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Etats-Unis – Vietnam: vieux ennemis, nouveaux frères d’armes

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(Photo : SIPA.AP21900394_000003°

Dans son discours d’investiture, le 20 mai, la nouvelle présidente de Taïwan Tsai Ing-wen a invité Chinois et Taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ». Même si ce discours a été adressé à des oreilles chinoises, il a apparemment eu un écho du côté du président américain. En visite à Hanoï, celui-ci n’a pas perdu de temps pour annoncer, dès sa première prise de parole, la levée de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam. Armer les héritiers des Vietcongs de M-16 et F-16 est donc, après le discours taïwanais, le deuxième pied de nez à la Chine en trois jours, alors que celle-ci ne cesse de vouloir étendre son influence notamment en mer de Chine méridionale, où les tensions sont fortes entre Hanoï et Pékin. Les deux capitales revendiquent en effet chacune l’archipel des îles Spartleys, inhabitées mais situées sur d’immenses gisements de pétrole ainsi que sur une zone de pêche foisonnante.

Un moyen de pression pour le TPP

Avec cette annonce, Barack Obama espère faire coup double : en armant le Vietnam, il contrarie un peu plus les ambitions chinoises. Mais il cherche surtout à convaincre les Vietnamiens – dont certains hauts responsable restent méfiants vis-à-vis de l’ancien ennemi – de ratifier le traité de libre-échange transpacifique (TPP). Pour ce faire, Obama a lié les conditions de la levée totale de l’embargo au TPP. Et, pour faire face aux critiques américaines épinglant l’état des droits de l’homme dans ce pays dirigé par un parti unique, il a aussi exigé que le Vietnam accepte la création de syndicats indépendants ainsi que l’instauration du droit de grève. Pas sûr que ces mesures puissent satisfaire les militants qui ont été assignés à résidence avant la venue d’Obama, ni les participants d’un concert clandestin animé par Mai Khoi, chanteuse et militante prodémocratie, qui s’est tenu à Hanoï, samedi 21 mai. « Sommes-nous libres ? Sommes-nous vraiment libres ? », se demandait-elle à la fin d’une chanson. Mais les véritables destinataires des conditions posées par Obama sont américains : dans ce petit jeu stratégique, on ne sait plus qui s’adresse à qui…

En y regardant de plus près, le système politique vietnamien a bien plus de similarités avec la Chine qu’avec les Etats-Unis : parti unique, répression des opposants et manifestants, censure de l’information, non-respect des droits de l’homme. Mais la géopolitique et les intérêts nationaux ont toujours le dernier mot et entre ces deux pays supposés « frères » et partageant le même système politique, les tensions, parfois graves (une presque guerre en 1979) ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1960, au beau milieu de la guerre de Vietnam, les dirigeants nordistes n’ont pas apprécié le soutien assez tiède de la Chine et se sont tournés vers l’URSS où la plupart de l’actuelle classe dirigeante vietnamienne a été formée.

Etats-Unis et Vietnam, eux, ont en commun, en plus d’une guerre sanglante, une étonnante capacité à faire table rase du passé. Selon un sondage mené il y a un an à l’occasion du quarantième anniversaire de la chute de Saïgon, 76% des personnes interrogées ont exprimé des opinions favorables envers l’ancien ennemi. Mais ces mêmes enquêtes d’opinion dévoilent que les Vietnamiens sont surtout attachés aux libertés économiques et les dirigeants du pays pourraient donc envisager un développement « à la chinoise », offrant  dans un premier temps une progression spectaculaire du niveau de vie, mais reléguant les libertés politiques et publiques aux calendes grecques.

L’avenir des Etats-Unis est à l’est

Même si Obama arrive à obtenir la ratification du TPP par Hanoï, ce traité, qui regroupe douze pays – dont la Chine ne fait pas partie – devra être soumis au vote du Congrès américain. Il est peu probable que cela ait lieu avant le départ de Barack Obama, en janvier 2017. L’opposition affichée à cet accord de la part des deux futurs candidats à la Maison Blanche – confrontés tous les deux à la colère des classes populaires, surtout blanches, face à la délocalisation des activités et des emplois industriels vers ces pays à bas coût et aux mauvaises conditions de travail -, rendra difficile la tâche d’Obama.

Ce dernier pourra néanmoins se féliciter d’avoir pu s’allier à un nouvel acteur dans la région – qui plus est, celui-ci ! – afin d’espérer endiguer l’influence chinoise grandissante. Le vieux « containment » version Obama, avec une composante militaire (vente d‘armes et ce qui s’en suit) et économique (intégration dans une zone de commerce libre de droits). Cependant, fidèle au jargon diplomatique, il a assuré que la levée de l’embargo n’était pas liée à la politique américaine vis-à-vis de la Chine, mais que la décision était basée sur son « désir de compléter le long processus de normalisation que nous avons entrepris avec le Vietnam. »

Tran Truong Thuy, directeur de l’Institut d’études sur la mer orientale – l’appellation vietnamienne de la mer de Chine méridionale – a néanmoins sous-entendu que la Chine était bien au cœur des discussions avec l’Oncle Sam : « Sur ce dossier, le Vietnam est du côté des Américains et de Taïwan ; il considère qu’il faut défendre le statu quo régional. Nous nous attendons d’ailleurs à ce que, si Hillary Clinton est élue, elle soit encore plus ferme qu’Obama vis-à-vis des Chinois. »

Pékin, par l’intermédiaire de l’agence de presse gouvernementale Xinhua, a également réagi. Tout en reconnaissant que les tensions en mer de Chine méridionale s’étaient « intensifiées ces dernières années », elle a accusé les Etats-Unis d’en être responsable en ayant envoyé « de manière répétée des avions et des navires dans la région ». L’agence chinoise a aussi incité Washington à ne pas se servir de ce rapprochement « en tant qu’outil pour menacer ou même endommager les intérêts stratégiques d’un pays tiers », à savoir les siens.

Sans minimiser l’importance du rapprochement entre Washington et Hanoï, le bilan de la politique d’Obama dans la région est mitigé. Le président qui souhaitait au début de son mandat réorienter l’intention des Etats-Unis vers la zone Asie-pacifique (« re-balance » est sa formule favorite) aura du mal à afficher de réels succès, surtout quand la Chine semble continuer de prendre le contrôle de la mer orientale/Chine méridionale. Au mieux, la progression du contre-projet américain, consistant à tisser des alliances supposées servir de contrepoids au projet stratégique chinois avance très lentement : si le rapprochement avec le Vietnam avance, il ne faut pas oublier que quelques jours avant l’arrivée d’Obama à Hanoï, un personnage hostiles aux Etats-Unis a été élu président de l’un des plus vieux alliés dans la région : les Philippines. En fait, le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, semble pencher plutôt du côté chinois concernant les îles disputées. Quoiqu’il arrive, et même si le prochain président des Etats-Unis est un homme, les idées formulées dans « le siècle asiatique des Etats-Unis », article programmatique signé en octobre 2011 par Hillary Clinton, secrétaire d’Etat à l’époque, restent répandues, voire hégémoniques parmi les élites américaines : l’avenir est en Asie-Pacifique et non pas en Irak ni en Afghanistan, et les Etats-Unis devraient être au cœur de l’action. Hanoï est un bon endroit pour le redire.

L’interventionnisme est dans l’ADN américain

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hiroshima clinton trump obama
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.

Historien spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snegaroff a récemment publié Le mot de la fin (Tallandier, 2015).

Daoud Boughezala : Barack Obama se rendra prochainement au Japon à la rencontre de rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki. Comment expliquez-vous son refus acharné de présenter des excuses officielles pour le largage de deux bombes nucléaires par les Etats-Unis en 1945 ?

Thomas Snegaroff : Si elle ne vaut évidemment pas excuse, la visite d’Obama au Japon est tout de même une reconnaissance du drame japonais. De ce point de vue, c’est historique. Il n’y a certes pas d’excuses officielles, comme l’annonçaient les propos de John Kerry il y a quelques semaines, mais cela tient aussi au contexte américain. Toute une partie de la classe politique, notamment la droite américaine, n’accepterait pas d’excuses en ce qu’elle considère que l’envoi des bombes atomiques a accéléré la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que la fin des souffrances des militaires américains. Les Républicains ont beaucoup reproché à Barack Obama ce qu’ils appellent son « apology tour » (sa tournée d’excuses) à l’été 2009, lorsqu’il avait évoqué les erreurs américaines en Irak, au Vietnam, etc. Toute une partie de la droite américaine n’a pas supporté ces excuses qu’elle a assimilées à une position de faiblesse. S’excuser de sa trace laissée dans l’histoire, c’est faire preuve de faiblesse à leurs yeux. Partant, Barack Obama se tiendra un peu entre deux positions (la repentance et l’absence de regrets) au cours de son voyage au Japon. Mais le simple fait de s’y rendre est un geste symbolique extrêmement fort, d’autant plus qu’un mouvement nationaliste se renforce au Japon contre la présence des bases américaines à Okinawa. L’idée est également de retisser des liens avec la Japon sur la question du nucléaire, alors que la relation bilatérale a tendance à se distendre avec le temps.

Dans un pays aussi multiculturel que les Etats-Unis, qui est une mosaïque de minorité ethnoculturelles (noire, indienne, hispanique, etc.), mais fait preuve d’un patriotisme à toute épreuve, les revendications mémorielles explosent-elles comme en France ?

Le travail de mémoire a fait d’énormes progrès aux Etats-Unis sur les questions propres à la société américaine, pour les « native Americans » (Indiens), les Afro-Américains. Un énorme effort de reconnaissance de l’esclavage et du génocide indien a été accompli. En revanche, dans l’action internationale, les Etats-Unis sont encore très loin de s’interroger sur leurs responsabilités passées, un peu comme François Hollande avec la guerre d’Algérie. Si la France et les Etats-Unis refusent de faire acte de repentance internationale, c’est que ces deux nations se pensent universelles et estiment avoir vocation à peser sur les affaires du monde, ce qui suppose de faire acte de puissance. Cela cadre mal avec l’excuse, qui est une manière d’afficher ses erreurs passées. Les deux pays peuvent reconnaître des fautes, mais de là à s’excuser publiquement… Aux Etats-Unis comme en France, dans un contexte mondialisé, à mesure que les identités se brouillent, montent parallèlement les demandes mémorielles et l’angoisse du déclin et du déclassement qui poussent certains à s’accrocher à un rôle historique important, quitte à accepter les dérives du passé comme des éléments de l’histoire et de la puissance nationales. Aussi bien les Américains avec le Japon que les Français avec leurs aventures coloniales rechignent à effectuer un travail d’inventaire de leur passé.

Sur le fond, Hiroshima et Nagasaki étaient-elles des opérations militaires dictées par les intérêts de la guerre ou de simples représailles gratuites, à l’instar du bombardement de Dresde ?

C’est le fruit d’un cheminement qui s’est fait en quatre temps. D’abord, un programme nucléaire s’est mis en place aux Etats-Unis : le projet Manhattan. Intervient ensuite la mort de Roosevelt qui entraîne l’arrivée au pouvoir de son vice-président Truman, choisi pour le quatrième mandat de Franklin Delano Roosevelt parce qu’il était faible et ne dérangeait personne. Truman accède donc au pouvoir sans aucune expérience et ignore même l’existence du programme nucléaire américain. Dans un troisième temps, à la conférence de Potsdam (juillet-août 1945), le nouveau président Truman se retrouve attablé avec les grands ce monde, doit montrer que l’Amérique n’est pas en situation de faiblesse. Puis arrive l’ultimatum envoyé aux Japonais qui exige une reddition totale. Les conditions posées par le Japon sont inacceptables pour les Américains – pouvoir juger soi-même ses propres criminels de guerre, ne pas se faire imposer de puissance extérieure…

D’où le recours à l’arme atomique ?

Face au refus japonais d’accepter une défaite humiliante et à Staline qui commence à  montrer les muscles, Truman a à cœur de se faire une place dans le concert des nations et considère comme légitime l’emploi de l’arme atomique à Hiroshima. Les Japonais pensaient que cette attaque allait mettre fin à leurs souffrances, mais la deuxième bombe, à Nagasaki, est beaucoup plus difficile à justifier du point de vue américain et du droit international. Et les Américains ont aussi envoyé des tas de bombes incendiaires sur les villes japonaises pour les brûler. Côté américain, il y avait quelque chose de l’ordre de la volonté d’en finir très vite avec ce conflit dont le sort était déjà joué depuis quelques mois sur le front occidental. L’idée était aussi de tester la bombe atomique américaine. Après Hiroshima et Nagasaki, les Américains ne disposent plus d’aucun engin nucléaire. C’est un essai grandeur nature.

Tournons-nous vers l’avenir. En matière de politique étrangère, les commentateurs ont coutume d’opposer Hillary Clinton l’interventionniste à l’isolationniste Donald Trump. Les choses sont-elles aussi simples et tranchées ?

Non, il y a un consensus autour de la défense des intérêts américains qui passe par une action proactive des Etats-Unis dans le monde. Malgré les grands discours qui peuvent paraître parfois un peu isolationnistes de Donald Trump, il partage avec sa rivale la volonté d’aller en découdre partout dans le monde. Ceci étant, cela ne passe pas forcément par les mêmes modalités ni les mêmes alliés, à entendre Trump considérer qu’il faut discuter de manière objective avec Poutine que Clinton traite de « nouvel Hitler ». Mais sur le fond, l’interventionnisme américain n’est pas près de s’achever avec la nouvelle administration qui s’installera à Washington en janvier 2017. Trump considère par ailleurs que plus de nucléaire garantit plus de sécurité dans le monde, et Clinton n’est pas loin de le penser. D’Obama à Trump et Clinton, qui était sa secrétaire d’Etat, malgré des nuances, il y a toujours cette idée que l’Amérique est attaquée lorsqu’elle est faible, autrement dit lorsqu’elle n’a pas su dissuader ou empêcher ses ennemis d’intervenir militairement contre elle.

Pourtant, Obama se garde bien d’envoyer ses boys combattre l’Etat islamique sur le sol irakien et syrien. Son successeur risque-t-il de rompre avec un tel attentisme ?

C’est la stratégie de « lead from behind » et de « low footprint » (faible empreinte sur le sol) qui permet à Obama de passer par des alliances locales, par exemple en Irak. Elle se prolongerait, y compris avec Hillary Clinton, certes plus faucon qu’Obama, mais qui valide ce choix du Parti démocrate qu’elle a également mis en œuvre. En revanche, avec une administration Trump, l’Amérique suivrait davantage un modèle reaganien qui prendrait en charge la tête des coalitions, reviendrait au cœur et en tête du jeu. Sur les modalités d’intervention, persistent donc des différences entre les candidats. Mais sur la philosophie même de la politique étrangère dictée par les intérêts américains, subsiste très peu d’écart.

CGT vs gouvernement: «Aucun des deux camps ne peut abdiquer»

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Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop.

