Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)
Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].
En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.
À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]
Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]
«Les socialistes, relève-t-il, n’ont pas eu le monopole de cette indignation ridicule, la bonne droite juppéiste, bien-pensante — c’est-à-dire “non-pensante” — y est allée aussi de son couplet…» Il en conclut donc «qu’après la laïcité, les opposants les plus déterminés au parti que dirige Marine Le Pen, lui abandonnent maintenant sans coup férir la décence commune. Avec des ennemis comme ça, le FN n’a même pas besoin d’amis.» Au cours de l’émission, Finkielkraut évoque aussi «la haine qui se déchaîne dans les rues de Paris, de Nantes ou de Rennes» et considère à nouveau que «son intensité particulière» trouve sa source dans la «volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été inaugurée par l’immense manifestation du 11 janvier».
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.
« Le Moyen-Orient à la découpe » titre L’Obs pour marquer les cent ans des accords Sykes-Picot. Les coupables un siècle après sont tout désignés : l’impérialisme franco-britannique ; et le résultat, on le voit : un Proche-Orient dans l’état où il est. Sauf que… s’il est naturel de rechercher une « faute originelle », voire un bouc émissaire, il n’est pas sûr que ce soit le moyen le plus sûr d’y voir clair, et encore moins de préparer l’avenir. Certes cette commémoration a fait depuis plusieurs années l’objet d’une campagne inédite – et non concertée – entre un livre à succès, A line in the sand de James Barr (qui s’appuie presque exclusivement sur les archives britanniques, c’est sa limite) et l’opération de communication #SykesPicotOver lancée par l’Etat Islamique le 11 juin 2014 avec la destruction à grand renfort de publicité d’un mur de sable entre la Syrie et l’Irak, au nom de la restauration du Califat . Même si, comme le fait remarquer l’historien Henry Laurens, loin d’avoir corrigé Sykes-Picot, les hommes en noir l’ont en réalité confirmé, revenant au tracé initial des deux diplomates.
Chacun cherche un « toit politique »
Si l’image est belle – deux impérialistes ont pris une équerre pour découper le Proche-Orient-, la réalité est tout autre. Sykes-Picot est d’abord le produit d’un héritage : celui des « œuvres françaises » dans la région, des saint-simoniens aux missions catholiques en passant par la Mission Laïque et l’Alliance Israélite Universelle sans oublier le legs plus ancien des Capitulations ; celui de la présence commerciale des britanniques, de son influence politique croissante. Il faut rappeler le débarquement anglo-ottoman à Jounieh, Liban, en 1840 ; l’intervention française de 1860 lors des massacres inter-ethniques du Mont-Liban etc. Peu avant Sykes-Picot, il y eut le massacre des Arméniens, premier génocide du XXème siècle. Produits d’une histoire, ces accords secrets ne le resteront pas longtemps : éventés par la jeune République soviétique, ils constitueront lors du Congrès de la Paix une base pour les lobbys nationaux : libanistes contre tenants de la Grande Syrie, arabistes et sionistes etc. Chacun cherche un « toit politique », selon la jolie formule de Jean-Paul Chagnollaud.
Curieuse donc cette focalisation sur un accord secret qui ne le restera pas longtemps et qui subit des modifications importantes au cours d’un processus bien public, lui. Et si les frustrations n’ont pas manqué, c’est d’abord parce que le passage de l’Empire ottoman, avec sa pluralité de communautés ethniques et religieuses, à un ensemble d’Etats-Nations ne pouvait maquer d’en susciter. Néanmoins, comme le remarque Joseph Maïla, lors de leur accession à l’indépendance aucun des Etats n’a remis en cause les frontières dessinées en 1920, la Palestine constituant un cas à part.
Le mythe de l’accord secret
Certes, on voit bien ce qui séduit dans le rappel d’un accord secret et, les archives françaises en témoignent, à la fin de la Seconde guerre mondiale, Américains et Soviétiques utiliseront cette corde qu’on aurait pu croire usée, la dénonciation de l’impérialisme européen, pour placer leurs pions. Alors, pourquoi ne pas avoir commémoré en 2015 les 70 ans de Yalta, dont l’impact fut bien plus grand, les 70 ans du pacte de l’USS Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, même s’il ne faut pas exagérer sa portée.
Sykes-Picot, ou « on nous a caché quelque chose ». On voit bien ce qu’une telle désignation peut avoir de séduisant mais, plutôt que d’en appeler à une impossible transparence, reconnaissons que le secret est consubstantiel à la diplomatie. Ce qui rend d’autant plus remarquables le choix qu’ont fait certains de se refuser à une telle pratique. C’est ainsi que de Gaulle refusa pendant la Seconde guerre d’engager la parole de la France sur la question palestinienne et sioniste, décision à haut risque pour des Forces Françaises Libres dépendantes de l’aide extérieure, mais c’est ce « non-accord » qui donnera par la suite à sa parole toute son autorité. Et David Ben Gourion ne s’y est pas trompé puisqu’il fit preuve d’une modération remarquée dans sa réponse à la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, car il savait le prix qu’il fallait accorder à l’éloge par de Gaulle des « travaux constructifs » des Israéliens et du « courage de leurs soldats » et, dans le rappel de sa politique israélo-palestinienne : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »
Sykes-Picot n’est pas la faute originelle qui expliquerait par la vilénie de deux impérialistes (l’un « colonialiste », l’autre « flamboyant » nous dit James Barr – comprendre, le Britannique est « flamboyant », le Français, of course, « colonialiste ») tous les malheurs du Proche-Orient. Il n’est pas la faute originelle, parce qu’il n’y a pas de faute originelle, mais seulement une série de tâtonnements. Attention : un accord secret peut en cacher un autre, beaucoup d’autres. Il y eut l’accord secret entre l’émir Fayçal et Chaïm Weizmann, représentant l’Organisation Sioniste Mondiale le 3 janvier 1919. Un an plus tard, l’accord secret engageait le même Fayçal et Georges Clemenceau. Sortis opportunément des tiroirs, dévoilés à qui de droit, ces accords secrets sont appelés à une seconde vie. Instruments de chantage à l’occasion, ils peuvent aussi devenir des armes de division massive.
Il n’est pas impossible que le traité secret signé entre le patriarcat maronite et l’Agence Juive le 30 mai 1946 ait été utilisé pour monter contre l’establishment maronite les Palestiniens réfugiés au Liban, dans les années 70. En tout cas, la tonalité fortement anti-maronite de l’ouvrage du journaliste du Guardian, David Hirst (Beware of small states. Lebanon, battleground of the Middle east, curieusement traduit Une histoire du Liban, Perrin, 2011) vient s’alimenter à de telles sources. Ce traité, maronito-sioniste, gagne à être mis en perspective avec les ouvertures faites en 1934-1936 par le leader sunnite libanais Riad El-Sohl à David Ben Gourion puis Chaïm Weizmann et les fonds qu’il reçut du mouvement sioniste, avant de changer d’orientation avec le soulèvement arabe de 1936.
La vérité est toujours bonne à dire. Alors oui, ouvrons les tiroirs – et les archives françaises encore peu exploitées offrent un champ d’étude passionnant -, tous les tiroirs, mettons tout sur la table. Vraiment tout. Tandis que le Proche-Orient se vide d’une grande partie de sa substance, tandis qu’il se « simplifie » à l’extrême dans le choc des fanatismes, gageons qu’un tel « coming-out », en restituant à l’Orient compliqué un peu de sa complexité, lui garantira du même coup une voie de salut.
Quand nos braves compatriotes choisissent leur président, l’heureux élu s’installe avec l’agenda que le système a confectionné pour lui: relever les défis et saisir les opportunités de la globalisation, renforcer l’intégration européenne, renforcer la compétitivité du site France, combattre les dérives xénophobes. Mais, depuis 2007, que d’imprévus ! Grande récession occidentale de 2008, crise de l’euro de 2010, printemps arabes de 2011, guerre terroriste et crise des migrants de 2015 et, last but not least,référendum anglais du 23 juin prochain. Désormais, l’imprévisible prend le pas sur le prévisible et gouverner n’est plus prévoir mais courir éteindre les foyers d’incendie qui se déclenchent l’un après l’autre.
L’intense débat qui agite nos amis anglais concernant l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne est réjouissant. L’État britannique fait jouer la procédure référendaire que les républicains et les socialistes français ont enterrée après le revers du 29 mai 2005. Mais David Cameron a pris un risque calculé en arrachant à l’UE des concessions majeures : possibilité d’échapper à des règles européennes indésirables, maintien des règles financières sur les marchés anglais et faculté de supprimer l’accès aux prestations sociales pour les non-Anglais, y compris pour les ressortissants non britanniques de l’Union. Il fait désormais campagne pour le « oui » avec de nombreux appuis dans les cercles influents du pays. Pour dégager les enjeux de l’affaire, mettons-nous à leur place.[access capability= »lire_inedits »]
Pour le « non »
L’ex-maire de Londres, Boris Johnson, s’est porté en tête des partisans du retrait avec un argument simple : redonner au Parlement national la plénitude de son pouvoir ! Plus de quarante années d’expérience anglaise au sein de l’Union ont montré que le Parlement ne disposait plus d’un pouvoir entier sur des sujets cruciaux, à commencer par l’essentiel : décider des dépenses et des taxes. Le Trésor de Londres injecte chaque année 10 milliards de livres sterling dans la caisse européenne sans retour véritable[1. Une fraction importante finance les fonds de cohésion structurels européens au profit des pays pauvres et sous-équipés de l’Union.] pour l’économie et la société britanniques. Le gouvernement est soumis aux procédures de supervision budgétaire de Bruxelles en dépit de sa non-appartenance à l’euro. Enfin et surtout, l’Angleterre doit respecter les règles de libre circulation des personnes au sein de l’Union.
C’est évidemment la crise des migrants qui a mis le feu aux poudres. Jusqu’à 2015, le marché du travail anglais a accueilli des millions d’étrangers : des employés peu qualifiés d’Asie ou d’Europe centrale et orientale, voire des pays du sud de l’Europe ravagés par la crise de l’euro, mais aussi du personnel qualifié dans les services financiers, Français en tête. Six mille de nos compatriotes travaillent pour la City. Depuis 2007, deux millions de ressortissants de l’Union se sont installés outre-Manche, c’est la « fair immigration », ou en français « immigration choisie ». Elle comble les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs comme le bâtiment et fait appel à des talents pour doper les rendements des services financiers.
