du supérieur.

L’autre jour, sur France Culture, l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut recevait, à l’occasion de la rentrée des classes, François-Xavier Bellamy, auteur des Déshérités, ou l’urgence de transmettre (publié en 2014), Marie-Duru Bella, sociologue spécialiste de l’école, et François Dubet, également sociologue et spécialiste de l’école, tous deux auteurs de Dix propositions pour changer l’école, publié au Seuil en août 2015. Les trois intervenants étaient d’accord pour reconnaître qu’aujourd’hui plus personne ne nie la dégringolade générale du niveau des élèves, question encore presque taboue il y a vingt ans. C’est déjà un premier pas. Après cela cependant, la discussion opposait des arguments assez classiques : pour Bellamy, la nécessité de transmettre au centre de l’enseignement contre l’obligation, pour Duru-Bellat et Dubet, de partir « de ce dont l’élève a besoin ». Inutile de revenir ici sur ces arguments, on commence à être habitué aux conséquences de discours comme celui de François Dubet, qui préconise de « ralentir l’allure pour obtenir l’égalité de résultats plutôt que l’égalité des chances » : cette sorte de divinisation de la statistique achève elle aussi de tuer l’enseignement secondaire à petit feu. Ce qui frappait beaucoup plus, en écoutant cet échange, c’est l’impression très vive que François Dubet ou Marie Duru-Bellat, auteurs de nombreux rapports et membres de commissions d’experts pour la refonte des programmes, ne semblaient finalement pas avoir une idée très exacte de la réalité du métier de professeur : entendre François Dubet affirmer que « les enseignants ne corrigent pas les fautes de français dans les copies quand ils ne sont pas profs de français », ou Marie Duru-Bellat se demander pourquoi on ne s’intéresse pas à des matières nouvelles comme l’astronomie à l’école, laissait un peu pantois. Les profs sont invités constamment à réfléchir sur leur pratique – à se demander « d’où ils parlent », comme dirait Bourdieu –, mais qui donc enjoindra ces experts de l’école de se demander à leur tour « d’où ils parlent », eux qui semblent se situer  dans un espace-temps si éloigné des enseignants comme des élèves ?

C’est une perspective inquiétante en cette première rentrée de « l’après-Charlie » qui voit également l’arrivée des premiers profs titulaires issus des nouveaux ESPE, les nouvelles Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education, remplaçant les anciens IUFM, Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, pardon pour ces acronymes ésotériques. Ces nouveaux professeurs seront chargés, comme leurs collègues plus expérimentés, d’assurer et d’encadrer le nouvel Enseignement Moral et Civique prévu par la réforme Belkacem. Le Bulletin Officiel du 25 juin 2015 précise que cet enseignement, qui s’adresse aux élèves et apprentis des lycées, CAP et centres de formation, a pour objectif de « renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté des citoyens » et la « volonté de participer à la vie démocratique », ainsi que de sensibiliser les élèves à leur « responsabilité morale et collective ». Face au rôle de plus en plus préoccupant joué par les réseaux sociaux dans la société actuelle et à l’école, on ne peut qu’adhérer à ces objectifs. Le philosophe Michel Serres avait beau s’extasier sur la « petite poucette » (l’ado qui pianote plus vite que son ombre sur un smartphone) et sur la merveilleuse possibilité offerte par Internet d’« externaliser notre mémoire » et « de poser notre tête sur la table » – sous forme d’ordinateur –, le docte savant a peut-être été un peu refroidi dans ses ardeurs technophiles en découvrant qu’Internet pouvait aussi servir à externaliser ses délires antisémites où à poser la tête des autres sur la table pour faire un selfie avec. Du coup, oui, il y a certainement urgence à ce que l’école se saisisse vite et bien de ces nouvelles problématiques et à ce que la communauté pédagogique réagisse.

Najat Vallaud-Belkacem pourrait cependant invoquer elle aussi le patronage de Dumbledore pour aider les personnels de direction et les professeurs à comprendre comment, et avec quels moyens, ce nouvel enseignement miracle va être mis en place. Car si l’idée est bonne sur le papier, elle paraît se réduire de manière inquiétante à un pur effet d’annonce dans la réalité. Préparé dans l’urgence, réalisé dans la précipitation, le lancement de l’EMC a laissé à plus d’un enseignant l’impression que la nouvelle innovation, doté d’objectifs aussi généreux que vagues, se réduisait finalement à un décalque de l’ancien programme d’Education Civique : Quel est le programme ? Qui fait quoi ? Comment ? L’impression qui domine en cette rentrée est celle, comme souvent, de l’improvisation et du bricolage. Les nouvelles troupes, les professeurs tout justes sortis des ESPE, ne paraissent pas forcément plus convaincus que leurs collègues : « On nous explique en résumé que l’on compte sur nous pour sauver l’école, c’est assez hypocrite », rapporte, dubitatif, l’un d’entre eux.

Najat Vallaud-Belkacem a dû elle-même aborder sa grande réunion de rentrée avec en tête le mauvais souvenir de sondages estivaux donnant les trois quarts des Français hostiles à sa réforme et un autre montrant que 21% seulement des enseignants se disent prêts à voter pour le PS à trois mois des régionales. La ministre a donc répété les mantras d’usage, qui ont descendu tous les échelons hiérarchiques, pour rappeler que le ministère avait à cœur de continuer à faire de l’école républicaine un ascenseur social et un lieu de formation des futurs citoyens. Le politique est en cela assez semblable au prof, en ce que son métier consiste pour une bonne part à répéter inlassablement les principes qui doivent rentrer dans les crânes des électeurs, des administrés ou à plus forte raison de ses fonctionnaires. Et tant qu’ils n’ont pas compris, on recommence, comme avec les élèves. Les pédagogues et spécialistes de l’éducation gagneraient certainement à observer les politiques qu’ils côtoient : cela leur permettrait certainement de se faire une meilleure idée du métier. A la radio, face à un François-Xavier Bellamy qui démontrait que nous nous obstinons à persévérer, de réforme en réforme, dans une logique qui a fait depuis trente ans la preuve de son échec, François Dubet répondait qu’on vit désormais dans un monde d’images et qu’il faut faire avec, qu’il convient aussi de « briser le carcan disciplinaire » et qu’évidemment de nombreux enseignants, encore dans l’Antiquité, n’ont pas encore bien compris la valeur des nouveaux projets pédagogiques… Répéter, on vous dit. Il faut toujours répéter.

Réforme du collège : et maintenant, le fichage des profs pas sages

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Une dépêche de l’agence spécialisée AEF a confirmé ce qui n’était encore qu’une rumeur quelques jours plus tôt. Au cours d’une journée de formation, le rectorat de Toulouse a donné instruction aux chefs d’établissement de classer en trois groupes les personnels enseignants des collèges de l’Académie selon qu’ils semblaient, en ce qui concerne la réforme : « opposants, rebelles, hostiles, irréductibles » ; « attentistes, passifs, indifférents, indécis » ; ou « progressistes, proactifs, convaincus, avocats, relais ».

Et même si la rectrice, injoignable dans un premier temps, a fini par sortir de son silence pour qualifier de « faute d’un inspecteur » ce fichage manifeste, même si elle a affirmé avoir « convoqué l’inspecteur qui a commis cette faute afin d’en tirer toutes les conséquences » (Bigre ! On n’aimerait pas être à sa place..), personne n’est dupe. Tous ceux qui connaissent un peu l’Education nationale savent parfaitement qu’un inspecteur qui, lors d’une journée de formation, s’adresse à « 90 inspecteurs, chefs d’établissement et professeurs », ne parle pas en son seul nom.

La méthode illustre de manière éloquente la confiance accordée au corps enseignant par le ministère et tous ses exécutants. Elle démontre en outre qu’en matière d’éducation à la citoyenneté, la hiérarchie ferait mieux de commencer par elle-même. Le besoin même de recourir à un tel fichage en dit beaucoup plus long sur la popularité de cette réforme que tous les sondages ou les élucubrations sur le nombre de grévistes avancés depuis quelques mois.

Qu’aurait à redouter, en effet celle qui disait la majorité des enseignants favorables à la réforme le 2 juillet dernier ? Comment une réforme dont « les enseignants et les inspecteurs des premier et second degré [avaient] par exemple salué « l’articulation entre les programmes et le socle commun de connaissances, de compétence et de culture », « les niveaux de maîtrise attendus en fin de cycle » et « la place centrale donnée à la maîtrise de la langue, en particulier à l’oral » » pourrait-elle être subitement devenue impopulaire ? D’autant que le seul point, selon la ministre, sur lequel le corps enseignant aurait exprimé un bémol, à savoir « la lisibilité du projet », a été corrigé.

En réalité, le projet reste toujours aussi illisible pour les enseignants, mais pas à cause d’un jargon pédagogiste rappelant les heures les plus sombres de l’histoire des IUFM, simplement parce que les professeurs ne veulent pas croire que l’école soit tombée aussi bas.

Un salaud nommé Sapir

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sapir euro fn lordon

Que reste-t-il à la gauche quand elle a tout renié, y compris la classe ouvrière qu’elle était censée représenter, incarner et défendre ? Je vous le donne en mille : le grand méchant loup lepéniste. À la fin de l’été, l’économiste et historien Jacques Sapir l’a appris à ses dépens après la publication sur son blog de la version enrichie de l’entretien qu’il venait d’accorder au Figaro, addendum dans lequel il appelle à la constitution d’un grand « front anti-euro » en y précisant : « À terme sera posée la question de la présence, ou non, dans ce “front” du Front national ou du parti qui en sera issu, et il ne sert à rien de se le cacher. Cette question ne peut être tranchée aujourd’hui. Mais il faut savoir qu’elle sera posée et que les adversaires de l’euro ne pourront pas l’esquiver éternellement. »

L’ouverture de la chasse

Ces mille précautions n’y changent rien. Dès le lendemain, Arrêt sur images reprend les éléments de langage habituels de la police de la pensée : le pourfendeur de la monnaie unique « a franchi la ligne » au risque « de flirter avec le FN ». À ces propos de juge de ligne, le site de Daniel Schneidermann ajoute une interrogation un rien complotiste : pourquoi Le Figaro a-t-il sabré ce passage particulièrement piquant de l’entretien ? Serait-ce une manipulation du grand Kapital Dassault, propriétaire du journal, dont on connaît l’ancrage sarkozyste ? La réalité est bien plus prosaïque : craignant que « l’on ne parle que de cela », Sapir avait suggéré à son intervieweur de couper ces quelques mots autour du Front national, avant de les republier sur son blog personnel. Raté.[access capability= »lire_inedits »]

La Toile s’enflamme. Un groupe Facebook, « Jacques Sapir, figure FN du salaud sartrien », fait figure de pionnier. Son créateur, un anonyme n’écoutant que son courage, l’incrimine en ces termes choisis : « Sapir se rêve compagnon de route du FN, qu’il soutient sans l’assumer. Meursault contemporain, il incarne l’extrême droite d’aujourd’hui. » Autrement dit, à l’instar du protagoniste de L’Étranger de Camus, notre homme a tué un Arabe. Il y a des procès en diffamation (ou des coups de poing dans la figure) qui se perdent…

Sentant la marmite bouillir, Jacques Sapir effectue une mise au point sur son blog dans le but d’expliciter la notion de « front de libération nationale » qu’il a empruntée à l’économiste et homme politique italien Stefano Fassina, issu de l’aile gauche du Parti démocrate au pouvoir. Afin de mettre en pièces l’euro, synonyme de « fin de la démocratie, de la classe moyenne et de l’État-providence », tout en conjurant les « risques très élevés de rupture nationaliste et xénophobe », l’ancien vice-ministre des Finances italien préconise l’alliance de la gauche eurocritique « avec l’aile droite démocratique des partis souverainistes ». Une stratégie matérialisée quelques jours plus tard par le rapprochement entre Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan à l’université d’été de Debout la France, le dernier week-end d’août, sans que le Front national entre dans la danse.

Jacques Sapir a seulement dit que la question d’un éventuel dialogue avec le Front national était prématurée mais qu’elle se poserait toutefois « à terme ». La nuance est de taille mais n’impressionne pas les procureurs médiatiques. Dans la presse écrite, Lilian Alemagna et Dominique Albertini de Libé tirent les premiers. « Sapir et le Front national, l’extrême jonction », titrent nos deux grands reporters dans un article qui fait la part belle aux antifas du Front de gauche.

Garde-chiourmes du débat public

Mais cette première charge n’est rien à côté de l’offensive de Maurice Szafran. Désormais psychiatre à Challenges, l’ancien PDG de Marianne diagnostique « une pensée aussi obscène que délirante ». Sapir, « économiste de bonne facture, jusque-là rangé à gauche (…) occupait une position enviable puisque influente et écoutée dans le système médiatico-politique ». Comme dans les romans de Vassili Grossman, on évoque cet ennemi de classe au passé puisque Sapir a déclaré une « guerre éthique, idéologique, culturelle, politique » au camp du Bien. En conséquence, il « n’échappe pas à la règle qui veut que la pourriture devienne prégnante dès lors qu’on s’approche de l’extrême droite ». On peut être antiraciste sourcilleux et reprendre le style fleuri de Je suis partout. Puisque c’est pour la bonne cause européiste.

Dans le sillage de Szafran, les clercs s’affolent. Sur France Inter, Léa Salamé sent l’odeur du sang et, lors de sa rentrée, le 26 août, elle attaque son invité bille en tête : « Marine Le Pen présidente de la République, vous dites pourquoi pas ? » Démenti de Jacques Sapir : « Non, non », avant de justifier la nécessité d’une grande coalition anti-euro : « Il s’est passé des choses très graves cet été en Europe, car des institutions européennes (…) ont pris des décisions et des mesures qui sont allées contre la démocratie » en s’asseyant sur le référendum grec du 5 juillet. Il en faudrait plus pour déstabiliser l’inquisitrice Salamé, qui n’a cure de la souveraineté hellène mais reste tout à son obsession : « Ce front de libération nationale anti-euro, et c’est là que le bât blesse, va jusqu’au Front national. » Et Sapir de nier ad libitum : « Non, j’ai dit le contraire. Pour l’instant, non. J’ai dit et j’ai écrit qu’à terme, la question de la participation du Front national sera posée. C’est une possibilité, et pas une probabilité, parce que nous ne savons pas quelles seront les évolutions que connaîtra ce parti, ou un parti qui pourrait en être issu» Ne pas insulter l’avenir, parler de « fronts de libération nationale » anti-euro en référence aux luttes anticoloniales et poser la question d’un futur dialogue avec le FN, fût-ce avec une longue cuiller, en voilà trop pour les garde-chiourmes du débat public.

