« On n’est que ce qu’on accepte d’être », dit Janis Joplin à la fin du film documentaire récemment sorti en salles, que lui consacre Amy Berg. Aucune revendication féministe de la part de celle qui restera à tout jamais la première rock star féminine. Juste une voix à la fois puissante et éraillée, qui nous vient de chez les moches, comme dirait Virginie Despentes, pour crier l’injustice fondamentale de l’amour, les amants perdus, les ténèbres de la solitude autant que la souffrance de la déréliction.

Mais Joplin, en bonne texane tapageuse enveloppée de son boa rose, ne s’était jamais acceptée du côté de « toutes les exclues du grand marché de la bonne meuf », dixit l’auteur de King Kong théorie. Ainsi, de multiples séquences du film la montrent radieuse, presque illuminée de l’intérieur ou furieusement sensuelle sur les photos de Bob Seidman, seins nus, à peine voilés par un sautoir de perles. Sacrée revanche pour la gamine élue en son temps « le garçon le plus laid » de la fac d’Austin qu’elle avait eu la malchance de brièvement fréquenter.

La réussite magistrale d’Amy Berg, documentariste prisée depuis sa nomination aux Oscars en 2006, consiste à avoir montré les paradoxes et la complexité de la personnalité de Joplin, sans recourir à des commentaires off. D’une part nous avons affaire à une Janis Joplin pur produit de l’époque hippie, une flambeuse à la sexualité débridée, passant des bras de Dick Cavett, un présentateur télé célèbre, à ceux de Kris Kristofferson dont elle rendra culte la chanson « Me and Bobby McGee ». D’autre part nous découvrons une petite provinciale avide de la reconnaissance de son milieu d’origine, anéantie après qu’un dealer californien qui l’avait demandée en mariage se soit évaporé dans la nature. Et si les contradictions intérieures de Joplin reflétaient tout bêtement les aberrations des sixties ? Une décennie que l’on ne pouvait vivre pleinement qu’au prix d’une gueule de bois carabinée sinon d’une mort précoce due à l’abus de substances illicites…

Ici et là, on trace un parallèle entre le destin de Joplin et la trajectoire d’Amy Winehouse, toutes les deux emportées par une overdose à l’âge de 27 ans. Trop facile. L’autodestruction de Janis Joplin paraît presque programmée. Elle vient du fond des tripes et de l’impossibilité à satisfaire des attentes, voire des besoins inconciliables : plaire à des millions de gens et s’affirmer dans son individualité borderline, multiplier des expériences sexuelles et s’épanouir auprès d’un prince charmant, s’émanciper de l’héritage traditionnaliste de son Sud natal et rendre fières ses parents issus de la classe moyenne. « On dirait que nous n’avons plus prise… », lachera tristement Mr. Joplin à Mrs. Joplin au cours d’un concert de leur fille à San Francisco où des foules de jeunes gens en plein trip psychédélique se déchainaient, hypnotisées par « Piece of My Heart ».

Janis Joplin a toujours voulu devenir célèbre. Adolescente, elle l’a déclaré avec hardiesse devant Bob Dylan, son idole. L’alcool, puis l’héroïne, dont elle consommait des doses prodigieuses l’année précédant sa mort -jusqu’à deux cents dollars par jour !-, ne jouaient pas dans son cas le rôle de stimulation, pas plus qu’ils ne lui servaient à maîtriser le trac. A quelques exceptions notables comme sa performance lors du festival de Woodstock, Joplin évitait soigneusement toute prise avant un concert. Elle se sentait à sa place face au public qui l’acclamait. C’est après, une fois le show terminé, que l’enfer s’ouvrait. Seule dans une chambre d’hôtel, comment pouvait elle en effet combler le vide creusé par la chute d’adrénaline ?