La crise des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique a rebattu les cartes : elle ressemble à une invasion et dévoile l’incapacité politique du système européen. L’Union a montré qu’elle ne disposait pas des attributs de la souveraineté, c’est-à-dire la maîtrise des frontières. Non seulement l’Angleterre n’est plus pleinement souveraine, mais l’instance de substitution, ne l’est pas non plus.
Pour le « oui »
Énonçons d’abord les arguments spécieux. Le premier évoque le risque pour les entreprises anglaises de se voir fermer les marchés de l’Union. Il est absurde formellement et substantiellement. Comment celle-ci pourrait-elle se fermer aux biens et services anglais alors qu’elle est ouverte aux marchandises et aux capitaux du monde ?
Le deuxième argument spécieux émane de Christian Noyer, authentique représentant de notre énarchie. Celui qui vient d’abandonner le poste de gouverneur de la Banque de France met en garde les Anglais contre le risque de voir les transactions en euros quitter la City pour s’effectuer sur le continent, reprenant un argument avancé en 1999, quand l’Angleterre renonça définitivement à la monnaie unique. Contrairement aux annonces, la City a conservé son rôle prééminent dans les transactions monétaires et financières, tandis que Francfort est resté une place de second rang. Pour la bonne raison que, ce qui fait la différence, c’est la qualité de la place financière et non la monnaie du pays. C’était vrai en 1999, ça l’est toujours en 2016.
Mais il existe aussi deux arguments sérieux en faveur du oui. D’abord, le pouvoir d’influence conquis pas les Britanniques au Parlement européen, à la Commission ainsi qu’au sein des conseils des ministres et des chefs d’État. Rien ne saurait mieux illustrer ce point que le rôle joué par Jonathan Hill, commissaire chargé de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux. Nommé en septembre 2014, il s’évertue à libéraliser encore plus les services financiers européens et vient de faire adopter par les gouvernements un projet qui permettrait de relancer la « titrisation », cette merveilleuse machine à créer du crédit qui a débouché sur la grande crise financière américaine, espagnole, irlandaise, mais aussi anglaise[2. Les banques anglaises sont presque toutes étatisées.]. Bien entendu, on prendrait cette fois-ci les précautions nécessaires. Sans s’attarder sur le bien-fondé de cette mesure, elle montre comment le Royaume-Uni peut faire avancer ses intérêts et ceux de la City. Or, en cas de « Brexit », la proposition de leur commissaire deviendrait caduque. Et la City perdrait un atout potentiel. God save the City ! Voilà sans doute l’argument qui pourrait s’avérer décisif pour le « oui ».
Ensuite, la crainte de voir l’Europe, une fois l’Angleterre détachée, se laisser tenter par le protectionnisme. L’argument est formellement absurde. C’est l’Angleterre, accablée par un déficit commercial record, qui devrait pouvoir envisager certaines mesures de protection commerciale. De manière symétrique, on ne voit pas l’Allemagne accepter une politique qui mettrait en danger ses formidables exportations ! Mais il faut ici faire la part de l’idéologie anglaise ancrée dans le libre-échange, considéré comme bénéfique pour elle et pour le reste du monde, depuis l’abandon des Corn Laws en 1846.
Le « Brexit » et nous
Mais qu’en est-il du « Brexit » si on le considère de l’extérieur ? Ce qui devrait sauter aux yeux de tous, c’est que la victoire de David Cameron a ouvert un précédent. Si le « oui » l’emporte, tout pays membre de l’Union pourra entrer en négociation avec le système européen en demandant d’être délivré de ses contraintes négatives : Schengen, la directive dite Bolkestein sur les travailleurs détachés, la doctrine de la concurrence « loyale et non faussée », sans oublier le sacro-saint Traité de stabilité budgétaire[3. Incriminé par François Hollande durant sa campagne, accepté par lui en juin 2012, placé sous la supervision de Pierre Moscovici nommé commissaire en 2014.]… Quoi qu’il arrive, à partir de considérations très terre à terre, David Cameron a peut-être ouvert la voie à un démembrement progressif de l’intégration européenne. Il aurait alors tué l’Europe voulue par François Mitterrand et Jacques Delors. François Hollande, leur fidèle disciple, s’en est-il aperçu quand il a souscrit aux exigences du Premier ministre anglais ?[/access]
Tsai Ing-wen découvrant son bureau de présidente de Taïwan, après la cérémonie d'investiture (Photo : SIPA.AP21898384_000001)
La Chine populaire considère qu’il est de son devoir sacré de redresser les torts de l’Histoire et de « réunifier » Taïwan à la Chine, de gré ou de force. Dans son discours d’investiture le 20 mai dernier à Taipei, la présidente Tsai Ing-wen, qui redoute qu’un rapprochement trop marqué avec la Chine ne favorise cette « réunification » que le peuple Taïwanais refuse, a invité les dirigeants chinois et taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ».
Cette expression assez radicale a été quelque peu escamotée dans la version officielle en anglais, sans doute pour ne pas offenser aux yeux du monde le gouvernement chinois. Pékin défend en effet une version anhistorique de l’Histoire, selon laquelle Taïwan a « toujours » appartenu à la Chine. Les « cinq mille ans d’Histoire » de la Chine sont un leitmotiv du discours public chinois qui ne correspond guère à la réalité des choses : les premières traces écrites d’un état « chinois » remontent sans doute à environ 1 600 ans avant J.-C., ce qui certes est déjà une antiquité très respectable.
Quant à Taïwan, quelques pêcheurs et marchands chinois y résidaient de façon intermittente avant le XVIIe siècle, mais la population était alors constituée de tribus qu’on appelle aujourd’hui « aborigènes » et qui ne sont en rien de culture chinoise. Elles se sont d’ailleurs depuis massivement converties au christianisme. Ce n’est qu’au XVIIe siècle, sous l’impulsion des colons hollandais qui avaient besoin de main d’œuvre, que des populations de culture chinoise, du Fujian voisin essentiellement, ont commencé à émigrer à Taïwan et y ont développé l’agriculture. En quelques décennies l’émigration chinoise est devenue si massive qu’avant la fin du XVIIe siècle, les Hollandais étaient chassés de l’île par un célèbre aventurier sino-japonais, Koxinga. Après avoir conquis la Chine, la dynastie mandchou Qing s’empare de Taïwan, et contrôle les zones côtières de l’île jusqu’à la fin du XIXe siècle. Elle ne s’y intéressera vraiment qu’après que le vice-amiral Courbet ne décide de venir y faire un tour, avant de détruire la flotte chinoise (construite par les Français) à Fuzhou, sur le continent. Formose deviendra japonaise quelques années plus tard, aux termes du traité de Shimonoseki. Il paraît que les Japonais, impressionnés par la tâche civilisatrice qui leur incombait, auraient envisagé de vendre Taïwan à la France.
Mais ces détails de l’histoire factuelle importent peu pour le gouvernement chinois actuel ; ce qui lui importe c’est d’effacer le « siècle des humiliations » qui dura des guerres de l’opium au XIXe siècle à la fondation de la « Nouvelle Chine », en 1949. Les Chinois sont tous chargés d’œuvrer à la « grande renaissance de la nation chinoise » dont parlent leurs dirigeants depuis les années 1990, mais dont le rêve remonte aux débuts de la première république chinoise de Sun Yat-sen (qui perdure aujourd’hui à Taïwan) et même à la fin de la dynastie mandchou, au XIXe siècle, lorsque les lettrés chinois ont été confrontés à la puissance occidentale et japonaise.
Le « passé de la Chine » vécu « comme une ombre indestructible »
La Chine vit tiraillée entre les rêves de restauration de la splendeur d’un passé lointain et la réalité de son retard actuel, attribué à la malignité des temps modernes et des étrangers. Simon Leys expliquait en 1987, dans un article pour la revue Commentaire, que le passé en Chine peut être si étouffant que les meilleurs esprits ont rêvé de s’en débarrasser comme d’un fardeau, ou même d’un ennemi à abattre. Ce fut notamment le cas de Lu Xun, le grand romancier de la Chine républicaine. « [L’]écrivain qui exprima avec le plus d’éloquence la nécessité de combattre l’empire du passé, écrit Leys, ne se faisait aucune illusion sur l’issue de cette lutte : il voyait le passé de la Chine comme un adversaire perpétuellement élusif, un fantôme invisible et immatériel, une ombre indestructible ».
Il y a tout juste cinquante ans, lors de la « Révolution culturelle », le vieux tyran qui dirigeait le pays s’en est pris lui aussi à ce fantôme. Il s’attaqua aux « quatre vieilleries » qui entravaient selon lui l’avènement d’une « Nouvelle Chine » aussi ou plus puissante que les pays occidentaux : « les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées ». Cette attaque a provoqué la destruction d’une immense partie des biens culturels chinois, et d’innombrables lynchages d’intellectuels et d’enseignants.
Mais Simon Leys montre dans son article que cette attitude n’est pas propre à la Chine communiste. La révolte des Taiping par exemple, fut responsable de dommages plus innombrables encore causés au patrimoine culturel chinois. TaÏwan, dont la culture est essentiellement chinoise, se rêve aujourd’hui « citoyenne du monde », moderne, multiculturelle, libérée de ses racines. L’ancienne culture dominante chinoise, ne serait qu’une culture parmi d’autres, pas plus importante que les autres, et peut-être même un peu plus honteuse que les autres. Cette attitude est d’autant plus prégnante à Taïwan que la Chine aujourd’hui, au nom de la politique de « la Chine unique », empêche Taïwan de participer pleinement à la communauté internationale.
Mais au-delà des oppositions géopolitiques, la proposition hardie adressée par Tsai Ing-wen aux deux rives du détroit de Taïwan, de se « débarrasser du fardeau de l’Histoire », n’est pas sans rappeler, sur un mode apaisée, la rage destructrice de la Chine contemporaine contre son propre passé. La « République de Chine » à Taïwan offre un vecteur politique et pacifique à l’émancipation à l’égard de son propre passé dont rêve depuis longtemps la Chine. Pas plus à Taipei qu’à Paris, notre histoire n’est notre code. Mais paradoxalement, en reniant ses racines chinoises, Taïwan prouve à quel point elle fait aujourd’hui encore partie intégrante de l’histoire de la Chine.