Le maccarthysme a décidément changé de camp

C’est bien connu, c’est toujours de son propre camp, voire de ses « amis », que viennent les coups les plus bas. Exemple significatif, le rappel à l’ordre qu’a adressé l’économiste anti-euro Frédéric Lordon à son éminent confrère. Partant de l’intuition debordienne selon laquelle la démocratie de marché veut être « jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats »[1. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, 1988.], Lordon dénonce l’amalgame entre critique de l’euro et xénophobie que pratiquent tous les Szafran de France et de Navarre. À une nuance près : stigmatiser les eurosceptiques qui ne sont pas de gauche relève de la salubrité publique car « l’union de tous les souverainistes mène fatalement à l’alliance avec l’extrême droite » et à tout le toutim fasciste des années 1930. En lieu et place d’un grand front anti-euro, l’économiste préconise donc une sortie de la monnaie unique « à gauche, et à gauche seulement ». Sinon, panpan cucul !

Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, chaque fois que la gauche de la gauche est dans l’impasse, elle ne trouve meilleur viatique à sa crise existentielle que de manger ses petits, accusés de nourrir en loucedé la bête immonde. En appliquant la méthode éprouvée de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours – ce n’est plus « d’où parles-tu ? », mais « avec qui parles-tu ? ». Souvenons-nous de l’affaire des « rouges-bruns », née au début des années 1990 des règlements de comptes place du Colonel-Fabien (voir encadré). À l’orée de la décennie suivante, le mandarin Pierre Rosanvallon, ex-social-libéral se rêvant en nouveau Bourdieu, avait orchestré une cabale contre les « néoréactionnaires » via son poisson-pilote Daniel Lindenberg[2. Voir Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, Le Seuil, 2002.]. Le but ? Se racheter une (bonne) conscience de gauche en épinglant des penseurs aussi divers que Jean-Claude Milner, Philippe Muray, Marcel Gauchet ou Pierre Manent.

Les années ayant passé, les méthodes de la chasse à l’homme n’ont guère changé. Organe officieux du Parti, L’Humanité sonne aujourd’hui le tocsin contre Sapir, « intellectuel respecté, réputé de gauche qui plus est », accusé de participer à la « banalisation du Front national ». Preuve que le maccarthysme a bien changé de camp, le quotidien fait comparaître le traître Sapir en faisant se succéder les témoignages à charge. Comme s’il fallait dissimuler les bisbilles entre Pierre Laurent et Mélenchon, L’Huma fait parler l’ancien chevènementiste Éric Coquerel, devenu secrétaire national du Parti de gauche, qui ne craint pas de mettre dans le même sac Sapir et le FN : « Leur nation n’est pas la nôtre », puis cite le pittoresque porte-parole du PC, Olivier Dartigolles : « Les masques sont tombés. » Sapir, on t’a reconnu !

Une stratégie kamikaze ?

Le dernier mot revient au condamné. Interrogé par mes soins, Jacques Sapir nie tout appel du pied au Front national. À la différence de ses calomniateurs, je le croyais plus malhabile que manœuvrier. Pourquoi donc se mettre en danger en envisageant de prendre langue « à terme » avec le diable de la République ? Sapir m’explique : « Vu son poids électoral, on ne peut pas faire comme si le Front national n’existait pas. J’ai toujours des divergences extrêmement importantes avec ce parti, mais mieux vaut savoir sur quoi l’on n’est pas d’accord et définir des frontières politiques claires. » Sans complaisance aucune, l’économiste reconnaît le changement de doctrine économique au sein du Front, où cohabitent plusieurs lignes, mais récuse par exemple l’application de la préférence nationale en entreprise « afin de ne pas affaiblir l’action syndicale ». Sapir considère ce dernier point comme un casus belli qui entrave actuellement toute possibilité d’intégration du FN à un front anti-euro. Bref, on est loin de l’amoureux transi de Marine Le Pen.

Malgré tout, seule une poignée de personnalités ont publiquement soutenu Sapir : le royaliste de gauche Bertrand Renouvin – opposant historique au Front national –, le collectif des Éconoclastes, qui rassemble des économistes hétérodoxes tels qu’Olivier Berruyer, Olivier Delamarche et… Jacques Sapir, ainsi que le jeune intellectuel Alexandre Tzara, auteur d’une éclatante réponse à Frédéric Lordon. Plus discrètement, de nombreux responsables politiques (frondeurs du PS, Parti de gauche, PCF) et syndicaux (CGT, Sud, FO) lui auraient envoyé des messages privés d’approbation. Le professeur à l’EHESS bénéficie également de la solidarité de la plupart de ses confrères, indépendamment de leurs opinions politiques. Il y a bien la tribune « coup d’épée dans l’eau » (Sapir) que son voisin de bureau Jean-Loup Amselle a signée dans Libé. Celle-ci a au moins le mérite de la clarté : pour Amselle, tout ce qui est souverainiste fait le lit du fascisme, qu’il s’agisse de Sapir ou de Lordon, de Causeur ou de Marianne. Elle est pas simple, la vie ?

Rouges-bruns : les dessous du « complot » (encadré)

Printemps 1993. La gauche, déconfite par sa déculottée aux législatives, solde les comptes du mitterrandisme finissant. Tandis que le Parti socialiste dirigé par Michel Rocard engage sa mue sociale-libérale, au PCF, les appétits s’aiguisent à l’approche de la succession de Georges Marchais. Dans ce parti déboussolé par l’explosion du grand frère soviétique, deux camps s’affrontent : l’aile socialo-compatible, emmenée par Jean-Claude Gayssot et Robert Hue, bataille avec une tendance patriote et antiaméricaine que représentent notamment Pierre Zarka et Henri Krasucki. Cette dernière sensibilité s’exprime dans les colonnes de L’Idiot international, le journal foutraque de Jean-Edern Hallier, dont le rédacteur en chef, un certain Marc Cohen, publie le 11 mai un article de son camarade rouge Jean-Paul Cruse appelant à l’union des communistes et des gaullistes. On ne retient généralement que le titre, « Vers un Front national », de cette philippique, sans comprendre que son auteur fait référence à la Résistance, d’ailleurs non sans traiter Jean-Marie Le Pen de « vieille pouffiasse blonde ». Consultée avant publication, la Place du Colonel-Fabien avait approuvé le contenu du texte malgré sa véhémence (« Quoi, la gauche ? Idées sucées, espoirs sodomisés, rêves violés… », écrivait Cruse). Quelques joyeux lurons de L’Idiot, Édouard Limonov et Patrick Besson en tête, s’ébrouant aussi bien dans l’hebdo rouge Révolution que dans le très droitier Choc du mois, l’auteur de polars Didier Daeninckx lance une grande campagne pour discréditer et exclure du Parti ces dangereux « rouges-bruns » assimilés à des nazis. Sommé de s’expliquer devant le Politburo parisien, Marc Cohen aura ces mots crus : « La vraie raison de toute cette agitation, c’est que la direction veut revenir à une alliance sans principes avec le PS. Être traités de fascistes par Georges Marchais, c’est presque un honneur. »[3. Cité par Élisabeth Lévy, Les Maîtres censeurs, Lattès, 2002.] Et notre cher Marco de citer pêle-mêle « les médecins accusés lors du complot des blouses blanches », « Tito, Koestler, Orwell », ce qui le fait se dire « plutôt en bonne compagnie ». L’ancien candidat communiste à la présidentielle André Lajoinie a beau protester (« Franchement, Marc Cohen à la tête d’un complot antisémite, est-ce bien sérieux ? »), les suspects sont lâchés par Hallier puis épurés, leur poulain Zarka écarté de la direction avant que le très malléable Robert Hue ne succède à Marchais au congrès de janvier 1994. Trois ans plus tard, le PC participe au gouvernement Jospin, champion de France des privatisations. Sic transit gloria mundi.[/access]

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*Image : Soleil.

Nadine Morano, bouc émissaire des politiques?

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nadine morano sarkozy republicains

Depuis une dizaine de jours, la politique française tourne autour de Nadine Morano. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est plutôt divertissant. Tous les personnages, et pas seulement celle que Guy Carlier surnommait affectueusement sa « chanson populaire », s’en donnent à cœur joie. Et si ça se trouve, l’histoire n’est pas encore finie.

Mais reprenons. L’autre samedi, Nadine Morano a cité approximativement le Général de Gaulle à propos de la France, un « pays de race blanche ». Nous ne reviendrons pas sur le fond du débat et préférons laisser la parole à Hubert Védrine qui a sagement rappelé d’anciennes phrases de Jules Ferry et de Léon Blum afin de souligner que le lynchage de l’ancienne ministre ne valait pas mieux que ces citations sorties de leur contexte.

À sa décharge, la député européenne a soulagé l’infortunée Maïtena Biraben en la suppléant au pilori médiatique sur lequel elle était exposée depuis trois jours. D’un autre côté, Morano devient l’égérie de toute une droitosphère qui oublie subitement son militantisme en faveur de la GPA, du statut de beau-parent et de l’euthanasie, ce que la gauche sociétale ingrate qui lui tape dessus à bras raccourcis omet également. On oublie aussi que Nadine Morano a débuté l’an dernier sa campagne européenne en s’inclinant devant les cendres de Robert Schuman, qui n’était pas précisément la cup of tea du Général. Pour une gaulliste intransigeante, il y a tout de même mieux.

Voilà que Manuel Valls himself s’en mêle après quatre jours de mise à mort médiatique. Devant la représentation nationale, il explique sur un ton encore plus martial que d’habitude –c’est dire s’il m’a fichu les jetons- qu’il ne « faut plus accepter aucun dérapage ! ». Chez moi, la peur a bien vite laissé place à une franche hilarité, puisque je me souviens que le même Manuel Valls avait été fustigé en place publique pour « un dérapage scandaleux » par Faouzi Lamdaoui qui s’exprimait au nom du Parti Socialiste. Alors maire d’Evry en marge du PS, il avait demandé qu’on mette davantage de « whites et de blancos » sur son marché. On m’a expliqué que cela n’avait absolument rien à voir avec le « dérapage » de Morano, que Valls dénonçait alors la ségrégation urbaine, cette fameuse apartheid à laquelle il fera plus tard allusion. Il n’en avait pas moins été accusé du fameux délit de dérapage, ce qui aurait pu le rendre plus compréhensif avec Nadine Morano. Mais la compassion n’est pas le fort de notre Premier ministre qui a en plus la satisfaction de voir son accusateur d’alors, Faouzi Lamdaoui, devant les tribunaux ces jours-ci. « La routourne tourne », comme dirait Frank Ribéry !

Du côté des Républicains, le haro sur Morano n’est pas loin de rivaliser avec celui de la gauche puisque Juppé, NKM et bien d’autres viennent jeter quelques tomates à leur bonne copine qui se trouvait tête de liste aux élections régionales en Meurthe-et-Moselle. Nicolas Sarkozy, plus en très bons termes avec son ex-porte-flingues, est bien embêté et nous gratifie aussi d’une citation qui ne devrait pas échapper au Prix de l’humour politique : « Je demande que tout le monde maîtrise son vocabulaire ». C’est vrai qu’il nous y avait habitués, lui. Afin de mettre en pratique cette amicale injonction, NKM se précipite au Grand Journal pour qualifier les climatosceptiques de « connards ». Cela réchauffe le cœur de voir à quel point les demandes du chef sont exécutées. Reste que le chef ne sait plus à quel saint se vouer. D’un côté, il doit débarquer Morano de la liste des régionales pour ne pas mettre en péril les accords LR-UDI et offrir la région à Florian Philippot, de l’autre, il sait que sa base soutient largement la députée européenne. Du coup, il a l’idée ingénieuse d’utiliser le mot « chienlit » à propos du conflit Air France, afin de montrer à son bon peuple LR que lui aussi sait citer le Général de Gaulle. Son camarade Valls a été bon prince en entrant dans le jeu de rôles et dénonçant « un mot dangereux ». Mais l’ex-président n’en est pas resté là. Il a fait savoir que Nadine Morano pourra rester tête de liste aux régionales si elle manifeste publiquement ses regrets par écrit. En somme, le principal du collège a assis l’élève de cinquième blonde avec des couettes et lui demande d’écrire sa lettre d’excuses. Je n’ai rencontré Nadine Morano qu’une seule fois et cela suffit à me convaincre qu’elle goûte peu l’idée d’être considérée comme une gamine de douze ans. Nicolas Sarkozy attendait cette missive hier soir, mais la lettre n’est jamais arrivée.

Au contraire, Morano en a rajouté plusieurs couches. D’abord en rappelant à Nicolas Sarkozy ses propres écarts de vocabulaire, ensuite en appelant à la rescousse « son amie plus noire qu’une Arabe », laquelle serait choquée par ce qui lui arrive. La scène nous rappelle furieusement celle jouée par Jean Gabin dans Le Président : « Chaque antisémite à son Juif, donc chaque anticlérical peut bien avoir son curé ».

Aux dernières nouvelles, Nadine Morano s’apprêterait à clouer notre bec à tous en publiant un livre opportunément intitulé L’amitié en noir et blanc, co-écrit avec sa copine. Un de mes amis chroniqueurs, que je ne dénoncerai pas, même sous la torture, m’a dit souhaiter bien du plaisir à leur « nègre ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00691820_000137.

Beyrouth : pas d’adresse à ce numéro

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beyrouth liban crise dechets

« Alors, tu dis au Taxi “Zalka”, vers l’hôtel Promenade, tu tournes à droite, tu passes devant le Starbucks, tu montes la rue jusqu’à l’école de la Sainte Famille, je suis sur le balcon, je te ferai signe quand je te vois ». Ces indications peuvent sonner déroutantes à des oreilles habituées à la rigueur de l’adresse postale et de sa trilogie, numéro, rue, ville ; mais elles constituent une conversation banale entre deux Beyrouthins se rendant visite pour la première fois.

