La France est un pays catholique. Enfin, elle l’était encore la semaine dernière, quand tout ce qui portait calotte passionnait les rédactions et déclenchait dans le pays des élans rares de haine et de détestation. Quelle autre nation qu’une ultra-catholique pourrait à ce point focaliser toute son attention sur les propos et l’attitude de l’évêque romain ? Les sujets de préoccupation de nos journaux et de nos magazines n’ont rien eu à envier ces dernières semaines à ceux de l’Osservatore Romano : le pape, le pape, le pape.

On croyait la République laïque, on la voyait maintenant s’agenouiller sur des prie-dieu, faire ses dévotions et enseigner à l’Eglise ce qu’elle devait croire, dire et penser. Exeunt les polémiques sur les racines chrétiennes de l’Europe et la laïcité positive : la Fille aînée de l’Eglise était de retour. En forme, quoique légèrement sourdingue.

Rien d’autre que le pape ne semblait plus exister dans l’actualité. Chacun, ministres et people, avait son avis sur la question et entendait bien toucher sa part du gâteau médiatique pour dénoncer les propos de ce pape décidemment réactionnaire. Pour enfoncer le clou, on compara même Benoît XVI à son prédécesseur : on apprit donc que Jean-Paul II n’avait pas seulement attaqué le mur de Berlin à la petite cuiller, mais qu’il était aussi beaucoup plus cool sur les questions de société – dernière nouvelle. L’Eglise eut beau envoyer quelques-uns de ses prélats pour tenter d’expliquer ses positions sur la levée de l’excommunication des lefebvristes, l’avortement thérapeutique ou le port obligatoire de la capote, rien n’y fit. L’Osservatore Romano consacra même un article aux catholiques qui, en Ouganda, distribuent des préservatifs chaque jour : chacun tint cela pour une manœuvre de diversion.

Il faudra désormais que les catholiques français s’y habituent : sur les affaires de l’Eglise, Pierre Bergé et Christophe Dechavanne sont beaucoup plus informés et instruits que ce béotien de Mgr Vingt-Trois. De quoi se mêle-t-il, d’ailleurs, celui-là ? Et pourquoi défend-il le pape ? Il ne peut pas s’occuper de ses affaires ? Il n’a rien d’autre à faire dans la vie ? Spécialiste incontesté du prêt-à-penser, l’infaillible Pierre Bergé sait. Et il le dit lui-même, confessant au micro d’une journaliste de France 2 qu’il s’intéresse depuis longtemps aux affaires de l’Eglise, « bien qu’étant protestant et athée ». Bien vu, mon Pierrot. Et mon grand-père, il s’intéresse à la parution du prochain Têtu, « bien qu’étant mort et hétérosexuel ».

Comme l’ensemble de l’épiscopat français, président de la Conférence des évêques en tête, semblait unanime à préconiser l’usage du préservatif pour ceux qui ne peuvent pas s’empêcher d’avoir de multiples partenaires de jeux, on se fit fort d’aller débusquer à France Bleu Orléans l’évêque du cru qui professait sur les ondes de la radio publique la plus effroyable monstruosité : « Le préservatif n’est pas fiable à 100 %. » Ouh là là ! que n’avait-il pas dit, cet hérétique ! Ne sait-il pas que la capote est fiable à 1000 %, qu’on peut déchirer l’emballage avec les dents sans endommager le condom, que si on utilise comme lubrifiant de la vaseline ou de la harissa le préservatif n’est bien entendu jamais poreux et que l’histoire des trithérapies préventives en cas de rupture du latex n’est qu’une bonne grosse légende urbaine que les internes se racontent dans les salles de garde ?