Manifestation antipolicière. Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00755714_000014.
« Rennes est devenue une ville de contreplaqué », me dit Vincent, un grand barbu au ton posé, qui exerce le métier de blanchisseur et me raconte de quelle manière il a écopé d’un coup de matraque en allant livrer un restaurant du centre-ville de Rennes. « J’ai garé ma camionnette place des Lices, où a lieu le marché. L’ambiance était très différente d’un jour de marché normal et la foule plus nombreuse. » Il est néanmoins aller porter sa commande au restaurant. « J’ai à peine eu le temps de prendre un café qu’un feu de palette était allumé dehors. Un camion de pompier est rapidement arrivé sur les lieux et a été accueilli par des jets de projectiles. En cherchant à reculer, il a embouti un deuxième camion qui le suivait. Je n’ai pas demandé mon reste et je suis sorti pour tenter de regagner ma camionnette. » Bloqué par la foule et repoussé vers une rue adjacente, il se retrouve face à un CRS, qui lui assène un coup de matraque sur le flanc. « Plutôt un avertissement qu’un coup véritable », tempère Vincent, « je n’avais pas vraiment une dégaine de casseur et je pense qu’il s’agissait juste de me faire comprendre fermement qu’il fallait dégager au plus vite. »
Une base historique des antifas
Vincent n’en veut pas particulièrement au CRS qui lui a laissé un beau bleu. Ce sont ceux qui ont déclenché un feu de palettes et ont caillassé le camion de pompiers qu’il tient pour les principaux responsables. Il a même peine à comprendre la soudaine flambée de « haine anti-flic », que dénonçait il y a quelques jours les policiers qui ont manifesté à Paris. « C’est un drôle d’ascenseur émotionnel. Après les attentats de janvier 2015, on voyait des images de foule embrassant les forces de l’ordre, et aujourd’hui on a ce genre de scène de violence, il n’y a pas beaucoup de cohérence dans ce pays. » Les scènes de violence en question sont amplement relayées sur les réseaux sociaux par les groupements « autonomes » ou « antifas », à l’instar de cette vidéo largement reprise montrant le lynchage d’un CRS par une foule d’émeutiers avec, pour toute justification, un commentaire édifiant : « il a voulu faire le chaud, il l’a bien cherché. »
Rennes est depuis longtemps considérée comme une base historique du mouvement antifa. En février 2014, l’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité, haut lieu de la vie musicale rennaise et symbole historique de la culture ouvrière de la ville, avait provoqué une nuit d’émeutes, dévastant une partie du centre-ville. Ces dernières semaines, la salle de la Cité s’est retrouvée à nouveau au centre des tensions. Investie par des squatters et mouvements d’extrême-gauche, la salle de concert datant de 1920 a été entièrement vandalisée, les murs tagués et percés, le plancher défoncé, l’enseigne arrachée. D’abord peu regardante vis-à-vis de l’occupation, la mairie PS de Rennes s’est résolue à faire évacuer l’endroit par la force, occasionnant la fameuse nuit d’émeutes que Rennes a connu vendredi 11 mai. L’affaire rappelle un précédent, celui du CPE, quand un « village solidaire » avait été installé en plein milieu de la place parlement, sorte de « Nuit Debout » avant l’heure, cour des miracles haute en couleur avec ses stands, ses cracheurs de feu ou ses jongleurs et une sono rudimentaire diffusant de la techno rugueuse en continu pour le plus grand plaisir des riverains…Jusqu’à ce qu’Edmond Hervé, maire de l’époque se décide brutalement à faire évacuer à coups de bulldozers tout ce joli monde qui risquait de compromettre sérieusement la tenue du festival Mythos à l’arrivée du printemps…
Squats des années 2000
La tradition d’extrême gauche de Rennes ne date en effet pas d’hier. L’Appel,qui a inspiré le célèbre opus L’insurrection qui vient, du Comité invisible, passe pour avoir été rédigé en 2003 dans l’un des nombreux squats rennais, L’Ekluserie, fief des antifas et de la CNT. Le milieu très particulier qui gravitait au début des années 2000 dans ces différents squats – L’Ekluserie, L’Elaboratoire, Le Ty-Squat…- a été dépeint de manière fort intéressante par la réalisatrice Bénédicte Pagnot dans le film Les Lendemains. Elle y décrit l’itinéraire d’Audrey, jeune étudiante issue de la banlieue périurbaine de la capitale bretonne et découvrant peu à peu le milieu alternatif des squats et de la contestation d’extrême-gauche. Deux scènes en particulier marquent le film. Dans l’une d’elle, le groupe de squatters « autonomes » raillent les salariés qui tiennent un piquet de grève devant une usine. A Audrey un peu décontenancée, un de ses compagnons de squat assène : « On n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat. » Une citation tout droit tirée de L’insurrection qui vient. A un autre moment, avoir peinturluré en noir une permanence CGT, les spécialistes de l’agitprop avouent penauds à l’un des leurs qui leur reproche de n’avoir pas inscrit le moindre slogan qui puisse différencier leur action du vandalisme primaire : « on n’y a pas pensé. » Le film de Pagnot date de 2012. Il n’a semble-t-il rien perdu de son actualité…
Un amphi muré !
Dans les années 70-80, Rennes avait gagné ses galons de capitale du rock et du punk. Dans les années 90, les innombrables bars y offraient encore une vie nocturne qui n’avaient rien à envier aux nuits parisiennes. Ce fut aussi, à cette époque, l’arrivée de la techno et des free parties et l’enracinement d’une population bigarrée et interlope dans le centre-ville et les faubourgs de la capitale bretonne où les squats se multipliaient. « Je croise un charclo, il me dit qu’il vient de Rennes », chantait déjà MC Solaar au début des années 90, quand la cité bretonne avait acquis une véritable réputation de ville ouverte et que la faculté de Villejean était devenu un bastion de la contestation étudiante. « Quand Villejean se mettait en grève, se souvient un ancien combattant de la grande époque pas si lointaine, l’université Toulouse-le-Mirail lui répondait immédiatement et les deux facultés se tiraient la bourre pour savoir qui ferait perdurer le mouvement le plus longtemps. Rennes gagnait le plus souvent. » Les troubles ont d’ailleurs repris à Villejean à l’occasion des manifestations contre la loi El Khomri. Au point que, pour empêcher l’occupation d’un grand amphi, la présidence de la faculté de Rennes-Villejean a tout simplement décidé… de le faire murer après évacuation. Tout un symbole.
Le suicide rennais
Les années fastes de Rennes semblent loin aujourd’hui. Nantes lui a ravi son statut de capitale culturelle et musicale et Rennes la fêtarde est redevenue une sage préfecture, un peu assoupie. Peu à peu les bars ferment, la fameuse rue St Michel, dont une partie est occupée par des travaux qui semblent ne jamais devoir finir suite à l’incendie d’un immeuble, a largement perdu de sa superbe. Une par une, les nombreuses librairies de la ville disparaissent, remplacée par des magasins de déco. Ne reste de la grande époque que l’enthousiasme révolutionnaire, porté par les groupes autonomes et antifas, dont l’activisme repose sur une véritable mystique de la violence, plus encore que de la révolution.
Les groupes qui ont mis à sac le centre-ville le vendredi 11 mai et ont encore tenté dans les jours suivants quelques actions d’éclat sont en effet bien différents des camionneurs ou des salariés qui ont bloqué rocade ou raffineries aux alentours et dont ils prétendent partager le combat. Antifas ou autonomes ont leur propre histoire à Rennes, des redskins des années 90 aux casseurs d’aujourd’hui qui desservent largement la cause qu’ils prétendent servir. Et les troubles des dernières semaines contribuent un peu plus à l’assoupissement de l’ancienne capitale du rock, rendant la vie dure pour les cafetiers et autres commerçants. Le jeudi soir qui suit les affrontements du week-end, les terrasses de la rue de la Visitation sont normalement, et plus encore en cette époque de fin d’examens, encombrées de clients. Ce soir-là, pas un chat à vingt-deux heures. La rue est totalement déserte. Un client s’étonne, avec un peu de méchanceté : « C’est Laval ici ou quoi ? » Un patron de bar, un peu plus loin, place St Michel, n’a pas lui le cœur à rire : « les attentats du 13 novembre ont eu un impact ici aussi. En termes de fréquentation, c’était déjà une mauvaise année depuis décembre mais avec ce qui se passe maintenant, ça commence à ressembler à un désastre. On parle de violence policière ou de violence des casseurs mais la violence est aussi économique. » Dans la journée, l’impression est la même. Peu de voitures circulent, tout le monde s’étant jeté sur les stations-service par crainte de la pénurie d’essence. Le centre-ville déserté n’est fréquenté que par quelques badauds et des groupes de gendarmes ou de policiers caparaçonnés qui circulent entre les vitrines couvertes de panneaux de bois. Pas une banque, pas une, n’a échappé à la destruction.
La seule vitrine encore debout sur les quais
Sur l’un des panneaux couvrant le Crédit mutuel, un graffeur sarcastique a imité à la perfection le sigle « HSBC », tandis que le sigle de la Banque Populaire orne désormais la façade aveugle d’une Société Générale comme si toutes ses destructions résultaient d’une étrange bataille de territoire entre enseignes. A quelques pas de là, Tieck, patron du « BDS », le « Bar Des Sports », lieu branché des quais, ironise avec un certain humour sur sa bonne fortune. Originaire d’Asie, il a vécu quelques temps à Chicago où il a rencontré sa femme, avant de décider de revenir en France et à Rennes, où il avait accompli ses études. Il y a depuis installé trois restaurants et deux bars. « Mon père est un homme très croyant et très pratiquant. Alors quand j’ai monté mon bar ici, il a insisté pour que je place à l’entrée le petit miroir à huit faces qui sert en Asie à attirer la bonne fortune sur le nouvel établissement. On dirait que ça a marché, j’ai un collègue qui m’a demandé récemment comment j’avais fait pour avoir la seule vitrine tenant encore debout sur les quais après la castagne de vendredi. »
Reste qu’il ne comprend pas vraiment les motivations des manifestants. « Je comprends qu’on proteste contre la loi El Khomri. Chacun peut avoir ses raisons et son avis mais il y a des choses qui m’ont choqué. J’ai vu un type qui brandissait un panneau pour proclamer qu’il refusait de se lever à moins de 1200 € par jour. Ma mère a travaillé toute sa vie et s’est levée pour bien moins que ça. Je trouve ce genre de slogan insultant. » D’autres choses ne passent pas : voir des casseurs attaquer un distributeur de billets à la hache de pompier, dévaster les boutiques et les commerces sans distinction. La page Facebook « Rennes contre les casseurs » recense ainsi les exactions commises et s’étonne que même la boutique d’un coiffeur n’ai pas échappé au carnage. Une partie grandissante de la population a certainement du mal à comprendre les motivations de ceux qui se livrent à ce genre de méfaits mais l’avis partagée par beaucoup est aussi que le gouvernement et les autorités ont sciemment omis de donner des directives claires aux forces de l’ordre et laissé pourrir la situation avant d’intervenir, ceci afin de décrédibiliser le mouvement de contestation de la loi El Khomri aux yeux de l’opinion publique.
