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Immigration: pourquoi il n’y a pas de débat en Suède

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Depuis des mois, les relations entre la Suède et le Danemark ont pris un tour orageux. En cause : la politique d’immigration, restrictive au Danemark, très libérale en Suède. La brouille n’a pas attendu les dernières élections qui, à Copenhague, ont été remportées par une majorité de droite légèrement dominée en terme de suffrages et d’élus par le Parti du Peuple danois (Dansk Folkeparti, DF). Ainsi, le parti socialiste suédois avait dès le printemps dernier annoncé sa rupture avec son alter ego danois, après que celui-ci, sous la pression d’une opinion publique chauffée à blanc, eut annoncé son virage sur la question migratoire.

Ce désaccord s’est transformé en querelle, lorsque le gouvernement danois a décidé de protéger (temporairement) sa frontière et bloqué le trafic ferroviaire entre l’Allemagne et la Suède, via Copenhague. Les mots qui fâchent ont été lancés, les indignations symétriques se sont dressées, les uns se sont sentis un peu plus Danois, les autres un peu plus Suédois, et tous de moins en moins Scandinaves.

Mais les querelles ont parfois du bon, et peuvent aussi permettre qu’on se parle (enfin) de ce qui fâche.

L’interview parue dans le Jyllands Posten (Danemark) d’un journaliste suédois, Johann Andersson, par l’écrivain et historien danois Mikaël Jalving fait froid dans le dos, tant le premier décrit une sorte de totalitarisme progressiste qui sévirait dans les médias outre-Øresund. Mais il rassure aussi : c’est quand on commence à percevoir la tyrannie d’une idéologie qu’elle perd de sa puissance.

Le journaliste suédois affirme d’emblée : « En Suède, les médias ne surveillent pas le pouvoir, ils surveillent le peuple. » Puis il décrit la manière dont des journalistes ont harcelé une blogueuse, connue sur la toile sous le nom de Julia Caesar et qui, tant sur les questions d’immigration que de genres, affichaient des opinions dissidentes. En dernier ressort, le nom, l’adresse et la photo de la blogueuse auraient été publiés, contre le souhait de cette dernière, journaliste à la retraite. « De cette manière, les médias mainstream lui ont fermé le clapet, elle devenait trop dangereuse. » C’est à cause de cet exemple que le journaliste interviewé tient à garder une sorte d’anonymat (il donne son nom, si courant qu’il pourrait être un pseudonyme, mais refuse d’être photographié).

Comme Mikaël Jalving s’étonne de cette peur (qui fait le jeu du pouvoir), Johann Andersson la justifie et évoque la pression sociale, voire physique (cas de violences contre certains blogueurs), mais insiste surtout sur la légitimation par les élites de ces intimidations : la gauche a en effet inventé le concept de « god had », la bonne haine, la haine justifiée, la haine nécessaire. Cette « bonne haine » est alors relayée par des associations dites antifascistes et antiracistes. Cette bonne conscience et cette impunité morale se double, pour les journalistes, du sentiment d’être objectifs quand les dissidents, quand ils évoquent ce qu’ils constatent, sont nécessairement au mieux victimes d’idées reçues, au pire fanatiques et partisans.

Tout ceci n’étonnera que modérément les lecteurs français qui connaissent un même « climat du débat » depuis de nombreux mois. Mais, là où l’interview devient passionnante, c’est lorsque le journaliste suédois analyse ce que nous appellerons ici les ressorts pulsionnels de la politique de son pays.

Pour Johann Andersson, il y a derrière la politique très favorable à l’immigration des élites suédoises deux désirs aussi inconscients que têtus.

Le premier consiste à être moralement les meilleurs. Il ne s’agit pas d’agir bien, mais d’agir mieux. Mieux que tous les autres. Andersson déclare que son pays veut devenir le meilleur élève de le communauté internationale, le chouchou des Nations-Unies (« Eliterne drømmer om at gøre Sverige til FN’s kæledægge »). Le second consiste à obliger les autres nations européennes à suivre son exemple, en étant à la fois membre de l’espace Schengen et en n’appliquant pas le protocole de Dublin, créant ainsi une situation de fait contraignant les autres capitales à réviser leurs propres politiques (ce qu’ont fait l’Allemagne, puis la France…). Andersson conclut ainsi « Sveriges politik er en trussel mot hele Europa » : La politique menée par la Suède constitue une menace pour l’ensemble de l’Europe.
Nous comprenons ici que la position narcissique des élites suédoises renvoie à quelque chose apprise fort tôt à l’école et dans la famille : la sublimation de la pulsion de domination par un surmoi exemplaire et persécutif, véritable colonne vertébrale de la société du consentement. Chacun est appelé à exercer son emprise sur l’autre en exerçant un mieux-disant, mieux-faisant moral, sanctionné positivement par l’Autorité.

Le grand intérêt de cette analyse est qu’elle dépasse l’explicite et le conscient pour aborder la dimension irrationnelle et intime des comportements politiques. On comprend bien pourquoi il ne peut y avoir débat sur la question migratoire (un argument du type « en déracinant définitivement les classes moyennes syriennes, vous appauvrissez le pays et ruinez son futur » n’a aucune chance d’être entendu pour ce qu’il est, il relèvera automatiquement pour l’interlocuteur d’un non-dit « Démocrate-suédois »).

Certes, une telle analyse ne prête pas à l’optimisme, mais il reste qu’une brèche est ouverte. Si pareil diagnostic peut-être posé en Suède même, alors nécessairement, le débat s’ouvrira un jour.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21801087_000001.

Au dernier chic végétarien

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vegetariens alphonse allais

Les cantines scolaires, qui sont pourtant en général des endroits assez peu exaltants, sont devenues depuis quelques années un champ de bataille idéologique. Manger ou ne pas manger du porc, telle est la question, ou, si l’on préfère, dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es. Ou au moins pour qui tu votes. Au mois de mars puis de septembre paraissaient dans Le Monde deux tribunes cosignées par des responsables écologistes comme Allain Bougrain-Dubourg ou Sandrine Bélier, des noms venus des médias comme Aymeric Caron, des philosophes comme Florence Burgat et par notre bouddhiste national Matthieu Ricard. Ils réclamaient une loi pour les repas végétariens dans les cantines et proclamaient fièrement : « Le repas végétarien, le plus laïc de tous ! » Selon une logique très dadaïste, les signataires supprimaient donc le problème de la viande halal en supprimant… la viande, « afin d’apporter une réponse apaisée au débat sur la laïcité dans les assiettes ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est le propre des végétariens convaincus que de penser que leur innocente manie permettra de sauver le monde. Dans Végétarisme intégral, un conte d’Alphonse Allais paru dans la presse de la Belle Époque, on trouve déjà raillée cette même conviction qui flirte avec l’intolérance, au travers des délibérations d’un club d’Anglais excentriques : « À la grande majorité, on répudia non seulement les personnes qui mangent de la viande ou du poisson mais encore toutes celles qui font emploi, en vue de vêtements, ornements ou tous autres usages, de la peau, du poil, des plumes, etc., etc. »

Ce qu’Alphonse Allais, humoriste libertaire fin de siècle, présentait comme une pochade hyperbolique s’est révélé involontairement prophétique puisque l’aile dure des végétariens s’appelle aujourd’hui le véganisme et proscrit toute utilisation de l’animal dans la nourriture mais aussi le textile, les cosmétiques, les médicaments. Bien entendu, nos aimables pétitionnaires n’en sont pas là mais tout de même, on sent qu’il ne leur faudrait pas grand-chose : « Pour être juste, il conviendrait que cette alternative sans viande et sans poisson exclue le lait et les œufs, afin de satisfaire les végétaliens. »

Pour la prochaine rentrée, de manière à éviter cette fois-ci les querelles récurrentes sur la blouse ou l’uniforme à l’école, ils pourront, au nom de la laïcité, recommander comme Alphonse Allais que tous les enfants se chaussent « avec des bottines en herbe », idéales à tout point de vue sauf dans le cas où l’on se voit « contraint à partager le dortoir des herbivores ».[/access]

Alphonse Allais, Plaisirs d’humour (Livre de poche).

Plaisirs d'humour

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*Photo: wikicommons.

James Bond reprend du service

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jambes bond horowitz

Soit vous choisissez d’escalader laborieusement la face sombre, cet Everest indigeste où le style a dévissé. Piolet en main et poches sous les yeux, ne vous obstinez plus à grimper vers d’inaccessibles cimes ! Le plaisir de lecture est passé au travers de votre mousqueton. Pas la peine de s’accrocher à ces romans durs comme de la roche, l’autofiction française ne mérite pas qu’on s’y fracasse la tête à chaque rentrée de septembre. Laissez-là aux critiques neurasthéniques qui lisent comme on bachotte.

Soit vous avez envie de respirer à pleins poumons et de dévaler tout schuss un thriller à l’ancienne. Au panier, les tracas existentiels des auteurs sous camisole, rien ne vaut du « 60 Year Old Whisky », un bon vieux Bond avec tout ce qu’il y a de factice et de flamboyant, de faisandé et de fantastique. Des espionnes pas bégueules, des bagnoles de course, des méchants soviets derrière le rideau de fer, du Cristal Roederer au goulot, un milliardaire patibulaire et James, parfait représentant du mâle dominant, l’Homme réactionnaire dans toute sa splendeur, le sauveur de ces dames. Le charme et l’autorité des années 50, le tout secoué au shaker…pas à la cuillère comme il se doit. Un retour à l’adolescence en Bentley 4,5 litres avec compresseur Amherst-Villiers et en smoking de gala. Question standing, ça change de la misère sociale dont se repaissent nos écrivains en vogue.

Chez Bond, l’action liquide la psychologie de bazar. C’est ce qu’on appelle « le permis de tuer ». La franchise Bond vient donc d’être reprise par Anthony Horowitz, connu pour ses adaptations de Sherlock et d’Agatha Christie. Les héritiers de Ian Fleming ont choisi ce londonien qui a été décoré en 2014 de l’Ordre de l’empire britannique pour services rendus à la littérature. Dans « Déclic mortel », il s’en donne à cœur joie. Il ne boude pas son plaisir en multipliant les références historiques et en incluant même des notes de Ian Fleming himself. Ce dernier avait rédigé des synopsis pour un projet de série télévisée aux Etats-Unis qui ne vit jamais le jour. L’un d’entre eux intitulé « Meurtres sur roues », plongeait Bond dans l’univers des Grands Prix automobiles. Sir Stirling Moss, la légende toujours vivante des sports mécaniques british, y tenait même un rôle principal, celui de pilote instructeur. Horowitz s’est servi de cette trame pour créer une histoire aux ramifications tentaculaires. Un Bond réussi, c’est un Bond hypercalorique, il faut que ça déborde, que le lecteur à bout de souffle soit projeté à chaque chapitre d’un continent à un autre, d’une blonde à une brune, etc…Ceux qui aiment une littérature introspective, blanche comme un mont chauve, peuvent passer leur chemin. Cette nouvelle aventure emprunte à la pyrotechnie une débauche d’effets spéciaux.

Il y a dans ce roman d’espionnage une parenté avec  La Grande Evasion  et Peur sur la ville . On ne sait plus où donner de la tête, Bond non plus d’ailleurs. Un jour dans le baquet d’une Maserati 250F rouge vif sur le circuit du Nürburgring, le lendemain sur une base de lancement de fusées à Wallops Island en Virginie. Entre conquête spatiale Est versus Ouest, anciens scientifiques nazis recyclés et ce mystérieux homme d’affaires, miraculé de la Guerre de Corée, Horowitz pratique une géopolitique du divertissement. Il s’inscrit même dans la suite de Goldfinger, les fans de Bond retrouveront, non sans effroi, le terrible SMERSH ainsi qu’une vieille connaissance, l’adorable et vénéneuse « Pussy Galore » qui est à la tête d’une organisation de lesbiennes. « Les gangs américains les plus puissants la respectent » affirmait Fleming. Et puis, comment ne pas succomber à un agent secret qui déclare : « Je hais le thé et j’estime qu’il est l’une des causes de la décadence de l’empire britannique ».

Déclic mortel de Anthony Horowitz – Incluant des notes de Ian Fleming – Editions Calmann-Lévy

Kafka au pays du surréalisme

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kafka paris maumejean

Xavier Mauméjean a eu une idée géniale et un peu à la mode – ce qui la rend doublement géniale ou non, selon le degré de bougonnerie de son lecteur – pour son dernier roman: imaginer le non-dit d’un fait historique. En septembre 1911, Franz Kafka et son ami Max Brod quittent Prague et leur bureau de petits fonctionnaires pour passer quelques jours à Paris. C’est tout pour les faits: Kafka à Paris est le récit fictif et impertinent de leur séjour.

Celui-ci prend un tour épique la veille du départ, quand un éditeur pragois ambitieux charge les deux jeunes écrivains encore inconnus de rédiger un guide touristique de la capitale française à destination des visiteurs modestes, et surtout, de rendre une visite de courtoisie à l’un de ses amis miné par une dépression mais riche à millions. En dédommagement, l’escapade entière est aux frais de l’éditeur. Il n’en faut pas plus à un Kafka loufoque, imprévisible, loin des clichés et à son faire-valoir excentrique pour se lancer tête baissée dans l’aventure. Le démarrage est lent, mais une fois à bord du train, le récit suit sa route avec panache et insolence, déploie des trésors d’humour décalé non consensuel.

Depuis l’anti-germanisme français dont les compères craignent d’être victimes par malentendu (« Pour les Français, tout ce qui s’exprime avec trop de consonnes vient d’Allemagne. ») jusqu’au vol de la Joconde dont est accusé Apollinaire, tout y est. Le vice du récit de voyage en moins: certes, deux pragois à Paris forment un duo comique en lui-même, mais l’étonnement permanent et stupide du touriste nous est épargné. On éprouvera le même plaisir à les suivre dans cette ville qui n’existe plus qu’il y a à feuilleter dans les bibliothèques les albums de photographies « le Vème arrondissement à la Belle Époque » et autres « histoire du Marais en images », avec une mention spéciale pour l’exceptionnel « menu » du bordel, attraction immanquable, dans lequel Kafka et Brod se rendent évidemment pour la bonne cause.

L’album de cartes postales habilement découpé en « Kafka et Max Brod au bois de Boulogne / au Louvre / sur les quais / au Bon Marché », ainsi de suite, constituait déjà un bel objet littéraire, mais à mi-chemin, tout bascule. C’est qu’il ne fallait pas compter sur un membre du Collège de Pataphysique pour signer un simple roman touristique.

Après une scène de réconciliation entre deux vendeurs du Bon Marché dans les sous-sols du magasin sur le testament d’Aristide Boucicaut, un ami dépressif les entraîne dans les tunnels du métro pour une chasse au rat puis dans d’inimaginables bas-fonds où se croisent Fernand Léger et des amateurs de matches de rats. Le Paris illuminé n’est plus que boue, excréments et haleines fétides, un tourbillon célinien crasseux et fantastique qui laisse à l’un une migraine homérique et à l’autre de douloureux stigmates.

