Les Libanais élisent leurs députés pour la première fois depuis 2009. Dans un pays en crise politique quasi-permanente, coincé entre Israël et la Syrie, le spectre de la guerre civile n’est jamais loin. Treize ans après le retrait des troupes syriennes, le pays du Cèdre abrite un million de réfugiés syriens et se fracture toujours entre partisans et adversaires du Hezbollah. Dans ce second camp, les Forces libanaises (FL) de Samir Geagea se sont alliées au Courant du Futur de Saad Hariri. Journaliste et militante FL, Maya Khadra a répondu à nos questions. Entretien.



Daoud Boughezala. Cela fait maintenant treize ans que la Syrie a retiré ses troupes du Liban. Aujourd’hui que les citoyens libanais sont appelés aux urnes pour élire leurs députés, quel bilan tirez-vous de cette nouvelle indépendance ?

Maya Khadra1maya C’est une indépendance en trompe l’œil car elle est incomplète.  Les treize dernières années ont été traversées par deux mini-guerres et une vacance présidentielle qui a duré jusqu’à l’élection de Michel Aoun en 2016. Certes, le 26 avril 2005, les troupes syriennes ont quitté le Liban. Mais les mêmes défis attendent aujourd’hui le pays, notamment la terreur du Hezbollah. Ce parti chiite financé par l’Iran soutient militairement le régime de Bachar Al-Assad en Syrie et menace les Libanais avec ses armes. En juillet 2006, le Hezbollah avait pris la décision irresponsable de kidnapper deux soldats israéliens à la frontière, ce qui a déclenché l’ire d’Israël. La réplique fut violente et intransigeante, affectant de nombreuses infrastructures du Liban.

Deux ans plus tard, le 7 mai 2008, le Hezbollah a occupé des quartiers entiers de Beyrouth et ouvert le feu sur des citoyens innocents. Depuis, la mainmise du Hezbollah sur une partie du pays ne faiblit pas, d’autant que ce parti-milice se permet de s’ingérer dans des conflits régionaux comme la guerre du Yémen, le Bahreïn ou la guerre en Syrie. Autant dire que l’indépendance libanaise reste à construire, le retrait des forces syriennes n’étant qu’un début.

A l’époque, le paysage politique libanais était fortement polarisé autour du rapport à la Syrie. Après l’assassinat de Rafiq Hariri le 14 février 2005, le camp antisyrien du 14 mars auquel appartenait votre parti les Forces libanaises s’opposait à l’alliance prosyrienne du 8 mars (Hezbollah, Amal et autres). Ce clivage est-il encore pertinent?

Il reste une polarisation entre deux camps, l’un composé de partis souverainistes, l’autre pro-syrien et pro-iranien au service de ses ambitions expansionnistes régionales du Hezbollah avec le renfort de ses alliés chrétiens avides de pouvoir. Le président Michel Aoun et son parti le CPL, que dirige son gendre le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, ne faisaient initialement pas partie du 8 mars mais du 14 mars. Puis, en 2006, il s’est retourné contre ses alliés du 14 mars et a cherché meilleure fortune auprès du Hezbollah, qui lui a apporté un grand soutien, l’amenant jusqu’au palais présidentiel. A sa suite, une partie des chrétiens s’aligne sur l’Iran et le régime syrien contre Israël, ce qui met en danger le Liban. Une autre partie prêche plutôt la neutralité du Liban, compte tenu de l’embrasement de la région, a fortiori depuis le printemps et l’hiver arabes. Nous ne voulons pas d’alliances régionales contraignantes : ni avec l’Iran, ni avec la Syrie, ni avec l’Arabie saoudite, ni avec Israël (pays que l’Etat libanais considère toujours comme un ennemi mais avec lequel, je ne veux personnellement pas être en guerre). Le souverainisme au Liban rime avec distanciation et paix avec les voisins.

L’Arabie saoudite n’a aucun intérêt à semer la zizanie au Liban

Vos griefs contre l’Iran pourraient s’appliquer à l’Arabie saoudite. Cette puissance alliée du Courant du Futur et des Forces libanaises est aussi un foyer de propagation de l’islamisme, aux visées non moins expansionnistes que Téhéran. Pourquoi ce deux poids deux mesures ?

