Véritable colonne vertébrale de la Ve république, l’élection présidentielle semble plus que jamais contestée par certaines élites, sinon dans son existence – après Mendès-France ou Pierre Joxe, Montebourg se fit un nom, jadis, en proposant sa suppression pure et simple -, du moins dans sa valeur. Au regard du principe démocratique, elle ne serait nullement supérieure aux élections législatives, qui visent elles aussi à donner des représentants à la nation. On comprend ce que cache une telle assertion : en plaçant ces deux élections à égalité, on en vient logiquement à mettre sur le même niveau le Président et les députés : la légitimité de ces derniers serait équivalente à celle du Chef de l’Etat ; au moins équivalente, si l’on considère la méfiance profonde que la « Tradition républicaine » a toujours éprouvé pour une élection présidentielle qu’elle accuse d’être lourde de dérives plébiscitaires. Ainsi, les deux élections ayant la même valeur, plus rien ne justifie la suprématie institutionnelle du Président – cet archaïsme indéfendable qui ferait de la France la risée des Etats civilisés. Conservons donc l’élection présidentielle, puisque les Français y tiennent, dit-on : mais normalisons le Président en lui retirant ses prérogatives, et en les confiant à un Premier ministre responsable devant le Parlement, comme c’est le cas au Portugal, en Autriche ou en Finlande… En bref, maintenons le folklore pour leur faire plaisir, mais soyons sérieux, et rendons au Parlement le pouvoir qui ne lui a échappé, en 1958, qu’à la suite d’une série de hasards malencontreux.

Le discours consistant à mettre sur un pied d’égalité l’élection présidentielle et les législatives a donc pour but avoué de défaire ce qui constitue l’essentiel de la Ve république – au nom d’une idéologie parlementariste présentée comme ultramoderne, alors qu’elle paraissait déjà poussiéreuse à Georges Clémenceau ou à Raymond Poincaré.

Le problème, c’est qu’en réalité, ces deux élections n’ont évidemment pas la même valeur. Et ce, pour une raison très simple, qui est que le président de la République est le seul à être élu par le peuple tout entier – alors que le résultat des législatives dépend largement des modalités du découpage électoral, des déséquilibres démographiques, des alliances entre partis, de questions de lieux et de personnes, bref, des innombrables considérations locales, politiciennes ou conjoncturelles qui président à la désignation des 577 membres de l’Assemblée nationale. Une différence de valeur et d’importance, non seulement en soi, de par leur nature, mais aussi – et cela n’est pas rien dans un système qui se veut démocratique -, aux yeux des Français eux-mêmes ? C’est ce que vient de démontrer à nouveau, à l’issue du premier tour des nouvelles élections législatives, un taux de participation qui, inférieur à 58%, est non seulement historiquement bas, se situant dans une inexorable dynamique de dégradation (on était à 60, 4% en 2007, à 64, 4% en 2002, à 67, 9% en 1997, etc.) , mais qui contraste avec les (insolents) 79,48 % de participation du premier tour de la présidentielle…

Or, ce phénomène n’a rien de fortuit : il suffit de reprendre les chiffres des diverses consultations électorales pour constater qu’il existe un lien très étroit entre le niveau de participation et l’importance que les électeurs prêtent à l’élection en question. C’est ainsi, par exemple, que les Français ont peu à peu compris que les élections au Parlement européen, initialement présentées comme capitales, n’avaient en réalité qu’une incidence réduite sur le fonctionnement de l’énorme machine bruxelloise, où l’essentiel des décisions dépend du Conseil et de la Commission. De là, un déclin constant du taux de participation, passant de 60, 7% en 1979 à 40, 6% en 2009.

Pour ce qui est des législatives, on constate que dans les premières décennies de la Ve république, celles-ci font jeu égal avec l’élection présidentielle, à un niveau élevé sans doute dû à l’habitude acquise sous les républiques précédentes, du temps de la souveraineté de l’Assemblée. Mais à partir des années 1970-1980, la différence se creuse, passant progressivement de 10 points (en 1981, on enregistre 85 % au second tour de l’élection présidentielle, contre 75 % au second tour des législatives) à plus de 20 points de différence (en 2007, toujours au second tour, on est à 83, 9% contre 59, 9%). Malgré le discours de politiques qui ne cessent de réclamer la revalorisation du parlement, les Français considèrent de plus en plus l’élection présidentielle comme la seule réellement significative, les autres consultations nationales leur apparaissant comme accessoires, presque subsidiaires – au point que beaucoup estiment qu’elles pourraient être purement et simplement couplées avec l’élection du chef de l’État.

Et telle est sans doute la grande leçon que l’on peut tirer du taux de participation de ce premier tour. Pour les Français, les législatives ne valent décidément pas (ou plus) l’élection présidentielle, promue au rang de fête majeure, sinon unique, du calendrier républicain. Ce faisant, les abstentionnistes viennent, sans le savoir, de balayer les espoirs des partisans d’une VIème « déprésidentialisée », et de conforter la « monarchie républicaine » établie par le général De Gaulle. Comme le dit la sagesse populaire, il arrive que le diable porte pierre…

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