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Jérôme Leroy, brut et brutal

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jerome leroy jugan

2015 sera-t-elle l’année de Jérôme Leroy ? Nous l’espérons, car sans cela, il n’en restera pas grand-chose à sauver. Après nous avoir bercés avec le mélancolique et très classe Sauf dans les chansons (La Table Ronde), envoûtés avec Les Jours d’après (idem), le plus rouge des auteurs de romans noirs est l’heureuse surprise de cette rentrée littéraire un peu pâlotte. Son Jugan squatte d’ores et déjà – à juste titre – les listes du Renaudot et du prix Décembre.

J’ai tendance à penser que la place d’outsider est plus enviable que celle de favori, c’est pourquoi, alors que mes affinités ne m’y poussaient pas et que je me remettais à peine du déclin du mois d’août, je me suis lancé dans la lecture du polar de l’ami Jérôme.

Il y a de la jubilation à jouer avec les nerfs du lecteur : à l’embarquer sur des chemins de traverse, dans les campements des gitans et des voyous comme dans les pires secrets de l’âme humaine. Il y a du génie à nous faire sentir les picotements de la bruine normande sur les joues. Il y a aussi une jouissance, chez ce maître en élégance nonchalante, à torturer l’image de la vertu, la vierge et amoureuse Assia, aussi perfidement que Joël Jugan, le monstre au rôle-titre.

Il est rare, de nos jours, de tomber nez à nez avec un morceau de monde en ouvrant un livre.[access capability= »lire_inedits »] On est habitué aux léthargies égotistes des dames patronnesses de Saint-Germain-des-Prés et à la nausée qu’elles nous infligent, aux pirouettes sans lendemain des jeunes loups et aux romans-fleuves dont personne ne sait quoi faire. On se débarrasse de ceux-là avec des lauriers et l’on croise les doigts pour que leurs auteurs ne passent pas l’hiver. Jérôme Leroy n’a pas fait dans la dentelle. Ni complaisance, ni assoupissement idéologique, ni prétention épuisante, mais un texte brut et brutal.

Cette radiographie à peine fantastique de la province française est bien sûr un écho à L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, mais elle ne lui emprunte que le cadre. Pour le reste, pas de cadeaux, pas de perspectives sinon les lignes des quatre-voies, pas de ciel à prier, pas d’espoir de salut, pas même de revanche du bien sur le mal. Barbey nous autorisait au moins à dormir tranquilles, Leroy et Jugan se moquent de notre sommeil, ils torturent respectivement lecteur et narrateur jusque dans leurs rêves les plus doux, jusque dans leur sinécure estivale.

Les souvenirs les plus douloureux finissent par s’émousser et devenir d’agréables légendes. Celle du groupe Action Rouge nourrissait les fantasmes déçus de la CPE du collège et la mémoire falsifiée d’une jeunesse fougueuse pour les notables du coin. Mais, quand le passé refait surface, c’est rarement pour nous conforter dans l’idée que l’on s’en était faite. Jugan, en cela, est la personnification monstrueuse de nos mensonges et des lâchetés universelles ; il vient taper sur l’épaule des traîtres à sa cause, une vraie malédiction.

On retire de l’expérience un goût amer, la conscience aiguë – si elle nous avait manqué – que le mal est tapi en chacun, qu’il est inutile de le chercher et de le désigner ailleurs qu’en soi-même et son voisin. Les meilleurs idéaux font de nous des monstres, les plus belles promesses sont faites pour être trahies et les meilleures amantes pour être abandonnées. C’est la loi de la nature, disait-on.

Pour un lecteur de romans réticent comme je le suis, le mot d’ordre et critère de sélection a toujours été celui de Stendhal : que ce soit « un coup de pistolet au milieu d’un concert ». Jugan s’achève par des coups de fusil en pleine kermesse scolaire, voilà qui a plus de panache et qui laisse augurer un bel avenir à son auteur. Nous comptons sur lui désormais pour perturber avec le même talent le ronron des cérémonies automnales et continuer de nous secouer dans nos fauteuils.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

Jérôme Leroy, Jugan, La Table Ronde, 2015.

Jugan

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Anti-glamour et lutte des classes

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prilepine jeune mechant

L’éditeur français de Zakhar Prilepine est formel : la plume du jeune écrivain russe est « anti-glamour ». La contradiction est ailleurs, dans le titre lui-même : Jeune, de gauche et méchant. Comment, quand on est jeune, peut-on être de gauche, et surtout national-bolchevique ? Pour cela, en Russie, il faudrait être vieux. Et en France ?

L’homme moderne s’impose d’être cohérent avec ses idées. Cette vertu, chez Prilepine, est passée au rang d’obsession. Ce n’est pas de sa faute. On le calomnie, dit-il, de vivre sur un grand pied en touchant des émoluments du Kremlin pour lutter contre la « sacro-sainte idée du libéralisme ». Que faire ? Sa réponse est qu’il prend son petit-déjeuner d’une saucisse au bout d’une ligne de métro. Voilà qui n’est pas glamour. « Parmi ceux qui parlent de ma cupidité – poursuit-il – y’en aurait-il un qui aurait quatre enfants de la même femme ? Levez la main, camarade ! » Prilepine s’adresse notamment aux membres de la « classe créatrice » (les bobos russes), dont il dit que pour se faire bien voir, ils n’aiment pas le pouvoir, mais qu’ « ils raisonnent exactement comme le pouvoir ». La Russie, note Prilepine, « s’est dotée d’une élite inappropriée ». Pour conjurer la violence, il faut remplacer cette élite « par celle qui a toujours été ». Le sourire de Gagarine, par exemple, est éternel, il rappelle le temps où « un homme ressemblait à un homme », ce qui n’a rien de commun avec la frivolité des classes créatrices (resto, réseau, « like »…).

Si l’avenir doit s’inspirer du passé, en extraire la grandeur immortelle, Zakhar Prilepine n’ignore pas que la nature inévitablement pernicieuse du présent. « Mon enfant, dit-il, ne devient pas comme moi ! » Lorsqu’il s’agit d’éducation, il fait donc l’éloge d’une hypocrisie assez bourgeoise, en un sens. Mais aussi d’une abnégation (non moins bourgeoise), qualité qui s’apprend selon lui au sein des familles nombreuses. Ses « 24 heures de la vie d’une famille nombreuse » (école, médecin, trajets, travail) ressemblent à s’y méprendre à celle de la banlieue parisienne. Du reste, l’abnégation procure des satisfactions. « Il n’est pas de plus grande joie que de voir le bonheur de son enfant ! » (Rappelons-nous Sting chantant « I hope the Russians love their children too »). Les idées de Zakhar Prilepine sur l’éducation sont claires et vont même jusqu’à réserver sa part au mystère. Ainsi l’ainé veille-t-il à ne point ébruiter le secret du père noël. Cette expérience vécue dans la tendre enfance apprend « non pas l’irresponsabilité, mais l’envie de faire personnellement tout son possible afin que les miracles s’accomplissent pour ceux qui les attendent et qui y croient. »

Avortement ? Niet. Pour que la Russie demeure, elle doit avoir des enfants. « La patrie, la Russie – ce sont des abstractions ? Abstraction toi-même » écrit-il. D’ailleurs, « notre sensation actuelle de la vie, c’est la joie mauvaise de l’absence du père. […] La Patrie, c’est un tout, unique dans le temps. C’est comme Dieu. »

Pour un bolchevique, Prilepine parle beaucoup de Dieu et de la vie éternelle. Tout méchant qu’il est, il pardonne à Boris Berezovski, malgré le mal que ce dernier a fait « à [son] pays et au peuple russe qui [lui] est cher ».

Il s’étonne que dans un livre d’image occidental, un enfant puisse se rendre chez sa grand-mère à la maison de retraite. Cela manque, sans doute, à la fois d’intimité et de solennité. Puis il se souvient : « Ah dans les années 90, comme nous admirions les retraités occidentaux qui déambulaient vêtus de doudounes superbes. Comparez-les avec nos vieillards ! » Certes, il glisse un sarcasme sur le peu de valeur de la vie humaine en Russie ; cela dit, il n’est guère attiré par la combinaison doudoune-hospice.

En guise de conclusion à quelques réflexions amères sur « la propagande féministe forcenée », Prilepine propose une parabole. L’homme fonce furieusement « et quand il arrive, une femme est déjà là qui l’attend. “Bonjour, dit-elle, je suis ta récompense.” Il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle a réussi à arriver là avant lui. C’est un mystère. »

Le sourire de Gagarine et la femme éternelle. Zakhar Prilepine est étranglé par la nostalgie d’époques mythiques ou lointaines qu’il n’a pas connues. « Les opposants officiels ne veulent pas le socialisme parce qu’il l’ont déjà connu » s’insurge-t-il. « Comme s’il voulaient empêcher d’être amoureux parce qu’ils l’ont déjà été ».

« Si vous n’avez pas besoin de héros, ni de dieux ou d’épopées, restons-en là » souligne-t-il sèchement.

Il s’adresse à nous autres, Européens. Nous qui avons, d’après Prilepine, appris à négocier nos droits avec le monarque – et le monarque est toujours dans nos têtes. Le Russe, quant à lui, n’a aucun droit, il obéit quand on l’appelle, mais le tsar n’est pas dans sa tête.

Zakhar Prilepine,  De gauche, jeune et méchant. Chroniques, Editions de la différence, 2015

De gauche, jeune et méchant : Chroniques

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Sipa: numéro de reportage: 00643066_000037

IUT de Saint-Denis: des menaces aux coups

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iut saint denis mayol

Samuel Mayol, le directeur de l’IUT de Saint-Denis, s’est fait agresser hier soir vers 22h30 en bas de chez lui, en promenant son chien. Il téléphonait à un ami lorsqu’un homme lui a sauté dessus avant de lui frapper violemment la tête contre le mur trois fois de suite. Son agresseur lui a ensuite lancé un gentil « On va te buter ! » et puis s’en est allé en courant.

Bilan : une semaine d’Incapacité Temporaire de Travail. Depuis qu’il a révélé  de graves dysfonctionnements auxquels il a mis fin dans le département Techniques de Commercialisation de son IUT – le préjudice pour l’université se serait monté à 196 000 euros pour 4 831 heures de cours non effectuées si le pot aux roses n’avait pas été découvert – Monsieur Mayol a déjà dû déposer plus de trente plaintes en dix-huit mois. Avec le succès que l’on constate aujourd’hui.

Le conflit se complique d’une dimension communautaire. Depuis que Samuel Mayol a voulu interdire la vente non autorisée de sandwiches par « L’ouverture » – une association étudiante étrangement proche du site « Bayt Ul Mahdi »,  des chiites imamites très moyennement progressistes qui ne rigolent pas dans leur présentation : «  Nous sommes des hommes et des femmes musulmans attachés à l’Islam originel… » – et récupérer les clefs de leur local pour qu’il bénéficie aussi aux autres associations étudiantes, les ennuis ont commencé. Par une alerte à la bombe le 3 février 2014, jour où il devait récupérer les clefs du local.

Et  lorsqu’au printemps 2014, Rachid Zouhhad, directeur du département Techniques de Commercialisation est officiellement destitué lors d’un conseil de l’IUT, la guerre devient nucléaire. Menaces, y compris de mort, passage à tabac un soir de mai 2014, traumatisme familial d’un an de vie les volets fermés,  sa voiture cassée dans son parking personnel, messages antisémites gravés sur la porte d’une de ses collaboratrices. Et face à cela… rien.

Sans aucune protection physique, Mayol a été abandonner par sa hiérarchie, ses camarades du PS, et ses « frères » du Grand Orient. Cerise sur le gâteau, le président de Paris 13, Jean-Loup Salzmann, n’a pratiquement pas réagi.

Certes, ce samedi matin, la ministre de l’Éducation nationale assure le directeur de l’IUT de son « soutien », dans un communiqué qui ne manquera pas d’inquiéter les coupables : « Les ministres souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés. » Ils sont certainement aussi contre la guerre, la pauvreté et la pluie qui mouille ces ministres.

Depuis dix-huit mois que dure la plaisanterie, il serait peut-être temps de réagir ailleurs que sur Twitter. Avant qu’un malheur n’arrive. On dit bien « jamais deux sans trois… »  Et si un ministre averti en vaut deux, que vaut un ministre averti incapable de protéger le directeur de l’IUT de Saint-Denis ?

*Photo: Myrabella / Wikimedia Commons.

