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Meurtre de Jo Cox: quelles conséquences sur le Brexit?

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(Photo : SIPA.REX40436013_000001)

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir, dont la naïveté de révolutionnaire est souvent compensée par son acuité de philosophe, raconte comment, dans les années 30, avec son compagnon Sartre, ils scrutaient les actualités à la recherche de signes avant-coureurs d’un grand soir communiste qui devait conduire, incessamment sous peu, à l’instauration en France d’une dictature du prolétariat. Ils analysaient en particulier les faits divers les plus violents afin d’y déchiffrer autant de symptômes de l’effondrement imminent de l’ordre public bourgeois. À la fin, ils ont été obligés de reconnaître, avec une certaine lucidité, que ces événements ponctuels ne rimaient à rien. Meurtres, assassinats et autres agressions sanglantes ne représentaient que des explosions aléatoires d’une violence individuelle, personnelle, sans portée politique.

Trente ans plus tard, Roland Barthes, cherchant à théoriser le fait divers, reprenait cette même problématique : « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. Pourquoi ? » Selon l’auteur des Mythologies, l’assassinat politique n’est compréhensible que dans un contexte plus large, celui de l’histoire de son temps, de ses luttes politiques et idéologiques, de ses évolutions sociales. En revanche, le fait divers n’est justement pas compréhensible dans ce contexte plus large. Il reste emmuré dans sa singularité ; il tend à constituer une irruption de la violence irrationnelle au milieu de la logique (toute relative) de la vie sociale et historique[1. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge ; Roland Barthes, « Structure du fait divers », Essais critiques.].

Fait divers ou crime politique ?

Lorsque, le jeudi 16 juin à 13h48, un médecin a prononcé le décès de la députée travailliste, Jo Cox, tombée sous les balles et les coups de poignard d’un assassin solitaire, en pleine rue devant la bibliothèque publique où elle s’apprêtait à accueillir certains de ses électeurs, une question s’est très vite posée : s’agissait-il d’un horrible fait divers ou d’un crime politique ? Certes, l’assassin, Thomas Mair, 52 ans, avait un passé de troubles psychiatriques. Apparemment sans casier judiciaire, cet homme vivait seul et, selon ses voisins, faisait du travail bénévole pour l’aider à surmonter ses propres problèmes de santé mentale. Fait divers, alors ? En revanche, au moment de l’assassinat, il aurait crié : « La Grande Bretagne d’abord, que la Grande Bretagne reste indépendante ! » (« Britain first, keep Britain independent ! ») et : « Priorité à la Grande Bretagne, ça c’est pour la Grande Bretagne ! » (« Britain always comes first, this is for Britain ! »). Lors de sa première comparution devant un tribunal, samedi 18 juin, quand il a été sommé de donner son nom, il a répondu : « Mort aux traîtres, liberté pour la Grande Bretagne » (« Death to traitors, freedom for Britain »). En outre, le tribunal a appris que, lors de son arrestation, il avait prétendu être un « militant politique ». Une perquisition de son domicile a révélé qu’il avait des liens avec des organisations d’extrême droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, dont il possédait des tracts et pamphlets. Crime politique, alors ?

L’ambiguïté entourant cet acte effroyable reste excessivement difficile à dissiper. La juge devant laquelle Thomas Mair a sorti un slogan politique à la place de son nom a ordonné qu’il soit évalué par un psychiatre. Jusqu’alors célibataire un peu marginal et sans histoire, Mair ne semble pas du tout être l’agent de quelque complot longuement ourdi par un groupuscule extrémiste. Et pourtant, Jo Cox était connue, non seulement pour plaider la cause des réfugiés de la guerre en Syrie, mais aussi pour défendre passionnément le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Au moment où la campagne des « Brexiteers » avait commencé à se focaliser sur la question de l’immigration, elle a publié un article (son dernier), le 13 juin, en soutenant que la sortie de l’UE n’apporterait pas une réponse efficace aux inquiétudes du peuple britannique au sujet des immigrés[2. https://www.politicshome.com/news/uk/home-affairs/immigration/opinion/house-commons/76053/jo-cox-mp-brexit-not-answer-uk]. Personne ne peut ignorer que sa mort a privé le camp du « in » d’une de ses voix les plus engagées. Ni que sa mort intervient exactement une semaine avant le vote sur l’UE et dans un contexte où le débat sur l’immigration est devenu particulièrement acrimonieux, pour ne pas dire belliqueux. Jo Cox a-t-elle été tuée pour ses prises de position sur l’UE et particulièrement l’immigration ? Peut-on le dire publiquement sans avoir l’air d’exploiter sa mort tragique à des fins bassement propagandistes ?

Qui sème la haine ?

La classe politique s’est jusqu’ici généralement abstenue de franchir le pas dans ce sens. D’ailleurs, les deux campagnes officielles, « Britain Stronger in Europe » et « Vote Leave », ont suspendu leurs activités au niveau national du vendredi au samedi, en signe de respect.  Les déclarations des leaders des partis sont restées très générales. Le travailliste, Jeremy Corbyn, dans un discours funéraire lors d’une cérémonie dans la circonscription de Jo Cox aux côtés de son rival conservateur, David Cameron, a déclaré qu’elle avait été tuée par « le puits de la haine » (« the well of hatred »). Il restait aux journalistes à franchir le Rubicon et à stigmatiser ouvertement le climat délétère de la campagne instauré – à leur avis – par les opposants à l’UE et leur façon d’exploiter la peur de l’étranger. A 18h17, le jour de l’assassinat, Alex Massie, journaliste écossais, a posté un billet de blog sur le site de la revue très conservatrice, The Spectator, en incriminant la rhétorique incendiaire des Brexiteers au sujet de l’immigration : « Quand vous encouragez les gens à se mettre en colère, vous ne pouvez pas prétendre vous étonner quand ils se mettent dans une colère folle » (« When you encourage rage you cannot then feign surprise when people become enraged »). Le lendemain, dans son talk show matinal, le journaliste radiophonique, James O’Brien, plutôt gauchisant, s’est lancé dans un vibrant monologue, demandant d’abord, « Est-il concevable qu’un homme aujourd’hui ait pu être incité à commettre un meurtre par le débat politique et la situation politique ? » Avant de conclure que le message incessant selon lequel le pays était assiégé par des hordes d’immigrés aurait pu avoir une telle influence sur un individu dépourvu du niveau d’éducation et de la lucidité nécessaires pour mettre les choses en perspective.

Ces réquisitoires ont provoqué à leur tour des réactions très vives et très contrastées de la part du public – en ligne et sans aucun doute hors ligne.  Certains internautes ont salué le courage et la perspicacité de ces journalistes, d’autres ont condamné une manière honteuse de profiter de la situation pour étayer le camp du « yes ». Une coïncidence plus que malheureuse a conféré une dimension encore plus sombre à l’assassinat de Jo Cox et à la controverse qui s’est ensuivie : le jour de l’événement tragique, Nigel Farage, le leader du parti nationaliste UKIP, dévoilait devant les médias sa nouvelle affiche qui montre une horde de réfugiés sous le slogan, « Point de rupture ». Les ténors de la campagne « Vote Leave » se sont empressés de prendre leurs distances vis-à-vis d’une forme d’extrémisme qui ne leur sied pas, Boris Johnson maintenant que « ce n’est pas notre façon de mener campagne » et Michael Gove avouant que l’affiche le « fait frémir ».

Il nous reste trois jours avant ce vote décisif pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’Europe. Par la suite, nous aurons tous à vivre avec le résultat pendant très longtemps, comme la famille de Jo Cox aura à vivre avec sa mort si brutale. Un fait divers abominable, absurde, décidera-t-il du destin historique d’un pays, d’un continent ? Une campagne politique aura-t-elle eu pour conséquence accidentelle de briser la vie d’une femme aussi brillante que dévouée à sa famille ? Ou y a-t-il un lien profond, significatif, entre ces deux événements ? Une forme de paranoïa collective au sujet des étrangers a-t-elle rencontré et galvanisé la paranoïa individuelle d’un déséquilibré mental ? Nous ne savons pas encore si nous entendons le vent de l’Histoire qui souffle ou cette autre histoire, dont parle Macbeth, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Lydia Guirous : #Je suis Marianne

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lydia guirous laicite islam sarkozy
Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libéen arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent del’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces.

Plutôt que de vous faire l’article, je l’ai interviewée sur les sujets les plus brûlants. Comme quoi on peut être (de culture) musulmane et ne pas dire d’énormités.

JPB. « L’islam radical tue parce que nous sommes heureux », dites-vous au tout début de votre livre : pourriez-vous définir le bonheur d’être Français ?

LD. Le bonheur d’être Français c’est avant tout le bonheur d’être libre. Libre d’aller et venir, libre de s’exprimer, libre de choisir sa vie professionnelle et personnelle. C’est également le bonheur de vivre dans l’égalité, égalité entre les hommes et les femmes bien sûr, mais également égalité devant la loi, égalité devant le savoir et la culture grâce à l’école républicaine. Enfin le bonheur d’être Français, c’est également avoir la certitude de vivre dans une société dans laquelle la fraternité n’est pas qu’un simple mot et dans laquelle la solidarité nationale accompagne chaque citoyen de manière bienveillante comme dans les services publics par exemple. L’hôpital public est l’illustration la plus parfaite de la solidarité à la française, où tout le monde peut-être soigné quelque soit sa condition sociale, ses moyens et ses orientations politiques ou religieuses. Cela semble une évidence, pourtant si l’on se compare à d’autres pays, c’est surtout une chance qu’il faut préserver comme un trésor.

Après Charlie, vous avez appelé les Musulmans de France à manifester — ce qui vous a valu « un flux interminable d’insultes, de menaces, de violence, d’appel à la haine ». Il y a donc une France qui « est Kouachi, qui est Coulibaly » ? Qu’avons-nous raté pour que tant de jeunes s’identifient à des assassins ?

