« Une paire de mères vaut mieux qu’un père de merde » pouvait-on lire sur l’une des pancartes qui s’agitaient au-dessus de la foule des manifestants. Tant de bon sens force l’approbation, si hétérosexuelle soit-elle. Dimanche dernier, un projet de loi dont on disait qu’il servait les intérêts d’une seule minorité a  pourtant réuni pour le défendre un nombre de manifestants qui dépassait largement les seuls représentants de cette minorité. Pourquoi des individus hétérosexuels, n’ayant a priori aucun intérêt corporatiste, sont-ils venus grossir les rangs de ce cortège ?

Si certains s’indignent de ce qu’on veuille donner une base légale à une union que Dieu, ou la Nature, ou le contrat social réprouveraient, on peut s’indigner en retour de cette indignation. Si deux homosexuels ont décidé de se jurer fidélité, quel mal cela peut-il bien faire ? Comment fait-on pour se sentir gêné par l’union d’individus que nous ne connaissons pas ? Comment la famille hétérosexuelle chrétienne, foyer de toutes les névroses, peut-elle se figurer que l’enfant ait besoin de « repères » ?

Mais la réponse, qu’on me pardonne, est évidente : ces sentiments d’indignation empruntés proviennent d’un faux savoir, d’une fausse connaissance a priori sur la société, la Nature, ou Dieu. Un individu qui prétend posséder une connaissance a priori sur ce que Dieu veut ou ne veut pas, cela s’appelle un pharisien. Un individu qui assigne des objectifs et des fins a priori à la Nature, cela s’appelle un charlatan. Un individu qui s’estime en mesure de décider a priori de ce qui est bon ou mauvais pour une société, cela s’appelle un fasciste. Pharisiens, charlatans, fascistes forment cette classe d’individus au sujet de laquelle Socrate s’étonnait qu’ils se figurent savoir quelque chose alors qu’ils ne savent rien. À défaut de pouvoir s’offrir le luxe d’un examen philosophique complet de ses préjugés, je recommande un peu de modestie dans ses opinions.

Ni les pharisiens, ni les charlatans, ni les fascistes ne prennent leur petit-déjeuner avec Dieu ou avec la Nature. Ce que Dieu veut ou ce que la nature poursuit, ils ne le savent pas davantage que vous et moi. Ceux qui prétendent que Dieu agrée ceci ou cela, ou que le but de la Nature est l’union du mâle et de la femelle, ou que la finalité de la sexualité est la reproduction, n’ont aucune idée de ce qu’ils avancent. Ils le sortent de leur chapeau, ou le tiennent d’individus qui le sortent eux-mêmes de leur chapeau. Ces assertions sont sans fondement : que la sexualité permette la reproduction, c’est une chose; que la reproduction en soit le but, c’en est une autre. Que la Nature permette l’union du mâle et de la femelle, c’est une chose; que l’union du mâle et de la femelle en soit le but, c’en est une autre. Qu’un vieux mythe raconte qu’au commencement il y avait un homme et une femme, c’est une chose; que Dieu réprouve des formes d’union différentes, c’en est une autre.

On peut lire que le fait pour l’union maritale de désigner celle d’un homme et d’une femme serait un méta-principe de notre Constitution. Pour ma part je me méfie de tout ce qui est « méta ». Quand à ce prétendu « contrat social » je ne l’ai jamais lu ni signé; l’avantage des contrats réels imprimés et signés est que les charlatans, ou les pharisiens, ou les fascistes, ne peuvent pas leur faire dire n’importe quoi.

Aussi rassurez-vous ! Vous n’avez pas loupé, comme un gros benêt, votre petit-déjeuner avec Dieu ou avec la Nature. Vous n’avez pas signé pour une société qui reposerait exclusivement sur le modèle de la famille hétérosexuelle. Il ne s’agit, une fois encore, que d’une abominable volonté de coercition, du plaisir pervers d’édicter des règles, de l’art raffiné de contrarier ses semblables.

Il est à déplorer qu’il n’y ait pas de vrai parti libéral en France. La droite est libérale en ce qui concerne l’économie, mais coercitive en ce qui concerne les moeurs et la morale publique. La gauche est libérale en matière de moeurs et de morale publique, mais coercitive en ce qui concerne l’économie. Nous n’avons pas de parti qui soit libéral à la fois sur l’économie et sur les moeurs. Résultat: on peut être libéral et hétérosexuel et manifester aux côtés de la gauche et des homosexuels.

*Photo : cbr_perso.

Lire la suite