Nuit debout : pas d’amalgame avec les casseurs!
« Tout cela pour que les gens mettent dans le même sac opposants et casseurs… Le premier responsable des violences, commises d’ailleurs aussi bien à l’encontre des biens et des personnes que des forces de police, c’est le gouvernement », commente une habitante. Dans sa volonté de se dissocier des agissements des divers groupuscules et face aux accusations de manipulation par l’ultragauche radicale, le mouvement « Nuit Debout Rennes » s’est fendu d’un tweet (involontairement) amusant pour se défendre de toute prise de contrôle occulte du mouvement. « Nuit Debout n’a pas d’organisation horizontale » ont tenu à préciser de façon charmante les organisateurs. Un peu de poésie dans un monde de casse ?
Heureuse idée qu’a eue Marc Hanrez (1934) de publier un condensé, la pointe de l’iceberg, d’un journal intime tenu de 1958 à 2000. Des 6 000 pages que compte le dit journal, il en a extrait une centaine, relatives au milieu littéraire qu’il a côtoyé depuis ses années d’étudiant à l’Université libre de Bruxelles (ULB) jusqu’au campus de Madison (Wisconsin, Etats-Unis), où il a, trente ans durant, enseigné la littérature française.
Etudiant en philologie romane, il subit, comme tant d’autres, le choc du Voyage, lu quasi d’une traite dans un train de nuit. C’est au style de Céline qu’il consacre son mémoire de licence. Notons que, à peine dix ans après la guerre, étudier des écrivains maudits ne semble nullement tabou. A la même époque, il se passionne pour Drieu la Rochelle à qui il pense consacrer une thèse, avec l’assentiment d’un ponte de l’ULB : « Ses limites sont émouvantes, comme est poignante sa lucidité généreuse ». Invité par Céline, il a eu le privilège de le rencontrer à Meudon, et même de l’enregistrer : « J’ai foutu en l’air toutes leurs incantations, le tralala syntaxique, etc. » C’est à Hanrez que Céline lance : « L’histoire de l’homme blanc s’est terminée à Stalingrad… à bout de souffle … le théâtre blanc a fermé ».
Avec l’aide de Roger Nimier, qui le reçoit à bras ouverts chez Gallimard, le jeune philologue publie l’une des premières monographies consacrées à celui qu’il considère comme un grand moraliste européen. Suivront d’autres études sur Céline, un magnifique Cahier de l’Herne consacré à Drieu, le premier essai consacré à Abellio… et aussi quelques recueils de poèmes raffinés, comme Chemin faisant (Ed. Xénia).
En soixante ans, Marc Hanrez a rencontré du grand monde : Jean Cocteau, Roger Nimier, son grand ami Dominique de Roux, Marcel Aymé, l’égaré Jean-Edern Hallier, Vladimir Dimitrijevic alias Dimitri, et même Philippe Sollers (« le pitre intégral »), à qui il semble fort lié. Des Belges aussi, et non des moindres : le hussard Vandromme, le très-étrange Marcel Lecomte (« ineffable, apollinien, dionysiaque et pontifiant »), les professeurs Emilie Noulet et Roland Mortier, Norge et Bertin, Robert Poulet (« un genre canaille intellectuelle et raffinée »). Curieusement, aucune trace de Marc Laudelout, l’insubmersible éditeur du Bulletin célinien.
Ce journal littéraire nous promène des années 50 aux premières années du siècle XXI, des campus américains au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice ; le lecteur y croise Jean Marais et Marc-Edouard Nabe, Gabriel Matzneff et le traducteur de Jünger, Julien Hervier. Quelques jolies femmes. A Madison, il reçoit Borges et Butor, Genette et Kristeva. Comment ne pas envier celui qui a eu la chance et de consulter les livres annotés de la main même de Drieu, et d’entendre Jean Cocteau déclarer au tout Bruxelles de 1955 : « Le poète est un anarchiste et un aristocrate. » Un joli livre qui, en ces temps post-littéraires, se lit avec une pointe de mélancolie.
Poste restante. Un journal littéraire(1954-1993), Marc Hanrez, Editions de Paris, 96 pages, 14 euros.
Il semblerait, dit Le Figaro, que la célébration de Madame Annie Ernaux soit devenue obligatoire en France. Frédéric Beigbeder ne mâche pas ses mots : « Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. »
Une âme simple qui se nourrit de bons sentiments
Il n’est pas nécessairement déplaisant d’être pris pour un abruti : aussi me suis-je aussitôt procuré Mémoire de fille tout en nourrissant pas mal de préventions vis-à-vis de cette femme de lettres qui a lancé la meute des écrivains bien-pensants contre Richard Millet avec le succès qu’on sait. Mais nous avions compris que c’est une âme simple qui se nourrit de bons sentiments et qu’il lui serait beaucoup pardonné pour avoir chassé du temple des lettres une créature aussi ignoble que l’auteur d’un éloge littéraire à Anders Breivik.
Annie Ernaux a donné rendez-vous dans son dernier livre à la jeune fille qu’elle était en 1958, une jeune fille d’un milieu modeste qui a toujours été tenue à l’écart des garçons comme du diable par sa mère. Au point que cette dernière a brûlé à la fin des années soixante son journal intime, ainsi que son agenda, certaine d’œuvrer au salut social et spirituel de sa fille en détruisant les traces de sa mauvaise vie, maintenant qu’elle était devenue prof de lettres, mariée et mère de deux enfants. La vérité a survécu au feu et c’est elle qu’on redécouvre progressivement dans cette autobiographie qui ne vaut certes pas La Boum avec Sophie Marceau , mais qui a parfois le charme des tubes de Paul Anka.
Une fille de 18 ans, c’est fragile
Une fille de dix-huit ans, c’est fragile… surtout si elle lit Les Fleurs du Mal plutôt que Nous Deux. Elle n’a pas encore touché le sexe d’un garçon et se cherche à travers des livres ou des films. Après avoir vu En cas de malheur avec Brigitte Bardot, elle note aussitôt dans son journal : « Stupéfaction de voir combien j’avais la même façon que Bardot de me conduire avec les hommes en 58, les gaffes que je faisais, ou le naturel que j’avais, disant à l’un que j’avais flirté avec l’autre. Sans aucune règle. C’est l’image de moi la plus refoulée. »
Elle est un peu cruche, votre Annie Ernaux, me direz-vous. Et tellement provinciale. Peut-être aurions-nous pu l’aimer si elle n’était pas aussi engluée dans l’exégèse de son être et incapable de se soustraire aux lieux communs qui lui auraient peut-être permis – mais rien n’est jamais sûr dans ce domaine – d’acquérir un certain style. Voire de nous faire aimer celle qu’elle tentait vainement de devenir à dix-huit ans. Elle n’y est pas pas parvenue. Ce n’est pas bien grave. Ce qui l’est plus, c’est que toute une génération de femmes se retrouve en elle. Par ailleurs, typiquement française en cela, elle ne cesse de revenir sur ses origines modestes et de ressasser un sentiment d’injustice sociale qui lui colle à la peau. Et là, elle nous prend vraiment pour des abrutis !
Alexandre Astruc. Sipa. Numéro de reportage : 00619518_000008.
« Après avoir été une attraction foraine, un divertissement analogue au théâtre de boulevard ou un moyen de conserver les images de l’époque, le cinéma devient peu à peu un langage. Un langage, c’est-à-dire une forme dans laquelle et par laquelle un artiste peut exprimer sa pensée, aussi abstraite soit-elle, ou traduire ses obsessions comme il en est aujourd’hui de l’essai ou du roman. C’est pourquoi j’appelle ce nouvel âge du cinéma celui de la caméra-stylo. » (Alexandre Astruc, « Naissance d’une nouvelle avant-garde : la caméra-stylo », L’Écran français n° 144, mars 1948). L’article évoqué ci-dessus devait connaître une éclatante prospérité. Retenons surtout qu’il voulait d’abord émanciper la mise en scène cinématographique des seuls canons de la littérature. Il proclamait l’autonomie des procédés pour un art encore neuf.
Alexandre Astruc est mort le 19 mai. Ce merveilleux « causeur » ne donnait plus de ses nouvelles depuis quelque temps… S’asseoir à la table d’un café dans sa compagnie constituait un vrai bonheur. Il passait du coq à l’âme, suivait des yeux la fine silhouette d’une femme, partait d’un rire de gosse, et, interrogeant sa mémoire, se remémorait une belle colère contre un imbécile, qu’il oubliait d’un haussement d’épaule.
Protestant des Cévennes par ses origines, à jamais parisien de la rive gauche, rat des caves germanopratines dans l’immédiat après-guerre, membre de la Fraternité Maurice Ronet, qui rassemblait les plus belles gueules parmi celles des anars de droite, il déjeunait avec Boris Vian, et dînait avec le diable, qu’on appelait alors Jean-Paul Sartre, mais sans user d’une longue cuillère.
Son brillant esprit fondait la personnalité d’un saltimbanque doublé d’un géomètre : versé dans l’art des mathématiques à un très haut niveau de connaissances, il vénérait la littérature, Orson Wells et, avec lui, le cinématographe.
Bref, chez Alexandre Astruc comme chez Ursula Andress « le cerveau aussi était une zone érogène »[1. Causeur a rendu compte de sa stimulante conversation avec Noël Simsolo dans son numéro 25. En outre, le cher Astruc nous avait accordé un entretien, qu’on lira ici.].
Meeting de Norbert Hofer du FPÖ (Photo : SIPA.00756626_000009)
Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)
Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].
En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.