Après avoir accompli des miracles, les dieux ne rentrent pas tranquillement chez eux. Ils chutent. Au XXIème siècle la donne a toutefois changé et la célébrité s’est avérée infiniment plus toxique que du temps du Flower Power. Plusieurs scènes du biopic « Amy », montrent la chanteuse britannique littéralement mangée vivante par les flashes des appareils photos. Alors certes, tant par son talent, son statut d’icône du rock, son style bien marqué, que par une sorte de curieuse insociabilité, Amy Winehouse se révèle une héritière directe de Janis Joplin. Mais à la différence de son aînée, mademoiselle Winehouse composait très mal avec la gloire, à laquelle s’ajoutaient le voyeurisme des internautes et la sauvagerie des tireurs d’élite de la presse people.

Très habilement monté, le film de Berg réserve à ses spectateurs quelques inédits précieux. Il y a tout d’abord les séquences d’enregistrements audio et vidéo prises lors du festival Monterey Pop de 1967 par le légendaire réalisateur de documentaires musicaux, D.A. Pannebaker- celui-là même qui a pérennisé la fièvre d’un live lors du concert accompagnant la sortie de l’album Ziggy Stardust  de David Bowie. Il y a ensuite une émouvante scène du retour de Janis Joplin à Port Arthur, sa ville natale, à l’occasion d’une réunion de classe marquant le dixième anniversaire du bac. Un sourire triste accroché aux lèvres, Janis répond à demi-mots aux questions des journalistes : eh non, elle n’a pas participé au bal de fin d’études parce que personne ne l’y avait invitée. Tombée en ruine, frappée par le chômage et désertée, la ville qui a fait tant souffrir l’ado s’est finalement résolue en 1988 à ouvrir un musée dédié à Janis Joplin- désormais son seul point d’intérêt.

Il y a enfin et surtout, dans le film d’Amy Berg, une série de lettres privées de Janis Joplin, lues par la chanteuse folk Cat Power. Affectueuses, sincères pour ne pas dire stupidement « venant du cœur », espiègles, elles témoignent d’un inapaisable manque de stabilité affective et d’acceptation. Il se pourrait d’ailleurs que ce soit le retard dans la livraison d’une lettre particulièrement attendue, qui ait poussée la « Little Girl Blue » à abuser de la drogue dans cette chambre du plutôt sinistre « Landmark Motor Hotel » à Hollywood, où elle est trouvée morte le 4 octobre 1970.

Partie en vacances au Brésil quelques mois plus tôt, Janis avait fait la connaissance de David Niehaus, un blondinet barbu originaire de Cincinnati en voyage à travers le monde. Coup de foudre réciproque, tous les clichés d’un jeune couple amoureux, insouciant, à mille lieux du moindre problème de drogue. Car en fait, avec quelque chose de solaire inscrit sur le visage, David ne se drogue pas et soutient ardemment Janis dans sa décision d’arrêter. La bonne résolution de la diva ne tient cependant que le temps de leur séjour sur les plages de Copacabana. De retour aux Etats-Unis, le couple a beau s’installer au calme, dans une superbe maison entourée d’une verdure luxuriante- Janis replonge.

Impuissant et usé par les batailles quotidiennes contre l’héroïne, David la quitte. Elle chante pour lui et lui écrit. Il lui répond, en la suppliant de venir le rejoindre. Seulement sa lettre ne parvient à la réception de l’hôtel que le lendemain matin suivant le décès de la chanteuse. Amy Berg a passé un an et demi à traquer David Niehaus, dont le témoignage à la fois déchirant et sobre, laisse présumer que depuis bientôt cinq décennies l’homme vit rongé par le regret d’avoir trop vite baissé les bras.

Que serait-elle devenue, Janis Joplin, dix, quinze ans plus tard ? A 27 ans, elle était déjà une artiste mature, en pleine maîtrise de ses moyens scéniques et de sa voix d’une tessiture étendue, à l’égal d’une Billie Holiday à laquelle elle vouait une véritable admiration.

Sorti à titre posthume, son album « Pearl » contient quelques-uns de ses plus grands hits.  Et  ne calme pas notre faim à jamais inassouvie d’en entendre d’autres.

Janis, Little Girl Blue d’Amy Berg, en salles depuis le 6 janvier 2016.

*Photo: ABC Television – ebay front back.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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