Si Philippe Halsman était encore de ce monde, peut-être que les entreprises lui auraient demandé de tirer le portrait de leurs salariés « burn outés », que notre ministre de la Santé aurait remplacé « les cellules psychologiques » par des « séances jumpologiques », qu’au lieu de préconiser quelques minutes de sieste par jour, les médecins auraient recommandé de faire des séries de sauts groupés ou individuels, qu’on aurait vu s’organiser dans les rues non plus des « flash mobs », mais des « jump mobs », qu’une « Journée mondiale du saut le plus parfait » aurait été instaurée, que les fous de la roulette seraient devenus des dingos du trampoline et auraient déserté les trottoirs pour aller sauter sur les toits. Mais le photographe américain est mort en 1979. Et il n’aurait sans doute pas vraiment apprécié cette institutionnalisation de son art, lui qui voyait les règles comme l’antithèse de la création.

« Etonnez-moi ! » cette apostrophe enthousiasmante est le titre qu’a judicieusement choisi le Jeu de Paume pour son exposition consacrée à Philippe Halsman. C’est la première fois que l’ensemble de son œuvre est présentée au public. Et de nombreux éléments – planches-contacts, photomontages, épreuves préliminaires – viennent éclairer le processus créatif du photographe. Loin de la scénarisation des expositions d’art contemporain, celle-ci dévoile, sans parasite sonore ni visuel, l’univers atypique du photographe, connu pour ses portraits iconiques de célébrités : Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Winston Churchill, Mohammed Ali qui ont souvent fait la une de Life magazine.

Les photos de Halsman sont en elles-mêmes de véritables mises en scène capables de susciter ce grain de folie, ce bouleversement des sens que cherchent tant à créer les artifices utilisés dans les expositions d’art contemporain. Chez Halsman, la subjectivité du modèle photographié prend forme à travers la représentation de son monde à lui. L’un des portraits les plus frappants étant celui du génie des échecs, Bobby Fischer, photographié en 1967 avant qu’il ne devienne champion du monde en 1972. La tête de Fischer surplombe l’échiquier et seule une partie de son visage apparaît, l’autre restant dissimulée dans l’ombre. Halsman reflète ainsi l’état psychologique du joueur à la fois enfermé dans 64 cases et projeté vers des possibilités infinies. Le jeu d’ombre et de lumière rappelle bien entendu l’alternance des cases en noir et blanc de l’échiquier mais illustre également la dualité intrinsèque des échecs où le joueur s’entraîne en étant son propre adversaire. À travers ce portrait si saisissant, on devine le combat que Fischer mène contre sa propre paranoïa.

Puis notre regard s’attarde sur d’autres portraits tout aussi pénétrants. On est tour à tour bouleversé par le visage empreint de tristesse d’Albert Einstein photographié en 1947, deux ans après l’explosion des premières bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, fasciné par l’expressivité grave d’André Malraux dont les traits sombres contrastent avec le caractère apaisant qui se dégage de la sculpture bouddhiste à l’arrière plan de la photo. Notre regard continue de circuler et tombe sur le portrait intriguant d’Edward Albee photographié en 1961, un an avant la première de sa célèbre pièce « Qui a peur de Virginia Woolf ? » jouée à Broadway. Grâce à un photomontage, Halsman superpose au visage d’Albee une photographie montrant des acteurs sur scène et suggère  l’ébullition créatrice de l’auteur en train d’inventer sa pièce de théâtre. Ainsi, en mettant en scène la personnalité de ses modèles à travers la création de leur propre monde, Halsman propose une manière existentialiste de faire des portraits.

On change de salle. Autre ambiance. La densité dramatique fait place à la légèreté surréaliste et la mobilité des corps remplace la fixité des visages. La collaboration fructueuse et absolument délirante du photographe avec Salvador Dalí donne lieu à des photos renversantes d’audace et de créativité. Dans l’univers du peintre à la célèbre moustache, « véritable symbole du pouvoir de son imaginaire » comme il aime à le dire, tout est entièrement en apesanteur. Quand ce ne sont pas des moutons, des tables, des chaises, des oranges qui sont suspendus en l’air, c’est Dalì qui saute au moment où on balance deux, trois chats et un seau d’eau. C’est la fameuse photo Dalì Atomicus. Pour que le résultat soit à la hauteur de l’idée que se font les deux artistes, les séances sont un vrai défi sportif à relever : 5 heures de sauts, 26 lancers de chats, 26 chasses aux chats sans compter les multiples passages de la serpillère.

C’est peut-être au contact de la fantaisie effrénée de Dalì que Halsam a eu l’intuition de sa « jumpology », mise en pratique par la suite aux Etats-Unis en photographiant politiques, scientifiques, célébrités, industriels, tous en train de sauter en l’air. Deux salles sont consacrées à ces portraits qui défient l’apesanteur et brisent les conventions sociales. On sourit devant Richard Nixon, alors sénateur républicain, qui se prête au jeu. On rit devant le Duc et la Duchesse de Windsor qui font un petit bond main dans la main après avoir pris soin d’enlever leurs chaussures. Notre regard pétille devant Marilyn qui s’élève dans l’air avec la joie retrouvée de la petite fille qu’elle était et nos jambes frétillent devant ces grands jetés de nombreuses stars heureuses de lâcher prise.

L’esprit de sérieux est terrassé par cette explosion surprenante d’enthousiasme qui détonne et étonne. Les corps s’élèvent et les esprits s’allègent, les bras se déplient et les jambes se détendent. Le spectateur sourit devant un tel ballet où le mouvement donne forme à la vie.

L’exposition Philippe Halsman « Etonnez-moi ! », au Musée du Jeu de Paume jusqu’au 24 janvier 2016.

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