À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]
Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]
«Les socialistes, relève-t-il, n’ont pas eu le monopole de cette indignation ridicule, la bonne droite juppéiste, bien-pensante — c’est-à-dire “non-pensante” — y est allée aussi de son couplet…» Il en conclut donc «qu’après la laïcité, les opposants les plus déterminés au parti que dirige Marine Le Pen, lui abandonnent maintenant sans coup férir la décence commune. Avec des ennemis comme ça, le FN n’a même pas besoin d’amis.» Au cours de l’émission, Finkielkraut évoque aussi «la haine qui se déchaîne dans les rues de Paris, de Nantes ou de Rennes» et considère à nouveau que «son intensité particulière» trouve sa source dans la «volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été inaugurée par l’immense manifestation du 11 janvier».
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.
« Le Moyen-Orient à la découpe » titre L’Obs pour marquer les cent ans des accords Sykes-Picot. Les coupables un siècle après sont tout désignés : l’impérialisme franco-britannique ; et le résultat, on le voit : un Proche-Orient dans l’état où il est. Sauf que… s’il est naturel de rechercher une « faute originelle », voire un bouc émissaire, il n’est pas sûr que ce soit le moyen le plus sûr d’y voir clair, et encore moins de préparer l’avenir. Certes cette commémoration a fait depuis plusieurs années l’objet d’une campagne inédite – et non concertée – entre un livre à succès, A line in the sand de James Barr (qui s’appuie presque exclusivement sur les archives britanniques, c’est sa limite) et l’opération de communication #SykesPicotOver lancée par l’Etat Islamique le 11 juin 2014 avec la destruction à grand renfort de publicité d’un mur de sable entre la Syrie et l’Irak, au nom de la restauration du Califat . Même si, comme le fait remarquer l’historien Henry Laurens, loin d’avoir corrigé Sykes-Picot, les hommes en noir l’ont en réalité confirmé, revenant au tracé initial des deux diplomates.
Chacun cherche un « toit politique »
Si l’image est belle – deux impérialistes ont pris une équerre pour découper le Proche-Orient-, la réalité est tout autre. Sykes-Picot est d’abord le produit d’un héritage : celui des « œuvres françaises » dans la région, des saint-simoniens aux missions catholiques en passant par la Mission Laïque et l’Alliance Israélite Universelle sans oublier le legs plus ancien des Capitulations ; celui de la présence commerciale des britanniques, de son influence politique croissante. Il faut rappeler le débarquement anglo-ottoman à Jounieh, Liban, en 1840 ; l’intervention française de 1860 lors des massacres inter-ethniques du Mont-Liban etc. Peu avant Sykes-Picot, il y eut le massacre des Arméniens, premier génocide du XXème siècle. Produits d’une histoire, ces accords secrets ne le resteront pas longtemps : éventés par la jeune République soviétique, ils constitueront lors du Congrès de la Paix une base pour les lobbys nationaux : libanistes contre tenants de la Grande Syrie, arabistes et sionistes etc. Chacun cherche un « toit politique », selon la jolie formule de Jean-Paul Chagnollaud.
Curieuse donc cette focalisation sur un accord secret qui ne le restera pas longtemps et qui subit des modifications importantes au cours d’un processus bien public, lui. Et si les frustrations n’ont pas manqué, c’est d’abord parce que le passage de l’Empire ottoman, avec sa pluralité de communautés ethniques et religieuses, à un ensemble d’Etats-Nations ne pouvait maquer d’en susciter. Néanmoins, comme le remarque Joseph Maïla, lors de leur accession à l’indépendance aucun des Etats n’a remis en cause les frontières dessinées en 1920, la Palestine constituant un cas à part.
Le mythe de l’accord secret
Certes, on voit bien ce qui séduit dans le rappel d’un accord secret et, les archives françaises en témoignent, à la fin de la Seconde guerre mondiale, Américains et Soviétiques utiliseront cette corde qu’on aurait pu croire usée, la dénonciation de l’impérialisme européen, pour placer leurs pions. Alors, pourquoi ne pas avoir commémoré en 2015 les 70 ans de Yalta, dont l’impact fut bien plus grand, les 70 ans du pacte de l’USS Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, même s’il ne faut pas exagérer sa portée.
Sykes-Picot, ou « on nous a caché quelque chose ». On voit bien ce qu’une telle désignation peut avoir de séduisant mais, plutôt que d’en appeler à une impossible transparence, reconnaissons que le secret est consubstantiel à la diplomatie. Ce qui rend d’autant plus remarquables le choix qu’ont fait certains de se refuser à une telle pratique. C’est ainsi que de Gaulle refusa pendant la Seconde guerre d’engager la parole de la France sur la question palestinienne et sioniste, décision à haut risque pour des Forces Françaises Libres dépendantes de l’aide extérieure, mais c’est ce « non-accord » qui donnera par la suite à sa parole toute son autorité. Et David Ben Gourion ne s’y est pas trompé puisqu’il fit preuve d’une modération remarquée dans sa réponse à la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, car il savait le prix qu’il fallait accorder à l’éloge par de Gaulle des « travaux constructifs » des Israéliens et du « courage de leurs soldats » et, dans le rappel de sa politique israélo-palestinienne : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »
Sykes-Picot n’est pas la faute originelle qui expliquerait par la vilénie de deux impérialistes (l’un « colonialiste », l’autre « flamboyant » nous dit James Barr – comprendre, le Britannique est « flamboyant », le Français, of course, « colonialiste ») tous les malheurs du Proche-Orient. Il n’est pas la faute originelle, parce qu’il n’y a pas de faute originelle, mais seulement une série de tâtonnements. Attention : un accord secret peut en cacher un autre, beaucoup d’autres. Il y eut l’accord secret entre l’émir Fayçal et Chaïm Weizmann, représentant l’Organisation Sioniste Mondiale le 3 janvier 1919. Un an plus tard, l’accord secret engageait le même Fayçal et Georges Clemenceau. Sortis opportunément des tiroirs, dévoilés à qui de droit, ces accords secrets sont appelés à une seconde vie. Instruments de chantage à l’occasion, ils peuvent aussi devenir des armes de division massive.
Il n’est pas impossible que le traité secret signé entre le patriarcat maronite et l’Agence Juive le 30 mai 1946 ait été utilisé pour monter contre l’establishment maronite les Palestiniens réfugiés au Liban, dans les années 70. En tout cas, la tonalité fortement anti-maronite de l’ouvrage du journaliste du Guardian, David Hirst (Beware of small states. Lebanon, battleground of the Middle east, curieusement traduit Une histoire du Liban, Perrin, 2011) vient s’alimenter à de telles sources. Ce traité, maronito-sioniste, gagne à être mis en perspective avec les ouvertures faites en 1934-1936 par le leader sunnite libanais Riad El-Sohl à David Ben Gourion puis Chaïm Weizmann et les fonds qu’il reçut du mouvement sioniste, avant de changer d’orientation avec le soulèvement arabe de 1936.
La vérité est toujours bonne à dire. Alors oui, ouvrons les tiroirs – et les archives françaises encore peu exploitées offrent un champ d’étude passionnant -, tous les tiroirs, mettons tout sur la table. Vraiment tout. Tandis que le Proche-Orient se vide d’une grande partie de sa substance, tandis qu’il se « simplifie » à l’extrême dans le choc des fanatismes, gageons qu’un tel « coming-out », en restituant à l’Orient compliqué un peu de sa complexité, lui garantira du même coup une voie de salut.
Quand nos braves compatriotes choisissent leur président, l’heureux élu s’installe avec l’agenda que le système a confectionné pour lui: relever les défis et saisir les opportunités de la globalisation, renforcer l’intégration européenne, renforcer la compétitivité du site France, combattre les dérives xénophobes. Mais, depuis 2007, que d’imprévus ! Grande récession occidentale de 2008, crise de l’euro de 2010, printemps arabes de 2011, guerre terroriste et crise des migrants de 2015 et, last but not least,référendum anglais du 23 juin prochain. Désormais, l’imprévisible prend le pas sur le prévisible et gouverner n’est plus prévoir mais courir éteindre les foyers d’incendie qui se déclenchent l’un après l’autre.
L’intense débat qui agite nos amis anglais concernant l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne est réjouissant. L’État britannique fait jouer la procédure référendaire que les républicains et les socialistes français ont enterrée après le revers du 29 mai 2005. Mais David Cameron a pris un risque calculé en arrachant à l’UE des concessions majeures : possibilité d’échapper à des règles européennes indésirables, maintien des règles financières sur les marchés anglais et faculté de supprimer l’accès aux prestations sociales pour les non-Anglais, y compris pour les ressortissants non britanniques de l’Union. Il fait désormais campagne pour le « oui » avec de nombreux appuis dans les cercles influents du pays. Pour dégager les enjeux de l’affaire, mettons-nous à leur place.[access capability= »lire_inedits »]
Pour le « non »
L’ex-maire de Londres, Boris Johnson, s’est porté en tête des partisans du retrait avec un argument simple : redonner au Parlement national la plénitude de son pouvoir ! Plus de quarante années d’expérience anglaise au sein de l’Union ont montré que le Parlement ne disposait plus d’un pouvoir entier sur des sujets cruciaux, à commencer par l’essentiel : décider des dépenses et des taxes. Le Trésor de Londres injecte chaque année 10 milliards de livres sterling dans la caisse européenne sans retour véritable[1. Une fraction importante finance les fonds de cohésion structurels européens au profit des pays pauvres et sous-équipés de l’Union.] pour l’économie et la société britanniques. Le gouvernement est soumis aux procédures de supervision budgétaire de Bruxelles en dépit de sa non-appartenance à l’euro. Enfin et surtout, l’Angleterre doit respecter les règles de libre circulation des personnes au sein de l’Union.
C’est évidemment la crise des migrants qui a mis le feu aux poudres. Jusqu’à 2015, le marché du travail anglais a accueilli des millions d’étrangers : des employés peu qualifiés d’Asie ou d’Europe centrale et orientale, voire des pays du sud de l’Europe ravagés par la crise de l’euro, mais aussi du personnel qualifié dans les services financiers, Français en tête. Six mille de nos compatriotes travaillent pour la City. Depuis 2007, deux millions de ressortissants de l’Union se sont installés outre-Manche, c’est la « fair immigration », ou en français « immigration choisie ». Elle comble les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs comme le bâtiment et fait appel à des talents pour doper les rendements des services financiers.
