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Au-dessus de la Mayenne

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La « réalité objective » est cette hallucination redoutable produite par l’absence d’alcool dans notre sang. Depuis Rabelais, notre bon pape François du roman, nous savons qu’il ne faut pas y aller de main morte pour conjurer semblable folie. Lorsque nos frères humains commencent à prétendre apercevoir autour d’eux des entités distinctes aux contours salement aiguisés, lorsque leurs sens glissent imperceptiblement dans un délire géométrique, lorsque la jungle musicale de notre monde ordinaire prend peu à peu pour eux la figure insensée d’un lancinant jardin à la française, alors l’heure est grave, mes amis. Il est temps de traverser Le Bocage à la nage pour rejoindre la compagnie débonnaire et salutaire des personnages d’Olivier Maulin.
Vous qui aviez perdu toute espérance, entrez dans la cuite féérique ! Laissez ces pochetrons chevaleresques et ces archéo-archi-idiots vous étreindre de leurs bras rugueux. Suivez notre bon roi Maulin ! Dans le sillage de ses Lumières du ciel, il vous conduit cette fois en Mayenne pour une chouannerie à sa façon. Chouette alors ! Vous qui étiez devenus abstèmes comme des théorèmes, pâles comme des sujets rationnels, répondez à l’appel de la hulotte ! Vous étiez devenus fous en égarant votre corps sensible. N’ayez plus peur. Le revoici.[access capability=”lire_inedits”]
Les lacunes hénaurmes des héros mauliniens sont fraternelles. Elles ont la vertu de réveiller en nous la perception charnelle de notre insuffisance foncière. De quelle fontaine pourrait donc sourdre en nous la grâce de l’incarnation, sinon de celle de notre commune, irrémédiable et abyssale nullité ?
Après sa tournée triomphale au Portugal (En attendant le roi du monde), dans les Vosges (Les Évangiles du lac) et à l’Élysée (Petit monarque et catacombes), la troupe de saltimbanques et funambules d’Olivier Maulin trouve aujourd’hui son séjour aux abords de Bourgneuf-la-Forêt. Quelles que soient vos tares, zébrures, fêlures et fissures, la gentilhommière du seigneur du Haut-Plessis vous accueillera à toute heure. Votre verre sale et votre chaise cassée vous attendent.
Le héros bancal du Bocage à la nage se nomme Philippe Berthelot. Vendeur au porte-à-porte de monte-escaliers pour personnes âgées pour Top Indépendance, son incapacité commerciale relève du miracle. Il parvient à renouveler sans cesse le désespoir et la fureur de son patron, Boulbanec. Ses prouesses d’inefficience lui permettront même de jeter l’adversaire au tapis lors d’une hilarante réunion de représentants.
Désertant le néant de la métaphysique marchande et la pauvreté des rapports hiérarchiques, Berthelot rejoint vite la troupe des agités du bocage. Voici Cro-Magnon, dans sa caravane préhistorique jonchée de canettes de bière. Ancien d’Afghanistan, déserteur lui aussi, ce géant sentimental n’ose avouer sa  flamme à la charmante Léonie. Dans la ferme voisine, voici Jean Chouan, taiseux et implacable, familier du monde des nains.
En vous promenant dans Le Bocage à la nage, vous croiserez sans doute aussi Pote-Jésus, un extraterrestre bien de chez nous, suivi de son âne Ali-Baba. Pour vous recevoir selon les règles de l’hospitalité maulinienne, le seigneur du Haut-Plessis s’est adjoint pour gouvernante un bloc de poésie à l’état pur. Raide et acariâtre, rechignant toujours à servir, Mam’zelle Coco fume la pipe et cuisine exécrablement, avec le même naturel qu’elle pue et qu’elle pète.
Sur les terres du noble seigneur, vous apercevrez encore peut-être la superbe Ninette et le beau Louis, un couple d’anarchistes nudistes et végétariens. Ou Joseph, déçu du nazisme converti au primitivisme, avec son fidèle corbeau Hugin. Charline, la petite sœur de Léonie, vous montrera sans doute ses beaux dessins…
Par la suite, méfiez-vous, vous risquez de croiser des gens moins recommandables. Le capitaine de police Béjart et le commandant Martin traînent dans les parages, sur ordre de Manzoni, grand patron de la DCRI, la fameuse école de surréalisme anti-terroriste. Confrontés aux agités du bocage et à l’insondable mystère du moule à tarte, leur vie va virer peu à peu au cauchemar. Depuis l’affaire de Tarnac, on n’avait encore jamais autant ri avec la DCRI !
Le Bocage à la nage satisfera en outre la curiosité de tous ceux qui se demandent depuis longtemps en poil de quel animal sont faits les blaireaux et s’il y a encore des hyènes en Mayenne – même si on regrettera le silence de Maulin concernant Bernard le mérou. Mais il est vrai qu’il se rattrape par un hilarant éloge de l’Inquisition. Les plus belles pages sont celles où le souffle lyrique de la colère de ses personnages s’élève contre le remembrement et chante les haies et le bocage. Maulin est le nom d’un poète pudique et d’un vent puissant.[/access]

Olivier Maulin, Le Bocage à la nage, Balland.

*Photo : Justortitri.

Juin 2013 #3

Article extrait du Magazine Causeur


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