Les élections sont en République ce que les processions rituelles étaient sous l’Ancien Régime : de grandes festivités mi-sacrées mi-païennes, où le corps du peuple se régénère dans l’invocation collective et braillarde des bons auspices. Après avoir écouté la bonne parole des diverses chapelles politiques, on s’en va communier aux urnes, dans la joie inquiète que le Ciel accordera aux citoyens paix et prospérité.

On fanfaronne à la radio, on roule des yeux à la télé, on gazouille sur Internet. On se déguise en Robin des Bois, on se grime en Super Dupont, les clowns blancs et les Pierrot-la-Lune font des grimaces écocitoyennes, on se glisse des peaux de bananes et on feint de malencontreusement marcher dessus, on y répond avec des pistolets à eau ; le bruyant défilé de la nation descend dans la rue et trompette à qui mieux mieux. Les élections, on l’ignore trop souvent, c’est avant tout la fête ! Les gens comme-il-faut pensent que c’est une affaire très grave pour grandes personnes très sérieuses, mais ces gens-là ont tort. Ils se privent d’un authentique moment de rigolade. Yannick Noah va-t-il quitter la France si Dugenou est élu ? Le festival d’Avignon se tiendra-t-il encore dans la France occupée par la Bête Immonde ? Les pains au chocolat de Jean-François Copé ont-ils fessé le président de la République avec leurs petits bras musclés ? Pétaouchnok et Clochemerle feront-ils vaciller les Droits de l’Homme ?

Tels les harengs du Carnaval de Dunkerque, telle la marmotte de Punxsutawney, tels les Gilles à Binche, les articles de presse ont répondu avec une impeccable ponctualité aux règles immuables du spectacle. Le premier tour des élections a donc initié la Parade des Grand Mots Qu’on Nous ressort À Chaque Fois : « Trouble-Fête » ! « Coup de Tonnerre » ! « Énorme surprise » !

Sitôt aperçu, le pantin du fascisme (on ne gâche pas la fête !) est promené sur la grand-place, offert aux huées et aux crachats de la foule. Pas de quartier pour les fâcheux ! Qu’on le pende ! On le traîne et on le pend, entre un Père Fouettard en mousse et un épouvantail ultralibéral.

Pendant les élections, l’opinion ne compte pour rien. Ce qui compte vraiment, c’est que ces saturnales républicaines réactivent le sens de la communauté, que ces modernes rogations fertilisent notre pouvoir d’achat, et surtout que Bonhomme Carnaval finisse brûlé à son gibet, comme prévu, comme d’habitude, comme de bien entendu. Ensuite, on rentrera se coucher, l’âme contente. L’hiver est fini.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00679871_000008.

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Pierre Joncquez
est architecte.
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