Oui, j’ai reçu des menaces et des insultes et j’ai fait condamner récemment en Correctionnelle un jeune de Créteil qui me harcelait sur les réseaux sociaux et voulait me tuer. C’est mon quotidien malheureusement et je dirais que c’est le quotidien de tous ceux qui n’ont pas peur d’affronter la réalité et de dénoncer la montée en puissance d’un islam politique qui veut tuer la France et la République. Moi je ne suis pas dans l’islamophilie béate comme certains médias et une bonne partie de la gauche communautariste. L’Islam radical (et j’inclus naturellement les salafistes et les Frères Musulmans dans cette appellation) a pris en otage les Français de confession musulmane et est en passe de gagner la bataille des idées. L’omerta serait la pire des réponses. Les Français de confession musulmane après ces périodes d’attentats islamistes doivent clairement montrer leur attachement à la République et à la France, sans ambiguïté, sans faux-semblants, comme toute personne qui aime son pays, sa culture et ses valeurs. Le discours qui consiste à dire « ça n’a rien avoir avec l’Islam » est inaudible et de moins en moins crédible. Les attentats n’ont rien avoir avec les Français de confession musulmane, c’est vrai, en revanche qu’ils n’aient rien avoir avec l’Islam, c’est beaucoup plus discutable. Ce que je voudrais, c’est un mouvement général des Français de confession musulmane qui expriment clairement l’idée : nous sommes Français d’abord, musulmans après.
Quant à la deuxième partie de votre question, je crois qu’il faut arrêter de se culpabiliser en permanence : la France n’a rien raté ! Elle a su accueillir dignement tous ses immigrés (à l’exception notoire des harkis et des chibanis que l’on a mis trop longtemps à reconnaître), leur donner du travail, un toit, des écoles, des médecins… C’est ce que je rappelle dans mon dernier livre « Je suis Marianne ». Oui Marianne éduque, protège, soigne, accueille et il n’y a pas plus généreux que la France. Si une poignée d’ahuris se radicalisent et deviennent violents, ce n’est pas une raison pour se remettre en question. Il faut juste les sanctionner lourdement au premier dérapage. La fin du laxisme des politiques pénales serait je pense de nature à stopper cette radicalisation des comportements.

Comment éviter le repliement identitaire, l’entre-soi, le repliement sur le ghetto ?

Il faut appliquer nos lois avec plus de sévérité (par exemple la loi sur la burqa), étendre le champ de loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’université et aux entreprises ; corréler le respect de nos valeurs et de nos principes à l’attribution des aides sociales, stopper la construction anarchique de mosquées, interdire les menus de substitution dans les écoles publiques car on ne classe pas les élèves en fonction de leur religion… Bref il faut se respecter, respecter notre histoire, notre culture, notre identité, pour que tout le monde la respecte comme il se doit. Il ne faut rien céder.

« C’est mon choix », disent les femmes qui portent des vêtures islamiques. Est-ce si sûr ? Quelle est votre position de femme sur ces signes extérieurs de servilité et d’infériorité ?

Je me suis longuement exprimée sur ces sujets dans mes deux derniers livres : le voile est à la fois un instrument de soumission des femmes et un instrument de prosélytisme religieux pour servir les idées nauséabondes de l’Islam politique. Les femmes qui portent le voile sont les marionnettes des salafistes et des Frères musulmans. Elles portent le voile pour s’acheter une respectabilité alors qu’elles se construisent une prison. Mais de toute façon la question, n’est pas là, libre ou pas de le porter…ça c’est une réflexion de bobos et de médias. Pour moi, le voile ne correspond pas à l’identité culturelle et politique de notre pays, la France.

« La France se meurt de sa naïveté » — belle formule : mais encore ?

La France est la victime collatérale de la pensée relativiste et multiculturelle de la génération de mai 68. Pour se donner bonne conscience, certains ont cru bon de sacrifier notre histoire, nos valeurs et notre culture. Quand on parlait d’immigration, on nous traitait de racistes, quand on parlait d’islamisme, on nous disait que nous étions islamophobes (alors que finalement nous étions les seuls à ne pas faire d’amalgame entre les musulmans républicains et les islamistes), quand on parlait de mérite et de travail, on nous qualifiait de réacs ! La pensée unique a nié la réalité de notre pays et la souffrance du peuple, bien trop occupée à garder sa zone d’influence dans les médias. Aujourd’hui nous en payons le prix fort : crise identitaire, islamisme et Front National aux portes du pouvoir.

Les « accommodements raisonnables » amènent la RATP, dites-vous, à changer de bus au changement d’équipe afin que des chauffeurs musulmans ne prennent pas un volant contaminé, si je puis dire, par leurs homologues féminines. En même temps l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco propose d’aménager la laïcité — dont vous dites vous-même qu’elle est « un principe non évolutif ». Dans quelle mesure ces compromissions avec des superstitions d’un autre âge sont-elles un danger pour la France — et pour l’Occident en général, parce que les « accommodements » sont bien pires outre-Manche, par exemple ?

Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il ne faut rien faire et tout accepter. La RATP est une entreprise publique en charge d’une mission de service public, les revendications religieuses ne doivent pas pouvoir s’exprimer en son sein. Ceux qui ne veulent pas conduire après une femme doivent être licenciés pour faute grave. Concernant Jean-Louis Bianco et l’observatoire de la Laïcité … comment lui donner une quelconque crédibilité après qu’il a déclaré « Il n’y a pas de problème de laïcité en France » ?

Certains élus, dites-vous, brisent le pacte républicain par clientélisme électoral, important en France des pratiques multi-culturelles qui sont l’apanage des pays anglo-saxons. Est-ce bien la culture de la République ?

Non, ce n’est pas la culture de la République. La France a toujours été un pays multi-ethnique, mais jamais un pays multi-culturel. Notre culture, tout comme notre communauté, est unique et elle s’appelle la République. N’en déplaise à certains, chez nous on vit les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.

Vous avez écrit votre livre avant les attentats de novembre dernier — et vous y dénoncez l’angélisme et le déni de la gauche face à la montée du communautarisme religieux. Les choses ont-elles changé depuis sept mois ? Au passage, n’y a-t-il pas des gens de droite qui font eux aussi de petits calculs électoralistes à courte vue — y compris parmi les candidats à la primaire au sein des Républicains ?

À gauche, rien n’a changé, il y a juste un discours de façade un peu plus agressif… Mais rappelez-vous que Manuel Valls après Charlie et l’Hyper Casher trouvait des excuses sociales aux terroristes ! Finalement il renvoyait la faute sur nous, ce qui est plus que scandaleux. La gauche se complaît dans le communautarisme et particulièrement le communautarisme islamique car elle y voit de manière cynique des électeurs acquis à sa cause, qu’il faut brosser dans le sens du poil et à qui on doit céder à la première revendication. Incapable de garder l’électorat ouvrier qui a fui vers le Front National, la gauche se réfugie vers de nouveaux « prolétaires », les musulmans des banlieues, quitte à mettre en place une société communautarisée. Quant au fait qu’il y ait eu du clientélisme dans nos rangs à droite et du relativisme sur ces questions… c’est vrai, mais je vous ferai observer que François Hollande est au pouvoir depuis 4 ans et que la menace islamiste n’était pas la même avant 2012. La France a changé.

Comment expliquez-vous l’irrésistible montée du FN ?

Le communautarisme et le multiculturalisme mielleux de la Gauche y sont pour beaucoup… A cela vous ajoutez le chômage endémique et la trahison du peuple et de l’électorat de gauche de 2012 par Hollande et Valls et vous obtenez un début de réponse… Le FN c’est 10 points sous Mitterrand, 10 points sous Jospin, 10 points sous Hollande !

Vous dites que nombre d’imams radicaux sont antisémites. Mais enfin, c’est un délit ! Pourquoi n’applique-t-on pas la loi ?

Pour ne pas stigmatiser sans doute, comme disent les socialistes ! Ce pays est en faillite d’autorité. Il nous faut de nouveau un Président expérimenté aux commandes de la France. Un Président sans ambiguïté face à la menace de l’Islam radical et qui défende notre identité, notre histoire et nos valeurs.

Face à l’islam extrémiste, « les féministes sont aux abonnés absents ». Comment expliquez-vous cette cécité volontaire ?

Le féminisme depuis plusieurs années n’est plus là pour défendre les femmes mais pour servir la soupe au PS et faire la claque dans les meetings ou dans les défilés. Elles se mobilisent pour Malala [Yousafzai] et les jeunes filles enlevées par Boko Haram, ce qui est un bonne chose, mais pour les Malala de nos quartiers elles préfèrent pratiquer la politique de l’autruche ! Alors naturellement pour ces féministes, il est plus important de défendre le multi-culturalisme et le relativisme à travers le voile que de défendre la pauvre fille qui se fait tabasser le soir en rentrant chez elle parce qu’elle a refusé de le porter… . C’est un féminisme couard, petit-bourgeois et finalement raciste et néo-colonial, à l’image de la gauche. Quelle régression !

Vies et morts à Venise

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Photo: Venise. Pixabay.

Marcelin Pleynet est un poète, critique d’art et romancier qui sait de quoi il parle. Lorsqu’il se retire à Venise, dans sa petite maison biscornue acquise grâce à la dotation d’un prix littéraire, il peste naturellement contre l’ignorance et l’afflux des touristes, et rend visite aux nombreux Titien qu’abrite la Sérénissime.

Dans son dernier roman, Le Retour, il est d’abord question d’une famille, forcément problématique: « Que faire de cette famille qui surgit ? » se demande-t-il. Cette famille, c’est un frère entrepreneur dans les maisons Phénix qui n’a jamais lu un roman de sa vie, une nièce de dix-huit ans étudiante en arts qui avoue une préférence pour Carpaccio et, surtout, Fabrizio. Son fils, âgé de vingt ans et conçu à la faveur d’une aventure fugace, élevé par un couple de femmes, il ne l’a pas vu grandir et s’étonne de voir s’élever devant lui la jeunesse triomphante de la chair de sa chair.