La seule exactitude

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Blasphème et bicorne

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revive empereur puertolas

Romain Puértolas nous a habitués à être plébiscité par le public et méprisé par les spécialistes, ce qui va régulièrement de pair. On ne peut pas avoir raté ses deux précédents romans, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea et La Petite Fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, couvertures colorées et succès international avec des dizaines de traductions pour prolonger le délire. C’était suffisant pour en faire un sympathique auteur de best-sellers chatoyants aux idées courtes. Autant dire qu’en cette funeste année 2015, on le voyait mal se pointer avec un nouvel opus bariolé, un conte à dormir debout cadrant mal avec l’atmosphère électrique du monde entier. On l’imaginait déjà se faire renvoyer des librairies et des plateaux télé à coups de pieds dans le derrière pour plaisanteries et non participation au débat.

Au contraire. Lui seul pouvait faire en sorte qu’on la ferme deux minutes avec les migrants, les salariés d’Air France et le rachat du Parc des Princes par Satan et nous recentrer sur des questions essentielles.

Nous avons vite oublié que la France, avant que tout le monde y mette le feu, était un cocktail détonnant entre une Histoire millénaire et sanglante et le détachement comique de ses habitants. Au mois de janvier, alors que l’idée germait dans l’esprit du romancier, les voix rappelant qu’en France, on devait simplement pouvoir rire de tout, peinaient à se faire entendre. Du coup, pour rappeler cela aux bonnes âmes nostalgiques des « Je suis Charlie » et faire un pied de nez à ceux qui le voyaient en idiot bienheureux, Romain Puértolas décongèle Bonaparte et l’appelle à la rescousse pour nous sauver du péril djihadiste. « Nous », c’est feu son empire, c’est la France; au cas où la définition nous échapperait ces derniers temps, elle est évidente dans l’esprit de l’empereur.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Re-Vive l’empereur n’y va pas de main morte avec le sarcasme pour tous. On rit en imaginant cette scène épique de « prière de rue »: « Alors que Napoléon se frayait un chemin dans le trafic, un homme sembla être pris soudain d’une irrésistible envie d’étaler un tapis de prière en pleine rue et de s’agenouiller dessus. En quelques minutes, des dizaines de fidèles, pris eux aussi d’une impérieuse envie d’enfoncer leur visage dans le derrière du gars de devant, l’imitèrent (…) », en voyant l’empereur aux prises avec le langage politiquement correct: « Mamadou est noir ! », cette simple remarque déclenche un concert de protestations au terme duquel on lui conseille d’employer plutôt le mot de « black »…

D’autres épisodes, comme la cellule de crise entre Sarkozy, Hollande et Napoléon sont l’occasion de mettre dans la bouche de ce dernier des paroles de bon sens (déchoir de leur nationalité les français vétérans de Syrie), remportant l’adhésion des deux hommes d’État mais qui, partout aujourd’hui, font pousser des cris d’orfraie.

L’empereur est surpris et désolé de voir comme son peuple est devenu une proie atone pour fanatiques, du gibier pour prophète, dont le salut ne peut plus venir que des femmes, – ce qui rappellera de bons souvenirs aux amateurs de jeunes Kurdes et Israéliennes en armes – et plus précisément des danseuses du Moulin-Rouge, seules à arborer encore le bleu-blanc-rouge: « Leurs jambes, levées jusqu’au visage, dévoilaient des porte-jarretelles aux couleurs de la France. Napoléon vit dans tout cela un goût exacerbé pour le patriotisme. Il ne lui en fallait pas plus. Des jeunes femmes motivées. Des jeunes femmes soldats, symboles de cette époque d’égalité entre les genres. »

Avaler d’une traite ce roman hilarant procurera un état de jubilation durable et une bonne humeur communicative, le lire comme une parabole est moins innocent. Sous les éclats de rire transparaissent deux vérités: nous sommes face à un danger tout ce qu’il y a de plus réel, face à lui nous manque et nous manquera un héros.

Romain Puértolas, Re-Vive l’empereur !, Le Dilettante

Les Lumière à l’aube du cinéma

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freres lumiere dvd

Le grand acteur Michel Simon se présentait souvent en ces termes, avec humour : « Je suis né en 1895, et comme un malheur n’arrive jamais seul, cette année là les Frères Lumière inventaient le cinématographe. » En 1895 Renoir fait passer la vie dans la peinture, la France est un empire, les voitures hippomobiles dominent le pavé, la radio n’existe pas encore, les journaux sont en noir et blanc, Méliès n’a pas encore marché sur la lune, on s’éclaire au gaz, la Tour Eiffel est un tas de ferraille controversé qui a six ans à peine, et sans cinéma le monde entier s’ennuie. Puis arrivent Auguste et Louis Lumière, entrepreneurs lyonnais, et leur fameuse invention. Pour être juste le « cinéma » était dans l’air au tournant du XIX ème et du XX ème siècle. De nombreux brevets sont déposés de part et d’autre de l’Atlantique, pour divers procédés de reproduction d’images animées. Thomas Edison (à qui nous devons aussi l’ampoule, le phonographe et la roue carrée – rayez la mention inutile) est sur les rangs avec son « kinétoscope », machine permettant de visionner des vues en mouvement en approchant ses yeux d’un petit écran ; mais ce sont les Lumière – forts de leur génie et de leur patronyme[1. N’est-ce pas un coup de génie pour les inventeurs du cinématographe de s’appeler « Lumière » ? Comme à l’inventeur de la poubelle de s’être appelé Eugène Poubelle ?] – qui rencontrent le succès, comprenant que ce qui s’appellera bientôt le « cinéma » est une expérience à vivre collectivement, dans une salle de spectacle, et sur un grand écran – plus grand encore que la vie ! Et pour alimenter leurs séances les frères Lumière vont tourner eux-mêmes, et faire tourner par des « opérateurs » (qui seront les premiers réalisateurs de l’Histoire) près de 1500 films de 50 secondes chacun. Leurs films en celluloïd ont déjà bien des points communs avec les pellicules modernes : format 35 mm et crantage d’entraînement. Et c’est toute l’époque, depuis le coin de la rue jusqu’aux contrées les plus lointaines, qui va entrer dans l’écran carré de leur invention.

Un coffret composé de deux DVD et d’un assez luxueux livret vient documenter cette épopée. « Lumière ! Le cinématographe (1895-1905) ». L’objet vient de sortir chez France Télévisions distribution, sous l’égide de l’Institut Lumière de Lyon, et sous le haut patronage de Bertrand Tavernier. Deux DVD, donc : le premier regroupant environ 10% (restauré) de l’ensemble des films produits par les frères Lumière, dans un astucieux montage thématique accompagné de la musique de Camille Saint-Saëns et l’autre DVD composé de documentaires, témoignages et suppléments divers autour de leur aventure industrielle et artistique. Une chose est certaine : lorsqu’ils entreprennent de faire de leur invention un spectacle public et payant, leur intuition technologique initiale est déjà, aussi, une inspiration artistique. Et en dix ans de production les opérateurs des frères Lumière (disons plutôt les cinéastes précurseurs…) inventent tout bonnement l’art n°7, et des figures de style qui subsistent encore aujourd’hui.

C’est d’abord leur propre famille que les frères Lumière vont filmer. Dans Le repas de bébé, somptueusement composé, on assiste à une tranche de vie familiale particulièrement fraîche ; c’est la propre fille d’Auguste, Andrée, qui est au cœur de l’action. A l’arrière-plan le vent – toujours espiègle – joue dans les feuilles des arbres, et fascine les premiers cinéphiles… Dans Partie de boules, c’est toute la famille Lumière qui est mise à contribution pour une farce burlesque où les boules de pétanque sont envoyées n’importe comment dans la confusion la plus totale… Le tournage a lieu à La Ciotat, dans la villa du père Lumière.

Auguste et Louis montrent aussi les hommes au travail ; démolissant un mur, défournant du coke, et les femmes au travail, lavant du linge… On voit ici des pompiers en plein exercice, ailleurs c’est au travail d’un d’ouvrier étalant du bitume sur une route auquel on assiste. Dans Forgerons, le forgeron besogne avec une splendide chemise blanche immaculée et une cravate hautement respectable… C’est du cinéma ! Partout le sens de la mise en scène et du spectaculaire est patent, comme dans l’admirable Transport d’une tourelle par un attelage de 60 chevaux ; le titre dit tout, et l’on peut imaginer l’émotion des spectateurs qui, après avoir vu défiler ces dizaines de canassons, on vu pénétrer dans l’écran le fardeau mystérieux, la colossale tourelle d’acier d’un cuirassé…

Lyon est un sujet privilégié, qui revient très fréquemment. Si L’arrivée d’un train à la Ciotat est certainement leur plus célèbre film (nimbé de tant de légendes…) les frères Lumière ont aussi filmé des trains pénétrant dans la gare de Perrache. Dès que la capitale des Gaules est au centre d’un film on perçoit une tendresse toute particulière, presque un attachement amoureux… Comment qualifier autrement le sublime Panorama de l’arrivée en gare de Perrache pris d’un train ; où Lyon défile sous nos yeux dans un traveling majestueux… On comprend ainsi pleinement la passion de Bertrand Tavernier, lyonnais pathologique, pour ce cinéma précurseur… (Le long panoramique de Lyon, vu d’hélicoptère, que l’on retrouve en ouverture d’Une semaine de vacances, 1980, n’est-il pas un secret hommage ?)

Les frères Lumière ont inventé le cinéma, et mille manières de le faire. Ils inventèrent le film d’actualité en imprimant sur la pellicule le désarroi des lyonnais frappés par les inondations ; ils inventèrent le sport contemporain en filmant pour la première fois une minute à peine de football ; ils inventèrent les plans aériens en envoyant un opérateur filmer la terre depuis une montgolfière… Les images contemporaines des drones font pâle figure…

Et puis, comme Lyon ne suffisait pas, Auguste et Louis Lumière ont entrepris de filmer le vaste monde. Retenons un seul film de leur épopée aventureuse au-delà des frontières métropolitaines… Le village de Namo : panorama pris d’une chaise à porteurs. 1900. Indochine. Les images sont tournées par Gabriel Veyre. L’opérateur quitte un village rural indochinois sur une chaise à porteurs. Traveling arrière. Des gamins déguenillés le suivent. Ils fixent tour à tour l’objectif de sa caméra, puis sortent du champ. Mais une fillette suit obstinément le caméraman. Elle esquive un gallinacé. Prend le dessus. Elle court plus vite que les autres… Ce sourire-là, ce sourire qu’elle donne, innocente… c’est le cinéma…

« Lumière ! Le cinématographe (1895-1905) ». – DVD

 

Numérique : Pourquoi la France rame

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France numérique Etats-Unis Russie

Il n’est guère besoin d’une longue démonstration pour nous convaincre de l’avance que les Etats-Unis possèdent dans l’industrie du numérique. Que nous utilisions un PC, une tablette ou un smartphone, le système d’exploitation nous permettant de l’employer sera très probablement américain. Nous voulons effectuer une recherche sur le web ? Le moteur de recherche employé sera Google, Bing ou Yahoo! avec une écrasante proportion dans le monde. Si nous conversons avec nos amis sur un réseau social, celui-ci sera probablement la création d’une entreprise américaine, Facebook en tête. Pour un achat en ligne, nous ferons appel là encore à un système américain d’achats et de CRM, par exemple Salesforce.

L’industrie du numérique est une filière stratégique pour l’économie d’un pays, tout comme l’automobile, l’énergie ou l’aéronautique le furent en leur temps. La France et l’ensemble de l’Europe sont à la remorque des Etats-Unis dans ce domaine, avec un retard qui semble irrattrapable. Seuls les Russes semblent avoir compris l’enjeu stratégique que représente le numérique et le très grand danger que constitue une dépendance à des réseaux de connectivité majoritairement américains : par une brillante exception, la majorité des Russes effectue ses recherches sur Yandex et non sur Google, et converse avec ses amis sur VKontakte et non sur Facebook. Yandex est d’ailleurs un moteur de recherche supérieur à Google à bien des égards, et les Russes ont parfaitement compris et anticipé les enjeux placés derrière le web sémantique et les services géolocalisés.

La situation américaine est cependant à la fois forte et fragile. Le numérique américain est un colosse aux pieds d’argile. Il a préempté la plupart des domaines importants, mais la France et l’Europe disposeraient de toutes les capacités pour renverser ce rapport de force. Cependant, sur ce sujet comme sur d’autres, notre pire ennemi est nous-mêmes. Ce n’est pas la dureté de la concurrence américaine qui nous fait obstacle, car la France regorge de talents numériques. Deux points de blocage nous empêchent de réussir une percée stratégique dans ce domaine.