Le retour à Prague est une douche froide. Une méprise sur le sens du « premier étage » par rapport au « rez-de-chaussée » en français éclaire pour les deux amis leurs péripéties d’un sens nouveau non moins dérangeant. L’éditeur, ruiné par leurs frasques, laisse sa place et sa plaque à un autre, qui donne carte blanche à deux fripouilles devenues Franz Kafka et Max Brod devant l’éternel.

Kafka à Paris est un vrai roman délirant dont on redescend à regrets.

Kafka à Paris

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Kafka à Paris, Xavier Mauméjean, Alma, 2015.

*Photo : Scott Rettberg.

Paris intra-muros

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maraudes sophie pujas paris

Paris a une forme de côte de veau. Cela n’a jamais échappé à personne. C’est même pour cette raison que les plus grands poètes, à travers l’Histoire, ont chanté la beauté, les mystères, les envoûtements et le charme irrésistible de la ville-lumière – qui attire des humains du monde entier, et même des Belges. Villon a dit la vie de ses étudiants au Moyen-Âge. Baudelaire a chanté son spleen et ses nuits interlopes. Jacques Dutronc ses petits matins nimbés de grâce. Et Apollinaire, Céline, Hemingway ? La capitale, ses rues, Sa Majesté la Seine, ses monuments, le soleil qui se lève sur le Sacré-Cœur, ou qui se couche sur le Génie de la Bastille,  tout est fait pour inspirer le poète. Paris – à l’instar de New-York, Chandernagor et Couilly-Pont-aux-Dames – sera toujours au cœur de la littérature mondiale. Le nouveau livre de Sophie Pujas, Maraudes (Gallimard) en est une brillante démonstration.

Après un premier opus remarqué consacré au peintre Zoran Mušič (ZM, Gallimard, 2013), qui tenait à la fois de l’essai et du poème en prose, l’auteur revient avec un livre délicat sur Paris, composé d’une multitude de chapitres très courts (de une à trois pages), chacun introduit par le nom d’une rue. Les yeux grand ouverts sur la ville, mais surtout sur les humains qui la traversent, et parfois se hasardent à l’habiter, l’auteur distille des micro-récits qui finissent par composer une mosaïque saisissante de ce majestueux navire battu par les flots, mais qui ne sombre pas.

Rue Oberkampf, un contrôleur de la RATP appréhende pour la millième fois le contact des voyageurs aux visages méprisants du bus 96. Dans les jardins du Luxembourg, un adolescent tente de dominer sa timidité pour séduire sa première jupe plissée lycéenne. Place de Clichy, une femme recherche le fantôme d’un être aimé. Rue Buffon, une fillette dialogue avec un dinosaure : « Elle a beau être légère, plume, papillon, quand elle lui fait signe, elle se sent encore plus minuscule. Une virgule dans la rue, une esquisse de petite fille. Il est immense, il la regarde depuis la grande fenêtre boisée du Muséum d’histoire naturelle. Le diplodocus, son squelette géant qui surveille la rue ». Rue de l’équerre un street-artiste rhabille les murs d’une peau nouvelle de papier : « Il trace des portraits sans visages. Tous sont un peu de lui et aucun ne lui ressemble tout à fait ». Montmartre est un décor, une installation, « une vue de l’esprit ». À l’Orangerie, dans le Jardin des Tuileries, on revient encore et toujours se saouler à la splendeur des Nymphéas.

Mais plus que des lieux, Maraudes nous entraîne dans une déambulation bohème, une forme d’errance, d’équipée sur des chemins de hasard ; attitude que l’auteur revendique dès les premières pages de son livre : « Je prends des bus qui ne vont nulle part, et en reviennent, je colle mon front à leurs vitres comme une enfant aux bizarres caprices, sans jamais élucider le pouvoir de cette ville sur moi ». L’idée est de laisser monter la cité en nous, de régler notre pouls sur son rythme. Ailleurs l’auteur confesse : « S’égarer est un art de vivre, une question de principe. Il faut laisser défiler les rues comme on devrait accueillir les êtres, sans rien attendre d’eux, je veux dire rien que l’on ait espéré à l’avance ». On nous avait dit que Paris était une fête, mais Paris est surtout une aventure.

Mais si l’on devait trouver un fil rouge, dans l’écheveau complexe de ces récits, ce serait certainement celui des laissés pour compte, des enracinés au pavé, des réguliers du macadam, ces fantômes, clochards, marginaux qui habitent les rues, et s’effacent progressivement, à force d’indifférence générale, d’hiver rigoureux, et d’absence de main tendue. Rue de l’Odéon un sans-abri ne se distingue plus de la rue, et s’efface… « Les passants vieillissent et meurent. Il est éternel, pris dans une trappe du temps ». Pont Alexandre III un autre malheureux est emporté par le froid hivernal : « Un froid à pierre fendre, et il n’était qu’un homme. Un froid de canard, de loup, et il n’était qu’un homme. Un froid de gueux ». On comprend que la maraude se fait à hauteur d’homme, avec tout l’humanisme qui manque à l’époque… Les fantômes passent. On salue la mémoire d’un aviateur qui, pendant la libération de Paris, a jeté son appareil dans la Seine, au niveau du pont de Tolbiac, pour épargner la population. Et la lune veille : « Rue de la lune. Un jour, elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu’un partirait à sa recherche. Personne. »

Sophie Pujas dit beaucoup de Paris – et on lira peut-être demain Maraudes avant de visiter la capitale, comme on lit depuis toujours les Promenades dans Rome de Stendhal avant de se rendre dans la ville éternelle. Enfin, soyons honnête, Sophie Pujas ne dit pas vraiment tout ; elle omet notamment d’expliquer pour quelle raison Paris a la forme d’une côte de veau. Ce qui, avouons-le, épaissit encore le mystère. Espérons qu’elle consacrera à cette question cruciale un nouveau livre avec la même sensibilité.

Sophie Pujas, Maraudes, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2015.

*Photo : wikicommons.

Bernanos, thrillers métaphysiques

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bernanos cure campagne

Quand par hasard, aujourd’hui, il est encore question de Bernanos, c’est le plus souvent pour ses essais. Ma première rencontre avec lui remonte, je crois, à la classe de seconde. À cette époque-là, je lisais tout ce qui concernait la guerre d’Espagne. Je vibrais avec L’Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Les choses étaient merveilleusement simples. Il y avait les salauds et les héros. Les héros étaient les volontaires des Brigades internationales et les salauds étaient dans le camp d’en face, chez les fascistes. Par ce goût cornélien de l’héroïsme et du beau geste qui sommeille dans le cœur de tout jeune Français un peu frotté de littérature, je concédais que la résistance des cadets de l’Alcazar de Tolède contre les troupes républicaines ne manquait pas de panache, mais tout de même, au bout du compte, cela ne pesait pas bien lourd face à l’horreur de Guernica sublimée par Picasso. C’est alors qu’un copain catho et un peu royco, à moins que ce ne soit le contraire, me signala l’existence des Grands Cimetières sous la lune. Ce livre me prouverait, me dit-il, que l’on pouvait être de droite et pourtant avoir écrit contre le camp franquiste, coupable d’assassiner dans l’homme ce que Bernanos appelle « l’esprit d’enfance ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce pamphlet, Bernanos, qui est installé à Palma de Majorque depuis 1934, raconte comment il assiste au soulèvement militaire contre la République. Tout aurait dû le pousser à s’en réjouir : il est catholique, monarchiste et, malgré quelques vicissitudes, il est resté proche de Maurras et de l’Action française. Il est déjà un écrivain reconnu depuis la parution en 1926 de Sous le soleil de Satan, qui a rencontré un très grand succès. En face, ce sont des anarchistes, des communistes, des socialistes, alors que son propre fils, Yves, a revêtu l’uniforme des phalangistes.

Oui, mais voilà, Les Grands Cimetières sous la lune sont le réquisitoire le plus féroce qui soit contre cette alliance mortifère entre le sabre et le goupillon qui montra toute son horreur une nuit de l’automne 1936 où « de pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement sont fusillés devant le cimetière du village. Une fois morts, on en fait un tas que l’on arrose d’essence avant d’y mettre le feu. Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque a laissé faire tout ça ».

Le livre me bouleversa par sa force lyrique et désespérée, par cette façon de placer au-dessus de tout « l’honneur chrétien ». Bernanos m’apprit dès cette première lecture quelque chose de capital : un écrivain, même avec des « idées », même « engagé », doit savoir tirer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour autant convaincre ses ennemis. Alors que Léon Daudet avait vu apparaître, avec Sous le soleil de Satan, « une nouvelle étoile dans le firmament de la littérature », après Les Grands Cimetières, parce que Bernanos a préféré la vérité à Maurras, Daudet le traite, dans L’Action française, de « pourriture » et de « nature femelle ». C’est pour cela que, dans ma bibliothèque, je place Bernanos entre Orwell et Pasolini, tous deux venus de la gauche. Le premier a révélé, dans Hommage à la Catalogne, l’horreur stalinienne à Barcelone en 1936, le second montré, dans ses Écrits corsaires, comment une certaine jeunesse gauchiste était la complice ou l’idiote utile du capitalisme et du consumérisme des années 1960.

Vint ensuite la lecture des romans. Les romans de Bernanos ne sont plus vraiment lus sauf quand des cinéastes aussi jansénistes que lui, de loin en loin, s’en emparent, comme Bresson pour Journal d’un curé de campagne et Mouchette ou Pialat pour Sous le soleil de Satan. La réédition dans la Pléiade en deux volumes des Œuvres romanesques complètes devrait mettre un terme à ce relatif oubli dont les raisons sont multiples.

Tout d’abord, la production romanesque de Bernanos est concentrée sur une période finalement très courte de sa vie, une dizaine d’années, entre 1926 et 1936, et compte moins d’une dizaine de titres noyés dans une masse abondante d’essais, de pamphlets, d’articles et de textes polémiques que seul un style incandescent sauve de l’anachronisme, car rien ne vieillit plus vite que le journalisme. Et puis Bernanos lui-même n’a pas facilité la renommée de ses romans : « Je ne suis pas un écrivain », déclare-t-il dans Les Grands Cimetières. Il faut entendre qu’il est le contraire d’un homme de lettres comme il le dit crûment : « Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre. (…) Je ne repousse pas d’ailleurs ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel ma vie. »

Bernanos a toujours refusé les rentes de situation de la vie littéraire et il a passé sa vie, pour une partie, dans les trains et les cafés à placer des assurances dans les départements de l’Est afin de nourrir une famille toujours plus nombreuse, et pour une autre dans des exils volontaires en Espagne, au Brésil puis en Tunisie. Il trouvait que la France avait vraiment trop mauvaise mine après Munich et la collaboration, sans compter son envahissement par une technique qui lui tenait lieu de métaphysique et par une goujaterie généralisée. Cet effacement de l’honneur, que même le général de Gaulle ne parvint pas à ressusciter, fut la dernière désillusion politique de celui qui, dès 1940, avait soutenu la France libre.

Le dernier obstacle à la lecture des romans de Bernanos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus recette en littérature, surtout le Dieu bernanosien qui s’éloigne, se cache, se retire du monde : ses romans sont les romans du tsimtsoum, dirait la tradition juive qui désigne ainsi ce moment de retrait du divin de la création, sa contraction en lui-même. Voilà pourquoi les romans de Bernanos, qui se passent tous entre Artois et Boulonnais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres perdus, des vagabonds, des enfants assassinés ou suicidés, de jeunes aristocrates trop pures sur la voie de la sainteté ou du martyre, laissent cette impression peu aimable d’un « mauvais rêve », pour reprendre le titre d’un de ses romans posthumes.

Il faudrait, en fait, oublier tout cela un moment et lire les romans de Bernanos comme on lit des romans noirs. Il a en d’ailleurs écrit au moins deux, Un crime et Un mauvais rêve, qui obéissent aux règles canoniques du genre avec juges et assassins, meurtriers, coups de feu dans la nuit, captations d’héritages, passés inavouables, changements d’identité, couples maudits sombrant dans la toxicomanie. On remarquera qu’aucun roman de Bernanos, absolument aucun, n’échappe à cette malédiction de la mort violente qui semble un détonateur indispensable à la création littéraire, avec une prédilection pour le suicide : pas moins de douze pour huit romans, dont les pages déchirantes de la Nouvelle Histoire de Mouchette où l’adolescente profanée se noie dans un étang en robe de mariée.

C’est que le suicide est la conséquence de la solitude qui est au cœur de l’œuvre de Bernanos, la solitude radicale de l’homme moderne qui naît dans les tranchées de 14-18 au contact d’un carnage industrialisé. Cette nouvelle solitude est sans éclat, dangereuse, mortifère. On oublie trop souvent que les grands solitaires bernanosiens, les prêtres comme Donissan dans Sous le soleil de Satan, ou le curé d’Ambricourt du Journal, sont contemporains d’autres solitaires du même genre chez Simenon mais aussi du Feu follet de Drieu, du Meursault de Camus, du Roquentin de Sartres ou de l’Aurélien d’Aragon. Seulement les prêtres bernanosiens, pour encore augmenter leur tourment, ont gardé une conscience aiguë du mal qui rôde dans leur paroisse et d’un surnaturel qui contamine la réalité la plus prosaïque : « J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix », écrit par exemple le curé d’Ambricourt.

Cette intrusion de visions presque fantastiques dans une littérature naturaliste est une des marques de fabrique des romans de Bernanos[1]. Il réussit ainsi à incarner dans la réalité de ses personnages des dogmes de l’Église catholique comme la communion des saints, définie ainsi dans les Dialogues des carmélites : « On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Cette transposition donne au diptyque formé par L’Imposture et La Joie l’allure de thrillers mystiques : l’âme de l’abbé Cénabre, prêtre mondain, auteur érudit des Mystiques florentins, ayant perdu la foi mais continuant d’exercer son ministère par une curiosité diabolique du cœur humain, cette âme sera-t-elle sauvée ? Deux êtres devront se sacrifier pour cela. D’abord l’abbé Chevance, qui mourra seul une fois que Cénabre lui aura confié son terrifiant secret, et ensuite Chantal de Clergerie, à qui Chevance a en quelque sorte passé le relais. Chantal, héritière spirituelle de Chevance, découvre elle aussi sa mission rédemptrice dans la solitude alors qu’elle est cernée par un père académicien, caricature des catholiques bourgeois que Bernanos vomissait tout comme Léon Bloy avant lui, par une grand-mère folle, un psychiatre et un chauffeur russe drogué. Ce dernier, finalement, la violera et l’assassinera. Et c’est seulement par ce sacrifice que l’abbé Cénabre, le prêtre perdu, retrouvera la foi.

Même étranger aux préoccupations bernanosiennes sur la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être fasciné par cette autopsie impitoyable de ce qui ronge notre époque : un relativisme patelin, un ennui qui ne dit pas son nom, une peur diffuse. Toutes choses qui sont des signes incontestables d’un travail du négatif nous rendant tous étrangers à nous-mêmes. Arriver à cerner cette banalité destructrice est la grande originalité des romans de Bernanos : il a compris, encore une fois comme Simenon dont il fut toute sa vie un grand lecteur, que Satan est en complet veston à l’instar de M. Ouine, un ancien professeur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa portée dans les filets d’une rhétorique spécieuse au service de la désillusion.