En effet, il n’existe pas vraiment d’adresse officielle à Beyrouth, l’orientation est principalement empirique et informelle. Indiquez d’abord le quartier ou le secteur dans lequel vous souhaitez vous rendre. Trouvez ensuite un repère connu : un hôtel, un « Mall », une enseigne célèbre, une église, une mosquée voire un arbre (le « snoubra », pin en arabe, est un repère connu des habitants du quartier de Furn el Chebbak) fera l’affaire. Vous êtes presque certain d’arriver à destination. En cas de tâtonnements, fréquent pour les non-initiés, les commerçants et les passants restent la première source d’informations et possèdent généralement une excellente connaissance de leur quartier et du voisinage. « Tout le monde se connaît, on ne peut pas se perdre » assure Jamileh, qui vit dans la banlieue est de Beyrouth. « Je n’ai jamais utilisé de cartes de ma vie » continue-t-elle, « je m’oriente à vue, un supermarché, à gauche, un café puis à droite ; c’est comme ça qu’on fait au Liban ». De même, aucun chauffeur de taxi n’utilise de GPS : vous pouvez toujours tenter de leur montrer le plan affiché sur votre smartphone, mais il y a de grandes chances pour que le nom de rue indiqué sur votre écran ne soit même pas entré dans l’usage courant. De toute façon, les immeubles ne sont pas numérotés et les plaques de rues rares. Votre taxi préférera ainsi toujours demander son chemin à un commerçant fumant tranquillement son narguilé devant son commerce, quitte à engendrer bouchons et klaxons intempestifs. Soyez flexibles sur les repères que vous utilisez, ils peuvent varier selon les générations : il y a peut de chances qu’un vieux chauffeur connaisse le dernier bar tendance que l’on vous a conseillé à Badaro, le nouveau quartier à la mode.

L’absence d’adresse précise et de boîtes postales ne semble pas poser de problèmes. La vie administrative s’y adapte parfaitement, et l’ordre finit par s’imposer d’une manière ou une autre. Céline, qui communique de France avec sa famille libanaise, décrit simplement : « J’indique sur l’enveloppe le nom de ma sœur, le quartier et un point de repère, j’envoie par la poste, et la lettre arrive un mois plus tard environ ». Le facteur ou le « jaabi » (celui qui apporte les factures) se doit de posséder une très bonne connaissance du quartier et de ses résidents. « La plupart travaillent dans le voisinage depuis des années », commente-t-elle. Le lien social très étroit pallie le manque d’organisation postale. Si le destinataire n’est pas là, le facteur dépose le courrier chez le voisin ou le commerçant d’en face. Même chose pour les factures d’eau et d’électricité : en cas d’absence le voisin peut avancer l’argent, ou bien donner la somme qui lui aura été confiée à l’avance.

L’ère numérique a cependant engendré de nouvelles pratiques. « Je ne me souviens plus vraiment comment je faisais avant Internet », explique Mireille, qui vit à Bikfaya, dans la montagne proche de Beyrouth. « Je ne reçois et je n’envoie jamais de courriers, ma banque s’occupe de tout : j’ai mis en place une autorisation de prélèvement mensuelle pour payer l’eau et l’électricité et je peux consulter les relevés sur internet ». Certaines factures se règlent en ligne, chacun achète son propre gaz en bombonne et les impôts sont prélevés à la base des salaires. Il est aussi possible de se rendre directement aux bureaux spécialisés pour payer ses factures. « Ça ne change pas tellement d’un autre système », conclut-elle.

Ce n’est pourtant pas l’absence de tentative de planification urbaine qui a manqué à Beyrouth : « Si on résume un siècle d’urbanisme à Beyrouth, on a d’un côté volonté forte de vouloir organiser la ville et de l’autre une incapacité des acteurs s’accorder sur le type de planification », relève l’urbaniste Bruno Dewailly, chercheur à l’IFPO Beyrouth. Cet apparent paradoxe revient sans cesse au cours l’histoire de l’urbanisme à Beyrouth, une histoire complexe et non-linéaire dont Dewailly énumère les principaux temps forts. Dès la fin du XIXème, d’importants changements urbains apparaissent à Beyrouth, lors des Tanzimat, grandes réformes administratives entreprises par l’Empire ottoman. L’inspiration est alors européenne : priorité donnée aux grands axes, ensemble aéré… Sous le mandat français (1918-1946), deux réformes capitales sont ensuite adoptées : le cadastrage et les réformes foncières, qui marque le passage de la rente agricole à la rente immobilière, du rural à l’urbain. À partir de cette époque et pendant celle de l’indépendance, une dynamique toponymique se met en place. Les rues et grands axes sont nommés : on trouve ainsi à Beyrouth une rue et un quartier Verdun, une avenue du Général de Gaulle et rue du Général Gouraud, héritage de la période mandataire. La division en secteurs et rues numérotés remonte à l’indépendance. Or, la guerre civile (1975-1992) et ses destructions considérables engendrent chaos et déstructuration urbaine. Au lendemain du conflit, l’espace urbain se retrouve encore plus fragmenté sur les plans politico-confessionnel et social. On distingue globalement aujourd’hui un quartier chrétien à l’est, sunnite et druze à l’ouest et chiite dans la banlieue sud : une division qui influence toujours dans une certaine mesure la mobilité et l’appréhension de l’espace des Beyrouthins : « Les images et représentations issues de la guerre peuvent influencer le comportement dans l’espace » précise le chercheur. La jeune génération semble toutefois aujourd’hui beaucoup plus mobile, tempère-t-il.

De nombreux plans de reconstruction ont été mis en place après la guerre. Ce qui frappe tout de suite à Beyrouth, c’est l’absence de vue d’ensemble et de cohérence, c’est la reconstruction d’un centre-ville flambant neuf, aussi clinquant que sans âme, faisant face à des immeubles aux impacts de balles encore visibles ; une beauté qui surgit du fouillis urbain. Comment expliquer le décalage frappant entre, d’un côté, une multiplication de plans urbains et de l’autre une ville qui demeure « en plans »[1. Voir le livre d’Éric Verdeil, Beyrouth et ses urbanistes : une ville en plans, Beyrouth, Presses de l’IFPO]? Les échecs sont bien sûr liés à la tristement célèbre incurie du politique libanais, illustrée par le dernier scandale des poubelles qui anime le Liban. Bruno Dewailly insiste aussi sur la corruption du gouvernement « incapable d’imposer un choix collectif, parce qu’il est en proie aux pressions des propriétaires fonciers et spéculateurs, et cela depuis le Mandat ». Mais ce désordre est loin d’être sans coûts. Ils sont naturellement économiques : la désorganisation urbaine décourage les sociétés à vocation internationale de s’installer à Beyrouth. L’entreprise LibanPost fait d’ailleurs les frais de cette désorganisation. Le coût est enfin environnemental et sanitaire : les embouteillages engendrent une pollution importante dans une ville en permanence congestionnée.

La question urbaine n’est peut-être finalement qu’un des avatars du délitement de l’État libanais (dysfonctionnement des services : l’eau, l’électricité, ramassage des ordures). Une situation que les Libanais semblent aujourd’hui ne plus supporter. La crise des ordures[2. Crise déclenchée par la fermeture de la décharge de Naamé, la plus importante du pays, et la fin du contrat de Sukleen, l’entreprise de ramassage des ordures.], qui sévit depuis mi-juillet, a été l’élément déclencheur d’une mobilisation très importante au sein de la société civile, portée, entre autres, par le mouvement de protestation non confessionnel « Tala’at Rihatkum » (vous puez !) qui dénonce la corruption la classe politique libanaise et exige la mise en place d’élections, dans un pays qui fonctionne sans président depuis mai 2014. Les rues de Beyrouth ont fini par prendre le nom de la révolte.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21790075_000062.

Jacques Chirac fut gaulliste. Trois fois

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jacques chirac degaulle villiers

Jacques Chirac n’était pas gaulliste. Pour le chef de la droite qui se prétendait héritière du Général, c’était un peu gênant. Force de la nature, à la santé et au physique de maître-nageur, on aurait pu garder l’image d’une espèce de bulldozer politique opportuniste et à la trahison facile. Dont l’unique objectif, et peu importe les moyens, était de devenir Président de la République. Il y réussit. Se relevant de la trahison massive de tous ceux qu’en grand féodal, il avait richement dotés. Ce qui lui attira la sympathie et changea notre regard. Et c’est là que l’on s’aperçut qu’il l’était, sympathique. Et beaucoup moins inculte qu’il s’efforçait de le faire croire. Son successeur le qualifia de « roi fainéant » et beaucoup lui reprochèrent son immobilisme considérant qu’il appliquait la fameuse formule d’Henri Queuille, son prédécesseur corrézien : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre. » Et c’est vrai, qu’il ne fut pas gaulliste. Mais si en fait, trois fois.

La première en octobre 1996 lors de la fameuse séquence de la vieille ville de Jérusalem. Toute de fausse spontanéité. Rabrouant les agents des services de sécurité israéliens qui ne faisaient que leur boulot. Joli coup, qui lui rapporta les excuses de Netanyahou, et des acclamations le lendemain en Cisjordanie. Les flics sont indispensables, mais ils sont aussi souvent le vecteur de l’humiliation. Redonner un peu de dignité, et en la circonstance pour pas cher, de Gaulle aussi savait faire ça.

La deuxième fois, fut bien sûr en mars 2003 quand il s’opposa à l’acte de piraterie internationale organisée par George W. Bush avec l’invasion de l’Irak. Il le fit avec fermeté dans un contexte pourtant difficile. Le mainstream français était bien évidemment favorable à cette guerre. Et l’on sait bien que si Lionel Jospin avait été élu Président l’année précédente, la France aurait suivi, comme la Grande-Bretagne du travailliste Tony Blair.

Philippe de Villiers vient de nous en offrir une troisième. En racontant une anecdote du temps de la cohabitation Mitterrand-Chirac des années 86-88. Et en commettant à mon avis un contresens. Lors d’un dîner d’État à l’Élysée, François Mitterrand recevait Margaret Thatcher et Helmut Kohl. Au cours de la conversation, qui roulait sur l’Europe, il proposa à ses hôtes de dire quelle était pour chacun d’eux la date de l’Histoire la plus importante pour la construction européenne. Margaret Thatcher toute d’arrogance anglaise se prononça évidemment pour juin 1215 et l’adoption de la Grande Charte par Jean sans Terre. Chacun sait, n’est-ce pas, que ce sont les Anglais qui ont inventé la démocratie. Helmut Kohl prudent et astucieux donna octobre 1648, la signature du traité de Westphalie qui mettait fin à la guerre de trente ans. Difficile pour lui sans froisser son hôte de piocher une date au 19e ou au 20e siècle. Alors va pour ce traité compliqué, que certains historiens considèrent comme le premier en Europe à prévoir l’organisation des rapports entre les nations. François Mitterrand quant à lui, ne mégota pas et se prononça pour le baptême de Clovis le 25 décembre 496. Joli culot, que de considérer comme essentiel pour l’Europe, ce que le roman national présente comme le point de départ de la France désormais éternelle. Du Marc Bloch dans le texte. Plus gaulliste tu meurs.[1. Petit cadeau à Nadine Morano, qui pourra ainsi se prétendre également mitterrandienne.]

Piège évident pour Jacques Chirac se voyant ainsi fermer cette porte. Que pouvait-il alors proposer ? Lui qui, depuis des mois, essuyait les plâtres de la première cohabitation sous la Ve République. Confiné dans un rôle institutionnel second et devant supporter camouflets et avanies distillés par un virtuose de la manœuvre politique. Exclu de la lune de miel Mitterrand-Kohl, et entretenant des rapports exécrables avec Thatcher. Lui qui ne supportait pas les ambiances de pédanterie et d’afféterie que François Mitterrand se plaisait à installer pour y briller. Quelques références qu’il ait pu donner, il était bon pour les lazzis du Canard Enchaîné le mercredi suivant. Mitterrand se tourna vers lui : « et vous-même, Monsieur le Premier Ministre, votre date ? ».

Philippe de Villiers nous raconte que Jacques Chirac leva son verre de bière et répondit dans le silence : « 1664, Kronenbourg ! » Villiers prétend que cela révèle le désintérêt total de Chirac pour l’Histoire. Quelle erreur ! Cela s’appelle un bras d’honneur. Orgueilleux et magnifique. Car il dit, ce bras d’honneur : « Je vous ai vu Monsieur le Président. Avec vos deux complices, dans un concours de coquetteries, essayer de m’humilier. Eh bien, je vous emmerde Monsieur le Président ! ». On n’est pas loin du de Gaulle de la conférence d’Anfa à Casablanca en 1943.[2. À Anfa, Roosevelt avait humilié de Gaulle en lui imposant la présence de Giraud à ses côtés. Lors du dîner qui suivit la conférence, ce dernier se plût à raconter avec force détails son évasion d’Allemagne. Sous les commentaires admiratifs des convives. Quand il eut fini, de Gaulle dit alors dans le silence: « eh bien le général Giraud va maintenant nous raconter comment il a été fait prisonnier ».]

Monsieur le Président Chirac, je crois que vous traversez des moments difficiles. Sachez que l’on vous embrasse.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00290805_000006.

Notre pape François est un magazine !

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Certains le lui reprochent, mais personne ne le conteste : le pape François est un « people ». Qu’on le veuille ou non, le « serviteur des serviteurs » a acquis une renommée et bénéficie d’une cote d’amour inégalées dans l’histoire des souverains pontifes. Aussi n’est-il pas si surprenant qu’un magazine lui soit exclusivement consacré.

« Notre Pape François » est un bimestriel vendu au prix de 4,90 euros en kiosques. Inspiré d’un hebdomadaire italien édité par Mondadori, il traite de toute l’actualité du pape. Après avoir écoulé 20.000 exemplaires du premier numéro, la rédaction consacre le deuxième au voyage de François à travers l’Amérique latine. Mais il évoque aussi le plaidoyer du pape en faveur des divorcés-remariés, sa journée mondiale pour l’environnement, son invitation à prier en famille ou encore « les recettes préférées de François » : chaussons farcis aux légumes, aiguillettes de rumsteck grillées, gratin de lieu noir aux deux pommes et aux noisettes… Bien entendu, le magazine offre en page centrale un poster détachable du souriant évêque de Rome.

Frigide Barjot, chargée de « porter » le magazine et de le faire connaître, explique son succès en quelques mots : « François est le pape de tous les cathos et surtout des non cathos. Il unit toutes les tendances, c’est pour cela qu’il est tendance. »

Pour découvrir « ses 12 commandements de la rentrée » ou encore « les 7 secrets capitaux de François », courez le demander en kiosques, ou abonnez-vous vite !