Manuel Moreau. La CGT n’a-t-elle pas une obligation de réussite dans ce mouvement social ? D’autant qu’elle doit aujourd’hui affronter la concurrence d’un mouvement comme Nuit debout qui, lui, n’a pas réussi à avoir la peau de la « loi travail »… 

Jérôme Fourquet. Pour la CGT, l’enjeu est bien là : la victoire ou la mort. L’enjeu, c’est prouver que le syndicalisme et la CGT existent encore. Certes, la « Cégète » est toujours la première organisation syndicale, mais elle est en recul et il y a à son sommet une inquiétude que ce déclin s’accélère. Surtout que la « loi travail » peut avoir des retombées concrètes en la matière : ce que contient notamment ce texte, c’est un changement de paradigme puisqu’une plus grande place est censée être laissée à la négociation au sein de l’entreprise et cela est perçu par les stratèges de la CGT comme favorisant la CFDT qui est beaucoup plus dans cette culture-là. On voit d’ailleurs que la CFDT, dans un second temps, a pour ainsi dire co-rédigé cette loi avec le gouvernement.

À cette crainte d’un recul de la CGT, s’ajoutent des tensions en son sein depuis notamment l’affaire Thierry Lepaon qui a laissé des traces. Si au cours du congrès de la CGT qui a suivi, Philippe Martinez a été élu très confortablement, ces tensions et ces oppositions sont toujours là. Il y a ainsi, dans les rangs de la CGT, la tentation d’une certaine radicalité.  On le voit aujourd’hui avec la branche chimique et pétrolière qui est à la pointe de la mobilisation et qui apparaît comme une des « fédé » les plus dures de la confédération. Il y a donc un agenda interne : pour se ressouder, il faut un adversaire. Martinez le sait, il a conscience qu’une partie de sa base veut en découdre, il a donc besoin de cette confrontation.

Mais il n’y a tout de même pas que des raisons de boutique interne ?

C’est évident, la direction de la CGT a fait un calcul. On ne s’engage pas dans une épreuve de force comme celle-là sans avoir un peu pris la température. Ils se disent que le gouvernement est affaibli, qu’il y a un très profond désarroi dans les rangs de la gauche en général et dans le monde du travail en particulier, qu’il y a de nombreuses mobilisations (dont Nuit debout en effet) qui, même si elles ne font pas le plein, durent tout de même depuis un moment, que la CGT dans cette situation doit retrouver une légitimité et ne surtout pas se faire déborder par l’extrême gauche. Bref, pour les dirigeants cégétistes, il y a un terreau pouvant nourrir une offensive. Néanmoins, il apparaît un paradoxe : si on est capable de mobiliser un million de manifestants dans la rue, on n’a pas besoin de bloquer le site pétrolier de Fos-sur-Mer…

Mais il ne faut pas se focaliser sur les seules raffineries. Il ne faut pas oublier qu’il y a également un mouvement à la SNCF, où la CGT est encore assez puissante, avec deux jours de grève par semaine depuis la semaine dernière et l’objectif d’aller jusqu’à l’Euro comme ça. Ce mouvement-là, assez suivi chez le personnel dit « roulant », est motivé par la négociation d’une convention collective préparant l’ouverture à la concurrence du rail. Les salariés de la SNCF pensent, à juste titre je crois, que leurs conditions de travail vont se dégrader. On a donc là aussi des circonstances particulières qui viennent s’ajouter à une opposition plus globale à la loi travail. N’oublions pas non plus que la grève est également en train d’être votée dans le nucléaire. Tout cela s’agglomère donc et permet ainsi à la CGT de pouvoir faire entrer dans la bataille ceux qui forment ses troupes de choc.

Quand on se souvient de l’épisode du CPE, on peut se dire que le calendrier de la CGT n’est pas idiot : en fin de mandat, les exécutifs peuvent lâcher du lest pour éviter trop de remous dans la dernière droite avant la nouvelle présidentielle. Cependant, pour l’instant, le gouvernement a opté pour la posture martiale.

En 2006, jusqu’à la fin, Dominique de Villepin a bombé le torse, mais il a finalement été abandonné et sacrifié par Jacques Chirac et il est sorti de cet épisode « en slip », si vous me permettez l’expression. Et c’est là que Nicolas Sarkozy prend son envol, définitivement, vers 2007. Vu la tournure que prennent les événements, on est vraiment dans l’épreuve de force et plus personne ne peut lâcher. À commencer par Philippe Martinez. Il lui est difficile de faire machine arrière. Il ne faut pas oublier que depuis le CPE aucun mouvement social et syndical n’a débouché sur une victoire. La réforme des retraites sous la droite en 2010 est passée malgré des centaines de milliers de personnes dans la rue. Trois ans plus tard, la réforme des retraites menée par la gauche, certes plus modestes, n’a pas non plus été bloquée. La réforme du travail le dimanche et la loi Macron sont également passées.

Du côté de l’exécutif, il n’est pas impossible que se rejoue l’épisode du CPE. On croit déjà déceler des indices selon lesquels Manuel Valls serait plus va-t-en-guerre que François Hollande, ce qui ne serait pas totalement étonnant… Néanmoins, le chef de l’Etat a déjà mangé son chapeau il y a quelques semaines sur la déchéance de nationalité. Le 49-3, rappelons-le, a été dégainé sur la loi travail et le bras de fer engagé avec les frondeurs du PS. L’exécutif répète matin et soir qu’il ne lâchera pas, alors même que des concessions ont déjà été faites sur le contenu texte. François Hollande est à 14%-15% de popularité dans les enquêtes d’opinion. S’il lâche là-dessus, c’est terminé pour lui. Voilà pourquoi ce à quoi nous assistons est spectaculaire : nous allons vers une confrontation au cours de laquelle aucun des deux camps ne peut abdiquer.

Mais le pays, lui, sur cette question de la loi travail, quel autocollant arbore-t-il sur son poitrail ? Celui de la CGT ou de la CFDT ? Arnaud Montebourg a proposé, comme Jean-Claude Mailly de FO, le recours à un référendum. Si une telle consultation avait lieu — ce qui paraît improbable — sur quel résultat cela pourrait-il déboucher ?

Les gens répondent rarement à la question qui leur est posé lors d’un référendum. Si une telle consultation était organisée, au regard de la situation sociale délétère et de la défiance record et historique dont souffre l’exécutif, ce référendum serait utilisé à l’évidence pour sanctionner François Hollande. Prenons un électeur de droite : autant il est favorable à cette loi, autant il sera séduit par l’idée de déboulonner le chef de l’Etat avec un an d’avance sur le calendrier électoral. Si on avait un référendum de ce genre, il y aurait une sorte de « convergence des luttes » : Mélenchon et Martinez seraient capables de voter comme Copé et Wauquiez.

Mais oublions cette histoire de référendum. Dans nos enquêtes d’opinion, à deux- ou trois points près, nous avons aujourd’hui deux tiers des Français qui disent trouver « le mouvement justifié ». Ils n’en sont peut-être pas des soutiens purs et durs, mais on note que depuis la semaine dernière, ça n’a pas vraiment varié. Le gouvernement, lui, parie bien évidemment sur un retournement de l’opinion, sur un agacement des Français contraints de faire la queue aux stations-service, voire d’abandonner un temps leurs voitures pour cause de pénurie de carburant. Mais ce retournement, pour l’heure, n’est pas là. Pour les Français qui ont un peu suivi les débats, la loi El Khomri, c’est surtout deux choses : assouplissement des conditions de licenciement pour les patrons et négociation entreprise par entreprise du montant des heures supplémentaires. Deux sujets qui ne sont pas hyperpopulaires. Alors même que, précédemment, les Français se sont plutôt laissés convaincre à l’idée de la politique de l’offre, du pacte de responsabilité, à savoir qu’il n’était pas idiot de soulager le « fardeau » des entreprises pour qu’elles puissent embaucher, autant là ils sont opposés à ce deuxième étage de la fusée que le gouvernement veut installer : flexibiliser et fluidifier très largement le monde du travail. Pour les Français, ça va trop loin.

«Libé» contre Bastié: quand le dénigrement tient lieu de pensée

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(Photo : Hannah Assouline)

On a tout à fait le droit de ne pas aimer Eugénie Bastié et d’être en désaccord profond avec ses idées. Mais cela n’affranchit pas nécessairement de tout effort d’analyse ou d’argumentation. Dans son papier consacré à la journaliste et paru la semaine dernière, Libération nous en a davantage appris sur les méthodes d’une certaine presse qu’il ne nous a fait connaître l’auteur d’Adieu Mademoiselle.

« Certitudes datées », « idéologie naphtaline », « discours décliniste »… Dès la fin du premier paragraphe, Eugénie Bastié est discréditée, non pas par l’incohérence de ses idées, encore moins par des contre-arguments (quasi inexistants tout au long de l’article) mais simplement parce que les idées qu’elle défend ne sont pas modernes. Sous prétexte que tout n’était pas « mieux avant », tout serait nécessairement mieux maintenant ? Aucun retour en arrière, dans aucun domaine que ce soit, ne pourrait jamais être judicieux ? Tout pas en avant serait infailliblement une avancée ?

C’est ce que suggère implicitement le quotidien lorsqu’il qualifie la journaliste d’« étoile montante de la réacosphère ». D’emblée, on comprend que ce qui intéresse Libération n’est pas de savoir si Eugénie Bastié a des idées, encore moins de chercher à comprendre si celles-ci sont défendables, mais plutôt de la classer dans un groupe inventé de toutes pièces afin de savoir si celle-ci en est une « figure ».

C’est ainsi que chaque question censée servir de problématique au journal est en réalité biaisée et s’apparente davantage à une question rhétorique qu’à une tentative de réflexion : « Deuxième question : à quoi sert Eugénie Bastié ? » Outre qu’on pourrait se poser la même question au sujet de la journaliste chargée de pondre ce papier et de toute personne vivant sur terre si l’on est pourvu d’un tant soit peu d’humilité, le sous-entendu donne le ton : Eugénie Bastié ne sert pas à grand-chose, sinon à faire figure de « bonne cliente », « dans l’air du temps » si l’on en croit Libé.

Un pensée non-binaire, c’est si compliqué…

Mais ce sont sans doute les critiques sur le livre de la journaliste qui en disent le plus long sur les pratiques de certains médias. « Le résultat est un gloubi-boulga pernicieux », commente la journaliste en charge du papier, Johanna Luyssen, avant de préciser : « Que comprendre de ce mélange troublant droite-gauche-chais pas quoi, Houellebecq et Bernanos, Elisabeth Lévy et Finkielkraut, Muray et Michéa, le tout saupoudré d’idéologie post-Manif pour tous mais aussi de décroissance ? »

Il semble, en réalité, que le « gloubi-boulga » soit moins provoqué par le livre que par la difficulté pour Johanna Luyssen de comprendre une pensée qui ne soit pas binaire. Qu’on ne puisse pas avoir des idées de droite sur tous les sujets alors qu’on est catholique et qu’on travaille au « Figaro », ça échappe complètement à l’esprit de logique de la journaliste qui voulait pouvoir remplir toutes ses cases pour mieux caricaturer Eugénie Bastié et lui reprocher ainsi d’être une caricature.

Libération ne peut envisager ce mélange que comme un calcul « pernicieux ». Si l’on « saupoudre » ses idées réactionnaires d’idées plus modernes ou plus progressistes, ce ne peut être que dans l’unique but de mieux faire passer les premières.

Cette manie de remplacer les arguments par des listes est également caractéristique de notre époque pour laquelle la respectabilité a priori de l’interlocuteur prévaut sur son discours. On se contente de placer des noms les uns à côté des autres, en espérant que la seule évocation de certains d’entre eux au côté de celui de la journaliste suffise à effrayer les potentiels lecteurs.

Heureusement, la conclusion du papier, qui révèle l’attitude d’Eugénie Bastié à la fin de l’entrevue avec sa consœur de Libé, nous met d’accord sur un point avec l’auteur de l’article : « Touchante, [Bastié] hasarde un : “j’espère que je vous ai convaincue”. Le plus effrayant étant qu’elle paraît sincère. » On ne peut qu’abonder dans le sens de Johanna Luyssen : quelle naïveté en effet d’avoir pu penser qu’un débat d’idées pouvait influencer une opinion et qu’un journaliste de Libé pourrait, ne serait-ce que sur un sujet, tomber d’accord avec un représentant de la « réacosphère » !

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » disait Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Grâce à nos médias, aucun risque : nous avons les deux pieds sur terre.

Adieu mademoiselle

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Affaire Baupin: l’omerta des célibattantes

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denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.

Il apparaît qu’il y a eu autour du comportement pour le moins déplacé du DSK du pauvre qu’est Denis Baupin une omerta des « célibattantes » qu’il poursuivait de ses assiduités tel un traître de mélodrame. Sans que celles-ci ne se soient consultées, celles-ci ont gardé le silence y compris les plus féministes et les plus progressistes d’entre elles. Je croyais d’ailleurs que c’était l’apanage des jeunes femmes catholiques ou des anciens scouts pratiquant la bicyclette avec ardeur chaque été avec ce jeune curé si dynamique et tellement proche d’eux ma chèèère (« j’ai entendu dire qu’il leur permet de dormir avec lui quand ils ont peur la nuit »).

Ce qui se passe en ce moment après la pseudo-découverte du comportement d’invétéré queutard de l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale (dans le Landerneau oligarchique tout le monde était au courant), m’a rappelé le comportement souvent paradoxal dans leurs relations amoureuses d’autres jeunes femmes célibattantes que je fréquentais il y a quelques années ressemblant trait pour trait aux « victimes » de Denis Baupin travaillant qui dans le culturel, qui dans le politique.

Femmes des années 2010…

Ces filles étaient pour la plupart indéniablement intelligentes, très cultivées, fines et pleines d’esprit. Elles savaient s’adapter à tous les milieux sans perdre pour autant de leur élégance. Je me souviens particulièrement de celle qui ne perdait rien de sa classe même dans un bistrot louche du XXème arrondissement de Paris. Elles demeuraient donc invariablement séduisantes, réussissant leur carrière sans perdre leur féminité. Elles étaient également émancipées, pratiquaient une sexualité apparemment joyeuse et libre affranchie de toute culpabilité, et de tout tabou…. Bien entendu, la plupart étaient soient de gauche soient très libérales et dans leurs milieux, les changements sociétaux étaient perçus comme allant de soi sans que cela ne pose aucune question. Les remettre en cause était du dernier ringard à leurs yeux. Elles vous regardaient alors non sans dédain malgré leur sourire de commisération, avec un peu de pitié pour tant d’aveuglement ou de naïveté. Elles aimaient refaire le monde avec idéalisme.

Cela, tout comme leur militantisme affiché, leurs engagements pour le décorum, pour les droits des femmes, pour la libération sexuelle, l’avortement, c’était le rôle qu’elles jouaient pour leurs amis, pour leurs collègues de travail, leurs correspondants Facebook  pour épater la galerie donc. Ce n’était que leur « emploi » de comédie en quelque sorte. Car derrière tout cela, sans que cela ne soit forcément bien caché, il y avait l’envers du décor, la trame derrière la tapisserie.

Il suffisait la plupart du temps de discuter avec elles en tête à tête en confiance pour comprendre que ce n’était qu’une apparence. La plupart en effet rêvait du prince charmant comme dans les contes, elles redevenaient des petites filles des lumières dans les yeux lorsqu’elles en parlaient. C’était là une aspiration parfaitement incompatible avec leur désir de réussite sociale et professionnelle. Et puis la princesse finit toujours femme au foyer et ce n’est pas non plus une position certes tout à fait paradisiaque.

