Daoud Boughezala. L’Arabie Saoudite a-t-elle vraiment lâché du lest au Liban ou compte-t-elle sur le retour de Saad  Hariri à la tête du gouvernement pour faire valoir ses intérêts ?

Olivier Hanne.[1. Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] Le général Aoun était le candidat du Hezbollah, et indirectement du régime syrien et de Téhéran. Mais comme il est fin politique, il a nommé Premier ministre Saad Hariri, le chef de file des sunnites pro-saoudiens. Il n’empêche que l’Arabie Saoudite a complètement perdu la main sur l’élection présidentielle. Or Ryad ne peut laisser le Liban lui échapper financièrement et géopolitiquement. D’autant que l’Arabie Saoudite a perdu sur tous les terrains : en Syrie,  au Yémen,  face à Daech, etc. Au Liban, signe que l’Arabie saoudite a perdu pied, le contrat Donas a été suspendu il y a un an. C’était un contrat à trois de deux milliards d’achat d’armes françaises que les Saoudiens avaient signé avec le Liban. Lorsque l’Arabie saoudite a vu que l’élection présidentielle libanaise pouvait lui échapper, elle a préféré se retirer et annuler le contrat Donas. Cela envoie des signaux de faiblesse à toute la région, d’autant plus que, sur le plan intérieur, dans le royaume, le wahhabisme ne paraît plus qu’une façade depuis une dizaine d’années.

C’est-à-dire ?

Le système saoudien n’est plus qu’une dynastie sans rien derrière. Or, sans le wahhabisme, qui en constituait l’ADN, le régime saoudien est sinon condamné, du moins très menacé. Toute une série de mouvements populaires pro-Daech s’est déclenchée en Arabie Saoudite, y compris chez des officiers de l’armée de l’air ! L’Arabie Saoudite est confrontée à un problème d’identité car elle n’est de toute évidence plus capable d’incarner l’orthodoxie rigoriste sunnite. A l’avenir, l’Arabie va-t-elle utiliser une capacité de nuisance plutôt qu’une capacité pacificatrice au Liban ? Tout dépendra du contexte général.

Un des éléments du contexte régional est l’afflux de réfugiés syriens, notamment au Liban où ils dépassent le million. Représentent-ils aussi un danger djihadiste pour le Liban, voire l’Europe ?

Une grande partie des réfugiés syriens au Liban entretient des liens familiaux, religieux et militaires avec les rebelles syriens sunnites en Syrie que l’Arabie Saoudite pourrait très bien utiliser pour déstabiliser le Liban ou contraindre le général président Aoun à remettre en cause son alliance avec le Hezbollah.

Ceci dit, ces réfugiés ne représentent pas un réel danger pour l’Europe. Il y a peu de chances pour qu’ils aient des velléités d’action en France car leur objectif premier est de faire tomber le régime Assad. Même s’il y a forcément quelques daechistes parmi ces réfugiés, l’écrasante majorité soutient l’Armée syrienne libre ou Fatah Al-Cham, qui a formellement rompu ses liens avec Al-Qaïda. D’autant plus que ce sont essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, les jeunes hommes étant restés combattre en Syrie contre Assad.

Un front syrien dans lequel est activement impliqué le Hezbollah, aux côtés du régime Assad. Son allié Michel Aoun a été élu président grâce à un compromis entre les différentes forces politoc-confessionnelles. Sera-t-il vraiment un président fort ?

Il y a une différence entre le Michel Aoun de 1986-1988 qui déclarait la guerre à la Syrie et le Michel Aoun d’aujourd’hui. Depuis son retour d’exil en 2005, Aoun a été marqué par dix ans de vie politique au Liban, de rouerie et de compromissions politiques. D’autant plus qu’au Liban, il est devenu difficile depuis le Pacte national de 1943 et les présidences des années 1950 d’incarner un président fort. Aoun aura énormément de mal à dominer la situation, l’exécutif sera dans les mains de Saad Hariri, ce qui peut calmer l’Arabie Saoudite. Mais le régime syrien étant très certainement le futur vainqueur en Syrie, le Hezbollah va devenir la force politique et sociale dominante au Liban malgré les énormes pertes qu’il a subies en Syrie. Pour le président Aoun, tout va se jouer en fonction de l’évolution du rapport avec Israël. Si le statu quo se maintient sans réaction d’Israël face au retour de puissance du Hezbollah, Aoun pourra jouer un rôle d’arbitre sans avoir de réel pouvoir. En revanche, si Israël intervient au Sud-Liban le pays explose à nouveau, les factions se recréeront, la haine contre Aoun grandira.

Quels sont les scénarios qui s’offrent à la France dans son action au Proche-Orient ? Soutenir le clan Hezbollah-Aoun, et donc les chiites, ou Saad Hariri et l’Arabie Saoudite ?

Dans l’intérêt du Liban, nous devrions soutenir Aoun quitte à accepter indirectement le Hezbollah qui est devenu une force sociale, une force de redistribution et de solidarité interconfessionnelle qui fait  aussi profiter de sa manne  des villages chrétiens. Mais dans l’intérêt propre de la France, nous pouvons cyniquement jouer la carte saoudienne. L’Arabie Saoudite se trouve aujourd’hui dans une telle situation d’isolement qu’elle est prête à tout pour avoir des alliés extérieurs. Nous devrions pouvoir monnayer notre soutien à Ryad. Cela peut nous être avantageux, et pas seulement aux niveaux financier et économique. On pourrait négocier avec l’Arabie Saoudite un partage de renseignements sur nos wahhabites en France : en échange de la protection du royaume contre les dangers extérieurs, on obtiendrait des informations sur l’identité et les projets des salafistes français. Encore faudrait-il que nos gouvernants concluent un deal extrêmement ferme avec l’Arabie saoudite. Nos politiques sont-ils capables d’une telle fermeté ? C’est une autre histoire.