 « Bernanos fait du diable un compagnon de tous les jours », écrit Nimier dans ses Journées de lecture. On ne saurait mieux indiquer la nécessité des romans de Bernanos en un temps comme le nôtre, assez naïf pour penser que le mal a la politesse de se laisser reconnaître au premier coup d’œil.[/access]

Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, suivies de Dialogues des carmélites, Bibliothèque de la Pléiade. Édition en deux volumes de Jacques Chabot, Pierre Gille, Monique Gosselin-Noat, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et André Not. Préface de Gilles Philippe. Chronologie par Gilles Bernanos.


Fatima ou la délicatesse

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fatima philippe faucon

Contrairement à une idée reçue, la figure de l’immigré et de l’étranger n’est pas absente du cinéma français. Mais ce qui fausse sans doute notre impression, c’est que cette figure se réduit souvent à un typage sociologique souvent lourd. D’un côté, elle est traitée sous l’angle d’une certaine « victimisation » qui permettra au spectateur de s’offusquer à peu de frais sur le racisme, l’exclusion, la condition féminine et de verser une larme sur « ces pauvres gens ». De l’autre, c’est la vision purement folklorique qui l’emporte et offre à la société française un visage réconcilié avec ses arabes gouailleurs et ses bons nègres rigolos (songeons à Intouchables)

Fatima de Philippe Faucon pourrait sombrer dans le premier de ces travers puisque son héroïne est une algérienne qui parle très mal le français et s’exprime en arabe avec ses enfants, qui porte le voile et qui se démène tant bien que mal pour que ses filles réussissent en faisant des ménages. On voit alors se profiler l’ombre menaçante du film sociologique ne s’appuyant que sur des stéréotypes et confortant aussi bien dans ses certitudes le bourgeois « de gauche » toujours prompt à s’apitoyer et le beauf de droite qui pestera contre cette femme qui ne parle même pas la langue du pays qui l’accueille. Mais la force du film, c’est que le cinéaste ne filme jamais un « type sociologique » mais un véritable personnage plein d’opiniâtreté et d’énergie. Faucon a toujours été un cinéaste « modeste », évitant les généralités comme la peste et privilégiant la vérité de l’individu (c’est sans doute pour cette raison que beaucoup de ses films sont des prénoms : Sabine, Muriel fait le désespoir de ses parents, Samia…).

C’est en partant du portrait d’une femme admirable (Fatima) qu’il parvient ensuite à donner une coloration universelle à son propos et à évoquer les maux d’une société (car il n’agit pas, bien entendu, de se voiler la face). Mais ce qui intéresse d’abord le cinéaste, c’est le rapport de Fatima à ses filles et le gouffre en train de se creuser entre elle et celles qui sont désormais de culture française – car Souad et Nesrine lui répondent toujours en français. Le propos dépasse alors le simple cadre « culturel » pour déboucher sur une vision très juste d’une séparation entre les générations. Séparation à la fois « voulue » puisque Fatima se démène pour la réussite de ses filles mais également « redoutée » puisque ces adolescentes sont constamment assignées à des places édictées par le regard du voisinage ou simplement par la tradition – comme ce père qui interdit à Nesrine de fumer. Faucon saisit ce moment particulier où l’aînée quitte le domicile familial pour essayer d’obtenir sa première année de médecine tandis que la plus jeune arrive en fin de collège et se révolte parce que le fossé qui s’est creusé entre sa mère, qui se tue à la tâche, et ses désirs d’adolescentes parait désormais infranchissable.

À la manière d’un Pialat (mais sans la violence), Faucon peint avec beaucoup de justesse les portraits de ces trois beaux personnages féminins, privilégie les petits instants où rien ne se passe vraiment mais qui en disent plus long que de grands discours (ne pouvant procurer à Nesrine beaucoup d’argent pour ses études, Fatima lui remplit son frigo des plats qu’elle a préparés). Les plus beaux moments du film sont ceux où Fatima se retrouve seule avec ses filles et qu’elles se parlent, évoquant aussi bien l’avenir que des sujets plus futiles comme les garçons.

La délicatesse du trait fait qu’on oublie l’arrière-plan social qui aurait pu être très lourd (l’immigration, l’exclusion…) et qu’on se contente d’apprendre à un peu mieux regarder cet « Autre » qu’on ne voit jamais de cette manière sur un écran. Fatima n’est plus seulement cette femme algérienne qui ne parle pas le français mais l’image de tous ces parents issus de milieux modestes et qui ont tout fait pour que leurs enfants puissent bénéficier d’une certaine ascension sociale.

Si le film est très réussi lorsqu’il s’agit de peindre les trois héroïnes du récit, il peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et manque peut-être un peu d’ampleur. Sans doute parce que le cinéaste n’évite pas systématiquement le typage, plus par maladresse que par réelle volonté. Je pense en particulier à ce qui me paraît être la scène la plus faible du film, celle où Fatima entreprend de discuter avec une mère d’élève au supermarché et que celle-ci s’empresse d’abréger la conversation. Présent dans la salle, le cinéaste a bien précisé qu’il cherchait à filmer quelque chose d’insidieux et d’ambigu. Est-ce un geste d’exclusion raciste ou est-ce que cette mère est tout simplement pressée ? Après tout, il n’est pas non plus criminel de vouloir écourter une conversation lorsqu’on croise quelqu’un à qui on n’a pas grand-chose à dire!  Mais à la manière dont est filmée la scène, on reste persuadé qu’il s’agit d’un rejet raciste tristement ordinaire et on retombe dans une vision un peu caricaturale des choses.

Quand on quitte le giron familial (dans une acception large car les scènes chez Nesrine avec son amie sont très belles), le film s’avère parfois un peu plus boiteux (les passages à l’école, par exemple). Mais ces réserves ne font pas oublier les qualités d’une œuvre dont la délicatesse et la justesse restent des denrées rares dans ce type de chronique. Faucon ose même terminer son film de manière optimiste. et nous arrache quelques larmes en nous persuadant qu’au fond, rien n’est perdu et qu’à l’image de Fatima, il ne faut jamais baisser les bras.

 Fatima (2015) de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot. En salle depuis le 7 octobre.

Eugénie chez Taddeï, FN à Sciences Po, La Mecque, etc.

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eugenie bastie mecque italie

Eugénie grandie

Par Marc Cohen

À la rédac, on sait depuis longtemps que notre consœur Eugénie Bastié est bourrée de talent. Infatigable envoyée spéciale du Figaro (et aussi de Causeur !) sur le front des idées reçues, traqueuse de doxa, « démantibuleuse » d’impostures, elle prouve à chacun de ses papiers que tous les jeunes journalistes ne sont pas des petits soldats Playmobil (en plus, elle est rudement jolie, ce qui ne gâche rien, quoiqu’un chouia hors sujet).

Comme la miss est aussi punchy à l’oral qu’à l’écrit, Frédéric Taddeï a eu l’idée de l’inviter sur le plateau de Ce soir ou jamais. Excellente initiative, mais qui n’a pas eu l’heur de plaire au plus éminent téléspectateur de la France de gauche, vous aurez reconnu Daniel Schneidermann.

Sur son site Arrêt sur images, Schneidermann fulmine : comment CSOJ ose-t-il mettre en avant cette jeune réac « détendue » qui affirme sans même s’excuser que « le vieux monde est de retour » ? Certes, je n’ai jamais eu le bonheur d’être dans la tête de Daniel, mais j’en déduis que, pour lui, une réac c’est forcément une épicière obèse à doberman, ou bien une bigote hystérique, ménopausée depuis l’instauration du nouveau franc, ou à la rigueur une avocate d’affaires avide de profits mal acquis.

Comme Eugénie n’est rien de tout ça, Daniel perd un peu les nerfs – comme il les reperdra d’ailleurs quelques jours plus tard, sur le site de ses copains d’Acrimed, en faisant part de son refus de débattre avec Élisabeth Lévy pour cause d’« inaptitude physique ».

Mais revenons à Eugénie. Dans sa chronique, Schneidermann fait feu de tout bois pour essayer de lui confectionner un costume de sorcière. Et vas-y qu’elle a manqué de respect à Attali. Et qu’elle ose prôner « l’enracinement » (le déracinement c’est trop fun, tout le monde sait ça !). Et puis elle prend la défense des « Européens taraudés par le “complexe des Indiens d’Amérique” ». Certes, la réac détendue veut que le France accueille les migrants « qui souffrent le plus », mais c’est sans doute pour mieux empêcher le reste du monde de venir s’installer chez nous. Autant de propos scandaleux qui signent pour Daniel « l’hégémonie de la droite extrême sur les plateaux mainstream ».

Voilà la preuve insigne de l’excellence d’Eugénie Bastié.[access capability= »lire_inedits »] Elle révulse Daniel Schneidermann. Et dans l’art de la guerre, c’est un sacré atout, comme l’avait compris le fin stratège Mao dès 1939, quelques années avant de devenir le tyran sanguinaire qu’on sait : « Être attaqué par l’ennemi est une bonne chose (…). Et si celui-ci nous attaque avec violence, nous peignant sous les couleurs les plus sombres et dénigrant tout ce que nous faisons, c’est encore mieux, car cela prouve que nous avons remporté des succès remarquables. » Bingo !

Satan entre à Sciences Po

Par Pierre Jova

« Moi vivant, le Front national ne sera jamais représenté à Sciences Po », aurait juré feu son directeur, Richard Descoings, décédé en 2012. La prophétie s’est accomplie : Richie est mort et des étudiants de l’IEP Paris ont annoncé la création d’une antenne du FN dans la maison. Au-delà de l’émotion médiatique suscitée par ce nouveau-né, à quoi ressemble le FN « Sciences Po » ? On retrouve à sa tête David Masson-Weyl, un pur produit de l’écurie Philippot – lequel suit  de très près les activités des frontistes de l’amphi Boutmy.

Autour de Masson-Weyl, on est frappé par la forte présence d’anciens militants de gauche. Tous affirment n’avoir rien trahi, ils ont simplement rejoint le parti sur la base du souverainisme et de l’antilibéralisme. Ainsi Antoine Chudzik, étudiant en master et fils d’ouvriers. Ex-membre du Parti socialiste, ce descendant d’immigrés polonais de Montceau-les-Mines explique être avant tout « fier de l’histoire de France et de la IIIe République ». Il raconte avoir eu un « coup de cœur » pour Ségolène Royal en 2006 : « Elle montrait qu’on pouvait être de gauche et patriote. » Il milite pour elle jusqu’aux primaires de 2011, et vote François Hollande à la présidentielle, « contre l’austérité en Europe ». Il est rapidement déçu : « Le lâchage de Montebourg a été un déclic. Il est évident aujourd’hui que François Hollande adhère complètement au libéralisme européen dominant. » Lecteur d’Alain Finkielkraut, il estime que la vision du philosophe « devrait être celle de toute de la gauche républicaine ». Antoine condamne en bloc le communautarisme, « y compris celui des catholiques », et affirme que « SOS Racisme a pris le pouvoir au PS ». C’est cela qui le fait basculer au FN, et non chez Mélenchon : « Le Front de gauche est un parti de profs et de fils de profs, qui loue l’immigration sans penser aux petites gens. »

Le Front de gauche, c’est de là que vient Davy Rodriguez, étudiant en master droit-éco, qui a été un membre actif de la section du Parti de gauche à Sciences Po. Natif de Saint-Ouen-l’Aumône, près de Cergy, ses parents sont des immigrés espagnol et portugais. Il reproche à son ancien mouvement de ne pas aller au bout de sa logique : « Si Mélenchon était cohérent, il tiendrait le même discours que Georges Marchais sur l’immigration, à savoir que la libre circulation des capitaux va de pair avec la libre circulation des personnes. » Davy a perdu l’amitié de nombre de ses anciens camarades, mais il est persuadé d’être resté fidèle à son idéal originel : « Contre l’Europe libérale marchande, pour la République et la souveraineté nationale. »

Dans une école « gauche cachemire », les étudiants frontistes parviendront-ils à s’exprimer ? À y regarder de près, le FN Sciences Po ne manque pas de qualités pour se faire accepter : ses membres sont laïcards, voire, de leur propre aveu, bouffeurs de curés, et favorables au mariage gay. Toutes choses très bien portées rue Saint-Guillaume. De là à ce que leurs rivaux démocrates de tous bords acceptent qu’un parti qui représente un Français sur quatre puisse s’exprimer librement…

Septembre noir à La Mecque

Par Daoud Boughezala

2015 restera comme un annus horribilis à La Mecque : plus de 700 pèlerins sont morts le 24 septembre dans une bousculade durant la lapidation de Mina, rituel au cours duquel le musulman accable de pierres un mur figurant Satan. Mise en cause par ses rivaux iraniens et turcs, l’Arabie Saoudite a nié tout défaut d’organisation, malgré la récurrence de ce genre de tragédies. Une quinzaine de jours plus tôt, l’écroulement d’une grue sur la Grande Mosquée de La Mecque avait ainsi tué 111 fidèles. Sitôt l’accident survenu, le roi Salman a décidé de priver de contrats publics l’entreprise propriétaire de la grue. Jusqu’au 11 septembre 2015, la holding Ben Laden Group était pourtant au-dessus de tout soupçon…

Selfie folies

Par Pascal Bories

Aux États-Unis plus encore qu’en France, prendre des photos d’enfants nus peut vous coûter bonbon. On connaissait l’histoire d’Eva Ionesco, shootée par sa mère en tenue d’Ève – ou de prostituée – dès l’âge de 4 ans. Des années plus tard, elle avait fini par déposer plainte contre sa génitrice et dénoncer une exploitation traumatisante.

À l’heure où tout le monde se promène avec un appareil photo connecté dans la poche, la judiciarisation de ces choses-là va beaucoup plus vite. Et nettement plus loin. En février dernier, un jeune Américain de Caroline du Nord, Cormega Copening, était poursuivi pour avoir pris et conservé dans son smartphone des photos d’un mineur nu comme un ver. Le nom de ce gamin de 16 ans qui s’était laissé abuser en posant pour le dangereux pervers ? Cormega Copening, c’est-à-dire lui-même. Quarterback de l’équipe de football de son lycée, aujourd’hui âgé de 17 ans (!), il échangeait alors des selfies suggestifs avec sa petite amie, la charmante Brianna Denson.

Les juges ont eu beau se rincer l’œil au passage, la justice demeure aveugle : la loi fédérale sur la pédopornographie juge comme un adulte quiconque prend en photo un mineur à poil, point barre. Pour ne pas être fiché à vie comme un délinquant sexuel, Cormega a donc été contraint de plaider coupable. Déjà suspendu de son équipe de foot et ridiculisé dans tous les médias, il fera l’objet d’une enquête approfondie pendant un an.