Ce mélodrame est conçu comme une pièce de théâtre: les décors, typiques, sont changés d’une scène à l’autre par glissements de panneaux peints en deux dimensions, les personnages entrent côté cour au café Florian et sortent côté jardin à la fondation Guggenheim, juste à temps pour changer de costume. En toile de fond, c’est Venise, personnage principal et fantomatique, souffleuse de rêves baroques où se mêlent l’eau des canaux et le marbre des églises, la nuit et le jour, le passé et le présent bercés par la musique de Monteverdi qui dorlote soir après soir le public de la Fenice.

Puis, au détour d’une page, l’écriture et l’oeil s’élèvent, Venise s’éloigne, s’enfonce dans la vase de l’égotisme. Avec une vanité parfois mal contenue, reflet de la spontanéité du journal intime, Pleynet mêle ses notes de lecture sur Baudelaire, Rimbaud, Eschyle et Heidegger aux souvenirs de son voyage en Chine en 1974 dont il dit n’être jamais revenu. Il reproduit des passages entiers de carnets intimes qui donnent une touche burlesque à l’ensemble: « J’achète chaque jour la presse internationale… où, soit dit en passant, il n’y a rien à lire que je ne sache déjà plus ou moins implicitement. »

Ce qu’il sait, aussi, plus ou moins implicitement, c’est que le temps au coeur duquel il se débat le donne perdant d’avance. Un fils adulte est là pour tuer le père, le moment est venu de quitter la scène. Délibérément, la fiction s’étiole, le roman familial ne prend pas.

Retour à la réalité: Marcelin Pleynet est victime d’un AVC qui le laisse sans voix ni jambes pendant plus d’un an. Il reviendra à Venise, dans sa petite maison biscornue où livres et carnets sont restés ouverts à la date de l’année précédente. Peut-être vient-il de découvrir la recette pour vieillir sans se blesser: « se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures … »

Marcelin Pleynet, Le Retour – Gallimard/L’infini, 2016.

Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Apollinaire et Drieu, personnages en quête d’auteurs

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Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage  : AP21198894_000004.

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent.[access capability= »lire_inedits »] Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.[/access]

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.


Un polar antimoderne de Pierric Guittaut

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sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.

Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).

Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence  constituent son  souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».

Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres.  D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.

Retrouvez cet article sur le blog de Christopher Gérard.

Orlando: dépasser la séquence émotion

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

Sitôt la tuerie d’Orlando revendiquée par Daech, la séquence médiatique émotion “spéciale gay” a submergé les ondes et s’est répandu sur la toile. Nous avons assisté à une floraison de drapeaux homosexuels barrés de la mention “Je suis Orlando”, en attendant que l’imagination et le sens marketing de certains ne customisent le logo qui taguera l’événement. Notre réaction fera la part belle à l’intention de nos ennemis, en soulignant le caractère anti-homosexuel de leur crime.

Que cette émotion soit particulièrement vive dans les milieux gays et lesbiens, on peut le comprendre. Les homosexuels éprouvent la détestable sensation de se retrouver dans la ligne de mire des djihadistes parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Compréhensible, cette réaction instinctive n’est pas pour autant adaptée.

Certes, le tueur a agi par haine des gays et il ne s’agit nullement de le nier mais de faire montre d’un minimum de discernement dans nos réactions.

Ce ne sont pas seulement des “homos” qui ont été tués mais surtout des civils qui ont été abattus afin de punir la politique étrangère de leurs pays. La seule solidarité à afficher est donc celle que nous devons manifester vis-à-vis des États-Unis, frappés en Floride et dont les troupes sont engagés aux côtés des nôtres dans cette lutte à mort face à l’islamisme armé.

Les porte-paroles des associations gays et autres figures du mouvement arc en ciel qui vont défiler sur les plateaux télés pour nous expliquer que les homos sont les boucs émissaires de leur époque risquent de rendre service aux islamistes.

De grâce, rangez vos drapeaux homos, ne tombez pas dans le piège tendu par l’ennemi ! Sommes-nous des nations unies par le respect de la dignité humaine ou des communautés juxtaposées qui rivalisent les unes avec les autres en exhibant leur fierté et leurs plaies ?

Nous sommes perdus si nous cédons au droit de choisir une allégeance différentialiste contre celle qui doit nous rassembler.

Nous sommes perdus face car nous nous affublons nous-mêmes des étiquettes que l’ennemi nous appose : nos Républiques seraient des nations de “koufars”, “d’invertis”, aux mains des “sionistes”, des nations “croisées” animées par la haine de l’Islam.

Gageons d’ailleurs que le monde musulman va difficilement se retenir d’équilibrer sa condamnation du crime djihadiste d’une condamnation de l’homosexualité puisque le Coran punit de mort cette pratique. Beaucoup de pieux musulmans vont ainsi être déchirés entre leur foi et leur empathie face aux victimes.

Le seul parti à prendre face à l’islamisme, c’est celui du bien commun. En République, ce que nous faisons de nos organes génitaux dans notre vie intime, la manière dont nous prions Dieu ou encore nos arbres généalogiques ne sauraient définir notre identité collective, particulièrement au moment où nous sommes menacés de mort par une idéologie ennemie.

Les États-Unis partagent avec la France le fait d’être une République universaliste et messianique. Des deux côtés de l’Atlantique, un drapeau incarne le caractère sacré de la liberté. Le communautarisme transforme cette fin absolue en moyen relatif.

Le communautarisme est une hérésie démocratique. Le communautarisme est un parjure et un reniement mais aussi une capitulation. C’est ce même sein flétrit, c’est ce même lait amer que tètent les islamistes qui se disent “musulmans” et exigent qu’on leur reconnaisse des droits en tant que tels.

L’affirmation de la fierté homosexuelle est une erreur car si ce sont des gays, des juifs, des musulmans, des chrétiens, des adeptes de heavy metal ou des fêtards qui sont visés, ce sont les fondements de notre civilisation –et de toute humanité – qui sont ciblés.

 

Retour à John Landis

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serie noire john landis

Sans être véritablement méconnu, ses Blues Brothers ont obtenu trop de succès pour ça, John Landis reste un cinéaste peu cité et étudié, Berthomieu le citant à peine dans ses gros pavés sur le cinéma américain. Et il est d’ailleurs frappant que les suppléments de ce DVD soient entièrement consacrés…à David Bowie qui fait deux petites apparitions marquantes dans Série noire pour une nuit blanche !

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre absolu, cette comédie policière décalée est passionnante, au-delà de la petite réputation que lui ont value les participations amicales de nombreux cinéastes (outre Vadim, Mazursky et Cronenberg, on aperçoit Don Siegel, Jonathan Demme, Jack Arnold, Colin Higgins…).

Des cinéastes biberonnés à la télé

Landis fait partie de cette génération de cinéastes cinéphiles qui ont été biberonnés par la télévision. Avant l’apothéose que constituera l’excellente série Dream on, le réalisateur s’amusait déjà à placer de nombreux écrans de télévision dans ses films, contrepoint ludique aux états d’âme des personnages : une pub ridicule (pléonasme) qui exprime l’absurdité de l’existence d’Ed Okin (Jeff Goldblum), une diffusion d’Abbott and Costello meet Frankenstein qui contrebalance d’une touche d’humour un passage plutôt violent…

D’une certaine manière, Série noire pour une nuit blanche est un rêve de cinéma qui, dans une Los Angeles fantasmée (les plans nocturnes de la ville sont magnifiques), tente de rejouer la carte du thriller hitchcockien -le personnage principal est un pauvre hère embarqué bien malgré lui dans une histoire abracadabrante comme Cary Grant dans La Mort aux trousses– et celle de la comédie romantique avec une héroïne (Michelle Pfeiffer) qui rappelle parfois la Audrey Hepburn de Stanley Donen et de Blake Edwards (est-ce un hasard si une scène se déroule devant Tiffany’s ? ). Mais conscient d’arriver bien après la mort du grand cinéma classique, Landis réalise un film à l’image de son héros : déphasé.

Ed Okin est ingénieur à l’aérospatial mais sa vie bât de l’aile : le travail ne l’intéresse plus, sa femme et lui sont devenus de parfaits étrangers, elle le trompe et, surtout, il est sujet à de régulières insomnies. Une nuit, incapable de dormir, il part vadrouiller et tombe sur Diana qui fuit des agresseurs iraniens. Le voilà embarqué dans une succession d’aventures ayant pour objet la possession de précieuses émeraudes.

After hours avant l’heure

Série noire pour une nuit blanche annonce par certains côtés la nuit de cauchemar du héros de Scorsese dans After hours. Mais là où ce dernier choisissait l’option du survoltage, Landis épouse l’attitude un peu molle (ce n’est pas une critique) et déphasé de son personnage principal. Jeff Goldblum porte sur le monde qui l’entoure un regard absent et passif. A ce titre, le début du film est étonnant car si l’on entre par la porte de la comédie (avec la présence de Dan Ayckroyd), le cinéaste lui donne une teinte très existentialiste  en montrant l’absurdité d’un quotidien banal : les embouteillages de la cité des Anges, les réunions de travail stériles, un couple qui n’a plus rien à se dire… Du coup, les aventures très « cinématographiques » auxquelles il va être convié vont lui permettre de remettre un peu de sel dans son existence.

Pourtant, même au cœur de l’action, Ed vit ces aventures en  spectateur , un peu absent. Dans une scène assez mémorable, il assiste à un hold-up qui se révèle être le tournage d’une série. En voulant se reposer et en s’appuyant sur un mur ou en s’asseyant sur un rocher, il fait s’écrouler le décor. Dans ces petits gags se dessine le projet de Landis : rejouer pour rire les grands classiques du cinéma tout en montrant que tout cela n’est que du carton-pâte et de l’illusion.

Landis n’est pas un maniériste à la De Palma mais un cinéaste « pop » qui annonce, d’une certaine manière, l’œuvre de Tarantino : beaucoup de références, de clins d’œil et d’humour décalé.  Si la narration est plus linéaire que chez Tarantino, le cinéaste joue néanmoins souvent avec le principe du montage alterné qui nous vaut quelques raccords fulgurants : un coup de feu dans un appartement qui permet un raccord son et l’arrivée de notre couple dans un autre appartement totalement dévasté et cette impression d’un personnage toujours « hors » de l’action principale.