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Tél. : 01 53 66 10 02

Notre Pape François

On ira tous au pilori

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liberation onfray biraben

« Une tendance à la chasse à l’homme s’est instituée depuis quelque temps à gauche. » Ces propos, extraits d’un entretien publié sur le site du Figaro, devraient valoir à notre ami Jacques Julliard la médaille d’or de l’euphémisme. En fait de tendance, il s’agit d’une véritable frénésie, voire d’une forme d’hystérie. Sapir, Onfray, Biraben, Morano, sans oublier les suspects habituels, de Finkielkraut à Houellebecq en passant par Zemmour et votre servante, une sorcière chasse l’autre.

Ces derniers temps, c’est donc le cas Onfray qui a occupé les esprits et la vie parisienne. Je ne sais plus très bien ce qui, dans l’entretien qu’il a accordé à Alexandre Devecchio du Figaro, a déclenché l’ire de Laurent Joffrin. Toujours est-il que, le 15 septembre, celui-ci se fend d’un numéro de Libération sobrement intitulé « Migrants, FN, médias : nos réponses à Michel Onfray ». Le sous-titre nous apprend que « le philosophe défend des thèses qui alimentent la propagande d’extrême droite » – je n’ai toujours pas bien compris de quelles thèses il s’agissait, mais peu importe. Quelques jours plus tard, c’est Le Monde qui épingle, toujours en « une », « ces intellectuels que revendique le FN ». On remarquera la tournure habile, qui permet de prendre dans la rafle non pas ceux qui se déclarent positivement proches du FN, mais ceux qui ont le malheur de lui plaire sans l’avoir cherché. Le Monde exhume une vieille citation de Marion Le Pen pour lui faire égrener la liste noire de ses « alliés objectifs », où figure, excusez du peu, « le mensuel conservateur Causeur ».

Quiconque ose s’opposer au dogme sur l’immigration (forcément bénéfique), l’islam (forcément pacifique) ou l’identité française (forcément heureuse) est donc suspect de faire le jeu de qui vous savez. Seulement, n’importe quel talmudiste du dimanche sait que l’important, c’est la question. Et en l’occurrence, la question – qui fait le jeu du Front national ? – est particulièrement stupide : si le FN progresse tandis que le PS régresse, ce n’est évidemment pas à cause des écrits d’Onfray ou des autres, mais peut-être parce que le premier répond aux aspirations des électeurs mieux que le second.

Une semaine plus tard, prenant appui sur le livre de Geoffroy Lejeune et la une afférente de Valeurs actuelles – « Zemmour président » –, Le Monde remet le couvert et cloue au pilori « ces polémistes qui prennent la place des politiques ». Sans surprise, les usurpateurs sont peu ou prou les « alliés objectifs » de la semaine précédente – Onfray, Guilluy, Finkielkraut, cela tourne à l’obsession. Entre-temps, la liste noire s’est enrichie du nom de Maïtena Biraben. La journaliste, qui a succédé à Antoine de Caunes au Grand Journal de Canal+, a en effet commis un crime de taille en parlant du « discours de vérité » du Front national. N’importe quel téléspectateur honnête aura compris qu’elle parlait au second degré. Les garde-chiourmes de la pensée n’ont cure de ces chichis : accoler les mots « FN » et « vérité », c’est signé, chef. On notera au passage que le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits.

C’est alors que de bons esprits, en particulier notre ami Périco Légasse de Marianne, proposent d’organiser un grand meeting pour défendre la liberté de débattre et protester contre cette délétère manie du lynchage. L’initiative est fort louable. Mais il semble que, pour certains, les lynchages soient condamnables seulement quand leurs victimes émargent à gauche. Les autres, on peut cogner, chef. La plupart des sommités pressenties semblent répugner à l’idée de faire tribune commune avec Éric Zemmour (et même avec ma pomme). Il est vrai que le débat, c’est plus tranquille quand on est d’accord, comme l’expliquent Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dans un texte hilarant. Nos deux experts en mauvaises fréquentations se sont fait une petite réputation il y a un an en bataillant contre l’invitation de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Leur texte est en quelque sorte un mode d’emploi du lynchage médiatique. Pour « redéfinir et transformer la scène intellectuelle et politique », notre duo de rebelles propose quelques principes, dont « le principe de refus » : « fuir les débats imposés, refuser de constituer certains idéologues comme des interlocuteurs, certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents. »

Cette ardeur à censurer et à faire tomber des têtes peut paraître très inquiétante. Elle est surtout risible. La machine a beau s’emballer, elle tourne à vide. Aujourd’hui, être dénoncé en « une » du Monde n’a pas la moindre conséquence négative sur une carrière ou une réputation. Être dénoncé comme « faisant le jeu du Front national » ne vous fera pas perdre la considération de vos contemporains. Le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse en effet penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions. On conviendra qu’il y a de quoi perdre les pédales.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°28. Pour acheter le magazine, cliquez ici.

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Église : Mgr Charamsa sort du placard

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charamsa eglise catholique vatican homosexualite

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  « Depuis que je suis tombé amoureux d’un homme, je suis devenu un meilleur prêtre, j’ai commencé à faire de meilleurs prêches, j’aide mieux les autres, je suis plus heureux ! », s’est confié le désormais célébrissime Monseigneur Charamsa à la journaliste de l’édition polonaise de Newsweek. Si on me demandait mon avis d’athée indécrottable concernant cette affaire, je répondrais spontanément : « quelle affaire » ? Un homme, accessoirement haut dignitaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi et professeur de théologie dans deux académies papales, a décidé de renoncer à la carrière ecclésiastique au profit d’une relation passionnelle avec un autre homme. « Il aurait pu devenir évêque, il a choisi l’amour » a titré la presse à scandales polonaise, résumant parfaitement la portée de ce fait divers. En effet, des coming outs aussi spectaculaires, on n’en a pas vu beaucoup et, écartant l’hypothèse que le grand mufti de Jérusalem ou autre recteur d’une grande mosquée emboîte le pas au prêtre polonais  pour déclarer à son tour une nette préférence pour les garçons, on voit mal qui pourrait faire mieux dans le domaine du sensationnel. Et le problème loge précisément là, dans l’aspect « sensass », vaguement « people » et outrageusement « harlequinesque » de la déclaration de Krzysztof Charamsa. Nullement spontanée, contrairement à ce que soutient son auteur, celle-ci relève d’une mise en scène digne d’Almodovar pour éclipser, de ce fait, le débat sur l’attitude « homophobe » de l’Église catholique et le célibat des prêtres, qu’elle était censée ouvrir. Au lieu d’un débat, un grand cancan. Et pour cause. Quand l’ancien collaborateur de Joseph Ratzinger choisit de présenter son petit copain dans le restaurant où Federico Fellini a écrit le scénario de la Dolce Vita, on a quand même le droit de s’arrêter sur l’image, en oubliant le reste. Sans priver son charmant amant catalan de gestes tendres devant les caméras, un aller simple pour Barcelone déjà dans la poche, le père Charamsa a obstinément tenté de nous faire croire que le sort des croyants homosexuels continuait à le préoccuper en premier lieu…

Que le Saint-Siège, par la voix de son porte-parole Federico Lombardi, juge le one man show du Polonais « très grave et irresponsable » paraît pour le moins justifiable. Après tout, le monde est ainsi fait que l’armée ne recrute pas de déficients moteurs, et que les sourds ont peu de chance d’entrer au conservatoire (encore que…). Krzysztof Charamsa savait où il mettait les pieds. Le célibat sacerdotal n’étant pas un dogme, reste néanmoins une règle dans l’Église catholique romaine, affirmée et justifié dans le Code de droit canonique. Évidemment, on peut comprendre le déchirement d’un jeune homme qui, ayant reçu le sacrement de l’ordination, découvre son homosexualité. Mais il aurait été autrement plus courageux et honnête de sa part de mettre un terme à son ministère, plutôt que de mener une double vie pendant dix-huit ans pour, in fine, fustiger l’hypocrisie d’un clergé  qu’il estime  « largement homosexuel » et « homophobe jusqu’à la paranoïa car paralysé par le manque d’acceptation de sa propre orientation sexuelle ».

Charamsa s’est rêvé en nouveau Martin Luther clouant le drapeau arc-en-ciel à la Porte de l’Église. Il a, de peu, raté le coche. L’article « Théologie et violence » qu’il avait publié dans le prestigieux Tygodnik Powszechny quelques jours avant son vaudevillesque coming out, sonnait vrai et fort. Il y soulevait la question des discours haineux à l’égard de la communauté gay, dont un certain père Dariusz Oko a fait sa spécialité. Le résultat ne s’est pas laissé attendre. Si Charamsa n’a pas réussi à rompre le silence coupable de l’Episcopat polonais qui n’a jamais condamné le langage infâme de son représentant, plusieurs milliers d’internautes ont signé une pétition exigeant des médias publics polonais d’interdire le père Oko des plateaux de télé. Une initiative significative dans un pays où tabasser les « pédés » fait office de sport national. Il se peut que Krzysztof Charamsa porte dans son cœur, comme il le déclare, « toutes les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transsexuels ». Ce qui est certain, c’est qu’il s’est disqualifié en tant qu’avocat de leur cause auprès du Vatican. Et le retour de bâtons risque d’être dur.

Aussi « cool » qu’il soit, le Pape François ne saura forcer, lors des travaux du Synode sur la famille, quelques timides réformes concernant la simplification de la procédure de divorce ou le recours à la contraception. Ne parlons même pas du célibat des prêtres, point sensible auquel aucun des 360 prélats n’osera faire allusion dans le contexte actuel. Quant à l’accueil des homosexuels au sein de l’Église, il y a fort à parier que rien ne bougera non plus. Jugés « intrinsèquement désordonnés » par la doctrine, les actes homosexuels demeureront blâmables quand pratiqués par les fidèles et peu ou prou tolérables quand « commis » par le clergé. Ce qui a fait une brève carrière médiatique sous l’appellation de « mafia de lavande », censée désigner un puissant réseau de prêtres homosexuels actif aux États-Unis, existe probablement aussi ailleurs. L’affaire Monseigneur Battista Ricca, prétendu « homme de confiance » du pape François qui avait néanmoins oublié de confesser à son patron avoir employé à la nonciature de Montevideo son ami et amant, un ancien capitaine de l’armée suisse, n’est pas encore tout à fait passée à la trappe. En tout cas, pas au point d’empêcher les mauvaises langues de propager des rumeurs sur un « lobby gay » au Vatican. À moins qu’il ne s’agisse pas que de rumeurs… mais on laisse volontiers à Dan Brown le soin de le vérifier.

L’ex-père Charamsa a estimé le nombre d’homosexuels parmi le clergé à 15%. Un chiffre contesté par le père Wojciech Wegrzyniak. « Peut-être que je ne suis pas attirant sexuellement ou peut-être que je ne vois pas des choses que les autres voient », s’est-il questionné dans une lettre ouverte adressée, nomen omen, à ses collègues homosexuels. D’ailleurs, l’essentiel n’est pas là. Quiconque pleure sur le sort des prêtres homosexuels n’a qu’à jeter un coup d’œil sur sa lettre pour vite comprendre dans quelle géhenne sont jetés les curés hétéros. « Sous plusieurs aspects, vous les homos, vous avez une vie beaucoup plus facile que nous, les prêtres hétéros », est entré doucement en matière le père Wegrzyniak pour vite changer de ton : « Vous, vous pouvez partir ensemble en vacances. Nous ne le pouvons pas avec des femmes ! Vous, vous pouvez passer une nuit chez un collègue, nous ne pouvons même pas y songer. Vous, vous pouvez vous lier d’amitié tandis que nous, avec les femmes, nous sommes tout de suite soupçonnés. Enfin, vous pouvez avoir une vie sexuelle sereine, sans peur que votre partenaire tombe enceinte. Alors, soyez gentils et veuillez admettre que s’il ne manque pas de ceux qui vous rendent l’existence difficile, ce n’est sans doute pas l’Église ! ». Inutile d’expliquer que ce n’est pas auprès du clergé hétéro que les prêtres homos trouveront un soutien moral. Sous la plume du père Wegrzyniak, les hétéros en soutane les mettent en garde : « Plus vous insisterez à vouloir du changement, plus nous nous y opposerons. Nous n’avons pas mis une croix sur le mariage, sur l’amour d’une femme et sur la joie de voir ses enfants grandir, pour maintenant nous plier devant les exigences des homosexuels ». Disons que c’est un point de vue sur le problème et qu’il ne manque pas de naïveté. Après que le père Charamsa a présenté urbi et orbi son fidèle (enfin, il faut l’espérer) compagnon, quelquepart dans les couloirs du Vatican un autre éminent pontife ne préparerait-il pas une prochaine apparition publique avec son ami et leur enfant conçu grâce à la GPA ? Reprocher leur conservatisme aux cathos serait imprudent.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21802609_000001.

Svetlana Alexievitch reine des lettres

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svetlana alexievitch prix nobel

svetlana alexievitch prix nobel

L’écrivain biélorusse Svetlana Alexievitch vient de recevoir le Prix Nobel de littérature. J’ai bien dit écrivain, en dépit des mauvais procès que les puristes de la plume intentent à cette formidable mémorialiste de l’Union soviétique. Certes très engagée contre Vladimir Poutine et son allié satrape de Minsk Alexandre Loukachenko, Alexievitch n’en reste pas moins une conteuse parfaitement objective, qui retranscrit fidèlement les témoignages des nostalgiques de l’homo sovieticus, nourrissons ravagés par la catastrophe de Tchernobyl et autres traumatisés de la guerre d’Afghanistan. Œuvrant dans chacun de ses livres à la manière d’un tisserand, Alexievitch efface son ego d’auteur pour entrelacer mille récits qui n’en composent finalement qu’un seul : le roman du désenchantement post-soviétique.

Quelles qu’aient été les intentions de l’Académie suédoise, que l’on sait non dénuée d’arrière-pensées (géo?)politiques, je me réjouis de voir cette grande journaliste enfin consacrée. Avant de crier au complot de l’OTAN, poutiniens chagrins, opposants russes et fétichistes de la littérature devraient lire celle qui désacralise la littérature pour notre plus grand bonheur : avez-vous jamais essayé de bouquiner du haut d’un piédestal ?

Je saisis cette heureuse occasion pour republier ma recension de La Fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013), son chef d’œuvre dont la traduction française a paru il y a plus de deux ans. Depuis, son éditeur Actes Sud a réuni ses Œuvres en un volume sur lequel il faut se précipiter. 

