Passée la stupéfaction, architectes et généreux philanthropes n’ont pas tardé à sauter sur l’occasion de l’incendie de Notre-Dame. Ce n’est pas tous les jours qu’on a une chance de rentrer dans l’histoire. Et tant pis pour l’identité de la belle endolorie… 


Les associations caritatives ont donné de la voix : la réforme de l’ISF a considérablement tari les dons. Et voilà qu’à la défaveur d’un incendie, les chéquiers des grandes fortunes chauffent et les millions affluent. Naïves associations qui croient que les grands de ce monde ont soudain un coup de cœur !

Cœurs de pierres…

Pas pour Notre-Dame alors, mais pour la défiscalisation qui accompagne le mécénat depuis la loi Aillagon de 2003 : vous « donnez » 100 millions et, bingo, gagnez au moins 60 % de défiscalisation et ce pourcentage, qui ne rentre pas dans les caisses de l’Etat, ce sera au contribuable de le payer. C’est chic de faire le généreux sur le dos des classes moyennes.  Certes, pour Notre-Dame, toutes ces grandes fortunes ne vont pas faire jouer cette clause de défiscalisation, c’est à leur honneur, mais toutes ont fait une opération de com. Bref, cet incendie aura été pain bénit. Cet afflux de dons est aussi une compensation de la négligence, du péché d’indifférence qui n’a que trop duré envers le patrimoine : la classe dirigeante se rachète une bonne conscience et le fait savoir. Candides associations qui n’ont pas vu que le patrimoine souffrait des mêmes maux que les plus démunis : le politique s’en désintéresse, d’autant que des vieilles pierres ne crient pas, ne manifestent pas, ne sont pas susceptibles de provoquer d’émeute (pas encore).

… et charité post-chrétienne

Le politiquement correct, lui, fait la chasse à l’émotion suspecte et Stéphane Bern se voit reprocher ses larmes alors qu’il était interrogé en direct devant le brasier de la cathédrale.

Il rétorque qu’il faut cesser d’opposer les (bonnes) causes entre elles. Mais allons plus loin : ses accusateurs sont des handicapés de l’histoire, des amnésiques de leur héritage et de la source des valeurs qu’ils croient défendre. S’il y a aujourd’hui une association Abbé Pierre qui râle c’est parce qu’un jour, il y a eu (entre autres) une cathédrale Notre-Dame de Paris. Le caritatif est la version laïcisée de la Charité, la culture chrétienne en est pétrie de Saint Vincent de Paul à Mère Theresa en passant par les pères Blancs éradiquant la mouche tsé-tsé. Notre-Dame qui brûle c’est ce logiciel, cet ADN incarné dans des pierres, statues ou vitraux, et qui est menacé de disparition. La culture chrétienne n’a (heureusement) pas le monopole de la charité mais elle dispose de quelques garde-fous qui empêchent, par exemple,  de considérer que le SDF, le chômeur ou le migrant n’ont que ce qu’ils méritent, leur misère étant la juste sanction d’un karma trop chargé ; les nantis et les puissants ne se sentant alors aucunement responsables du sort d’autrui puisque que leur réussite suffit à les justifier.

Ceux qui sermonnent Stéphane Bern se sont-ils indignés d’autres causes bien plus douteuses, celle des Jeux olympiques par exemple, cette foire aux vanités éphémères où le sport, le vrai, a bien du mal à survivre entre dopage, course aux sponsors, aux records, le tout exaltant cet esprit de compétition qui dévaste par ailleurs la planète. Où était le chœur des « cachez-moi ce don que je ne saurais voir » quand Paris s’est mis en danger de cette gabegie ? Quel bonheur de se refaire une virginité sur le dos de la cathédrale, ou de ce qu’il en reste. Le charity-business, qui n’est pas une expression creuse, n’a-t-il pas été récupéré par le système qui s’en sert pour mettre un baume sur les plaies qu’il crée (chômage, casse sociale, migrations forcées, etc.) ? Et pendant ce temps-là, rien ne bouge.