Realpolitik au bureau

Elles qui affirmaient vouloir des enfants le plus tard possible voire ne pas en avoir du tout fondaient toute en sensiblerie, gâtifiaient presque lorsque par hasard elles croisaient des minuscules, la progéniture d’une amie, celles de leurs connaissances. Je me souviens ainsi de celle-là qui passa bien dix bonnes minutes à câliner un petit bébé qui jouait les beaux indifférents à la caisse d’un grand magasin sous mes yeux un peu surpris. Quand des familles nombreuses passaient dans les cafés où nous allions je voyais son regard parfois se troubler un peu. Par la « magie » des progrès techniques, de temps je vais voir son « profil » de réseau dit social, je vois ses yeux gris se voilant progressivement de tristesse. Elle semble connaître enfin le prix de son indépendance.

J’apprenais souvent qu’au travail elles se laissaient faire de temps en temps par leurs chefs de service, d’un geste déplacé à un coït rapide sur le bord du bureau, acceptaient de porter des cafés et de faire des photocopies pendant les réunions, y fermant leur bouche, espérant grappiller ainsi un peu de salaire en plus. Elles n’aimaient pas ça, mais elles pratiquaient en quelque sorte une « Realpolitik ». Plus tard leurs ambitions seraient réalisés, cela nécessitait bien quelques sacrifices même les plus douloureux comme ceux suivant un « dernier tango ». Vieillissantes, elles tombaient de temps à autres sous la coupe de salopards sans filtres se comportant en gougnafiers avec elles sans qu’elles n’y trouvent à redire. Pour elles c’était inespéré croyaient-elles. Elles feignaient de croire qu’enfin elles avaient trouvé leur amoureux parfait.

Les célibattantes ayant subi les incartades baupinesques par leur rage à accuser quasiment tous les hommes de la même frénésie libidineuse ne veulent que se dédouaner de leurs compromis, de leur silence coupable. Elles veulent faire oublier leur lâcheté, leur peur, leur détestation d’elles-mêmes aussi. C’est à qui sortira son témoignage le plus fracassant, c’est à qui lancera la pétition la plus définitive. Je ne leur jette pas la pierre bien qu’étant sans doute caustique avec elles, je les aime bien, je les trouve émouvantes malgré leurs côtés pitoyables ou pathétiques. J’aurais préféré pour elles qu’elles le soient vraiment, libres…

Nuit debout: c’est happening près de chez vous

(Dessin : Soleil)

Ayé ! J’y suis allé !

Je sortais d’un spectacle qu’au passage je vous recommande (Nadia Roz ; une énergie et une force comique comme je n’en avais pas vu depuis longtemps) et, me trouvant à deux pas de la place de la République, je me suis dit que je ne pouvais manquer cet événement tellement sympathique dès lors qu’on se fie au Monde ou à Libé.

N’ayant pas le tort d’être un néoréactionnaire académicien français, c’est le cœur léger que je m’avançai sur la place.

Tout de suite après les merguez, j’entrai déjà dans le vif du sujet : la commission médias s’exprime devant l’assemblée générale, réclamant qu’on aille plus loin, plus fort dans la démocratie directe. Elle demande que le mandat qui lui est confié soit « impératif » de façon à trancher avec la politique Jurassic Park (?). À ma grande honte, j’avoue ne pas savoir ce qu’est un mandat impératif.

C’est pourquoi, pendant que l’on vote, je consulte subrepticement ce suppôt de la finance internationale qu’est Google, grâce à qui j’apprends que le « mandatement impératif » est un principe politique, lié à un mode de fonctionnement au niveau organisationnel (une autre méthode élective), qui part de besoins définis par un organisme ou un groupe exerçant ce principe, pour ensuite déléguer, si nécessaire, à un ou plusieurs individus (extérieurs ou internes au groupe) une action définie dans la durée et dans la tâche. Il peut y avoir un rapport demandé au mandataire afin que les mandants soient en lien direct avec le mandat posé, et suivent ainsi la réalité et l’efficacité du mandat.

Le fondement théorique en serait Jean-Jacques Rousseau, qui, dans Du contrat social, se montre critique de la démocratie représentative et préconise une démocratie directe utilisant le mandat impératif. « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. […] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »

Le temps de me cultiver, le vote est terminé. Et unanime : la commission médias chargée de faire des communiqués de presse ne les écrira plus que sur mandat impératif. C’est-à-dire, si j’ai bien compris ce que je viens de lire, que la docte assemblée va dicter à ses « représentants » le texte qu’ils devront communiquer à la presse. C’est le moment que choisit mon voisin pour rabrouer son voisin qui écrasait son sac, au motif que « vas-y, mets tes pompes ailleurs, c’est le sac à ma mère, elle y tient de ouf ». Je sens qu’un vent de fraîcheur va souffler à l’AFP.

Dopée par ce triomphe électoral, la représentante de la commission vient exposer le prochain mandat impératif qu’elle voudrait maintenant obtenir de l’assemblée : « Les médias font pression sur nous pour avoir une réaction sur les violences… » J’aurais aimé connaître quels moyens de tortionnaires employaient les médias pour faire pression, mais par pudeur, la représentante s’abstient de les décrire.

Elle propose donc d’écrire un communiqué pour dire que « Nuit debout dénonce la pression des médias pour obtenir une réaction sur les violences, alors que les violences c’est celle de l’exploitation capitaliste ». Un vent de fraîcheur, je vous disais… Elle développe alors une pensée novatrice sur la violence légitime des opprimés, exhumée des ruines de la cafétéria de Jussieu après désamiantage.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne connaîtrai jamais le résultat de ce vote car devant tant d’originalité, je préfère aller voir ailleurs.

Je suis irrésistiblement attiré par un tipi en voile blanc immaculé sous lequel s’abritent deux mecs tellement cool qu’ils sont indifférents à la foule qui les entoure. Un peu comme s’ils avaient décidé de planter leur tente au milieu de la place avant qu’elle ne soit envahie par tous ces curieux, on se demande bien par quoi. En m’approchant, je me rends compte qu’ils ne se parlent pas. Ils font semblant. Ils donnent un spectacle ! Celui de deux types indifférents à l’agitation qui devisent tranquillement sous leur tipi transparent planté place de la République. Après la pensée, l’art vient de renaître.

Je continue ma promenade. Quelques rescapés de mai 68, septuagénaires au catogan de cuir enserrant de rares cheveux blancs, aux longues jupes à fleurs ne réussissant pas à masquer complètement une arthrose des membres inférieurs. Ceux-là revivent leur rêve disparu et la lueur de leur regard me rappelle celle des yeux de ma grand-mère lorsque la radio lui diffusait exceptionnellement du Maurice Chevalier.

Beaucoup de citoyens engagés tendance Ikéa (ah l’exemple scandinave prôné par tous ces admirateurs qui ne peuvent malgré tout s’empêcher de gruger de quelques places dans la moindre file d’attente, sans se rendre compte qu’ils seraient lynchés pour cela au pays de leurs songes…), pas mal d’étudiants dont l’un me confiera qu’après avoir été mis en échec par les diktats de la finance internationale, qui régit jusqu’aux examens des matières dures comme l’éco, il songeait maintenant à se tourner vers des disciplines un peu plus nobles, épargnées pour le moment par le FMI, comme la sociologie ou la psycho. Encore que « psycho ça peut mener à DRH et DRH c’est pour virer les travailleurs alors faut être vigilant ».

Un peu plus loin encore, devant quatre frileux de la tête qui ont besoin d’une capuche pour ne pas s’enrhumer, un débat d’une rare finesse stigmatise le riche, le propriétaire et les impôts, parce que « faut arrêter de nous prendre pour des trompettes, les riches ne paient pas d’impôt, t’as qu’à voir les Panama Papers ». Une « action » est immédiatement proposée : on va à l’Élysée !

Tournant autour de la statue centrale, les forces de proposition tentent de grossir en scandant « À l’Élysée » mais ne rassemblent que quelques punks à chien et une vingtaine de routards tendance zadistes qui comptent bien remplir leur quota quotidien de baston.

Pensant avoir fait globalement le tour de cette Nuit debout, où la majorité des gens sont assis par terre, je repars vers le métro, saisissant au passage le grand frisson émanant d’une probable étudiante draguée par un « jeune de quartier » tentant le célèbre « Vous êtes charmante, ça vous dirait une glace à la menthe ? » auquel il serait malséant de répondre par autre chose qu’un sourire indulgent et compréhensif, c’est-à-dire postcolonialiste, avant d’engager un dialogue forcément constructif et respectueux.

Je m’éloigne de ce happening qui se croit assemblée, avec une pensée pour les ambulanciers du Samu, les pompiers et les CRS qui, eux, vont être debout toute la nuit et s’en passeraient volontiers, alors qu’eux aussi sont « globalement sympathiques ».[/access]

Vous avez dit conservateur ?

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L’islam, une religion de la culpabilisation…

(Photo : SIPA.AP21825353_000006)

Myriam B. est une jeune musulmane comme on aimerait en voir plus souvent : originaire des quartiers nord de Marseille, elle a su en sortir, elle est apparemment libérée, mène la vie qu’elle entend, et réussit de brillantes études — elle est présentement en master de droit. Vêtue plus ordinairement de mini-jupes et de jeans moulants que de voiles — en fait, elle n’a jamais porté de voile. Maquillée assez pour avoir l’air d’une seconde Nefertiti — une Egyptienne d’avant l’islam. Ajoutons qu’elle est issue d’une double souche algéro-marocaine, preuve que les frères ennemis peuvent, s’ils le veulent, faire l’amour et pas la guerre. En elle, il y a les traits fins d’une Berbère, et la culture d’une fille formée à l’école de la République — ou plutôt, elle a fait l’effort de sortir de l’enseignement de l’ignorance pour se cultiver réellement. Je lui ai communiqué mon analyse du livre de Fethi Benslama dont je parlais la semaine dernière, et elle a bien voulu me faire partager ses réactions de lecture. Qu’elle en soit remerciée.

Myriam B. : Un jour, ma mère m’a surprise en mini-jupe et m’a lancé : « Myriam, tes os sont voués à l’enfer ! » — une malédiction dont l’écho résonne encore en moi. Parce qu’à l’inverse du chrétien, il n’y a pas pour le musulman de rédemption intermédiaire. Pas de pardon des offenses — pas ici-bas en tout cas.

Jean-Paul Brighelli : Qu’entendez-vous par « pas de rédemption intermédiaire » ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que la culpabilité musulmane est une culpabilité religieuse spécifique — ce n’est pas la culpabilité religieuse que l’on connaît. Lorsqu’un catholique se confesse auprès d’un prêtre, le repentir est une démarche qui implique autrui, elle est hors de soi, autrui (le prêtre) est acteur dans la confession. En islam, il en est autrement. L’équivalent du prêtre est l’imam, qui n’est présent que comme conseil. Si un musulman avoue ses fautes auprès d’un imam, ce dernier ne pourra que le conseiller de bien agir afin que Dieu lui offre sa miséricorde ; mais il ne pourra pas lui garantir le pardon. Le repentir est une démarche absolument solitaire, elle est en soi, elle n’implique personne d’autre que soi, impactant l’image que l’on a de soi. Dieu n’est pas acteur, il reçoit la demande de pardon mais reste silencieux. Alors que le prêtre garantit le pardon, l’imam conseille de s’en remettre à Dieu, un Dieu infiniment silencieux. Deus tacitus !

On reste donc coupable à vie ?
C’est justement cela la nuance : on est dans un doute perpétuel, la certitude d’être coupable en libérerait plus d’un, mais l’on ne sait jamais, on se sent juste coupable parce qu’on ne se sent pas pardonné. La culpabilité chez le musulman est très ancrée et très pesante. Une faute n’est jamais explicitement expiée, puisque c’est après la mort que l’on sait si elle a été pardonnée, et non pendant la vie.
J’ai d’ailleurs noté, tout au long de mon éducation religieuse, que les péchés sont explicitement définis et sanctionnés. Par exemple si l’on a manqué à son devoir de prière, dans la tombe le musulman sera châtié par l’ange de la mort, qui à l’aide d’une barre de fer le frappera afin qu’il traverse sept couches de terre pour remonter ensuite et subir cela jusqu’au jour du jugement. Le mal est défini comme le « chirk » (association), ou encore « zina » (adultère), mais quand il s’agit du bien on parle le plus souvent de « bonnes œuvres » sans plus de détails, et la récompense est abstraite. Le paradis, et je reprends le sens que donne le Coran, est un endroit « inimaginable ». La sanction entre dans une logique humaine, la récompense elle, reste inintelligible… La sanction vient à l’esprit bien plus concrètement que la récompense.
Partant de là, un musulman ne se sentira jamais assez bon (Benslama dit bien qu’il rencontre des musulmans qui ont honte et ne se sentent pas assez musulmans) et être le meilleur des musulmans est une quête vouée à l’échec. D’ailleurs, nombre de musulmans qualifient leur religion de très difficile, allez savoir pourquoi… Ainsi, lorsque l’on n’a pas la réponse chez Dieu, on va la chercher soi-même, et donc chez autrui.
Autrui me dira que je suis un bon musulman, et s’il le fait, c’est que Dieu le pense aussi. Mais pour qu’autrui sache que je suis un bon musulman, il me faudra cacher mes fautes sous le voile d’une burqa (interrogez-les femmes portant la burqa et voyez si elles ne se sentent pas fautives de leurs actes passés), sous le nombre de mes prières à la mosquée, et finalement sous ce que je pense d’autrui.
Si je dis qu’autrui est mauvais musulman, c’est que je suis bon musulman. Si je me bats contre les non-musulmans, c’est que je suis bon musulman. Et, in fine, si je meurs en tuant les non-musulmans, c’est que Dieu lui-même saura que je suis bon musulman. Dieu ! Vois comme je suis bon musulman, je meurs pour toi !
Sans compter que se balader en burqa, c’est dire aux autres filles qu’on est supérieure — c’est un sentiment de supériorité bon marché ! Plus facile de se voiler en jugeant les autres que de réussir des concours et décrocher un job intéressant !

Mince ! Pas moyen de s’en sortir ici et maintenant !
Si ! Il existe en islam une immunité totale et le pardon absolu de Dieu — si une femme enceinte meurt pendant un crash d’avion, si on meurt en allant à la Mecque, ou encore si on meurt en martyr — et plus généralement, toutes les morts vraiment violentes, à condition bien sûr de faire partie de la communauté musulmane, l’oumma.
Camus a célébré dans l’islam l’intelligence du musulman à donner un sens à la vie. Mais ce n’est pas seulement le désespoir de la vie qui mène à la mort, c’est aussi ce qui se passe durant la période sombre : c’est dans le désespoir que les jeunes fautent, volent, se droguent, et finissent par se sentir coupables. Les laveurs de cervelles instrumentaliseront cela.
Un ami musulman libéré lui aussi, Wilem B., banquier d’affaires, a voulu me mettre face à une contradiction : « Et ceux qui n’ont pas été éduqués dans la culpabilité ? Ceux qui se sont récemment convertis et qui pourtant font la majorité des terroristes ? » Eh bien, c’est encore une preuve que la culpabilité est le noyau de tout ! D’abord, rien ne prouve que le ou la jeune converti(e) n’a pas été élevé(e) dans la culpabilité — l’islam n’en a pas le monopole, même si chez lui, c’est un principe. Et puis ce que l’on ne sait pas forcément, c’est que tout fidèle d’une autre religion qui se convertit à l’islam est bien mieux accueilli par Dieu que n’importe quel musulman. Les musulmans ont tous un immense respect envers les néo-convertis, comme des jésuites assistant à l’émanation d’une grâce divine. Par exemple un chrétien à qui l’on dit que jusque-là il a été dans le faux, dans le mauvais chemin, que s’il se convertit il pourra nettoyer son mauvais sang, celui-là n’est-il pas rééduqué à ce même sentiment de culpabilité ? On lui dit « Tu as été coupable mais tu ne le seras plus, et en mourant pour Dieu, tu te laveras de tous tes péchés », car cette religion, ou ce qu’on en fait, trouve son moteur dans la culpabilité.
La mort du djihadiste n’est pas qu’héroïque : c’est une manière de se punir consciemment ou inconsciemment en mourant pour Dieu. Je me sens coupable, si coupable que pour que Dieu me tende un paradis, il n’y a que la mort.

