La bataille dite des frontières, la Marne — le bombardement frénétique de Reims — firent des centaine de milliers de morts, désolèrent des villes et de vastes espaces. Mais, dans la litanie de l’effroi et de l’effarement que constituent le recensement des sites, où se firent face les ennemis pendant la première guerre mondiale, on ne voit pas d’équivalent à la bataille de Verdun (21 février-15 décembre 1916), si l’on rapporte son intensité, sa durée, les forces en présence, à l’étendue, relativement réduite, de son front (5 à 6 kilomètres). Il y eut avant elle, il y aura après elle, des affrontements d’une plus forte ampleur, et, bien sûr, des atrocités, mais Verdun fut le théâtre exemplaire de l’extrême conflit.

Bien que cela soit secondaire, on observera que cette tragédie se joua sur ce coin de terre lorraine, qui figurait parfaitement la tendre harmonie des paysages français, tels qu’ils étaient et tels qu’ils paraissaient sur les cartes postales. L’infernale réalité des combats qui s’y déroulèrent, leur férocité, en sont encore augmentées, et n’en paraissent que plus atroces.

Le commandement allemand avait une apparence, celle du Kronprinz Friedrich Wilhelm, de la maison Hohenzollern, fils de son père le Kayser Guillaume II, et une réalité, Erich von Falkenhayn. Le Kronprinz, chef des armées pour opérette viennoise, au visage en museau de renard, toujours fendu d’un sourire de malice gourmande, arbore sur son bonnet à poil la tête de mort des hussards prussiens. Il mêle la frivolité d’un Don Juan de sous-préfecture à un pangermanisme très agressif. Plus tard, il accueillera sans déplaisir apparent la prise de pouvoir par les nazis. Falkenhayn, quant à lui, veut une action massive, qui bousculerait (annihilerait) la seule armée française.

Trois-cent-soixante-deux-mille français, 337 000 allemands tués : Verdun n’inaugure pas mais amplifie l’ère du carnage industriel. Et voici les sacrifiés : une armée de paysans, d’ouvriers, qui souvent apparaissent en gros plan ou tout au loin, minuscules, courant sous la mitraille, avant d’être pulvérisés par des obus : comment, pourquoi ont-ils tenu, résisté, contre-attaqué, enduré une misère sans pareille ? Contrairement à une mauvaise légende, leurs officiers, eux aussi, sont tombés en les entraînant à l’assaut.

Il furent peu nombreux à démontrer de la clairvoyance : on évoquera seulement le général Edouard de Castelnau, qui fit acheminer à la hâte des renforts, et la belle figure du lieutenant-colonel Driant, brillant saint-cyrien, patriote, député, abandonnant le confort de l’Assemblée pour reprendre son commandement. Hostile au démantèlement des places fortes, inquiet des renseignements qui lui parvenaient, il avait lancé des alarmes, mais Joffre, semble-t-il, ne voulut pas en tenir compte. Au deuxième jour de l’attaque, le 22 février au matin, il se trouve dans le Bois de Caures, en première ligne avec ses Chasseurs. Les bombardements reprennent ; vers 16 h, il lui reste moins de cent hommes debout sur deux bataillons ! Driant donne l’ordre de se replier. Il s’effondre peu après, mortellement touché.

Isabelle Clarke et Daniel Costelle poursuivent, avec Apocalypse Verdun, leur « immense édifice de la mémoire » du tragique XXe siècle. Ils ne pensent pas seulement en documentaristes ; le soin qu’ils apportent à leurs réalisations, ce qu’on peut appeler leur « manière » les désignent comme de véritables cinéastes de ces temps de carnage et de déraison. Apocalypse Verdun est une œuvre bouleversante.

Apocalypse Verdun, ce dimanche 21 février, 20 h 55, France 2.

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