Et c’est ce léger décalage permanent entre des genres dont Landis connaît parfaitement tous les codes (la comédie romantique, le thriller) et un sentiment d’extériorité au monde qui fait le prix de ce beau film…

 

Série noire pour nuit blanche (1985) de John Landis avec Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, Irène Papas, David Bowie, Paul Mazursky, Roger Vadim, David Cronenberg (éditions Elephant Films).

La Dordogne, c’est l’enfer

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aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et était lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.

Dans Auprès de l’assassin, son dernier opus en date, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de temps d’autres de leurs concitoyens: « Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres. »

Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui crée une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.

Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent un peu sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur, ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.

On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.

Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certains choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: « Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments. »

Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

Meurtre de Jo Cox: quelles conséquences sur le Brexit?

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(Photo : SIPA.REX40436013_000001)
(Photo : SIPA.REX40436013_000001)

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir, dont la naïveté de révolutionnaire est souvent compensée par son acuité de philosophe, raconte comment, dans les années 30, avec son compagnon Sartre, ils scrutaient les actualités à la recherche de signes avant-coureurs d’un grand soir communiste qui devait conduire, incessamment sous peu, à l’instauration en France d’une dictature du prolétariat. Ils analysaient en particulier les faits divers les plus violents afin d’y déchiffrer autant de symptômes de l’effondrement imminent de l’ordre public bourgeois. À la fin, ils ont été obligés de reconnaître, avec une certaine lucidité, que ces événements ponctuels ne rimaient à rien. Meurtres, assassinats et autres agressions sanglantes ne représentaient que des explosions aléatoires d’une violence individuelle, personnelle, sans portée politique.

Trente ans plus tard, Roland Barthes, cherchant à théoriser le fait divers, reprenait cette même problématique : « Voici un assassinat : s’il est politique, c’est une information, s’il ne l’est pas, c’est un fait divers. Pourquoi ? » Selon l’auteur des Mythologies, l’assassinat politique n’est compréhensible que dans un contexte plus large, celui de l’histoire de son temps, de ses luttes politiques et idéologiques, de ses évolutions sociales. En revanche, le fait divers n’est justement pas compréhensible dans ce contexte plus large. Il reste emmuré dans sa singularité ; il tend à constituer une irruption de la violence irrationnelle au milieu de la logique (toute relative) de la vie sociale et historique[1. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge ; Roland Barthes, « Structure du fait divers », Essais critiques.].

Fait divers ou crime politique ?

Lorsque, le jeudi 16 juin à 13h48, un médecin a prononcé le décès de la députée travailliste, Jo Cox, tombée sous les balles et les coups de poignard d’un assassin solitaire, en pleine rue devant la bibliothèque publique où elle s’apprêtait à accueillir certains de ses électeurs, une question s’est très vite posée : s’agissait-il d’un horrible fait divers ou d’un crime politique ? Certes, l’assassin, Thomas Mair, 52 ans, avait un passé de troubles psychiatriques. Apparemment sans casier judiciaire, cet homme vivait seul et, selon ses voisins, faisait du travail bénévole pour l’aider à surmonter ses propres problèmes de santé mentale. Fait divers, alors ? En revanche, au moment de l’assassinat, il aurait crié : « La Grande Bretagne d’abord, que la Grande Bretagne reste indépendante ! » (« Britain first, keep Britain independent ! ») et : « Priorité à la Grande Bretagne, ça c’est pour la Grande Bretagne ! » (« Britain always comes first, this is for Britain ! »). Lors de sa première comparution devant un tribunal, samedi 18 juin, quand il a été sommé de donner son nom, il a répondu : « Mort aux traîtres, liberté pour la Grande Bretagne » (« Death to traitors, freedom for Britain »). En outre, le tribunal a appris que, lors de son arrestation, il avait prétendu être un « militant politique ». Une perquisition de son domicile a révélé qu’il avait des liens avec des organisations d’extrême droite au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, dont il possédait des tracts et pamphlets. Crime politique, alors ?

L’ambiguïté entourant cet acte effroyable reste excessivement difficile à dissiper. La juge devant laquelle Thomas Mair a sorti un slogan politique à la place de son nom a ordonné qu’il soit évalué par un psychiatre. Jusqu’alors célibataire un peu marginal et sans histoire, Mair ne semble pas du tout être l’agent de quelque complot longuement ourdi par un groupuscule extrémiste. Et pourtant, Jo Cox était connue, non seulement pour plaider la cause des réfugiés de la guerre en Syrie, mais aussi pour défendre passionnément le maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE. Au moment où la campagne des « Brexiteers » avait commencé à se focaliser sur la question de l’immigration, elle a publié un article (son dernier), le 13 juin, en soutenant que la sortie de l’UE n’apporterait pas une réponse efficace aux inquiétudes du peuple britannique au sujet des immigrés[2. https://www.politicshome.com/news/uk/home-affairs/immigration/opinion/house-commons/76053/jo-cox-mp-brexit-not-answer-uk]. Personne ne peut ignorer que sa mort a privé le camp du « in » d’une de ses voix les plus engagées. Ni que sa mort intervient exactement une semaine avant le vote sur l’UE et dans un contexte où le débat sur l’immigration est devenu particulièrement acrimonieux, pour ne pas dire belliqueux. Jo Cox a-t-elle été tuée pour ses prises de position sur l’UE et particulièrement l’immigration ? Peut-on le dire publiquement sans avoir l’air d’exploiter sa mort tragique à des fins bassement propagandistes ?

Qui sème la haine ?

La classe politique s’est jusqu’ici généralement abstenue de franchir le pas dans ce sens. D’ailleurs, les deux campagnes officielles, « Britain Stronger in Europe » et « Vote Leave », ont suspendu leurs activités au niveau national du vendredi au samedi, en signe de respect.  Les déclarations des leaders des partis sont restées très générales. Le travailliste, Jeremy Corbyn, dans un discours funéraire lors d’une cérémonie dans la circonscription de Jo Cox aux côtés de son rival conservateur, David Cameron, a déclaré qu’elle avait été tuée par « le puits de la haine » (« the well of hatred »). Il restait aux journalistes à franchir le Rubicon et à stigmatiser ouvertement le climat délétère de la campagne instauré – à leur avis – par les opposants à l’UE et leur façon d’exploiter la peur de l’étranger. A 18h17, le jour de l’assassinat, Alex Massie, journaliste écossais, a posté un billet de blog sur le site de la revue très conservatrice, The Spectator, en incriminant la rhétorique incendiaire des Brexiteers au sujet de l’immigration : « Quand vous encouragez les gens à se mettre en colère, vous ne pouvez pas prétendre vous étonner quand ils se mettent dans une colère folle » (« When you encourage rage you cannot then feign surprise when people become enraged »). Le lendemain, dans son talk show matinal, le journaliste radiophonique, James O’Brien, plutôt gauchisant, s’est lancé dans un vibrant monologue, demandant d’abord, « Est-il concevable qu’un homme aujourd’hui ait pu être incité à commettre un meurtre par le débat politique et la situation politique ? » Avant de conclure que le message incessant selon lequel le pays était assiégé par des hordes d’immigrés aurait pu avoir une telle influence sur un individu dépourvu du niveau d’éducation et de la lucidité nécessaires pour mettre les choses en perspective.

Ces réquisitoires ont provoqué à leur tour des réactions très vives et très contrastées de la part du public – en ligne et sans aucun doute hors ligne.  Certains internautes ont salué le courage et la perspicacité de ces journalistes, d’autres ont condamné une manière honteuse de profiter de la situation pour étayer le camp du « yes ». Une coïncidence plus que malheureuse a conféré une dimension encore plus sombre à l’assassinat de Jo Cox et à la controverse qui s’est ensuivie : le jour de l’événement tragique, Nigel Farage, le leader du parti nationaliste UKIP, dévoilait devant les médias sa nouvelle affiche qui montre une horde de réfugiés sous le slogan, « Point de rupture ». Les ténors de la campagne « Vote Leave » se sont empressés de prendre leurs distances vis-à-vis d’une forme d’extrémisme qui ne leur sied pas, Boris Johnson maintenant que « ce n’est pas notre façon de mener campagne » et Michael Gove avouant que l’affiche le « fait frémir ».

Il nous reste trois jours avant ce vote décisif pour l’avenir du Royaume-Uni et de l’Europe. Par la suite, nous aurons tous à vivre avec le résultat pendant très longtemps, comme la famille de Jo Cox aura à vivre avec sa mort si brutale. Un fait divers abominable, absurde, décidera-t-il du destin historique d’un pays, d’un continent ? Une campagne politique aura-t-elle eu pour conséquence accidentelle de briser la vie d’une femme aussi brillante que dévouée à sa famille ? Ou y a-t-il un lien profond, significatif, entre ces deux événements ? Une forme de paranoïa collective au sujet des étrangers a-t-elle rencontré et galvanisé la paranoïa individuelle d’un déséquilibré mental ? Nous ne savons pas encore si nous entendons le vent de l’Histoire qui souffle ou cette autre histoire, dont parle Macbeth, « racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Lydia Guirous : #Je suis Marianne

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lydia guirous laicite islam sarkozy
Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.
lydia guirous laicite islam sarkozy
Lydia Guirous. Sipa. Numéro de reportage : 00747743_000211.

C’est donc le dernier livre (paru en janvier, oui, je sais, je date, mais bon, tant de sollicitations…) de Lydia Guirous, éphémère porte-parole des « Républicains », virée pour cause de langue bien pendue. À tel point que Luc Le Vaillant, qui est à peu près le dernier à ne pas penser courbe chez Libéen arrive à la plaindre.
À tel point aussi que Yann Moix, le sémillant roquet de la Pensée Unique et du Bien réunis, a cru intelligent del’agresser sauvagement quand elle est passée à On n’est pas couché.
Pour mémoire, Lydia Guirous avait écrit il y a deux ans Allah est grand, la République aussi — et le parallèle entre Allah l’Incomparable et la Gueuse, comme disent les ultra-cathos, lui a amené quelques tombereaux d’insultes et de menaces.