On n’en sort donc pas ?
L’islam est aussi une religion qui oblige à la vie familiale, afin de perpétuer la communauté musulmane. On dit que 50% de nos bonnes œuvres doivent être réalisées dans le cadre de la famille. Les jeunes qui se lancent dans le djihad passent tous par l’étape mariage. Il est amusant de noter en particulier dans les cités que les jeunes qui ne se lancent pas dans le djihad choisissent de se marier, c’est un phénomène extrêmement récent, qu’on ne remarque pas, et qui a tout de suite suivi le nouveau terrorisme. Il y a de plus en plus de mariages de jeunes délinquants : par exemple, mes voisins ont respectivement 18 et 19 ans, ils sont mariés avec un enfant, et ils sont délinquants. Ce n’est pas qu’une mode, c’est aussi la culpabilité, la honte de ne pas être parmi les élus, les meilleurs, ceux qui partent en guerre sainte. Explicite ou enfouie, et sous toutes ses formes, la culpabilité reste là. C’est « le vrai rongeur, le ver irréfutable », comme dit le poète.

Bravo pour Valéry !
Alors vous comprendrez qu’une religion qui entretient le sentiment de culpabilité pour n’importe quelle faute commise, n’offrant dans son sens littéral que certaines morts spectaculaires pour expier ses fautes avec certitude, n’est pas une religion comme les autres. C’est une religion dont l’exégèse doit se faire avec grande prudence, car elle peut dériver très facilement. Un jeune qui va se péter la cervelle en plein Bataclan est un jeune chez qui on a cultivé cette culpabilité, c’est l’irrationalité de ce sentiment qui rationalise la mort elle-même.
Parce que la culpabilité musulmane est le centre de tout, c’est une culpabilité qui poursuit n’importe quel musulman, jusqu’à sa mort. L’extrémisme ou plutôt les jeunes que l’on pousse aux actes extrêmes ont le sentiment autosuggéré d’être les meilleurs des musulmans — des surmusulmans, comme dit Benslama. Ils annihilent leur culpabilité en s’annihilant eux-mêmes.
Voilà ce que je pense vraiment de l’islamisme, et voilà pourquoi l’Education nationale qui veut lutter contre la radicalisation n’a vraiment rien compris : il faut aider les jeunes à se débarrasser de ce sentiment de culpabilité, ou empêcher qu’elle puisse s’ancrer.

Concrètement, comment s’exprime ce sentiment de culpabilité ?
Les jeunes se sentent coupables car ils ont baigné dans une éducation à la culpabilité sur le long terme ou sur le court terme — and so do I ! Et cette culpabilité induite a entraîné en moi certains comportements que je ne peux réfréner. Et toute agnostique que je sois, ou à peu près, je reste dans cette idéologie de la faute — et de la punition. Il m’arrive de me dire que je suis vouée à l’enfer parce que je ne prie pas, que je ne porte pas le voile, chaque faute est considérée comme grave. Et si j’avais été faible et ignorante, j’aurais voulu me péter la cervelle au Bataclan pour me faire pardonner de ce qui soi-disant est une terrible faute, j’aurais pensé que ma vie entière est une terrible faute, j’aurais voulu me racheter en payant le seul prix possible.
Etudier le djihadisme implique l’analyse de la pratique religieuse en détail. Par exemple, il n’y a pas que les sentiments de désespoir, d’ennui, de volonté héroïque ou de culpabilité, qui sont à revoir, mais aussi la compétition qui vous lie intrinsèquement à tous les autres, parce que l’islam pousse à la compétition. Vous entendrez volontiers une femme dire à une autre : « Tu as de la chance, tu es partie à la Mecque, alors que moi non ». C’est poussé à un point tel, que toujours dans cette logique de parade compétitive, le ramadan lui-même est exploité. Ce doit être un mois de jeûne, prônant l’humilité, la modestie et la générosité. Mais ce n’est pas le cas : tous les hommes sortiront leur robe de prière pour marcher dans les rues, en groupe la plupart du temps. Et le soir venu, c’est à celui qui aura prié le plus souvent, le « taraouih » à la mosquée jusqu’à minuit passé : vois comme je lutte contre le sommeil et la fatigue physique d’une journée de jeûne !
Je suis sûre que presque personne ne ferait le « taraouih », s’il fallait le faire seul, dans son salon, mais c’est une prière communautaire… Par volonté de se crédibiliser auprès de tous et par là de Dieu, on crée des degrés à la religiosité du ramadan lui-même.
Il existe d’ailleurs, toujours dans le thème de la compétition, une hiérarchie dans les paradis, il n’y a pas le paradis mais les paradis, le plus haut niveau est dédié aux prophètes les plus rapprochés de Dieu, et aux martyrs, le plus bas niveau est attribué aux simples musulmans. Voilà pourquoi la notion de « meilleur des musulmans » ou de « surmusulman » est exploitée par Benslama : il y a une véritable compétitivité dans cette religion. Etre avec les prophètes au septième niveau, c’est finalement être comme les prophètes : imaginez ce que cela représente pour un musulman honteux de chacune de ses irrémédiables fautes, à quel prix y accéder ?
Je suis alors guerrier, j’ai plusieurs femmes et je vis au Moyen-Orient : je suis djihadiste, et si je ne suis pas un prophète, je suis dans tous les cas un martyr. C’est con, hein ?

Les leçons de l’Autriche

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Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.

La victoire du candidat des « Verts » à l’élection présidentielle en Autriche, et l’échec (de peu) du candidat du FPÖ, avec une différence d’environ 30 000 voix sur 4,5 millions de votants (soit 0,66%), pourrait apparaître comme anecdotique. Elle l’est d’une certaine manière. Mais, ce scénario révèle un problème récurrent pour les partis populistes, que ce soit en Autriche, en France, ou ailleurs. On dira que la progression du candidat du FPÖ a été impressionnante entre le premier et le second tour. Mais, elle ne lui a pas permis de gagner. Et, en un sens, cela recoupe le constat que l’on pouvait faire à l’occasion des élections régionales en France, en décembre dernier.

L’union des contraires

Un premier constat doit être dressé : les partis populistes, surtout quand ils sont issus de l’ancienne extrême droite, continuent de faire peur. Ceci reste vrai quel que soit le chemin qu’ils ont parcouru. On peut l’expliquer de plusieurs façons : la première est le stigmate « extrême droite » qui leur reste collé, à tort ou à raison ; ce stigmate est régulièrement ravivé par des déclarations de certains membres de ces dits partis. Notons que des déclarations tout aussi scandaleuses peuvent être faites par des représentants des autres partis, et ne pas avoir les mêmes conséquences politiques[2]. La seconde raison provient de positionnement clivant sur des sujets « sociétaux ». Or, une partie importante de l’opinion est particulièrement sensibles à ces sujets, non qu’elle y attache une valeur fondamentale mais simplement parce-que ces sujets constituent des « marqueurs » dans une société ouverte. Ainsi, les sujets sociétaux n’entraîneront jamais un vote d‘adhésion mais tout ce qui pourrait paraître comme des positions intolérantes inquiète suffisamment une partie majoritaire de l’électorat.

Le problème pour ces partis populistes consiste donc à ne pas transformer en adversaires des électeurs qui pourraient, en d’autres circonstances se révéler sensibles aux thématiques politiques qu’ils développent. Car, et le paradoxe n’est ici qu’apparent, c’est sur le terrain politique que ces partis ou mouvements enregistrent leurs plus grands succès. C’est sur la base d’une décrédibilisation massive du discours politique traditionnel, couplée à un besoin d’un nouveau discours politique que ces partis prospèrent. Ce qui, en passant, impliquent qu’ils sont le symptôme d’une crise de lapolitique et non du politique. De fait, ils se situent pleinement dans un espace démocratique au moment ou certains des partis traditionnels en sortent, comme on peut le constater en France.

La contradiction du populisme

Mais, il faut aussi faire un autre constat. Le discours « on est contre… », et ce quel que soit le sujet, et même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’Euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas. Ou, plus précisément, ce message d‘opposition, s’il convainc une partie de l’opinion en effraie une autre qui, tout en mesurant les problèmes que posent certaines institutions, voire en les désapprouvant, se révèle emplie de crainte face à l’inconnu. De ce point de vue le principal adversaire des partis et mouvements populistes c’est le conservatisme d’une partie de l’opinion. Il est d‘ailleurs frappant de voir à quel point les politiciens des appareils traditionnels utilisent cette peur de l’inconnu. Elle est, aujourd’hui le seul argument qu’il leur reste.

Ce conservatisme ne serait pas désarmé mais au contraire renforcé par une « modération » des volets politiques du programme. Ce n’est donc pas tant dans la direction d’une soi-disant « modération » que ces partis peuvent espérer trouver la solution face au problème qu’ils affrontent : des succès de premier tour et un échec au final lors du second. C’est au contraire en levant le voile de l’incertitude de ce que serait leur politique s’ils étaient en mesure de l’appliquer qu’ils pourront résoudre ce problème. Mais, cela implique de ne plus se situer uniquement dans le registre de la dénonciation. Or, cette importance de la dénonciation est l’une des caractéristiques du populisme. C’est là où git la contradiction.

Une grande alliance ?

Il convient donc de revenir aux bases fondamentales de la situation. Que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne ou en France, le constat de carence et d‘échec des diverses institutions, de l’Euro à l’UE en passant par le système fiscal, le système éducatif et les pratiques et les modes de gouvernement, est largement dressé par une part majoritaire de la population. Mais, cette dernière attend de savoir ce que l’on mettra à sa place. Bien sûr, les attentes peuvent être opposée, voire contradictoires. Mais, un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu.
C’est sur la base d‘un tel programme que des alliances pourront être élaborées et concrétisées. Car, faute d’un véritable programme, ces alliances desserviraient ces partis ou mouvements, même si elles peuvent permettre à certains de leurs membres de faire une carrière personnelle. Dans le cas français, ce qu’attendent les électeurs c’est un programme qui les assure que la politique économique changera véritablement et servira le plus grand nombre et non une minorité, c’est un programme qui les assure que l’Etat social sera défendu, c’est un programme qui les assure que ce qui fait l’identité françaises sera préservé, c’est un programme qui les assure que la politique étrangère française retrouvera son indépendance et la France son rôle international.

C’est donc sur la base d’un tel programme que des alliances pourront être noués et que les préventions d’une partie de l’électorat pourront être désarmées.

Le question qui est donc posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes qui aujourd’hui se développent en Europe sauront, et pourront, dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent, articulé, et répondant aux aspirations de la majorité de leurs électeurs. Ceux qui y parviendront briseront de manière définitive ce « plafond de verre » sous lequel on entend les cantonn

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Nous sommes tous autrichiens!

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Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde s’exclamait « Nous sommes tous américains ! », voulant signifier ainsi que dans le malheur, la solidarité des démocraties s’imposait au delà des différences et des divergences pouvant les séparer.

Trop longtemps, en tout cas depuis l’affaire Waldheim en 1986, ce candidat à la présidence de la république d’Autriche élu malgré les révélations sur son passé d’officier nazi, on n’a voulu voir dans les péripéties politiques de ce pays que les conséquences d’un passé occulté. L’ascension du FPÖ de Jörg Haider ? Une remontée nauséabonde des égouts du IIIème Reich, dont l’Autriche officielle persistait à se proclamer «  la première victime », au mépris d’une vérité historique établissant que l’adhésion populaire au nazisme avait été aussi forte, sinon plus, à Vienne qu’à Berlin. L’invocation rituelle de l’apostrophe brechtienne «  le ventre est encore fécond etc… » permettait de s’adonner sans états d’âmes à la paresse intellectuelle de celui qui ne se sent pas concerné. Eux, c’étaient eux, et nous, c’était nous.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose du drame politique qui vient de se dérouler en Autriche à l’occasion de l’élection présidentielle,  c’est que ce mode d’explication par une prétendue singularité de la république alpine dans son rapport à l’histoire est aujourd’hui totalement infondé.

Comment croire, en effet que la moitié des Autrichiens aient accordé leur suffrages à un candidat d’un parti classé à l’extrême droite pour cautionner la réhabilitation d’un IIIème Reich dont leurs grands parents furent majoritairement les supporteurs ? Et, qu’en conséquence la victoire, sur le fil et inattendue, d’un vieux prof d’économie écolo doit être célébrée comme un coup d’arrêt à l’accouchement de la bête immonde ?

Oui, nous sommes tous des autrichiens, car ce qui se passe là-bas est la version concentrée d’une crise européenne qui affecte, avec plus ou moins d’intensité toutes les nations de l’UE. Usure des partis traditionnels de gouvernement, fracture territoriale et sociale entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, défiance envers les institutions de Bruxelles, insécurité culturelle liée à la vague migratoire… Quel pays de notre continent n’est pas confronté aujourd’hui à ces problèmes ?

Si leur expression politique est plus visible,  et plus tranchée en Autriche, cela est dû à sa position géographique, au contact des zones de turbulences de l’Europe, les Balkans, l’Ukraine, et une Mitteleuropa secouant le joug politique et économique germanique. Orban, Fico, Kaczynski sont écoutés à Vienne, car ils sont, eux aussi des héritiers du vieil empire austro-hongrois. Cela est aussi la conséquence lointaine du dépeçage ce cet empire après la Première guerre mondiale : l’Autriche « allemande », Restösterreich, est un pays hydrocéphale, doté d’une capitale surdimensionnée par rapport à sa taille et à sa population. Cela accroît la fracture entre la métropole, ville-monde ouverte et dynamique, et le reste du pays- espace rural et petites villes repliées sur leur folklore et leur entre-soi… Il suffit de regarder la carte électorale de l’Autriche, avec les zones vertes pour les districts ou le candidat écolo Van der Bellen est majoritaire, et les zones bleues où dominent les partisans du FPÖ Norbert Hofer pour en être persuadé. Le vert est concentré à Vienne, et autour de Salzbourg, et le bleu partout ailleurs.

Enfin, cette séquence autrichienne dont on saura plus tard si elle relève de l’opera seria ou de l’opéra bouffe, du Don Juan de Mozart, ou de la Chauve-souris de Johann Strauss, démontre, s’il en était encore besoin, que la question sociale, le chômage,  ne sont pas les causes principales de  la crise politique européenne. A force d’être déniée, l’angoisse identitaire des plus faibles au sein de nos sociétés provoque  les turbulences électorales que l’on déplore…

Quel Bill Clinton made in Europe viendra dire, enfin «  it’s the identity, stupid ! » ?

Grande coalition, piège à cons?

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Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)

Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].

En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.