Après la brève guerre de juillet 2006, qui a opposé le Hezbollah et Israël, c’est l’Arabie saoudite qui s’est empressé d’aider le Liban et de le reconstruire avec le Qatar. Beaucoup de jeunes libanais, après l’obtention de leurs diplômes, vont travailler dans les pays du Golfe, notamment en Arabie saoudite. Depuis le début de la guerre syrienne, près d’un million et demi de réfugiés syriens majoritairement sunnites sont venus au Liban. Si l’Arabie saoudite avait voulu créer des cellules terroristes parmi ces réfugiés, n’aurait-elle pas pu le faire ? L’Arabie saoudite n’a aucun intérêt à semer la zizanie au Liban, pays où les sunnites sont pacifiques. Même pendant la guerre, ils n’ont pas tenu les armes. J’en veux à l’opinion publique française d’avoir parfois une vision simpliste des choses. Aucun sunnite libanais n’a rejoint Daech. Si l’Arabie saoudite peut être déplorable à certains égards, au Liban, elle n’a armé aucun parti ni groupuscule terroriste. Le terrorisme djihadiste n’existe pas au Liban. Il est par contre présent dans l’idéologie du Hezbollah, inspirée par la pensée de Khamenei et les ambitions expansionnistes iraniennes dont les exécutants sont les Gardiens de la révolution (pasdarans). J’ajoute que le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman est progressiste. Il veut dépoussiérer les mentalités et avancer avec son pays vers des horizons plus ouverts, au risque d’entrer en affrontement direct avec le clergé. D’ailleurs, ne confondons pas le clergé wahhabite qui finance des musulmans intégristes partout dans le monde, surtout en France, et la famille régnante – qui n’est, du reste, pas sans failles.

Je reproche à Saad Hariri de s’allier tantôt avec des forces non-souverainistes, tantôt avec des partis souverainistes.

N’est-ce pas un tantinet manichéen de parer votre camp de toutes les vertus ?

A l’intérieur même du 14 mars, il y a des dérapages. Si certains partis sont restés fidèles aux idéaux du 14 mars,  d’autres ont tergiversé et passé des compromis, chose compréhensible et légitime dans un pays où tout est basé sur le consensus interconfessionnel. Les Forces libanaises ont formé des listes cohérentes avec leurs principes, s’alliant avec des indépendants ou se présentant seules. De son côté, le Courant du Futur, présidé par Saad Hariri, s’est allié dans certaines circonscriptions avec Gebran Bassil (CPL). Et ce, à Zahlé et dans la plaine de la Békaa qui est un des plus grands cazas partagé en 3 circonscriptions, situé entre le Mont Liban et l’Anti-Liban qui sépare le pays de la Syrie. C’est une zone stratégique pour le Hezbollah. Il peut infiltrer ses combattants à travers la frontière, y mettre des dépôts d’armes, sachant que l’Etat reste dramatiquement absent de cette région très peu développée, surtout au nord. Je reproche donc à Saad Hariri de s’allier tantôt avec le CPL et d’autres forces non-souverainistes, tantôt avec des partis souverainistes. Certes, Hariri subit beaucoup de pression et a été humilié mais il ne devrait pas pactiser avec ceux qui ont approuvé l’assassinat de son père.

Précisons aux non-initiés que le système électoral libanais s’appuie sur une base confessionnelle. En tant que militante du parti des Forces libanaises, approuvez-vous ce confessionnalisme ?

Je voudrais d’abord rappeler que les Forces libanaises sont certes un parti de philosophie chrétienne mais libanais et patriote, fidèle à l’histoire des maronites et de tous les Libanais souverainistes. Historiquement, notre communauté a combattu les occupants de tous bords et s’est ouverte à l’Occident depuis longtemps (le serment d’union à Rome date de 1203 !). Elle a contribué à poser la pierre angulaire du Liban. Bien que notre chrétienté ait été exaltée comme appartenance durant la guerre civile qui a opposé toutes les communautés religieuses les unes aux autres, l’histoire libanaise regorge de moments d’union nationale interconfessionnelle. C’est ce qu’il faudrait retenir du passé. Au cours de nombreuses batailles, les maronites se sont alliés aux autres communautés libanaises (musulmanes) contre les Mamlouks et les Ottomans (musulmans). Dès le règne de l’émir druze Fakhreddine II (1572-1635), les fondements de l’Etat libanais moderne ont été posés. Au XIXe siècle, pendant la période des deux caïmacamats, il y avait des conseils multiconfessionnels suivant la répartition communautaire au Mont-Liban. Le pays a toujours fonctionné ainsi.

Historiquement, ce sont les chrétiens qui ont demandé l’indépendance du Liban.

Est-ce un argument suffisant pour maintenir le statu quo institutionnel ?