Compte tenu de l’empressement français à copier-coller tout ce que les États-Unis inventent de pire, gageons que nous ne sommes pas à l’abri d’un tel délire judiciaire. Sans même attendre TAFTA, expurgez fissa vos ordinateurs de toutes les photos pouvant prêter à controverse. Y compris celles où, âgé d’à peine une semaine, vous gazouillez à poil sur un coussin de velours…

Amendements amers

Par François-Xavier Ajavon

L’Italie est un pays en forme de botte, peuplé essentiellement de cinéastes néoréalistes, de gangsters à chapeau et de femmes fatales du genre Sophia Loren. L’Italie a fait le choix de ressembler à une botte, afin qu’on ne la confonde pas avec un tabouret, un démonte-pneu ou un accordéon chromatique.

Depuis que Silvio Berlusconi a pris sa retraite, le pays s’ennuie, on délaisse les gondoles à Venise, on ne se retourne plus au passage d’une Lamborghini Aventador, le moral des mangeurs de pâtes est plus bas que le niveau de la mer Tyrrhénienne. À cela s’ajoutent l’afflux massif de migrants, le mauvais climat des affaires et le non-remplacement de Leonardo da Vinci dans l’imaginaire collectif national.

Dans ce contexte déjà douloureux, on apprend que le parti souverainiste la Ligue du Nord a déposé pas moins de 82 millions d’amendements à un projet de réforme constitutionnelle actuellement débattu au Sénat. On souligne : 82 millions. Cette réforme, portée par le chef du gouvernement de centre gauche Matteo Renzi, prévoit notamment une réduction sévère des prérogatives du Sénat qui, si ma mémoire est bonne, est pourtant une invention locale.

Roberto Calderoli assume sans chipoter cette obstruction : « J’ai déposé aujourd’hui 82 730 460 amendements à la réforme constitutionnelle en cours d’examen au Sénat : tous les moyens sont permis, y compris celui-là, pour sauver la démocratie. » Ce chiffre record a été atteint grâce à un traitement informatique d’un même amendement, dupliqué en masse avec d’infimes modifications de mots, de ponctuation, etc. « Je suis pratiquement sûr d’avoir battu tous les records », a ajouté l’élu, même s’il est probable que cette salve sera prochainement rejetée en bloc par le président du Sénat, comme c’est son droit.

Cette opération de la Ligue du Nord devrait engloutir plus de 400 tonnes de papier. Pauvres arbres… Les droits du peuple contre ceux des peupliers ?[/access]

Être maire de Sarcelles, c’est pas si facile

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Dans les années 60, des exilés du monde entier et des français de France se sont trouvés réunis par l’Histoire à quelques kilomètres de la capitale, au milieu de nulle part , dans la boue, le vent glacial, le béton et l’inconnu. Pendant deux décennies, confiants dans les possibilités d’ avenir que leur offrait la France, sans arrogance ni peur du voisin, ils ont mis en commun leurs identités multiples avec le respect et la simplicité de l’échange. Autrement dit, ils ont inventé une identité nouvelle, ils sont devenus Sarcellois.

Sur des bases républicaines et laïques, ces bâtisseurs avaient construit un modèle unique de mixité sociale et ethnique et défié leurs détracteurs qui, par médias interposés se moquaient de l’inhumanité des cages à poules et du béton, certains allant jusqu’à inventer une épidémie locale, la sarcellite.

Des gens venus des quatre coins du monde, de Tunis, de Pondichéry , d’Izmir, des juifs, des bouddhistes, des musulmans, des chrétiens, et des Français de France cohabitaient dans le même hlm dans la paix et la joie. Leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles et partageaient les mêmes préoccupations, que leurs parents soient pilotes de ligne chez Air France, maçons italiens, secrétaires picardes, bouchers égyptiens, ou profs rapatriés d’Algérie. La religion et les traditions de chacun ne dépassaient pas le seuil des maisons et ne se portaient pas en bandoulière, même si les échanges circulaient sous forme de nourritures ou de récits partagés.

À partir des années 80, tout change. Les équipements urbains se détériorent, le bâti se dégrade faute d ‘entretien, le prix des loyers devient trop cher. On assiste à l’arrivée massive de familles nombreuses d’Afrique de l’Ouest. C’est à ces familles sans autres ressources que les aides de l’État, que l’on reloue ces appartements sans les refaire à neuf.
La physionomie de Sarcelles change radicalement. Les rues, le marché et les centres commerciaux, ressemblent plus à Bamako qu’à une ville de France.
La classe moyenne quitte la ville, mettant un terme au mythe de Sarcelles, à sa mixité sociale et à sa mixité ethnique, puisque les Français de France – de moins en moins nombreux dans la ville – forment aussi un groupe ethnique.

Sarcelles ne cessera dès lors de recueillir les immigrés les plus indigents, devenant la quatrième ville la plus pauvre de France. C’en est fini du Grand ensemble modèle. La ville est devenue un puzzle bancal où manquent les pièces maîtresses qui en firent autrefois un ensemble solide.

Les 90 communautés de Sarcelles, majoritairement musulmanes, vivent en vase clos. Les Juifs sont partis pour une grande part d’entre eux ; ceux qui restent, pour la plupart devenus orthodoxes, se regroupent dans une partie de la ville.
Les Chaldéens sont arrivés en masse. Ils ont construit la pus grande église chaldéenne de France et participent grandement à l’économie de la ville avec leurs nombreux commerces.

Certains d’entre eux, comme le tenancier du bar-tabac central, furent victimes de saccages le 20 juillet 2014, lorsqu’une manifestation pro-Gaza interdite tourna à l’émeute violente. Ce jour-là, on cria « Morts aux Juifs « dans les rues de Sarcelles !

Comment en est-on arrivé là ? C’est ce que tente de comprendre le documentaire Sarcellopolis.

Le début du film est touchant , comme un Je me souviens de Perec, grâce aux archives Ina et aux témoignages de quelques pionniers. Les images en noir et blanc et le langage châtié du siècle dernier ont toujours un charme désuet.

Puis on découvre les témoins choisis par le réalisateur. L’un retrace son installation heureuse dans les premiers temps de Sarcelles, l’autre dit avoir réussi dans la vie et évité la délinquance grâce à la Maison des Jeunes d’antan… C’est bien, quoique trop long et un peu ennuyeux. On est pressés d’entrer dans le vif du sujet : Sarcelles aujourd’hui.
C’est une jeune fille chaldéenne qui nous éclaire. Sa communauté lui paraît fondamentale pour se sentir soutenue et en sécurité. Regrettant que la France ait perdu ses valeurs, elle se sent aussi chaldéenne que française et refuse qu’une identité prédomine sur l’autre. Moderne et respectueuse de ses traditions, elle ne se distingue guère de la jeune génération des années 60 qui a construit Sarcelles, sinon par l’emploi du mot «communauté». Beaucoup de ces familles chaldéennes ont choisi de vivre dans le Vieux Sarcelles, habitant des pavillons avec jardins, loin du bruit et de la promiscuité des grands ensembles. Ils ont brûlé leurs vaisseaux en quittant leurs pays, sont ancrés ici, et la France est désormais leur pays.

Parmi cette mosaïque de communautés, certains accusent le maire François Pupponi de favoriser la communauté juive. Devant une maquette de la ville, l’édile explique sans langue de bois : « Là, ce sont les gens qui paient des impôts à la ville, beaucoup d’impôts » ! Puis sa main glisse vers l’autre moitié de la maquette. « Et là, il y a tous ceux qui ne paient pas d’impôts, 100 % de loyers sociaux, principalement des familles de l’Afrique de l’Ouest. Alors moi, je prends l’argent de ceux-ci pour donner à ceux-là ! C’est plutôt eux qui auraient de quoi râler non, vous ne croyez pas ? La seule chose que je leur donne c’est la possibilité de vivre leur judaïsme en toute sécurité. » Rappelons que si les écoles de Sarcelles sont les plus neuves du pays, il n’y a pratiquement plus d’élèves juifs pour en bénéficier.

On est donc surpris d’entendre le proviseur du lycée public Jean-Jacques Rousseau déplorer devant la caméra : «L’école est le lieu du vivre-ensemble, les élèves juifs ont fui les écoles publiques… enfin je ne sais pas si le mot fui est le bon ». Non, ce n’est pas le bon mot et il est regrettable qu’aucun témoin ne précise que les juifs ont été chassés des écoles publiques par un antisémitisme virulent, des intimidations permanentes, voire parfois des coups et du racket.

On comprend mieux les choix du réalisateur à l’apparition d’Arié Alimi. Il est juif, a suivi sa scolarité à Sarcelles à l’école juive Torat Emet. Il parle devant le mur d’enceinte de cette école protégée par des militaires depuis les attentats. L’image rappelant immédiatement le Mur de séparation de Jérusalem, la mise en scène se révèle. Pour le dire crûment, Monsieur Alimi est le « bon » juif du documentaire. Il dénonce cette école de l’enfermement, en parlant par une fente à des élèves comme à des détenus. Arié déplore la non-mixité de cet établissement confessionnel et regrette que les jeunes gens de l’extérieur y soient perçus comme des gens à craindre. Du bout des lèvres, il reconnaît certes que des jeunes juifs ont été dernièrement pris pour cibles, mais que « c’est compliqué de conjuguer cette nécessité de sécurité et cette expression de singularité qui entraîne les plus grands dangers ». Puisqu’il prétend que la peur est réciproque, pourquoi ne donne-t-il pas un exemple de juif terrorisant un musulman à Sarcelles ?

Mais tout s’éclaire lorsque M. Alimi revêt sa robe d’avocat. Il est l’ami et le conseil de Nabil Koskossi, opposant acharné du maire Pupponi et organisateur de la manifestation du 20 juillet 2014. À l’époque, Pupponi l’avait attaqué en justice, avant que le Parquet ne classe l’affaire. Mais le maire ne lâche pas et s’est constitué partie civile. Alimi affirme partager les mêmes valeurs que Koskossi. Il est fier de le défendre, a fortiori en tant que juif. Mais la manif du 20 juillet ? Les cris de « mort aux juifs » ? On passe.
Il faut regarder d’autres reportages pour se rendre compte de ce qui s’est passé. Dans l’un d’eux, Francois Pupponi détaille la façon dont les émeutiers ont épargné toutes les boutiques appartenant à des musulmans pour ne s’attaquer qu’à celles des juifs et des chrétiens.

Mais dans Sarcellopolis, c’est Nabil Koskossi qui a droit de réponse. « Au nom de quoi n’aurions-nous pas le droit de manifester pour Gaza à Sarcelles ? À cause de la communauté juive ? Nous sommes en république! Je ne suis pas responsable des émeutes. » Peut-être. Mais jeter de l’huile sur le feu dans une ville où une grande partie des jeunes musulmans considèrent les juifs comme des nantis tout-puissants et privilégiés ne démontre pas une volonté pacificatrice. Et ce monsieur de se contredre quand il revendique l’identité française des jeunes musulmans qu’on discrimine : « Ce qui se passe en Syrie ou en Irak, c’est pas leur problème. Ils n’ont rien à voir avec tout ça ils ont nés en France ! » C’est juste. Mais alors, pourquoi la Palestine les excite-t-elle à ce point ?
Une nouvelle fois, au lieu de proposer un point de vue différent, le réalisateur fait parler une dame musulmane qui en remet une couche sur la ville et ses protégés. La mairie ne nettoierait que certains quartiers (suivez son regard…) et laisseraient les leurs crasseux, tandis que de nombreuses crèches communautaires refuseraient leurs enfants, etc.

La fin du film montre une jeune fille de 18 ans , élève du lycée Rousseau, métisse d’ascendance mauritanienne et bretonne. Elle est brillante et bien élevée, aspire à devenir médecin, et cerise sur le gâteau, elle est très belle. « Tout va bien à Sarcelles, il n’y a aucun problème entre les jeunes. D’ailleurs mon meilleur ami est juif. » Un rêve ! Ou juste un bon élément de casting ?

Dans son bureau, je questionne Francois Pupponi sur les reproches que lui adressent ses détracteurs.
Il répond point par point. «Mon soi-disant communautarisme ? J’en ai marre de ces débats d’intellos sur ce qui est bien ou pas! J’imagine qu’ils m’ont encore attaqué dans ce documentaire ! Je fais ce que je peux avec ce qu’il y a ! » « Le cinéma fermé depuis des lustres ? Il rouvrira quand la commission aura donné son accord, à la fin du mois. ». Passons à un autre sujet : « Le manque de culture ? Il y a chaque jour une manifestation culturelle et sportive où les jeunes juifs chrétiens, musulmans, laïques se rencontrent, au Conservatoire, au stade ou ailleurs ! Et on ne se demande pas comment je trouve l’argent à chaque fois! «
Un coup de fil nous interrompt. Sa colère monte, il vient d’apprendre qu’un débat organisé au lycée Rousseau et suivra le documentaire de France 3. « Quoi ? Un débat où l’on n’invite pas le maire, mais l’avocat de mon détracteur ? Je vais organiser quelque chose moi aussi parce que j’en ai marre que des journalistes viennent à Sarcelles et racontent n’importe quoi ! Ils n’y connaissent rien ! »
En effet, le débat se déroule au CDI du lycée transformé en studio télé. À coté de la belle mauritanienne-bretonne, l’avocat Alimi et le proviseur du lycée palabrent. Autour d’eux, quelques élèves du lycée et enseignants forment le public, tous polis et mignons. Ambiance bisounours.

Sebastien Daycart Heid et son équipe n’ont invité aucun élève extérieur, issu d’établissements religieux privés comme le Saint Rosaire ou les écoles juives. Sans doute pour que le débat soit aussi lisse que le film, qui ne véhiculent l’un et l’autre qu’une image partielle et contestable de Sarcelles.
Pourtant, ce jeune réalisateur semble bienveillant. Sans doute s’est-il laissé conseillé et influencé par les journaux remerciés au générique : Mediapart et Libération.

En face, François Pupponi est tout sauf un idéologue. L’ancien adhérent du CERES de Jean-Pierre Chevènement est devenu pragmatique au fil des années.
Entre laïcité, communautarisme ou troisième voie, il fait avant tout ce qu’il peut. Décidément, être maire de Sarcelles, c’est pas si facile.

Sarcellopolis, un documentaire de Sebastien Daycard Heid, sera diffusé sur France 3 le 17 octobre.

Immigration: pourquoi il n’y a pas de débat en Suède

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immigration suede migrants danemark

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Depuis des mois, les relations entre la Suède et le Danemark ont pris un tour orageux. En cause : la politique d’immigration, restrictive au Danemark, très libérale en Suède. La brouille n’a pas attendu les dernières élections qui, à Copenhague, ont été remportées par une majorité de droite légèrement dominée en terme de suffrages et d’élus par le Parti du Peuple danois (Dansk Folkeparti, DF). Ainsi, le parti socialiste suédois avait dès le printemps dernier annoncé sa rupture avec son alter ego danois, après que celui-ci, sous la pression d’une opinion publique chauffée à blanc, eut annoncé son virage sur la question migratoire.