À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]

Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]

Et si on arrêtait les conneries

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Le Débat

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Etats-Unis – Vietnam: vieux ennemis, nouveaux frères d’armes

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(Photo : SIPA.AP21900394_000003°
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Dans son discours d’investiture, le 20 mai, la nouvelle présidente de Taïwan Tsai Ing-wen a invité Chinois et Taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ». Même si ce discours a été adressé à des oreilles chinoises, il a apparemment eu un écho du côté du président américain. En visite à Hanoï, celui-ci n’a pas perdu de temps pour annoncer, dès sa première prise de parole, la levée de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam. Armer les héritiers des Vietcongs de M-16 et F-16 est donc, après le discours taïwanais, le deuxième pied de nez à la Chine en trois jours, alors que celle-ci ne cesse de vouloir étendre son influence notamment en mer de Chine méridionale, où les tensions sont fortes entre Hanoï et Pékin. Les deux capitales revendiquent en effet chacune l’archipel des îles Spartleys, inhabitées mais situées sur d’immenses gisements de pétrole ainsi que sur une zone de pêche foisonnante.

Un moyen de pression pour le TPP

Avec cette annonce, Barack Obama espère faire coup double : en armant le Vietnam, il contrarie un peu plus les ambitions chinoises. Mais il cherche surtout à convaincre les Vietnamiens – dont certains hauts responsable restent méfiants vis-à-vis de l’ancien ennemi – de ratifier le traité de libre-échange transpacifique (TPP). Pour ce faire, Obama a lié les conditions de la levée totale de l’embargo au TPP. Et, pour faire face aux critiques américaines épinglant l’état des droits de l’homme dans ce pays dirigé par un parti unique, il a aussi exigé que le Vietnam accepte la création de syndicats indépendants ainsi que l’instauration du droit de grève. Pas sûr que ces mesures puissent satisfaire les militants qui ont été assignés à résidence avant la venue d’Obama, ni les participants d’un concert clandestin animé par Mai Khoi, chanteuse et militante prodémocratie, qui s’est tenu à Hanoï, samedi 21 mai. « Sommes-nous libres ? Sommes-nous vraiment libres ? », se demandait-elle à la fin d’une chanson. Mais les véritables destinataires des conditions posées par Obama sont américains : dans ce petit jeu stratégique, on ne sait plus qui s’adresse à qui…

En y regardant de plus près, le système politique vietnamien a bien plus de similarités avec la Chine qu’avec les Etats-Unis : parti unique, répression des opposants et manifestants, censure de l’information, non-respect des droits de l’homme. Mais la géopolitique et les intérêts nationaux ont toujours le dernier mot et entre ces deux pays supposés « frères » et partageant le même système politique, les tensions, parfois graves (une presque guerre en 1979) ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1960, au beau milieu de la guerre de Vietnam, les dirigeants nordistes n’ont pas apprécié le soutien assez tiède de la Chine et se sont tournés vers l’URSS où la plupart de l’actuelle classe dirigeante vietnamienne a été formée.

Etats-Unis et Vietnam, eux, ont en commun, en plus d’une guerre sanglante, une étonnante capacité à faire table rase du passé. Selon un sondage mené il y a un an à l’occasion du quarantième anniversaire de la chute de Saïgon, 76% des personnes interrogées ont exprimé des opinions favorables envers l’ancien ennemi. Mais ces mêmes enquêtes d’opinion dévoilent que les Vietnamiens sont surtout attachés aux libertés économiques et les dirigeants du pays pourraient donc envisager un développement « à la chinoise », offrant  dans un premier temps une progression spectaculaire du niveau de vie, mais reléguant les libertés politiques et publiques aux calendes grecques.

L’avenir des Etats-Unis est à l’est

Même si Obama arrive à obtenir la ratification du TPP par Hanoï, ce traité, qui regroupe douze pays – dont la Chine ne fait pas partie – devra être soumis au vote du Congrès américain. Il est peu probable que cela ait lieu avant le départ de Barack Obama, en janvier 2017. L’opposition affichée à cet accord de la part des deux futurs candidats à la Maison Blanche – confrontés tous les deux à la colère des classes populaires, surtout blanches, face à la délocalisation des activités et des emplois industriels vers ces pays à bas coût et aux mauvaises conditions de travail -, rendra difficile la tâche d’Obama.

Ce dernier pourra néanmoins se féliciter d’avoir pu s’allier à un nouvel acteur dans la région – qui plus est, celui-ci ! – afin d’espérer endiguer l’influence chinoise grandissante. Le vieux « containment » version Obama, avec une composante militaire (vente d‘armes et ce qui s’en suit) et économique (intégration dans une zone de commerce libre de droits). Cependant, fidèle au jargon diplomatique, il a assuré que la levée de l’embargo n’était pas liée à la politique américaine vis-à-vis de la Chine, mais que la décision était basée sur son « désir de compléter le long processus de normalisation que nous avons entrepris avec le Vietnam. »

Tran Truong Thuy, directeur de l’Institut d’études sur la mer orientale – l’appellation vietnamienne de la mer de Chine méridionale – a néanmoins sous-entendu que la Chine était bien au cœur des discussions avec l’Oncle Sam : « Sur ce dossier, le Vietnam est du côté des Américains et de Taïwan ; il considère qu’il faut défendre le statu quo régional. Nous nous attendons d’ailleurs à ce que, si Hillary Clinton est élue, elle soit encore plus ferme qu’Obama vis-à-vis des Chinois. »

Pékin, par l’intermédiaire de l’agence de presse gouvernementale Xinhua, a également réagi. Tout en reconnaissant que les tensions en mer de Chine méridionale s’étaient « intensifiées ces dernières années », elle a accusé les Etats-Unis d’en être responsable en ayant envoyé « de manière répétée des avions et des navires dans la région ». L’agence chinoise a aussi incité Washington à ne pas se servir de ce rapprochement « en tant qu’outil pour menacer ou même endommager les intérêts stratégiques d’un pays tiers », à savoir les siens.

Sans minimiser l’importance du rapprochement entre Washington et Hanoï, le bilan de la politique d’Obama dans la région est mitigé. Le président qui souhaitait au début de son mandat réorienter l’intention des Etats-Unis vers la zone Asie-pacifique (« re-balance » est sa formule favorite) aura du mal à afficher de réels succès, surtout quand la Chine semble continuer de prendre le contrôle de la mer orientale/Chine méridionale. Au mieux, la progression du contre-projet américain, consistant à tisser des alliances supposées servir de contrepoids au projet stratégique chinois avance très lentement : si le rapprochement avec le Vietnam avance, il ne faut pas oublier que quelques jours avant l’arrivée d’Obama à Hanoï, un personnage hostiles aux Etats-Unis a été élu président de l’un des plus vieux alliés dans la région : les Philippines. En fait, le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, semble pencher plutôt du côté chinois concernant les îles disputées. Quoiqu’il arrive, et même si le prochain président des Etats-Unis est un homme, les idées formulées dans « le siècle asiatique des Etats-Unis », article programmatique signé en octobre 2011 par Hillary Clinton, secrétaire d’Etat à l’époque, restent répandues, voire hégémoniques parmi les élites américaines : l’avenir est en Asie-Pacifique et non pas en Irak ni en Afghanistan, et les Etats-Unis devraient être au cœur de l’action. Hanoï est un bon endroit pour le redire.

L’interventionnisme est dans l’ADN américain

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hiroshima clinton trump obama
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.
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Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.

Historien spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snegaroff a récemment publié Le mot de la fin (Tallandier, 2015).

Daoud Boughezala : Barack Obama se rendra prochainement au Japon à la rencontre de rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki. Comment expliquez-vous son refus acharné de présenter des excuses officielles pour le largage de deux bombes nucléaires par les Etats-Unis en 1945 ?

Thomas Snegaroff : Si elle ne vaut évidemment pas excuse, la visite d’Obama au Japon est tout de même une reconnaissance du drame japonais. De ce point de vue, c’est historique. Il n’y a certes pas d’excuses officielles, comme l’annonçaient les propos de John Kerry il y a quelques semaines, mais cela tient aussi au contexte américain. Toute une partie de la classe politique, notamment la droite américaine, n’accepterait pas d’excuses en ce qu’elle considère que l’envoi des bombes atomiques a accéléré la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que la fin des souffrances des militaires américains. Les Républicains ont beaucoup reproché à Barack Obama ce qu’ils appellent son « apology tour » (sa tournée d’excuses) à l’été 2009, lorsqu’il avait évoqué les erreurs américaines en Irak, au Vietnam, etc. Toute une partie de la droite américaine n’a pas supporté ces excuses qu’elle a assimilées à une position de faiblesse. S’excuser de sa trace laissée dans l’histoire, c’est faire preuve de faiblesse à leurs yeux. Partant, Barack Obama se tiendra un peu entre deux positions (la repentance et l’absence de regrets) au cours de son voyage au Japon. Mais le simple fait de s’y rendre est un geste symbolique extrêmement fort, d’autant plus qu’un mouvement nationaliste se renforce au Japon contre la présence des bases américaines à Okinawa. L’idée est également de retisser des liens avec la Japon sur la question du nucléaire, alors que la relation bilatérale a tendance à se distendre avec le temps.

Dans un pays aussi multiculturel que les Etats-Unis, qui est une mosaïque de minorité ethnoculturelles (noire, indienne, hispanique, etc.), mais fait preuve d’un patriotisme à toute épreuve, les revendications mémorielles explosent-elles comme en France ?

Le travail de mémoire a fait d’énormes progrès aux Etats-Unis sur les questions propres à la société américaine, pour les « native Americans » (Indiens), les Afro-Américains. Un énorme effort de reconnaissance de l’esclavage et du génocide indien a été accompli. En revanche, dans l’action internationale, les Etats-Unis sont encore très loin de s’interroger sur leurs responsabilités passées, un peu comme François Hollande avec la guerre d’Algérie. Si la France et les Etats-Unis refusent de faire acte de repentance internationale, c’est que ces deux nations se pensent universelles et estiment avoir vocation à peser sur les affaires du monde, ce qui suppose de faire acte de puissance. Cela cadre mal avec l’excuse, qui est une manière d’afficher ses erreurs passées. Les deux pays peuvent reconnaître des fautes, mais de là à s’excuser publiquement… Aux Etats-Unis comme en France, dans un contexte mondialisé, à mesure que les identités se brouillent, montent parallèlement les demandes mémorielles et l’angoisse du déclin et du déclassement qui poussent certains à s’accrocher à un rôle historique important, quitte à accepter les dérives du passé comme des éléments de l’histoire et de la puissance nationales. Aussi bien les Américains avec le Japon que les Français avec leurs aventures coloniales rechignent à effectuer un travail d’inventaire de leur passé.

Sur le fond, Hiroshima et Nagasaki étaient-elles des opérations militaires dictées par les intérêts de la guerre ou de simples représailles gratuites, à l’instar du bombardement de Dresde ?

C’est le fruit d’un cheminement qui s’est fait en quatre temps. D’abord, un programme nucléaire s’est mis en place aux Etats-Unis : le projet Manhattan. Intervient ensuite la mort de Roosevelt qui entraîne l’arrivée au pouvoir de son vice-président Truman, choisi pour le quatrième mandat de Franklin Delano Roosevelt parce qu’il était faible et ne dérangeait personne. Truman accède donc au pouvoir sans aucune expérience et ignore même l’existence du programme nucléaire américain. Dans un troisième temps, à la conférence de Potsdam (juillet-août 1945), le nouveau président Truman se retrouve attablé avec les grands ce monde, doit montrer que l’Amérique n’est pas en situation de faiblesse. Puis arrive l’ultimatum envoyé aux Japonais qui exige une reddition totale. Les conditions posées par le Japon sont inacceptables pour les Américains – pouvoir juger soi-même ses propres criminels de guerre, ne pas se faire imposer de puissance extérieure…

D’où le recours à l’arme atomique ?

Face au refus japonais d’accepter une défaite humiliante et à Staline qui commence à  montrer les muscles, Truman a à cœur de se faire une place dans le concert des nations et considère comme légitime l’emploi de l’arme atomique à Hiroshima. Les Japonais pensaient que cette attaque allait mettre fin à leurs souffrances, mais la deuxième bombe, à Nagasaki, est beaucoup plus difficile à justifier du point de vue américain et du droit international. Et les Américains ont aussi envoyé des tas de bombes incendiaires sur les villes japonaises pour les brûler. Côté américain, il y avait quelque chose de l’ordre de la volonté d’en finir très vite avec ce conflit dont le sort était déjà joué depuis quelques mois sur le front occidental. L’idée était aussi de tester la bombe atomique américaine. Après Hiroshima et Nagasaki, les Américains ne disposent plus d’aucun engin nucléaire. C’est un essai grandeur nature.

Tournons-nous vers l’avenir. En matière de politique étrangère, les commentateurs ont coutume d’opposer Hillary Clinton l’interventionniste à l’isolationniste Donald Trump. Les choses sont-elles aussi simples et tranchées ?

Non, il y a un consensus autour de la défense des intérêts américains qui passe par une action proactive des Etats-Unis dans le monde. Malgré les grands discours qui peuvent paraître parfois un peu isolationnistes de Donald Trump, il partage avec sa rivale la volonté d’aller en découdre partout dans le monde. Ceci étant, cela ne passe pas forcément par les mêmes modalités ni les mêmes alliés, à entendre Trump considérer qu’il faut discuter de manière objective avec Poutine que Clinton traite de « nouvel Hitler ». Mais sur le fond, l’interventionnisme américain n’est pas près de s’achever avec la nouvelle administration qui s’installera à Washington en janvier 2017. Trump considère par ailleurs que plus de nucléaire garantit plus de sécurité dans le monde, et Clinton n’est pas loin de le penser. D’Obama à Trump et Clinton, qui était sa secrétaire d’Etat, malgré des nuances, il y a toujours cette idée que l’Amérique est attaquée lorsqu’elle est faible, autrement dit lorsqu’elle n’a pas su dissuader ou empêcher ses ennemis d’intervenir militairement contre elle.

Pourtant, Obama se garde bien d’envoyer ses boys combattre l’Etat islamique sur le sol irakien et syrien. Son successeur risque-t-il de rompre avec un tel attentisme ?

C’est la stratégie de « lead from behind » et de « low footprint » (faible empreinte sur le sol) qui permet à Obama de passer par des alliances locales, par exemple en Irak. Elle se prolongerait, y compris avec Hillary Clinton, certes plus faucon qu’Obama, mais qui valide ce choix du Parti démocrate qu’elle a également mis en œuvre. En revanche, avec une administration Trump, l’Amérique suivrait davantage un modèle reaganien qui prendrait en charge la tête des coalitions, reviendrait au cœur et en tête du jeu. Sur les modalités d’intervention, persistent donc des différences entre les candidats. Mais sur la philosophie même de la politique étrangère dictée par les intérêts américains, subsiste très peu d’écart.

CGT vs gouvernement: «Aucun des deux camps ne peut abdiquer»

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Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)
Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop.

Manuel Moreau. La CGT n’a-t-elle pas une obligation de réussite dans ce mouvement social ? D’autant qu’elle doit aujourd’hui affronter la concurrence d’un mouvement comme Nuit debout qui, lui, n’a pas réussi à avoir la peau de la « loi travail »… 

Jérôme Fourquet. Pour la CGT, l’enjeu est bien là : la victoire ou la mort. L’enjeu, c’est prouver que le syndicalisme et la CGT existent encore. Certes, la « Cégète » est toujours la première organisation syndicale, mais elle est en recul et il y a à son sommet une inquiétude que ce déclin s’accélère. Surtout que la « loi travail » peut avoir des retombées concrètes en la matière : ce que contient notamment ce texte, c’est un changement de paradigme puisqu’une plus grande place est censée être laissée à la négociation au sein de l’entreprise et cela est perçu par les stratèges de la CGT comme favorisant la CFDT qui est beaucoup plus dans cette culture-là. On voit d’ailleurs que la CFDT, dans un second temps, a pour ainsi dire co-rédigé cette loi avec le gouvernement.