Ce système confessionnel consensuel n’est pas imposé par la Constitution, laquelle ne stipule pas que le président de la République doit impérativement être chrétien. Bien au contraire, l’introduction de la Constitution affirme que le Liban est un Etat qui suit le système confessionnel en attendant d’être un jour laïc. Nous ne sommes pas l’Egypte dont la Constitution affirme : « L’Islam est la religion de l’Etat ». Pour le moment, un système laïc n’est pas souhaitable. Aujourd’hui, il y a une communauté sunnite pacifique et sans armes, une communauté chrétienne pacifique et sans armes puis un tiers du Liban chiite armé relié à l’Iran et contrôlé par le Hezbollah au projet et à l’idéologie religieux. Dans ces conditions, le projet laïc servirait le Hezbollah et lui assurerait la mainmise sur le pays. C’est donc par réalisme que je soutiens le maintien provisoire du confessionnalisme. Il faut aussi respecter la spécificité du peuple libanais qui est profondément communautaire. Même s’ils ne sont pas pratiquants, les musulmans tiennent à rompre le jeûne de Ramadan en famille. Et même si les chrétiens ne sont pas tous pratiquants, ils tiennent massivement au symbole sapin de Noël et à la messe de Pâques. J’ajoute que les musulmans libanais sont très lucides. Il leur importe que les chrétiens vivent dans la dignité et leur soient redevables. Car ce sont les chrétiens représentés par le Patriarche Hoyek qui ont demandé l’indépendance du Liban, le grand Liban avec ses 10 452 kilomètres carré, à la conférence de paix de Paris en 1919 et ont tendu la main aux autres communautés. Malgré tous les clivages politiques, la cohésion nationale perdure.

Dans les années 80, Nasrallah annonçait vouloir transformer le Liban en Etat chiite

Au nom de cette entente, malgré votre hostilité au Hezbollah, ne lui reconnaissez-vous pas le mérite d’avoir préservé l’avenir des chrétiens syriens en sauvant le régime d’Assad ?

Personne ne me fera croire que le Hezbollah, financé par l’Iran où les chrétiens n’ont aucun droit, s’est ingéré en Syrie pour protéger les chrétiens. Le Hezbollah n’est pas intervenu dans les régions syriennes peuplées de chrétiens car celles-ci se trouvent déjà sous le contrôle de Bachar Al-Assad. En Syrie, les grands massacres se sont déroulés dans des secteurs sunnites comme Alep-Est, Douma, ou Raqqa. L’Etat islamique y tuait des citoyens libres, majoritairement sunnites, qui n’étaient affiliés à aucune organisation islamiste. Je rappellerai aussi, notamment à l’opinion publique française, que le Hezbollah a assassiné 48 parachutistes français durant la guerre libanaise (attentat du Drakkar, octobre 1983).

Loin de moi l’idée de défendre les islamistes sunnites aussi criminels que le Hezbollah, mais n’oubliez pas que la pratique de l’attentat suicide a été introduite par le Hezbollah au début des années 1980. Dans ses discours de l’époque, Hassan Nasrallah annonçait vouloir transformer le Liban en Etat chiite et réserver le fief chrétien du Kesrouan aux chiites. Pendant les longues années d’occupation syrienne du Liban, l’appareil sécuritaire soutenu par le Hezbollah a visé nombre de chefs chrétiens. Le chef des Forces libanaises Samir Geagea a été injustement emprisonné (1994), le responsable du mouvement estudiantin des FL Ramzi Irani assassiné (2002). Etait-ce dans l’intérêt des chrétiens ? Dernièrement, Nasrallah a accusé Antoine Habchi, candidat maronite des Forces libanaises dans la circonscription de Baalbeck-Hermel, d’être un conspirateur pro-Daech au seul prétexte qu’il s’oppose au Hezbollah. C’est révélateur de son terrorisme intellectuel.

Le Hezbollah fait aujourd’hui mine de défendre les chrétiens, mais demain il se retournera contre eux.

Que répondez-vous aux associations de défense des chrétiens d’Orient qui voient dans le régime syrien un moindre mal ?

Ces poncifs aveuglent une partie de l’opinion publique occidentale. Si l’extrémisme sunnite est mon ennemi, l’ennemi de mon ennemi n’est pas forcément mon ami. La survie des citoyens du Moyen-Orient ne dépend pas de celle d’une dictature ou d’un régime assassin mais du respect de l’Etat de droit. Le Hezbollah fait aujourd’hui mine de défendre les chrétiens, mais demain il se retournera contre eux.  A Palmyre, sous le contrôle du régime, l’armée de Bachar et ses sbires du Hezbollah- pasdarans inclus- se sont retirés pour laisser avancer Daech puis ont crié à la profanation d’un site historique. L’été dernier, les hommes du Hezbollah ont laissé fuir les terroristes de l’Etat islamique et les ont laissé partir dans des bus climatisés dans un grand troc d’otages.

Prenons un peu de recul. Le nombre de chrétiens en Syrie n’a pas attendu la guerre pour s’amenuiser jusqu’à peau de chagrin. Sous Hafez Al-Assad, les chrétiens sont passés de 25% à 8%. Les chrétiens étaient-ils dont si épanouis sous l’ombrelle de ce dictateur soi-disant laïque pour ainsi quitter le pays ?

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