Plutôt que de vous faire l’article, je l’ai interviewée sur les sujets les plus brûlants. Comme quoi on peut être (de culture) musulmane et ne pas dire d’énormités.

JPB. « L’islam radical tue parce que nous sommes heureux », dites-vous au tout début de votre livre : pourriez-vous définir le bonheur d’être Français ?

LD. Le bonheur d’être Français c’est avant tout le bonheur d’être libre. Libre d’aller et venir, libre de s’exprimer, libre de choisir sa vie professionnelle et personnelle. C’est également le bonheur de vivre dans l’égalité, égalité entre les hommes et les femmes bien sûr, mais également égalité devant la loi, égalité devant le savoir et la culture grâce à l’école républicaine. Enfin le bonheur d’être Français, c’est également avoir la certitude de vivre dans une société dans laquelle la fraternité n’est pas qu’un simple mot et dans laquelle la solidarité nationale accompagne chaque citoyen de manière bienveillante comme dans les services publics par exemple. L’hôpital public est l’illustration la plus parfaite de la solidarité à la française, où tout le monde peut-être soigné quelque soit sa condition sociale, ses moyens et ses orientations politiques ou religieuses. Cela semble une évidence, pourtant si l’on se compare à d’autres pays, c’est surtout une chance qu’il faut préserver comme un trésor.

Après Charlie, vous avez appelé les Musulmans de France à manifester — ce qui vous a valu « un flux interminable d’insultes, de menaces, de violence, d’appel à la haine ». Il y a donc une France qui « est Kouachi, qui est Coulibaly » ? Qu’avons-nous raté pour que tant de jeunes s’identifient à des assassins ?

Oui, j’ai reçu des menaces et des insultes et j’ai fait condamner récemment en Correctionnelle un jeune de Créteil qui me harcelait sur les réseaux sociaux et voulait me tuer. C’est mon quotidien malheureusement et je dirais que c’est le quotidien de tous ceux qui n’ont pas peur d’affronter la réalité et de dénoncer la montée en puissance d’un islam politique qui veut tuer la France et la République. Moi je ne suis pas dans l’islamophilie béate comme certains médias et une bonne partie de la gauche communautariste. L’Islam radical (et j’inclus naturellement les salafistes et les Frères Musulmans dans cette appellation) a pris en otage les Français de confession musulmane et est en passe de gagner la bataille des idées. L’omerta serait la pire des réponses. Les Français de confession musulmane après ces périodes d’attentats islamistes doivent clairement montrer leur attachement à la République et à la France, sans ambiguïté, sans faux-semblants, comme toute personne qui aime son pays, sa culture et ses valeurs. Le discours qui consiste à dire « ça n’a rien avoir avec l’Islam » est inaudible et de moins en moins crédible. Les attentats n’ont rien avoir avec les Français de confession musulmane, c’est vrai, en revanche qu’ils n’aient rien avoir avec l’Islam, c’est beaucoup plus discutable. Ce que je voudrais, c’est un mouvement général des Français de confession musulmane qui expriment clairement l’idée : nous sommes Français d’abord, musulmans après.
Quant à la deuxième partie de votre question, je crois qu’il faut arrêter de se culpabiliser en permanence : la France n’a rien raté ! Elle a su accueillir dignement tous ses immigrés (à l’exception notoire des harkis et des chibanis que l’on a mis trop longtemps à reconnaître), leur donner du travail, un toit, des écoles, des médecins… C’est ce que je rappelle dans mon dernier livre « Je suis Marianne ». Oui Marianne éduque, protège, soigne, accueille et il n’y a pas plus généreux que la France. Si une poignée d’ahuris se radicalisent et deviennent violents, ce n’est pas une raison pour se remettre en question. Il faut juste les sanctionner lourdement au premier dérapage. La fin du laxisme des politiques pénales serait je pense de nature à stopper cette radicalisation des comportements.

Comment éviter le repliement identitaire, l’entre-soi, le repliement sur le ghetto ?

Il faut appliquer nos lois avec plus de sévérité (par exemple la loi sur la burqa), étendre le champ de loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’université et aux entreprises ; corréler le respect de nos valeurs et de nos principes à l’attribution des aides sociales, stopper la construction anarchique de mosquées, interdire les menus de substitution dans les écoles publiques car on ne classe pas les élèves en fonction de leur religion… Bref il faut se respecter, respecter notre histoire, notre culture, notre identité, pour que tout le monde la respecte comme il se doit. Il ne faut rien céder.

« C’est mon choix », disent les femmes qui portent des vêtures islamiques. Est-ce si sûr ? Quelle est votre position de femme sur ces signes extérieurs de servilité et d’infériorité ?

Je me suis longuement exprimée sur ces sujets dans mes deux derniers livres : le voile est à la fois un instrument de soumission des femmes et un instrument de prosélytisme religieux pour servir les idées nauséabondes de l’Islam politique. Les femmes qui portent le voile sont les marionnettes des salafistes et des Frères musulmans. Elles portent le voile pour s’acheter une respectabilité alors qu’elles se construisent une prison. Mais de toute façon la question, n’est pas là, libre ou pas de le porter…ça c’est une réflexion de bobos et de médias. Pour moi, le voile ne correspond pas à l’identité culturelle et politique de notre pays, la France.

« La France se meurt de sa naïveté » — belle formule : mais encore ?

La France est la victime collatérale de la pensée relativiste et multiculturelle de la génération de mai 68. Pour se donner bonne conscience, certains ont cru bon de sacrifier notre histoire, nos valeurs et notre culture. Quand on parlait d’immigration, on nous traitait de racistes, quand on parlait d’islamisme, on nous disait que nous étions islamophobes (alors que finalement nous étions les seuls à ne pas faire d’amalgame entre les musulmans républicains et les islamistes), quand on parlait de mérite et de travail, on nous qualifiait de réacs ! La pensée unique a nié la réalité de notre pays et la souffrance du peuple, bien trop occupée à garder sa zone d’influence dans les médias. Aujourd’hui nous en payons le prix fort : crise identitaire, islamisme et Front National aux portes du pouvoir.

Les « accommodements raisonnables » amènent la RATP, dites-vous, à changer de bus au changement d’équipe afin que des chauffeurs musulmans ne prennent pas un volant contaminé, si je puis dire, par leurs homologues féminines. En même temps l’Observatoire de la laïcité de Jean-Louis Bianco propose d’aménager la laïcité — dont vous dites vous-même qu’elle est « un principe non évolutif ». Dans quelle mesure ces compromissions avec des superstitions d’un autre âge sont-elles un danger pour la France — et pour l’Occident en général, parce que les « accommodements » sont bien pires outre-Manche, par exemple ?

Ce n’est pas parce que c’est pire ailleurs qu’il ne faut rien faire et tout accepter. La RATP est une entreprise publique en charge d’une mission de service public, les revendications religieuses ne doivent pas pouvoir s’exprimer en son sein. Ceux qui ne veulent pas conduire après une femme doivent être licenciés pour faute grave. Concernant Jean-Louis Bianco et l’observatoire de la Laïcité … comment lui donner une quelconque crédibilité après qu’il a déclaré « Il n’y a pas de problème de laïcité en France » ?

Certains élus, dites-vous, brisent le pacte républicain par clientélisme électoral, important en France des pratiques multi-culturelles qui sont l’apanage des pays anglo-saxons. Est-ce bien la culture de la République ?

Non, ce n’est pas la culture de la République. La France a toujours été un pays multi-ethnique, mais jamais un pays multi-culturel. Notre culture, tout comme notre communauté, est unique et elle s’appelle la République. N’en déplaise à certains, chez nous on vit les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.

Vous avez écrit votre livre avant les attentats de novembre dernier — et vous y dénoncez l’angélisme et le déni de la gauche face à la montée du communautarisme religieux. Les choses ont-elles changé depuis sept mois ? Au passage, n’y a-t-il pas des gens de droite qui font eux aussi de petits calculs électoralistes à courte vue — y compris parmi les candidats à la primaire au sein des Républicains ?

À gauche, rien n’a changé, il y a juste un discours de façade un peu plus agressif… Mais rappelez-vous que Manuel Valls après Charlie et l’Hyper Casher trouvait des excuses sociales aux terroristes ! Finalement il renvoyait la faute sur nous, ce qui est plus que scandaleux. La gauche se complaît dans le communautarisme et particulièrement le communautarisme islamique car elle y voit de manière cynique des électeurs acquis à sa cause, qu’il faut brosser dans le sens du poil et à qui on doit céder à la première revendication. Incapable de garder l’électorat ouvrier qui a fui vers le Front National, la gauche se réfugie vers de nouveaux « prolétaires », les musulmans des banlieues, quitte à mettre en place une société communautarisée. Quant au fait qu’il y ait eu du clientélisme dans nos rangs à droite et du relativisme sur ces questions… c’est vrai, mais je vous ferai observer que François Hollande est au pouvoir depuis 4 ans et que la menace islamiste n’était pas la même avant 2012. La France a changé.

Comment expliquez-vous l’irrésistible montée du FN ?

Le communautarisme et le multiculturalisme mielleux de la Gauche y sont pour beaucoup… A cela vous ajoutez le chômage endémique et la trahison du peuple et de l’électorat de gauche de 2012 par Hollande et Valls et vous obtenez un début de réponse… Le FN c’est 10 points sous Mitterrand, 10 points sous Jospin, 10 points sous Hollande !

Vous dites que nombre d’imams radicaux sont antisémites. Mais enfin, c’est un délit ! Pourquoi n’applique-t-on pas la loi ?

Pour ne pas stigmatiser sans doute, comme disent les socialistes ! Ce pays est en faillite d’autorité. Il nous faut de nouveau un Président expérimenté aux commandes de la France. Un Président sans ambiguïté face à la menace de l’Islam radical et qui défende notre identité, notre histoire et nos valeurs.

Face à l’islam extrémiste, « les féministes sont aux abonnés absents ». Comment expliquez-vous cette cécité volontaire ?