L’incapacité d’agir par l’expérimentation

Le numérique illustre au plus haut point cette vérité du monde de l’entreprise, que l’échec ne doit pas être opposé au succès mais en est la condition qu’il faut admettre. Le monde de l’entreprise en France, particulièrement dans les grandes sociétés, est sclérosé par les « calculs de retour sur investissement », « preuves de rentabilité », « méthodologies garantissant le succès des projets ». On passe beaucoup plus de temps à discuter indéfiniment des preuves de rentabilité d’une activité qu’à la réaliser effectivement.

La peur de l’échec nous fait croire aux bonimenteurs des recettes infaillibles du succès à travers les méthodes de conduite de projet. Il y a bien pire que celui qui ne maîtrise rien, c’est celui qui donne une apparence de sérieux et de fiabilité s’appuyant sur un discours en réalité délirant. Le monde des « méthodologies de projet » et « assurance qualité » est peuplés de charlatans déguisés en hommes sérieux, parce qu’ils ont pu s’acheter d’austères costumes trois-pièces avec les profits considérables de leurs potions factices.

La réalité de ceux qui ont réellement piloté des grands projets d’entreprise, particulièrement dans le numérique, est que le risque existe et qu’il est incompressible. La maîtrise totale est un discours mensonger, bien accepté dans les hautes sphères du management, mais qui ne correspond à rien pour ceux qui travaillent réellement. La conception numérique s’apparente à une activité d’ingénierie : tous les composants qui sont à développer proviennent de sciences exactes, mais leur assemblage et leur utilisation humaine est sujette à risque. Il n’y a pas plus de garantie inaliénable de succès qu’il n’y en a lors du lancement d’un nouveau modèle de voiture.

Le modèle de développement au sein de la Silicon Valley est tout à l’opposé : plusieurs échecs successifs sont nécessaires avant de développer une activité, et il s’agit d’un fait accepté. On ne parle d’ailleurs pas d’échec mais d’exploration ou d’expérimentation. La perte de temps à démontrer la quatrième virgule d’un calcul de retour sur investissement est bannie. C’est un corolaire de l’existence du risque : les anticipations de retour financier ne peuvent être qu’approximatives. Les calculer avec une précision infinitésimale ne relève pas de la rigueur mais du délire, un délire d’autant plus redoutable qu’il se donne toutes les apparences du sérieux.

Cette terreur de l’erreur est révélatrice d’une certaine conception du management en France. Les profils appréciés dans les cercles de direction en France sont ceux qui expliquent brillamment les multiples raisons pour lesquelles une chose ne sera pas facile à réaliser, plutôt que de la rendre réalisable. Ces mêmes hommes appliquent la cynique maxime selon laquelle on ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment. Professionnels de la défausse, ils se sont fait un métier d’envoyer d’autres qu’eux prendre des responsabilités à leur place, pour ensuite en dérober les fruits.

Nous payons cher ces faux dirigeants et vrais usurpateurs qui ont un problème avec l’engagement. Nous retrouvons ainsi à la tête des cercles économiques et politiques français des hommes louvoyants, habiles seulement aux manœuvres d’appareil, nullement au pilotage des hommes. Nous comptons toujours dix Gamelin pour un De Gaulle.

D’où provient un tel état d’esprit ? Après plus de deux cents ans, la France n’a toujours pas achevé sa révolution. La morgue aristocratique fait toujours de l’effet, même si elle n’est plus exercée par des aristocrates de sang. On confond ainsi la vision avec le dédain, l’autorité avec le mépris, la personnalité avec l’ego, l’intelligence avec le cynisme.

Les charlatans des méthodologies infaillibles font recette dans un tel milieu, parce qu’ils tiennent un discours rassurant et lénifiant. Ils disent ce que les hauts niveaux de décision ont envie d’entendre, même si cela ne correspond à aucune réalité. Pour quelqu’un qui doit toute sa carrière à des manœuvres d’appareil et non à des réalisations, le besoin d’être rassuré est obsessionnel car il répond à l’angoisse de ceux qui connaissent très bien, dans leur secret intérieur, leur propre incapacité et leur usurpation.

La valorisation insuffisante des métiers du numérique

Les bons professionnels du numérique, ceux qui sont amenés à piloter des projets complexes impliquant plusieurs dizaines ou centaines de personnes, possèdent une vision et une capacité de conception hors norme des enjeux de l’entreprise.

En France, sans attendre l’émergence du web, l’informatique a toujours été reléguée au second plan parce qu’elle est considérée comme une activité « technique », ce qui chez nous signifie « vil » par opposition à « noble ». Une déplorable habitude nous conduit à séparer strictement « ceux qui pensent » de « ceux qui font ». Cet état d’esprit est héritier de l’aristocratie poudrée mentionnée plus haut, qui ne s’exerce plus par le sang, mais dont nous avons conservé la sale mentalité.

L’informatique montre pourtant plus que toute autre discipline une chose : essentielle on ne comprend véritablement quelque chose que lorsqu’on l’a réalisé jusqu’au bout, qu’on a mis la main à la pâte. La programmation nécessite un haut niveau de conception et d’abstraction, mais enjoint de démontrer séance tenante, par la pratique, la justesse de ces conceptions. Elle est le monde des concepteurs qui ne peuvent tricher.

Contrairement à l’expression trop répandue, il n’est pas possible de « pisser de la ligne de code ». On peut toujours bâcler une réalisation informatique, et il y a hélas de mauvais programmeurs. Mais précisément, selon la capacité de conception de ceux-ci, les coûts de maintenance d’un programme dans les années qui suivront peuvent varier d’un au centuple, et ceci n’est pas une image figurée.

Le vieillissement du code ne touche pas qu’à des points techniques, mais à des questions nous ramenant aux fondements de la logique et à la capacité de généralisation d’une connaissance. Les décisionnaires d’entreprises devraient y songer, car l’explosion des coûts de maintenance informatique ou bien leur maîtrise dépend de la valorisation que l’on aura accordée ou non à ceux qui réalisent le vrai travail. Nombre d’entreprises ont été mises à genoux, parfois jusqu’au dépôt de bilan, du fait de systèmes d’information qu’ils ne savaient plus faire évoluer.

Des programmeurs remarquables cessent d’exercer leur art en France, parce que développer est considéré comme une activité non valorisante, à laquelle on préfère des conceptions superficielles. Il ne servira à rien d’améliorer l’enseignement de l’informatique en France, tant qu’il sera considéré ainsi dans ses débouchés économiques.

Quels remèdes ?

La « terreur de l’erreur » est le point le plus facile à corriger, et il commence à l’être en France, car l’acceptation du mode expérimental a été le premier facteur bien compris de la Silicon Valley. Il suffit de renforcer les initiatives actuelles d’ « incubateurs » et de « digital lab » qui sont en cours. Contrairement aux idées reçues, l’intervention de la puissance publique pour aider à l’établissement de telles initiatives est un facteur de succès. Du reste, l’Etat fédéral joue un grand rôle aux Etats-Unis pour favoriser ce bouillonnement, non en tant qu’acteur direct mais comme « business angel ». Le plus difficile sera de faire admettre ces démarches expérimentales au sein de la grande entreprise privée française, trop politique pour renoncer aux discours mensongers du succès garanti.

La revalorisation des métiers du numérique est le point le plus difficile, car il induit une remise en question du modèle d’incapables louvoyants placés aux leviers de décision politiques et économiques que nous avons érigé hélas, au statut de grande tradition. Sans doute faudra-t-il préserver les filières d’élite du numérique de la capacité de nuisance et de la mentalité nauséabonde des dirigeants français, en les constituant en villages autonomes. De tels villages auraient un grand pouvoir subversif – au sens positif du terme – car ils montreraient en permanence ce que sont de véritables entrepreneurs.

Le Conseil supérieur de l’éducation rejette la réforme des programmes

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Selon un membre du Conseil supérieur de l’éducation contacté aujourd’hui, cette instance consultative a rejeté hier soir la réforme des programmes de l’enseignement primaire et du collège proposée par la ministre Najat Vallaud-Belkacem.

Dès l’ouverture des travaux, qui se sont tenus mercredi et jeudi, certains syndicats semblaient manifester beaucoup de mauvaise humeur parce que la version définitive sur laquelle ils devaient débattre ne leur avait été communiquée que la veille à 21h50.

Mercredi, le SNALC avait déposé  un amendement pour imposer la tenue d’une dictée quotidienne à l’école primaire, laquelle dictée ne figurait pas dans les programmes malgré les engagements médiatiques de la ministre. Le ministère de l’Education nationale, confirmant l’hypocrisie de Najat Vallaud-Belkacem, ne reprenait pas cet amendement à son compte, et le représentant du SNALC était le seul qui votait favorablement dans le scrutin qui suivait.

Finalement, jeudi soir, c’est l’ensemble des programmes qui était rejeté par le CSE. Certes, l’avis du CSE n’est que consultatif et des légions de ministres sont déjà passés outre. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’avait-elle pas claironné à qui veut l’entendre en avril dernier que sa réforme des collèges avait été validée par le même conseil ? Le CSE ne va-t-il pas être désormais classé dans la catégorie « opposants, rebelles, hostiles, irréductibles », à la mode du Rectorat de Toulouse ?

Nobel de la paix: le comité récompense le modèle tunisien

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prix nobel tunisie paix

(Avec AFP) – Au lendemain de la remise d’un Nobel de littérature aussi politique que mérité, l’Académie norvégienne a décidé d’adresser un message fort au monde arabe en récompensant quatre acteurs-clés de la société civile tunisienne qui ont permis d’asseoir la transition démocratique. Si les dirigeants de l’UGTT, ancien syndicat quasi-unique du pays, de l’UTICA (le Medef local présidé par une femme, encore un symbole…), de l’Ordre des avocats et de la Ligue tunisienne des droits de l’homme ont droit à leur trombine sur la photo de famille, ce n’est pas seulement parce que l’institution norvégienne souhaitait exprimer son « encouragement au peuple tunisien qui, malgré des défis majeurs, a posé les fondements d’une fraternité nationale ». Bien au-delà de ses frontières, le cas tunisien doit servir « d’exemple à suivre par d’autres pays », a enchéri la présidente de l’institution norvégienne.

La Tunisie, cas d’école du printemps arabe ? Cette illusion n’a fait qu’un temps. Même si tous les ingrédients du dialogue national tunisien – qui a ses limites : un grand parti islamiste inapte au pouvoir, une opposition armée salafiste, un Président quasi-nonagénaire et une administration toujours corrompue héritée de l’ancien régime – font rêver les professionnels du state-building de Washington et Bruxelles, l’exemple tunisien reste contingent dans un monde arabe en ébullition. Exception faite de la monarchie marocaine, il n’y a en effet guère que l’Égypte qui puisse se targuer d’un Etat-nation aussi solide, aujourd’hui aux mains de l’armée et d’un Président Sissi s’appuyant sur le péril islamiste dans une parfaite stratégie de la tension.
Faisant fi de ces rugosités, les sages d’Oslo aimeraient que les Tunisiens montrent la voie à suivre aux quelques démocrates libyens et syriens qui, le jour venu, voudront bien s’atteler à la reconstruction de leur nation mutilée, mais il y a loin du vœu pieux au terrain.

Prenez une longue tradition émancipatrice inspirée par le protectorat français, un courant réformiste issu des Lumières arabes (la Nahda au XIXe siècle) qui sut installer un État et une administration, une politique laïcisante introduite par le père de l’Indépendance Habib Bourguiba, mâtinez le tout d' »islamo-conservateurs » (Ennahda) prêts au compromis avec leurs opposants, et vous obtiendrez « le seul espoir du printemps arabe » (AFP) ayant accouché d’une constitution consensuelle. Des néo-conservateurs aux altermondialistes, beaucoup pensent un tel cadre exportable ad hoc partout dans le monde, étant entendu que les libertés individuelles s’appliquent à tout homo consumans, quelle que soit sa culture, sa religion, sa géographie et son histoire. Fukuyama a beau prophétiser la « fin de l’histoire » tout en en repoussant l’issue à échéances régulières – à la manière des Témoins de Jéhovah qui nous annoncent Harmaguédon pour demain, après-demain… ou 2050 -, le réel se venge. Ainsi de la Syrie, ou de ce qu’il en reste, à laquelle songeait probablement le comité Nobel en honorant le quartette tunisien. L’absence d’une réelle société civile, entretenue par cinquante ans de baasisme, conjuguée à une certaine arriération sociale (communautarisme et sujétion de la femme sont les deux mamelles de ce peuple morcelé en une myriade de confessions), ont produit le marasme que l’on sait. Et la pousse du prurit djihadiste a – sans doute définitivement – fait exploser les frontières établies par l’accord Sykes-Picot. Même topo pour la Libye, laquelle n’a jamais été une nation unifiée, n’eût été l’autoritarisme du colonel Kadhafi, dont la main de fer dissimula pendant quarante-quatre ans le maintien du système tribal et la division pluriséculaire (que les Romains observaient déjà!) entre Tripolitaine et Cyrénaïque,.