Ce désaccord s’est transformé en querelle, lorsque le gouvernement danois a décidé de protéger (temporairement) sa frontière et bloqué le trafic ferroviaire entre l’Allemagne et la Suède, via Copenhague. Les mots qui fâchent ont été lancés, les indignations symétriques se sont dressées, les uns se sont sentis un peu plus Danois, les autres un peu plus Suédois, et tous de moins en moins Scandinaves.

Mais les querelles ont parfois du bon, et peuvent aussi permettre qu’on se parle (enfin) de ce qui fâche.

L’interview parue dans le Jyllands Posten (Danemark) d’un journaliste suédois, Johann Andersson, par l’écrivain et historien danois Mikaël Jalving fait froid dans le dos, tant le premier décrit une sorte de totalitarisme progressiste qui sévirait dans les médias outre-Øresund. Mais il rassure aussi : c’est quand on commence à percevoir la tyrannie d’une idéologie qu’elle perd de sa puissance.

Le journaliste suédois affirme d’emblée : « En Suède, les médias ne surveillent pas le pouvoir, ils surveillent le peuple. » Puis il décrit la manière dont des journalistes ont harcelé une blogueuse, connue sur la toile sous le nom de Julia Caesar et qui, tant sur les questions d’immigration que de genres, affichaient des opinions dissidentes. En dernier ressort, le nom, l’adresse et la photo de la blogueuse auraient été publiés, contre le souhait de cette dernière, journaliste à la retraite. « De cette manière, les médias mainstream lui ont fermé le clapet, elle devenait trop dangereuse. » C’est à cause de cet exemple que le journaliste interviewé tient à garder une sorte d’anonymat (il donne son nom, si courant qu’il pourrait être un pseudonyme, mais refuse d’être photographié).

Comme Mikaël Jalving s’étonne de cette peur (qui fait le jeu du pouvoir), Johann Andersson la justifie et évoque la pression sociale, voire physique (cas de violences contre certains blogueurs), mais insiste surtout sur la légitimation par les élites de ces intimidations : la gauche a en effet inventé le concept de « god had », la bonne haine, la haine justifiée, la haine nécessaire. Cette « bonne haine » est alors relayée par des associations dites antifascistes et antiracistes. Cette bonne conscience et cette impunité morale se double, pour les journalistes, du sentiment d’être objectifs quand les dissidents, quand ils évoquent ce qu’ils constatent, sont nécessairement au mieux victimes d’idées reçues, au pire fanatiques et partisans.

Tout ceci n’étonnera que modérément les lecteurs français qui connaissent un même « climat du débat » depuis de nombreux mois. Mais, là où l’interview devient passionnante, c’est lorsque le journaliste suédois analyse ce que nous appellerons ici les ressorts pulsionnels de la politique de son pays.

Pour Johann Andersson, il y a derrière la politique très favorable à l’immigration des élites suédoises deux désirs aussi inconscients que têtus.

Le premier consiste à être moralement les meilleurs. Il ne s’agit pas d’agir bien, mais d’agir mieux. Mieux que tous les autres. Andersson déclare que son pays veut devenir le meilleur élève de le communauté internationale, le chouchou des Nations-Unies (« Eliterne drømmer om at gøre Sverige til FN’s kæledægge »). Le second consiste à obliger les autres nations européennes à suivre son exemple, en étant à la fois membre de l’espace Schengen et en n’appliquant pas le protocole de Dublin, créant ainsi une situation de fait contraignant les autres capitales à réviser leurs propres politiques (ce qu’ont fait l’Allemagne, puis la France…). Andersson conclut ainsi « Sveriges politik er en trussel mot hele Europa » : La politique menée par la Suède constitue une menace pour l’ensemble de l’Europe.
Nous comprenons ici que la position narcissique des élites suédoises renvoie à quelque chose apprise fort tôt à l’école et dans la famille : la sublimation de la pulsion de domination par un surmoi exemplaire et persécutif, véritable colonne vertébrale de la société du consentement. Chacun est appelé à exercer son emprise sur l’autre en exerçant un mieux-disant, mieux-faisant moral, sanctionné positivement par l’Autorité.

Le grand intérêt de cette analyse est qu’elle dépasse l’explicite et le conscient pour aborder la dimension irrationnelle et intime des comportements politiques. On comprend bien pourquoi il ne peut y avoir débat sur la question migratoire (un argument du type « en déracinant définitivement les classes moyennes syriennes, vous appauvrissez le pays et ruinez son futur » n’a aucune chance d’être entendu pour ce qu’il est, il relèvera automatiquement pour l’interlocuteur d’un non-dit « Démocrate-suédois »).

Certes, une telle analyse ne prête pas à l’optimisme, mais il reste qu’une brèche est ouverte. Si pareil diagnostic peut-être posé en Suède même, alors nécessairement, le débat s’ouvrira un jour.

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : AP21801087_000001.

Au dernier chic végétarien

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vegetariens alphonse allais

vegetariens alphonse allais

Les cantines scolaires, qui sont pourtant en général des endroits assez peu exaltants, sont devenues depuis quelques années un champ de bataille idéologique. Manger ou ne pas manger du porc, telle est la question, ou, si l’on préfère, dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es. Ou au moins pour qui tu votes. Au mois de mars puis de septembre paraissaient dans Le Monde deux tribunes cosignées par des responsables écologistes comme Allain Bougrain-Dubourg ou Sandrine Bélier, des noms venus des médias comme Aymeric Caron, des philosophes comme Florence Burgat et par notre bouddhiste national Matthieu Ricard. Ils réclamaient une loi pour les repas végétariens dans les cantines et proclamaient fièrement : « Le repas végétarien, le plus laïc de tous ! » Selon une logique très dadaïste, les signataires supprimaient donc le problème de la viande halal en supprimant… la viande, « afin d’apporter une réponse apaisée au débat sur la laïcité dans les assiettes ».[access capability= »lire_inedits »]

C’est le propre des végétariens convaincus que de penser que leur innocente manie permettra de sauver le monde. Dans Végétarisme intégral, un conte d’Alphonse Allais paru dans la presse de la Belle Époque, on trouve déjà raillée cette même conviction qui flirte avec l’intolérance, au travers des délibérations d’un club d’Anglais excentriques : « À la grande majorité, on répudia non seulement les personnes qui mangent de la viande ou du poisson mais encore toutes celles qui font emploi, en vue de vêtements, ornements ou tous autres usages, de la peau, du poil, des plumes, etc., etc. »

Ce qu’Alphonse Allais, humoriste libertaire fin de siècle, présentait comme une pochade hyperbolique s’est révélé involontairement prophétique puisque l’aile dure des végétariens s’appelle aujourd’hui le véganisme et proscrit toute utilisation de l’animal dans la nourriture mais aussi le textile, les cosmétiques, les médicaments. Bien entendu, nos aimables pétitionnaires n’en sont pas là mais tout de même, on sent qu’il ne leur faudrait pas grand-chose : « Pour être juste, il conviendrait que cette alternative sans viande et sans poisson exclue le lait et les œufs, afin de satisfaire les végétaliens. »

Pour la prochaine rentrée, de manière à éviter cette fois-ci les querelles récurrentes sur la blouse ou l’uniforme à l’école, ils pourront, au nom de la laïcité, recommander comme Alphonse Allais que tous les enfants se chaussent « avec des bottines en herbe », idéales à tout point de vue sauf dans le cas où l’on se voit « contraint à partager le dortoir des herbivores ».[/access]

Alphonse Allais, Plaisirs d’humour (Livre de poche).

Plaisirs d'humour

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*Photo: wikicommons.

James Bond reprend du service

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jambes bond horowitz

jambes bond horowitz

Soit vous choisissez d’escalader laborieusement la face sombre, cet Everest indigeste où le style a dévissé. Piolet en main et poches sous les yeux, ne vous obstinez plus à grimper vers d’inaccessibles cimes ! Le plaisir de lecture est passé au travers de votre mousqueton. Pas la peine de s’accrocher à ces romans durs comme de la roche, l’autofiction française ne mérite pas qu’on s’y fracasse la tête à chaque rentrée de septembre. Laissez-là aux critiques neurasthéniques qui lisent comme on bachotte.

Soit vous avez envie de respirer à pleins poumons et de dévaler tout schuss un thriller à l’ancienne. Au panier, les tracas existentiels des auteurs sous camisole, rien ne vaut du « 60 Year Old Whisky », un bon vieux Bond avec tout ce qu’il y a de factice et de flamboyant, de faisandé et de fantastique. Des espionnes pas bégueules, des bagnoles de course, des méchants soviets derrière le rideau de fer, du Cristal Roederer au goulot, un milliardaire patibulaire et James, parfait représentant du mâle dominant, l’Homme réactionnaire dans toute sa splendeur, le sauveur de ces dames. Le charme et l’autorité des années 50, le tout secoué au shaker…pas à la cuillère comme il se doit. Un retour à l’adolescence en Bentley 4,5 litres avec compresseur Amherst-Villiers et en smoking de gala. Question standing, ça change de la misère sociale dont se repaissent nos écrivains en vogue.

Chez Bond, l’action liquide la psychologie de bazar. C’est ce qu’on appelle « le permis de tuer ». La franchise Bond vient donc d’être reprise par Anthony Horowitz, connu pour ses adaptations de Sherlock et d’Agatha Christie. Les héritiers de Ian Fleming ont choisi ce londonien qui a été décoré en 2014 de l’Ordre de l’empire britannique pour services rendus à la littérature. Dans « Déclic mortel », il s’en donne à cœur joie. Il ne boude pas son plaisir en multipliant les références historiques et en incluant même des notes de Ian Fleming himself. Ce dernier avait rédigé des synopsis pour un projet de série télévisée aux Etats-Unis qui ne vit jamais le jour. L’un d’entre eux intitulé « Meurtres sur roues », plongeait Bond dans l’univers des Grands Prix automobiles. Sir Stirling Moss, la légende toujours vivante des sports mécaniques british, y tenait même un rôle principal, celui de pilote instructeur. Horowitz s’est servi de cette trame pour créer une histoire aux ramifications tentaculaires. Un Bond réussi, c’est un Bond hypercalorique, il faut que ça déborde, que le lecteur à bout de souffle soit projeté à chaque chapitre d’un continent à un autre, d’une blonde à une brune, etc…Ceux qui aiment une littérature introspective, blanche comme un mont chauve, peuvent passer leur chemin. Cette nouvelle aventure emprunte à la pyrotechnie une débauche d’effets spéciaux.

Il y a dans ce roman d’espionnage une parenté avec  La Grande Evasion  et Peur sur la ville . On ne sait plus où donner de la tête, Bond non plus d’ailleurs. Un jour dans le baquet d’une Maserati 250F rouge vif sur le circuit du Nürburgring, le lendemain sur une base de lancement de fusées à Wallops Island en Virginie. Entre conquête spatiale Est versus Ouest, anciens scientifiques nazis recyclés et ce mystérieux homme d’affaires, miraculé de la Guerre de Corée, Horowitz pratique une géopolitique du divertissement. Il s’inscrit même dans la suite de Goldfinger, les fans de Bond retrouveront, non sans effroi, le terrible SMERSH ainsi qu’une vieille connaissance, l’adorable et vénéneuse « Pussy Galore » qui est à la tête d’une organisation de lesbiennes. « Les gangs américains les plus puissants la respectent » affirmait Fleming. Et puis, comment ne pas succomber à un agent secret qui déclare : « Je hais le thé et j’estime qu’il est l’une des causes de la décadence de l’empire britannique ».

Déclic mortel de Anthony Horowitz – Incluant des notes de Ian Fleming – Editions Calmann-Lévy

Kafka au pays du surréalisme

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kafka paris maumejean

kafka paris maumejean

Xavier Mauméjean a eu une idée géniale et un peu à la mode – ce qui la rend doublement géniale ou non, selon le degré de bougonnerie de son lecteur – pour son dernier roman: imaginer le non-dit d’un fait historique. En septembre 1911, Franz Kafka et son ami Max Brod quittent Prague et leur bureau de petits fonctionnaires pour passer quelques jours à Paris. C’est tout pour les faits: Kafka à Paris est le récit fictif et impertinent de leur séjour.

Celui-ci prend un tour épique la veille du départ, quand un éditeur pragois ambitieux charge les deux jeunes écrivains encore inconnus de rédiger un guide touristique de la capitale française à destination des visiteurs modestes, et surtout, de rendre une visite de courtoisie à l’un de ses amis miné par une dépression mais riche à millions. En dédommagement, l’escapade entière est aux frais de l’éditeur. Il n’en faut pas plus à un Kafka loufoque, imprévisible, loin des clichés et à son faire-valoir excentrique pour se lancer tête baissée dans l’aventure. Le démarrage est lent, mais une fois à bord du train, le récit suit sa route avec panache et insolence, déploie des trésors d’humour décalé non consensuel.

Depuis l’anti-germanisme français dont les compères craignent d’être victimes par malentendu (« Pour les Français, tout ce qui s’exprime avec trop de consonnes vient d’Allemagne. ») jusqu’au vol de la Joconde dont est accusé Apollinaire, tout y est. Le vice du récit de voyage en moins: certes, deux pragois à Paris forment un duo comique en lui-même, mais l’étonnement permanent et stupide du touriste nous est épargné. On éprouvera le même plaisir à les suivre dans cette ville qui n’existe plus qu’il y a à feuilleter dans les bibliothèques les albums de photographies « le Vème arrondissement à la Belle Époque » et autres « histoire du Marais en images », avec une mention spéciale pour l’exceptionnel « menu » du bordel, attraction immanquable, dans lequel Kafka et Brod se rendent évidemment pour la bonne cause.

L’album de cartes postales habilement découpé en « Kafka et Max Brod au bois de Boulogne / au Louvre / sur les quais / au Bon Marché », ainsi de suite, constituait déjà un bel objet littéraire, mais à mi-chemin, tout bascule. C’est qu’il ne fallait pas compter sur un membre du Collège de Pataphysique pour signer un simple roman touristique.

Après une scène de réconciliation entre deux vendeurs du Bon Marché dans les sous-sols du magasin sur le testament d’Aristide Boucicaut, un ami dépressif les entraîne dans les tunnels du métro pour une chasse au rat puis dans d’inimaginables bas-fonds où se croisent Fernand Léger et des amateurs de matches de rats. Le Paris illuminé n’est plus que boue, excréments et haleines fétides, un tourbillon célinien crasseux et fantastique qui laisse à l’un une migraine homérique et à l’autre de douloureux stigmates.

Le retour à Prague est une douche froide. Une méprise sur le sens du « premier étage » par rapport au « rez-de-chaussée » en français éclaire pour les deux amis leurs péripéties d’un sens nouveau non moins dérangeant. L’éditeur, ruiné par leurs frasques, laisse sa place et sa plaque à un autre, qui donne carte blanche à deux fripouilles devenues Franz Kafka et Max Brod devant l’éternel.

Kafka à Paris est un vrai roman délirant dont on redescend à regrets.

Kafka à Paris

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Kafka à Paris, Xavier Mauméjean, Alma, 2015.

*Photo : Scott Rettberg.