Le féminisme depuis plusieurs années n’est plus là pour défendre les femmes mais pour servir la soupe au PS et faire la claque dans les meetings ou dans les défilés. Elles se mobilisent pour Malala [Yousafzai] et les jeunes filles enlevées par Boko Haram, ce qui est un bonne chose, mais pour les Malala de nos quartiers elles préfèrent pratiquer la politique de l’autruche ! Alors naturellement pour ces féministes, il est plus important de défendre le multi-culturalisme et le relativisme à travers le voile que de défendre la pauvre fille qui se fait tabasser le soir en rentrant chez elle parce qu’elle a refusé de le porter… . C’est un féminisme couard, petit-bourgeois et finalement raciste et néo-colonial, à l’image de la gauche. Quelle régression !

Vies et morts à Venise

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marcelin pleynet venise
Photo: Venise. Pixabay.
marcelin pleynet venise
Photo: Venise. Pixabay.

Marcelin Pleynet est un poète, critique d’art et romancier qui sait de quoi il parle. Lorsqu’il se retire à Venise, dans sa petite maison biscornue acquise grâce à la dotation d’un prix littéraire, il peste naturellement contre l’ignorance et l’afflux des touristes, et rend visite aux nombreux Titien qu’abrite la Sérénissime.

Dans son dernier roman, Le Retour, il est d’abord question d’une famille, forcément problématique: « Que faire de cette famille qui surgit ? » se demande-t-il. Cette famille, c’est un frère entrepreneur dans les maisons Phénix qui n’a jamais lu un roman de sa vie, une nièce de dix-huit ans étudiante en arts qui avoue une préférence pour Carpaccio et, surtout, Fabrizio. Son fils, âgé de vingt ans et conçu à la faveur d’une aventure fugace, élevé par un couple de femmes, il ne l’a pas vu grandir et s’étonne de voir s’élever devant lui la jeunesse triomphante de la chair de sa chair.

Ce mélodrame est conçu comme une pièce de théâtre: les décors, typiques, sont changés d’une scène à l’autre par glissements de panneaux peints en deux dimensions, les personnages entrent côté cour au café Florian et sortent côté jardin à la fondation Guggenheim, juste à temps pour changer de costume. En toile de fond, c’est Venise, personnage principal et fantomatique, souffleuse de rêves baroques où se mêlent l’eau des canaux et le marbre des églises, la nuit et le jour, le passé et le présent bercés par la musique de Monteverdi qui dorlote soir après soir le public de la Fenice.

Puis, au détour d’une page, l’écriture et l’oeil s’élèvent, Venise s’éloigne, s’enfonce dans la vase de l’égotisme. Avec une vanité parfois mal contenue, reflet de la spontanéité du journal intime, Pleynet mêle ses notes de lecture sur Baudelaire, Rimbaud, Eschyle et Heidegger aux souvenirs de son voyage en Chine en 1974 dont il dit n’être jamais revenu. Il reproduit des passages entiers de carnets intimes qui donnent une touche burlesque à l’ensemble: « J’achète chaque jour la presse internationale… où, soit dit en passant, il n’y a rien à lire que je ne sache déjà plus ou moins implicitement. »

Ce qu’il sait, aussi, plus ou moins implicitement, c’est que le temps au coeur duquel il se débat le donne perdant d’avance. Un fils adulte est là pour tuer le père, le moment est venu de quitter la scène. Délibérément, la fiction s’étiole, le roman familial ne prend pas.

Retour à la réalité: Marcelin Pleynet est victime d’un AVC qui le laisse sans voix ni jambes pendant plus d’un an. Il reviendra à Venise, dans sa petite maison biscornue où livres et carnets sont restés ouverts à la date de l’année précédente. Peut-être vient-il de découvrir la recette pour vieillir sans se blesser: « se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures … »

Marcelin Pleynet, Le Retour – Gallimard/L’infini, 2016.

Je mange donc je suis

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contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.
contes table montanari
Ruopolli. Wikipedia.

En matière d’alimentation, les italiens ont toujours une bouchée d’avance sur nous. Dans la Péninsule, on cuisine encore de vrais produits et on ne se contente pas de réchauffer des plats sous vide comme dans une majorité d’établissements français. Notre restauration, jadis triomphante, est devenue le pré-carré des chimistes, toques pensantes des industriels de la malbouffe. Rentabilité oblige et signe de nos troubles culturels, le repas prend des allures d’équation agro-alimentaire et de manipulations génétiques. Un menu ne se prépare plus sur les fourneaux mais au Palais Brongniart.

Massimo Montanari, historien de l’alimentation qui enseigne à l’Université de Bologne, replace les plaisirs de la chère au centre de l’activité humaine en publiant Les contes de la table aux Editions du Seuil. A travers des chroniques, des romans de chevalerie, la vie des saints ou des empereurs, des livres de cuisine également, il dresse un panorama des habitudes, des croyances ou des interdits du milieu du Moyen-Age jusqu’à la Haute Renaissance, il pousse même son étude au XVIIème siècle, à la table de Christine de Suède. Car, « la table raconte le monde » avance-t-il, exemples à l’appui. Ce livre admirablement traduit de l’italien par Jérôme Nicolas et illustré par Harriet Taylor Seed se déguste à chaque page. Un régal de légendes et de traditions chrétiennes racontées par un érudit, un honnête homme qui ne prend pas la nourriture à la légère.

Cette exploration quasi-mystique démarre sous Charlemagne et met en lumière la symbolique des os brisés. « On ne plaisante pas avec les os des animaux […] les briser tous, systématiquement, pour en sucer la moelle, c’est une manière de souhaiter le pire des malheurs » prophétise-t-il. Adalgis, prince lombard déchu et revanchard, s’acharne sur les os lors d’un repas « comme un lion affamé qui dévore sa proie ». Sa provocation ne passe pas inaperçue. Charlemagne n’y voit pas là un acte de gloutonnerie mais un avertissement, un nouveau rapport de forces que le félon tente d’imposer sans combattre. Partager des aliments avec d’autres convives signifie bien plus que se sustenter. L’organisation sociale du royaume, la répartition des pouvoirs ou le pardon divin se règlent toujours à table ! Montanari rappelle que refuser la viande dans la Chrétienté, « c’est renoncer au plaisir […] (mais) aussi une manière de faciliter le respect du vœu de chasteté ». Que se passe-t-il alors quand Noël, « la fête des fêtes » tombe un vendredi, jour « maigre » ? François d’Assise tranche la question en répondant au frère Morico qui l’interroge sur la marche à suivre : « Tu pèches, frère, en appelant « vendredi », le jour où l’Enfant est né pour nous ». La messe est dite. Viande à volonté !

Chaque point soulevé par l’historien aiguise l’appétit comme la controverse entre l’évêque et les chanoines d’Imola sur la coutume (obligatoire ou non) des quatre repas offerts par an ou sur la qualité juridique du fumet. Au XIIIème siècle, à Alexandrie, un pauvre vient déposer son pain sur le fumet d’un cuisinier. Insipide par nature, le pain ainsi revêtu de son parfum se transforme en un met succulent. Le cuisinier demande réparation pour « vol » de fumet. Le sultan est appelé à se prononcer sur ce cas litigieux et déclare que « le fumet est une qualité accidentelle exactement comme le son d’une pièce de monnaie ». Il donne une pièce au pauvre que celui-ci fait tinter à l’oreille du cuisinier, l’outrage est réparé. Tout est bon dans le Montanari : le souci apporté aux sauces, la découpe d’un chapon ou la recette du « turbot en potage » servi à Charles Quint, à Rome, en 1536. Et on apprend beaucoup sur les échanges culinaires entre la culture populaire et aristocratique, la place du sucre ou l’invention des plats de substitution durant les périodes de disette. La table ne ment pas !

Les contes de la table de Massimo Montanari (Seuil, 2016).

Apollinaire et Drieu, personnages en quête d’auteurs

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Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage : AP21198894_000004.

Buste de Guillaume Apollinaire. Sipa. Numéro de reportage  : AP21198894_000004.

Qu’y a-t-il de commun entre Apollinaire et Drieu ? Entre le poète dionysiaque, inventeur d’un lyrisme nouveau, qui voit pour l’éternité les yeux de ses amours perdues en regardant passer la Seine sous le pont Mirabeau, et le romancier qui ne s’aimait pas et qui a été hanté toute sa vie par le suicide, cherchant dans les femmes ou le fascisme des solutions désespérées à son incapacité, comme le disait le héros du Feu follet, à se « heurter à l’objet » ? Bien sûr, ils ont fait tous les deux la guerre de 1914, Apollinaire par amour de la France et Drieu par amour de l’Europe.

Et tous les deux par amour de la guerre aussi, même si cela n’est plus une chose à dire par les temps qui courent.[access capability= »lire_inedits »] Oui, ils ont aimé la guerre, pour ce que l’abominable carnage a pu receler de beauté inédite et d’exaltation héroïque ou érotique, ce qui revient au même. Qui oserait écrire, aujourd’hui, comme Guillaume, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie/Avec ses chants ses longs loisirs/Cette bague je l’ai polie/Le vent se mêle à vos soupirs » ? Ou comme Drieu, dans La Comédie de Charleroi, « Pourquoi nous battions-nous ? Pour nous battre. C’était l’éternelle bataille dans la plaine. Nous n’avions pas de but ; nous n’avions que notre jeunesse. Nous hurlions comme des bêtes. Nous étions des bêtes. Qui sautait et criait ? La bête qui est dans l’homme, la bête dont vit l’homme. La bête qui fait l’amour et la guerre et la révolution » ?

Pourtant, le vrai point commun entre Apollinaire et Drieu, c’est qu’ils font partie de ces écrivains qui peuvent devenir des personnages de roman et non de simples sujets pour biographie exhaustive. Il y a, si l’on y songe, quelque chose de presque borgésien à ce que des créateurs deviennent des créatures, à ce que des écrivains deviennent des personnages. Il se trouve que ces temps-ci deux romans ont fait subir à Apollinaire et Drieu cette métamorphose garante d’éternité, car on finit toujours par mieux connaître les personnages de romans, quand on aime lire, que son voisin de palier, comme le remarquait Félicien Marceau dans Balzac et son monde.