Voilà pourquoi bien des lecteurs de Fukuyama basculent progressivement dans le camp de Samuel Hungtinton.Puisque ces satanés Arabes n’entendent rien à la démocratie universelle, laissons-les s’entredéchirer entre chiites, sunnites, laïques et islamistes, au besoin en mettant un peu d’huile sur le feu pour que bouille la marmite (opération franco-britannique en Libye, offensive saoudienne au Yémen, etc.). Que le choc des civilisations s’accomplisse au sein même de l‘Oumma arabiyya (la Nation arabe), Dieu reconnaîtra les siens et Merkel triera les migrants. Chez certains commentateurs dépités, une assez courte unité de temps sépare le passage de l’universalisme botté au dépit occidentaliste : les quelques mois qui ont vu les printemps arabes virer aux hivers islamistes ou chaotiques.  A priori, le comité norvégien n’a pas renoncé à ses vieux rêves universalistes. C’est tout à son honneur.

Espérons cependant que le prochain lauréat du Nobel de la paix ne soit pas un bon samaritain gérant l’accueil des migrants… qui fuient l’échec des révoltes arabes.

*Photo: © AFP/Archives FETHI BELAID.

«Avec l’islamisme, l’appareil du PS est dans le déni»

celine pina ps islam banlieues

Céline Pina est conseillère régionale d’Île-de-France, élue dans le Val-d’Oise. Non reconduite en tant que candidate aux prochaines élections, elle s’est vue menacer d’exclusion du PS en raison de ses prises de position anti-islamistes.

Propos recueillis par Pascal Bories et Daoud Boughezala

Causeur. On vous a entendue pousser un coup de gueule à la télévision pendant la tenue du « Salon musulman du Val-d’Oise » les 12 et 13 septembre. Si cet événement rassemblait effectivement des prédicateurs salafistes peu connus pour leur engagement féministe, ils n’appelaient pas non plus leurs ouailles à battre leurs femmes, comme l’ont prétendu les Femen…

Céline Pina. Au départ, mon attention a été attirée par des féministes comme Yael Mellul ou Catherine Moreau qui m’ont dit : « Regarde, ça se passe à côté de chez toi. » J’ai donc pris la liste des intervenants et fait des recherches sur internet. C’est ainsi que j’ai découvert le contenu de leur propagande. On savait que, lors du salon, ils seraient prudents, la préfecture ayant averti qu’elle enregistrait tout, mais les vidéos enregistrées lors d’un salon précédent sont éloquentes.

Concrètement, qu’avez-vous entendu ?

Je vais vous citer ce qu’il y a de plus choquant : « La femme qui sort non voilée, qui se parfume, est une fornicatrice. » Ou l’apologie du viol conjugal : « Une femme qui se refuse à son homme est maudite. » [access capability= »lire_inedits »] Plus globalement, ces prêcheurs entendent construire toute une société de contraintes. Il n’y a aucune dimension spirituelle, mais uniquement des interdits et des obligations qui s’abattent surtout sur la femme. Dans ce salon, les référents islamiques tiennent un discours caricatural, sentimentalo-gluant, ils parlent à des adultes comme s’ils avaient 12 ans. Cela donne : « Un père qui élève sa fille de longues années, il l’aime ; c’est son père, il la protège. S’il la donne à un autre homme et que celui-ci la maltraite, le père sera le défenseur de sa fille. » Résultat : 1. la mère est évacuée ; 2. la fille n’a pas son mot à dire puisqu’elle est « offerte » ; 3. on est dans un univers sans loi où tout procède du père… On paie cher les aberrations propagées par ces faux guides qui semblent très mal connaître leur religion.

Vous allez nous dire que ça n’a rien à voir avec l’islam ?

L’islam n’est pas mon sujet. Je ne suis pas une spécialiste et quand bien même le Coran dirait que la femme doit être soumise à l’homme, je défendrais l’opinion inverse. Après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, le peu de suites de la mobilisation du 11 janvier a eu tendance à me faire basculer dans une colère que je ne contrôlais plus. Mais j’essaie d’être bienveillante et j’ai beaucoup lu, notamment Abdennour Bidar. Alors que je suis athée, ce penseur soufi a rallumé ma flamme intérieure. Il raconte que l’homme n’est pas l’esclave de Dieu, mais que la meilleure façon d’exprimer la part de divin chez l’homme, c’est au contraire de redevenir créateur en fondant un monde commun.

Juste après les attentats de janvier, qui ont pour le moins ébréché notre « monde commun », vous avez publié une tribune dans le Huffington Post où vous écriviez notamment : « Ni amalgame ni déni. » Sur le terrain, quelles entorses à la laïcité et aux valeurs républicaines avez-vous constatées ?

En banlieue, je n’ai pas vu de barbus échevelés qui crient sur les femmes en leur mettant un capuchon sur la tête comme un bouchon sur un stylo mais, pendant les municipales, j’ai observé des phénomènes bien plus insidieux. Cela se passe toujours de la même manière. Une association se crée. Elle veut installer une mosquée et va demander un bail emphytéotique au pouvoir politique. Le but du jeu, c’est de privatiser la relation aux autorités publiques, et l’angle cultuel est le bon car les politiques l’identifient comme un lien d’appartenance qui fixe une partie de la communauté. Arrivent alors des sollicitations très régulières, pour montrer qu’un lien s’est créé entre les dirigeants de l’association et le pouvoir politique. Les associations instrumentalisent ensuite ce lien pour dire à ceux qu’elles entendent dominer : « Si tu veux des informations, voire des passe-droits, passe par moi, j’ai des contacts. » Une fois l’accord de principe obtenu, reste à trouver l’emplacement de la future mosquée. Cela devient une question de prestige, donc d’affirmation de son pouvoir. L’idéal étant que la mosquée se trouve à proximité d’un collège ou d’un lycée publics.

Jusque-là, rien de choquant, l’exercice de la liberté de culte est un principe constitutionnel…

Le problème, c’est de placer deux savoirs différents – la mosquée et le lycée – au même niveau. Plus une association parvient à obtenir un terrain central, plus elle montre qu’elle a l’oreille des politiques et plus cela renforce sa mainmise sur la communauté. Dans un second temps, d’autres associations se créent, en général dans le champ de la citoyenneté ou de l’aide à la réussite scolaire. Ces structures ont toujours deux visages. D’un côté, on voit des gens très sages avec lesquels on ne peut pas être en conflit. De l’autre, des associatifs plus jeunes et bien propres sur eux qui tiennent un discours très calibré, confondant la sphère publique et la sphère privée. Ils s’adressent à leurs « sœurs » et à leurs « frères » afin d’essayer de contrôler tous les aspects de leur vie, évidemment « pour leur bien ».

Ne sous-estimez-vous pas le libre arbitre des habitants de banlieue face aux propagandistes islamistes ?

Si la propagande islamiste marche, c’est parce qu’elle se développe sur un désert spirituel à peu près total. Et je ne parle pas forcément de religion, car le politique a aussi une dimension spirituelle. Or, aujourd’hui, les gens désespèrent des politiques, notamment parce qu’ils ont l’impression que leurs inégalités de naissance se transforment inéluctablement en inégalités de destin. Le silence des politiques face à l’islamisme pèse aussi, car une opinion politique qui n’est pas combattue est une opinion légitimée.

Non seulement cette mouvance n’est sans doute pas assez combattue, mais une grande partie de la gauche s’appuie sur un discours « anti-islamophobe » pour engranger des voix. François Hollande a par exemple été élu avec 90 % des suffrages chez les Français musulmans…

Oui, la stratégie de Terra Nova[1. Pendant la dernière campagne présidentielle, la Fondation Terra nova, proche du PS, proposa la martingale suivante pour garantir la victoire de la gauche : abandonner le vote populaire, désormais acquis au Front national, au profit d’une alliance entre bobos et enfants d’immigrés.] a marché[1]. Mais ce deal politique ne survivra plus très longtemps parce que, aujourd’hui, les militants identitaires et religieux poursuivent leurs propres objectifs et sont avant tout au service de leur combat. Or, sur mon territoire, si certains élus font de la politique noblement, d’autres font encore du Terra Nova, à droite comme à gauche. Cette stratégie est d’abord le résultat d’une désertion idéologique : quand les politiques n’ont plus rien à dire, et ne savent plus quels principes ils doivent défendre, ils se mettent à répondre à la « demande ». Et ils commencent à vendre la citoyenneté à la découpe. Il faut être vigilant parce que le monde dans lequel j’ai grandi n’est plus une évidence.

Que voulez-vous dire ?

Plus jeune, je vivais dans l’illusion hégélienne qu’on allait avancer vers plus de démocratie et d’égalité, comme le soutenait La Fin de l’histoire de Fukuyama. Puis il y a eu l’affaire Merah, avec le meurtre de la petite fille, en 2012. Ce jour-là, mon monde s’est effondré. De la même manière, je croyais impossible qu’on décapite quelqu’un en France, et j’étais persuadée que l’égalité homme-femme était un acquis qu’il fallait seulement améliorer. Je ne pensais pas qu’elle pouvait être attaquée aussi violemment sans que personne réagisse.

On aimerait voir plus de manifestations de musulmans contre l’islamisme, où l’on scanderait « Pas en mon nom ». Avez-vous reçu des messages de soutien de la part de musulmans ?

Oui, beaucoup. Des hommes et des femmes musulmans me disent : « Nous, on n’est pas comme ça. Ces discours-là, nous, on ne les valide pas. » J’ai dit publiquement que la religion était une affaire privée et que les lois de la République passaient avant les interdits et les préceptes religieux. C’est une phrase qui pouvait heurter. Or, c’est précisément à cela que des citoyens d’origine musulmane réagissent positivement.

Fait remarquable, nous n’avons pas entendu une seule fois les mots « Front national » depuis le début de cet entretien alors qu’en général, surtout chez les élus de gauche, on a droit au sempiternel : « Surtout, je ne veux pas faire le jeu du FN… »

Je vais vous décevoir, je me crois aussi caricaturale que mes petits camarades. Comme les islamistes, Marine Le Pen est perpétuellement dans le double discours. Elle a beau maîtriser sa parole de façon impeccable sur certains thèmes, je la crois insincère. Mais je ne supporte pas qu’on fasse taire tout le monde en disant : « On ne va pas faire le jeu du Front national. » Car ce qui fait le jeu du FN, c’est justement l’autocensure et l’absence de discours politique.

Comme Alain Finkielkraut, vous pensez que la classe politique « fait le cadeau du réel au FN »

On passe son temps à dire qu’on ne veut pas faire le jeu du FN, or il ne cesse de monter. Beaucoup d’intellectuels portent ce combat mieux que moi, comme Abdennour Bidar, Mohamed Sifaoui, Caroline Fourest, Michel Onfray, ou encore Christophe Guilluy et Laurent Bouvet qui ont réfléchi sur l’insécurité culturelle. À un moment donné, il va falloir travailler ensemble. Si nous voulons vraiment nous battre, arrêtons d’exiger des certificats de virginité en nous demandant depuis combien de temps untel ou untel mène ce combat. Levons le nez du guidon et essayons de changer !

Comment ?

À ma petite échelle, j’ai choisi de ne plus taire les choses que j’avais déjà du mal à accepter. L’appareil du Parti socialiste est dans le déni, comme j’ai pu l’être dans le passé. Mais, quand on a le sentiment que le monde s’effondre, on ne danse pas au-dessus du volcan, en espérant effacer la réalité. On prend ses outils et on reconstruit. Et le verbe est la première arme des politiques et des citoyens. Reprenons la parole : c’est de nos silences que les islamistes tirent leur pouvoir.[/access]

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Jérôme Leroy, brut et brutal

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jerome leroy jugan

jerome leroy jugan

2015 sera-t-elle l’année de Jérôme Leroy ? Nous l’espérons, car sans cela, il n’en restera pas grand-chose à sauver. Après nous avoir bercés avec le mélancolique et très classe Sauf dans les chansons (La Table Ronde), envoûtés avec Les Jours d’après (idem), le plus rouge des auteurs de romans noirs est l’heureuse surprise de cette rentrée littéraire un peu pâlotte. Son Jugan squatte d’ores et déjà – à juste titre – les listes du Renaudot et du prix Décembre.