Quand la bulle médiatique a une idée en tête, elle ne l’a pas ailleurs. Si elle a décidé que les curés étaient opposés à la capote, ils doivent se soumettre et s’y plier. C’est la raison pour laquelle on gonfle artificiellement l’audience d’un évêque qui s’exprime un matin sur une locale de Radio France pour lui consacrer le soir l’ouverture du 20 heures, tandis que Mgr Vingt-Trois, président de la conférence épiscopale, doit se contenter de notes de bas de page dans des revues spécialisées lorsqu’il veut balancer l’une ou l’autre chose sensée.

Je ne voudrais pas jouer le papolâtre de service – cela m’obligerait à me lever le dimanche matin et à me comporter en bon chrétien –, mais il me faut reconnaître que le langage de vérité, c’est l’Eglise catholique qui le tient. Il est à mille lieux des slogans : il appelle chacun à sa responsabilité. La relation à l’autre est une chose trop importante pour la confier aux publicitaires, comme ne l’a pas dit Clemenceau. Et même pour tirer son coup vite fait bien fait, toutes lumières éteintes, il ne suffit pas de réciter une neuvaine de Sortez couvert, il faut savoir mettre une capote et la mettre bien. Responsabilité, donc, et rien d’autre.

Autant l’avouer tout de suite : il faut s’appeler Hans Jonas (encore un Boche comme Ratzinger, on les aura !) pour trouver excitante l’éthique de responsabilité ou Emmanuel Levinas pour croire à cette fadaise que notre relation à autrui engage toujours notre propre humanité. Il faut même être un peu marxiste (c’est-à-dire beaucoup Jérôme Leroy) pour s’apercevoir que le comportement sexuel n’est pas du tout lié à la doctrine de l’Eglise catholique (qui professe ce qu’elle veut en matière de mœurs et que personne en définitive n’écoute), mais aux infrastructures de la société. Qu’on le veuille ou non, « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus global de la vie sociale, politique et spirituelle[1. Marx, Préface à la Contribution à la critique de l’Économie politique, 1859.] ». Pour Marx, l’infrastructure conditionne la superstructure. Ce n’est pas le pape qui a décrété le puritanisme dans l’Angleterre victorienne ni même la reine elle-même. Ce n’était pas non plus l’aggiornamento des idées en vogue du temps d’Elisabeth I qui en était la cause. Les manufacturiers de Liverpool, dont les coûts salariaux s’amoindrissaient d’autant plus qu’ils promouvaient le modèle familial, gagnant deux autres bras supplémentaires et escomptant une progéniture[2. Appartenant dans la Rome ancienne à la dernière classe des citoyens, le prolétaire ne possède nulle autre fortune que sa progéniture (proles).] vite productive, avaient déjà scellé l’affaire…

Aujourd’hui, la loi de l’infrastructure, fût-elle « impensée » au sens althussérien, c’est la consommation. Et cette loi s’étend à toute l’hyperstructure : l’intime, le sociétal, le politique, le médiatique (le médiatique résultant d’un ordonnancement assez approximatif des trois autres ordres). Et manque de bol, le spirituel ne veut point s’y plier. Il résiste, le bougre. Et son langage devient dès lors incompréhensible. Quand les cuisses d’une femme sont aussi consommables qu’une paire de Nike, quand le corps de l’autre se rend aussi accessible que l’achat d’un sandwich au Mac Do du coin, quand les images et les slogans déferlent dans une indétermination absolue, quand tout se vaut dès lors que tout s’achète, alors plus rien ne vaut rien. Vouloir parler de valeurs dans ce monde-là est aussi opportun que parler de corde dans la maison d’un pendu.

Mais, à quoi bon, sur de tels sujets, user notre raison ? Contre l’infrastructure, on ne peut rien (le jeune Marx le pressentait dès sa dissertation d’Abitur). Il est aujourd’hui assez émouvant de voir quelques catholiques, comme Patrice de Plunkett et Vincent Neymon, vouloir réagir et tenir bon. Mais c’est comme pisser dans un violon, dût-il, ce dernier, jouer le Salve Regina.