« Cela s’est passé il n’y a pas très longtemps, mais c’était une autre époque… Dans un autre pays… » Souvenez-vous, à l’est du rideau de fer, la révolution confisquée aux soviets créait un Homme nouveau stakhanoviste, rétablissait le servage et faisait trimer des millions de moujiks prolétarisés par la grâce du marxisme-léninisme. Souvarine, Kravchenko, Soljenitsyne et quelques autres allaient témoigner de l’horreur bolchévique. Et pourtant, quelque soixante-dix ans plus tard, l’écroulement de la machinerie soviétique fut une tragédie.

Ce paradoxe éclaire l’œuvre littéraire de Svetlana Alexievitch. Déjà auteur de recueils de témoignages autour de Tchernobyl (La Supplication), ou de la guerre en Afghanistan (Les cercueils de zinc), l’écrivain –journaliste biélorusse récidive avec La fin de l’homme rouge. Sous la forme d’une enquête romancée, l’ancienne citoyenne soviétique retrace l’éboulement de la colonie pénitentiaire soviétique en restituant la parole de ses héros ordinaires enfouis sous les décombres de l’Histoire. Les récits de vie s’accumulent, formant un chœur unique malgré leurs dissonances : tsaristes, staliniens, socialistes alternatifs ou simples anonymes unissent leurs forces pour ressusciter le passé qui ne passe plus. Ce livre à cent voix déroutera les cortex militants par son absence de parti pris. Comble de l’inconfort, on ne sait pas vraiment à quel saint se vouer devant pareil curiosité littéraire : ni roman ni essai, une telle œuvre échappe à toutes les catégories préfabriquées de la critique.  Pourquoi ne pas y voir une forme hybride assumée,  un « récits » aux mille histoires gigognes, pendant du « romans » (sic) que Georges Perec expérimenta dans sa fresque La Vie mode d’emploi ?

Mais revenons à nos chiens de Pavlov. Du jour au lendemain, l’homo sovieticus, coutumier des discussions politiques dans la cuisine, seul endroit du foyer à l’abri des écoutes de la Tchéka, découvrit le monde enchanté du libre marché. À l’ouverture du premier McDonald’s en Russie soviétique (!), place Pouchkine à Moscou,  une foule en liesse se rua vers ce symbole de la malbouffe mondialisée. Des photos prises sur le vif, désormais exposées en vitrine de ce même magasin, attestent de cette folie consumériste. Du jour au lendemain, au crépuscule des années 1980, l’ouverture du marché remplit des supermarchés vides et vida les poches de millions de pauvres hères victimes de l’hyperinflation. Adieu système totalitaire, l’ère du vide vous appelle !

Hélas, n’en déplaise aux fanatiques de François Furet, « les queues et les magasins vides s’oublient plus vite que le drapeau rouge sur le Reichstag », regrette l’un des protagonistes de cette pièce. Certains persiflent : « La liberté ! Les Russes, ça leur va comme des lunettes à une guenon ! Personne ne sait quoi en faire. » Et un quidam pose LA question qui fâche : « Où est-ce que je veux vivre ? dans un grand pays ou dans un pays normal » ? La renaissance russe mise en scène par Poutine depuis une dizaine d’années apporte une première pierre à l’édifice. Mais combien de villages Potemkine faudra-t-il construire pour tisser le linceul d’un peuple tombé en lambeaux ? Ici et là, affleure la nostalgie, que de sombres réminiscences du passé estompent aussitôt…

On meurt beaucoup au temps du désenchantement. Rarement de mort lente. Plutôt de suicide. Il faut croire que la démocratie de marché ne réjouit guère les foules. Alexievitch raconte par témoins interposés le suicide programmé du général Akhromeïev, l’un des putschistes d’août 1991 dont la destinée s’est confondue avec celle de l’Etat soviétique. Comme l’avait prévu ce quarteron d’officiers proches de la retraite, le duel des frères ennemis Gorbatchev/Eltsine porta la dernière estocade à la vieille sentinelle soviétique. Retrouvé pendu dans son bureau après l’échec de sa tentative de reprise en main, Akhromeïev a laissé une lettre d’explication en forme d’épître politique, sans un mot pour sa famille.

Triste humanité. Lorsqu’un pauvre hère réchappe du goulag, survient l’instant cruel où le miraculé rencontre son délateur. Souvent un voisin, un ami intime que l’on n’aurait jamais soupçonné, soudainement trahi par les archives déclassifiées du KGB. Au retour des camps, il arrive que le miraculé rencontre son délateur et culpabilise. Le rescapé se révèle aussi scrupuleux que le héros de Tout passe de Grossman. Un personnage qui réfléchit les rayons du remords, en détourne l’éclat aveuglant sur lui-même, comme un zek condamné à ressasser éternellement sa faute introuvable. Allez comprendre la nature humaine…  Certaines victimes des purges staliniennes clament même leur bonheur d’avoir été réhabilitées par le Parti communiste et gardent une foi posthume en l’Oncle Jo. « On ne peut pas nous juger selon les lois de la logique ! Espèces de machines à calculer ! » hurle un ancien prisonnier politique à nos oreilles froides de rationalité.

Nous revoilà en Russie post-soviétique. Tout s’achète, se vend, se revend. Il y a encore vingt ans, l’Etat russe né sur les cendres de l’URSS bradait ses services publics par des « bons de privatisation » qui firent la fortune des oligarques. Quelques-uns, coupables d’avoir molesté Poutine, s’exilèrent ou connurent un sort à la Khodorkovski, martyr milliardaire de l’Occident. La plupart, enrichis sur le dos de leurs concitoyens, coulent des jours heureux dans la Russie prétendument patriote et sociale de Vladimir Poutine. L’Union soviétique ne connaissait pas la valeur d’une vie d’humaine, la mort y était bon marché et la sensibilité un luxe réservé à la nomenklatura. Dans Moscou la néobourgeoise, l’homme est une marchandise comme les autres. Moyennant quelques biftons, on peut aujourd’hui « s’acheter non seulement une voiture, une maison, un yacht et un fauteuil de député, mais même une vie humaine », une petite fille à trousser ou un clochard à pourchasser.

Dresser l’inventaire des miscellanées collectées par Svetlana Alexievitch tient de la gageure. Victimes d’un attentat perpétré par des kamikazes tchétchènes, travailleurs tadjiks brimés par les moscovites, amoureuse éplorée d’un criminel condamné à perpétuité qui a abandonné ses enfants pour vivre son idylle, toutes ces vies encombrées « oscille(nt) entre la baraque de camp et le bordel intégral ». Ainsi vivent les Russes, en attendant l’insurrection… qui ne viendra pas.




Les cercueils de zinc - Prix Nobel de Littérature 2015

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*Photo : Wikimedia.

Une rentrée magique

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rentrée université Harry Potter

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Pour la rentrée 2015, l’université d’Avignon, fondée en 1303 par le pape Boniface VIII a choisi de se placer sous le patronage d’Albus Dumbledore, directeur de l’école de Poudlard dans Harry Potter, pour vanter auprès de ses futurs étudiants la qualité de ses enseignements. « C’est ce que nous faisons qui détermine ce que nous sommes », proclamait une grande affiche dans le métro, indiquant bien que la citation n’a pas été puisée dans les œuvres complètes de Jean-Paul Sartre mais bien empruntée au personnage de JK Rowling. Confrontée elle aussi à une explosion du nombre d’inscrits en 2015, l’Université d’Avignon a donc fait appel à l’expertise du magicien de JK Rowling pour rassurer ses futurs étudiants sur leur avenir. Avec 65.000 étudiants en plus en septembre et François Hollande qui annonce l’objectif de 60 % d’une classe d’âge en master, il faudra en effet un bon coup de baguette magique pour gérer un afflux qui ira croissant en 2016 et 2017. En attendant de trouver la formule, le ministère recase les candidats où il peut, bien souvent aux dépens des projets d’orientation. Vous déterminerez qui vous êtes quand on vous aura casé où on peut…

Ce n’est pas la politique adoptée au lycée qui devrait rassurer les présidents d’université. Les résultats du baccalauréat ont été aussi bons que l’année précédente : 87,8% d’admis, soit 617.000 nouveaux bacheliers, dont 350.000 ont choisi l’université en septembre, où ils tenteront de s’accrocher malgré les amphis surchargés. Et la vague n’a pas fini de déferler puisque le ministère prévoit encore 27.000 élèves de plus en lycée cette année, et peut-être 29.000 en 2016. Parmi les nombreuses causes, notamment démographiques, on peut aussi souligner la quasi-disparition du redoublement au collège, qui contribue à gonfler plus encore les effectifs d’entrée au lycée. Une quasi-disparition officiellement actée par le décret du 20 novembre 2014 qui rend la mesure désormais « exceptionnelle ». Un redoublement ne pourra plus intervenir qu’en cas d’absence prolongée de l’élève, pour des raisons familiales ou médicales, ou à la demande des parents eux-mêmes, ou encore de l’élève majeur si ce dernier n’est pas satisfait de l’orientation proposée par le conseil de classe. Les professeurs d’université pourront ainsi continuer à se plaindre que le niveau baisse continuellement et que les effectifs sont pléthoriques, mais il s’agit, après tout, d’un marché assez équitable : les universitaires participent à la conception des réformes éducatives, les professeurs du secondaire confient en retour le produit de ces réformes aux bons soins de leurs collègues du supérieur.

L’autre jour, sur France Culture, l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut recevait, à l’occasion de la rentrée des classes, François-Xavier Bellamy, auteur des Déshérités, ou l’urgence de transmettre (publié en 2014), Marie-Duru Bella, sociologue spécialiste de l’école, et François Dubet, également sociologue et spécialiste de l’école, tous deux auteurs de Dix propositions pour changer l’école, publié au Seuil en août 2015. Les trois intervenants étaient d’accord pour reconnaître qu’aujourd’hui plus personne ne nie la dégringolade générale du niveau des élèves, question encore presque taboue il y a vingt ans. C’est déjà un premier pas. Après cela cependant, la discussion opposait des arguments assez classiques : pour Bellamy, la nécessité de transmettre au centre de l’enseignement contre l’obligation, pour Duru-Bellat et Dubet, de partir « de ce dont l’élève a besoin ». Inutile de revenir ici sur ces arguments, on commence à être habitué aux conséquences de discours comme celui de François Dubet, qui préconise de « ralentir l’allure pour obtenir l’égalité de résultats plutôt que l’égalité des chances » : cette sorte de divinisation de la statistique achève elle aussi de tuer l’enseignement secondaire à petit feu. Ce qui frappait beaucoup plus, en écoutant cet échange, c’est l’impression très vive que François Dubet ou Marie Duru-Bellat, auteurs de nombreux rapports et membres de commissions d’experts pour la refonte des programmes, ne semblaient finalement pas avoir une idée très exacte de la réalité du métier de professeur : entendre François Dubet affirmer que « les enseignants ne corrigent pas les fautes de français dans les copies quand ils ne sont pas profs de français », ou Marie Duru-Bellat se demander pourquoi on ne s’intéresse pas à des matières nouvelles comme l’astronomie à l’école, laissait un peu pantois. Les profs sont invités constamment à réfléchir sur leur pratique – à se demander « d’où ils parlent », comme dirait Bourdieu –, mais qui donc enjoindra ces experts de l’école de se demander à leur tour « d’où ils parlent », eux qui semblent se situer  dans un espace-temps si éloigné des enseignants comme des élèves ?

C’est une perspective inquiétante en cette première rentrée de « l’après-Charlie » qui voit également l’arrivée des premiers profs titulaires issus des nouveaux ESPE, les nouvelles Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education, remplaçant les anciens IUFM, Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, pardon pour ces acronymes ésotériques. Ces nouveaux professeurs seront chargés, comme leurs collègues plus expérimentés, d’assurer et d’encadrer le nouvel Enseignement Moral et Civique prévu par la réforme Belkacem. Le Bulletin Officiel du 25 juin 2015 précise que cet enseignement, qui s’adresse aux élèves et apprentis des lycées, CAP et centres de formation, a pour objectif de « renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté des citoyens » et la « volonté de participer à la vie démocratique », ainsi que de sensibiliser les élèves à leur « responsabilité morale et collective ». Face au rôle de plus en plus préoccupant joué par les réseaux sociaux dans la société actuelle et à l’école, on ne peut qu’adhérer à ces objectifs. Le philosophe Michel Serres avait beau s’extasier sur la « petite poucette » (l’ado qui pianote plus vite que son ombre sur un smartphone) et sur la merveilleuse possibilité offerte par Internet d’« externaliser notre mémoire » et « de poser notre tête sur la table » – sous forme d’ordinateur –, le docte savant a peut-être été un peu refroidi dans ses ardeurs technophiles en découvrant qu’Internet pouvait aussi servir à externaliser ses délires antisémites où à poser la tête des autres sur la table pour faire un selfie avec. Du coup, oui, il y a certainement urgence à ce que l’école se saisisse vite et bien de ces nouvelles problématiques et à ce que la communauté pédagogique réagisse.

Najat Vallaud-Belkacem pourrait cependant invoquer elle aussi le patronage de Dumbledore pour aider les personnels de direction et les professeurs à comprendre comment, et avec quels moyens, ce nouvel enseignement miracle va être mis en place. Car si l’idée est bonne sur le papier, elle paraît se réduire de manière inquiétante à un pur effet d’annonce dans la réalité. Préparé dans l’urgence, réalisé dans la précipitation, le lancement de l’EMC a laissé à plus d’un enseignant l’impression que la nouvelle innovation, doté d’objectifs aussi généreux que vagues, se réduisait finalement à un décalque de l’ancien programme d’Education Civique : Quel est le programme ? Qui fait quoi ? Comment ? L’impression qui domine en cette rentrée est celle, comme souvent, de l’improvisation et du bricolage. Les nouvelles troupes, les professeurs tout justes sortis des ESPE, ne paraissent pas forcément plus convaincus que leurs collègues : « On nous explique en résumé que l’on compte sur nous pour sauver l’école, c’est assez hypocrite », rapporte, dubitatif, l’un d’entre eux.