À cette crainte d’un recul de la CGT, s’ajoutent des tensions en son sein depuis notamment l’affaire Thierry Lepaon qui a laissé des traces. Si au cours du congrès de la CGT qui a suivi, Philippe Martinez a été élu très confortablement, ces tensions et ces oppositions sont toujours là. Il y a ainsi, dans les rangs de la CGT, la tentation d’une certaine radicalité.  On le voit aujourd’hui avec la branche chimique et pétrolière qui est à la pointe de la mobilisation et qui apparaît comme une des « fédé » les plus dures de la confédération. Il y a donc un agenda interne : pour se ressouder, il faut un adversaire. Martinez le sait, il a conscience qu’une partie de sa base veut en découdre, il a donc besoin de cette confrontation.

Mais il n’y a tout de même pas que des raisons de boutique interne ?

C’est évident, la direction de la CGT a fait un calcul. On ne s’engage pas dans une épreuve de force comme celle-là sans avoir un peu pris la température. Ils se disent que le gouvernement est affaibli, qu’il y a un très profond désarroi dans les rangs de la gauche en général et dans le monde du travail en particulier, qu’il y a de nombreuses mobilisations (dont Nuit debout en effet) qui, même si elles ne font pas le plein, durent tout de même depuis un moment, que la CGT dans cette situation doit retrouver une légitimité et ne surtout pas se faire déborder par l’extrême gauche. Bref, pour les dirigeants cégétistes, il y a un terreau pouvant nourrir une offensive. Néanmoins, il apparaît un paradoxe : si on est capable de mobiliser un million de manifestants dans la rue, on n’a pas besoin de bloquer le site pétrolier de Fos-sur-Mer…

Mais il ne faut pas se focaliser sur les seules raffineries. Il ne faut pas oublier qu’il y a également un mouvement à la SNCF, où la CGT est encore assez puissante, avec deux jours de grève par semaine depuis la semaine dernière et l’objectif d’aller jusqu’à l’Euro comme ça. Ce mouvement-là, assez suivi chez le personnel dit « roulant », est motivé par la négociation d’une convention collective préparant l’ouverture à la concurrence du rail. Les salariés de la SNCF pensent, à juste titre je crois, que leurs conditions de travail vont se dégrader. On a donc là aussi des circonstances particulières qui viennent s’ajouter à une opposition plus globale à la loi travail. N’oublions pas non plus que la grève est également en train d’être votée dans le nucléaire. Tout cela s’agglomère donc et permet ainsi à la CGT de pouvoir faire entrer dans la bataille ceux qui forment ses troupes de choc.

Quand on se souvient de l’épisode du CPE, on peut se dire que le calendrier de la CGT n’est pas idiot : en fin de mandat, les exécutifs peuvent lâcher du lest pour éviter trop de remous dans la dernière droite avant la nouvelle présidentielle. Cependant, pour l’instant, le gouvernement a opté pour la posture martiale.

En 2006, jusqu’à la fin, Dominique de Villepin a bombé le torse, mais il a finalement été abandonné et sacrifié par Jacques Chirac et il est sorti de cet épisode « en slip », si vous me permettez l’expression. Et c’est là que Nicolas Sarkozy prend son envol, définitivement, vers 2007. Vu la tournure que prennent les événements, on est vraiment dans l’épreuve de force et plus personne ne peut lâcher. À commencer par Philippe Martinez. Il lui est difficile de faire machine arrière. Il ne faut pas oublier que depuis le CPE aucun mouvement social et syndical n’a débouché sur une victoire. La réforme des retraites sous la droite en 2010 est passée malgré des centaines de milliers de personnes dans la rue. Trois ans plus tard, la réforme des retraites menée par la gauche, certes plus modestes, n’a pas non plus été bloquée. La réforme du travail le dimanche et la loi Macron sont également passées.

Du côté de l’exécutif, il n’est pas impossible que se rejoue l’épisode du CPE. On croit déjà déceler des indices selon lesquels Manuel Valls serait plus va-t-en-guerre que François Hollande, ce qui ne serait pas totalement étonnant… Néanmoins, le chef de l’Etat a déjà mangé son chapeau il y a quelques semaines sur la déchéance de nationalité. Le 49-3, rappelons-le, a été dégainé sur la loi travail et le bras de fer engagé avec les frondeurs du PS. L’exécutif répète matin et soir qu’il ne lâchera pas, alors même que des concessions ont déjà été faites sur le contenu texte. François Hollande est à 14%-15% de popularité dans les enquêtes d’opinion. S’il lâche là-dessus, c’est terminé pour lui. Voilà pourquoi ce à quoi nous assistons est spectaculaire : nous allons vers une confrontation au cours de laquelle aucun des deux camps ne peut abdiquer.

Mais le pays, lui, sur cette question de la loi travail, quel autocollant arbore-t-il sur son poitrail ? Celui de la CGT ou de la CFDT ? Arnaud Montebourg a proposé, comme Jean-Claude Mailly de FO, le recours à un référendum. Si une telle consultation avait lieu — ce qui paraît improbable — sur quel résultat cela pourrait-il déboucher ?

Les gens répondent rarement à la question qui leur est posé lors d’un référendum. Si une telle consultation était organisée, au regard de la situation sociale délétère et de la défiance record et historique dont souffre l’exécutif, ce référendum serait utilisé à l’évidence pour sanctionner François Hollande. Prenons un électeur de droite : autant il est favorable à cette loi, autant il sera séduit par l’idée de déboulonner le chef de l’Etat avec un an d’avance sur le calendrier électoral. Si on avait un référendum de ce genre, il y aurait une sorte de « convergence des luttes » : Mélenchon et Martinez seraient capables de voter comme Copé et Wauquiez.

Mais oublions cette histoire de référendum. Dans nos enquêtes d’opinion, à deux- ou trois points près, nous avons aujourd’hui deux tiers des Français qui disent trouver « le mouvement justifié ». Ils n’en sont peut-être pas des soutiens purs et durs, mais on note que depuis la semaine dernière, ça n’a pas vraiment varié. Le gouvernement, lui, parie bien évidemment sur un retournement de l’opinion, sur un agacement des Français contraints de faire la queue aux stations-service, voire d’abandonner un temps leurs voitures pour cause de pénurie de carburant. Mais ce retournement, pour l’heure, n’est pas là. Pour les Français qui ont un peu suivi les débats, la loi El Khomri, c’est surtout deux choses : assouplissement des conditions de licenciement pour les patrons et négociation entreprise par entreprise du montant des heures supplémentaires. Deux sujets qui ne sont pas hyperpopulaires. Alors même que, précédemment, les Français se sont plutôt laissés convaincre à l’idée de la politique de l’offre, du pacte de responsabilité, à savoir qu’il n’était pas idiot de soulager le « fardeau » des entreprises pour qu’elles puissent embaucher, autant là ils sont opposés à ce deuxième étage de la fusée que le gouvernement veut installer : flexibiliser et fluidifier très largement le monde du travail. Pour les Français, ça va trop loin.

«Libé» contre Bastié: quand le dénigrement tient lieu de pensée

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(Photo : Hannah Assouline)
(Photo : Hannah Assouline)

On a tout à fait le droit de ne pas aimer Eugénie Bastié et d’être en désaccord profond avec ses idées. Mais cela n’affranchit pas nécessairement de tout effort d’analyse ou d’argumentation. Dans son papier consacré à la journaliste et paru la semaine dernière, Libération nous en a davantage appris sur les méthodes d’une certaine presse qu’il ne nous a fait connaître l’auteur d’Adieu Mademoiselle.

« Certitudes datées », « idéologie naphtaline », « discours décliniste »… Dès la fin du premier paragraphe, Eugénie Bastié est discréditée, non pas par l’incohérence de ses idées, encore moins par des contre-arguments (quasi inexistants tout au long de l’article) mais simplement parce que les idées qu’elle défend ne sont pas modernes. Sous prétexte que tout n’était pas « mieux avant », tout serait nécessairement mieux maintenant ? Aucun retour en arrière, dans aucun domaine que ce soit, ne pourrait jamais être judicieux ? Tout pas en avant serait infailliblement une avancée ?

C’est ce que suggère implicitement le quotidien lorsqu’il qualifie la journaliste d’« étoile montante de la réacosphère ». D’emblée, on comprend que ce qui intéresse Libération n’est pas de savoir si Eugénie Bastié a des idées, encore moins de chercher à comprendre si celles-ci sont défendables, mais plutôt de la classer dans un groupe inventé de toutes pièces afin de savoir si celle-ci en est une « figure ».

C’est ainsi que chaque question censée servir de problématique au journal est en réalité biaisée et s’apparente davantage à une question rhétorique qu’à une tentative de réflexion : « Deuxième question : à quoi sert Eugénie Bastié ? » Outre qu’on pourrait se poser la même question au sujet de la journaliste chargée de pondre ce papier et de toute personne vivant sur terre si l’on est pourvu d’un tant soit peu d’humilité, le sous-entendu donne le ton : Eugénie Bastié ne sert pas à grand-chose, sinon à faire figure de « bonne cliente », « dans l’air du temps » si l’on en croit Libé.

Un pensée non-binaire, c’est si compliqué…

Mais ce sont sans doute les critiques sur le livre de la journaliste qui en disent le plus long sur les pratiques de certains médias. « Le résultat est un gloubi-boulga pernicieux », commente la journaliste en charge du papier, Johanna Luyssen, avant de préciser : « Que comprendre de ce mélange troublant droite-gauche-chais pas quoi, Houellebecq et Bernanos, Elisabeth Lévy et Finkielkraut, Muray et Michéa, le tout saupoudré d’idéologie post-Manif pour tous mais aussi de décroissance ? »

Il semble, en réalité, que le « gloubi-boulga » soit moins provoqué par le livre que par la difficulté pour Johanna Luyssen de comprendre une pensée qui ne soit pas binaire. Qu’on ne puisse pas avoir des idées de droite sur tous les sujets alors qu’on est catholique et qu’on travaille au « Figaro », ça échappe complètement à l’esprit de logique de la journaliste qui voulait pouvoir remplir toutes ses cases pour mieux caricaturer Eugénie Bastié et lui reprocher ainsi d’être une caricature.

Libération ne peut envisager ce mélange que comme un calcul « pernicieux ». Si l’on « saupoudre » ses idées réactionnaires d’idées plus modernes ou plus progressistes, ce ne peut être que dans l’unique but de mieux faire passer les premières.

Cette manie de remplacer les arguments par des listes est également caractéristique de notre époque pour laquelle la respectabilité a priori de l’interlocuteur prévaut sur son discours. On se contente de placer des noms les uns à côté des autres, en espérant que la seule évocation de certains d’entre eux au côté de celui de la journaliste suffise à effrayer les potentiels lecteurs.

Heureusement, la conclusion du papier, qui révèle l’attitude d’Eugénie Bastié à la fin de l’entrevue avec sa consœur de Libé, nous met d’accord sur un point avec l’auteur de l’article : « Touchante, [Bastié] hasarde un : “j’espère que je vous ai convaincue”. Le plus effrayant étant qu’elle paraît sincère. » On ne peut qu’abonder dans le sens de Johanna Luyssen : quelle naïveté en effet d’avoir pu penser qu’un débat d’idées pouvait influencer une opinion et qu’un journaliste de Libé pourrait, ne serait-ce que sur un sujet, tomber d’accord avec un représentant de la « réacosphère » !

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » disait Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Grâce à nos médias, aucun risque : nous avons les deux pieds sur terre.

Adieu mademoiselle

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Affaire Baupin: l’omerta des célibattantes

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denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.
denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.

Il apparaît qu’il y a eu autour du comportement pour le moins déplacé du DSK du pauvre qu’est Denis Baupin une omerta des « célibattantes » qu’il poursuivait de ses assiduités tel un traître de mélodrame. Sans que celles-ci ne se soient consultées, celles-ci ont gardé le silence y compris les plus féministes et les plus progressistes d’entre elles. Je croyais d’ailleurs que c’était l’apanage des jeunes femmes catholiques ou des anciens scouts pratiquant la bicyclette avec ardeur chaque été avec ce jeune curé si dynamique et tellement proche d’eux ma chèèère (« j’ai entendu dire qu’il leur permet de dormir avec lui quand ils ont peur la nuit »).

Ce qui se passe en ce moment après la pseudo-découverte du comportement d’invétéré queutard de l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale (dans le Landerneau oligarchique tout le monde était au courant), m’a rappelé le comportement souvent paradoxal dans leurs relations amoureuses d’autres jeunes femmes célibattantes que je fréquentais il y a quelques années ressemblant trait pour trait aux « victimes » de Denis Baupin travaillant qui dans le culturel, qui dans le politique.

Femmes des années 2010…

Ces filles étaient pour la plupart indéniablement intelligentes, très cultivées, fines et pleines d’esprit. Elles savaient s’adapter à tous les milieux sans perdre pour autant de leur élégance. Je me souviens particulièrement de celle qui ne perdait rien de sa classe même dans un bistrot louche du XXème arrondissement de Paris. Elles demeuraient donc invariablement séduisantes, réussissant leur carrière sans perdre leur féminité. Elles étaient également émancipées, pratiquaient une sexualité apparemment joyeuse et libre affranchie de toute culpabilité, et de tout tabou…. Bien entendu, la plupart étaient soient de gauche soient très libérales et dans leurs milieux, les changements sociétaux étaient perçus comme allant de soi sans que cela ne pose aucune question. Les remettre en cause était du dernier ringard à leurs yeux. Elles vous regardaient alors non sans dédain malgré leur sourire de commisération, avec un peu de pitié pour tant d’aveuglement ou de naïveté. Elles aimaient refaire le monde avec idéalisme.

Cela, tout comme leur militantisme affiché, leurs engagements pour le décorum, pour les droits des femmes, pour la libération sexuelle, l’avortement, c’était le rôle qu’elles jouaient pour leurs amis, pour leurs collègues de travail, leurs correspondants Facebook  pour épater la galerie donc. Ce n’était que leur « emploi » de comédie en quelque sorte. Car derrière tout cela, sans que cela ne soit forcément bien caché, il y avait l’envers du décor, la trame derrière la tapisserie.

Il suffisait la plupart du temps de discuter avec elles en tête à tête en confiance pour comprendre que ce n’était qu’une apparence. La plupart en effet rêvait du prince charmant comme dans les contes, elles redevenaient des petites filles des lumières dans les yeux lorsqu’elles en parlaient. C’était là une aspiration parfaitement incompatible avec leur désir de réussite sociale et professionnelle. Et puis la princesse finit toujours femme au foyer et ce n’est pas non plus une position certes tout à fait paradisiaque.

Realpolitik au bureau

Elles qui affirmaient vouloir des enfants le plus tard possible voire ne pas en avoir du tout fondaient toute en sensiblerie, gâtifiaient presque lorsque par hasard elles croisaient des minuscules, la progéniture d’une amie, celles de leurs connaissances. Je me souviens ainsi de celle-là qui passa bien dix bonnes minutes à câliner un petit bébé qui jouait les beaux indifférents à la caisse d’un grand magasin sous mes yeux un peu surpris. Quand des familles nombreuses passaient dans les cafés où nous allions je voyais son regard parfois se troubler un peu. Par la « magie » des progrès techniques, de temps je vais voir son « profil » de réseau dit social, je vois ses yeux gris se voilant progressivement de tristesse. Elle semble connaître enfin le prix de son indépendance.