Dans Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy s’est souvenu qu’il y a cent ans presque jour pour jour, le 17 mars 1916, le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire recevait un éclat d’obus à la tempe, dans sa tranchée, au Bois des Buttes, au sud-est du Chemin des Dames. Il était en train de lire la dernière livraison du Mercure de France, et il avait appris moins de dix jours plus tôt, lui qui était engagé volontaire depuis 1914, sa naturalisation. Il ne mourut pas de cette blessure mais fut trépané et garda des séquelles douloureuses. Que l’on se souvienne, par exemple, du célèbre dessin de son ami Picasso le montrant avec la tête couverte d’un pansement et la croix de guerre à la boutonnière. Et ce fut son organisme affaibli qui le fit succomber à l’épidémie de grippe espagnole, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice.

Toute l’habileté de Raphaël Jerusalmy est de concentrer son livre sur les vingt-quatre dernières heures avant l’impact, chaque chapitre nous rapprochant de l’issue inévitable. On ne fait pas mieux, décidément, que la règle des trois unités pour écrire une tragédie, comme on le sait depuis le xviie siècle. Unité de temps : une journée ; unité de lieu : une tranchée ; unité d’action : la vie quotidienne d’une section de poilus, tous désignés par un surnom. Apollinaire est le sous-lieutenant Cointreau-whisky. Ce sont ses hommes qui l’ont baptisé ainsi : « Parce qu’il aime boire. Et qu’il a un nom impossible. […] Qui finit en zky. Et un deuxième prénom, une sorte de pseudo, Apollinaire, qui ne leur a pas plu. Qui ne convient pas ici, à la guerre. Pas du tout. » Parmi ses compagnons d’armes, on trouve le Père Ubu, Trouillebleue, Jojo la Fanfare ou le caporal Dontacte, nommé ainsi parce qu’il était notaire dans le civil. Apollinaire est un enchanteur, il a recréé à la guerre un théâtre « hénaurme » où la farce est la politesse de l’imaginaire. D’ailleurs, bien loin de la tranchée du Bois des Buttes, ce même jour, Picasso et Cocteau prennent un verre piazza Navona, à Rome, et parlent d’un projet de ballet. Cocteau en fera l’argument, Picasso peindra les décors et Diaghilev en sera le maître d’œuvre. Ils pensent à « Gui » pour la préface, qu’il écrira en 1917 et dans laquelle il inventera le mot de « surréalisme ». Comment ne pas penser que cette « alliance nouvelle » entre tous les aspects de la réalité et du rêve, il n’en a pas eu l’intuition dans cet étrange climat de la tranchée où, pendant un exercice avec masque à gaz, à « Impact moins 7 heures », Apollinaire voit ses hommes comme des « androïdes » ?« Père Ubu n’a jamais été aussi grotesque. Avec sa tête en caoutchouc. Et les autres, autour, ne manquent pas non plus d’allure. »

Drieu, lui, vu par Guégan dans les derniers jours de sa vie, est aussi soumis à un compte à rebours, ce qui explique sans doute la ressemblance formelle avec le roman de Jerusalmy. Les chapitres de Tout a une fin, Drieu sont courts, haletants. C’est que les derniers moments de la vie d’un homme, même méditatifs, ont quelque chose qui les scande comme autant de stations d’un chemin de croix. Guégan nous présente le Drieu du printemps 1945, qui est resté à Paris et a refusé de suivre toute la clique collabo du côté de Sigmaringen. Il sait qu’il est en sursis, qu’il a perdu, qu’il peut être arrêté d’un moment à l’autre.

Il se promène pourtant dans Paris, en proie à une manière de schizophrénie bien rendue par Guégan, qui fait alterner des scènes factuelles et une sorte de monologue intérieur à la deuxième personne, assez envoutant : « Enfin quoi, ce n’est pas ce que tu aperçois à travers la vitre qui doit t’inquiéter ou te rassurer, c’est ce qui se dissimule derrière le miroir. » Guégan, qui avait déjà mis en scène Aragon et une impossible passion homosexuelle pour un jeune envoyé du Komintern, prend une liberté totale pour cerner ces derniers jours en imaginant un commando de résistants, tout droit sortis de Drôle de jeu de Vailland, qui enlève Drieu mais lui laisse le choix de la sentence, ce qui est un moyen très convaincant d’expliquer son suicide, non pas par peur mais par une lassitude particulière propre à ceux qui ont trahi des amitiés – celle de Jacques Rigaut qui servit de modèle au Feu follet –, qui ont mal aimé des femmes leur ayant pourtant tout passé et qui ont cru voir en Doriot un nouveau prophète. Tout a une fin, Drieu est sous-titré « fable », mais c’est bien d’un roman noir qu’il s’agit, cruel, ironique, précis.

Jerusalmy et Guégan font plus ici pour la connaissance d’Apollinaire et de Drieu que toutes les thèses universitaires. Sans doute parce que seuls les écrivains comprennent les écrivains et savent, en les incarnant, leur donner une proximité étrangement émouvante.[/access]

Les obus jouaient à pigeon vole, Raphaël Jerusalmy, Bruno Doucey, 2016.

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard, 2016.


Un polar antimoderne de Pierric Guittaut

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sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.
sologne ombres flammes pierric guittaut
Sologne. Sipa. Numéro de reportage : 00691985_000001.

Beyrouth-sur-Loire et La Fille de la pluie, les deux premiers polars de Pierric Guittaut, renouvelaient avec un courage certain l’analyse sans faux-semblants ni préjugés humanitaires d’une France trop rarement décrite : les zones péri-urbaines où végète une population en état de sécession totale, la campagne, mondialisée et hyper-connectée (chômage & ordinateurs).

Cette « société sans honneur », D’Ombres et de flammes, sa dernière Série noire, en dresse un tableau d’une parfaite cruauté. Son héros, un officier de gendarmerie se retrouve muté dans sa Sologne natale à la suite d’une interpellation ultra-violente. Ce bled, qu’il avait quitté dix ans plus tôt à la suite de la disparition inexpliquée de son épouse, redevient bien malgré lui son terrain de chasse. Braconnages et trafic de gibier néo-zélandais, adultères crapuleux et luttes d’influence  constituent son  souci quotidien au fin fond d’une Sologne sans rien d’idyllique, « terre méphitique de marécages et d’oubli ». Comme Maupassant pour la Normandie de jadis, Pierric Guittaut parvient à rendre le caractère dur et sournois de ses paysans, leurs haines recuites, leur ancestrale roublardise. Surtout, et là se pose la question de savoir s’il a lu Claude Seignolle, le maître ès contes sorciers, Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituels, ses formules assassines – comme « d’ombres et de flammes ».

Face aux défis qu’il ne peut éviter, ce gendarme aux yeux noirs, lui-même fils de sorcier, doit redevenir celui qu’il est : un homme sauvage doté de pouvoirs mortels et à qui parlent des ombres.  D’Ombres et de flammes ? Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain de race.

Retrouvez cet article sur le blog de Christopher Gérard.

Orlando: dépasser la séquence émotion

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orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.
orlando eric fessin islam
Sipa. Numéro de reportage : AP21910857_000013.

Sitôt la tuerie d’Orlando revendiquée par Daech, la séquence médiatique émotion “spéciale gay” a submergé les ondes et s’est répandu sur la toile. Nous avons assisté à une floraison de drapeaux homosexuels barrés de la mention “Je suis Orlando”, en attendant que l’imagination et le sens marketing de certains ne customisent le logo qui taguera l’événement. Notre réaction fera la part belle à l’intention de nos ennemis, en soulignant le caractère anti-homosexuel de leur crime.

Que cette émotion soit particulièrement vive dans les milieux gays et lesbiens, on peut le comprendre. Les homosexuels éprouvent la détestable sensation de se retrouver dans la ligne de mire des djihadistes parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Compréhensible, cette réaction instinctive n’est pas pour autant adaptée.

Certes, le tueur a agi par haine des gays et il ne s’agit nullement de le nier mais de faire montre d’un minimum de discernement dans nos réactions.

Ce ne sont pas seulement des “homos” qui ont été tués mais surtout des civils qui ont été abattus afin de punir la politique étrangère de leurs pays. La seule solidarité à afficher est donc celle que nous devons manifester vis-à-vis des États-Unis, frappés en Floride et dont les troupes sont engagés aux côtés des nôtres dans cette lutte à mort face à l’islamisme armé.

Les porte-paroles des associations gays et autres figures du mouvement arc en ciel qui vont défiler sur les plateaux télés pour nous expliquer que les homos sont les boucs émissaires de leur époque risquent de rendre service aux islamistes.

De grâce, rangez vos drapeaux homos, ne tombez pas dans le piège tendu par l’ennemi ! Sommes-nous des nations unies par le respect de la dignité humaine ou des communautés juxtaposées qui rivalisent les unes avec les autres en exhibant leur fierté et leurs plaies ?

Nous sommes perdus si nous cédons au droit de choisir une allégeance différentialiste contre celle qui doit nous rassembler.

Nous sommes perdus face car nous nous affublons nous-mêmes des étiquettes que l’ennemi nous appose : nos Républiques seraient des nations de “koufars”, “d’invertis”, aux mains des “sionistes”, des nations “croisées” animées par la haine de l’Islam.

Gageons d’ailleurs que le monde musulman va difficilement se retenir d’équilibrer sa condamnation du crime djihadiste d’une condamnation de l’homosexualité puisque le Coran punit de mort cette pratique. Beaucoup de pieux musulmans vont ainsi être déchirés entre leur foi et leur empathie face aux victimes.

Le seul parti à prendre face à l’islamisme, c’est celui du bien commun. En République, ce que nous faisons de nos organes génitaux dans notre vie intime, la manière dont nous prions Dieu ou encore nos arbres généalogiques ne sauraient définir notre identité collective, particulièrement au moment où nous sommes menacés de mort par une idéologie ennemie.

Les États-Unis partagent avec la France le fait d’être une République universaliste et messianique. Des deux côtés de l’Atlantique, un drapeau incarne le caractère sacré de la liberté. Le communautarisme transforme cette fin absolue en moyen relatif.