Najat Vallaud-Belkacem a dû elle-même aborder sa grande réunion de rentrée avec en tête le mauvais souvenir de sondages estivaux donnant les trois quarts des Français hostiles à sa réforme et un autre montrant que 21% seulement des enseignants se disent prêts à voter pour le PS à trois mois des régionales. La ministre a donc répété les mantras d’usage, qui ont descendu tous les échelons hiérarchiques, pour rappeler que le ministère avait à cœur de continuer à faire de l’école républicaine un ascenseur social et un lieu de formation des futurs citoyens. Le politique est en cela assez semblable au prof, en ce que son métier consiste pour une bonne part à répéter inlassablement les principes qui doivent rentrer dans les crânes des électeurs, des administrés ou à plus forte raison de ses fonctionnaires. Et tant qu’ils n’ont pas compris, on recommence, comme avec les élèves. Les pédagogues et spécialistes de l’éducation gagneraient certainement à observer les politiques qu’ils côtoient : cela leur permettrait certainement de se faire une meilleure idée du métier. A la radio, face à un François-Xavier Bellamy qui démontrait que nous nous obstinons à persévérer, de réforme en réforme, dans une logique qui a fait depuis trente ans la preuve de son échec, François Dubet répondait qu’on vit désormais dans un monde d’images et qu’il faut faire avec, qu’il convient aussi de « briser le carcan disciplinaire » et qu’évidemment de nombreux enseignants, encore dans l’Antiquité, n’ont pas encore bien compris la valeur des nouveaux projets pédagogiques… Répéter, on vous dit. Il faut toujours répéter.

Réforme du collège : et maintenant, le fichage des profs pas sages

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Une dépêche de l’agence spécialisée AEF a confirmé ce qui n’était encore qu’une rumeur quelques jours plus tôt. Au cours d’une journée de formation, le rectorat de Toulouse a donné instruction aux chefs d’établissement de classer en trois groupes les personnels enseignants des collèges de l’Académie selon qu’ils semblaient, en ce qui concerne la réforme : « opposants, rebelles, hostiles, irréductibles » ; « attentistes, passifs, indifférents, indécis » ; ou « progressistes, proactifs, convaincus, avocats, relais ».

Et même si la rectrice, injoignable dans un premier temps, a fini par sortir de son silence pour qualifier de « faute d’un inspecteur » ce fichage manifeste, même si elle a affirmé avoir « convoqué l’inspecteur qui a commis cette faute afin d’en tirer toutes les conséquences » (Bigre ! On n’aimerait pas être à sa place..), personne n’est dupe. Tous ceux qui connaissent un peu l’Education nationale savent parfaitement qu’un inspecteur qui, lors d’une journée de formation, s’adresse à « 90 inspecteurs, chefs d’établissement et professeurs », ne parle pas en son seul nom.

La méthode illustre de manière éloquente la confiance accordée au corps enseignant par le ministère et tous ses exécutants. Elle démontre en outre qu’en matière d’éducation à la citoyenneté, la hiérarchie ferait mieux de commencer par elle-même. Le besoin même de recourir à un tel fichage en dit beaucoup plus long sur la popularité de cette réforme que tous les sondages ou les élucubrations sur le nombre de grévistes avancés depuis quelques mois.

Qu’aurait à redouter, en effet celle qui disait la majorité des enseignants favorables à la réforme le 2 juillet dernier ? Comment une réforme dont « les enseignants et les inspecteurs des premier et second degré [avaient] par exemple salué « l’articulation entre les programmes et le socle commun de connaissances, de compétence et de culture », « les niveaux de maîtrise attendus en fin de cycle » et « la place centrale donnée à la maîtrise de la langue, en particulier à l’oral » » pourrait-elle être subitement devenue impopulaire ? D’autant que le seul point, selon la ministre, sur lequel le corps enseignant aurait exprimé un bémol, à savoir « la lisibilité du projet », a été corrigé.

En réalité, le projet reste toujours aussi illisible pour les enseignants, mais pas à cause d’un jargon pédagogiste rappelant les heures les plus sombres de l’histoire des IUFM, simplement parce que les professeurs ne veulent pas croire que l’école soit tombée aussi bas.

Un salaud nommé Sapir

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sapir euro fn lordon

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Que reste-t-il à la gauche quand elle a tout renié, y compris la classe ouvrière qu’elle était censée représenter, incarner et défendre ? Je vous le donne en mille : le grand méchant loup lepéniste. À la fin de l’été, l’économiste et historien Jacques Sapir l’a appris à ses dépens après la publication sur son blog de la version enrichie de l’entretien qu’il venait d’accorder au Figaro, addendum dans lequel il appelle à la constitution d’un grand « front anti-euro » en y précisant : « À terme sera posée la question de la présence, ou non, dans ce “front” du Front national ou du parti qui en sera issu, et il ne sert à rien de se le cacher. Cette question ne peut être tranchée aujourd’hui. Mais il faut savoir qu’elle sera posée et que les adversaires de l’euro ne pourront pas l’esquiver éternellement. »

L’ouverture de la chasse

Ces mille précautions n’y changent rien. Dès le lendemain, Arrêt sur images reprend les éléments de langage habituels de la police de la pensée : le pourfendeur de la monnaie unique « a franchi la ligne » au risque « de flirter avec le FN ». À ces propos de juge de ligne, le site de Daniel Schneidermann ajoute une interrogation un rien complotiste : pourquoi Le Figaro a-t-il sabré ce passage particulièrement piquant de l’entretien ? Serait-ce une manipulation du grand Kapital Dassault, propriétaire du journal, dont on connaît l’ancrage sarkozyste ? La réalité est bien plus prosaïque : craignant que « l’on ne parle que de cela », Sapir avait suggéré à son intervieweur de couper ces quelques mots autour du Front national, avant de les republier sur son blog personnel. Raté.[access capability= »lire_inedits »]

La Toile s’enflamme. Un groupe Facebook, « Jacques Sapir, figure FN du salaud sartrien », fait figure de pionnier. Son créateur, un anonyme n’écoutant que son courage, l’incrimine en ces termes choisis : « Sapir se rêve compagnon de route du FN, qu’il soutient sans l’assumer. Meursault contemporain, il incarne l’extrême droite d’aujourd’hui. » Autrement dit, à l’instar du protagoniste de L’Étranger de Camus, notre homme a tué un Arabe. Il y a des procès en diffamation (ou des coups de poing dans la figure) qui se perdent…

Sentant la marmite bouillir, Jacques Sapir effectue une mise au point sur son blog dans le but d’expliciter la notion de « front de libération nationale » qu’il a empruntée à l’économiste et homme politique italien Stefano Fassina, issu de l’aile gauche du Parti démocrate au pouvoir. Afin de mettre en pièces l’euro, synonyme de « fin de la démocratie, de la classe moyenne et de l’État-providence », tout en conjurant les « risques très élevés de rupture nationaliste et xénophobe », l’ancien vice-ministre des Finances italien préconise l’alliance de la gauche eurocritique « avec l’aile droite démocratique des partis souverainistes ». Une stratégie matérialisée quelques jours plus tard par le rapprochement entre Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Dupont-Aignan à l’université d’été de Debout la France, le dernier week-end d’août, sans que le Front national entre dans la danse.

Jacques Sapir a seulement dit que la question d’un éventuel dialogue avec le Front national était prématurée mais qu’elle se poserait toutefois « à terme ». La nuance est de taille mais n’impressionne pas les procureurs médiatiques. Dans la presse écrite, Lilian Alemagna et Dominique Albertini de Libé tirent les premiers. « Sapir et le Front national, l’extrême jonction », titrent nos deux grands reporters dans un article qui fait la part belle aux antifas du Front de gauche.

Garde-chiourmes du débat public

Mais cette première charge n’est rien à côté de l’offensive de Maurice Szafran. Désormais psychiatre à Challenges, l’ancien PDG de Marianne diagnostique « une pensée aussi obscène que délirante ». Sapir, « économiste de bonne facture, jusque-là rangé à gauche (…) occupait une position enviable puisque influente et écoutée dans le système médiatico-politique ». Comme dans les romans de Vassili Grossman, on évoque cet ennemi de classe au passé puisque Sapir a déclaré une « guerre éthique, idéologique, culturelle, politique » au camp du Bien. En conséquence, il « n’échappe pas à la règle qui veut que la pourriture devienne prégnante dès lors qu’on s’approche de l’extrême droite ». On peut être antiraciste sourcilleux et reprendre le style fleuri de Je suis partout. Puisque c’est pour la bonne cause européiste.

Dans le sillage de Szafran, les clercs s’affolent. Sur France Inter, Léa Salamé sent l’odeur du sang et, lors de sa rentrée, le 26 août, elle attaque son invité bille en tête : « Marine Le Pen présidente de la République, vous dites pourquoi pas ? » Démenti de Jacques Sapir : « Non, non », avant de justifier la nécessité d’une grande coalition anti-euro : « Il s’est passé des choses très graves cet été en Europe, car des institutions européennes (…) ont pris des décisions et des mesures qui sont allées contre la démocratie » en s’asseyant sur le référendum grec du 5 juillet. Il en faudrait plus pour déstabiliser l’inquisitrice Salamé, qui n’a cure de la souveraineté hellène mais reste tout à son obsession : « Ce front de libération nationale anti-euro, et c’est là que le bât blesse, va jusqu’au Front national. » Et Sapir de nier ad libitum : « Non, j’ai dit le contraire. Pour l’instant, non. J’ai dit et j’ai écrit qu’à terme, la question de la participation du Front national sera posée. C’est une possibilité, et pas une probabilité, parce que nous ne savons pas quelles seront les évolutions que connaîtra ce parti, ou un parti qui pourrait en être issu» Ne pas insulter l’avenir, parler de « fronts de libération nationale » anti-euro en référence aux luttes anticoloniales et poser la question d’un futur dialogue avec le FN, fût-ce avec une longue cuiller, en voilà trop pour les garde-chiourmes du débat public.

Le maccarthysme a décidément changé de camp

C’est bien connu, c’est toujours de son propre camp, voire de ses « amis », que viennent les coups les plus bas. Exemple significatif, le rappel à l’ordre qu’a adressé l’économiste anti-euro Frédéric Lordon à son éminent confrère. Partant de l’intuition debordienne selon laquelle la démocratie de marché veut être « jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats »[1. Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, Gallimard, 1988.], Lordon dénonce l’amalgame entre critique de l’euro et xénophobie que pratiquent tous les Szafran de France et de Navarre. À une nuance près : stigmatiser les eurosceptiques qui ne sont pas de gauche relève de la salubrité publique car « l’union de tous les souverainistes mène fatalement à l’alliance avec l’extrême droite » et à tout le toutim fasciste des années 1930. En lieu et place d’un grand front anti-euro, l’économiste préconise donc une sortie de la monnaie unique « à gauche, et à gauche seulement ». Sinon, panpan cucul !

Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, chaque fois que la gauche de la gauche est dans l’impasse, elle ne trouve meilleur viatique à sa crise existentielle que de manger ses petits, accusés de nourrir en loucedé la bête immonde. En appliquant la méthode éprouvée de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours – ce n’est plus « d’où parles-tu ? », mais « avec qui parles-tu ? ». Souvenons-nous de l’affaire des « rouges-bruns », née au début des années 1990 des règlements de comptes place du Colonel-Fabien (voir encadré). À l’orée de la décennie suivante, le mandarin Pierre Rosanvallon, ex-social-libéral se rêvant en nouveau Bourdieu, avait orchestré une cabale contre les « néoréactionnaires » via son poisson-pilote Daniel Lindenberg[2. Voir Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, Le Seuil, 2002.]. Le but ? Se racheter une (bonne) conscience de gauche en épinglant des penseurs aussi divers que Jean-Claude Milner, Philippe Muray, Marcel Gauchet ou Pierre Manent.

Les années ayant passé, les méthodes de la chasse à l’homme n’ont guère changé. Organe officieux du Parti, L’Humanité sonne aujourd’hui le tocsin contre Sapir, « intellectuel respecté, réputé de gauche qui plus est », accusé de participer à la « banalisation du Front national ». Preuve que le maccarthysme a bien changé de camp, le quotidien fait comparaître le traître Sapir en faisant se succéder les témoignages à charge. Comme s’il fallait dissimuler les bisbilles entre Pierre Laurent et Mélenchon, L’Huma fait parler l’ancien chevènementiste Éric Coquerel, devenu secrétaire national du Parti de gauche, qui ne craint pas de mettre dans le même sac Sapir et le FN : « Leur nation n’est pas la nôtre », puis cite le pittoresque porte-parole du PC, Olivier Dartigolles : « Les masques sont tombés. » Sapir, on t’a reconnu !

Une stratégie kamikaze ?

Le dernier mot revient au condamné. Interrogé par mes soins, Jacques Sapir nie tout appel du pied au Front national. À la différence de ses calomniateurs, je le croyais plus malhabile que manœuvrier. Pourquoi donc se mettre en danger en envisageant de prendre langue « à terme » avec le diable de la République ? Sapir m’explique : « Vu son poids électoral, on ne peut pas faire comme si le Front national n’existait pas. J’ai toujours des divergences extrêmement importantes avec ce parti, mais mieux vaut savoir sur quoi l’on n’est pas d’accord et définir des frontières politiques claires. » Sans complaisance aucune, l’économiste reconnaît le changement de doctrine économique au sein du Front, où cohabitent plusieurs lignes, mais récuse par exemple l’application de la préférence nationale en entreprise « afin de ne pas affaiblir l’action syndicale ». Sapir considère ce dernier point comme un casus belli qui entrave actuellement toute possibilité d’intégration du FN à un front anti-euro. Bref, on est loin de l’amoureux transi de Marine Le Pen.

Malgré tout, seule une poignée de personnalités ont publiquement soutenu Sapir : le royaliste de gauche Bertrand Renouvin – opposant historique au Front national –, le collectif des Éconoclastes, qui rassemble des économistes hétérodoxes tels qu’Olivier Berruyer, Olivier Delamarche et… Jacques Sapir, ainsi que le jeune intellectuel Alexandre Tzara, auteur d’une éclatante réponse à Frédéric Lordon. Plus discrètement, de nombreux responsables politiques (frondeurs du PS, Parti de gauche, PCF) et syndicaux (CGT, Sud, FO) lui auraient envoyé des messages privés d’approbation. Le professeur à l’EHESS bénéficie également de la solidarité de la plupart de ses confrères, indépendamment de leurs opinions politiques. Il y a bien la tribune « coup d’épée dans l’eau » (Sapir) que son voisin de bureau Jean-Loup Amselle a signée dans Libé. Celle-ci a au moins le mérite de la clarté : pour Amselle, tout ce qui est souverainiste fait le lit du fascisme, qu’il s’agisse de Sapir ou de Lordon, de Causeur ou de Marianne. Elle est pas simple, la vie ?