J’apprenais souvent qu’au travail elles se laissaient faire de temps en temps par leurs chefs de service, d’un geste déplacé à un coït rapide sur le bord du bureau, acceptaient de porter des cafés et de faire des photocopies pendant les réunions, y fermant leur bouche, espérant grappiller ainsi un peu de salaire en plus. Elles n’aimaient pas ça, mais elles pratiquaient en quelque sorte une « Realpolitik ». Plus tard leurs ambitions seraient réalisés, cela nécessitait bien quelques sacrifices même les plus douloureux comme ceux suivant un « dernier tango ». Vieillissantes, elles tombaient de temps à autres sous la coupe de salopards sans filtres se comportant en gougnafiers avec elles sans qu’elles n’y trouvent à redire. Pour elles c’était inespéré croyaient-elles. Elles feignaient de croire qu’enfin elles avaient trouvé leur amoureux parfait.

Les célibattantes ayant subi les incartades baupinesques par leur rage à accuser quasiment tous les hommes de la même frénésie libidineuse ne veulent que se dédouaner de leurs compromis, de leur silence coupable. Elles veulent faire oublier leur lâcheté, leur peur, leur détestation d’elles-mêmes aussi. C’est à qui sortira son témoignage le plus fracassant, c’est à qui lancera la pétition la plus définitive. Je ne leur jette pas la pierre bien qu’étant sans doute caustique avec elles, je les aime bien, je les trouve émouvantes malgré leurs côtés pitoyables ou pathétiques. J’aurais préféré pour elles qu’elles le soient vraiment, libres…

Nuit debout: c’est happening près de chez vous

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(Dessin : Soleil)
(Dessin : Soleil)

Ayé ! J’y suis allé !

Je sortais d’un spectacle qu’au passage je vous recommande (Nadia Roz ; une énergie et une force comique comme je n’en avais pas vu depuis longtemps) et, me trouvant à deux pas de la place de la République, je me suis dit que je ne pouvais manquer cet événement tellement sympathique dès lors qu’on se fie au Monde ou à Libé.

N’ayant pas le tort d’être un néoréactionnaire académicien français, c’est le cœur léger que je m’avançai sur la place.

Tout de suite après les merguez, j’entrai déjà dans le vif du sujet : la commission médias s’exprime devant l’assemblée générale, réclamant qu’on aille plus loin, plus fort dans la démocratie directe. Elle demande que le mandat qui lui est confié soit « impératif » de façon à trancher avec la politique Jurassic Park (?). À ma grande honte, j’avoue ne pas savoir ce qu’est un mandat impératif.

C’est pourquoi, pendant que l’on vote, je consulte subrepticement ce suppôt de la finance internationale qu’est Google, grâce à qui j’apprends que le « mandatement impératif » est un principe politique, lié à un mode de fonctionnement au niveau organisationnel (une autre méthode élective), qui part de besoins définis par un organisme ou un groupe exerçant ce principe, pour ensuite déléguer, si nécessaire, à un ou plusieurs individus (extérieurs ou internes au groupe) une action définie dans la durée et dans la tâche. Il peut y avoir un rapport demandé au mandataire afin que les mandants soient en lien direct avec le mandat posé, et suivent ainsi la réalité et l’efficacité du mandat.

Le fondement théorique en serait Jean-Jacques Rousseau, qui, dans Du contrat social, se montre critique de la démocratie représentative et préconise une démocratie directe utilisant le mandat impératif. « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. […] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »

Le temps de me cultiver, le vote est terminé. Et unanime : la commission médias chargée de faire des communiqués de presse ne les écrira plus que sur mandat impératif. C’est-à-dire, si j’ai bien compris ce que je viens de lire, que la docte assemblée va dicter à ses « représentants » le texte qu’ils devront communiquer à la presse. C’est le moment que choisit mon voisin pour rabrouer son voisin qui écrasait son sac, au motif que « vas-y, mets tes pompes ailleurs, c’est le sac à ma mère, elle y tient de ouf ». Je sens qu’un vent de fraîcheur va souffler à l’AFP.

Dopée par ce triomphe électoral, la représentante de la commission vient exposer le prochain mandat impératif qu’elle voudrait maintenant obtenir de l’assemblée : « Les médias font pression sur nous pour avoir une réaction sur les violences… » J’aurais aimé connaître quels moyens de tortionnaires employaient les médias pour faire pression, mais par pudeur, la représentante s’abstient de les décrire.

Elle propose donc d’écrire un communiqué pour dire que « Nuit debout dénonce la pression des médias pour obtenir une réaction sur les violences, alors que les violences c’est celle de l’exploitation capitaliste ». Un vent de fraîcheur, je vous disais… Elle développe alors une pensée novatrice sur la violence légitime des opprimés, exhumée des ruines de la cafétéria de Jussieu après désamiantage.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne connaîtrai jamais le résultat de ce vote car devant tant d’originalité, je préfère aller voir ailleurs.

Je suis irrésistiblement attiré par un tipi en voile blanc immaculé sous lequel s’abritent deux mecs tellement cool qu’ils sont indifférents à la foule qui les entoure. Un peu comme s’ils avaient décidé de planter leur tente au milieu de la place avant qu’elle ne soit envahie par tous ces curieux, on se demande bien par quoi. En m’approchant, je me rends compte qu’ils ne se parlent pas. Ils font semblant. Ils donnent un spectacle ! Celui de deux types indifférents à l’agitation qui devisent tranquillement sous leur tipi transparent planté place de la République. Après la pensée, l’art vient de renaître.

Je continue ma promenade. Quelques rescapés de mai 68, septuagénaires au catogan de cuir enserrant de rares cheveux blancs, aux longues jupes à fleurs ne réussissant pas à masquer complètement une arthrose des membres inférieurs. Ceux-là revivent leur rêve disparu et la lueur de leur regard me rappelle celle des yeux de ma grand-mère lorsque la radio lui diffusait exceptionnellement du Maurice Chevalier.

Beaucoup de citoyens engagés tendance Ikéa (ah l’exemple scandinave prôné par tous ces admirateurs qui ne peuvent malgré tout s’empêcher de gruger de quelques places dans la moindre file d’attente, sans se rendre compte qu’ils seraient lynchés pour cela au pays de leurs songes…), pas mal d’étudiants dont l’un me confiera qu’après avoir été mis en échec par les diktats de la finance internationale, qui régit jusqu’aux examens des matières dures comme l’éco, il songeait maintenant à se tourner vers des disciplines un peu plus nobles, épargnées pour le moment par le FMI, comme la sociologie ou la psycho. Encore que « psycho ça peut mener à DRH et DRH c’est pour virer les travailleurs alors faut être vigilant ».

Un peu plus loin encore, devant quatre frileux de la tête qui ont besoin d’une capuche pour ne pas s’enrhumer, un débat d’une rare finesse stigmatise le riche, le propriétaire et les impôts, parce que « faut arrêter de nous prendre pour des trompettes, les riches ne paient pas d’impôt, t’as qu’à voir les Panama Papers ». Une « action » est immédiatement proposée : on va à l’Élysée !

Tournant autour de la statue centrale, les forces de proposition tentent de grossir en scandant « À l’Élysée » mais ne rassemblent que quelques punks à chien et une vingtaine de routards tendance zadistes qui comptent bien remplir leur quota quotidien de baston.

Pensant avoir fait globalement le tour de cette Nuit debout, où la majorité des gens sont assis par terre, je repars vers le métro, saisissant au passage le grand frisson émanant d’une probable étudiante draguée par un « jeune de quartier » tentant le célèbre « Vous êtes charmante, ça vous dirait une glace à la menthe ? » auquel il serait malséant de répondre par autre chose qu’un sourire indulgent et compréhensif, c’est-à-dire postcolonialiste, avant d’engager un dialogue forcément constructif et respectueux.

Je m’éloigne de ce happening qui se croit assemblée, avec une pensée pour les ambulanciers du Samu, les pompiers et les CRS qui, eux, vont être debout toute la nuit et s’en passeraient volontiers, alors qu’eux aussi sont « globalement sympathiques ».[/access]

Vous avez dit conservateur ?

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L’islam, une religion de la culpabilisation…

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(Photo : SIPA.AP21825353_000006)
(Photo : SIPA.AP21825353_000006)

Myriam B. est une jeune musulmane comme on aimerait en voir plus souvent : originaire des quartiers nord de Marseille, elle a su en sortir, elle est apparemment libérée, mène la vie qu’elle entend, et réussit de brillantes études — elle est présentement en master de droit. Vêtue plus ordinairement de mini-jupes et de jeans moulants que de voiles — en fait, elle n’a jamais porté de voile. Maquillée assez pour avoir l’air d’une seconde Nefertiti — une Egyptienne d’avant l’islam. Ajoutons qu’elle est issue d’une double souche algéro-marocaine, preuve que les frères ennemis peuvent, s’ils le veulent, faire l’amour et pas la guerre. En elle, il y a les traits fins d’une Berbère, et la culture d’une fille formée à l’école de la République — ou plutôt, elle a fait l’effort de sortir de l’enseignement de l’ignorance pour se cultiver réellement. Je lui ai communiqué mon analyse du livre de Fethi Benslama dont je parlais la semaine dernière, et elle a bien voulu me faire partager ses réactions de lecture. Qu’elle en soit remerciée.

Myriam B. : Un jour, ma mère m’a surprise en mini-jupe et m’a lancé : « Myriam, tes os sont voués à l’enfer ! » — une malédiction dont l’écho résonne encore en moi. Parce qu’à l’inverse du chrétien, il n’y a pas pour le musulman de rédemption intermédiaire. Pas de pardon des offenses — pas ici-bas en tout cas.

Jean-Paul Brighelli : Qu’entendez-vous par « pas de rédemption intermédiaire » ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que la culpabilité musulmane est une culpabilité religieuse spécifique — ce n’est pas la culpabilité religieuse que l’on connaît. Lorsqu’un catholique se confesse auprès d’un prêtre, le repentir est une démarche qui implique autrui, elle est hors de soi, autrui (le prêtre) est acteur dans la confession. En islam, il en est autrement. L’équivalent du prêtre est l’imam, qui n’est présent que comme conseil. Si un musulman avoue ses fautes auprès d’un imam, ce dernier ne pourra que le conseiller de bien agir afin que Dieu lui offre sa miséricorde ; mais il ne pourra pas lui garantir le pardon. Le repentir est une démarche absolument solitaire, elle est en soi, elle n’implique personne d’autre que soi, impactant l’image que l’on a de soi. Dieu n’est pas acteur, il reçoit la demande de pardon mais reste silencieux. Alors que le prêtre garantit le pardon, l’imam conseille de s’en remettre à Dieu, un Dieu infiniment silencieux. Deus tacitus !

On reste donc coupable à vie ?
C’est justement cela la nuance : on est dans un doute perpétuel, la certitude d’être coupable en libérerait plus d’un, mais l’on ne sait jamais, on se sent juste coupable parce qu’on ne se sent pas pardonné. La culpabilité chez le musulman est très ancrée et très pesante. Une faute n’est jamais explicitement expiée, puisque c’est après la mort que l’on sait si elle a été pardonnée, et non pendant la vie.
J’ai d’ailleurs noté, tout au long de mon éducation religieuse, que les péchés sont explicitement définis et sanctionnés. Par exemple si l’on a manqué à son devoir de prière, dans la tombe le musulman sera châtié par l’ange de la mort, qui à l’aide d’une barre de fer le frappera afin qu’il traverse sept couches de terre pour remonter ensuite et subir cela jusqu’au jour du jugement. Le mal est défini comme le « chirk » (association), ou encore « zina » (adultère), mais quand il s’agit du bien on parle le plus souvent de « bonnes œuvres » sans plus de détails, et la récompense est abstraite. Le paradis, et je reprends le sens que donne le Coran, est un endroit « inimaginable ». La sanction entre dans une logique humaine, la récompense elle, reste inintelligible… La sanction vient à l’esprit bien plus concrètement que la récompense.
Partant de là, un musulman ne se sentira jamais assez bon (Benslama dit bien qu’il rencontre des musulmans qui ont honte et ne se sentent pas assez musulmans) et être le meilleur des musulmans est une quête vouée à l’échec. D’ailleurs, nombre de musulmans qualifient leur religion de très difficile, allez savoir pourquoi… Ainsi, lorsque l’on n’a pas la réponse chez Dieu, on va la chercher soi-même, et donc chez autrui.
Autrui me dira que je suis un bon musulman, et s’il le fait, c’est que Dieu le pense aussi. Mais pour qu’autrui sache que je suis un bon musulman, il me faudra cacher mes fautes sous le voile d’une burqa (interrogez-les femmes portant la burqa et voyez si elles ne se sentent pas fautives de leurs actes passés), sous le nombre de mes prières à la mosquée, et finalement sous ce que je pense d’autrui.
Si je dis qu’autrui est mauvais musulman, c’est que je suis bon musulman. Si je me bats contre les non-musulmans, c’est que je suis bon musulman. Et, in fine, si je meurs en tuant les non-musulmans, c’est que Dieu lui-même saura que je suis bon musulman. Dieu ! Vois comme je suis bon musulman, je meurs pour toi !
Sans compter que se balader en burqa, c’est dire aux autres filles qu’on est supérieure — c’est un sentiment de supériorité bon marché ! Plus facile de se voiler en jugeant les autres que de réussir des concours et décrocher un job intéressant !

Mince ! Pas moyen de s’en sortir ici et maintenant !
Si ! Il existe en islam une immunité totale et le pardon absolu de Dieu — si une femme enceinte meurt pendant un crash d’avion, si on meurt en allant à la Mecque, ou encore si on meurt en martyr — et plus généralement, toutes les morts vraiment violentes, à condition bien sûr de faire partie de la communauté musulmane, l’oumma.
Camus a célébré dans l’islam l’intelligence du musulman à donner un sens à la vie. Mais ce n’est pas seulement le désespoir de la vie qui mène à la mort, c’est aussi ce qui se passe durant la période sombre : c’est dans le désespoir que les jeunes fautent, volent, se droguent, et finissent par se sentir coupables. Les laveurs de cervelles instrumentaliseront cela.
Un ami musulman libéré lui aussi, Wilem B., banquier d’affaires, a voulu me mettre face à une contradiction : « Et ceux qui n’ont pas été éduqués dans la culpabilité ? Ceux qui se sont récemment convertis et qui pourtant font la majorité des terroristes ? » Eh bien, c’est encore une preuve que la culpabilité est le noyau de tout ! D’abord, rien ne prouve que le ou la jeune converti(e) n’a pas été élevé(e) dans la culpabilité — l’islam n’en a pas le monopole, même si chez lui, c’est un principe. Et puis ce que l’on ne sait pas forcément, c’est que tout fidèle d’une autre religion qui se convertit à l’islam est bien mieux accueilli par Dieu que n’importe quel musulman. Les musulmans ont tous un immense respect envers les néo-convertis, comme des jésuites assistant à l’émanation d’une grâce divine. Par exemple un chrétien à qui l’on dit que jusque-là il a été dans le faux, dans le mauvais chemin, que s’il se convertit il pourra nettoyer son mauvais sang, celui-là n’est-il pas rééduqué à ce même sentiment de culpabilité ? On lui dit « Tu as été coupable mais tu ne le seras plus, et en mourant pour Dieu, tu te laveras de tous tes péchés », car cette religion, ou ce qu’on en fait, trouve son moteur dans la culpabilité.
La mort du djihadiste n’est pas qu’héroïque : c’est une manière de se punir consciemment ou inconsciemment en mourant pour Dieu. Je me sens coupable, si coupable que pour que Dieu me tende un paradis, il n’y a que la mort.