J’ai tendance à penser que la place d’outsider est plus enviable que celle de favori, c’est pourquoi, alors que mes affinités ne m’y poussaient pas et que je me remettais à peine du déclin du mois d’août, je me suis lancé dans la lecture du polar de l’ami Jérôme.

Il y a de la jubilation à jouer avec les nerfs du lecteur : à l’embarquer sur des chemins de traverse, dans les campements des gitans et des voyous comme dans les pires secrets de l’âme humaine. Il y a du génie à nous faire sentir les picotements de la bruine normande sur les joues. Il y a aussi une jouissance, chez ce maître en élégance nonchalante, à torturer l’image de la vertu, la vierge et amoureuse Assia, aussi perfidement que Joël Jugan, le monstre au rôle-titre.

Il est rare, de nos jours, de tomber nez à nez avec un morceau de monde en ouvrant un livre.[access capability= »lire_inedits »] On est habitué aux léthargies égotistes des dames patronnesses de Saint-Germain-des-Prés et à la nausée qu’elles nous infligent, aux pirouettes sans lendemain des jeunes loups et aux romans-fleuves dont personne ne sait quoi faire. On se débarrasse de ceux-là avec des lauriers et l’on croise les doigts pour que leurs auteurs ne passent pas l’hiver. Jérôme Leroy n’a pas fait dans la dentelle. Ni complaisance, ni assoupissement idéologique, ni prétention épuisante, mais un texte brut et brutal.

Cette radiographie à peine fantastique de la province française est bien sûr un écho à L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, mais elle ne lui emprunte que le cadre. Pour le reste, pas de cadeaux, pas de perspectives sinon les lignes des quatre-voies, pas de ciel à prier, pas d’espoir de salut, pas même de revanche du bien sur le mal. Barbey nous autorisait au moins à dormir tranquilles, Leroy et Jugan se moquent de notre sommeil, ils torturent respectivement lecteur et narrateur jusque dans leurs rêves les plus doux, jusque dans leur sinécure estivale.

Les souvenirs les plus douloureux finissent par s’émousser et devenir d’agréables légendes. Celle du groupe Action Rouge nourrissait les fantasmes déçus de la CPE du collège et la mémoire falsifiée d’une jeunesse fougueuse pour les notables du coin. Mais, quand le passé refait surface, c’est rarement pour nous conforter dans l’idée que l’on s’en était faite. Jugan, en cela, est la personnification monstrueuse de nos mensonges et des lâchetés universelles ; il vient taper sur l’épaule des traîtres à sa cause, une vraie malédiction.

On retire de l’expérience un goût amer, la conscience aiguë – si elle nous avait manqué – que le mal est tapi en chacun, qu’il est inutile de le chercher et de le désigner ailleurs qu’en soi-même et son voisin. Les meilleurs idéaux font de nous des monstres, les plus belles promesses sont faites pour être trahies et les meilleures amantes pour être abandonnées. C’est la loi de la nature, disait-on.

Pour un lecteur de romans réticent comme je le suis, le mot d’ordre et critère de sélection a toujours été celui de Stendhal : que ce soit « un coup de pistolet au milieu d’un concert ». Jugan s’achève par des coups de fusil en pleine kermesse scolaire, voilà qui a plus de panache et qui laisse augurer un bel avenir à son auteur. Nous comptons sur lui désormais pour perturber avec le même talent le ronron des cérémonies automnales et continuer de nous secouer dans nos fauteuils.[/access]

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Jérôme Leroy, Jugan, La Table Ronde, 2015.

Jugan

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Anti-glamour et lutte des classes

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prilepine jeune mechant

prilepine jeune mechant

L’éditeur français de Zakhar Prilepine est formel : la plume du jeune écrivain russe est « anti-glamour ». La contradiction est ailleurs, dans le titre lui-même : Jeune, de gauche et méchant. Comment, quand on est jeune, peut-on être de gauche, et surtout national-bolchevique ? Pour cela, en Russie, il faudrait être vieux. Et en France ?

L’homme moderne s’impose d’être cohérent avec ses idées. Cette vertu, chez Prilepine, est passée au rang d’obsession. Ce n’est pas de sa faute. On le calomnie, dit-il, de vivre sur un grand pied en touchant des émoluments du Kremlin pour lutter contre la « sacro-sainte idée du libéralisme ». Que faire ? Sa réponse est qu’il prend son petit-déjeuner d’une saucisse au bout d’une ligne de métro. Voilà qui n’est pas glamour. « Parmi ceux qui parlent de ma cupidité – poursuit-il – y’en aurait-il un qui aurait quatre enfants de la même femme ? Levez la main, camarade ! » Prilepine s’adresse notamment aux membres de la « classe créatrice » (les bobos russes), dont il dit que pour se faire bien voir, ils n’aiment pas le pouvoir, mais qu’ « ils raisonnent exactement comme le pouvoir ». La Russie, note Prilepine, « s’est dotée d’une élite inappropriée ». Pour conjurer la violence, il faut remplacer cette élite « par celle qui a toujours été ». Le sourire de Gagarine, par exemple, est éternel, il rappelle le temps où « un homme ressemblait à un homme », ce qui n’a rien de commun avec la frivolité des classes créatrices (resto, réseau, « like »…).

Si l’avenir doit s’inspirer du passé, en extraire la grandeur immortelle, Zakhar Prilepine n’ignore pas que la nature inévitablement pernicieuse du présent. « Mon enfant, dit-il, ne devient pas comme moi ! » Lorsqu’il s’agit d’éducation, il fait donc l’éloge d’une hypocrisie assez bourgeoise, en un sens. Mais aussi d’une abnégation (non moins bourgeoise), qualité qui s’apprend selon lui au sein des familles nombreuses. Ses « 24 heures de la vie d’une famille nombreuse » (école, médecin, trajets, travail) ressemblent à s’y méprendre à celle de la banlieue parisienne. Du reste, l’abnégation procure des satisfactions. « Il n’est pas de plus grande joie que de voir le bonheur de son enfant ! » (Rappelons-nous Sting chantant « I hope the Russians love their children too »). Les idées de Zakhar Prilepine sur l’éducation sont claires et vont même jusqu’à réserver sa part au mystère. Ainsi l’ainé veille-t-il à ne point ébruiter le secret du père noël. Cette expérience vécue dans la tendre enfance apprend « non pas l’irresponsabilité, mais l’envie de faire personnellement tout son possible afin que les miracles s’accomplissent pour ceux qui les attendent et qui y croient. »

Avortement ? Niet. Pour que la Russie demeure, elle doit avoir des enfants. « La patrie, la Russie – ce sont des abstractions ? Abstraction toi-même » écrit-il. D’ailleurs, « notre sensation actuelle de la vie, c’est la joie mauvaise de l’absence du père. […] La Patrie, c’est un tout, unique dans le temps. C’est comme Dieu. »

Pour un bolchevique, Prilepine parle beaucoup de Dieu et de la vie éternelle. Tout méchant qu’il est, il pardonne à Boris Berezovski, malgré le mal que ce dernier a fait « à [son] pays et au peuple russe qui [lui] est cher ».

Il s’étonne que dans un livre d’image occidental, un enfant puisse se rendre chez sa grand-mère à la maison de retraite. Cela manque, sans doute, à la fois d’intimité et de solennité. Puis il se souvient : « Ah dans les années 90, comme nous admirions les retraités occidentaux qui déambulaient vêtus de doudounes superbes. Comparez-les avec nos vieillards ! » Certes, il glisse un sarcasme sur le peu de valeur de la vie humaine en Russie ; cela dit, il n’est guère attiré par la combinaison doudoune-hospice.

En guise de conclusion à quelques réflexions amères sur « la propagande féministe forcenée », Prilepine propose une parabole. L’homme fonce furieusement « et quand il arrive, une femme est déjà là qui l’attend. “Bonjour, dit-elle, je suis ta récompense.” Il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle a réussi à arriver là avant lui. C’est un mystère. »

Le sourire de Gagarine et la femme éternelle. Zakhar Prilepine est étranglé par la nostalgie d’époques mythiques ou lointaines qu’il n’a pas connues. « Les opposants officiels ne veulent pas le socialisme parce qu’il l’ont déjà connu » s’insurge-t-il. « Comme s’il voulaient empêcher d’être amoureux parce qu’ils l’ont déjà été ».

« Si vous n’avez pas besoin de héros, ni de dieux ou d’épopées, restons-en là » souligne-t-il sèchement.

Il s’adresse à nous autres, Européens. Nous qui avons, d’après Prilepine, appris à négocier nos droits avec le monarque – et le monarque est toujours dans nos têtes. Le Russe, quant à lui, n’a aucun droit, il obéit quand on l’appelle, mais le tsar n’est pas dans sa tête.

Zakhar Prilepine,  De gauche, jeune et méchant. Chroniques, Editions de la différence, 2015

De gauche, jeune et méchant : Chroniques

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Sipa: numéro de reportage: 00643066_000037

IUT de Saint-Denis: des menaces aux coups

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iut saint denis mayol

iut saint denis mayol

Samuel Mayol, le directeur de l’IUT de Saint-Denis, s’est fait agresser hier soir vers 22h30 en bas de chez lui, en promenant son chien. Il téléphonait à un ami lorsqu’un homme lui a sauté dessus avant de lui frapper violemment la tête contre le mur trois fois de suite. Son agresseur lui a ensuite lancé un gentil « On va te buter ! » et puis s’en est allé en courant.

Bilan : une semaine d’Incapacité Temporaire de Travail. Depuis qu’il a révélé  de graves dysfonctionnements auxquels il a mis fin dans le département Techniques de Commercialisation de son IUT – le préjudice pour l’université se serait monté à 196 000 euros pour 4 831 heures de cours non effectuées si le pot aux roses n’avait pas été découvert – Monsieur Mayol a déjà dû déposer plus de trente plaintes en dix-huit mois. Avec le succès que l’on constate aujourd’hui.

Le conflit se complique d’une dimension communautaire. Depuis que Samuel Mayol a voulu interdire la vente non autorisée de sandwiches par « L’ouverture » – une association étudiante étrangement proche du site « Bayt Ul Mahdi »,  des chiites imamites très moyennement progressistes qui ne rigolent pas dans leur présentation : «  Nous sommes des hommes et des femmes musulmans attachés à l’Islam originel… » – et récupérer les clefs de leur local pour qu’il bénéficie aussi aux autres associations étudiantes, les ennuis ont commencé. Par une alerte à la bombe le 3 février 2014, jour où il devait récupérer les clefs du local.

Et  lorsqu’au printemps 2014, Rachid Zouhhad, directeur du département Techniques de Commercialisation est officiellement destitué lors d’un conseil de l’IUT, la guerre devient nucléaire. Menaces, y compris de mort, passage à tabac un soir de mai 2014, traumatisme familial d’un an de vie les volets fermés,  sa voiture cassée dans son parking personnel, messages antisémites gravés sur la porte d’une de ses collaboratrices. Et face à cela… rien.

Sans aucune protection physique, Mayol a été abandonner par sa hiérarchie, ses camarades du PS, et ses « frères » du Grand Orient. Cerise sur le gâteau, le président de Paris 13, Jean-Loup Salzmann, n’a pratiquement pas réagi.

Certes, ce samedi matin, la ministre de l’Éducation nationale assure le directeur de l’IUT de son « soutien », dans un communiqué qui ne manquera pas d’inquiéter les coupables : « Les ministres souhaitent que le coupable de cette agression puisse être identifié dans les plus brefs délais afin que cessent ces agissements répétés. » Ils sont certainement aussi contre la guerre, la pauvreté et la pluie qui mouille ces ministres.

Depuis dix-huit mois que dure la plaisanterie, il serait peut-être temps de réagir ailleurs que sur Twitter. Avant qu’un malheur n’arrive. On dit bien « jamais deux sans trois… »  Et si un ministre averti en vaut deux, que vaut un ministre averti incapable de protéger le directeur de l’IUT de Saint-Denis ?

*Photo: Myrabella / Wikimedia Commons.

