C’était le 24 mai 1968. A 17 h 30. J’étais une jeune étudiante berlinoise de 21 ans et nous prenions un verre dans le Charlottenburg avec Willy, qui ne m’avait pas encore demandée en mariage. Il ne l’a jamais fait d’ailleurs et j’attends toujours qu’il vienne, avec des gants beurre frais, me demander ma main pour y coller de romantiques menottes que seuls le marquis de Sade et Robert Ménard savent apprécier à leur juste valeur (Robert, si tu me lis, sache que j’ai vu tes affiches et que je suis ouverte, moi aussi, aux nuits de Chine, nuits câlines, nuits d’amour).

Le temps a fait son œuvre et je ne sais plus trop bien de quoi mon futur mari et moi parlions à ce moment précis de mai 1968. Peut-être était-il en train d’échafauder je-ne-sais-quelle organisation de sit-in ou de die-in en faveur d’une cause essentielle (Willy a toujours été revendicatif et fainéant) : solidarité avec les étudiants parisiens victimes de l’impitoyable répression gaulliste (10 000 morts), sympathie pour Rudi Dutschke qui se remettait à peine de l’attentat qui l’avait visé un mois auparavant, manifestation contre le coup d’Etat en Sierra Leone ou contre l’élection du vieil Arnulfo Arias à Panama…

Ce dont je me souviens, c’est qu’Il est entré à 17 h 30 précises dans le bar et que, dès lors, je n’ai plus vu que Lui. J’avais vu Sa photo noir et blanc dans les journaux. J’ai reconnu Ses cheveux rouges. Il s’est assis. Je me suis levée, empressée de Le saluer.

Il m’a répondu par un borborygme dont seuls les Allemands ont le secret, lorsqu’ils veulent se débarrasser d’un importun. Je L’ai quitté, pour retourner m’asseoir. Willy était déjà en train de partir, me lançant :

– Compte plus sur moi pour t’épouser… De toute façon, le mariage c’est nul !

Il est sorti. Neuf mois après nous avions notre première fille. Trois ans après nous nous mariions. Voilà trente-sept ans donc qu’à cause de Daniel Cohn-Bendit et Willy réunis, j’éprouve la nullité du mariage. Pas de quoi frapper une vierge.

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