Jean-Christophe Cambadélis, Premier secrétaire du Parti socialiste, avouait il y a quelques semaines que « les thèses de Zemmour sont aujourd’hui majoritaires… malheureusement ». Il déplorait même une « zemmourisation de la société française ». Pourtant, en bon keynésien qu’il est devenu, Monsieur Cambadélis devrait s’employer à montrer combien la demande oriente l’offre. En l’occurrence, cela implique de constater que les « thèses de Zemmour », comme il les appelle, se font l’écho d’une demande préalable à laquelle la gauche, en général, ne s’est jamais souciée de répondre. Il y a tout un marché qui lui passe ainsi sous le nez. Si l’on n’est pas capable d’aligner des produits idoines, il reste à remettre en cause la légitimité du marché. La gauche méprise donc toute demande à laquelle répond une offre jugée de sa part « nauséabonde ». Et si le vocabulaire employé est celui du commerce, c’est parce que tout ce petit monde – provocateurs d’un côté, saintes-nitouches de l’autre – se dispute en fait l’art d’aguicher des majorités. Voilà l’occasion d’un coup d’œil sur notre démocratie putassière. En tant que membre du personnel politique et, pour cette raison, appelé à commenter publiquement tout et n’importe quoi, l’avis de Cambadélis sur les idées de Zemmour importe peu. Il y a même fort à parier que les ventes du livre incriminé se sont enflées de quelques centaines grâce au Premier secrétaire. En revanche, lorsqu’une émission radiophonique aussi sérieuse que La suite dans les idées, de Sylvain Bourmeau, prend la peine de convoquer un anthropologue, professeur à l’EHESS, pour mettre en garde contre « la zemmourisation de l’espace public » (titre de l’émission du samedi 8 novembre dernier), il devient manifeste que les forces de gauche sentent venir leur fin de règne dans les esprits. Entendons par là que leurs idées ont cessé de faire niche, et toutes leurs chasses gardées culturelles se retrouvent impactées. Pêle-mêle : la récente pièce de Bernard-Henri Lévy (venu en parler dans tous les médias) a fait un four ; le film La marche, subventionné, projeté dans nombre d’institutions est un échec historique ; Yannick Noah, lui, peine à remplir les salles, annule certains concerts et propose même quelques rabais. Le catéchisme a perdu ses effets. Lorsque ce sont les idées de gauche qui trouvent leur public, la gauche est démocrate. Lorsqu’une crèmerie de droite fait nombre à son tour, la gauche accuse celle-ci de populisme outrageant, c’est-à-dire de détourner et d’accaparer la démocratie au profit d’idées qui ne sont pas les siennes. Son ultime recours est alors l’anathème. Faites le test avec la peine de mort, le débat interdit par excellence. Quand une personnalité médiatique a le malheur de « déraper » (comprenez « quitter les sentiers battus par la morale en vigueur ») en admettant n’être pas opposé au recours à la peine de mort (voir, au hasard, Zemmour face à l’inquisiteur Benchetrit il y a quelques années chez Ruquier), les esprits s’enflamment pour rappeler à l’ordre l’apostat. Sans le lui signifier, et pour cause, ce qui inquiète les offusqués est que notre démocratie – celle qui ne reconnaît que les opinions majoritaires – puisse ainsi basculer dans le camp du mal. Chacun sait qu’aujourd’hui encore, un Français sur deux ne serait pas contre le fait de punir de mort les crimes les plus odieux. Même si on l’enjoint de « fermer sa gueule » sur des sujets « d’un autre âge ». Bref, il est plus difficile pour certains que pour d’autres d’assumer la neutralité axiologique d’une démocratie que tous plébiscitent néanmoins sur cette base.

Car ce qui indispose le camp du Bien et ses abonnés, ce n’est pas tant les idées de Zemmour que son succès grandissant. De tous temps des cerveaux ont abrité des idées qui dérangent (pour de bonnes ou de mauvaises raison), et il en sera ainsi tant que le dieu Progrès n’aura pas fourni les moyens scientifiques d’éradiquer de telles idées à leur racine par quelque onde ou rayon prodigieux (personnellement, je ne le souhaite pas de mon vivant, même au nom de la lutte contre le racisme). En attendant, dans l’incapacité de soigner les maladies idéologiques, il faut éviter leur contagion démocratique. Qui plus est dans une démocratie aux rouages marchands. C’est exactement l’inquiétude palpable qui se dégage de l’échange entre Sylvain Bourmeau et son invité dans l’émission susmentionnée. Bourmeau, fachobuster patenté, cite coup sur coup Finkielkraut, Lévy (Élisabeth), Zemmour bien sûr, Camus (Renaud), Guilluy, ainsi que des gens réputés de gauche, mais traitres à la cause : Lagrange, Michéa et le mouvement de la Gauche populaire, soit ceux qui ont le malheur de dire que les frictions culturelles prennent autant part, si ce n’est plus, aux affres des humbles gens que les considérations strictement économiques. Même Frédéric Lordon devient suspect de nationalisme, lui qui daubait sur Michéa l’an dernier avec ses amis Corcuff (Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Textuel, octobre 2014) et Boltanski (Vers l’extrême : extension des domaines de la droite, Dehors, mai 2014), l’un et l’autre au-dessus de tous soupçons, car veillant au grain. Le cas Zemmour est intéressant parce qu’il montre bien que les institutions et les principes de notre régime politique actuel nous rendent incapables de miser sur l’intelligence humaine. Dans les débats, nous nous déclarons de plus en plus inaptes aussi bien à faire émerger le savoir d’un nœud de contrariétés polémiques, qu’à combattre efficacement les erreurs de jugement les plus dangereuses (racisme ou autres) quand elles se présentent bel et bien. Nous préférons considérer leurs auteurs comme malades incurables à faire taire par tous les moyens. Congédiant le médecin, nous convoquons le censeur, quitte à masquer certaines vérités annexes ou à conforter certains dans leurs terribles erreurs. Ceux qui sont habituellement les chantres de la prévention deviennent dans ce cas les plus chauds partisans de la répression. Or, à l’âge d’Internet et de l’inculture revendiquée, une opinion fausse, quelle qu’elle soit, qui se trouve être méprisée, censurée et criminalisée a de beaux jours devant elle en tant que vérité cachée.

C’est la raison pour laquelle la liberté d’expression est un fardeau dont ne pourra bientôt plus s’encombrer une démocratie faisant peu de cas de la disparité des capacités à appréhender des idées rendues publiques ou du mauvais service que nous rend le relativisme culturel typiquement libéral eu égard à la rigueur intellectuelle que requièrent bon nombre de sujets. Quoi qu’on en pense, la démarche d’Éric Zemmour est la pierre de touche de la démocratie contemporaine.

*Photo : BEBERT BRUNO/SIPA. 00633872_000010.

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
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