La seule exactitude

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Blasphème et bicorne

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revive empereur puertolas

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Romain Puértolas nous a habitués à être plébiscité par le public et méprisé par les spécialistes, ce qui va régulièrement de pair. On ne peut pas avoir raté ses deux précédents romans, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea et La Petite Fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, couvertures colorées et succès international avec des dizaines de traductions pour prolonger le délire. C’était suffisant pour en faire un sympathique auteur de best-sellers chatoyants aux idées courtes. Autant dire qu’en cette funeste année 2015, on le voyait mal se pointer avec un nouvel opus bariolé, un conte à dormir debout cadrant mal avec l’atmosphère électrique du monde entier. On l’imaginait déjà se faire renvoyer des librairies et des plateaux télé à coups de pieds dans le derrière pour plaisanteries et non participation au débat.

Au contraire. Lui seul pouvait faire en sorte qu’on la ferme deux minutes avec les migrants, les salariés d’Air France et le rachat du Parc des Princes par Satan et nous recentrer sur des questions essentielles.

Nous avons vite oublié que la France, avant que tout le monde y mette le feu, était un cocktail détonnant entre une Histoire millénaire et sanglante et le détachement comique de ses habitants. Au mois de janvier, alors que l’idée germait dans l’esprit du romancier, les voix rappelant qu’en France, on devait simplement pouvoir rire de tout, peinaient à se faire entendre. Du coup, pour rappeler cela aux bonnes âmes nostalgiques des « Je suis Charlie » et faire un pied de nez à ceux qui le voyaient en idiot bienheureux, Romain Puértolas décongèle Bonaparte et l’appelle à la rescousse pour nous sauver du péril djihadiste. « Nous », c’est feu son empire, c’est la France; au cas où la définition nous échapperait ces derniers temps, elle est évidente dans l’esprit de l’empereur.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Re-Vive l’empereur n’y va pas de main morte avec le sarcasme pour tous. On rit en imaginant cette scène épique de « prière de rue »: « Alors que Napoléon se frayait un chemin dans le trafic, un homme sembla être pris soudain d’une irrésistible envie d’étaler un tapis de prière en pleine rue et de s’agenouiller dessus. En quelques minutes, des dizaines de fidèles, pris eux aussi d’une impérieuse envie d’enfoncer leur visage dans le derrière du gars de devant, l’imitèrent (…) », en voyant l’empereur aux prises avec le langage politiquement correct: « Mamadou est noir ! », cette simple remarque déclenche un concert de protestations au terme duquel on lui conseille d’employer plutôt le mot de « black »…

D’autres épisodes, comme la cellule de crise entre Sarkozy, Hollande et Napoléon sont l’occasion de mettre dans la bouche de ce dernier des paroles de bon sens (déchoir de leur nationalité les français vétérans de Syrie), remportant l’adhésion des deux hommes d’État mais qui, partout aujourd’hui, font pousser des cris d’orfraie.

L’empereur est surpris et désolé de voir comme son peuple est devenu une proie atone pour fanatiques, du gibier pour prophète, dont le salut ne peut plus venir que des femmes, – ce qui rappellera de bons souvenirs aux amateurs de jeunes Kurdes et Israéliennes en armes – et plus précisément des danseuses du Moulin-Rouge, seules à arborer encore le bleu-blanc-rouge: « Leurs jambes, levées jusqu’au visage, dévoilaient des porte-jarretelles aux couleurs de la France. Napoléon vit dans tout cela un goût exacerbé pour le patriotisme. Il ne lui en fallait pas plus. Des jeunes femmes motivées. Des jeunes femmes soldats, symboles de cette époque d’égalité entre les genres. »

Avaler d’une traite ce roman hilarant procurera un état de jubilation durable et une bonne humeur communicative, le lire comme une parabole est moins innocent. Sous les éclats de rire transparaissent deux vérités: nous sommes face à un danger tout ce qu’il y a de plus réel, face à lui nous manque et nous manquera un héros.

Romain Puértolas, Re-Vive l’empereur !, Le Dilettante

Re-vive l'Empereur !

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Les Lumière à l’aube du cinéma

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freres lumiere dvd

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Le grand acteur Michel Simon se présentait souvent en ces termes, avec humour : « Je suis né en 1895, et comme un malheur n’arrive jamais seul, cette année là les Frères Lumière inventaient le cinématographe. » En 1895 Renoir fait passer la vie dans la peinture, la France est un empire, les voitures hippomobiles dominent le pavé, la radio n’existe pas encore, les journaux sont en noir et blanc, Méliès n’a pas encore marché sur la lune, on s’éclaire au gaz, la Tour Eiffel est un tas de ferraille controversé qui a six ans à peine, et sans cinéma le monde entier s’ennuie. Puis arrivent Auguste et Louis Lumière, entrepreneurs lyonnais, et leur fameuse invention. Pour être juste le « cinéma » était dans l’air au tournant du XIX ème et du XX ème siècle. De nombreux brevets sont déposés de part et d’autre de l’Atlantique, pour divers procédés de reproduction d’images animées. Thomas Edison (à qui nous devons aussi l’ampoule, le phonographe et la roue carrée – rayez la mention inutile) est sur les rangs avec son « kinétoscope », machine permettant de visionner des vues en mouvement en approchant ses yeux d’un petit écran ; mais ce sont les Lumière – forts de leur génie et de leur patronyme[1. N’est-ce pas un coup de génie pour les inventeurs du cinématographe de s’appeler « Lumière » ? Comme à l’inventeur de la poubelle de s’être appelé Eugène Poubelle ?] – qui rencontrent le succès, comprenant que ce qui s’appellera bientôt le « cinéma » est une expérience à vivre collectivement, dans une salle de spectacle, et sur un grand écran – plus grand encore que la vie ! Et pour alimenter leurs séances les frères Lumière vont tourner eux-mêmes, et faire tourner par des « opérateurs » (qui seront les premiers réalisateurs de l’Histoire) près de 1500 films de 50 secondes chacun. Leurs films en celluloïd ont déjà bien des points communs avec les pellicules modernes : format 35 mm et crantage d’entraînement. Et c’est toute l’époque, depuis le coin de la rue jusqu’aux contrées les plus lointaines, qui va entrer dans l’écran carré de leur invention.

Un coffret composé de deux DVD et d’un assez luxueux livret vient documenter cette épopée. « Lumière ! Le cinématographe (1895-1905) ». L’objet vient de sortir chez France Télévisions distribution, sous l’égide de l’Institut Lumière de Lyon, et sous le haut patronage de Bertrand Tavernier. Deux DVD, donc : le premier regroupant environ 10% (restauré) de l’ensemble des films produits par les frères Lumière, dans un astucieux montage thématique accompagné de la musique de Camille Saint-Saëns et l’autre DVD composé de documentaires, témoignages et suppléments divers autour de leur aventure industrielle et artistique. Une chose est certaine : lorsqu’ils entreprennent de faire de leur invention un spectacle public et payant, leur intuition technologique initiale est déjà, aussi, une inspiration artistique. Et en dix ans de production les opérateurs des frères Lumière (disons plutôt les cinéastes précurseurs…) inventent tout bonnement l’art n°7, et des figures de style qui subsistent encore aujourd’hui.

C’est d’abord leur propre famille que les frères Lumière vont filmer. Dans Le repas de bébé, somptueusement composé, on assiste à une tranche de vie familiale particulièrement fraîche ; c’est la propre fille d’Auguste, Andrée, qui est au cœur de l’action. A l’arrière-plan le vent – toujours espiègle – joue dans les feuilles des arbres, et fascine les premiers cinéphiles… Dans Partie de boules, c’est toute la famille Lumière qui est mise à contribution pour une farce burlesque où les boules de pétanque sont envoyées n’importe comment dans la confusion la plus totale… Le tournage a lieu à La Ciotat, dans la villa du père Lumière.

Auguste et Louis montrent aussi les hommes au travail ; démolissant un mur, défournant du coke, et les femmes au travail, lavant du linge… On voit ici des pompiers en plein exercice, ailleurs c’est au travail d’un d’ouvrier étalant du bitume sur une route auquel on assiste. Dans Forgerons, le forgeron besogne avec une splendide chemise blanche immaculée et une cravate hautement respectable… C’est du cinéma ! Partout le sens de la mise en scène et du spectaculaire est patent, comme dans l’admirable Transport d’une tourelle par un attelage de 60 chevaux ; le titre dit tout, et l’on peut imaginer l’émotion des spectateurs qui, après avoir vu défiler ces dizaines de canassons, on vu pénétrer dans l’écran le fardeau mystérieux, la colossale tourelle d’acier d’un cuirassé…

Lyon est un sujet privilégié, qui revient très fréquemment. Si L’arrivée d’un train à la Ciotat est certainement leur plus célèbre film (nimbé de tant de légendes…) les frères Lumière ont aussi filmé des trains pénétrant dans la gare de Perrache. Dès que la capitale des Gaules est au centre d’un film on perçoit une tendresse toute particulière, presque un attachement amoureux… Comment qualifier autrement le sublime Panorama de l’arrivée en gare de Perrache pris d’un train ; où Lyon défile sous nos yeux dans un traveling majestueux… On comprend ainsi pleinement la passion de Bertrand Tavernier, lyonnais pathologique, pour ce cinéma précurseur… (Le long panoramique de Lyon, vu d’hélicoptère, que l’on retrouve en ouverture d’Une semaine de vacances, 1980, n’est-il pas un secret hommage ?)

Les frères Lumière ont inventé le cinéma, et mille manières de le faire. Ils inventèrent le film d’actualité en imprimant sur la pellicule le désarroi des lyonnais frappés par les inondations ; ils inventèrent le sport contemporain en filmant pour la première fois une minute à peine de football ; ils inventèrent les plans aériens en envoyant un opérateur filmer la terre depuis une montgolfière… Les images contemporaines des drones font pâle figure…

Et puis, comme Lyon ne suffisait pas, Auguste et Louis Lumière ont entrepris de filmer le vaste monde. Retenons un seul film de leur épopée aventureuse au-delà des frontières métropolitaines… Le village de Namo : panorama pris d’une chaise à porteurs. 1900. Indochine. Les images sont tournées par Gabriel Veyre. L’opérateur quitte un village rural indochinois sur une chaise à porteurs. Traveling arrière. Des gamins déguenillés le suivent. Ils fixent tour à tour l’objectif de sa caméra, puis sortent du champ. Mais une fillette suit obstinément le caméraman. Elle esquive un gallinacé. Prend le dessus. Elle court plus vite que les autres… Ce sourire-là, ce sourire qu’elle donne, innocente… c’est le cinéma…

« Lumière ! Le cinématographe (1895-1905) ». – DVD

 

Numérique : Pourquoi la France rame

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France numérique Etats-Unis Russie

France numérique Etats-Unis Russie

Il n’est guère besoin d’une longue démonstration pour nous convaincre de l’avance que les Etats-Unis possèdent dans l’industrie du numérique. Que nous utilisions un PC, une tablette ou un smartphone, le système d’exploitation nous permettant de l’employer sera très probablement américain. Nous voulons effectuer une recherche sur le web ? Le moteur de recherche employé sera Google, Bing ou Yahoo! avec une écrasante proportion dans le monde. Si nous conversons avec nos amis sur un réseau social, celui-ci sera probablement la création d’une entreprise américaine, Facebook en tête. Pour un achat en ligne, nous ferons appel là encore à un système américain d’achats et de CRM, par exemple Salesforce.

L’industrie du numérique est une filière stratégique pour l’économie d’un pays, tout comme l’automobile, l’énergie ou l’aéronautique le furent en leur temps. La France et l’ensemble de l’Europe sont à la remorque des Etats-Unis dans ce domaine, avec un retard qui semble irrattrapable. Seuls les Russes semblent avoir compris l’enjeu stratégique que représente le numérique et le très grand danger que constitue une dépendance à des réseaux de connectivité majoritairement américains : par une brillante exception, la majorité des Russes effectue ses recherches sur Yandex et non sur Google, et converse avec ses amis sur VKontakte et non sur Facebook. Yandex est d’ailleurs un moteur de recherche supérieur à Google à bien des égards, et les Russes ont parfaitement compris et anticipé les enjeux placés derrière le web sémantique et les services géolocalisés.

La situation américaine est cependant à la fois forte et fragile. Le numérique américain est un colosse aux pieds d’argile. Il a préempté la plupart des domaines importants, mais la France et l’Europe disposeraient de toutes les capacités pour renverser ce rapport de force. Cependant, sur ce sujet comme sur d’autres, notre pire ennemi est nous-mêmes. Ce n’est pas la dureté de la concurrence américaine qui nous fait obstacle, car la France regorge de talents numériques. Deux points de blocage nous empêchent de réussir une percée stratégique dans ce domaine.