Une « Nouvel » occasion de tuer Dieu

Autre jackpot du côté des architectes émoustillés par les paroles malheureuses du président : nous la reconstruirons « plus belle encore » ! Les Italiens sont rassurés : s’il arrive malheur à Mona Lisa, les Français la repeindront, en mieux. Le concours promis par le gouvernement tourne déjà au concours Lépine de l’innovation : exit la flèche de Viollet-le-Duc, qu’on était en train de restaurer, il en faut une new-look, en cristal, lumineuse, sur un toit verrière, etc. Les opportunistes et les arrivistes vont pouvoir se faire un nom sur les poutres calcinées, comme ces promoteurs qui font fortune grâce aux incendies de forêt. L’architecte Jean Nouvel nous dit que « la sédimentation » étant « dans l’ADN de l’édifice », « une couche de plus peut exister ». Une cathédrale est bien autre chose qu’un bassin de sédimentations. Son développement architectural était conditionné par (employons le mot fétiche de nos élites artistiques) un « concept », une notion encore opérative au temps de Viollet-le-Duc : Dieu. Ce concept, cette notion n’irrigue plus notre vie sociale, dont acte : le temps des cathédrales est clos. Les politiques, et le premier d’entre eux, mesurent-ils les risques qu’ils encourent à ouvrir la boite de Pandore ? La cathédrale a été sauvée par Victor Hugo, célèbre aussi par sa détestation de l’autocrate Napoléon III : le souverain ne s’en est jamais remis. Or aujourd’hui, Hugo rime avec réseaux sociaux qui ne manqueront pas de rappeler qu’il y a des règles en matière de patrimoine, à condition de vivre dans une démocratie.

La jurisprudence Buren

Des lois interdisent de faire n’importe quoi. Mais elles sont malmenées depuis des décennies. On sait que les colonnes de Buren sont dues au caprice du prince Mitterrand… et financées par le budget de restauration du Palais Royal (!). Mais justement, M. Macron annonçait un nouveau monde. Et voilà que l’ancien rapplique en flèche ! Si le gouvernement veut « un grand geste architectural » (encore un ? Est-ce que la Grande bibliothèque n’a pas été un fiasco suffisant ?), il faudra qu’il explique pourquoi il paye des universitaires, des historiens, des spécialistes à étudier, cartographier, des monuments sous tous les angles, au cas où il arriverait malheur et, le malheur étant advenu, on envoie tout promener pour se lancer dans une innovation scabreuse. Scabreuse parce que le monument est malade et que nos finances le sont aussi. Or, les architectes les plus célèbres (Jean Nouvel en tête) ont révélé que, lors des appels d’offres, ils ont coutume de sous-évaluer les budgets pour rafler la mise au grand dam des concurrents sincères. Ensuite, le chantier dérape dans les grandes largeurs et le contribuable paye. Pas sûr que les gilets jaunes comprennent.

Où est Macron ?

Il est indéniable que cet incendie a touché au tréfonds de la population mais il révèle aussi, notamment via les réseaux sociaux, ceux qui ne se sont pas sentis concernés qui ont applaudi ou ricané pour motifs religieux, laïcistes ou racistes, « délire de petits blancs » a-t-on lu. Le « vivre ensemble » a montré ses limites de manière inquiétante. Comme la chasse aux « fake news » a marqué le pas : la palme revenant à cette journaliste de LCI s’offusquant que « les catholiques continuent de s’approprier Notre-Dame » (sic).

Le clivage de la France se voyait dès le drame en cours. Il suffisait de comparer les émissions spéciales de France 2 et de TF1, avec un Gilles Bouleau, grave, qui a saisi l’ampleur de la tragédie (l’audimat ne s’y est pas trompé). Sur France 2, la jeune et jolie présentatrice affichait un sourire radieux, comme d’habitude, mais cette jovialité semblait tout à coup surfaite, gênante devant les images incandescentes. La distanciation d’une partie de nos élites devenait doucereusement visible, avec leur désinvolture souriante, leur distanciation polie. Anne-Sophie Lapix s’inquiétait surtout de savoir si le président était arrivé sur place : qu’il échappe aux cameras eut été une vraie catastrophe. On ne savait plus si on assistait à l’incendie d’un chef-d’œuvre mondial ou à une sorte de show pyrotechnique. Heureusement, apparut Stéphane Bern dont les larmes, retenues, apportèrent un peu de dignité et d’humanité. Evidemment, c’est lui qu’on a tenté de lyncher médiatiquement.

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