La crise des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique a rebattu les cartes : elle ressemble à une invasion et dévoile l’incapacité politique du système européen. L’Union a montré qu’elle ne disposait pas des attributs de la souveraineté, c’est-à-dire la maîtrise des frontières. Non seulement l’Angleterre n’est plus pleinement souveraine, mais l’instance de substitution, ne l’est pas non plus.
Pour le « oui »
Énonçons d’abord les arguments spécieux. Le premier évoque le risque pour les entreprises anglaises de se voir fermer les marchés de l’Union. Il est absurde formellement et substantiellement. Comment celle-ci pourrait-elle se fermer aux biens et services anglais alors qu’elle est ouverte aux marchandises et aux capitaux du monde ?
Le deuxième argument spécieux émane de Christian Noyer, authentique représentant de notre énarchie. Celui qui vient d’abandonner le poste de gouverneur de la Banque de France met en garde les Anglais contre le risque de voir les transactions en euros quitter la City pour s’effectuer sur le continent, reprenant un argument avancé en 1999, quand l’Angleterre renonça définitivement à la monnaie unique. Contrairement aux annonces, la City a conservé son rôle prééminent dans les transactions monétaires et financières, tandis que Francfort est resté une place de second rang. Pour la bonne raison que, ce qui fait la différence, c’est la qualité de la place financière et non la monnaie du pays. C’était vrai en 1999, ça l’est toujours en 2016.
Mais il existe aussi deux arguments sérieux en faveur du oui. D’abord, le pouvoir d’influence conquis pas les Britanniques au Parlement européen, à la Commission ainsi qu’au sein des conseils des ministres et des chefs d’État. Rien ne saurait mieux illustrer ce point que le rôle joué par Jonathan Hill, commissaire chargé de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux. Nommé en septembre 2014, il s’évertue à libéraliser encore plus les services financiers européens et vient de faire adopter par les gouvernements un projet qui permettrait de relancer la « titrisation », cette merveilleuse machine à créer du crédit qui a débouché sur la grande crise financière américaine, espagnole, irlandaise, mais aussi anglaise[2. Les banques anglaises sont presque toutes étatisées.]. Bien entendu, on prendrait cette fois-ci les précautions nécessaires. Sans s’attarder sur le bien-fondé de cette mesure, elle montre comment le Royaume-Uni peut faire avancer ses intérêts et ceux de la City. Or, en cas de « Brexit », la proposition de leur commissaire deviendrait caduque. Et la City perdrait un atout potentiel. God save the City ! Voilà sans doute l’argument qui pourrait s’avérer décisif pour le « oui ».
Ensuite, la crainte de voir l’Europe, une fois l’Angleterre détachée, se laisser tenter par le protectionnisme. L’argument est formellement absurde. C’est l’Angleterre, accablée par un déficit commercial record, qui devrait pouvoir envisager certaines mesures de protection commerciale. De manière symétrique, on ne voit pas l’Allemagne accepter une politique qui mettrait en danger ses formidables exportations ! Mais il faut ici faire la part de l’idéologie anglaise ancrée dans le libre-échange, considéré comme bénéfique pour elle et pour le reste du monde, depuis l’abandon des Corn Laws en 1846.
Le « Brexit » et nous
Mais qu’en est-il du « Brexit » si on le considère de l’extérieur ? Ce qui devrait sauter aux yeux de tous, c’est que la victoire de David Cameron a ouvert un précédent. Si le « oui » l’emporte, tout pays membre de l’Union pourra entrer en négociation avec le système européen en demandant d’être délivré de ses contraintes négatives : Schengen, la directive dite Bolkestein sur les travailleurs détachés, la doctrine de la concurrence « loyale et non faussée », sans oublier le sacro-saint Traité de stabilité budgétaire[3. Incriminé par François Hollande durant sa campagne, accepté par lui en juin 2012, placé sous la supervision de Pierre Moscovici nommé commissaire en 2014.]… Quoi qu’il arrive, à partir de considérations très terre à terre, David Cameron a peut-être ouvert la voie à un démembrement progressif de l’intégration européenne. Il aurait alors tué l’Europe voulue par François Mitterrand et Jacques Delors. François Hollande, leur fidèle disciple, s’en est-il aperçu quand il a souscrit aux exigences du Premier ministre anglais ?[/access]
Tsai Ing-wen découvrant son bureau de présidente de Taïwan, après la cérémonie d'investiture (Photo : SIPA.AP21898384_000001)
La Chine populaire considère qu’il est de son devoir sacré de redresser les torts de l’Histoire et de « réunifier » Taïwan à la Chine, de gré ou de force. Dans son discours d’investiture le 20 mai dernier à Taipei, la présidente Tsai Ing-wen, qui redoute qu’un rapprochement trop marqué avec la Chine ne favorise cette « réunification » que le peuple Taïwanais refuse, a invité les dirigeants chinois et taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ».
Cette expression assez radicale a été quelque peu escamotée dans la version officielle en anglais, sans doute pour ne pas offenser aux yeux du monde le gouvernement chinois. Pékin défend en effet une version anhistorique de l’Histoire, selon laquelle Taïwan a « toujours » appartenu à la Chine. Les « cinq mille ans d’Histoire » de la Chine sont un leitmotiv du discours public chinois qui ne correspond guère à la réalité des choses : les premières traces écrites d’un état « chinois » remontent sans doute à environ 1 600 ans avant J.-C., ce qui certes est déjà une antiquité très respectable.
Quant à Taïwan, quelques pêcheurs et marchands chinois y résidaient de façon intermittente avant le XVIIe siècle, mais la population était alors constituée de tribus qu’on appelle aujourd’hui « aborigènes » et qui ne sont en rien de culture chinoise. Elles se sont d’ailleurs depuis massivement converties au christianisme. Ce n’est qu’au XVIIe siècle, sous l’impulsion des colons hollandais qui avaient besoin de main d’œuvre, que des populations de culture chinoise, du Fujian voisin essentiellement, ont commencé à émigrer à Taïwan et y ont développé l’agriculture. En quelques décennies l’émigration chinoise est devenue si massive qu’avant la fin du XVIIe siècle, les Hollandais étaient chassés de l’île par un célèbre aventurier sino-japonais, Koxinga. Après avoir conquis la Chine, la dynastie mandchou Qing s’empare de Taïwan, et contrôle les zones côtières de l’île jusqu’à la fin du XIXe siècle. Elle ne s’y intéressera vraiment qu’après que le vice-amiral Courbet ne décide de venir y faire un tour, avant de détruire la flotte chinoise (construite par les Français) à Fuzhou, sur le continent. Formose deviendra japonaise quelques années plus tard, aux termes du traité de Shimonoseki. Il paraît que les Japonais, impressionnés par la tâche civilisatrice qui leur incombait, auraient envisagé de vendre Taïwan à la France.
Mais ces détails de l’histoire factuelle importent peu pour le gouvernement chinois actuel ; ce qui lui importe c’est d’effacer le « siècle des humiliations » qui dura des guerres de l’opium au XIXe siècle à la fondation de la « Nouvelle Chine », en 1949. Les Chinois sont tous chargés d’œuvrer à la « grande renaissance de la nation chinoise » dont parlent leurs dirigeants depuis les années 1990, mais dont le rêve remonte aux débuts de la première république chinoise de Sun Yat-sen (qui perdure aujourd’hui à Taïwan) et même à la fin de la dynastie mandchou, au XIXe siècle, lorsque les lettrés chinois ont été confrontés à la puissance occidentale et japonaise.
Le « passé de la Chine » vécu « comme une ombre indestructible »
La Chine vit tiraillée entre les rêves de restauration de la splendeur d’un passé lointain et la réalité de son retard actuel, attribué à la malignité des temps modernes et des étrangers. Simon Leys expliquait en 1987, dans un article pour la revue Commentaire, que le passé en Chine peut être si étouffant que les meilleurs esprits ont rêvé de s’en débarrasser comme d’un fardeau, ou même d’un ennemi à abattre. Ce fut notamment le cas de Lu Xun, le grand romancier de la Chine républicaine. « [L’]écrivain qui exprima avec le plus d’éloquence la nécessité de combattre l’empire du passé, écrit Leys, ne se faisait aucune illusion sur l’issue de cette lutte : il voyait le passé de la Chine comme un adversaire perpétuellement élusif, un fantôme invisible et immatériel, une ombre indestructible ».
Il y a tout juste cinquante ans, lors de la « Révolution culturelle », le vieux tyran qui dirigeait le pays s’en est pris lui aussi à ce fantôme. Il s’attaqua aux « quatre vieilleries » qui entravaient selon lui l’avènement d’une « Nouvelle Chine » aussi ou plus puissante que les pays occidentaux : « les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées ». Cette attaque a provoqué la destruction d’une immense partie des biens culturels chinois, et d’innombrables lynchages d’intellectuels et d’enseignants.
Mais Simon Leys montre dans son article que cette attitude n’est pas propre à la Chine communiste. La révolte des Taiping par exemple, fut responsable de dommages plus innombrables encore causés au patrimoine culturel chinois. TaÏwan, dont la culture est essentiellement chinoise, se rêve aujourd’hui « citoyenne du monde », moderne, multiculturelle, libérée de ses racines. L’ancienne culture dominante chinoise, ne serait qu’une culture parmi d’autres, pas plus importante que les autres, et peut-être même un peu plus honteuse que les autres. Cette attitude est d’autant plus prégnante à Taïwan que la Chine aujourd’hui, au nom de la politique de « la Chine unique », empêche Taïwan de participer pleinement à la communauté internationale.
Mais au-delà des oppositions géopolitiques, la proposition hardie adressée par Tsai Ing-wen aux deux rives du détroit de Taïwan, de se « débarrasser du fardeau de l’Histoire », n’est pas sans rappeler, sur un mode apaisée, la rage destructrice de la Chine contemporaine contre son propre passé. La « République de Chine » à Taïwan offre un vecteur politique et pacifique à l’émancipation à l’égard de son propre passé dont rêve depuis longtemps la Chine. Pas plus à Taipei qu’à Paris, notre histoire n’est notre code. Mais paradoxalement, en reniant ses racines chinoises, Taïwan prouve à quel point elle fait aujourd’hui encore partie intégrante de l’histoire de la Chine.
Manifestation antipolicière. Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00755714_000014.
