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Les mépriseurs méprisés

Face caméra, pas peu fier du succès de son film aux Oscars, le producteur Thomas Langmann s’en prend aux Inrockuptibles, journal coupable à ses yeux de ne pas avoir placé The Artist dans son Top 20 des meilleurs films de l’année 2011. Il se moque d’un magazine « qui vend 10 numéros par mois » et se veut néanmoins arbitre des élégances, alors que les Américains viennent de prouver que The Artist est un grand film. Sur son compte Twitter, Mattieu Kassovitz s’en prend au cinéma français qu’il « encule », « se fout » des Césars – institution coupable à ses yeux de n’avoir pas retenu L’Ordre et la morale mais privilégié Polisse et Intouchables, qui se sont partagés le gâteau des nominations et des prix.

Les exemples de ce type abondent, en dehors même du microcosme du cinéma français : Pascal Obispo attaquant l’émission Taratata parce qu’il n’y avait jamais été invité ; le rappeur Booba n’ayant pas de mots assez durs pour Les Victoires de la musique… parce que sa nomination s’inscrivait sous l’appellation supposée péjorative de « musiques urbaines » ; des directeurs de théâtre vilipendant les Molières… parce que leur pièce n’était pas mentionnée dans la catégorie « meilleur spectacle »… [access capability=”lire_inedits”] Aujourd’hui, le vaniteux humilie le cuistre, le raté en veut au minable, le snob se moque du précieux et l’ordure dénonce le salaud. Les journalistes serviles démasquent les politiciens hâbleurs, les critiques myopes attaquent les romans flous, les cinéphiles moutonniers dénoncent les cinéastes académiques. Notre époque est celle du débat de corrompus dénonçant les compromissions, de tristes drilles moquant les tristes sires, de sectateurs de la modernité la plus échevelée se reprochant mutuellement de n’être pas assez modernes. Philippe Muray l’évoquait déjà dans son Moderne contre Moderne (2005) : « Les désaccords n’ont plus lieu qu’entre instances largement d’accord sur les objectifs à atteindre, et qui ne se séparent même pas sur la question de la désirabilité d’un monde en train de se suicider. » En tous lieux, désormais, le Moderne n’a ainsi plus qu’une occupation : « crêper son propre chignon ».

Il faut bien comprendre en effet que The Artist appartient entièrement au cinéma défendu par Les Inrocks (qui l’ont d’ailleurs encensé lors de sa sortie) : la parodie gentiment décalée et le genre dynamité comme forme, la nostalgie rigolarde et l’incommunicabilité pop comme fond. Il faut bien comprendre que L’Ordre et la morale, c’est tout comme Polisse, du cinéma politique d’aujourd’hui, c’est à dire parfaitement inoffensif puisque revu et corrigé par l’auto-apitoiement sentimental. Langmann ou Kassovitz aimeraient bien se poser en parias, l’un en héraut d’un cinéma populaire méprisé par une critique élitiste, l’autre en créateur d’un cinéma innovant incompris d’une profession conformiste mais, hélas, il n’y a plus de parias. Comme le prophétisait déjà Baudrillard dans ses Cool Memories (1990), « pas moyen d’être le Rushdie de l’Occident. C’est qu’il n’y a personne en face, pas de possibilité de dire le mal, de réveiller l’aversion, à défaut de subversion, pas de réaction vivante. C’est le signe d’un très grand mépris de cette culture pour elle-même ». Oui, le Moderne n’a plus face à lui que le Moderne pour en découdre et pour en jouir, lui qui veut à la fois la solitude du poète maudit et les flatteries des courtisans, lui qui a tant besoin d’être en avance et pourtant attendu, d’être singulier à la mesure de tout le monde, lui qui a un si fort désir de surfer sur un air du temps que ne comprendraient cependant plus que des happy few.

Langmann méprise Les Inrockuptibles et Kassovitz les Césars : en ce cas, le violent regret de n’être pas dans leurs petits papiers signe une belle haine de soi. Ce serait d’ailleurs l’hypothèse la moins grave, après tout, que ces gens cultivent en eux-mêmes un négatif si ardemment éradiqué partout ailleurs ; ce serait peut-être même l’occasion de faire un cinéma un peu moins lisse. Ou alors, seul le besoin de reconnaissance guide leur aversion et leur estime, et ce mépris affiché ne découle que d’un inassouvissement passager. Ce qui est certain, c’est que le Moderne n’a pas fini de faire son cinéma.[/access]
 

Mars 2012 . N°45

Article extrait du Magazine Causeur


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Ludovic Maubreuil est né en mai 1968. Hôte de diverses revues (Eléments, La Revue du Cinéma, Le Magazine des Livres), il collabore en outre au site collectif Kinok (www.kinok.fr). Il est l'auteur de Bréviaire de cinéphilie dissidente (Alexipharmaque, 2009)

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