Paris intra-muros

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maraudes sophie pujas paris

maraudes sophie pujas paris

Paris a une forme de côte de veau. Cela n’a jamais échappé à personne. C’est même pour cette raison que les plus grands poètes, à travers l’Histoire, ont chanté la beauté, les mystères, les envoûtements et le charme irrésistible de la ville-lumière – qui attire des humains du monde entier, et même des Belges. Villon a dit la vie de ses étudiants au Moyen-Âge. Baudelaire a chanté son spleen et ses nuits interlopes. Jacques Dutronc ses petits matins nimbés de grâce. Et Apollinaire, Céline, Hemingway ? La capitale, ses rues, Sa Majesté la Seine, ses monuments, le soleil qui se lève sur le Sacré-Cœur, ou qui se couche sur le Génie de la Bastille,  tout est fait pour inspirer le poète. Paris – à l’instar de New-York, Chandernagor et Couilly-Pont-aux-Dames – sera toujours au cœur de la littérature mondiale. Le nouveau livre de Sophie Pujas, Maraudes (Gallimard) en est une brillante démonstration.

Après un premier opus remarqué consacré au peintre Zoran Mušič (ZM, Gallimard, 2013), qui tenait à la fois de l’essai et du poème en prose, l’auteur revient avec un livre délicat sur Paris, composé d’une multitude de chapitres très courts (de une à trois pages), chacun introduit par le nom d’une rue. Les yeux grand ouverts sur la ville, mais surtout sur les humains qui la traversent, et parfois se hasardent à l’habiter, l’auteur distille des micro-récits qui finissent par composer une mosaïque saisissante de ce majestueux navire battu par les flots, mais qui ne sombre pas.

Rue Oberkampf, un contrôleur de la RATP appréhende pour la millième fois le contact des voyageurs aux visages méprisants du bus 96. Dans les jardins du Luxembourg, un adolescent tente de dominer sa timidité pour séduire sa première jupe plissée lycéenne. Place de Clichy, une femme recherche le fantôme d’un être aimé. Rue Buffon, une fillette dialogue avec un dinosaure : « Elle a beau être légère, plume, papillon, quand elle lui fait signe, elle se sent encore plus minuscule. Une virgule dans la rue, une esquisse de petite fille. Il est immense, il la regarde depuis la grande fenêtre boisée du Muséum d’histoire naturelle. Le diplodocus, son squelette géant qui surveille la rue ». Rue de l’équerre un street-artiste rhabille les murs d’une peau nouvelle de papier : « Il trace des portraits sans visages. Tous sont un peu de lui et aucun ne lui ressemble tout à fait ». Montmartre est un décor, une installation, « une vue de l’esprit ». À l’Orangerie, dans le Jardin des Tuileries, on revient encore et toujours se saouler à la splendeur des Nymphéas.

Mais plus que des lieux, Maraudes nous entraîne dans une déambulation bohème, une forme d’errance, d’équipée sur des chemins de hasard ; attitude que l’auteur revendique dès les premières pages de son livre : « Je prends des bus qui ne vont nulle part, et en reviennent, je colle mon front à leurs vitres comme une enfant aux bizarres caprices, sans jamais élucider le pouvoir de cette ville sur moi ». L’idée est de laisser monter la cité en nous, de régler notre pouls sur son rythme. Ailleurs l’auteur confesse : « S’égarer est un art de vivre, une question de principe. Il faut laisser défiler les rues comme on devrait accueillir les êtres, sans rien attendre d’eux, je veux dire rien que l’on ait espéré à l’avance ». On nous avait dit que Paris était une fête, mais Paris est surtout une aventure.

Mais si l’on devait trouver un fil rouge, dans l’écheveau complexe de ces récits, ce serait certainement celui des laissés pour compte, des enracinés au pavé, des réguliers du macadam, ces fantômes, clochards, marginaux qui habitent les rues, et s’effacent progressivement, à force d’indifférence générale, d’hiver rigoureux, et d’absence de main tendue. Rue de l’Odéon un sans-abri ne se distingue plus de la rue, et s’efface… « Les passants vieillissent et meurent. Il est éternel, pris dans une trappe du temps ». Pont Alexandre III un autre malheureux est emporté par le froid hivernal : « Un froid à pierre fendre, et il n’était qu’un homme. Un froid de canard, de loup, et il n’était qu’un homme. Un froid de gueux ». On comprend que la maraude se fait à hauteur d’homme, avec tout l’humanisme qui manque à l’époque… Les fantômes passent. On salue la mémoire d’un aviateur qui, pendant la libération de Paris, a jeté son appareil dans la Seine, au niveau du pont de Tolbiac, pour épargner la population. Et la lune veille : « Rue de la lune. Un jour, elle avait disparu, simplement pour voir si quelqu’un partirait à sa recherche. Personne. »

Sophie Pujas dit beaucoup de Paris – et on lira peut-être demain Maraudes avant de visiter la capitale, comme on lit depuis toujours les Promenades dans Rome de Stendhal avant de se rendre dans la ville éternelle. Enfin, soyons honnête, Sophie Pujas ne dit pas vraiment tout ; elle omet notamment d’expliquer pour quelle raison Paris a la forme d’une côte de veau. Ce qui, avouons-le, épaissit encore le mystère. Espérons qu’elle consacrera à cette question cruciale un nouveau livre avec la même sensibilité.

Sophie Pujas, Maraudes, Gallimard, collection L’Arpenteur, 2015.

*Photo : wikicommons.

Bernanos, thrillers métaphysiques

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bernanos cure campagne

bernanos cure campagne

Quand par hasard, aujourd’hui, il est encore question de Bernanos, c’est le plus souvent pour ses essais. Ma première rencontre avec lui remonte, je crois, à la classe de seconde. À cette époque-là, je lisais tout ce qui concernait la guerre d’Espagne. Je vibrais avec L’Espoir de Malraux et Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Les choses étaient merveilleusement simples. Il y avait les salauds et les héros. Les héros étaient les volontaires des Brigades internationales et les salauds étaient dans le camp d’en face, chez les fascistes. Par ce goût cornélien de l’héroïsme et du beau geste qui sommeille dans le cœur de tout jeune Français un peu frotté de littérature, je concédais que la résistance des cadets de l’Alcazar de Tolède contre les troupes républicaines ne manquait pas de panache, mais tout de même, au bout du compte, cela ne pesait pas bien lourd face à l’horreur de Guernica sublimée par Picasso. C’est alors qu’un copain catho et un peu royco, à moins que ce ne soit le contraire, me signala l’existence des Grands Cimetières sous la lune. Ce livre me prouverait, me dit-il, que l’on pouvait être de droite et pourtant avoir écrit contre le camp franquiste, coupable d’assassiner dans l’homme ce que Bernanos appelle « l’esprit d’enfance ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans ce pamphlet, Bernanos, qui est installé à Palma de Majorque depuis 1934, raconte comment il assiste au soulèvement militaire contre la République. Tout aurait dû le pousser à s’en réjouir : il est catholique, monarchiste et, malgré quelques vicissitudes, il est resté proche de Maurras et de l’Action française. Il est déjà un écrivain reconnu depuis la parution en 1926 de Sous le soleil de Satan, qui a rencontré un très grand succès. En face, ce sont des anarchistes, des communistes, des socialistes, alors que son propre fils, Yves, a revêtu l’uniforme des phalangistes.

Oui, mais voilà, Les Grands Cimetières sous la lune sont le réquisitoire le plus féroce qui soit contre cette alliance mortifère entre le sabre et le goupillon qui montra toute son horreur une nuit de l’automne 1936 où « de pauvres types simplement suspects de peu d’enthousiasme pour le mouvement sont fusillés devant le cimetière du village. Une fois morts, on en fait un tas que l’on arrose d’essence avant d’y mettre le feu. Les autres camions amenaient le bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L’ignoble évêque de Majorque a laissé faire tout ça ».

Le livre me bouleversa par sa force lyrique et désespérée, par cette façon de placer au-dessus de tout « l’honneur chrétien ». Bernanos m’apprit dès cette première lecture quelque chose de capital : un écrivain, même avec des « idées », même « engagé », doit savoir tirer contre son camp. Quitte à perdre ses amis sans pour autant convaincre ses ennemis. Alors que Léon Daudet avait vu apparaître, avec Sous le soleil de Satan, « une nouvelle étoile dans le firmament de la littérature », après Les Grands Cimetières, parce que Bernanos a préféré la vérité à Maurras, Daudet le traite, dans L’Action française, de « pourriture » et de « nature femelle ». C’est pour cela que, dans ma bibliothèque, je place Bernanos entre Orwell et Pasolini, tous deux venus de la gauche. Le premier a révélé, dans Hommage à la Catalogne, l’horreur stalinienne à Barcelone en 1936, le second montré, dans ses Écrits corsaires, comment une certaine jeunesse gauchiste était la complice ou l’idiote utile du capitalisme et du consumérisme des années 1960.

Vint ensuite la lecture des romans. Les romans de Bernanos ne sont plus vraiment lus sauf quand des cinéastes aussi jansénistes que lui, de loin en loin, s’en emparent, comme Bresson pour Journal d’un curé de campagne et Mouchette ou Pialat pour Sous le soleil de Satan. La réédition dans la Pléiade en deux volumes des Œuvres romanesques complètes devrait mettre un terme à ce relatif oubli dont les raisons sont multiples.

Tout d’abord, la production romanesque de Bernanos est concentrée sur une période finalement très courte de sa vie, une dizaine d’années, entre 1926 et 1936, et compte moins d’une dizaine de titres noyés dans une masse abondante d’essais, de pamphlets, d’articles et de textes polémiques que seul un style incandescent sauve de l’anachronisme, car rien ne vieillit plus vite que le journalisme. Et puis Bernanos lui-même n’a pas facilité la renommée de ses romans : « Je ne suis pas un écrivain », déclare-t-il dans Les Grands Cimetières. Il faut entendre qu’il est le contraire d’un homme de lettres comme il le dit crûment : « Si je l’étais, je n’eusse pas attendu la quarantaine pour publier mon premier livre. (…) Je ne repousse pas d’ailleurs ce nom d’écrivain par une sorte de snobisme à rebours. J’honore un métier auquel ma femme et mes gosses doivent, après Dieu, de ne pas mourir de faim. J’endure même humblement le ridicule de n’avoir encore que barbouillé d’encre cette face de l’injustice dont l’incessant outrage est le sel ma vie. »

Bernanos a toujours refusé les rentes de situation de la vie littéraire et il a passé sa vie, pour une partie, dans les trains et les cafés à placer des assurances dans les départements de l’Est afin de nourrir une famille toujours plus nombreuse, et pour une autre dans des exils volontaires en Espagne, au Brésil puis en Tunisie. Il trouvait que la France avait vraiment trop mauvaise mine après Munich et la collaboration, sans compter son envahissement par une technique qui lui tenait lieu de métaphysique et par une goujaterie généralisée. Cet effacement de l’honneur, que même le général de Gaulle ne parvint pas à ressusciter, fut la dernière désillusion politique de celui qui, dès 1940, avait soutenu la France libre.

Le dernier obstacle à la lecture des romans de Bernanos, c’est Dieu. Dieu ne fait plus recette en littérature, surtout le Dieu bernanosien qui s’éloigne, se cache, se retire du monde : ses romans sont les romans du tsimtsoum, dirait la tradition juive qui désigne ainsi ce moment de retrait du divin de la création, sa contraction en lui-même. Voilà pourquoi les romans de Bernanos, qui se passent tous entre Artois et Boulonnais, sous la pluie ou dans la nuit, avec des prêtres perdus, des vagabonds, des enfants assassinés ou suicidés, de jeunes aristocrates trop pures sur la voie de la sainteté ou du martyre, laissent cette impression peu aimable d’un « mauvais rêve », pour reprendre le titre d’un de ses romans posthumes.

Il faudrait, en fait, oublier tout cela un moment et lire les romans de Bernanos comme on lit des romans noirs. Il a en d’ailleurs écrit au moins deux, Un crime et Un mauvais rêve, qui obéissent aux règles canoniques du genre avec juges et assassins, meurtriers, coups de feu dans la nuit, captations d’héritages, passés inavouables, changements d’identité, couples maudits sombrant dans la toxicomanie. On remarquera qu’aucun roman de Bernanos, absolument aucun, n’échappe à cette malédiction de la mort violente qui semble un détonateur indispensable à la création littéraire, avec une prédilection pour le suicide : pas moins de douze pour huit romans, dont les pages déchirantes de la Nouvelle Histoire de Mouchette où l’adolescente profanée se noie dans un étang en robe de mariée.

C’est que le suicide est la conséquence de la solitude qui est au cœur de l’œuvre de Bernanos, la solitude radicale de l’homme moderne qui naît dans les tranchées de 14-18 au contact d’un carnage industrialisé. Cette nouvelle solitude est sans éclat, dangereuse, mortifère. On oublie trop souvent que les grands solitaires bernanosiens, les prêtres comme Donissan dans Sous le soleil de Satan, ou le curé d’Ambricourt du Journal, sont contemporains d’autres solitaires du même genre chez Simenon mais aussi du Feu follet de Drieu, du Meursault de Camus, du Roquentin de Sartres ou de l’Aurélien d’Aragon. Seulement les prêtres bernanosiens, pour encore augmenter leur tourment, ont gardé une conscience aiguë du mal qui rôde dans leur paroisse et d’un surnaturel qui contamine la réalité la plus prosaïque : « J’ai, depuis quelque temps, l’impression que ma seule présence fait sortir le péché de son repaire, l’amène comme à la surface de l’être, dans les yeux, la bouche, la voix », écrit par exemple le curé d’Ambricourt.

Cette intrusion de visions presque fantastiques dans une littérature naturaliste est une des marques de fabrique des romans de Bernanos[1]. Il réussit ainsi à incarner dans la réalité de ses personnages des dogmes de l’Église catholique comme la communion des saints, définie ainsi dans les Dialogues des carmélites : « On ne meurt pas chacun pour soi mais les uns pour les autres ou les uns à la place des autres, qui sait ? » Cette transposition donne au diptyque formé par L’Imposture et La Joie l’allure de thrillers mystiques : l’âme de l’abbé Cénabre, prêtre mondain, auteur érudit des Mystiques florentins, ayant perdu la foi mais continuant d’exercer son ministère par une curiosité diabolique du cœur humain, cette âme sera-t-elle sauvée ? Deux êtres devront se sacrifier pour cela. D’abord l’abbé Chevance, qui mourra seul une fois que Cénabre lui aura confié son terrifiant secret, et ensuite Chantal de Clergerie, à qui Chevance a en quelque sorte passé le relais. Chantal, héritière spirituelle de Chevance, découvre elle aussi sa mission rédemptrice dans la solitude alors qu’elle est cernée par un père académicien, caricature des catholiques bourgeois que Bernanos vomissait tout comme Léon Bloy avant lui, par une grand-mère folle, un psychiatre et un chauffeur russe drogué. Ce dernier, finalement, la violera et l’assassinera. Et c’est seulement par ce sacrifice que l’abbé Cénabre, le prêtre perdu, retrouvera la foi.

