Alors que Lance Armstrong, héros déchu, vierge, traître et martyr, se confesse en direct devant Oprah Winfrey sous l’œil avide de quelques milliards de téléspectateurs en pantoufles – et avoue l’énormité diabolique de son crime, qui consiste à avoir pris des hormones et à s’être fait transfuser son propre sang afin de d’améliorer ses performances, se pose la question du sérieux de toute cette comédie. On a bien conscience que, ce faisant, on risque de se mettre à dos quelques laboratoires spécialisés et une poignée de journalistes pour qui le dopage constitue, depuis plusieurs décennies, une véritable poule aux œufs d’or.  Mais soyons francs : pour quelles raisons maintenir indéfiniment une prohibition du dopage qui s’avère à la fois inutile et impossible ?

Inutile ?, s’offusqueront certains ? Mais pas du tout ! Elle est indispensable, au contraire, le dopage mettant en danger l’esprit du sport, la santé des sportifs et la morale publique … ! Autant de lieux communs inlassablement ressassées, mais que quelques secondes de réflexion suffisent à écarter.

Le premier reproche fait au dopage est qu’il remettrait en cause l’égalité entre compétiteurs, et qu’il fausserait ainsi les résultats des compétitions :  argument incontestablement sympathique – il faut que le Saint sport soit Juste-, mais difficilement recevable, le sport en général, et particulièrement le sport de haut niveau, étant par nature le lieu de déploiement de toutes les inégalités : inégalité physique entre les sportifs – ce n’est pas Pierre de Coubertin qui aurait dit le contraire -, inégalité entre les pays d’où ils proviennent –comment se fait-il que presque toutes les médailles d’or aux Jeux olympiques soient raflées par des pays riches ?-, inégalité, enfin, entre les modes de préparation à la compétition, entre ceux qui peuvent consacrer la totalité de leur temps à un entraînement sophistiqué, et les autres. Dans la plupart des cas, les jeux sont faits lorsque les athlètes entrent dans le stade. Dans ces conditions, le fait que certains d’entre eux prennent, en plus, des substances susceptibles d’améliorer leurs performance ne fait que rajouter (ou retirer, selon les cas) un peu d’inégalité à cette activité où l’égalité n’a jamais eu la moindre place. Du reste, remarquerait un esprit cynique, il suffirait que l’interdiction du dopage soit levée, et qu’ils puissent tous utiliser lesdites substances, pour que, sur ce plan,  l’égalité entre sportifs se trouve restaurée.

Deuxième reproche, les dommages pour la santé. Mais si nul ne conteste les bénéfices liées à la pratique d’une activité physique modérée, en revanche, note Gilles Goetghebuer, beaucoup d’indices laissent à penser que le taux de mortalité est plus élevé parmi les sportifs de haut niveau que dans l’ensemble de la population,  sans que l’on puisse déterminer si cette surmortalité résulte du dopage, ou d’une pratique trop assidue, ou encore, de la surconsommation médicamenteuse induite par cette dernière : « dans l’état actuel des connaissances, il paraît difficile de répondre ». Quant au Professeur Ahmed Bennis, il constate, en tant que cardiologue, que dans le cadre d’une pratique de haut niveau impliquant un entraînement de plus de 10 h par semaine, «  les sportifs poussent leur corps à l’extrême. Les sollicitations cardio-pulmonaires dépassent les capacités physiologiques normales. Ces corps sont-ils capables de développer ces performances sans laisser de dégâts ? (…) Trois matches par semaine de compétition, avec des entraînements de plus en plus durs font courir des risques certains aux organismes exposants. » No sport, conseillait Churchill à ceux qui veulent vivre vieux. Ce n’est pas le dopage qui est dangereux, c’est le sport. Ce qui n’empêche pas ceux qui le souhaitent de prendre les risques inhérents, dopage ou non, à ce type de pratique transgressive mais économiquement fructueuse.