On n’en sort donc pas ?
L’islam est aussi une religion qui oblige à la vie familiale, afin de perpétuer la communauté musulmane. On dit que 50% de nos bonnes œuvres doivent être réalisées dans le cadre de la famille. Les jeunes qui se lancent dans le djihad passent tous par l’étape mariage. Il est amusant de noter en particulier dans les cités que les jeunes qui ne se lancent pas dans le djihad choisissent de se marier, c’est un phénomène extrêmement récent, qu’on ne remarque pas, et qui a tout de suite suivi le nouveau terrorisme. Il y a de plus en plus de mariages de jeunes délinquants : par exemple, mes voisins ont respectivement 18 et 19 ans, ils sont mariés avec un enfant, et ils sont délinquants. Ce n’est pas qu’une mode, c’est aussi la culpabilité, la honte de ne pas être parmi les élus, les meilleurs, ceux qui partent en guerre sainte. Explicite ou enfouie, et sous toutes ses formes, la culpabilité reste là. C’est « le vrai rongeur, le ver irréfutable », comme dit le poète.

Bravo pour Valéry !
Alors vous comprendrez qu’une religion qui entretient le sentiment de culpabilité pour n’importe quelle faute commise, n’offrant dans son sens littéral que certaines morts spectaculaires pour expier ses fautes avec certitude, n’est pas une religion comme les autres. C’est une religion dont l’exégèse doit se faire avec grande prudence, car elle peut dériver très facilement. Un jeune qui va se péter la cervelle en plein Bataclan est un jeune chez qui on a cultivé cette culpabilité, c’est l’irrationalité de ce sentiment qui rationalise la mort elle-même.
Parce que la culpabilité musulmane est le centre de tout, c’est une culpabilité qui poursuit n’importe quel musulman, jusqu’à sa mort. L’extrémisme ou plutôt les jeunes que l’on pousse aux actes extrêmes ont le sentiment autosuggéré d’être les meilleurs des musulmans — des surmusulmans, comme dit Benslama. Ils annihilent leur culpabilité en s’annihilant eux-mêmes.
Voilà ce que je pense vraiment de l’islamisme, et voilà pourquoi l’Education nationale qui veut lutter contre la radicalisation n’a vraiment rien compris : il faut aider les jeunes à se débarrasser de ce sentiment de culpabilité, ou empêcher qu’elle puisse s’ancrer.

Concrètement, comment s’exprime ce sentiment de culpabilité ?
Les jeunes se sentent coupables car ils ont baigné dans une éducation à la culpabilité sur le long terme ou sur le court terme — and so do I ! Et cette culpabilité induite a entraîné en moi certains comportements que je ne peux réfréner. Et toute agnostique que je sois, ou à peu près, je reste dans cette idéologie de la faute — et de la punition. Il m’arrive de me dire que je suis vouée à l’enfer parce que je ne prie pas, que je ne porte pas le voile, chaque faute est considérée comme grave. Et si j’avais été faible et ignorante, j’aurais voulu me péter la cervelle au Bataclan pour me faire pardonner de ce qui soi-disant est une terrible faute, j’aurais pensé que ma vie entière est une terrible faute, j’aurais voulu me racheter en payant le seul prix possible.
Etudier le djihadisme implique l’analyse de la pratique religieuse en détail. Par exemple, il n’y a pas que les sentiments de désespoir, d’ennui, de volonté héroïque ou de culpabilité, qui sont à revoir, mais aussi la compétition qui vous lie intrinsèquement à tous les autres, parce que l’islam pousse à la compétition. Vous entendrez volontiers une femme dire à une autre : « Tu as de la chance, tu es partie à la Mecque, alors que moi non ». C’est poussé à un point tel, que toujours dans cette logique de parade compétitive, le ramadan lui-même est exploité. Ce doit être un mois de jeûne, prônant l’humilité, la modestie et la générosité. Mais ce n’est pas le cas : tous les hommes sortiront leur robe de prière pour marcher dans les rues, en groupe la plupart du temps. Et le soir venu, c’est à celui qui aura prié le plus souvent, le « taraouih » à la mosquée jusqu’à minuit passé : vois comme je lutte contre le sommeil et la fatigue physique d’une journée de jeûne !
Je suis sûre que presque personne ne ferait le « taraouih », s’il fallait le faire seul, dans son salon, mais c’est une prière communautaire… Par volonté de se crédibiliser auprès de tous et par là de Dieu, on crée des degrés à la religiosité du ramadan lui-même.
Il existe d’ailleurs, toujours dans le thème de la compétition, une hiérarchie dans les paradis, il n’y a pas le paradis mais les paradis, le plus haut niveau est dédié aux prophètes les plus rapprochés de Dieu, et aux martyrs, le plus bas niveau est attribué aux simples musulmans. Voilà pourquoi la notion de « meilleur des musulmans » ou de « surmusulman » est exploitée par Benslama : il y a une véritable compétitivité dans cette religion. Etre avec les prophètes au septième niveau, c’est finalement être comme les prophètes : imaginez ce que cela représente pour un musulman honteux de chacune de ses irrémédiables fautes, à quel prix y accéder ?
Je suis alors guerrier, j’ai plusieurs femmes et je vis au Moyen-Orient : je suis djihadiste, et si je ne suis pas un prophète, je suis dans tous les cas un martyr. C’est con, hein ?

Les leçons de l’Autriche

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fn fpo autriche populisme
Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.
fn fpo autriche populisme
Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.

La victoire du candidat des « Verts » à l’élection présidentielle en Autriche, et l’échec (de peu) du candidat du FPÖ, avec une différence d’environ 30 000 voix sur 4,5 millions de votants (soit 0,66%), pourrait apparaître comme anecdotique. Elle l’est d’une certaine manière. Mais, ce scénario révèle un problème récurrent pour les partis populistes, que ce soit en Autriche, en France, ou ailleurs. On dira que la progression du candidat du FPÖ a été impressionnante entre le premier et le second tour. Mais, elle ne lui a pas permis de gagner. Et, en un sens, cela recoupe le constat que l’on pouvait faire à l’occasion des élections régionales en France, en décembre dernier.

L’union des contraires

Un premier constat doit être dressé : les partis populistes, surtout quand ils sont issus de l’ancienne extrême droite, continuent de faire peur. Ceci reste vrai quel que soit le chemin qu’ils ont parcouru. On peut l’expliquer de plusieurs façons : la première est le stigmate « extrême droite » qui leur reste collé, à tort ou à raison ; ce stigmate est régulièrement ravivé par des déclarations de certains membres de ces dits partis. Notons que des déclarations tout aussi scandaleuses peuvent être faites par des représentants des autres partis, et ne pas avoir les mêmes conséquences politiques[2]. La seconde raison provient de positionnement clivant sur des sujets « sociétaux ». Or, une partie importante de l’opinion est particulièrement sensibles à ces sujets, non qu’elle y attache une valeur fondamentale mais simplement parce-que ces sujets constituent des « marqueurs » dans une société ouverte. Ainsi, les sujets sociétaux n’entraîneront jamais un vote d‘adhésion mais tout ce qui pourrait paraître comme des positions intolérantes inquiète suffisamment une partie majoritaire de l’électorat.

Le problème pour ces partis populistes consiste donc à ne pas transformer en adversaires des électeurs qui pourraient, en d’autres circonstances se révéler sensibles aux thématiques politiques qu’ils développent. Car, et le paradoxe n’est ici qu’apparent, c’est sur le terrain politique que ces partis ou mouvements enregistrent leurs plus grands succès. C’est sur la base d’une décrédibilisation massive du discours politique traditionnel, couplée à un besoin d’un nouveau discours politique que ces partis prospèrent. Ce qui, en passant, impliquent qu’ils sont le symptôme d’une crise de lapolitique et non du politique. De fait, ils se situent pleinement dans un espace démocratique au moment ou certains des partis traditionnels en sortent, comme on peut le constater en France.

La contradiction du populisme

Mais, il faut aussi faire un autre constat. Le discours « on est contre… », et ce quel que soit le sujet, et même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’Euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas. Ou, plus précisément, ce message d‘opposition, s’il convainc une partie de l’opinion en effraie une autre qui, tout en mesurant les problèmes que posent certaines institutions, voire en les désapprouvant, se révèle emplie de crainte face à l’inconnu. De ce point de vue le principal adversaire des partis et mouvements populistes c’est le conservatisme d’une partie de l’opinion. Il est d‘ailleurs frappant de voir à quel point les politiciens des appareils traditionnels utilisent cette peur de l’inconnu. Elle est, aujourd’hui le seul argument qu’il leur reste.

Ce conservatisme ne serait pas désarmé mais au contraire renforcé par une « modération » des volets politiques du programme. Ce n’est donc pas tant dans la direction d’une soi-disant « modération » que ces partis peuvent espérer trouver la solution face au problème qu’ils affrontent : des succès de premier tour et un échec au final lors du second. C’est au contraire en levant le voile de l’incertitude de ce que serait leur politique s’ils étaient en mesure de l’appliquer qu’ils pourront résoudre ce problème. Mais, cela implique de ne plus se situer uniquement dans le registre de la dénonciation. Or, cette importance de la dénonciation est l’une des caractéristiques du populisme. C’est là où git la contradiction.

Une grande alliance ?

Il convient donc de revenir aux bases fondamentales de la situation. Que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne ou en France, le constat de carence et d‘échec des diverses institutions, de l’Euro à l’UE en passant par le système fiscal, le système éducatif et les pratiques et les modes de gouvernement, est largement dressé par une part majoritaire de la population. Mais, cette dernière attend de savoir ce que l’on mettra à sa place. Bien sûr, les attentes peuvent être opposée, voire contradictoires. Mais, un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu.
C’est sur la base d‘un tel programme que des alliances pourront être élaborées et concrétisées. Car, faute d’un véritable programme, ces alliances desserviraient ces partis ou mouvements, même si elles peuvent permettre à certains de leurs membres de faire une carrière personnelle. Dans le cas français, ce qu’attendent les électeurs c’est un programme qui les assure que la politique économique changera véritablement et servira le plus grand nombre et non une minorité, c’est un programme qui les assure que l’Etat social sera défendu, c’est un programme qui les assure que ce qui fait l’identité françaises sera préservé, c’est un programme qui les assure que la politique étrangère française retrouvera son indépendance et la France son rôle international.

C’est donc sur la base d’un tel programme que des alliances pourront être noués et que les préventions d’une partie de l’électorat pourront être désarmées.

Le question qui est donc posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes qui aujourd’hui se développent en Europe sauront, et pourront, dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent, articulé, et répondant aux aspirations de la majorité de leurs électeurs. Ceux qui y parviendront briseront de manière définitive ce « plafond de verre » sous lequel on entend les cantonn

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Nous sommes tous autrichiens!

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autriche hofer vers fpo
Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.
autriche hofer vers fpo
Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde s’exclamait « Nous sommes tous américains ! », voulant signifier ainsi que dans le malheur, la solidarité des démocraties s’imposait au delà des différences et des divergences pouvant les séparer.

Trop longtemps, en tout cas depuis l’affaire Waldheim en 1986, ce candidat à la présidence de la république d’Autriche élu malgré les révélations sur son passé d’officier nazi, on n’a voulu voir dans les péripéties politiques de ce pays que les conséquences d’un passé occulté. L’ascension du FPÖ de Jörg Haider ? Une remontée nauséabonde des égouts du IIIème Reich, dont l’Autriche officielle persistait à se proclamer «  la première victime », au mépris d’une vérité historique établissant que l’adhésion populaire au nazisme avait été aussi forte, sinon plus, à Vienne qu’à Berlin. L’invocation rituelle de l’apostrophe brechtienne «  le ventre est encore fécond etc… » permettait de s’adonner sans états d’âmes à la paresse intellectuelle de celui qui ne se sent pas concerné. Eux, c’étaient eux, et nous, c’était nous.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose du drame politique qui vient de se dérouler en Autriche à l’occasion de l’élection présidentielle,  c’est que ce mode d’explication par une prétendue singularité de la république alpine dans son rapport à l’histoire est aujourd’hui totalement infondé.

Comment croire, en effet que la moitié des Autrichiens aient accordé leur suffrages à un candidat d’un parti classé à l’extrême droite pour cautionner la réhabilitation d’un IIIème Reich dont leurs grands parents furent majoritairement les supporteurs ? Et, qu’en conséquence la victoire, sur le fil et inattendue, d’un vieux prof d’économie écolo doit être célébrée comme un coup d’arrêt à l’accouchement de la bête immonde ?

Oui, nous sommes tous des autrichiens, car ce qui se passe là-bas est la version concentrée d’une crise européenne qui affecte, avec plus ou moins d’intensité toutes les nations de l’UE. Usure des partis traditionnels de gouvernement, fracture territoriale et sociale entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, défiance envers les institutions de Bruxelles, insécurité culturelle liée à la vague migratoire… Quel pays de notre continent n’est pas confronté aujourd’hui à ces problèmes ?

Si leur expression politique est plus visible,  et plus tranchée en Autriche, cela est dû à sa position géographique, au contact des zones de turbulences de l’Europe, les Balkans, l’Ukraine, et une Mitteleuropa secouant le joug politique et économique germanique. Orban, Fico, Kaczynski sont écoutés à Vienne, car ils sont, eux aussi des héritiers du vieil empire austro-hongrois. Cela est aussi la conséquence lointaine du dépeçage ce cet empire après la Première guerre mondiale : l’Autriche « allemande », Restösterreich, est un pays hydrocéphale, doté d’une capitale surdimensionnée par rapport à sa taille et à sa population. Cela accroît la fracture entre la métropole, ville-monde ouverte et dynamique, et le reste du pays- espace rural et petites villes repliées sur leur folklore et leur entre-soi… Il suffit de regarder la carte électorale de l’Autriche, avec les zones vertes pour les districts ou le candidat écolo Van der Bellen est majoritaire, et les zones bleues où dominent les partisans du FPÖ Norbert Hofer pour en être persuadé. Le vert est concentré à Vienne, et autour de Salzbourg, et le bleu partout ailleurs.

Enfin, cette séquence autrichienne dont on saura plus tard si elle relève de l’opera seria ou de l’opéra bouffe, du Don Juan de Mozart, ou de la Chauve-souris de Johann Strauss, démontre, s’il en était encore besoin, que la question sociale, le chômage,  ne sont pas les causes principales de  la crise politique européenne. A force d’être déniée, l’angoisse identitaire des plus faibles au sein de nos sociétés provoque  les turbulences électorales que l’on déplore…

Quel Bill Clinton made in Europe viendra dire, enfin «  it’s the identity, stupid ! » ?

Grande coalition, piège à cons?

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Meeting de Norbert Hofer du FPÖ (Photo : SIPA.00756626_000009)
Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)

Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].

En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.

À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]

Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]

Et si on arrêtait les conneries

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