L’incapacité d’agir par l’expérimentation

Le numérique illustre au plus haut point cette vérité du monde de l’entreprise, que l’échec ne doit pas être opposé au succès mais en est la condition qu’il faut admettre. Le monde de l’entreprise en France, particulièrement dans les grandes sociétés, est sclérosé par les « calculs de retour sur investissement », « preuves de rentabilité », « méthodologies garantissant le succès des projets ». On passe beaucoup plus de temps à discuter indéfiniment des preuves de rentabilité d’une activité qu’à la réaliser effectivement.

La peur de l’échec nous fait croire aux bonimenteurs des recettes infaillibles du succès à travers les méthodes de conduite de projet. Il y a bien pire que celui qui ne maîtrise rien, c’est celui qui donne une apparence de sérieux et de fiabilité s’appuyant sur un discours en réalité délirant. Le monde des « méthodologies de projet » et « assurance qualité » est peuplés de charlatans déguisés en hommes sérieux, parce qu’ils ont pu s’acheter d’austères costumes trois-pièces avec les profits considérables de leurs potions factices.

La réalité de ceux qui ont réellement piloté des grands projets d’entreprise, particulièrement dans le numérique, est que le risque existe et qu’il est incompressible. La maîtrise totale est un discours mensonger, bien accepté dans les hautes sphères du management, mais qui ne correspond à rien pour ceux qui travaillent réellement. La conception numérique s’apparente à une activité d’ingénierie : tous les composants qui sont à développer proviennent de sciences exactes, mais leur assemblage et leur utilisation humaine est sujette à risque. Il n’y a pas plus de garantie inaliénable de succès qu’il n’y en a lors du lancement d’un nouveau modèle de voiture.

Le modèle de développement au sein de la Silicon Valley est tout à l’opposé : plusieurs échecs successifs sont nécessaires avant de développer une activité, et il s’agit d’un fait accepté. On ne parle d’ailleurs pas d’échec mais d’exploration ou d’expérimentation. La perte de temps à démontrer la quatrième virgule d’un calcul de retour sur investissement est bannie. C’est un corolaire de l’existence du risque : les anticipations de retour financier ne peuvent être qu’approximatives. Les calculer avec une précision infinitésimale ne relève pas de la rigueur mais du délire, un délire d’autant plus redoutable qu’il se donne toutes les apparences du sérieux.

Cette terreur de l’erreur est révélatrice d’une certaine conception du management en France. Les profils appréciés dans les cercles de direction en France sont ceux qui expliquent brillamment les multiples raisons pour lesquelles une chose ne sera pas facile à réaliser, plutôt que de la rendre réalisable. Ces mêmes hommes appliquent la cynique maxime selon laquelle on ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment. Professionnels de la défausse, ils se sont fait un métier d’envoyer d’autres qu’eux prendre des responsabilités à leur place, pour ensuite en dérober les fruits.

Nous payons cher ces faux dirigeants et vrais usurpateurs qui ont un problème avec l’engagement. Nous retrouvons ainsi à la tête des cercles économiques et politiques français des hommes louvoyants, habiles seulement aux manœuvres d’appareil, nullement au pilotage des hommes. Nous comptons toujours dix Gamelin pour un De Gaulle.

D’où provient un tel état d’esprit ? Après plus de deux cents ans, la France n’a toujours pas achevé sa révolution. La morgue aristocratique fait toujours de l’effet, même si elle n’est plus exercée par des aristocrates de sang. On confond ainsi la vision avec le dédain, l’autorité avec le mépris, la personnalité avec l’ego, l’intelligence avec le cynisme.

Les charlatans des méthodologies infaillibles font recette dans un tel milieu, parce qu’ils tiennent un discours rassurant et lénifiant. Ils disent ce que les hauts niveaux de décision ont envie d’entendre, même si cela ne correspond à aucune réalité. Pour quelqu’un qui doit toute sa carrière à des manœuvres d’appareil et non à des réalisations, le besoin d’être rassuré est obsessionnel car il répond à l’angoisse de ceux qui connaissent très bien, dans leur secret intérieur, leur propre incapacité et leur usurpation.

La valorisation insuffisante des métiers du numérique

Les bons professionnels du numérique, ceux qui sont amenés à piloter des projets complexes impliquant plusieurs dizaines ou centaines de personnes, possèdent une vision et une capacité de conception hors norme des enjeux de l’entreprise.

En France, sans attendre l’émergence du web, l’informatique a toujours été reléguée au second plan parce qu’elle est considérée comme une activité « technique », ce qui chez nous signifie « vil » par opposition à « noble ». Une déplorable habitude nous conduit à séparer strictement « ceux qui pensent » de « ceux qui font ». Cet état d’esprit est héritier de l’aristocratie poudrée mentionnée plus haut, qui ne s’exerce plus par le sang, mais dont nous avons conservé la sale mentalité.

L’informatique montre pourtant plus que toute autre discipline une chose : essentielle on ne comprend véritablement quelque chose que lorsqu’on l’a réalisé jusqu’au bout, qu’on a mis la main à la pâte. La programmation nécessite un haut niveau de conception et d’abstraction, mais enjoint de démontrer séance tenante, par la pratique, la justesse de ces conceptions. Elle est le monde des concepteurs qui ne peuvent tricher.

Contrairement à l’expression trop répandue, il n’est pas possible de « pisser de la ligne de code ». On peut toujours bâcler une réalisation informatique, et il y a hélas de mauvais programmeurs. Mais précisément, selon la capacité de conception de ceux-ci, les coûts de maintenance d’un programme dans les années qui suivront peuvent varier d’un au centuple, et ceci n’est pas une image figurée.

Le vieillissement du code ne touche pas qu’à des points techniques, mais à des questions nous ramenant aux fondements de la logique et à la capacité de généralisation d’une connaissance. Les décisionnaires d’entreprises devraient y songer, car l’explosion des coûts de maintenance informatique ou bien leur maîtrise dépend de la valorisation que l’on aura accordée ou non à ceux qui réalisent le vrai travail. Nombre d’entreprises ont été mises à genoux, parfois jusqu’au dépôt de bilan, du fait de systèmes d’information qu’ils ne savaient plus faire évoluer.

Des programmeurs remarquables cessent d’exercer leur art en France, parce que développer est considéré comme une activité non valorisante, à laquelle on préfère des conceptions superficielles. Il ne servira à rien d’améliorer l’enseignement de l’informatique en France, tant qu’il sera considéré ainsi dans ses débouchés économiques.

Quels remèdes ?

La « terreur de l’erreur » est le point le plus facile à corriger, et il commence à l’être en France, car l’acceptation du mode expérimental a été le premier facteur bien compris de la Silicon Valley. Il suffit de renforcer les initiatives actuelles d’ « incubateurs » et de « digital lab » qui sont en cours. Contrairement aux idées reçues, l’intervention de la puissance publique pour aider à l’établissement de telles initiatives est un facteur de succès. Du reste, l’Etat fédéral joue un grand rôle aux Etats-Unis pour favoriser ce bouillonnement, non en tant qu’acteur direct mais comme « business angel ». Le plus difficile sera de faire admettre ces démarches expérimentales au sein de la grande entreprise privée française, trop politique pour renoncer aux discours mensongers du succès garanti.

La revalorisation des métiers du numérique est le point le plus difficile, car il induit une remise en question du modèle d’incapables louvoyants placés aux leviers de décision politiques et économiques que nous avons érigé hélas, au statut de grande tradition. Sans doute faudra-t-il préserver les filières d’élite du numérique de la capacité de nuisance et de la mentalité nauséabonde des dirigeants français, en les constituant en villages autonomes. De tels villages auraient un grand pouvoir subversif – au sens positif du terme – car ils montreraient en permanence ce que sont de véritables entrepreneurs.

Le Conseil supérieur de l’éducation rejette la réforme des programmes

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Selon un membre du Conseil supérieur de l’éducation contacté aujourd’hui, cette instance consultative a rejeté hier soir la réforme des programmes de l’enseignement primaire et du collège proposée par la ministre Najat Vallaud-Belkacem.

Dès l’ouverture des travaux, qui se sont tenus mercredi et jeudi, certains syndicats semblaient manifester beaucoup de mauvaise humeur parce que la version définitive sur laquelle ils devaient débattre ne leur avait été communiquée que la veille à 21h50.

Mercredi, le SNALC avait déposé  un amendement pour imposer la tenue d’une dictée quotidienne à l’école primaire, laquelle dictée ne figurait pas dans les programmes malgré les engagements médiatiques de la ministre. Le ministère de l’Education nationale, confirmant l’hypocrisie de Najat Vallaud-Belkacem, ne reprenait pas cet amendement à son compte, et le représentant du SNALC était le seul qui votait favorablement dans le scrutin qui suivait.

Finalement, jeudi soir, c’est l’ensemble des programmes qui était rejeté par le CSE. Certes, l’avis du CSE n’est que consultatif et des légions de ministres sont déjà passés outre. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’avait-elle pas claironné à qui veut l’entendre en avril dernier que sa réforme des collèges avait été validée par le même conseil ? Le CSE ne va-t-il pas être désormais classé dans la catégorie « opposants, rebelles, hostiles, irréductibles », à la mode du Rectorat de Toulouse ?

Nobel de la paix: le comité récompense le modèle tunisien

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prix nobel tunisie paix

prix nobel tunisie paix

(Avec AFP) – Au lendemain de la remise d’un Nobel de littérature aussi politique que mérité, l’Académie norvégienne a décidé d’adresser un message fort au monde arabe en récompensant quatre acteurs-clés de la société civile tunisienne qui ont permis d’asseoir la transition démocratique. Si les dirigeants de l’UGTT, ancien syndicat quasi-unique du pays, de l’UTICA (le Medef local présidé par une femme, encore un symbole…), de l’Ordre des avocats et de la Ligue tunisienne des droits de l’homme ont droit à leur trombine sur la photo de famille, ce n’est pas seulement parce que l’institution norvégienne souhaitait exprimer son « encouragement au peuple tunisien qui, malgré des défis majeurs, a posé les fondements d’une fraternité nationale ». Bien au-delà de ses frontières, le cas tunisien doit servir « d’exemple à suivre par d’autres pays », a enchéri la présidente de l’institution norvégienne.

La Tunisie, cas d’école du printemps arabe ? Cette illusion n’a fait qu’un temps. Même si tous les ingrédients du dialogue national tunisien – qui a ses limites : un grand parti islamiste inapte au pouvoir, une opposition armée salafiste, un Président quasi-nonagénaire et une administration toujours corrompue héritée de l’ancien régime – font rêver les professionnels du state-building de Washington et Bruxelles, l’exemple tunisien reste contingent dans un monde arabe en ébullition. Exception faite de la monarchie marocaine, il n’y a en effet guère que l’Égypte qui puisse se targuer d’un Etat-nation aussi solide, aujourd’hui aux mains de l’armée et d’un Président Sissi s’appuyant sur le péril islamiste dans une parfaite stratégie de la tension.
Faisant fi de ces rugosités, les sages d’Oslo aimeraient que les Tunisiens montrent la voie à suivre aux quelques démocrates libyens et syriens qui, le jour venu, voudront bien s’atteler à la reconstruction de leur nation mutilée, mais il y a loin du vœu pieux au terrain.

Prenez une longue tradition émancipatrice inspirée par le protectorat français, un courant réformiste issu des Lumières arabes (la Nahda au XIXe siècle) qui sut installer un État et une administration, une politique laïcisante introduite par le père de l’Indépendance Habib Bourguiba, mâtinez le tout d' »islamo-conservateurs » (Ennahda) prêts au compromis avec leurs opposants, et vous obtiendrez « le seul espoir du printemps arabe » (AFP) ayant accouché d’une constitution consensuelle. Des néo-conservateurs aux altermondialistes, beaucoup pensent un tel cadre exportable ad hoc partout dans le monde, étant entendu que les libertés individuelles s’appliquent à tout homo consumans, quelle que soit sa culture, sa religion, sa géographie et son histoire. Fukuyama a beau prophétiser la « fin de l’histoire » tout en en repoussant l’issue à échéances régulières – à la manière des Témoins de Jéhovah qui nous annoncent Harmaguédon pour demain, après-demain… ou 2050 -, le réel se venge. Ainsi de la Syrie, ou de ce qu’il en reste, à laquelle songeait probablement le comité Nobel en honorant le quartette tunisien. L’absence d’une réelle société civile, entretenue par cinquante ans de baasisme, conjuguée à une certaine arriération sociale (communautarisme et sujétion de la femme sont les deux mamelles de ce peuple morcelé en une myriade de confessions), ont produit le marasme que l’on sait. Et la pousse du prurit djihadiste a – sans doute définitivement – fait exploser les frontières établies par l’accord Sykes-Picot. Même topo pour la Libye, laquelle n’a jamais été une nation unifiée, n’eût été l’autoritarisme du colonel Kadhafi, dont la main de fer dissimula pendant quarante-quatre ans le maintien du système tribal et la division pluriséculaire (que les Romains observaient déjà!) entre Tripolitaine et Cyrénaïque,.