Manifestation antipolicière. Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00755714_000014.
« Rennes est devenue une ville de contreplaqué », me dit Vincent, un grand barbu au ton posé, qui exerce le métier de blanchisseur et me raconte de quelle manière il a écopé d’un coup de matraque en allant livrer un restaurant du centre-ville de Rennes. « J’ai garé ma camionnette place des Lices, où a lieu le marché. L’ambiance était très différente d’un jour de marché normal et la foule plus nombreuse. » Il est néanmoins aller porter sa commande au restaurant. « J’ai à peine eu le temps de prendre un café qu’un feu de palette était allumé dehors. Un camion de pompier est rapidement arrivé sur les lieux et a été accueilli par des jets de projectiles. En cherchant à reculer, il a embouti un deuxième camion qui le suivait. Je n’ai pas demandé mon reste et je suis sorti pour tenter de regagner ma camionnette. » Bloqué par la foule et repoussé vers une rue adjacente, il se retrouve face à un CRS, qui lui assène un coup de matraque sur le flanc. « Plutôt un avertissement qu’un coup véritable », tempère Vincent, « je n’avais pas vraiment une dégaine de casseur et je pense qu’il s’agissait juste de me faire comprendre fermement qu’il fallait dégager au plus vite. »
Une base historique des antifas
Vincent n’en veut pas particulièrement au CRS qui lui a laissé un beau bleu. Ce sont ceux qui ont déclenché un feu de palettes et ont caillassé le camion de pompiers qu’il tient pour les principaux responsables. Il a même peine à comprendre la soudaine flambée de « haine anti-flic », que dénonçait il y a quelques jours les policiers qui ont manifesté à Paris. « C’est un drôle d’ascenseur émotionnel. Après les attentats de janvier 2015, on voyait des images de foule embrassant les forces de l’ordre, et aujourd’hui on a ce genre de scène de violence, il n’y a pas beaucoup de cohérence dans ce pays. » Les scènes de violence en question sont amplement relayées sur les réseaux sociaux par les groupements « autonomes » ou « antifas », à l’instar de cette vidéo largement reprise montrant le lynchage d’un CRS par une foule d’émeutiers avec, pour toute justification, un commentaire édifiant : « il a voulu faire le chaud, il l’a bien cherché. »
Rennes est depuis longtemps considérée comme une base historique du mouvement antifa. En février 2014, l’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité, haut lieu de la vie musicale rennaise et symbole historique de la culture ouvrière de la ville, avait provoqué une nuit d’émeutes, dévastant une partie du centre-ville. Ces dernières semaines, la salle de la Cité s’est retrouvée à nouveau au centre des tensions. Investie par des squatters et mouvements d’extrême-gauche, la salle de concert datant de 1920 a été entièrement vandalisée, les murs tagués et percés, le plancher défoncé, l’enseigne arrachée. D’abord peu regardante vis-à-vis de l’occupation, la mairie PS de Rennes s’est résolue à faire évacuer l’endroit par la force, occasionnant la fameuse nuit d’émeutes que Rennes a connu vendredi 11 mai. L’affaire rappelle un précédent, celui du CPE, quand un « village solidaire » avait été installé en plein milieu de la place parlement, sorte de « Nuit Debout » avant l’heure, cour des miracles haute en couleur avec ses stands, ses cracheurs de feu ou ses jongleurs et une sono rudimentaire diffusant de la techno rugueuse en continu pour le plus grand plaisir des riverains…Jusqu’à ce qu’Edmond Hervé, maire de l’époque se décide brutalement à faire évacuer à coups de bulldozers tout ce joli monde qui risquait de compromettre sérieusement la tenue du festival Mythos à l’arrivée du printemps…
Squats des années 2000
La tradition d’extrême gauche de Rennes ne date en effet pas d’hier. L’Appel,qui a inspiré le célèbre opus L’insurrection qui vient, du Comité invisible, passe pour avoir été rédigé en 2003 dans l’un des nombreux squats rennais, L’Ekluserie, fief des antifas et de la CNT. Le milieu très particulier qui gravitait au début des années 2000 dans ces différents squats – L’Ekluserie, L’Elaboratoire, Le Ty-Squat…- a été dépeint de manière fort intéressante par la réalisatrice Bénédicte Pagnot dans le film Les Lendemains. Elle y décrit l’itinéraire d’Audrey, jeune étudiante issue de la banlieue périurbaine de la capitale bretonne et découvrant peu à peu le milieu alternatif des squats et de la contestation d’extrême-gauche. Deux scènes en particulier marquent le film. Dans l’une d’elle, le groupe de squatters « autonomes » raillent les salariés qui tiennent un piquet de grève devant une usine. A Audrey un peu décontenancée, un de ses compagnons de squat assène : « On n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat. » Une citation tout droit tirée de L’insurrection qui vient. A un autre moment, avoir peinturluré en noir une permanence CGT, les spécialistes de l’agitprop avouent penauds à l’un des leurs qui leur reproche de n’avoir pas inscrit le moindre slogan qui puisse différencier leur action du vandalisme primaire : « on n’y a pas pensé. » Le film de Pagnot date de 2012. Il n’a semble-t-il rien perdu de son actualité…
Un amphi muré !
Dans les années 70-80, Rennes avait gagné ses galons de capitale du rock et du punk. Dans les années 90, les innombrables bars y offraient encore une vie nocturne qui n’avaient rien à envier aux nuits parisiennes. Ce fut aussi, à cette époque, l’arrivée de la techno et des free parties et l’enracinement d’une population bigarrée et interlope dans le centre-ville et les faubourgs de la capitale bretonne où les squats se multipliaient. « Je croise un charclo, il me dit qu’il vient de Rennes », chantait déjà MC Solaar au début des années 90, quand la cité bretonne avait acquis une véritable réputation de ville ouverte et que la faculté de Villejean était devenu un bastion de la contestation étudiante. « Quand Villejean se mettait en grève, se souvient un ancien combattant de la grande époque pas si lointaine, l’université Toulouse-le-Mirail lui répondait immédiatement et les deux facultés se tiraient la bourre pour savoir qui ferait perdurer le mouvement le plus longtemps. Rennes gagnait le plus souvent. » Les troubles ont d’ailleurs repris à Villejean à l’occasion des manifestations contre la loi El Khomri. Au point que, pour empêcher l’occupation d’un grand amphi, la présidence de la faculté de Rennes-Villejean a tout simplement décidé… de le faire murer après évacuation. Tout un symbole.
Le suicide rennais
Les années fastes de Rennes semblent loin aujourd’hui. Nantes lui a ravi son statut de capitale culturelle et musicale et Rennes la fêtarde est redevenue une sage préfecture, un peu assoupie. Peu à peu les bars ferment, la fameuse rue St Michel, dont une partie est occupée par des travaux qui semblent ne jamais devoir finir suite à l’incendie d’un immeuble, a largement perdu de sa superbe. Une par une, les nombreuses librairies de la ville disparaissent, remplacée par des magasins de déco. Ne reste de la grande époque que l’enthousiasme révolutionnaire, porté par les groupes autonomes et antifas, dont l’activisme repose sur une véritable mystique de la violence, plus encore que de la révolution.
Les groupes qui ont mis à sac le centre-ville le vendredi 11 mai et ont encore tenté dans les jours suivants quelques actions d’éclat sont en effet bien différents des camionneurs ou des salariés qui ont bloqué rocade ou raffineries aux alentours et dont ils prétendent partager le combat. Antifas ou autonomes ont leur propre histoire à Rennes, des redskins des années 90 aux casseurs d’aujourd’hui qui desservent largement la cause qu’ils prétendent servir. Et les troubles des dernières semaines contribuent un peu plus à l’assoupissement de l’ancienne capitale du rock, rendant la vie dure pour les cafetiers et autres commerçants. Le jeudi soir qui suit les affrontements du week-end, les terrasses de la rue de la Visitation sont normalement, et plus encore en cette époque de fin d’examens, encombrées de clients. Ce soir-là, pas un chat à vingt-deux heures. La rue est totalement déserte. Un client s’étonne, avec un peu de méchanceté : « C’est Laval ici ou quoi ? » Un patron de bar, un peu plus loin, place St Michel, n’a pas lui le cœur à rire : « les attentats du 13 novembre ont eu un impact ici aussi. En termes de fréquentation, c’était déjà une mauvaise année depuis décembre mais avec ce qui se passe maintenant, ça commence à ressembler à un désastre. On parle de violence policière ou de violence des casseurs mais la violence est aussi économique. » Dans la journée, l’impression est la même. Peu de voitures circulent, tout le monde s’étant jeté sur les stations-service par crainte de la pénurie d’essence. Le centre-ville déserté n’est fréquenté que par quelques badauds et des groupes de gendarmes ou de policiers caparaçonnés qui circulent entre les vitrines couvertes de panneaux de bois. Pas une banque, pas une, n’a échappé à la destruction.
La seule vitrine encore debout sur les quais
Sur l’un des panneaux couvrant le Crédit mutuel, un graffeur sarcastique a imité à la perfection le sigle « HSBC », tandis que le sigle de la Banque Populaire orne désormais la façade aveugle d’une Société Générale comme si toutes ses destructions résultaient d’une étrange bataille de territoire entre enseignes. A quelques pas de là, Tieck, patron du « BDS », le « Bar Des Sports », lieu branché des quais, ironise avec un certain humour sur sa bonne fortune. Originaire d’Asie, il a vécu quelques temps à Chicago où il a rencontré sa femme, avant de décider de revenir en France et à Rennes, où il avait accompli ses études. Il y a depuis installé trois restaurants et deux bars. « Mon père est un homme très croyant et très pratiquant. Alors quand j’ai monté mon bar ici, il a insisté pour que je place à l’entrée le petit miroir à huit faces qui sert en Asie à attirer la bonne fortune sur le nouvel établissement. On dirait que ça a marché, j’ai un collègue qui m’a demandé récemment comment j’avais fait pour avoir la seule vitrine tenant encore debout sur les quais après la castagne de vendredi. »
Reste qu’il ne comprend pas vraiment les motivations des manifestants. « Je comprends qu’on proteste contre la loi El Khomri. Chacun peut avoir ses raisons et son avis mais il y a des choses qui m’ont choqué. J’ai vu un type qui brandissait un panneau pour proclamer qu’il refusait de se lever à moins de 1200 € par jour. Ma mère a travaillé toute sa vie et s’est levée pour bien moins que ça. Je trouve ce genre de slogan insultant. » D’autres choses ne passent pas : voir des casseurs attaquer un distributeur de billets à la hache de pompier, dévaster les boutiques et les commerces sans distinction. La page Facebook « Rennes contre les casseurs » recense ainsi les exactions commises et s’étonne que même la boutique d’un coiffeur n’ai pas échappé au carnage. Une partie grandissante de la population a certainement du mal à comprendre les motivations de ceux qui se livrent à ce genre de méfaits mais l’avis partagée par beaucoup est aussi que le gouvernement et les autorités ont sciemment omis de donner des directives claires aux forces de l’ordre et laissé pourrir la situation avant d’intervenir, ceci afin de décrédibiliser le mouvement de contestation de la loi El Khomri aux yeux de l’opinion publique.