Rouges-bruns : les dessous du « complot » (encadré)

Printemps 1993. La gauche, déconfite par sa déculottée aux législatives, solde les comptes du mitterrandisme finissant. Tandis que le Parti socialiste dirigé par Michel Rocard engage sa mue sociale-libérale, au PCF, les appétits s’aiguisent à l’approche de la succession de Georges Marchais. Dans ce parti déboussolé par l’explosion du grand frère soviétique, deux camps s’affrontent : l’aile socialo-compatible, emmenée par Jean-Claude Gayssot et Robert Hue, bataille avec une tendance patriote et antiaméricaine que représentent notamment Pierre Zarka et Henri Krasucki. Cette dernière sensibilité s’exprime dans les colonnes de L’Idiot international, le journal foutraque de Jean-Edern Hallier, dont le rédacteur en chef, un certain Marc Cohen, publie le 11 mai un article de son camarade rouge Jean-Paul Cruse appelant à l’union des communistes et des gaullistes. On ne retient généralement que le titre, « Vers un Front national », de cette philippique, sans comprendre que son auteur fait référence à la Résistance, d’ailleurs non sans traiter Jean-Marie Le Pen de « vieille pouffiasse blonde ». Consultée avant publication, la Place du Colonel-Fabien avait approuvé le contenu du texte malgré sa véhémence (« Quoi, la gauche ? Idées sucées, espoirs sodomisés, rêves violés… », écrivait Cruse). Quelques joyeux lurons de L’Idiot, Édouard Limonov et Patrick Besson en tête, s’ébrouant aussi bien dans l’hebdo rouge Révolution que dans le très droitier Choc du mois, l’auteur de polars Didier Daeninckx lance une grande campagne pour discréditer et exclure du Parti ces dangereux « rouges-bruns » assimilés à des nazis. Sommé de s’expliquer devant le Politburo parisien, Marc Cohen aura ces mots crus : « La vraie raison de toute cette agitation, c’est que la direction veut revenir à une alliance sans principes avec le PS. Être traités de fascistes par Georges Marchais, c’est presque un honneur. »[3. Cité par Élisabeth Lévy, Les Maîtres censeurs, Lattès, 2002.] Et notre cher Marco de citer pêle-mêle « les médecins accusés lors du complot des blouses blanches », « Tito, Koestler, Orwell », ce qui le fait se dire « plutôt en bonne compagnie ». L’ancien candidat communiste à la présidentielle André Lajoinie a beau protester (« Franchement, Marc Cohen à la tête d’un complot antisémite, est-ce bien sérieux ? »), les suspects sont lâchés par Hallier puis épurés, leur poulain Zarka écarté de la direction avant que le très malléable Robert Hue ne succède à Marchais au congrès de janvier 1994. Trois ans plus tard, le PC participe au gouvernement Jospin, champion de France des privatisations. Sic transit gloria mundi.[/access]

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*Image : Soleil.

Nadine Morano, bouc émissaire des politiques?

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nadine morano sarkozy republicains

nadine morano sarkozy republicains

Depuis une dizaine de jours, la politique française tourne autour de Nadine Morano. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est plutôt divertissant. Tous les personnages, et pas seulement celle que Guy Carlier surnommait affectueusement sa « chanson populaire », s’en donnent à cœur joie. Et si ça se trouve, l’histoire n’est pas encore finie.

Mais reprenons. L’autre samedi, Nadine Morano a cité approximativement le Général de Gaulle à propos de la France, un « pays de race blanche ». Nous ne reviendrons pas sur le fond du débat et préférons laisser la parole à Hubert Védrine qui a sagement rappelé d’anciennes phrases de Jules Ferry et de Léon Blum afin de souligner que le lynchage de l’ancienne ministre ne valait pas mieux que ces citations sorties de leur contexte.

À sa décharge, la député européenne a soulagé l’infortunée Maïtena Biraben en la suppléant au pilori médiatique sur lequel elle était exposée depuis trois jours. D’un autre côté, Morano devient l’égérie de toute une droitosphère qui oublie subitement son militantisme en faveur de la GPA, du statut de beau-parent et de l’euthanasie, ce que la gauche sociétale ingrate qui lui tape dessus à bras raccourcis omet également. On oublie aussi que Nadine Morano a débuté l’an dernier sa campagne européenne en s’inclinant devant les cendres de Robert Schuman, qui n’était pas précisément la cup of tea du Général. Pour une gaulliste intransigeante, il y a tout de même mieux.

Voilà que Manuel Valls himself s’en mêle après quatre jours de mise à mort médiatique. Devant la représentation nationale, il explique sur un ton encore plus martial que d’habitude –c’est dire s’il m’a fichu les jetons- qu’il ne « faut plus accepter aucun dérapage ! ». Chez moi, la peur a bien vite laissé place à une franche hilarité, puisque je me souviens que le même Manuel Valls avait été fustigé en place publique pour « un dérapage scandaleux » par Faouzi Lamdaoui qui s’exprimait au nom du Parti Socialiste. Alors maire d’Evry en marge du PS, il avait demandé qu’on mette davantage de « whites et de blancos » sur son marché. On m’a expliqué que cela n’avait absolument rien à voir avec le « dérapage » de Morano, que Valls dénonçait alors la ségrégation urbaine, cette fameuse apartheid à laquelle il fera plus tard allusion. Il n’en avait pas moins été accusé du fameux délit de dérapage, ce qui aurait pu le rendre plus compréhensif avec Nadine Morano. Mais la compassion n’est pas le fort de notre Premier ministre qui a en plus la satisfaction de voir son accusateur d’alors, Faouzi Lamdaoui, devant les tribunaux ces jours-ci. « La routourne tourne », comme dirait Frank Ribéry !

Du côté des Républicains, le haro sur Morano n’est pas loin de rivaliser avec celui de la gauche puisque Juppé, NKM et bien d’autres viennent jeter quelques tomates à leur bonne copine qui se trouvait tête de liste aux élections régionales en Meurthe-et-Moselle. Nicolas Sarkozy, plus en très bons termes avec son ex-porte-flingues, est bien embêté et nous gratifie aussi d’une citation qui ne devrait pas échapper au Prix de l’humour politique : « Je demande que tout le monde maîtrise son vocabulaire ». C’est vrai qu’il nous y avait habitués, lui. Afin de mettre en pratique cette amicale injonction, NKM se précipite au Grand Journal pour qualifier les climatosceptiques de « connards ». Cela réchauffe le cœur de voir à quel point les demandes du chef sont exécutées. Reste que le chef ne sait plus à quel saint se vouer. D’un côté, il doit débarquer Morano de la liste des régionales pour ne pas mettre en péril les accords LR-UDI et offrir la région à Florian Philippot, de l’autre, il sait que sa base soutient largement la députée européenne. Du coup, il a l’idée ingénieuse d’utiliser le mot « chienlit » à propos du conflit Air France, afin de montrer à son bon peuple LR que lui aussi sait citer le Général de Gaulle. Son camarade Valls a été bon prince en entrant dans le jeu de rôles et dénonçant « un mot dangereux ». Mais l’ex-président n’en est pas resté là. Il a fait savoir que Nadine Morano pourra rester tête de liste aux régionales si elle manifeste publiquement ses regrets par écrit. En somme, le principal du collège a assis l’élève de cinquième blonde avec des couettes et lui demande d’écrire sa lettre d’excuses. Je n’ai rencontré Nadine Morano qu’une seule fois et cela suffit à me convaincre qu’elle goûte peu l’idée d’être considérée comme une gamine de douze ans. Nicolas Sarkozy attendait cette missive hier soir, mais la lettre n’est jamais arrivée.

Au contraire, Morano en a rajouté plusieurs couches. D’abord en rappelant à Nicolas Sarkozy ses propres écarts de vocabulaire, ensuite en appelant à la rescousse « son amie plus noire qu’une Arabe », laquelle serait choquée par ce qui lui arrive. La scène nous rappelle furieusement celle jouée par Jean Gabin dans Le Président : « Chaque antisémite à son Juif, donc chaque anticlérical peut bien avoir son curé ».

Aux dernières nouvelles, Nadine Morano s’apprêterait à clouer notre bec à tous en publiant un livre opportunément intitulé L’amitié en noir et blanc, co-écrit avec sa copine. Un de mes amis chroniqueurs, que je ne dénoncerai pas, même sous la torture, m’a dit souhaiter bien du plaisir à leur « nègre ».

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00691820_000137.

Beyrouth : pas d’adresse à ce numéro

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beyrouth liban crise dechets

beyrouth liban crise dechets

« Alors, tu dis au Taxi “Zalka”, vers l’hôtel Promenade, tu tournes à droite, tu passes devant le Starbucks, tu montes la rue jusqu’à l’école de la Sainte Famille, je suis sur le balcon, je te ferai signe quand je te vois ». Ces indications peuvent sonner déroutantes à des oreilles habituées à la rigueur de l’adresse postale et de sa trilogie, numéro, rue, ville ; mais elles constituent une conversation banale entre deux Beyrouthins se rendant visite pour la première fois.

En effet, il n’existe pas vraiment d’adresse officielle à Beyrouth, l’orientation est principalement empirique et informelle. Indiquez d’abord le quartier ou le secteur dans lequel vous souhaitez vous rendre. Trouvez ensuite un repère connu : un hôtel, un « Mall », une enseigne célèbre, une église, une mosquée voire un arbre (le « snoubra », pin en arabe, est un repère connu des habitants du quartier de Furn el Chebbak) fera l’affaire. Vous êtes presque certain d’arriver à destination. En cas de tâtonnements, fréquent pour les non-initiés, les commerçants et les passants restent la première source d’informations et possèdent généralement une excellente connaissance de leur quartier et du voisinage. « Tout le monde se connaît, on ne peut pas se perdre » assure Jamileh, qui vit dans la banlieue est de Beyrouth. « Je n’ai jamais utilisé de cartes de ma vie » continue-t-elle, « je m’oriente à vue, un supermarché, à gauche, un café puis à droite ; c’est comme ça qu’on fait au Liban ». De même, aucun chauffeur de taxi n’utilise de GPS : vous pouvez toujours tenter de leur montrer le plan affiché sur votre smartphone, mais il y a de grandes chances pour que le nom de rue indiqué sur votre écran ne soit même pas entré dans l’usage courant. De toute façon, les immeubles ne sont pas numérotés et les plaques de rues rares. Votre taxi préférera ainsi toujours demander son chemin à un commerçant fumant tranquillement son narguilé devant son commerce, quitte à engendrer bouchons et klaxons intempestifs. Soyez flexibles sur les repères que vous utilisez, ils peuvent varier selon les générations : il y a peut de chances qu’un vieux chauffeur connaisse le dernier bar tendance que l’on vous a conseillé à Badaro, le nouveau quartier à la mode.

L’absence d’adresse précise et de boîtes postales ne semble pas poser de problèmes. La vie administrative s’y adapte parfaitement, et l’ordre finit par s’imposer d’une manière ou une autre. Céline, qui communique de France avec sa famille libanaise, décrit simplement : « J’indique sur l’enveloppe le nom de ma sœur, le quartier et un point de repère, j’envoie par la poste, et la lettre arrive un mois plus tard environ ». Le facteur ou le « jaabi » (celui qui apporte les factures) se doit de posséder une très bonne connaissance du quartier et de ses résidents. « La plupart travaillent dans le voisinage depuis des années », commente-t-elle. Le lien social très étroit pallie le manque d’organisation postale. Si le destinataire n’est pas là, le facteur dépose le courrier chez le voisin ou le commerçant d’en face. Même chose pour les factures d’eau et d’électricité : en cas d’absence le voisin peut avancer l’argent, ou bien donner la somme qui lui aura été confiée à l’avance.

L’ère numérique a cependant engendré de nouvelles pratiques. « Je ne me souviens plus vraiment comment je faisais avant Internet », explique Mireille, qui vit à Bikfaya, dans la montagne proche de Beyrouth. « Je ne reçois et je n’envoie jamais de courriers, ma banque s’occupe de tout : j’ai mis en place une autorisation de prélèvement mensuelle pour payer l’eau et l’électricité et je peux consulter les relevés sur internet ». Certaines factures se règlent en ligne, chacun achète son propre gaz en bombonne et les impôts sont prélevés à la base des salaires. Il est aussi possible de se rendre directement aux bureaux spécialisés pour payer ses factures. « Ça ne change pas tellement d’un autre système », conclut-elle.

Ce n’est pourtant pas l’absence de tentative de planification urbaine qui a manqué à Beyrouth : « Si on résume un siècle d’urbanisme à Beyrouth, on a d’un côté volonté forte de vouloir organiser la ville et de l’autre une incapacité des acteurs s’accorder sur le type de planification », relève l’urbaniste Bruno Dewailly, chercheur à l’IFPO Beyrouth. Cet apparent paradoxe revient sans cesse au cours l’histoire de l’urbanisme à Beyrouth, une histoire complexe et non-linéaire dont Dewailly énumère les principaux temps forts. Dès la fin du XIXème, d’importants changements urbains apparaissent à Beyrouth, lors des Tanzimat, grandes réformes administratives entreprises par l’Empire ottoman. L’inspiration est alors européenne : priorité donnée aux grands axes, ensemble aéré… Sous le mandat français (1918-1946), deux réformes capitales sont ensuite adoptées : le cadastrage et les réformes foncières, qui marque le passage de la rente agricole à la rente immobilière, du rural à l’urbain. À partir de cette époque et pendant celle de l’indépendance, une dynamique toponymique se met en place. Les rues et grands axes sont nommés : on trouve ainsi à Beyrouth une rue et un quartier Verdun, une avenue du Général de Gaulle et rue du Général Gouraud, héritage de la période mandataire. La division en secteurs et rues numérotés remonte à l’indépendance. Or, la guerre civile (1975-1992) et ses destructions considérables engendrent chaos et déstructuration urbaine. Au lendemain du conflit, l’espace urbain se retrouve encore plus fragmenté sur les plans politico-confessionnel et social. On distingue globalement aujourd’hui un quartier chrétien à l’est, sunnite et druze à l’ouest et chiite dans la banlieue sud : une division qui influence toujours dans une certaine mesure la mobilité et l’appréhension de l’espace des Beyrouthins : « Les images et représentations issues de la guerre peuvent influencer le comportement dans l’espace » précise le chercheur. La jeune génération semble toutefois aujourd’hui beaucoup plus mobile, tempère-t-il.