Troisième argument, le caractère immoral du dopage. Mais là encore, sachons distinguer la paille et la poutre : dans un monde où chacun se dope, du candidat aux présidentielles au présentateur TV, de l’avocat d’assises à la ménagère de moins de cinquante ans, de la maîtresse d’école stressée à l’octogénaire qui se demande comment il va remplir son devoir conjugal, et où l’usage d’excitants, de tranquillisants et d’antidépresseurs est devenu aussi ordinaire que celui de l’aspirine, pourquoi le sportif de haut niveau serait-il le seul à échapper à la règle ? Parce qu’il est un surhomme ? Quant à l’argument selon lequel le dopage serait immoral dans la mesure où il implique la violation d’un interdit légal, il est encore plus fragile que les autres, puisque là encore, il suffirait d’abolir la loi pour supprimer la cause de l’immoralité.

Inutile, la prohibition du dopage est également impossible. Même si l’on aggravait considérablement les peines (par exemple, en coupant les pieds à un sprinter pris sur le fait, ce qui le dissuaderait certainement de recommencer), même si l’on multipliait les contrôles, on n’empêcherait pas le phénomène – du moins, là où les enjeux financiers sont devenus considérables. Car au fond, tout est là. Pour pouvoir se doper, il faut de l’argent : mais il en faut aussi pour vouloir se doper. Au début du XXème siècle, alors que le sport restait un loisir d’aristocrates et que l’idée même d’une professionnalisation eût semblé bouffonne ou inconvenante, on ne se dopait pas – ou si peu, une grosse cuiller de miel, un verre de calva, une tranche de saucisson, et hop… Mais dès lors que le sport apparaît, notamment aux « jeunes de milieux défavorisés », comme l’unique moyen légal – avec le loto – de devenir rapidement riche et célèbre, il est inévitable que  les plus ambitieux, les plus gourmands, les plus affamés, acceptent de jouer le jeu, et le cas échéant, d’en payer le prix. Et qu’ils se débrouillent pour y parvenir, quels que soient les risques, les contrôles ou les peines encourues.

Du reste, le sport-spectacle  implique nécessairement l’utilisation de produits dopants, seuls susceptibles d’améliorer progressivement et régulièrement les performances des sportifs : qu’est-ce qu’attendent les spectateurs, à l’issue d’une course à pied ou d’une compétition de natation ? Que soient battus les précédents records. Comme s’il était normal que les performances physiques s’améliorent au cours du temps, à mesure que l’homme se rapproche du surhomme… Les commentateurs sportifs n’hésitent pas, du reste, a souligner avec surprise les anomalies, c’est-à-dire, les disciplines dans lesquelles les records n’ont pas été battus depuis plusieurs années… Comment l’homme pourrait-il ne plus progresser ? Comment surmonter un tel scandale ? Et qui s’intéresserait encore aux compétitions sportives si les résultats avaient tendance à se stabiliser, voire à régresser ? Heureusement, les dopants sont là pour rassurer les spectateurs sur la perfectibilité sans limite de leurs héros.

Entre 1919 et 1933, les Etats-unis, pris d’un soudain accès de vertu, décidèrent d’interdire la fabrication, la vente et le transport des boissons contenant plus de 0,5 % d’alcool – ce qui, malgré les sanctions infligées aux contrevenants, s’avéra très vite illusoire. La Prohibition suscita en revanche d’innombrables vocations de trafiquants et de gangsters, et habitua l’Américain moyen à prendre ses aises avec la loi tout en prenant de gros risques avec sa santé, l’alcool de contrebande étant souvent d’une qualité exécrable. Rétrospectivement, la Prohibition nous semble si intenable qu’elle en paraît absurde : autant construire un barrage contre le Pacifique.  Il en va de même pour le dopage : quels que soient les moyens prodigués, on n’en aura jamais fini avec lui. Aussi longtemps, du moins, qu’il y aura quelque chose à y gagner… Les Etats-Unis finirent par le comprendre et levèrent l’interdit en 1933, faisant ainsi coïncider le droit avec le fait.  Les pouvoirs publics auront-ils un jour la même sagesse à propos du dopage ?

La dépénalisation du dopage sera peut-être le meilleur, sinon le seul moyen, d’y mettre fin. Si tous les sportifs de haut niveau avaient la possibilité de se doper, alors, le dopage cesserait de constituer un avantage pour ceux qui s’y adonnent : sur ce plan au moins, tous se retrouveraient enfin sur la même ligne. Et c’est ainsi que le dopage, en se banalisant, perdrait tout intérêt.

*Photo : cal_gecko/Mark Brooks.

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Frédéric Rouvillois
professeur de droit public à l’université Paris Descartesest né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, ...