Même étranger aux préoccupations bernanosiennes sur la lutte éternelle entre le Bien et le Mal, le Diable et le Bon Dieu, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être fasciné par cette autopsie impitoyable de ce qui ronge notre époque : un relativisme patelin, un ennui qui ne dit pas son nom, une peur diffuse. Toutes choses qui sont des signes incontestables d’un travail du négatif nous rendant tous étrangers à nous-mêmes. Arriver à cerner cette banalité destructrice est la grande originalité des romans de Bernanos : il a compris, encore une fois comme Simenon dont il fut toute sa vie un grand lecteur, que Satan est en complet veston à l’instar de M. Ouine, un ancien professeur qui prend en otage toutes les âmes qui passent à sa portée dans les filets d’une rhétorique spécieuse au service de la désillusion.

 « Bernanos fait du diable un compagnon de tous les jours », écrit Nimier dans ses Journées de lecture. On ne saurait mieux indiquer la nécessité des romans de Bernanos en un temps comme le nôtre, assez naïf pour penser que le mal a la politesse de se laisser reconnaître au premier coup d’œil.[/access]

Georges Bernanos, Œuvres romanesques complètes, suivies de Dialogues des carmélites, Bibliothèque de la Pléiade. Édition en deux volumes de Jacques Chabot, Pierre Gille, Monique Gosselin-Noat, Michael Kohlhauer, Sarah Lacoste, Élisabeth Lagadec-Sadoulet, Philippe Le Touzé, Guillaume Louet et André Not. Préface de Gilles Philippe. Chronologie par Gilles Bernanos.


Fatima ou la délicatesse

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fatima philippe faucon

fatima philippe faucon

Contrairement à une idée reçue, la figure de l’immigré et de l’étranger n’est pas absente du cinéma français. Mais ce qui fausse sans doute notre impression, c’est que cette figure se réduit souvent à un typage sociologique souvent lourd. D’un côté, elle est traitée sous l’angle d’une certaine « victimisation » qui permettra au spectateur de s’offusquer à peu de frais sur le racisme, l’exclusion, la condition féminine et de verser une larme sur « ces pauvres gens ». De l’autre, c’est la vision purement folklorique qui l’emporte et offre à la société française un visage réconcilié avec ses arabes gouailleurs et ses bons nègres rigolos (songeons à Intouchables)

Fatima de Philippe Faucon pourrait sombrer dans le premier de ces travers puisque son héroïne est une algérienne qui parle très mal le français et s’exprime en arabe avec ses enfants, qui porte le voile et qui se démène tant bien que mal pour que ses filles réussissent en faisant des ménages. On voit alors se profiler l’ombre menaçante du film sociologique ne s’appuyant que sur des stéréotypes et confortant aussi bien dans ses certitudes le bourgeois « de gauche » toujours prompt à s’apitoyer et le beauf de droite qui pestera contre cette femme qui ne parle même pas la langue du pays qui l’accueille. Mais la force du film, c’est que le cinéaste ne filme jamais un « type sociologique » mais un véritable personnage plein d’opiniâtreté et d’énergie. Faucon a toujours été un cinéaste « modeste », évitant les généralités comme la peste et privilégiant la vérité de l’individu (c’est sans doute pour cette raison que beaucoup de ses films sont des prénoms : Sabine, Muriel fait le désespoir de ses parents, Samia…).

C’est en partant du portrait d’une femme admirable (Fatima) qu’il parvient ensuite à donner une coloration universelle à son propos et à évoquer les maux d’une société (car il n’agit pas, bien entendu, de se voiler la face). Mais ce qui intéresse d’abord le cinéaste, c’est le rapport de Fatima à ses filles et le gouffre en train de se creuser entre elle et celles qui sont désormais de culture française – car Souad et Nesrine lui répondent toujours en français. Le propos dépasse alors le simple cadre « culturel » pour déboucher sur une vision très juste d’une séparation entre les générations. Séparation à la fois « voulue » puisque Fatima se démène pour la réussite de ses filles mais également « redoutée » puisque ces adolescentes sont constamment assignées à des places édictées par le regard du voisinage ou simplement par la tradition – comme ce père qui interdit à Nesrine de fumer. Faucon saisit ce moment particulier où l’aînée quitte le domicile familial pour essayer d’obtenir sa première année de médecine tandis que la plus jeune arrive en fin de collège et se révolte parce que le fossé qui s’est creusé entre sa mère, qui se tue à la tâche, et ses désirs d’adolescentes parait désormais infranchissable.

À la manière d’un Pialat (mais sans la violence), Faucon peint avec beaucoup de justesse les portraits de ces trois beaux personnages féminins, privilégie les petits instants où rien ne se passe vraiment mais qui en disent plus long que de grands discours (ne pouvant procurer à Nesrine beaucoup d’argent pour ses études, Fatima lui remplit son frigo des plats qu’elle a préparés). Les plus beaux moments du film sont ceux où Fatima se retrouve seule avec ses filles et qu’elles se parlent, évoquant aussi bien l’avenir que des sujets plus futiles comme les garçons.

La délicatesse du trait fait qu’on oublie l’arrière-plan social qui aurait pu être très lourd (l’immigration, l’exclusion…) et qu’on se contente d’apprendre à un peu mieux regarder cet « Autre » qu’on ne voit jamais de cette manière sur un écran. Fatima n’est plus seulement cette femme algérienne qui ne parle pas le français mais l’image de tous ces parents issus de milieux modestes et qui ont tout fait pour que leurs enfants puissent bénéficier d’une certaine ascension sociale.

Si le film est très réussi lorsqu’il s’agit de peindre les trois héroïnes du récit, il peine parfois à dépasser le cadre de la chronique réaliste et manque peut-être un peu d’ampleur. Sans doute parce que le cinéaste n’évite pas systématiquement le typage, plus par maladresse que par réelle volonté. Je pense en particulier à ce qui me paraît être la scène la plus faible du film, celle où Fatima entreprend de discuter avec une mère d’élève au supermarché et que celle-ci s’empresse d’abréger la conversation. Présent dans la salle, le cinéaste a bien précisé qu’il cherchait à filmer quelque chose d’insidieux et d’ambigu. Est-ce un geste d’exclusion raciste ou est-ce que cette mère est tout simplement pressée ? Après tout, il n’est pas non plus criminel de vouloir écourter une conversation lorsqu’on croise quelqu’un à qui on n’a pas grand-chose à dire!  Mais à la manière dont est filmée la scène, on reste persuadé qu’il s’agit d’un rejet raciste tristement ordinaire et on retombe dans une vision un peu caricaturale des choses.

Quand on quitte le giron familial (dans une acception large car les scènes chez Nesrine avec son amie sont très belles), le film s’avère parfois un peu plus boiteux (les passages à l’école, par exemple). Mais ces réserves ne font pas oublier les qualités d’une œuvre dont la délicatesse et la justesse restent des denrées rares dans ce type de chronique. Faucon ose même terminer son film de manière optimiste. et nous arrache quelques larmes en nous persuadant qu’au fond, rien n’est perdu et qu’à l’image de Fatima, il ne faut jamais baisser les bras.

 Fatima (2015) de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot. En salle depuis le 7 octobre.

Eugénie chez Taddeï, FN à Sciences Po, La Mecque, etc.

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eugenie bastie mecque italie

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Eugénie grandie

Par Marc Cohen

À la rédac, on sait depuis longtemps que notre consœur Eugénie Bastié est bourrée de talent. Infatigable envoyée spéciale du Figaro (et aussi de Causeur !) sur le front des idées reçues, traqueuse de doxa, « démantibuleuse » d’impostures, elle prouve à chacun de ses papiers que tous les jeunes journalistes ne sont pas des petits soldats Playmobil (en plus, elle est rudement jolie, ce qui ne gâche rien, quoiqu’un chouia hors sujet).

Comme la miss est aussi punchy à l’oral qu’à l’écrit, Frédéric Taddeï a eu l’idée de l’inviter sur le plateau de Ce soir ou jamais. Excellente initiative, mais qui n’a pas eu l’heur de plaire au plus éminent téléspectateur de la France de gauche, vous aurez reconnu Daniel Schneidermann.

Sur son site Arrêt sur images, Schneidermann fulmine : comment CSOJ ose-t-il mettre en avant cette jeune réac « détendue » qui affirme sans même s’excuser que « le vieux monde est de retour » ? Certes, je n’ai jamais eu le bonheur d’être dans la tête de Daniel, mais j’en déduis que, pour lui, une réac c’est forcément une épicière obèse à doberman, ou bien une bigote hystérique, ménopausée depuis l’instauration du nouveau franc, ou à la rigueur une avocate d’affaires avide de profits mal acquis.

Comme Eugénie n’est rien de tout ça, Daniel perd un peu les nerfs – comme il les reperdra d’ailleurs quelques jours plus tard, sur le site de ses copains d’Acrimed, en faisant part de son refus de débattre avec Élisabeth Lévy pour cause d’« inaptitude physique ».

Mais revenons à Eugénie. Dans sa chronique, Schneidermann fait feu de tout bois pour essayer de lui confectionner un costume de sorcière. Et vas-y qu’elle a manqué de respect à Attali. Et qu’elle ose prôner « l’enracinement » (le déracinement c’est trop fun, tout le monde sait ça !). Et puis elle prend la défense des « Européens taraudés par le “complexe des Indiens d’Amérique” ». Certes, la réac détendue veut que le France accueille les migrants « qui souffrent le plus », mais c’est sans doute pour mieux empêcher le reste du monde de venir s’installer chez nous. Autant de propos scandaleux qui signent pour Daniel « l’hégémonie de la droite extrême sur les plateaux mainstream ».

Voilà la preuve insigne de l’excellence d’Eugénie Bastié.[access capability= »lire_inedits »] Elle révulse Daniel Schneidermann. Et dans l’art de la guerre, c’est un sacré atout, comme l’avait compris le fin stratège Mao dès 1939, quelques années avant de devenir le tyran sanguinaire qu’on sait : « Être attaqué par l’ennemi est une bonne chose (…). Et si celui-ci nous attaque avec violence, nous peignant sous les couleurs les plus sombres et dénigrant tout ce que nous faisons, c’est encore mieux, car cela prouve que nous avons remporté des succès remarquables. » Bingo !

Satan entre à Sciences Po

Par Pierre Jova

« Moi vivant, le Front national ne sera jamais représenté à Sciences Po », aurait juré feu son directeur, Richard Descoings, décédé en 2012. La prophétie s’est accomplie : Richie est mort et des étudiants de l’IEP Paris ont annoncé la création d’une antenne du FN dans la maison. Au-delà de l’émotion médiatique suscitée par ce nouveau-né, à quoi ressemble le FN « Sciences Po » ? On retrouve à sa tête David Masson-Weyl, un pur produit de l’écurie Philippot – lequel suit  de très près les activités des frontistes de l’amphi Boutmy.

Autour de Masson-Weyl, on est frappé par la forte présence d’anciens militants de gauche. Tous affirment n’avoir rien trahi, ils ont simplement rejoint le parti sur la base du souverainisme et de l’antilibéralisme. Ainsi Antoine Chudzik, étudiant en master et fils d’ouvriers. Ex-membre du Parti socialiste, ce descendant d’immigrés polonais de Montceau-les-Mines explique être avant tout « fier de l’histoire de France et de la IIIe République ». Il raconte avoir eu un « coup de cœur » pour Ségolène Royal en 2006 : « Elle montrait qu’on pouvait être de gauche et patriote. » Il milite pour elle jusqu’aux primaires de 2011, et vote François Hollande à la présidentielle, « contre l’austérité en Europe ». Il est rapidement déçu : « Le lâchage de Montebourg a été un déclic. Il est évident aujourd’hui que François Hollande adhère complètement au libéralisme européen dominant. » Lecteur d’Alain Finkielkraut, il estime que la vision du philosophe « devrait être celle de toute de la gauche républicaine ». Antoine condamne en bloc le communautarisme, « y compris celui des catholiques », et affirme que « SOS Racisme a pris le pouvoir au PS ». C’est cela qui le fait basculer au FN, et non chez Mélenchon : « Le Front de gauche est un parti de profs et de fils de profs, qui loue l’immigration sans penser aux petites gens. »

Le Front de gauche, c’est de là que vient Davy Rodriguez, étudiant en master droit-éco, qui a été un membre actif de la section du Parti de gauche à Sciences Po. Natif de Saint-Ouen-l’Aumône, près de Cergy, ses parents sont des immigrés espagnol et portugais. Il reproche à son ancien mouvement de ne pas aller au bout de sa logique : « Si Mélenchon était cohérent, il tiendrait le même discours que Georges Marchais sur l’immigration, à savoir que la libre circulation des capitaux va de pair avec la libre circulation des personnes. » Davy a perdu l’amitié de nombre de ses anciens camarades, mais il est persuadé d’être resté fidèle à son idéal originel : « Contre l’Europe libérale marchande, pour la République et la souveraineté nationale. »

Dans une école « gauche cachemire », les étudiants frontistes parviendront-ils à s’exprimer ? À y regarder de près, le FN Sciences Po ne manque pas de qualités pour se faire accepter : ses membres sont laïcards, voire, de leur propre aveu, bouffeurs de curés, et favorables au mariage gay. Toutes choses très bien portées rue Saint-Guillaume. De là à ce que leurs rivaux démocrates de tous bords acceptent qu’un parti qui représente un Français sur quatre puisse s’exprimer librement…

Septembre noir à La Mecque

Par Daoud Boughezala

2015 restera comme un annus horribilis à La Mecque : plus de 700 pèlerins sont morts le 24 septembre dans une bousculade durant la lapidation de Mina, rituel au cours duquel le musulman accable de pierres un mur figurant Satan. Mise en cause par ses rivaux iraniens et turcs, l’Arabie Saoudite a nié tout défaut d’organisation, malgré la récurrence de ce genre de tragédies. Une quinzaine de jours plus tôt, l’écroulement d’une grue sur la Grande Mosquée de La Mecque avait ainsi tué 111 fidèles. Sitôt l’accident survenu, le roi Salman a décidé de priver de contrats publics l’entreprise propriétaire de la grue. Jusqu’au 11 septembre 2015, la holding Ben Laden Group était pourtant au-dessus de tout soupçon…

Selfie folies

Par Pascal Bories

Aux États-Unis plus encore qu’en France, prendre des photos d’enfants nus peut vous coûter bonbon. On connaissait l’histoire d’Eva Ionesco, shootée par sa mère en tenue d’Ève – ou de prostituée – dès l’âge de 4 ans. Des années plus tard, elle avait fini par déposer plainte contre sa génitrice et dénoncer une exploitation traumatisante.

À l’heure où tout le monde se promène avec un appareil photo connecté dans la poche, la judiciarisation de ces choses-là va beaucoup plus vite. Et nettement plus loin. En février dernier, un jeune Américain de Caroline du Nord, Cormega Copening, était poursuivi pour avoir pris et conservé dans son smartphone des photos d’un mineur nu comme un ver. Le nom de ce gamin de 16 ans qui s’était laissé abuser en posant pour le dangereux pervers ? Cormega Copening, c’est-à-dire lui-même. Quarterback de l’équipe de football de son lycée, aujourd’hui âgé de 17 ans (!), il échangeait alors des selfies suggestifs avec sa petite amie, la charmante Brianna Denson.