De nombreux plans de reconstruction ont été mis en place après la guerre. Ce qui frappe tout de suite à Beyrouth, c’est l’absence de vue d’ensemble et de cohérence, c’est la reconstruction d’un centre-ville flambant neuf, aussi clinquant que sans âme, faisant face à des immeubles aux impacts de balles encore visibles ; une beauté qui surgit du fouillis urbain. Comment expliquer le décalage frappant entre, d’un côté, une multiplication de plans urbains et de l’autre une ville qui demeure « en plans »[1. Voir le livre d’Éric Verdeil, Beyrouth et ses urbanistes : une ville en plans, Beyrouth, Presses de l’IFPO]? Les échecs sont bien sûr liés à la tristement célèbre incurie du politique libanais, illustrée par le dernier scandale des poubelles qui anime le Liban. Bruno Dewailly insiste aussi sur la corruption du gouvernement « incapable d’imposer un choix collectif, parce qu’il est en proie aux pressions des propriétaires fonciers et spéculateurs, et cela depuis le Mandat ». Mais ce désordre est loin d’être sans coûts. Ils sont naturellement économiques : la désorganisation urbaine décourage les sociétés à vocation internationale de s’installer à Beyrouth. L’entreprise LibanPost fait d’ailleurs les frais de cette désorganisation. Le coût est enfin environnemental et sanitaire : les embouteillages engendrent une pollution importante dans une ville en permanence congestionnée.

La question urbaine n’est peut-être finalement qu’un des avatars du délitement de l’État libanais (dysfonctionnement des services : l’eau, l’électricité, ramassage des ordures). Une situation que les Libanais semblent aujourd’hui ne plus supporter. La crise des ordures[2. Crise déclenchée par la fermeture de la décharge de Naamé, la plus importante du pays, et la fin du contrat de Sukleen, l’entreprise de ramassage des ordures.], qui sévit depuis mi-juillet, a été l’élément déclencheur d’une mobilisation très importante au sein de la société civile, portée, entre autres, par le mouvement de protestation non confessionnel « Tala’at Rihatkum » (vous puez !) qui dénonce la corruption la classe politique libanaise et exige la mise en place d’élections, dans un pays qui fonctionne sans président depuis mai 2014. Les rues de Beyrouth ont fini par prendre le nom de la révolte.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21790075_000062.

Jacques Chirac fut gaulliste. Trois fois

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jacques chirac degaulle villiers

jacques chirac degaulle villiers

Jacques Chirac n’était pas gaulliste. Pour le chef de la droite qui se prétendait héritière du Général, c’était un peu gênant. Force de la nature, à la santé et au physique de maître-nageur, on aurait pu garder l’image d’une espèce de bulldozer politique opportuniste et à la trahison facile. Dont l’unique objectif, et peu importe les moyens, était de devenir Président de la République. Il y réussit. Se relevant de la trahison massive de tous ceux qu’en grand féodal, il avait richement dotés. Ce qui lui attira la sympathie et changea notre regard. Et c’est là que l’on s’aperçut qu’il l’était, sympathique. Et beaucoup moins inculte qu’il s’efforçait de le faire croire. Son successeur le qualifia de « roi fainéant » et beaucoup lui reprochèrent son immobilisme considérant qu’il appliquait la fameuse formule d’Henri Queuille, son prédécesseur corrézien : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre. » Et c’est vrai, qu’il ne fut pas gaulliste. Mais si en fait, trois fois.

La première en octobre 1996 lors de la fameuse séquence de la vieille ville de Jérusalem. Toute de fausse spontanéité. Rabrouant les agents des services de sécurité israéliens qui ne faisaient que leur boulot. Joli coup, qui lui rapporta les excuses de Netanyahou, et des acclamations le lendemain en Cisjordanie. Les flics sont indispensables, mais ils sont aussi souvent le vecteur de l’humiliation. Redonner un peu de dignité, et en la circonstance pour pas cher, de Gaulle aussi savait faire ça.

La deuxième fois, fut bien sûr en mars 2003 quand il s’opposa à l’acte de piraterie internationale organisée par George W. Bush avec l’invasion de l’Irak. Il le fit avec fermeté dans un contexte pourtant difficile. Le mainstream français était bien évidemment favorable à cette guerre. Et l’on sait bien que si Lionel Jospin avait été élu Président l’année précédente, la France aurait suivi, comme la Grande-Bretagne du travailliste Tony Blair.

Philippe de Villiers vient de nous en offrir une troisième. En racontant une anecdote du temps de la cohabitation Mitterrand-Chirac des années 86-88. Et en commettant à mon avis un contresens. Lors d’un dîner d’État à l’Élysée, François Mitterrand recevait Margaret Thatcher et Helmut Kohl. Au cours de la conversation, qui roulait sur l’Europe, il proposa à ses hôtes de dire quelle était pour chacun d’eux la date de l’Histoire la plus importante pour la construction européenne. Margaret Thatcher toute d’arrogance anglaise se prononça évidemment pour juin 1215 et l’adoption de la Grande Charte par Jean sans Terre. Chacun sait, n’est-ce pas, que ce sont les Anglais qui ont inventé la démocratie. Helmut Kohl prudent et astucieux donna octobre 1648, la signature du traité de Westphalie qui mettait fin à la guerre de trente ans. Difficile pour lui sans froisser son hôte de piocher une date au 19e ou au 20e siècle. Alors va pour ce traité compliqué, que certains historiens considèrent comme le premier en Europe à prévoir l’organisation des rapports entre les nations. François Mitterrand quant à lui, ne mégota pas et se prononça pour le baptême de Clovis le 25 décembre 496. Joli culot, que de considérer comme essentiel pour l’Europe, ce que le roman national présente comme le point de départ de la France désormais éternelle. Du Marc Bloch dans le texte. Plus gaulliste tu meurs.[1. Petit cadeau à Nadine Morano, qui pourra ainsi se prétendre également mitterrandienne.]

Piège évident pour Jacques Chirac se voyant ainsi fermer cette porte. Que pouvait-il alors proposer ? Lui qui, depuis des mois, essuyait les plâtres de la première cohabitation sous la Ve République. Confiné dans un rôle institutionnel second et devant supporter camouflets et avanies distillés par un virtuose de la manœuvre politique. Exclu de la lune de miel Mitterrand-Kohl, et entretenant des rapports exécrables avec Thatcher. Lui qui ne supportait pas les ambiances de pédanterie et d’afféterie que François Mitterrand se plaisait à installer pour y briller. Quelques références qu’il ait pu donner, il était bon pour les lazzis du Canard Enchaîné le mercredi suivant. Mitterrand se tourna vers lui : « et vous-même, Monsieur le Premier Ministre, votre date ? ».

Philippe de Villiers nous raconte que Jacques Chirac leva son verre de bière et répondit dans le silence : « 1664, Kronenbourg ! » Villiers prétend que cela révèle le désintérêt total de Chirac pour l’Histoire. Quelle erreur ! Cela s’appelle un bras d’honneur. Orgueilleux et magnifique. Car il dit, ce bras d’honneur : « Je vous ai vu Monsieur le Président. Avec vos deux complices, dans un concours de coquetteries, essayer de m’humilier. Eh bien, je vous emmerde Monsieur le Président ! ». On n’est pas loin du de Gaulle de la conférence d’Anfa à Casablanca en 1943.[2. À Anfa, Roosevelt avait humilié de Gaulle en lui imposant la présence de Giraud à ses côtés. Lors du dîner qui suivit la conférence, ce dernier se plût à raconter avec force détails son évasion d’Allemagne. Sous les commentaires admiratifs des convives. Quand il eut fini, de Gaulle dit alors dans le silence: « eh bien le général Giraud va maintenant nous raconter comment il a été fait prisonnier ».]

Monsieur le Président Chirac, je crois que vous traversez des moments difficiles. Sachez que l’on vous embrasse.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00290805_000006.

Notre pape François est un magazine !

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Certains le lui reprochent, mais personne ne le conteste : le pape François est un « people ». Qu’on le veuille ou non, le « serviteur des serviteurs » a acquis une renommée et bénéficie d’une cote d’amour inégalées dans l’histoire des souverains pontifes. Aussi n’est-il pas si surprenant qu’un magazine lui soit exclusivement consacré.

« Notre Pape François » est un bimestriel vendu au prix de 4,90 euros en kiosques. Inspiré d’un hebdomadaire italien édité par Mondadori, il traite de toute l’actualité du pape. Après avoir écoulé 20.000 exemplaires du premier numéro, la rédaction consacre le deuxième au voyage de François à travers l’Amérique latine. Mais il évoque aussi le plaidoyer du pape en faveur des divorcés-remariés, sa journée mondiale pour l’environnement, son invitation à prier en famille ou encore « les recettes préférées de François » : chaussons farcis aux légumes, aiguillettes de rumsteck grillées, gratin de lieu noir aux deux pommes et aux noisettes… Bien entendu, le magazine offre en page centrale un poster détachable du souriant évêque de Rome.

Frigide Barjot, chargée de « porter » le magazine et de le faire connaître, explique son succès en quelques mots : « François est le pape de tous les cathos et surtout des non cathos. Il unit toutes les tendances, c’est pour cela qu’il est tendance. »

Pour découvrir « ses 12 commandements de la rentrée » ou encore « les 7 secrets capitaux de François », courez le demander en kiosques, ou abonnez-vous vite !

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Tél. : 01 53 66 10 02

Notre Pape François

On ira tous au pilori

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liberation onfray biraben

liberation onfray biraben

« Une tendance à la chasse à l’homme s’est instituée depuis quelque temps à gauche. » Ces propos, extraits d’un entretien publié sur le site du Figaro, devraient valoir à notre ami Jacques Julliard la médaille d’or de l’euphémisme. En fait de tendance, il s’agit d’une véritable frénésie, voire d’une forme d’hystérie. Sapir, Onfray, Biraben, Morano, sans oublier les suspects habituels, de Finkielkraut à Houellebecq en passant par Zemmour et votre servante, une sorcière chasse l’autre.

Ces derniers temps, c’est donc le cas Onfray qui a occupé les esprits et la vie parisienne. Je ne sais plus très bien ce qui, dans l’entretien qu’il a accordé à Alexandre Devecchio du Figaro, a déclenché l’ire de Laurent Joffrin. Toujours est-il que, le 15 septembre, celui-ci se fend d’un numéro de Libération sobrement intitulé « Migrants, FN, médias : nos réponses à Michel Onfray ». Le sous-titre nous apprend que « le philosophe défend des thèses qui alimentent la propagande d’extrême droite » – je n’ai toujours pas bien compris de quelles thèses il s’agissait, mais peu importe. Quelques jours plus tard, c’est Le Monde qui épingle, toujours en « une », « ces intellectuels que revendique le FN ». On remarquera la tournure habile, qui permet de prendre dans la rafle non pas ceux qui se déclarent positivement proches du FN, mais ceux qui ont le malheur de lui plaire sans l’avoir cherché. Le Monde exhume une vieille citation de Marion Le Pen pour lui faire égrener la liste noire de ses « alliés objectifs », où figure, excusez du peu, « le mensuel conservateur Causeur ».

Quiconque ose s’opposer au dogme sur l’immigration (forcément bénéfique), l’islam (forcément pacifique) ou l’identité française (forcément heureuse) est donc suspect de faire le jeu de qui vous savez. Seulement, n’importe quel talmudiste du dimanche sait que l’important, c’est la question. Et en l’occurrence, la question – qui fait le jeu du Front national ? – est particulièrement stupide : si le FN progresse tandis que le PS régresse, ce n’est évidemment pas à cause des écrits d’Onfray ou des autres, mais peut-être parce que le premier répond aux aspirations des électeurs mieux que le second.

Une semaine plus tard, prenant appui sur le livre de Geoffroy Lejeune et la une afférente de Valeurs actuelles – « Zemmour président » –, Le Monde remet le couvert et cloue au pilori « ces polémistes qui prennent la place des politiques ». Sans surprise, les usurpateurs sont peu ou prou les « alliés objectifs » de la semaine précédente – Onfray, Guilluy, Finkielkraut, cela tourne à l’obsession. Entre-temps, la liste noire s’est enrichie du nom de Maïtena Biraben. La journaliste, qui a succédé à Antoine de Caunes au Grand Journal de Canal+, a en effet commis un crime de taille en parlant du « discours de vérité » du Front national. N’importe quel téléspectateur honnête aura compris qu’elle parlait au second degré. Les garde-chiourmes de la pensée n’ont cure de ces chichis : accoler les mots « FN » et « vérité », c’est signé, chef. On notera au passage que le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits.

C’est alors que de bons esprits, en particulier notre ami Périco Légasse de Marianne, proposent d’organiser un grand meeting pour défendre la liberté de débattre et protester contre cette délétère manie du lynchage. L’initiative est fort louable. Mais il semble que, pour certains, les lynchages soient condamnables seulement quand leurs victimes émargent à gauche. Les autres, on peut cogner, chef. La plupart des sommités pressenties semblent répugner à l’idée de faire tribune commune avec Éric Zemmour (et même avec ma pomme). Il est vrai que le débat, c’est plus tranquille quand on est d’accord, comme l’expliquent Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dans un texte hilarant. Nos deux experts en mauvaises fréquentations se sont fait une petite réputation il y a un an en bataillant contre l’invitation de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Leur texte est en quelque sorte un mode d’emploi du lynchage médiatique. Pour « redéfinir et transformer la scène intellectuelle et politique », notre duo de rebelles propose quelques principes, dont « le principe de refus » : « fuir les débats imposés, refuser de constituer certains idéologues comme des interlocuteurs, certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents. »

Cette ardeur à censurer et à faire tomber des têtes peut paraître très inquiétante. Elle est surtout risible. La machine a beau s’emballer, elle tourne à vide. Aujourd’hui, être dénoncé en « une » du Monde n’a pas la moindre conséquence négative sur une carrière ou une réputation. Être dénoncé comme « faisant le jeu du Front national » ne vous fera pas perdre la considération de vos contemporains. Le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse en effet penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions. On conviendra qu’il y a de quoi perdre les pédales.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°28. Pour acheter le magazine, cliquez ici.

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