Les jours de beaux temps, sur la ligne 5, lorsque le métro sort de la station Bastille, les voyageurs sont brusquement éblouis à l’approche du Quai de la Rapée. Le temps de la descente puis de la montée des usagers, grâce à l’ombre des murs qui encadrent alors le train, la vue s’acclimate lentement au retour du jour et c’est comme un réveil quand la Seine apparaît, piquetée d’argent. Souvent, à cet instant, le calme se fait dans le wagon et l’on voit les visages se tourner vers les fenêtres. Si l’on se tourne du bon côté – qui n’est pas celui d’où l’on aperçoit Notre-Dame – et si l’on fait abstraction de la verdâtre Cité de la mode, au loin on remarque un horizon. C’est très rare à Paris. Enfin, le métro fait un virage de montagnes russes et s’engouffre dans la gare dont Blondin alias Monsieur Jadis ne pouvait prononcer le nom sous peine de déclencher à nouveau les fureurs historiques d’Albert Vidalie. Au chauffeur de taxi, il dira : « Au train de Toulouse, cour de départ, vous connaissez le chemin. »

« Il est un certain nombre de villes dont nous ne partons jamais réellement » écrit dans L’Air du pays Kléber Haedens dont il ne faudra surtout pas oublier le centenaire l’année prochaine. Toulouse est de celles-là. La prose élégante et précise de ce livre nous y renvoie, en passant par Londres, Biarritz, Saint-Sébastien, Nîmes et Albi. Ce journal/recueil d’articles commence le 17 mai, flâne presque une année et s’achève le 8 mars. Mais ce n’est que la première moitié du livre qui nous intéresse aujourd’hui : la fin du printemps et l’été de tout son long. Dans ces pages, la pluie et le beau temps ne sont pas des banalités, la température et la couleur du ciel y contiennent des états d’âmes aussi profonds que les plus intimes pensées. Il faut lire ces textes en plein été, lever souvent les yeux vers les nuages, se réjouir du vent qui fait tourner trop vite les pages. Les événements sportifs y côtoient les rencontres entre amis, des parties de pelote basque, la voiture de Roger Nimier, des corridas décevantes et l’orchestre du Capitole. L’esprit puissant et discret de Kléber Haedens est étourdissant, on referme ce livre et la tête nous tourne, mais on est comme reposé. C’est parce qu’on vient de vivre un été dans le Midi toulousain : le soleil brûlant a surplombé l’herbe sèche, des orages ont détrempé en quelques instants les sols craquelés, et le vent d’autan a soufflé trois jours, troublant les esprits.

À Toulouse, on dit que quand on peut voir les Pyrénées, c’est qu’il va pleuvoir, alors Kléber va faire un tour vers les stades mythiques qui affleurent ces montagnes et court se réfugier sur la côte Basque. Parfois il les traverse et déguste des tapas à Saint-Sébastien. Son écriture est si savoureuse que l’on peut voir et goûter ces plats colorés que les bars bondés multiplient à l’infini. Les nuits sont longues et les journées bien remplies. On y lit Jung, Pierre Benoît, Paul Morand, Colette et Francis Jammes, on croise Sacha Guitry, on cherche Rudolf Noureyev, on se souvient de quelques vers de Paul-Jean Toulet et d’une chanson de Charles Trenet. Comme chez le fou chantant, la joie n’est jamais très loin de la mort, et nous croisons celle d’Hemingway, de Céline et de Roger Nimier. La rentrée arrive et déjà l’automne approche, les voix de Paul Valéry et de Lord Byron résonnent. « Les frontières de l’Aveyron sont à portées de jumelles et rien ne dit que les vacances se préparent à finir ». Tant mieux, nous n’en sommes qu’à la moitié du livre.

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