Nuit debout : pas d’amalgame avec les casseurs!
« Tout cela pour que les gens mettent dans le même sac opposants et casseurs… Le premier responsable des violences, commises d’ailleurs aussi bien à l’encontre des biens et des personnes que des forces de police, c’est le gouvernement », commente une habitante. Dans sa volonté de se dissocier des agissements des divers groupuscules et face aux accusations de manipulation par l’ultragauche radicale, le mouvement « Nuit Debout Rennes » s’est fendu d’un tweet (involontairement) amusant pour se défendre de toute prise de contrôle occulte du mouvement. « Nuit Debout n’a pas d’organisation horizontale » ont tenu à préciser de façon charmante les organisateurs. Un peu de poésie dans un monde de casse ?
Heureuse idée qu’a eue Marc Hanrez (1934) de publier un condensé, la pointe de l’iceberg, d’un journal intime tenu de 1958 à 2000. Des 6 000 pages que compte le dit journal, il en a extrait une centaine, relatives au milieu littéraire qu’il a côtoyé depuis ses années d’étudiant à l’Université libre de Bruxelles (ULB) jusqu’au campus de Madison (Wisconsin, Etats-Unis), où il a, trente ans durant, enseigné la littérature française.
Etudiant en philologie romane, il subit, comme tant d’autres, le choc du Voyage, lu quasi d’une traite dans un train de nuit. C’est au style de Céline qu’il consacre son mémoire de licence. Notons que, à peine dix ans après la guerre, étudier des écrivains maudits ne semble nullement tabou. A la même époque, il se passionne pour Drieu la Rochelle à qui il pense consacrer une thèse, avec l’assentiment d’un ponte de l’ULB : « Ses limites sont émouvantes, comme est poignante sa lucidité généreuse ». Invité par Céline, il a eu le privilège de le rencontrer à Meudon, et même de l’enregistrer : « J’ai foutu en l’air toutes leurs incantations, le tralala syntaxique, etc. » C’est à Hanrez que Céline lance : « L’histoire de l’homme blanc s’est terminée à Stalingrad… à bout de souffle … le théâtre blanc a fermé ».
Avec l’aide de Roger Nimier, qui le reçoit à bras ouverts chez Gallimard, le jeune philologue publie l’une des premières monographies consacrées à celui qu’il considère comme un grand moraliste européen. Suivront d’autres études sur Céline, un magnifique Cahier de l’Herne consacré à Drieu, le premier essai consacré à Abellio… et aussi quelques recueils de poèmes raffinés, comme Chemin faisant (Ed. Xénia).
En soixante ans, Marc Hanrez a rencontré du grand monde : Jean Cocteau, Roger Nimier, son grand ami Dominique de Roux, Marcel Aymé, l’égaré Jean-Edern Hallier, Vladimir Dimitrijevic alias Dimitri, et même Philippe Sollers (« le pitre intégral »), à qui il semble fort lié. Des Belges aussi, et non des moindres : le hussard Vandromme, le très-étrange Marcel Lecomte (« ineffable, apollinien, dionysiaque et pontifiant »), les professeurs Emilie Noulet et Roland Mortier, Norge et Bertin, Robert Poulet (« un genre canaille intellectuelle et raffinée »). Curieusement, aucune trace de Marc Laudelout, l’insubmersible éditeur du Bulletin célinien.
Ce journal littéraire nous promène des années 50 aux premières années du siècle XXI, des campus américains au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice ; le lecteur y croise Jean Marais et Marc-Edouard Nabe, Gabriel Matzneff et le traducteur de Jünger, Julien Hervier. Quelques jolies femmes. A Madison, il reçoit Borges et Butor, Genette et Kristeva. Comment ne pas envier celui qui a eu la chance et de consulter les livres annotés de la main même de Drieu, et d’entendre Jean Cocteau déclarer au tout Bruxelles de 1955 : « Le poète est un anarchiste et un aristocrate. » Un joli livre qui, en ces temps post-littéraires, se lit avec une pointe de mélancolie.
Poste restante. Un journal littéraire(1954-1993), Marc Hanrez, Editions de Paris, 96 pages, 14 euros.
Il semblerait, dit Le Figaro, que la célébration de Madame Annie Ernaux soit devenue obligatoire en France. Frédéric Beigbeder ne mâche pas ses mots : « Statufiée, Annie Ernaux prend son lecteur pour un abruti. »
Une âme simple qui se nourrit de bons sentiments
Il n’est pas nécessairement déplaisant d’être pris pour un abruti : aussi me suis-je aussitôt procuré Mémoire de fille tout en nourrissant pas mal de préventions vis-à-vis de cette femme de lettres qui a lancé la meute des écrivains bien-pensants contre Richard Millet avec le succès qu’on sait. Mais nous avions compris que c’est une âme simple qui se nourrit de bons sentiments et qu’il lui serait beaucoup pardonné pour avoir chassé du temple des lettres une créature aussi ignoble que l’auteur d’un éloge littéraire à Anders Breivik.
Annie Ernaux a donné rendez-vous dans son dernier livre à la jeune fille qu’elle était en 1958, une jeune fille d’un milieu modeste qui a toujours été tenue à l’écart des garçons comme du diable par sa mère. Au point que cette dernière a brûlé à la fin des années soixante son journal intime, ainsi que son agenda, certaine d’œuvrer au salut social et spirituel de sa fille en détruisant les traces de sa mauvaise vie, maintenant qu’elle était devenue prof de lettres, mariée et mère de deux enfants. La vérité a survécu au feu et c’est elle qu’on redécouvre progressivement dans cette autobiographie qui ne vaut certes pas La Boum avec Sophie Marceau , mais qui a parfois le charme des tubes de Paul Anka.
Une fille de 18 ans, c’est fragile
Une fille de dix-huit ans, c’est fragile… surtout si elle lit Les Fleurs du Mal plutôt que Nous Deux. Elle n’a pas encore touché le sexe d’un garçon et se cherche à travers des livres ou des films. Après avoir vu En cas de malheur avec Brigitte Bardot, elle note aussitôt dans son journal : « Stupéfaction de voir combien j’avais la même façon que Bardot de me conduire avec les hommes en 58, les gaffes que je faisais, ou le naturel que j’avais, disant à l’un que j’avais flirté avec l’autre. Sans aucune règle. C’est l’image de moi la plus refoulée. »
Elle est un peu cruche, votre Annie Ernaux, me direz-vous. Et tellement provinciale. Peut-être aurions-nous pu l’aimer si elle n’était pas aussi engluée dans l’exégèse de son être et incapable de se soustraire aux lieux communs qui lui auraient peut-être permis – mais rien n’est jamais sûr dans ce domaine – d’acquérir un certain style. Voire de nous faire aimer celle qu’elle tentait vainement de devenir à dix-huit ans. Elle n’y est pas pas parvenue. Ce n’est pas bien grave. Ce qui l’est plus, c’est que toute une génération de femmes se retrouve en elle. Par ailleurs, typiquement française en cela, elle ne cesse de revenir sur ses origines modestes et de ressasser un sentiment d’injustice sociale qui lui colle à la peau. Et là, elle nous prend vraiment pour des abrutis !
Alexandre Astruc. Sipa. Numéro de reportage : 00619518_000008.
Alexandre Astruc. Sipa. Numéro de reportage : 00619518_000008.
« Après avoir été une attraction foraine, un divertissement analogue au théâtre de boulevard ou un moyen de conserver les images de l’époque, le cinéma devient peu à peu un langage. Un langage, c’est-à-dire une forme dans laquelle et par laquelle un artiste peut exprimer sa pensée, aussi abstraite soit-elle, ou traduire ses obsessions comme il en est aujourd’hui de l’essai ou du roman. C’est pourquoi j’appelle ce nouvel âge du cinéma celui de la caméra-stylo. » (Alexandre Astruc, « Naissance d’une nouvelle avant-garde : la caméra-stylo », L’Écran français n° 144, mars 1948). L’article évoqué ci-dessus devait connaître une éclatante prospérité. Retenons surtout qu’il voulait d’abord émanciper la mise en scène cinématographique des seuls canons de la littérature. Il proclamait l’autonomie des procédés pour un art encore neuf.
Alexandre Astruc est mort le 19 mai. Ce merveilleux « causeur » ne donnait plus de ses nouvelles depuis quelque temps… S’asseoir à la table d’un café dans sa compagnie constituait un vrai bonheur. Il passait du coq à l’âme, suivait des yeux la fine silhouette d’une femme, partait d’un rire de gosse, et, interrogeant sa mémoire, se remémorait une belle colère contre un imbécile, qu’il oubliait d’un haussement d’épaule.
Protestant des Cévennes par ses origines, à jamais parisien de la rive gauche, rat des caves germanopratines dans l’immédiat après-guerre, membre de la Fraternité Maurice Ronet, qui rassemblait les plus belles gueules parmi celles des anars de droite, il déjeunait avec Boris Vian, et dînait avec le diable, qu’on appelait alors Jean-Paul Sartre, mais sans user d’une longue cuillère.
Son brillant esprit fondait la personnalité d’un saltimbanque doublé d’un géomètre : versé dans l’art des mathématiques à un très haut niveau de connaissances, il vénérait la littérature, Orson Wells et, avec lui, le cinématographe.
Bref, chez Alexandre Astruc comme chez Ursula Andress « le cerveau aussi était une zone érogène »[1. Causeur a rendu compte de sa stimulante conversation avec Noël Simsolo dans son numéro 25. En outre, le cher Astruc nous avait accordé un entretien, qu’on lira ici.].