Voilà pourquoi bien des lecteurs de Fukuyama basculent progressivement dans le camp de Samuel Hungtinton.Puisque ces satanés Arabes n’entendent rien à la démocratie universelle, laissons-les s’entredéchirer entre chiites, sunnites, laïques et islamistes, au besoin en mettant un peu d’huile sur le feu pour que bouille la marmite (opération franco-britannique en Libye, offensive saoudienne au Yémen, etc.). Que le choc des civilisations s’accomplisse au sein même de l‘Oumma arabiyya (la Nation arabe), Dieu reconnaîtra les siens et Merkel triera les migrants. Chez certains commentateurs dépités, une assez courte unité de temps sépare le passage de l’universalisme botté au dépit occidentaliste : les quelques mois qui ont vu les printemps arabes virer aux hivers islamistes ou chaotiques.  A priori, le comité norvégien n’a pas renoncé à ses vieux rêves universalistes. C’est tout à son honneur.

Espérons cependant que le prochain lauréat du Nobel de la paix ne soit pas un bon samaritain gérant l’accueil des migrants… qui fuient l’échec des révoltes arabes.

*Photo: © AFP/Archives FETHI BELAID.

«Avec l’islamisme, l’appareil du PS est dans le déni»

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celine pina ps islam banlieues

celine pina ps islam banlieues

Céline Pina est conseillère régionale d’Île-de-France, élue dans le Val-d’Oise. Non reconduite en tant que candidate aux prochaines élections, elle s’est vue menacer d’exclusion du PS en raison de ses prises de position anti-islamistes.

Propos recueillis par Pascal Bories et Daoud Boughezala

Causeur. On vous a entendue pousser un coup de gueule à la télévision pendant la tenue du « Salon musulman du Val-d’Oise » les 12 et 13 septembre. Si cet événement rassemblait effectivement des prédicateurs salafistes peu connus pour leur engagement féministe, ils n’appelaient pas non plus leurs ouailles à battre leurs femmes, comme l’ont prétendu les Femen…

Céline Pina. Au départ, mon attention a été attirée par des féministes comme Yael Mellul ou Catherine Moreau qui m’ont dit : « Regarde, ça se passe à côté de chez toi. » J’ai donc pris la liste des intervenants et fait des recherches sur internet. C’est ainsi que j’ai découvert le contenu de leur propagande. On savait que, lors du salon, ils seraient prudents, la préfecture ayant averti qu’elle enregistrait tout, mais les vidéos enregistrées lors d’un salon précédent sont éloquentes.

Concrètement, qu’avez-vous entendu ?

Je vais vous citer ce qu’il y a de plus choquant : « La femme qui sort non voilée, qui se parfume, est une fornicatrice. » Ou l’apologie du viol conjugal : « Une femme qui se refuse à son homme est maudite. » [access capability= »lire_inedits »] Plus globalement, ces prêcheurs entendent construire toute une société de contraintes. Il n’y a aucune dimension spirituelle, mais uniquement des interdits et des obligations qui s’abattent surtout sur la femme. Dans ce salon, les référents islamiques tiennent un discours caricatural, sentimentalo-gluant, ils parlent à des adultes comme s’ils avaient 12 ans. Cela donne : « Un père qui élève sa fille de longues années, il l’aime ; c’est son père, il la protège. S’il la donne à un autre homme et que celui-ci la maltraite, le père sera le défenseur de sa fille. » Résultat : 1. la mère est évacuée ; 2. la fille n’a pas son mot à dire puisqu’elle est « offerte » ; 3. on est dans un univers sans loi où tout procède du père… On paie cher les aberrations propagées par ces faux guides qui semblent très mal connaître leur religion.

Vous allez nous dire que ça n’a rien à voir avec l’islam ?

L’islam n’est pas mon sujet. Je ne suis pas une spécialiste et quand bien même le Coran dirait que la femme doit être soumise à l’homme, je défendrais l’opinion inverse. Après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, le peu de suites de la mobilisation du 11 janvier a eu tendance à me faire basculer dans une colère que je ne contrôlais plus. Mais j’essaie d’être bienveillante et j’ai beaucoup lu, notamment Abdennour Bidar. Alors que je suis athée, ce penseur soufi a rallumé ma flamme intérieure. Il raconte que l’homme n’est pas l’esclave de Dieu, mais que la meilleure façon d’exprimer la part de divin chez l’homme, c’est au contraire de redevenir créateur en fondant un monde commun.

Juste après les attentats de janvier, qui ont pour le moins ébréché notre « monde commun », vous avez publié une tribune dans le Huffington Post où vous écriviez notamment : « Ni amalgame ni déni. » Sur le terrain, quelles entorses à la laïcité et aux valeurs républicaines avez-vous constatées ?

En banlieue, je n’ai pas vu de barbus échevelés qui crient sur les femmes en leur mettant un capuchon sur la tête comme un bouchon sur un stylo mais, pendant les municipales, j’ai observé des phénomènes bien plus insidieux. Cela se passe toujours de la même manière. Une association se crée. Elle veut installer une mosquée et va demander un bail emphytéotique au pouvoir politique. Le but du jeu, c’est de privatiser la relation aux autorités publiques, et l’angle cultuel est le bon car les politiques l’identifient comme un lien d’appartenance qui fixe une partie de la communauté. Arrivent alors des sollicitations très régulières, pour montrer qu’un lien s’est créé entre les dirigeants de l’association et le pouvoir politique. Les associations instrumentalisent ensuite ce lien pour dire à ceux qu’elles entendent dominer : « Si tu veux des informations, voire des passe-droits, passe par moi, j’ai des contacts. » Une fois l’accord de principe obtenu, reste à trouver l’emplacement de la future mosquée. Cela devient une question de prestige, donc d’affirmation de son pouvoir. L’idéal étant que la mosquée se trouve à proximité d’un collège ou d’un lycée publics.

Jusque-là, rien de choquant, l’exercice de la liberté de culte est un principe constitutionnel…

Le problème, c’est de placer deux savoirs différents – la mosquée et le lycée – au même niveau. Plus une association parvient à obtenir un terrain central, plus elle montre qu’elle a l’oreille des politiques et plus cela renforce sa mainmise sur la communauté. Dans un second temps, d’autres associations se créent, en général dans le champ de la citoyenneté ou de l’aide à la réussite scolaire. Ces structures ont toujours deux visages. D’un côté, on voit des gens très sages avec lesquels on ne peut pas être en conflit. De l’autre, des associatifs plus jeunes et bien propres sur eux qui tiennent un discours très calibré, confondant la sphère publique et la sphère privée. Ils s’adressent à leurs « sœurs » et à leurs « frères » afin d’essayer de contrôler tous les aspects de leur vie, évidemment « pour leur bien ».

Ne sous-estimez-vous pas le libre arbitre des habitants de banlieue face aux propagandistes islamistes ?

Si la propagande islamiste marche, c’est parce qu’elle se développe sur un désert spirituel à peu près total. Et je ne parle pas forcément de religion, car le politique a aussi une dimension spirituelle. Or, aujourd’hui, les gens désespèrent des politiques, notamment parce qu’ils ont l’impression que leurs inégalités de naissance se transforment inéluctablement en inégalités de destin. Le silence des politiques face à l’islamisme pèse aussi, car une opinion politique qui n’est pas combattue est une opinion légitimée.

Non seulement cette mouvance n’est sans doute pas assez combattue, mais une grande partie de la gauche s’appuie sur un discours « anti-islamophobe » pour engranger des voix. François Hollande a par exemple été élu avec 90 % des suffrages chez les Français musulmans…

Oui, la stratégie de Terra Nova[1. Pendant la dernière campagne présidentielle, la Fondation Terra nova, proche du PS, proposa la martingale suivante pour garantir la victoire de la gauche : abandonner le vote populaire, désormais acquis au Front national, au profit d’une alliance entre bobos et enfants d’immigrés.] a marché[1]. Mais ce deal politique ne survivra plus très longtemps parce que, aujourd’hui, les militants identitaires et religieux poursuivent leurs propres objectifs et sont avant tout au service de leur combat. Or, sur mon territoire, si certains élus font de la politique noblement, d’autres font encore du Terra Nova, à droite comme à gauche. Cette stratégie est d’abord le résultat d’une désertion idéologique : quand les politiques n’ont plus rien à dire, et ne savent plus quels principes ils doivent défendre, ils se mettent à répondre à la « demande ». Et ils commencent à vendre la citoyenneté à la découpe. Il faut être vigilant parce que le monde dans lequel j’ai grandi n’est plus une évidence.

Que voulez-vous dire ?

Plus jeune, je vivais dans l’illusion hégélienne qu’on allait avancer vers plus de démocratie et d’égalité, comme le soutenait La Fin de l’histoire de Fukuyama. Puis il y a eu l’affaire Merah, avec le meurtre de la petite fille, en 2012. Ce jour-là, mon monde s’est effondré. De la même manière, je croyais impossible qu’on décapite quelqu’un en France, et j’étais persuadée que l’égalité homme-femme était un acquis qu’il fallait seulement améliorer. Je ne pensais pas qu’elle pouvait être attaquée aussi violemment sans que personne réagisse.

On aimerait voir plus de manifestations de musulmans contre l’islamisme, où l’on scanderait « Pas en mon nom ». Avez-vous reçu des messages de soutien de la part de musulmans ?

Oui, beaucoup. Des hommes et des femmes musulmans me disent : « Nous, on n’est pas comme ça. Ces discours-là, nous, on ne les valide pas. » J’ai dit publiquement que la religion était une affaire privée et que les lois de la République passaient avant les interdits et les préceptes religieux. C’est une phrase qui pouvait heurter. Or, c’est précisément à cela que des citoyens d’origine musulmane réagissent positivement.

Fait remarquable, nous n’avons pas entendu une seule fois les mots « Front national » depuis le début de cet entretien alors qu’en général, surtout chez les élus de gauche, on a droit au sempiternel : « Surtout, je ne veux pas faire le jeu du FN… »

Je vais vous décevoir, je me crois aussi caricaturale que mes petits camarades. Comme les islamistes, Marine Le Pen est perpétuellement dans le double discours. Elle a beau maîtriser sa parole de façon impeccable sur certains thèmes, je la crois insincère. Mais je ne supporte pas qu’on fasse taire tout le monde en disant : « On ne va pas faire le jeu du Front national. » Car ce qui fait le jeu du FN, c’est justement l’autocensure et l’absence de discours politique.

Comme Alain Finkielkraut, vous pensez que la classe politique « fait le cadeau du réel au FN »

On passe son temps à dire qu’on ne veut pas faire le jeu du FN, or il ne cesse de monter. Beaucoup d’intellectuels portent ce combat mieux que moi, comme Abdennour Bidar, Mohamed Sifaoui, Caroline Fourest, Michel Onfray, ou encore Christophe Guilluy et Laurent Bouvet qui ont réfléchi sur l’insécurité culturelle. À un moment donné, il va falloir travailler ensemble. Si nous voulons vraiment nous battre, arrêtons d’exiger des certificats de virginité en nous demandant depuis combien de temps untel ou untel mène ce combat. Levons le nez du guidon et essayons de changer !

Comment ?

À ma petite échelle, j’ai choisi de ne plus taire les choses que j’avais déjà du mal à accepter. L’appareil du Parti socialiste est dans le déni, comme j’ai pu l’être dans le passé. Mais, quand on a le sentiment que le monde s’effondre, on ne danse pas au-dessus du volcan, en espérant effacer la réalité. On prend ses outils et on reconstruit. Et le verbe est la première arme des politiques et des citoyens. Reprenons la parole : c’est de nos silences que les islamistes tirent leur pouvoir.[/access]

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