Le communautarisme est une hérésie démocratique. Le communautarisme est un parjure et un reniement mais aussi une capitulation. C’est ce même sein flétrit, c’est ce même lait amer que tètent les islamistes qui se disent “musulmans” et exigent qu’on leur reconnaisse des droits en tant que tels.

L’affirmation de la fierté homosexuelle est une erreur car si ce sont des gays, des juifs, des musulmans, des chrétiens, des adeptes de heavy metal ou des fêtards qui sont visés, ce sont les fondements de notre civilisation –et de toute humanité – qui sont ciblés.

 

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serie noire john landis

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Sans être véritablement méconnu, ses Blues Brothers ont obtenu trop de succès pour ça, John Landis reste un cinéaste peu cité et étudié, Berthomieu le citant à peine dans ses gros pavés sur le cinéma américain. Et il est d’ailleurs frappant que les suppléments de ce DVD soient entièrement consacrés…à David Bowie qui fait deux petites apparitions marquantes dans Série noire pour une nuit blanche !

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre absolu, cette comédie policière décalée est passionnante, au-delà de la petite réputation que lui ont value les participations amicales de nombreux cinéastes (outre Vadim, Mazursky et Cronenberg, on aperçoit Don Siegel, Jonathan Demme, Jack Arnold, Colin Higgins…).

Des cinéastes biberonnés à la télé

Landis fait partie de cette génération de cinéastes cinéphiles qui ont été biberonnés par la télévision. Avant l’apothéose que constituera l’excellente série Dream on, le réalisateur s’amusait déjà à placer de nombreux écrans de télévision dans ses films, contrepoint ludique aux états d’âme des personnages : une pub ridicule (pléonasme) qui exprime l’absurdité de l’existence d’Ed Okin (Jeff Goldblum), une diffusion d’Abbott and Costello meet Frankenstein qui contrebalance d’une touche d’humour un passage plutôt violent…

D’une certaine manière, Série noire pour une nuit blanche est un rêve de cinéma qui, dans une Los Angeles fantasmée (les plans nocturnes de la ville sont magnifiques), tente de rejouer la carte du thriller hitchcockien -le personnage principal est un pauvre hère embarqué bien malgré lui dans une histoire abracadabrante comme Cary Grant dans La Mort aux trousses– et celle de la comédie romantique avec une héroïne (Michelle Pfeiffer) qui rappelle parfois la Audrey Hepburn de Stanley Donen et de Blake Edwards (est-ce un hasard si une scène se déroule devant Tiffany’s ? ). Mais conscient d’arriver bien après la mort du grand cinéma classique, Landis réalise un film à l’image de son héros : déphasé.

Ed Okin est ingénieur à l’aérospatial mais sa vie bât de l’aile : le travail ne l’intéresse plus, sa femme et lui sont devenus de parfaits étrangers, elle le trompe et, surtout, il est sujet à de régulières insomnies. Une nuit, incapable de dormir, il part vadrouiller et tombe sur Diana qui fuit des agresseurs iraniens. Le voilà embarqué dans une succession d’aventures ayant pour objet la possession de précieuses émeraudes.

After hours avant l’heure

Série noire pour une nuit blanche annonce par certains côtés la nuit de cauchemar du héros de Scorsese dans After hours. Mais là où ce dernier choisissait l’option du survoltage, Landis épouse l’attitude un peu molle (ce n’est pas une critique) et déphasé de son personnage principal. Jeff Goldblum porte sur le monde qui l’entoure un regard absent et passif. A ce titre, le début du film est étonnant car si l’on entre par la porte de la comédie (avec la présence de Dan Ayckroyd), le cinéaste lui donne une teinte très existentialiste  en montrant l’absurdité d’un quotidien banal : les embouteillages de la cité des Anges, les réunions de travail stériles, un couple qui n’a plus rien à se dire… Du coup, les aventures très « cinématographiques » auxquelles il va être convié vont lui permettre de remettre un peu de sel dans son existence.

Pourtant, même au cœur de l’action, Ed vit ces aventures en  spectateur , un peu absent. Dans une scène assez mémorable, il assiste à un hold-up qui se révèle être le tournage d’une série. En voulant se reposer et en s’appuyant sur un mur ou en s’asseyant sur un rocher, il fait s’écrouler le décor. Dans ces petits gags se dessine le projet de Landis : rejouer pour rire les grands classiques du cinéma tout en montrant que tout cela n’est que du carton-pâte et de l’illusion.

Landis n’est pas un maniériste à la De Palma mais un cinéaste « pop » qui annonce, d’une certaine manière, l’œuvre de Tarantino : beaucoup de références, de clins d’œil et d’humour décalé.  Si la narration est plus linéaire que chez Tarantino, le cinéaste joue néanmoins souvent avec le principe du montage alterné qui nous vaut quelques raccords fulgurants : un coup de feu dans un appartement qui permet un raccord son et l’arrivée de notre couple dans un autre appartement totalement dévasté et cette impression d’un personnage toujours « hors » de l’action principale.

Et c’est ce léger décalage permanent entre des genres dont Landis connaît parfaitement tous les codes (la comédie romantique, le thriller) et un sentiment d’extériorité au monde qui fait le prix de ce beau film…

 

Série noire pour nuit blanche (1985) de John Landis avec Jeff Goldblum, Michelle Pfeiffer, Irène Papas, David Bowie, Paul Mazursky, Roger Vadim, David Cronenberg (éditions Elephant Films).

La Dordogne, c’est l’enfer

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aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.
aupres assassin louis sanders
Photo: Pixabay.

Le roman noir français, ces temps-ci, se fait ethnologique. Le lecteur a pu, par exemple, découvrir des enquêtes l’amenant de la Laponie avec Olivier Truc à la Mongolie avec Ian Manook. Louis Sanders, lui, s’est fait depuis quelques années, le spécialiste d’une tribu tout aussi exotique, celle des Anglais en Dordogne. À la recherche d’une certaine douceur de vie française et d’un immobilier avantageux, ils ont créé au coeur du Périgord de véritables communautés dont Sanders a raconté les heurs et malheurs dans des romans comme Février ou Passe-temps pour les âmes ignobles. L’auteur sait de quoi il parle. À l’époque où il s’appelait encore Elie Robert-Nicoud, il était parti faire ses études à Cambridge, avait épousé une Anglaise et était lui aussi venu vivre en Dordogne où il écrit désormais ses romans, fait des traductions et, à l’occasion, est pompier volontaire.

Dans Auprès de l’assassin, son dernier opus en date, Louis Sanders nous raconte l’installation pour le moins malheureuse au coeur du Périgord noir (qui n’aura jamais autant mérité son nom), de Mark et Jenny et de leur petit garçon Jimmy. Leur rêve est celui de temps d’autres de leurs concitoyens: « Après avoir vendu leur maison en Angleterre pour une somme importante, ils avaient décidé de restaurer une vieille bâtisse en France, en Dordogne de préférence, et de louer aux vacanciers. Pour cela, ils avaient chose une ferme avec une grange immense dans laquelle on aménagerait des chambres. »

Evidemment, le rêve va virer au cauchemar, mais tout le talent de Sanders, dans Auprès de l’assassin, est que ce cauchemar avance au ralenti, par petites touches qui crée une atmosphère de plus en plus oppressante, d’autant plus que le couple ayant mis ses économies dans ce projet, a brûlé tous ses vaisseaux. Jenny, d’emblée, n’aime pas cette maison construite autour d’une cheminée du XVème siècle: en proie à des hallucinations éveillées, elle voit tourner autour du feu, dans des fantasmagories grotesques et inquiétantes, des gnomes ricaneurs directement sortis d’une danse macabre.

Et puis il y a les voisins. Les voisins à la campagne peuvent se révéler tout aussi épouvantables que ceux des grandes villes. Loin d’une solidarité accueillante, ils se montrent franchement hostiles à ces néo-ruraux qui parlent un français hésitant. Et alors que Mark et Jenny aspiraient au calme pour leur future maison d’hôte, ils s’aperçoivent qu’il faut vivre avec le bruit régulier d’une trayeuse électrique ou des épandages de fumier, que les commerçants et entrepreneurs du cru les volent un peu sur les fournitures et que les autres Anglais installés dans la région, appartenant à une classe sociale très supérieure à la leur, ne sont pas particulièrement cordiaux pour ces nouveaux arrivants. Au sein même de sa famille, Mark voit aussi que les choses commencent à aller de mal en pis. Jimmy est malheureux comme les pierres dans son nouveau collège et Jenny ne cesse de répéter qu’elle veut s’en aller.

On les accuse dans le village de tous les maux, notamment quand le chien qu’ils ont adopté fait des incursions sanglantes dans le poulailler de Marc et Georgette, un couple tout droit sorti de Délivrance dont on ne sait pas s’ils sont mari et femme, frère et soeur ou mère et fils.  Quand l’automne arrive, un automne évidemment pourri, on retrouve Georgette noyée dans la rivière au bas du jardin. Marc accuse les voisins anglais de l’avoir poussée au suicide à cause du chien. D’autres, à mots couverts, disent que Marc aurait très bien pu s’être débarrassé de Georgette. Ce qui n’est rassurant ni dans un cas ni dans l’autre pour notre famille de plus en plus cernée par la peur.

Il y a finalement du Simenon des « romans durs » chez Louis Sanders  dans sa manière de rendre avec une grande économie de moyens la vérité d’un milieu et dans sa façon de nous amener insensiblement à la chute inéluctable de personnages ordinaires. Avec en plus, l’air de rien, une ironie assez cruelle dans la peinture d’un certains choc des cultures et de cette naïveté très contemporaine qui consiste à croire que la campagne est un lieu où le bonheur est forcément dans le pré: « Soudain, tout le dégoûtait, la couleur des pierres, les outils agricoles abandonnés ici et là comme dans une casse. Il était en proie à la déception, pas tout à fait à la colère. Il se disait qu’il s’était trompé. Sur ce qu’il faisait ici, sur ces voisins. Sur toute cette vie bucolique qui sentait la merde par moments. »

Auprès de l’assassin de Louis Sanders (Rivages/Noir, 2016)

Auprès de l'assassin

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