Moi qui ne suis pas spécialiste de ces choses-là (et des autres non plus au demeurant), j’ai été interviewé, suite à un article sur Benoît XVI, par quelques journalistes. Le premier que j’eus au téléphone me demanda si j’étais catholique. Je lui répondis que oui et que, Dieu me préservant malgré tout de la bigoterie, c’était irrémédiable. Il enchaîna abruptement : « Vous êtes catholique, oui, mais de quel courant ? »

Il m’apprenait que l’Eglise avait des courants. Comme mon cœur balançait (suis-je catholique fabiusien, rocardien, strauss-kahnien ou mollétiste ?), je ne pus que lui répondre : « Je suis du courant Jésus, fils de Dieu, conçu du Saint Esprit, né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, enseveli, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité des morts… » Je n’étais pas arrivé à la communion des saints et à la rémission des péchés qu’il m’engueulait déjà au téléphone : « Et le pape dans tout ça ! Et ses erreurs de communication, hein ? »

Quand je lui expliquai que le rôle de l’Eglise n’était pas de participer à la bulle communicationnelle, mais d’assurer le bon envoi des bélinos et des mails entre l’ici-bas et le Très-Haut, il me prit pour un plaisantin, m’insulta de tous les noms et me raccrocha au nez. Quoi ? je ne suis pas à la droite de l’Eglise, je ne suis pas à sa gauche et encore moins en son milieu. Je crois simplement que l’Eglise n’a pas à s’adapter aux modes passagères ni à communiquer : elle a simplement à « porter témoignage » comme l’apôtre Paul y invitait déjà les Corinthiens. Et ce n’est pas le même job : la communication vous promet des Rolex, l’Eglise la vie éternelle. Chacun son fonds de pension.

En attendant, le 22 mars dernier, l’Agence France Presse distribuait, reprise d’un sondage Ifop-JDD, la bonne nouvelle : les catholiques français veulent changer de pape. Ben oui, mes cocos, et on l’installera en Avignon. Et il aura une gueule d’amour comme Gérard Philipe, sauf qu’il sera issu de la diversité et qu’on le choisira assez vieux pour qu’il clamse assez vite (les Français adorent les papes morts), qu’il aura la foi mais pas trop, qu’il sera hyper cool sur les questions sociétales, style Dalaï Lama mais en moins orange et qu’il se battra pour le pouvoir d’achat. Rien d’autre ? Si ! bien sûr, il faudrait aussi qu’il soit un peu juif et musulman, histoire de pas discriminer. Et s’il pouvait être homosexuel ou trans ou bi ou lesbienne au mois de juin, quand approche la gay pride, le type serait un vrai cador. Le nec plus ultra serait qu’il soit une femme. Une participative et démocratique. Et divorcée, deux enfants à charge, dont un ado à problèmes. Et sûr qu’on votera pour elle aux prochaines européennes.

Cessons nos quolibets, laissons parler l’Agence France-Presse : « 43 % des catholiques français souhaitent que le pape Benoît XVI démissionne ou parte en retraite, selon un sondage Ifop paru dans le Journal du dimanche. Seulement 54 % ne le souhaitent pas… » Et maintenant, ami catho, réactionnaire, papophile, contempteur de la capote et collectionneur incurable de croix légèrement gammées, révise ton arithmétique médiatique : elle t’apprendra que 43 est supérieur à 54. Evidemment. Alors, comme t’y incite le Carême, convertis-toi et crois en la Bonne Nouvelle. Tu y liras l’histoire d’un homme[2. Jean 8, 3-11. Or les scribes et les Pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, ils disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ? » Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à l’accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol. Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » Et se baissant de nouveau, il écrivait sur le sol. Mais eux, entendant cela, s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux ; et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu. Alors, se redressant, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle dit : « Personne, Seigneur. » Alors Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. »] qui se contentait de dessiner de son doigt des signes sur le sable, chaque fois que se déchaînait autour de lui la compétition des mauvaises nouvelles.