Les juges ont eu beau se rincer l’œil au passage, la justice demeure aveugle : la loi fédérale sur la pédopornographie juge comme un adulte quiconque prend en photo un mineur à poil, point barre. Pour ne pas être fiché à vie comme un délinquant sexuel, Cormega a donc été contraint de plaider coupable. Déjà suspendu de son équipe de foot et ridiculisé dans tous les médias, il fera l’objet d’une enquête approfondie pendant un an.

Compte tenu de l’empressement français à copier-coller tout ce que les États-Unis inventent de pire, gageons que nous ne sommes pas à l’abri d’un tel délire judiciaire. Sans même attendre TAFTA, expurgez fissa vos ordinateurs de toutes les photos pouvant prêter à controverse. Y compris celles où, âgé d’à peine une semaine, vous gazouillez à poil sur un coussin de velours…

Amendements amers

Par François-Xavier Ajavon

L’Italie est un pays en forme de botte, peuplé essentiellement de cinéastes néoréalistes, de gangsters à chapeau et de femmes fatales du genre Sophia Loren. L’Italie a fait le choix de ressembler à une botte, afin qu’on ne la confonde pas avec un tabouret, un démonte-pneu ou un accordéon chromatique.

Depuis que Silvio Berlusconi a pris sa retraite, le pays s’ennuie, on délaisse les gondoles à Venise, on ne se retourne plus au passage d’une Lamborghini Aventador, le moral des mangeurs de pâtes est plus bas que le niveau de la mer Tyrrhénienne. À cela s’ajoutent l’afflux massif de migrants, le mauvais climat des affaires et le non-remplacement de Leonardo da Vinci dans l’imaginaire collectif national.

Dans ce contexte déjà douloureux, on apprend que le parti souverainiste la Ligue du Nord a déposé pas moins de 82 millions d’amendements à un projet de réforme constitutionnelle actuellement débattu au Sénat. On souligne : 82 millions. Cette réforme, portée par le chef du gouvernement de centre gauche Matteo Renzi, prévoit notamment une réduction sévère des prérogatives du Sénat qui, si ma mémoire est bonne, est pourtant une invention locale.

Roberto Calderoli assume sans chipoter cette obstruction : « J’ai déposé aujourd’hui 82 730 460 amendements à la réforme constitutionnelle en cours d’examen au Sénat : tous les moyens sont permis, y compris celui-là, pour sauver la démocratie. » Ce chiffre record a été atteint grâce à un traitement informatique d’un même amendement, dupliqué en masse avec d’infimes modifications de mots, de ponctuation, etc. « Je suis pratiquement sûr d’avoir battu tous les records », a ajouté l’élu, même s’il est probable que cette salve sera prochainement rejetée en bloc par le président du Sénat, comme c’est son droit.

Cette opération de la Ligue du Nord devrait engloutir plus de 400 tonnes de papier. Pauvres arbres… Les droits du peuple contre ceux des peupliers ?[/access]

Être maire de Sarcelles, c’est pas si facile

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Dans les années 60, des exilés du monde entier et des français de France se sont trouvés réunis par l’Histoire à quelques kilomètres de la capitale, au milieu de nulle part , dans la boue, le vent glacial, le béton et l’inconnu. Pendant deux décennies, confiants dans les possibilités d’ avenir que leur offrait la France, sans arrogance ni peur du voisin, ils ont mis en commun leurs identités multiples avec le respect et la simplicité de l’échange. Autrement dit, ils ont inventé une identité nouvelle, ils sont devenus Sarcellois.

Sur des bases républicaines et laïques, ces bâtisseurs avaient construit un modèle unique de mixité sociale et ethnique et défié leurs détracteurs qui, par médias interposés se moquaient de l’inhumanité des cages à poules et du béton, certains allant jusqu’à inventer une épidémie locale, la sarcellite.

Des gens venus des quatre coins du monde, de Tunis, de Pondichéry , d’Izmir, des juifs, des bouddhistes, des musulmans, des chrétiens, et des Français de France cohabitaient dans le même hlm dans la paix et la joie. Leurs enfants fréquentaient les mêmes écoles et partageaient les mêmes préoccupations, que leurs parents soient pilotes de ligne chez Air France, maçons italiens, secrétaires picardes, bouchers égyptiens, ou profs rapatriés d’Algérie. La religion et les traditions de chacun ne dépassaient pas le seuil des maisons et ne se portaient pas en bandoulière, même si les échanges circulaient sous forme de nourritures ou de récits partagés.

À partir des années 80, tout change. Les équipements urbains se détériorent, le bâti se dégrade faute d ‘entretien, le prix des loyers devient trop cher. On assiste à l’arrivée massive de familles nombreuses d’Afrique de l’Ouest. C’est à ces familles sans autres ressources que les aides de l’État, que l’on reloue ces appartements sans les refaire à neuf.
La physionomie de Sarcelles change radicalement. Les rues, le marché et les centres commerciaux, ressemblent plus à Bamako qu’à une ville de France.
La classe moyenne quitte la ville, mettant un terme au mythe de Sarcelles, à sa mixité sociale et à sa mixité ethnique, puisque les Français de France – de moins en moins nombreux dans la ville – forment aussi un groupe ethnique.

Sarcelles ne cessera dès lors de recueillir les immigrés les plus indigents, devenant la quatrième ville la plus pauvre de France. C’en est fini du Grand ensemble modèle. La ville est devenue un puzzle bancal où manquent les pièces maîtresses qui en firent autrefois un ensemble solide.

Les 90 communautés de Sarcelles, majoritairement musulmanes, vivent en vase clos. Les Juifs sont partis pour une grande part d’entre eux ; ceux qui restent, pour la plupart devenus orthodoxes, se regroupent dans une partie de la ville.
Les Chaldéens sont arrivés en masse. Ils ont construit la pus grande église chaldéenne de France et participent grandement à l’économie de la ville avec leurs nombreux commerces.

Certains d’entre eux, comme le tenancier du bar-tabac central, furent victimes de saccages le 20 juillet 2014, lorsqu’une manifestation pro-Gaza interdite tourna à l’émeute violente. Ce jour-là, on cria « Morts aux Juifs « dans les rues de Sarcelles !

Comment en est-on arrivé là ? C’est ce que tente de comprendre le documentaire Sarcellopolis.

Le début du film est touchant , comme un Je me souviens de Perec, grâce aux archives Ina et aux témoignages de quelques pionniers. Les images en noir et blanc et le langage châtié du siècle dernier ont toujours un charme désuet.

Puis on découvre les témoins choisis par le réalisateur. L’un retrace son installation heureuse dans les premiers temps de Sarcelles, l’autre dit avoir réussi dans la vie et évité la délinquance grâce à la Maison des Jeunes d’antan… C’est bien, quoique trop long et un peu ennuyeux. On est pressés d’entrer dans le vif du sujet : Sarcelles aujourd’hui.
C’est une jeune fille chaldéenne qui nous éclaire. Sa communauté lui paraît fondamentale pour se sentir soutenue et en sécurité. Regrettant que la France ait perdu ses valeurs, elle se sent aussi chaldéenne que française et refuse qu’une identité prédomine sur l’autre. Moderne et respectueuse de ses traditions, elle ne se distingue guère de la jeune génération des années 60 qui a construit Sarcelles, sinon par l’emploi du mot «communauté». Beaucoup de ces familles chaldéennes ont choisi de vivre dans le Vieux Sarcelles, habitant des pavillons avec jardins, loin du bruit et de la promiscuité des grands ensembles. Ils ont brûlé leurs vaisseaux en quittant leurs pays, sont ancrés ici, et la France est désormais leur pays.

Parmi cette mosaïque de communautés, certains accusent le maire François Pupponi de favoriser la communauté juive. Devant une maquette de la ville, l’édile explique sans langue de bois : « Là, ce sont les gens qui paient des impôts à la ville, beaucoup d’impôts » ! Puis sa main glisse vers l’autre moitié de la maquette. « Et là, il y a tous ceux qui ne paient pas d’impôts, 100 % de loyers sociaux, principalement des familles de l’Afrique de l’Ouest. Alors moi, je prends l’argent de ceux-ci pour donner à ceux-là ! C’est plutôt eux qui auraient de quoi râler non, vous ne croyez pas ? La seule chose que je leur donne c’est la possibilité de vivre leur judaïsme en toute sécurité. » Rappelons que si les écoles de Sarcelles sont les plus neuves du pays, il n’y a pratiquement plus d’élèves juifs pour en bénéficier.

On est donc surpris d’entendre le proviseur du lycée public Jean-Jacques Rousseau déplorer devant la caméra : «L’école est le lieu du vivre-ensemble, les élèves juifs ont fui les écoles publiques… enfin je ne sais pas si le mot fui est le bon ». Non, ce n’est pas le bon mot et il est regrettable qu’aucun témoin ne précise que les juifs ont été chassés des écoles publiques par un antisémitisme virulent, des intimidations permanentes, voire parfois des coups et du racket.

On comprend mieux les choix du réalisateur à l’apparition d’Arié Alimi. Il est juif, a suivi sa scolarité à Sarcelles à l’école juive Torat Emet. Il parle devant le mur d’enceinte de cette école protégée par des militaires depuis les attentats. L’image rappelant immédiatement le Mur de séparation de Jérusalem, la mise en scène se révèle. Pour le dire crûment, Monsieur Alimi est le « bon » juif du documentaire. Il dénonce cette école de l’enfermement, en parlant par une fente à des élèves comme à des détenus. Arié déplore la non-mixité de cet établissement confessionnel et regrette que les jeunes gens de l’extérieur y soient perçus comme des gens à craindre. Du bout des lèvres, il reconnaît certes que des jeunes juifs ont été dernièrement pris pour cibles, mais que « c’est compliqué de conjuguer cette nécessité de sécurité et cette expression de singularité qui entraîne les plus grands dangers ». Puisqu’il prétend que la peur est réciproque, pourquoi ne donne-t-il pas un exemple de juif terrorisant un musulman à Sarcelles ?

Mais tout s’éclaire lorsque M. Alimi revêt sa robe d’avocat. Il est l’ami et le conseil de Nabil Koskossi, opposant acharné du maire Pupponi et organisateur de la manifestation du 20 juillet 2014. À l’époque, Pupponi l’avait attaqué en justice, avant que le Parquet ne classe l’affaire. Mais le maire ne lâche pas et s’est constitué partie civile. Alimi affirme partager les mêmes valeurs que Koskossi. Il est fier de le défendre, a fortiori en tant que juif. Mais la manif du 20 juillet ? Les cris de « mort aux juifs » ? On passe.
Il faut regarder d’autres reportages pour se rendre compte de ce qui s’est passé. Dans l’un d’eux, Francois Pupponi détaille la façon dont les émeutiers ont épargné toutes les boutiques appartenant à des musulmans pour ne s’attaquer qu’à celles des juifs et des chrétiens.

Mais dans Sarcellopolis, c’est Nabil Koskossi qui a droit de réponse. « Au nom de quoi n’aurions-nous pas le droit de manifester pour Gaza à Sarcelles ? À cause de la communauté juive ? Nous sommes en république! Je ne suis pas responsable des émeutes. » Peut-être. Mais jeter de l’huile sur le feu dans une ville où une grande partie des jeunes musulmans considèrent les juifs comme des nantis tout-puissants et privilégiés ne démontre pas une volonté pacificatrice. Et ce monsieur de se contredre quand il revendique l’identité française des jeunes musulmans qu’on discrimine : « Ce qui se passe en Syrie ou en Irak, c’est pas leur problème. Ils n’ont rien à voir avec tout ça ils ont nés en France ! » C’est juste. Mais alors, pourquoi la Palestine les excite-t-elle à ce point ?
Une nouvelle fois, au lieu de proposer un point de vue différent, le réalisateur fait parler une dame musulmane qui en remet une couche sur la ville et ses protégés. La mairie ne nettoierait que certains quartiers (suivez son regard…) et laisseraient les leurs crasseux, tandis que de nombreuses crèches communautaires refuseraient leurs enfants, etc.

La fin du film montre une jeune fille de 18 ans , élève du lycée Rousseau, métisse d’ascendance mauritanienne et bretonne. Elle est brillante et bien élevée, aspire à devenir médecin, et cerise sur le gâteau, elle est très belle. « Tout va bien à Sarcelles, il n’y a aucun problème entre les jeunes. D’ailleurs mon meilleur ami est juif. » Un rêve ! Ou juste un bon élément de casting ?

Dans son bureau, je questionne Francois Pupponi sur les reproches que lui adressent ses détracteurs.
Il répond point par point. «Mon soi-disant communautarisme ? J’en ai marre de ces débats d’intellos sur ce qui est bien ou pas! J’imagine qu’ils m’ont encore attaqué dans ce documentaire ! Je fais ce que je peux avec ce qu’il y a ! » « Le cinéma fermé depuis des lustres ? Il rouvrira quand la commission aura donné son accord, à la fin du mois. ». Passons à un autre sujet : « Le manque de culture ? Il y a chaque jour une manifestation culturelle et sportive où les jeunes juifs chrétiens, musulmans, laïques se rencontrent, au Conservatoire, au stade ou ailleurs ! Et on ne se demande pas comment je trouve l’argent à chaque fois! «
Un coup de fil nous interrompt. Sa colère monte, il vient d’apprendre qu’un débat organisé au lycée Rousseau et suivra le documentaire de France 3. « Quoi ? Un débat où l’on n’invite pas le maire, mais l’avocat de mon détracteur ? Je vais organiser quelque chose moi aussi parce que j’en ai marre que des journalistes viennent à Sarcelles et racontent n’importe quoi ! Ils n’y connaissent rien ! »
En effet, le débat se déroule au CDI du lycée transformé en studio télé. À coté de la belle mauritanienne-bretonne, l’avocat Alimi et le proviseur du lycée palabrent. Autour d’eux, quelques élèves du lycée et enseignants forment le public, tous polis et mignons. Ambiance bisounours.

Sebastien Daycart Heid et son équipe n’ont invité aucun élève extérieur, issu d’établissements religieux privés comme le Saint Rosaire ou les écoles juives. Sans doute pour que le débat soit aussi lisse que le film, qui ne véhiculent l’un et l’autre qu’une image partielle et contestable de Sarcelles.
Pourtant, ce jeune réalisateur semble bienveillant. Sans doute s’est-il laissé conseillé et influencé par les journaux remerciés au générique : Mediapart et Libération.

En face, François Pupponi est tout sauf un idéologue. L’ancien adhérent du CERES de Jean-Pierre Chevènement est devenu pragmatique au fil des années.
Entre laïcité, communautarisme ou troisième voie, il fait avant tout ce qu’il peut. Décidément, être maire de Sarcelles, c’est pas si facile.

Sarcellopolis, un documentaire de Sebastien Daycard Heid, sera diffusé sur France 3 le 17 octobre.